‹ Histoire de FranceChapitre 94 sur 116 · THIERRY III, DAGOBERT IL · texte numérisé non relu

THIERRY III, DAGOBERT IL

Pendant ce temps, on avait fait sortir Saint-Léger de Luxeu. Les deux ducs à la garde desquels il était confié, apprenant la mort de Cbildéric, s'accordèrent, par les conseils du saint évêque, à reconnaître Thierry III, et ils prirent tous la route d'Autim ^. Ebroïn, qui à la première nouvelle de la mort du roi avait jeté le froc et était sorti de Luxeu, ne tarda pas à les atteindre. Comme il craignait que Léger ne fîit un nouvel obstacle à sa fortune, il l'eût fait prisonnier s'il l'eût trouvé moins bien escorté. Mais, foi'cé de dissimuler, il arriva à Autun à la suite du prélat, que son peuple reçut avec allégresse. Dès le lendemain. Léger et les ducs quittèrent cette ville pour aller se présenter à Thierry IIL

' Anonym.. f^iia Leodeg.

' Conlin. Frcdcg.. c. 95.

* AnoDj-m., f^/ta Lendtg.

[Au 6/5] l-IV- lï- THIERRY III, DAGOBERT II. Io5

Eliroïn, qui voulait vendre son hommage et tâcher de recouvrer la charge de maire du palais, les quitta en chemin pour aller s'aboucher avec les hommes libres d'Austrasie '. Il ne fut pas longtemps sans apprendre que les grands, triomphant avec S. Léger en Neustrie, avaient élu pour maire du palais Leudèse, fils d'Erchinoald. Alors il ne garda plus de mesure, et se mit à la tète des hommes libres d'Austrasie, qui reconnurent pour roi un certain Clovis, que l'on prétendait être fils de Clotairc III ". Vaimer, duc de Champagne, Dido, évèque de Châlons-sur-Saône, et l'évéque déposé de Valence, étaient les principaux chefs du parti dEbroïn, dont l'amitié les avait rendus ennemis de Léger.

Ce saint prélat n'avait pas fait un long séjour à la cour de Thierry III. Il était revenu à Autun, où il ne songeait plus qu'à gouverner son Eglise. Dido et Vaimer espérèrent de l'y surprendre, et s'avancèrent en effet vers la ville, du consentement d'Ebroïn, qui croyait gagner tovit en perdant son rival '\

Il ne tenait qu'au saint évèque de s'éloigner; mais il crut sa présence nécessaire à Autun. D'ailleurs il ne craignait pas la mort. Il distribua toute sa vaisselle d'argent aux pauvres, et fit ensuite son testament par lequel il donnait à son Eglise des marques de sa libéralité. Il ordonna un jeûne de trois jours et une procession générale, dans laquelle on porta la croix et les reliques des saints autour des murailles de la ville. Léger se prosterna à chacune des portes, priant Dieu, avec larmes, d'épargner le troupeau dans le cas où il appellerait le pasteur au martyre. Cette cérémonie achevée, il assembla le peuple dans l'église, et demanda pardon à ceux qu'il pouvait avoir offensés par un excès de sévérité. L'ennemi s'étant présenté, en déclarant qu'il ne lèverait pas le siège à moins qu'on ne lui livrât Léger, ou que ce piélat ne jurât foi et hommage au prétendu fils de Clotaire III; le saint évèque, qui voyait le péril où était la ville, prit la généreuse résolution de se remettre lui-même aux assiégeants, comme une victime d'expiation, pour sauver son peuple. Après s'être fortifié en recevant la conmiunion, il sortit d' Autun et alla se présenter à Dido, qui, d'accord avec Vaimer, ordonna qu'on lui arrachât sur-le-champ les yeux (67 5). Léger ne permit pas qu'on le liât pendant ce supplice; il ne cessa de chanter des psaumes, et ne poussa pas un seul soupir.

» Hist' de l'Eglise gnU., t. 5, p. 315.

' Cont. Fredeg., c. 95.

