‹ Histoire de FranceChapitre 95 sur 116 · THIERRY III · texte numérisé non relu

THIERRY III

La crainte qu'eurent les grands d'Austrasie de tomber sous la tyrannie d'Ebroïn les empêcha de reconnaître Thierry III pour roi. Pépin et Martin, petits-fils d'Arnould, évêque de Metz, et neveux de Grimoald, furent déclarés ducs et gouverneurs en Austrasie . La guerre s'alluma, à cette occasion, entre ce pays d im cote, la Neustrie et la Bourgogne de l'autre. La Gaule germanique se trouvait de nouveau aux prises avec la Gaule romaine.

D'abord les deux ducs ou gouverneurs furent défaits, et le maire de Neustrie, ayant attiré Martin à une conférence, l'y fit assassiner. Parla Pépin devint l'unique duc d' Austrasie.

Pépin d'Héristal (Pippin de Herestall"), petit-fils de S. Arnould par le duc Ansegise, son père, et du B. Pépin de Landen par S'" Beggue, sa mère, possédait toutes les qualités propres à soutenir la gloire que ces illustres ancêtres lui avaient transmise. Il avait de l'ambition, mais elle n'était pas aveugle j et si elle lui fit faire des démarches trop hardies, on peut dire que son élévation ne fut ni le fruit de la violence ni l'effet du capiice de la fortune. L'estime, non moins que lintérêt des grands, et l'amour des peuples le portèrent si près du trône, qu'il aurait dû, à la vérité, respecter davantage. Mais il ne faut pas oublier que chez les Franks, tout attachés qu'ils étaient au sang de leurs rois, on n'appréciait le prince qu'à raison de son utilité, et que l'inutilité de la race entière était le présage de sa déchéance. Or, pendant que la famille de Clovis devenait impuissante, celle de Pépin réunissait deux avantages qui devaient, dans un avenir prochain, lui assurer la royauté. « D'une part, ditM.Michelet ^, elle tenait étroitement à l'Eglise; de « l'autre, elle était établie dans la contrée la plus germanique de la » Gaule. Tout d'ailleurs la favorisait. La royauté était réduite à rien ; » les hommes hbies diminuaient de nombrechaque jour; les grands » seuls, leudes et évèques, se fortifiaient et s'affermissaient. Le pou- » voir devait passer à celui qui réunirait les caractères de grand » propriétaire et de chef des leudes. Il fallait de plus que tout cela

♦ Fredeg., Chron., c. 97.

" Hcrcstall est une terre sur la Meuse, où Pt'pin fit bâtir un palais. On lui en donna le surnom pour le distinfïuer de Pt'pin de Landen, son aïeul matériel, et de Pépin le Bref, son petit-tiis.

nel, et de Pépin le Bref, son petit-fiîs. ' Histoire de France , t. 1, p. 386,

ilO HISTOIRE DE FRANCE. [An 684]

>< se rencontrât dans une grande famille... amie de l'Église, amie des ■» Barbares. L'Eglise, qui avait appelé les Franks de Clovis contre » les Goths, devait favoriser les Austrasiens contre la Neiistrie, lors- « que celle-ci, sous un Ebroïu, organisait un pouvoir laicpie," nous ne dirons pas comme M. Michelet, rival du cierge, mais impie et oppresseur, ainsi que le démontrent les persécutions exercées contre tant de saints.

Ebroïn porta enfin la peine de ses crimes. Un grand, nommé Hermanfried, ayant su que ce cruel ministre avait résolu sa perte ', le prévint et l'assassina un dimanche (^681), comme il sortait de sa demeure pour aller à matines ^. Ainsi périt cet homme, odieux à cause des moyens qu'il employa, mais remarquable en ce qu'il avait, comme Frédégonde, défendu avec succès la France del'Ouest, et retardé vingt années le triomphe des grands austrasiens. Après la mort d'Ebrom, Thierry 111, reconnaissant l'innocence de Léger, honora comme un saint martyr celui qu il avait condamné comme un parricide.

La mésintelligence continua entre les Austrasiens, que Pépin commandait en qualité de duc avec plus d'autorité qu'un roi, et les Neustriens, qui eurent pour maire \aratton. Celui-ci montrait de la modéi'ation^ mais il était facile de paraître en avoir en succédant à Ebroïn. Yaratton ne trouva d'ennemi et de concurrent que dans Gislemare, son propre fils, lequel porta l'ambition jusqu'à supplanter son père dans la mairie du palais ^. Aussitôt Gislemare marcha contre Pépin, pour signaler les commencements de son ministère par quelque exploit. Mais, à peine avait-il allumé le llambeau de la guerre civile, qu'il fut éteint dans son sang; et Yaratton, par la mort de ce fils rebelle, recouvra sa charge. Dans ces troubles de la cour de Thierry III, S. Ouen, le prélat le plus accrédité et le plus respectable de sa domination, s'employa à léunir les esprits des grands '^ j il fit même un voyage à Cologne pour ménager im accommodement avec les Austrasiens (683).

Après la mort de Yai'atton (684), la Neustrie fut replongée dans le trouble ; car Bercaire ou Berthaire, gendre et successeur de ce maire du palais, homme fier et entreprenant, mais dont les forces ne

' Fi/a 1« S. Leodeg., c. 16 : Cuidam optiinati, qui tune functionem fiscalem ministravit, inventa occasione, eo usque inlulit spoliuui, donec penè auferret omae ejus prsedium : insuper miaabatur etiani mortis pericuium.

