SIGEBERT II, CLOYIS IL
Sous les règnes de Clotaire II et de Dagobert I^'', l'empire des Franks était parvenu à un point de grandeur et de puissance qu'il n'avaitjaniais atteint. En Neustrie, au midi des Gaules, les traces de l'invasion disparaissant, les Germains s'étaient connue fondus dans la population gauloise et romaine, Les races antiques reprenaient force : la Neustrie avait repoussé l'Austrasie sous Frédégoude, et se l'était réunie sous Clotaire II K Rien, proportion gardée des époques, n'était plus brillant que la cour de ce prince et de son fils Dagobert 1*"^ Nos historiens ne parlent que de la magnificence des grands qui les environnaient, de temples superbes et de monastères bâtis, et en grand nombre, par les rois et les simples fidèles ^. Tout cela supposait d'immenses richesses, et dans le tiésor du prince, et dans le reste du pays. Mais cet éclat va commencer à s'obscurcir : on va voir renaître les guerres civiles et les révoltes des frontières; des provinces se détacheront de l'ensemble, et avec le temps s'accomplira la ruine des enfants de Clovis V^.
Selon une vieille légende, le père de Clovis ayant enlevé Basine, femme du roi de Thuringe ■^, elle lui dit ^ : « Lève-toi, et ce que » tu auras vu dans la cour du palais, tu le diras à ta servante. » S étant levé, il vit comme des lions, des licornes et des léopards qui se promenaient.. Il revint et dit ce qu'il avait vu. Sa femme lui dit alors : « \ a voir de nouveau, et reviens dire à ta servante. » Il
* Michelet, Hist. de France, t. 1, p. 265.
* fita S. Eligii, per S. Audocaum. Daniel, Abrégé de l'hist. de France, t. !, p. 185.
' Novi utilitateiu tuam, quôd sis valdè strenuus, ideôque veni ut habitem tecum : naui noveris, si ia transmariais partibus alniueiu cognovisseui uliliorem te, expetissem ulique cohabitationem ejus.(Greg. Tiu-., apud Script, rer. Franc. t. a, p. 168.)
* Ibid., p. 397.
[An 640] »'IV« !• SICEBERT II, CI-OVIS II. g%
sortit, et vit cette fois des ours et des loups. A la troisième fois, il vit des chiens et d'autres bètes chétives. Basine lui dit : « Ce que » tu as vu des yeux est fondé en vérité. Il nous naîtra un lion; ses » fils courageux ont pour symbole le léopard et la licorne. D'eux » naîtront des ours et des loups, pour le courage et la voracité. Les » derniers rois sont les chiens, et la foule des petites bêtes indique » ceux qui vexeront le peuple mal défendu par les rois. » La dégénération, ditM.Michelet ', est en effet rapide chez ces Mérovingiens. Des quatre fils de Clovis L", un seul, Clotaire, laisse postérité. Des quatre fils de Clotaire, un seul a des enfants. Ceux qui suivent meurent presque tous adolescents. Il semble que ce soit une espèce d'hommes particulière. Tout Mérovingien est père à quinze ans, caduc a trente. La plupart n atteignent pas cet âge. Le symbole de cette race, ce sont les énen'és de Jumiége, ces jeunes princes à qui l'on a coupé les articulations, et qui s'en vont sur un bateau au cours du fleuve qui les porte à 1 Océan; mais ils sont recueillis dans un monastère. Qui a coupé leurs nerfs et brisé leurs os, à ces enfants des rois barbares? C'est l'entrée précoce de leurs pères dans les richesses et les délices du monde romain qu'ils ont envahi. La civilisation donne des lumières et des jouissances. Les lumières, les préoccupations de la vie intellectuelle, balancent chez les esprits cultivés ce que les jouissances ont d énervant. Mais les Barbares qui se trouvent tout à coup placés dans une civilisation disproportionnée, n'en prennent que les jouissances. 11 ne faut pas s'étonner s'ils s'y absorbent.
Les possessions de Dagobert I"" se trouvèrent, après sa mort, partagées entre Sigebert II, roi en Austrasie, sous la régence de i>. Cunibert, du duc Aldagisile, et du 13. Pépin de Landen, maire du palais; et Clovis il (lllodewig II), roi en Bourgogne et en Neustrie, sous la régence de la reine JXantechilde, sa mère, et d'Lghe, maire du palais de Neustrie ^.
