‹ Histoire de FranceChapitre 96 sur 116 · LIV. II. — DAGOBERT III · texte numérisé non relu

LIV. II. — DAGOBERT III

DAGOBERT IIl.

Pépin (VHéristal continuait de réduire les peuples qui s'étaient révoltés naguère ou qui venaient à se révolter encore contre les Franks. Il dompta une seconde fois le duc des Frisons, battit et soumit trois fois les Allemands, ne laissa passer aucune année sans la signaler par quelque victoire. L'an ^i3, sous Dagobert III (Dagliebert III), n'ayant été marquée par aucune autre expédition, on la distingua des autres. Ces guerres continuelles montrent combien Pépin avait de peine, même avec sa main puissante, à maintenir l'unité de l'empire, dont la bataille de Testry avait consommé la dissolution.

Le duc des Franks étant tombé dangereusement malade l'an 714» dans le palais de Jopil sur la Meuse, son fils Grimoald alla, à Liège, prier au tombeau de S. Lambert pour sa guérison ^ Mais ce jeune fils de Pépin y fut cruellement assassiné par un Frison nommé Rangaire, et l'on crut que c'était par ordre de Ratbode, duc de Frise, dont Grimoald avait épousé la fille ^. Pépin, inconsolable d'une mort si tragique, ne parut recouvrer la santé que pour avoir le loisir d'en tirer vengeance, et de faire déclarer maire du palais de Dagobert III son petit-fils Théodald (Thiodebald), encore enfant^; car aussitôt après, étant retombé malade, il mourut à Jopil, le 16 décembre de la même année 714 j après vingt-sept ans et six mois de gouvernement^. Homme extraordinaire, qui fit à ses ancêtres encore plus d'honneur qu'il n'en avait reçu d'eux, et qui eut pour descendants une suite de héros. Les marques de sa valeur et de sa sagesse éclataient partout; partout aussi on admirait les marques de sa piété et de sa magnificence. Ce prince des Franks (c'est le nom que les historiens lui donnent) fonda plusieurs monastères, et sur la fin de sa vie il redoubla ses aumônes.

Outre l'ambition, on reproche à Pépin d'IIéristal des faiblesses, et on l'accuse d'avoir eu ime concubine nommée Alpaïde, que de graves historiens soutiennenL cependant avoir été sa femme légitime avant Plectrude. Quoi qu'il en soit, il eut d'Alj)aïde un fils nommé (iharles (Karl), qu'on surnomma Martel (Marteau) dans la

♦ Htst. de VKglisr gall., t. h, p. 'iio.

* FrcdcfT., Citron.

^ Jrtniil. Met en i.

• AY,iin«'l'ii(l., (le Epi.sc. jSlilen.iis Frcl.,]. 0.

Il4 HISTOIRE DE FRANCE. [An 716]

suite. Mais ce jeune pnnce trouva clans Plectrude, mère de Drogon et de Grimoald, aïeule de Théodald, toute la haine d'une marâtre. Elle porta cette haine jusqu'à faire emprisonner Charles après la mort de Pépin , de peur qu'il ne prétendit à la mairie donnée à Théodald enfant '. Ainsi Théodald .se trouva, sans concurrent, nonseulement maire de Neustrie et de Bourgogne, mais encore duc d'Austrasie.

Cela ne dura pas longtemps. Les grands de IN'eustrie, gouvernés par cet enfant, ou plutôt par son aïeule Plectrude, surprirent, dans la forêt de Compiègne, les Austrasiens qu'elle avait appelés à son aide. Théodald échappa à cette défaite, mais mourut peu de temps après. Les Neustriens créèrent alors Ragenfried (llaghenefred ) maire du palais. Il porta la guerre en Austrasie, qu'il ravagea jusqu'à la Meuse, engagea le duc de Frise à se révolter de nouveau, et excita également à la révolte les Saxons, qui vinrent faire des incursions jusque dans le pays des Attuariens, c'est-à-dire dans le duché de Gueldres (716).

Pendant ces troubles, Charles ayant été assez heureux pour fuir de sa prison, sa naissance et ses belles qualités, auxquelles ses malheurs donnaient un nouveau lustre, lui formèrent un puissant parti, qui finit par le rendre maître de l'Austrasie. Ragenfried eût pu l'accabler d abord; mais les efforts de ce maire du palais furent paralysés par la mort de Dagobert III (7 1 6).