* Hi.ft. de l'Eglise gnll., t. 5, p. 3t5.

lo6 HlSTOIU£ ilK PHAMCIi. ^y^n u75j

Le troupeau ne tut guère mieux traité que le pasteur. On rançonna la ville d'Autun, et Dido s'avança ensuite vers Lyon; mais les habitants de cette cilé, s'armantpour la défense de leur liberté, mi^ rent en fuite l'armée ennemie. La prise de Léger consola Ebroin de cet échec.

Pour goi\ter le plaisir entier de la vengeance, sans en avoir l'odieux, il transmit au duc Vaimer l'ordre de conduire son prisonnier au fond d'une forêt, et après que l'infortuné y serait mort de faim, de répandre le bruit que Léger s'était noyé. La sainteté du prélat désarma le barbare Vaimer. Au lieu d exécuter les ordres d'Ebroin, il ramena Léger dans sa propre demeure, et même lui rendit la contribution de guerre dont il avait frappé Autun : l'évêque l'envoya aussitôt à ses coricitoyens. On le renferma ensuite dans un monastère.

Cependant, la plus horrible confusion régnait parmi les Franks, à cause des prétentions de ceux qui se portaient pour maires du palais. Vulfoade n'omettait rien pour se maintenir dans cette charge qu'il avait occupée sous Childéric l". Leudèse, qui venait d'y être élevé sous Thierry III, était soutenu par les amis de son père Erchinoald. De son côté, Ebroïn n'avait supposé un fils à Clotaire III que pour exercer impunément sa tyrannie à l'ombre de ce fantôme. L'Austrasie, où il avait fait proclamer ce prétendu roi, était surtout le théâtre de ses exactions et de ses cruautés. Elles firent ouvrir les yeux aux hommes libres de ce pays sur leurs vrais intérêts.

Dagobertll (Daghebert II), que les intrigues du maire Grimoald avaient exclu de la succession de S. Sigebert, son père, était toujours relégué en Irlande. Ses parents et ses amis songèrent à le rappeler après la mort de Childéric V^ '. S. Wilfrid d'iork^, qui l'avait généreusement assisté dans sa disgrâce, lui procura encore les moyens de repasser en Austrasie, où les peuples le reconnurent comme leur roi ^.

Ebroïn, voyant alors qu'il ne pourrait soutenir plus longtemps le parti du prétendu fds de Clotaire III, le trahit et se déclara pour Thierry III, qui le nomma maire de Neustrie et de Bourgogne à la place de Leudèse, tué en trahison par l'ambitieux. Cette charge, devenue le prix de sa soumission, le rendait plus puissant que celui qu'il venait de reconnaître pour roi. Il se servit de son pouvoir contre les grands, dans lesquels, indépendamment d'intérêts politiques op-

♦ Jeta sanct., t. 7, et Lib. de tribus Dagobertis. » Eddius Steph., Vita Wilfridi.

* Heuscben., de tribus Dagobertis, I, S.

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poses aux siens, il entrevoyait des antipathies personnelles. Mais sa haine avait l)esoin de se colorer d'un prétexte. Il affecta donc de vouloir venger la mort de Cliildéric ["", bien qu'elle n'eût été à personne plus agréable qu'à lui.

Le maire de Neustrie et de Bourgogne voulait surtout rendre S. Léger coupable, afin d'aggraver son malheur. On le tira du monastère <iù il était prisonnier, pour le fiùre comparaître avec son frère Guérin devant Thierry IIL Aux reproches dont Ebroïn l'aceablait, le prélat se contenta de répondre que son persécuteur serait bientôt dépouillé de la dignité qu'il avait usurpée. On sépara cependant les deux frères K Guérin fut attaché à un poteau et assomiTié à coups de pierres. Quant à S. Léger, on différa de le con=damner jusqu'à ce qu'il ei^t été déposé dans un synode; mais on ne s'abstint pas pour cela de le maltraiter. Ebroïn le fit d'abord marcher nu-pieds dans une pièce d'eau pleine de cailloux aigus, qui lui ensanglantèrent la plante des pieds. Ensuite il lui fit cruellement déchiqueter le visage, couper les lèvres et la langue, et ôter ses vêlements, auxquels on sidistitua des haillons^. En cet état, on le conduisit au monastère de Fécanip.