S. Eloi et S. Ouen conservèrent à la cour de Clovis II le crédit dont ils avaient joui à celle de Clotaire II et de Dagobert I*""; ils s'en servirent pour la défense et la gloire de la religion, et bientôt l'Eglise les compta au nombre de ses plus illusti^es évéques (64o). Mais lépiscopat ne brillait pas seul d un vif éclat dans ce siècle. La fondation d un grand nombre de monastères sur le territoire et sous la rég«noe de Clovis II fait assez juger combien l'état xno-
* Hist. de France, t. 1, p. 2S0.
* Fredeg., Chron.,c. 79, 80.
9^ HISTOIRE DE FRANCE. [An 6'i3]
nastique était florissant. Ses progrès ne furent pas moindres en Austrasie, où Sigebert II donnait liii-nit'*nic l'cxeniple des vertus qui font rornenient des cloîtres : il faisait consister sa magnifia cence à bâtir des monastères, et répandait ses trésors dans le sein des pauvres et des serviteurs de Dieu '. C'était dignement répondre aux inspirations de Pépin de Landen, dont la vie avait prouvé que les vertus chrétiennes ne sont pas incompatibles avec les talents que demande la vraie politique. Pépin laissa, en mourant (640), la réputation d'un grand et d un saint ministre d'État.
Grimoald (Grimehald), fils de Pépin, lui succéda dans la charge de maire du palais, qui fut pourtant disputée par un concurrent, dont le duc des Allemands, ami de Grimoald, arrêta les prétentions en lui donnant la mort". Le fils de Pépin parut avoir hérité de toutes les qualités de son père, à fexception de sa vertu; mais il sut adroitement dissimuler, et Sigebert If, trompé par les apparences, aima le nouveau ministre jusqu'à en adopter le fils, qu'il désigna pour son successeur en Austrasie, au cas qu'il mouinit sans enfants^. Condescendance impolitique, si toutefois le bruit qu'on répandit de cette adoption ne fut pas un artifice de Grimoald !
Eghe, maire en ISeustrie, étant mort également, Erchinoald (Erhenehald) fat son successeur. Mais les Bourguignons, qui avaient consenti à ne point avoir de maire du temps de Clotaire II, saisirent cette occasion pour en exiger un. Flaocate devint donc maire pour le royaume de Bourgogne (641), par le suffrage des grands et des évêques, à qui la reine JNantechilde dut s'en rapporter*. Il ne jouit pas longtemps de sa puissance. Ayant opprimé un grand, du nom de Willebaud, une guerre civile s ensuivit :Willebaud y périt, et Flaocate ne survécut pas à sa victime (64>i) ^.
Quant à Sigebert II, on ne voit pas qu'aucune guerre mémorable ait marqué son règne, si ce n est une expédition contre le duc Radulfe, à qui Ton voulait ôter le gouvernement de Thuringe, qu'il avait défendu contre les Sclavons. Elle ne fut pas heureuse, et Radulfe, malgré beaucoup de sang répandu dans deux combats, se maintint en Thuringe; il renouvela seulement le serment de fidélité. Les ducs de Bavière commençaient, de leur côté, à se soustraire à la domination des Franksj la bonté de Sigebert II et
* Hist. de l'Eglise galL, t. 5, p. 194.
* Fredeg., Chron., c. 86, 88.
' ritu Sigeberti, apud Boli., 1 feb,, c. 5. Hist. de l'Eglise gall., t. 5, p. 198.
* Fredeg., Chron., c. 89.
» Audoeû., J'ita Elig., 1. 2, c, 27. Chifflet, apud BolI., t. i, junii, p. 671.
(An CSOJ 'ï"^- ïï- — CLOTAIRE lïl, CHtLDERIC î. gj
les troubles qiii suivirent sa mort leur en facilitèrent les moyens '.
Ce prince ne mettait plus sa gloire qu'à triompher de l'ambition et de la volupté. Il mourut saintement le i^*" février 656, jour auquel l'Eglise honore sa mémoire. On l'enterra dans le monastère de Saint-Martin, qu'il avait fait bâtir près Metz; et quand ce monastère fut détruit, en i552, par Tordre du duc de Guise, qui se préparait à soutenir le siège dans cette ville contre l'armée de l'empereur Charles-Quint, les reliques de S. Sigebert furent transférées dans l'église primatiale de Nanci.