CHILPÉRIG II.

Il fallut faire un nouveau roi en Neustrie et en Bourgogne. Le> ffi'ands de ce pays lallèrent chercher dans un monastère où il vivait en habit de clerc. Il se nommait Daniel, était fils de Childéric I^^, et avait échappé à la fureur des assassins de son père. Relégué après sa mort dans un cloître, il n'y avait pas été accoutumé à une vie molle : aussi montra-t-il plus d'activité et de courage que ses prédécesseurs. En l'élevant sur le trône , les grands lui firent prendre le nom de Chilpéric II (Hilperik II), et forcèrent Ragenfried, maire du palais, à lui laisser exercer le commandement des armées,

Cependant le duc de Frise, excité par le maire Ragenfiùed , s'avança menaçant le long du Rhin, tandis que Chilpéric se disposait

« Jnnai. Ulelens., ad ann. 714

[An 717] LIV. II. GHILPÉRIC II. Il5

à pénétrer en Austrasie par la forêt d'Ardenne'. Un engagement eut lieu entre les Austrasiens et les Frisons; puis ceux-ci, réunis aux Neustriens, arrivèrent à Cologne. Plectrude, maîtresse de la ville, craignant d'être assiégée, s'accommoda, moyennant une forte somme d'argent, avec Clulpéric II , qui, ne pouvant plus subsister dans un pays ruiné, retourna en Neustrie. Mais Charles le surprit dans sa retraite, et ce succès ranimant la confiance des Austrasiens, ils formèrent à leur duc une armée assez nombreuse pour qu'il pût à son tour prendre l'offensive et porter la guerre sur le territoire de Chilpéric II.

La bataille se donna à Vinci, dans le Canibresis, le 21 mars 717. Après des efforts opinràtres, Charles la gagna et poursuivit ses ennemis jusqu'à Paris". De là, rétrogradant vers Cologne pour y assiéger Plectrude, qui essaya de traiter avec lui, comme elle avait naguère traité avec Chilpéric II, il se saisit de la place à la faveur d'une sédition, pendant qu'on négociait, et s'empara de tous les trésors que son père y avait amassés ^.

De telles victoires devaient détacher le duc de Frise des intérêts de Cliilpéric II. Mais, si les Neustriens perdirent cet appui, ils en trouvèrent un plus redoutable dans Eudes, duc des Aquitains, fils de Boggis, petit -fils de Charibert, et descendant de Clovis par Clotaire II son bisaïeul'*. Ce prince avait profité de la faiblesse des rois mérovingiens pour se rendre indépendant; et depuis la bataille de ïestry il s'était emparé d'une grande partie du pays situç entre la Loire et lOcéan, de soite qu'il restait peu de possessions à Chilpéric II au delà de la Loire. Eudes, marchant au secours des Neustriens, arriva entre Reims et Soissons, mais pour procurer à Chai'les l'occasion d'un nouveau triomphe ^. Alors Chilpéric II, ne se croyant pas en sûreté à Paris, suivit Eudes au delà de la Loire, avec ce qu'il put emporter de ses trésors. Le duc des Franks, habile à profiter de la victoire, parut bientôt à Orléans, d'où il fit sommer le duc des Aquitains de lui livrer ce prince, pour éviter à l'Aquitaine et à la Gascogne les horreurs d'une invasion^. Eudes s'y résigna, et Charles traita Chilpéric II comme son père avait

* Efiinhard., 1. 4, c. 19. Gesta reg. Franc, c. 52. Annal. Metens. Cliron.Pontanell.

* Cont. Frcdeg., c. 106.

» Gesta reg. Franc, c. 53. Ann. Metens., ad ann. 717.

* Concil. Hisp., edit. card. d'A^uirra.

» yita S. Rigoberti.

* Ces ta reg. Franc, c. 57.

1 ïG HISTOIKE DE FRANCE. ^An 717]

traité Thierry III; c est-ù-diro qu'il lui laissa les honneurs de la royauté, dont il se réservait la puissance '.

Pour Ragenfried, maire du palais de Neustrie et de Bourgogne, qui ne laissa pas que d'avoir encore pendant quelques années un parti considérable, Charles finit par l'assiéger dans Angers, et le contraignit de se contenter du comté d'Anjou qu'il voulut bien lui céder. C'est ainsi que le duc des Franks devint, à l'instar de Pépin d'Héristal, l'arbitre absolu de la nation.