Bientôt (678) Ebroïn le fit citer au concile de Morlai, pour y être juridiquement déposé et interdit de la célébration des saints mystères. On le pressa inutilement de s'avouer complice de la mort de Childéric I*^'^ : il ne cessa de prendre Dieu à témoin de son innocence ^. Alors on le déclara déchu de l'épiscopat, et pour marque de déposition, on lui déchira sa tunique depuis le haut jusqu'en bas. Il fut ensuite remis entre les mains de Chrodobert, comte du palais, qui l'emmena au territoire d'Arras dans une habitation qu'il y possédait. Le comte ne tarda pas à y recevoir l'ordre de faire mourir Léger, et de jeter son corps dans quelque puits écarté, de peur qu'on n'honorât les reliques du prélat comme celles d'un martyr. Mais, touché de la sainteté de Léger, il ne voulut pas être présent à l'exécution. Quatre satellites conduisirent l'évêque dans im bois voisin, où l'un (Yeux lui coupa la tête ; et la femme du comte le fit enterrer dans l'oratoiie de son habitation.

Ebroïn, sur les plus légers soupçons, versa le sang de plusieurs autres grands qui faisaient ombrage à son ambition *. Indépendamment des grands dont la puissance l'inquiétait, il y eut peu

' ries des Pères, etc., t. 7, p. 207.

* Bist. de l'Eglise gulL, t. 5, p. 321.

* Anonjni., f ita Leodeg.

*PassioS. Ragneberfi, apud Duchesne, t. f, p. 625.

Io8 HISTOIRE DE FRANCE. [An 679]

de saints à cette époque qui n'eussent part à ses persécutions.

Il ne pardonnait pas à S. \\ ilfrid, évèque d'York, les services qu'il avait rendus à Dagobert II, pour lui faire recouvrer le trône. Ce prélat, persécuté par le roi Ecfrid, ayant appelé au saint Siège, aborda dans la Gaule, où il n'échappa qu'avec peine aux émissaires d'Ebroïn. Celui-ci le poursuivit en Frise, où il était allé prêcher la foi; mais la loyauté d'Algise,roi dans ce pays, s'indigna des insinuations meurtrières du maire de Neustrie, et Wilfrid put prendre la route de Rome. En passant par l'Austrasie il y vit Dagobert II, qui, reconnaissant de ses services, le pressa d'accepter l'évêché de Strasbourg, alors vacant. Wilfrid ne voulut renoncer ni à sa patrie ni à son Eglise. Il continua son voyage; et, à son arrivée en Italie, Pertharite, roi des Lombards, lui raconta les avances qu'on lui avait faites pour l'engager à mettre à mort le saint voyageur lorsqu'il traverserait son territoire. S. Wilfrid obtint aisément du pape son rétablissement sur le siège d'York; après quoi il reprit la route des Gaules. Mais il n'eut pas la satisfaction de revoir Dagobert IL Les intrigues dEbroïn avaient formé contre ce prince ime conspiration, et il fut cruellement assassiné dans la forêt de Voire le 23 décembre 6yg, comme le constate un calendrier qui lui donne la qualité de roi et de martyr ^ Peu s'en fallut que Wilfrid ne fût enveloppé dans le malheur d'un prince qu'il avait si généreusement servi. Il tomba entre les mains d'une troupe de rebelles commandés par un évêque, créature d'Ebroïn. Cependant sa douceur et son humilité les désarmèrent, et on le laissa aller en paix.

Dagobert II, chassé de sa patrie dès son enfance, avait appris dans les souffrances d'un long exil à ne point abuser de la bonne fortune qui parut se réconcilier avec lui; mais il devait être la victime de l'ambition et de la puissance des maires du palais. Grimoald lui ravit la couronne, Ebroin la vie. Du moins, dans le peu d'années qvi'il régna, il fut un protecteur zélé et un bienfaiteur libéral des Efflises. Il laissa surtout en Alsace d'illustres monuments de sa piété: l'Eglise de Strasbourg lui dut une partie des grandes richesses qu'elle possédait. Dagobert II n'avait pas de fds héritiers de sa couronne; mais deux de ses filles héritèrent de quelque chose de plus précieux, nous voulons dire de sa piété.

' In Psalterio Emmœ reginœ. Hist. de V Eglise galL, t. 5, p. 336.

[An 679j LIV. H. —THIERRY m, IO9

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