Sigebertll laissa en mourant un fils en bas âge, nommé Dagobert. Ainsi la disposition qu'il avait faite en déclarant le fds de Grimoald son successeur, au cas qu'il moiuut sans enfants, était annulée. Mais, aussi mauvais politique qu'il était religieux, il avait eu l'imprudence de confier l'éducation du jeune prince à celui même qui espérait la royauté pour son fils, si ce prince venait à manquer. L'ambition rendit bientôt Grimoald rebelle. Il fit tonsurer Dagobert par Dido, évêque de Poitiers, et l'ayant envoyé en Irlande, il fit proclamer roi son fils, qu il nonmia Childebert"^. Mais les hommes libres d'Austrasie, contrariant les vues des grands de ce pays, tendirent des embi^ches à Grimoald, l'arrêtèrent et l'envoyèrent à Paris, où il mourut captif (Saç).
Dagobert ne fut pas rappelé, cependant. Clovis II, qui était déjà roi en Neustrie et en Bourgogne, se vit reconnu en Austrasie. Il dominait ainsi sur toutes les possessions des Franks, lorsque la mort l'atteignit en novembre 656, après dix-huit ans de règne.
CLOTAIRE III, CHILDÉRIG I".
Il laissa, en mourant, trois fils : Clotaire III (Hlodeher III), roi en Neustrie et en Bourgogne, âgé /i peine de cinq ans; Childério I^*" (Hildérik I"), roi en Austrasie;. Thierry, qui ne fut point alors reconnu roi. Pendant la minorité de Clotaire III, Erchinoald et le fameux Ebroin (Eberwin), qui remplirent successivement la charge de maire du palais de Neustrie, s appuyant du nom et de la sainteté de Bathilde, veuve de Clovis II, se concilièrent ainsi les peiipl<\s et continrent les grands en respect.
Bathilde était née d'une illustre famille anglo-saxonne. Elle fut prise durant les guerres alors si fréquentes dans la Grande- Breta-
• fJi.st. lie l'Eglise gall., t. j, p. •>':f., ' fi ta S. frùfridi.
^8 HISTOIRE DE FRANCS. [An 663]
gne, conduite en France, et, toute jeune encore, vendue comme esclave au maire prchinoald. La Providence l'attendait là pour Télever au plus haut point de la grandeur. Ses malheurs et sa beauté, à qui sa modestie prêtait de nouveaux charmes, la firent considéier de son maître, qui, par égard pour son origine, ne donna d'autre emploi à Bathilde que de lui verser à boire. 11 1 aima bientôt, et leiit épousée après la mort de sa femme Lanthilde, si Clovis II, qui avait aperçu la belle et vertueuse esclave chez le maire du palais, ne 1 eût choisie lui-même pour épouse. Cette haute position ne fit point oublier à Bathilde celle d'où elle avait été tirée ; elle ne se servit de son pouvoir que pour soulager les pauvres et protéger les serviteurs de Dieu. Mais ses grandes qualités parurent surtout durant sa régence. Habile à prévenir les troubles, elle réussit à faire reconnaître roi en Austrasie son second fils Childéric I*""^, sous la régence de la veuve de Sigebert II, qui sembla, en cette occasion, sacrifier les intérêts de son fils Dagobert à ceux de sa fille, qu'elle fit épouser à Childéric I", dès qu'il fut en âge. D'ailleurs, pleine de tendresse pour le peuple, Bathilde supprima une capitation qu'on levait sur toutes les personnes, même en bas âge, avec tant de rigueur, qu'il y avait des pères que le désespoir portait à laisser mourir leurs enfants, dans l'impossibihté où ils se voyaient de les nourrir et de payer encore pour eux '. Enfin, libérale envers les églises et les monastères, elle avait à cœur leur régularité non moins que leurs richesses : elle écrivit aux principaux abbés pour les exhorter à maintenir parmi leurs moines l'observance exacte de la règle ; et afin de les engager à prier plus volontiers pour la paix du royaume et pour la prospérité du roi , elle leur fit donner les privilèges et les exemptions qu'ils demandaient ^
On ne voit pas que le règne de Clotaire III ait été marqué par des événements mémorables, à lexception d'un seul, qui appartient plutôt à l'histoire des Lombards qu'à celle des Franks. Grimoald, duc de Bénévent, ayant envahi le royaume des Lombards, Pertharite, qui en était Ihéiitier, se réfugia dans la Gaule (663), où l'on compatit à son malheur. Une armée fut réunie en conséquence, dans le but de porter la guerre au delà des Alpes. Mais les Franks, presque toujours malheureux en Italie, se laissèrent surprendre par le duc de Bénévent et furent entièrement défaits. Pertharite,
♦ Fita s. Bathild. Hist. de l'Eglise gall., t. 5, p. 252.