Mais il n'arriva point à ce degré de puissance, sans faire à l'Eglise une plaie qui saigna longtemps. Comme il n'avait pas de quoi récompenser ceux qui l'avaient servi dans cette guerre, il distribua libéralement des abbayes et des évêchés à des laïques, particulièrement aux chefs de son armée ^ : ce qui causa une déplorable brèche à la discipline ecclésiastique. Si l'on vit des guerriers devenir évêques, on vit aussi des évèques, devenus guerriers par nécessité ^, mais quelquefois par goût, porter le casque et l'épée plus volontiers que la mitre et la crosse, et ne pas rougir de tremper dans le sang des chrétiens des mains destinées à offrir le sacrifice non sanglant de la réconciliation ^ Des abbés trouvèrent également le casque moins pesant que le froc ^ On vit alors ces hommes qui avaient fait jusqu'à ce temps-là profession de vivre dans la retraite et la pauvreté, paraître à la cour avec plus d'éclat que les laïques; et comme ils avaient souvent acheté leurs abbayes, ils s'en appropriaient les biens ou les dissipaient en dépenses superflues, tandis qu'ils faisaient pratiquer la plus rigoureuse pauvreté à leurs religieux qui, de leur côté, se dédommageaient par leur irrégularité de ce qu'ils avaient à souffrir de l'indigence. On peut juger par là quelle licence s'introduisit dans les monastères, et combien était coupable l'usurpation du duc Charles, source de tels désordres '-'.

» Cont. Fredeg., c. f07.l ^

* Chron. Firdun., apud Script, rer. Franc, t. 3, p, 364 : Tantâ enim profusione thesaurum totius aerarii publici dilapidatus est, tanta dédit militibus, quos soldarios vocari nios obtinuit,... ut non ei suffecerit thésaurus regni, non deprœdatio urbium,... non exspoliatio ccclesiarum et monasteriorum, non tributa provinciaruni. Ausus esi etiam, ubi bœc defecerunt, terras ecclesiarum diripcie, et eas commilitonibus illis traderc, etc,

* Voyez ci-dessus Discours sur la religion et les mœurs des Franks, p, Lxxxil.

* Hist. episc. AKissiodor., c. 2G, Bibl. nov. Labb., t. 2, p. 429. Hisl. de l'Eglise gdlL, t. j, p. 410.

•^ Iftst. de l'Eglise galL, p. 417.

'^ Bouifac, epist. 32, ann. 742 : Fratici enim, ut scniores dicunt, plus quàm pcr tempus Lxxx annoruni synodum non fecerunf, uec archiepiscopum habiifrunt, nec Ecclcsise canonisa jura alieubi fundabant Ytl renovabaut. —

[An 720] ï'I"^- "• — -THIERRY IT. 11^

Pendant que la discipline ecclésiastique lonibait ainsi dans les Gaules, il se formait, une fervente Eglise dans la Germanie, grâce aux travaux de plusieurs saints missionnaires franks et anglais'. Aucun d'eux n'est plus célèbre que l'Anglais Vinfried, plus connu sous le nom de S. Boniface, qui lui fut donné dans la suite. La politique porta le duc Charles à accorder à ces hommes apostoliques les mêmes secours que leur avait accordés Pépin d'Héristal. A la prière du pape Grégoire II, il écrivit une lettre circulaire aux évêques, aux ducs, aux comtes et aux officiers de sa dépendance, pour leur notifier qu'il avait pris févêque Boniface sous sa protection, et pour défendre à qui que ce fi\t de le troubler dans ses fonctions ^ Les missions pontificales, dit M. Michelet^, créèrent dans la Germanie une population chrétienne amie des Franks, et chaque peuplade dut se trouver partagée entre une partie païenne qui resta obstinément sur le sol de la patrie à l'état primitif de tribu, et une partie chrétienne qui fournit des bandes aux armées de Charles Martel, de Pépin et de Charlemagne.

Mais, pour réunir des guerriers contre Chilpéric II, il n'avait pas suffi au duc Charles de leur distribuer les dépouilles des évêques et des abbés de la Neuslrie et de la Bourgogne ; il avait fallu qu'il leur montrât un roi, et il avait choisi Clotaire, issu du sang royal par Thierry III. Ce Clotaire, opposé par le duc d'Austrasie aux Neustriens, vint à mourir. Chilpéric II mourut lui-même à Noyon quelque temps après (720).

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