* Cont. Fredeg., c. 98.

" Ibid. Htst. de l'Eglise gnlL, t. 5, p. 349.

* Fi ta Judoen.

[An 690] LIV. II. THIERRY III. 1 1 1

répondaient pas à son audace, causa par son orgueil et son imprudence une révolution nouvelle (687).

Des grands et des évêques de Neustrie, persécutés par Ebroïn ou par Bercaire dont ils n'avaient pas favorisé 1 élection, s étaient réfugiés chez Pépin d'Héristal '. Il intervint auprès de Thierry JII et du maire du palais pour les faire rentrer en grâce, et envoya des députés à cet effet. Bercaire reçut la députation avec hauteur, et comme il ne voulut entendre à aucun accommodement, l'on se prépara à la guerre de part et d'autre (689). La bataille se donna à Testry, entre Saint-Quentin et Péronne. Les Neustriens y furent entièrement défaits, Bercaire fut tué, et Thierry III s'enfuit à Paris, où Pépin le poursuivit, obligeant les habitants de lui livrer ce prince avec la ville. La modération du vainqueur donna un nouvel éclat à sa victoire. Un grand nombre de fuyards s'étaient réfugiés dans l'église de Saint-Quentin du Vermandois et dans celle de Saint- Fursi de Péronne. Les abbés de ces deux églises intercédèrent pour eux, et Pépin accorda aux vaincus la vie et la liberté avec leurs biens. Devenu par le gain de la bataille, et encore plus par sa clémence, maître absolu des Franks, il conserva pourtant le titre et les honneurs de roi à Thieriy III, au nom duquel Ebroïn et ses successeurs avaient combattu, se contentant de la qualité de maire d'Austrasie et de Neustrie. Mais on n'en peut pas moins considérer, avec M. Michelet ", la bataille de Testry comme la chute de la famille de Clovis. Peu importe que cette famille traîne encore le titre de roi dans l'obscurité de quelque monastère. Désormais le nom des princes mérovingiens ne sera plus attesté comme signe de parti; ils cesseront bientôt d'être employés même comme instruments : le dernier terme de la décadence est arrivé (690).

Maître au dedans. Pépin avait besoin de l'être au dehors, en ram.enant sous le joug les peuples tributaires des Franks, qui avaient secoué leur dépendance. C'est ce qu'avaient fait les Saxons, les Suèves, les Frisons, les Allemands, les Bavarois, branches diverses de la famille germanique; à l'ouest, les Bretons; et au midi les Gascons, qui s'étaient emparés d'une partie de l'Aquitaine. Tandis que Pépin n'était encore que duc d'Austrasie, il avait déjà dompté les Saxons, les Bavarois et les Suèves; mais il lui restait encore à vaincre les autres tribus de la frontière nord-ouest. Laissant donc auprès de Thierry III un représentant fidèle de ses intérêts, et emportant en

* Annal. Metenses, apud Duchesne, t. 3.

* Eist. de France., t. 1, p. Î79.

IIU HISTOIRE DE FRANCE. [An 711]

Austrasie presque tout l'argent qu 11 avait trouvé dans le trésor royal, il alla soumettre llatbode, duc dos Frisons (692) '.

Mais, si Pépin avait à cœur de rallier aux Franks les peuples voisins, il s'intéressait, avant tout, à la propagation de la foi parmi ces nations barbares de la Germanie, et se déclarait le protecteur des missionnaires qui travaillaient à les convertir. S. Willebrord, apôtre des Frisons, fut puissamment secondé par sa protection.

Versée temps (692) mourut Tliiei'ry lil; événement qui n inllua point sur les affaires, auxquelles le roi n'avait plus de part. On s'est montré assez juste pour n'attribuer à ce prince ni le mal qu'avait fait Ebroin, ni le bien que fit Pépin d lléristal. Il fut enterré à Saint-Yaast d'Arras, qu'il avait fondé '\ ^

CLOVIS III, puis CHILDEBERT III.

Ses deux fils, Clovis III (Hlodewig III) et Childebert III (Hildebert III), régnèrent successivement après lui en Neustrie et en Bourgogne, ou plutôt ils portèrent la couronne et le titie de roi, Pépin régnant seul en effet. Du reste, ce maire du palais n'usait de l'autoi'ité que pour le bien de la religion et de l'Etat.

Après la mort de Clovis III (695), s'occupant plus que jamais des intérêts de sa propre famille, il fit Drogon, l'aîné de ses fils, duc de Bourgogne, et Grimoald, le second, maiie du palais de Childebert III. Drogon étant venu à mourir, Grimoald lui succéda dans sa principauté de Bourgogne, comme disent les Annales de Metz : expression qui fait assez entendre que ce duché , par rapport aux fils de Pépin d'Héristal, n'était pas un simple gouvernement comme les autres duchés de cette époque^.

Childebert III mourut à son tour (711), et fut enterré à Choisi, sur la rivière d'Aisne. Il laissait un fils, nommé Dagobert, qui remplit le rôle passif de ses prédécesseurs; l'histoire de ce temps étant moins l'histoire des rois que celle des maires du palais, et tout ce qu'on y rapporte de ces princes se réduisant à peu près à deux points, savoir : leur élévation sur le trône et leur mort.

• Gestd reg. Franc, c. 48. Annal. Metens.

« Hist. de l'Eglise gall, t. 5. p. 373.

' Daniel, Ahrcgè de l'hist. de France., t. 1, p. 214.

[An 714]

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