• Jbid., p, 270.
lAn 665] LIV. H. GLOXA£RE 111, CHILD£RIC 1. 9^
abandonné par eux, cliei dm un refuge en Angleterre. Enfin, après une longue disgrâce, Grimoald étant mort, les Lombards le firent monter sur le trône '.
A l'intérieur, malgré les efforts de S*® Batliilde, des troubles se préparaient. Ebroïn, devenu maire du palais, avait entrepris l'impossible, dit M. Miclielet - : établir l'unité lorsque tout tendait à la dispersion, fonder la royauté quand les grands se fortifiaient de toutes parts. Les deux moyens qu il prit pour y parvenir étaient utiles, si on ei'it pu les employer. Le piemier fut de cboisir les ducs et les grands dans une autre province que celle où ils avaient leurs possessions, leurs esclaves, leurs clients ^j isolés ainsi de leurs moyens personnels de puissance, ils eussent été les simples bommes du roi, et n'eussent pas rendu leurs cliarges liéréditaires dans leurs familles. En outre, Ebroïn paraît avoir essayé de rapprocher les lois, les usages divers des nations qui composaient l'empire des Franks : cette tentative sembla tyrannique*.
Dans sa lutte contre les grands, Ebroïn ne respectait pas les supériorités les plus légitimes, telles que celle des évêques et des plus saints d entre eux. Ainsi il accusa Annemond de Lyon de tramer quelque trahison, envoya des satellites sous prétexte de l'amener au roi, et, dans la crainte que ce prélat ne prouvât trop clairement son innocence, enjoignit aux gardes de le tuer avant qu il arrivât à la cour^. Il y a lieu de croire qu'on se servit du nom et de l'autorité de S^^j Bathilde, à qui des auteurs ont calonmieusement attribué la mort de ce martyr (663).
Ce n'est pas le seul déboire qu'ait eu la pieuse reine ; aussi soupirait-elle après la retraite qu'elle s'était préparée au monastère de Chelles, dont elle avait relevé les murs dans le but d v aller finir sa vie. Les violences de quelques grands qui firent mourir malgié elle Sigobrand, évcque de Paris, la décidèrent à renoncer au gouvernement (665); et les grands, qui craignaient qu'elle ne vengeât la mort du prélat, y consentirent sans peine ^. Elle descendit donc du troue avec plus de joie qu'elle n'en avait eu d'y monter, en sor-
' Paulus Longobard., I. 5, c. 5. Daniel. Abrcg(: de l'hist. de France, t. I, p. 193.
• Hist. de France, t. I, p. 276.
'•" Vita S. Leodegarit,c. 1, apud Script, rer. Franc, t. 1, p. 613.
■• Iiitcreà Flilderico rc<fî expctunt universi, ut talia daiet décréta per tria quœ obtiaucrat rejoua, ut uniuscujusque patri;e Ici^cm vel coasuetudiuem observaret, sicut antiqui judices con.vervavOre. ' Iliid.)
" Guill. Malcsbur., t. ,», Gest. pontif. arigl.
* In 7'^/. fafalogo episc. Paris-., de Re dipl',ni., in tinf.
lOO HISTOIRE DE FRANCE. [fm 665j
laiit (l'esclavage. Afin qu'il ne manquât rien à son sacrifice, elle pardonna, par le conseil des évèques, aux grands qui l'avaient offensée, et les fit aussi prier de lui pardonner '. Elle passa le reste de ses jours dans les exercices de la vie monastique, et mourut à Chelles le 26 janvier GSo. Pai- sa retraite, toute l'autorité demeura aux mains d'Ehroïn, maire du palais de Clotaire III.
Le rétablissement du monastère de Chelles nous fournit l'occasion de faire observer que, par la fondation de tant de communautés pour les filles et par la sainteté des abbesses qui les gouvernaient, on peut juger quel devait être alors dans l'Eglise de France le nombre aussi bien que la régularité des vierges consacrées à Dieu. Il n'y avait pas moins de ferveur parmi les moines, comme le prouvent les nouveaux établissements qu'on continuait de faire pour eux et l'héroïque piété de leurs fondateurs ". Mais cette multitude de monastères suppose d'immenses donations qui enlevaient la terre aux usages profanes pour en faire la dot des hommes pacifiques, des pauvres et des serfs. Les barbares donnèrent ce qu'ils avaient pris; ils se trouvèrent avoir vaincu pour l'Eglise. Et il en devait être ainsi, ajoute M.Michelet'^: comme asile, comme école, l'Eglise avait besoin d'être riche. Qui poinnait blâmer ces donations? Tout le monde désirait être donné à l'Eglise; c'était ime sorte d'affranchissement ^. Encore une fois, qui pourrait les blâmer ? En acceptant des terres, les religieux contractaient l'obligation de défricher le sol devenu tout inculte et sauvage; et en même temps ils défrichaient l'esprit des barbares.
La justification des dons faits à l'Eglise par la piété de nos pères se trouve sous une plume trop hardie pour être catholique, mais assez impartiale quelquefois pour que nous n'hésitions pas à transcrire en partie les lignes qu'elle a tracées. Cette citation confirmera les propositions que nous avons émises, d'après M. de Saint- Victor, dans nos Discours sur la religion et les rnœurs des Gaulois et des Franks. Seulement, nous n'acceptons pas la responsabilité de toutes les idées que cette plimie a exprimées en style si pittoresque, mais souvent si peu convenable.
« Forte, patiente, industrieuse, dit M. Michelet^, l'Eglise avait en x> quelque sorte étreint la société nouvelle, de manière à la péné-
« Hist. de l'Eglise galL, t. 5, p. 274,
" Jbirl., p. 288.
' Bist. de France, t. 1, p. 254.
* Ibid., p. 255.
* tiist. de France, p. 252.
[An 665] I-I^' ^I' ""■ CLOTAIRE ÏII, CHILDERIC I. lOl
» trer Héritière du gouvernement municipal, elle était sortie des
» murs à l'approche des Barbares; elle s'était portée pour arbitre « entre eux et les vaincus. Et une fois hors des murs, elle s'arrêta
w dans les campagnes Sa protection salutaire s'étendit à tous :
» ceux mêmes qu'elle n'ordonna point, elle les couvrit du signe pro- » lecteur de la tonsure. Elle devint xm immense asile. Asile pour » les vaincus, pour les Romains, pour les serfs des Romains : les » serfs se précipitèrent dans l'Eglise; plus d'une fois on fut obligé » de leur en fermer les portes; il n'y eût eu personne pour cultiver M la terre. Asile pour les vainqueurs : ils se réfugièrent dans l'Eglise » contre le tumulte de la vie barbare, contre leurs passions, leurs » violences, dont ils souffraient autant que les vaincus. Ainsi les « serfs montèrent à la prêtrise ; les fils des rois, des ducs, desccndi- » rent à l'épiscopat ' : les petits et les giands se rencontrèrent en » Jésus-Christ
» Les évêques devaient marcher de pair avec les grands pour en » être écoutés. Il fallait que lEglise devint matérielle et barbare ' « pour élever les Barbares à elle, qu'elle se fît chair pour gagner ces » hommes de chair. De même que le prophète qui se couchait sur « l'enfant pour le ressusciter, l'Eglise se fit petite pour couver ce
» jeune monde Tours, Reims, et toutes leurs dépendances, sont
» exempts d'impôts. Les possessions de Reims s'étendent dans les
» pays les plus éloignés, dans l'Austrasie, dans l'Aquitaine Da-
» gobert I"^!" donne en une sevde fois vingt-sept bourgades à l'ab-
') baye de Saint-Denis ^ Son fils, dit Sigebert de Gemblours,
« fonda douze monastères, et donna à S. Rémacle, évêque de Ton- » grès, douze lieues de long, douze lieues de large dans la forêt » d'Ardenne *
» Ainsi tout favorisait l'absorption de la société par l'Eglise; tout » y entrait, Romains et Barbares, serfs et libres, hommes et terres; » tout se réfugiait au sein maternel ^. L Eglise améliorait tout ce » qu'elle recevait du dehors ; mais elle ne pouvait le faire sans se >> détériorer d'autant elle-même. Avec les richesses, l'esprit du monde » entrait dans le clergé; avec la puissance, l.i barbarie qui en était
• Expression d'un écrivain qui ne sait pas apparemment combien est auii^usle le caractère épiscopal.
'-' Idée aussi fausse que l'expression est imiiroprc.
^ Ge.ifn Dagob., c. 35 : In archivo ipsi Lcilcsi.T... vii;lnti et siplein viil.irum nomina...
* f'ita S. SigehTli Jtistrr/s., c. 5, apud Script, rcr. Fionc, t. t, p. 601 : 7radidi ci ex ipsâ forestA duodccim Icucas in latitudine, fi>tidcni in ioDgitudinp..
" Micbfkt, Hitt. tir France, t. t p. 261.
lOU HISTOIRK UK FKAISCJ'.. jAii 671]
» alors inséparable. Les serfs devenus prêtres gardaient les vices
» de sejf's Les fils des Bari);ues, devenus évèqucs, restaient sou-
» vent Barbares Le génie spirilualiste de TJî^glise se léliigia dans
» les moines. L'état monastique fut un asile pour l'Église, comme •' l'Eglise l'avait été pour la société. » S. Golomban, que les Bénédictins français appelaient, dans leur Bréviaire, l'un des principaux patriarches de la vie monastique, surtout en Gaule, propagea alors sa règle, que l'on professa dans de nombreux monastères sous les rois Mérovingiens : sous la seconde race, on reçut partout celle de S. Benoît pour garder 1 uniformité '.
Du milieu de toutes les assertions, que la manie de trouver des idées philosophiques sous les faits de Ihistolre a fait prodiguer à M.Michelet, ressort, proclamée par cet écrivain, la nécessité, et par conséquent la légitimité, des acquisitions qui constituèrent la richesse du clergé séculier et régulier des Gaules. C'est un point qu'il fallait mettre en lumière; et on ne nous reprochera pas d'avoir appelé à notre aide, pour l'établir, une voix intéressée ou trop amie.
Ebroïn lui-même fit quelques fondations d'éclat; mais il ne voulait que pallier ses injustices, en prenant un masque de piété. Violent et artificieux, toujours prêt à sacrifier les intérêts de sa conscience au succès de ses vues politiques ou à l'accroissement de sa fortune, il osa tout dès que la retraite de S*^ Bathilde lui eut laissé une libre carrière.
Clotaire III étant mort environ la seizième année de son règne (671), il fit proclamer Thierry, celui des trois fils de Clovis II qu'on n'avait pas reconnu roi à la mort de son père ^.
CHILDÉRIG 1er, THIERRY IIL
Les grands, qu'Ebroïn ne consulta point avant de proclamer Thierry III (Thioderik III), et que ce maire du palais cherchait à affaiblir pour fortifier d'autant le pouvoir royal dont il avait l'exercice, craignirent d'être encore plus rigoureusement contenus, si un Tiuce lui était redevable de lacouronne.Ceuxde Bourgogne, réunis ux grands d'Austrasie, marchèrent contre Ebroïn, au nom de Childéric l". A leur tour, les grands de Neusti-ie l'abandonnèrent. Il se crut alors perdu, et demanda en grâce à Childéric P' qu'on se con-
' l^ies des Pères, etc., t. 8, p. 555. ' Cont. Fredeg., c. 94.
lAn 671] LIV. II. CHILUÉKIC 1, TUIERRT lïl. Io3
tentât de le dépouiller de ses biens en lui laissant la vie, avec la permission de se retirer dans quelque monastère pour faire pénitence. S. Léger, évêque d'Autun, que la conduite cruelle et odieuse d'Ebroin avait éloigné du parti de Thieri'y III, et qui s'était rangé du coté de Ghildéric F'', parce qu'il régnait déjà en Austrasie avec prudence et bonté, intercéda auprès de ce prince en faveur du maire de Neustrie. Ghildéric accorda donc la vie à Ebroïn, et l'envoya au monastère de Luxeu, avec ordre de s'y faire moine '.
Quelques grands coupèrent en même temps les cheveux, à Thierry III, et le présentèrent en cet état à son frère Ghildéric, qui lui demanda ce qu il voulait qu'on fit de lui. « Fais ce qu'il te plaira, » répondit fièrement le prisonnier; mais j'attends la vengeance que » Dieu retirera de l'injustice que lan commet à mon égard. » Ghildéric se contenta de le faire garder dans le monastère de Saint- Denis, jusqu'à ce que ses cheveux fussent revenus.
Instruits par l'exemple d'Ebroin que le pouvoir des maires du palais, dont ils avaient favorisé l'extension au préjudice de l'autorité royale, était de nature à s'exercer à leur propre préjudice, si les maires, au lieu de faire cause commune avec l'aiùstocratie territoriale, songeaient plutôt à faire prévaloir la royauté, les grands invitèrent Ghildéric 1", avant de se séparer, non point à supprimer la mairie du palais, mais à en restreindre dorénavant linfluence et les prérogatives ^, Ge prince déclara Vulfoade maire pour la Neustrie ; il paraît que S. Léger le fut pour la Bourgogne ^. Du moins, le saint évèque d'Autun eut une grande part au gouvernement, et il se ser- / vit de son crédit pour abolir plusieurs usages pernicieux qui s'étaient introduits au préjudice des anciennes lois.
Tant que Ghildéric V^ suivit ses conseils, il fut heureux et sage. Mais, comme il était jeune et d'un caractère impétueux, il s'abandonna bientôt aux plaisirs. Il ne rougit point alors d'épouser la fille de son oncle Sigebert IL S. Léger le reprit secrètement de ses désordres; puis, voyant que c'était sans fruit, il condamna publiquement sa conduite. Vulfoade, maire du palais, jaloux sans doute du crédit de l'évèque, encouragea l'ingratitude de Ghildéric, dans l'esprit duquel il jeta des doutes sur la fidélité de Léger. Gédant aux impressions de défiance que les grands du nord lui donnaient contre celui autour de qui se ralliaient les grands du midi, le roi crut que le saint
■ I ' Anonym., H ta Leodeg.
• Daniel, Abrégé de l'hist. de France, t. 1, p. 19«.
* Ursîn, Fita Leodeg.
I04 HISTOIRE DE PIIANCE. [Au 674]
prélat aspirait au trône, et que cette coupable usurpation devait être accomplie avec l'aide du Romain Victor, patrice ou gouverneur de Marseille, qu'une affaire peisoiiiielle avait amené auprès de Childéric '. Il se trouvait à Autun, où Léger l'avait invité à venir célébrer avec lui la fi'te de Pà((ues. Mais il n'assista point à l'office delà nuit dans la calliédralt», et l'évèque lui en ayant demandé le motif, il laissa percer sa défiance et son animosité. Léger prit alors le parti de s'enfuir avec Victor. On ne tarda pas à les atteindre. Le patrice fut tué, connue il se mettait en défense, et Léger fait prisonnier. Cbildéric avait résolu sa mort, dépendant, d'après le conseil des grands et des évèques, il se borna à le reléguer au monastère de Luxeu. Léger y trouva son ennemi Ebroïn, lequel cachait sous un habit de moine les vives passions qui l'animaient encore. Ils vécurent néanmoins d'assez bonne intelligence.
Bientôt Cbildéric I" ordonna à deux ducs d'aller tirer le saint évêcnie du monastère de Luxeu pour (ju'on lui fit son procès. Sa rigueur envers Léger n'eut d'égale que sa sévérité envers un noble Franc, nommé Bodilo, que, dans un accès d'emportement, il fit attacher à im poteau et battre de verges comme un esclave ". Exaspérés par ce châtiment servile, infligea l'un d'eux, les grands conspirèrent contre le roi. Bodilo l'attaqua lorsqu'il chassait dans la foret de Livry, et le poignarda avec sa femme enceinte et l'vm de ses fils, enfant (674). Cbildéric h^, la reine et le jeune prince furent enterrés au monastère de Saint-Gerniain-d es-Prés, à Paris.