INTERRÈGNE
C'est alors, qu'intéressé plus que jamais à écarter les contradicteurs, il prit le parti d'éteindre les résistances au foyer même où elles s'allumaient. Il écrasa les Frisons dans leur propre pays (736) ', ne leur laissa plus de ducs de leur nation, et leur donna des gouverneurs franks, révocables à sa volonté.
Vers ce temps, les Sarrasins, malgré leurs défaites, se jetèrent sur plusieurs places de la Provence. S'emparant de Lyon, où ils étaient entrés d'intelligence avec quelques mécontents, Charles reprit encore Vienne, Avignon, Arles, et descendit jusqu'à Marseille, d'où il emporta un immense butin sur le territoire des Franks ^. Il fit plus : pour assurer ses frontières, il alla combattre les Infidèles dans la Septimanie, tint Narbonne bloqué, mit à feu et à sang tout le pays, brûla Béziers, Agde et Nîmes : les Arènes de cette dernière ville, qu'on avait changées en forteresse, portent encore les traces de l'incendie (737).
Il ne restait au vainqueur des Frisons et des Sarrasins qu'à dompter de nouveau les Saxons, que l'éloignement de Charles avait excités à la révolte : il les défit (738), et pour garantie de l'avenir exigea des otages ^
A la même époque, S. Boniface mandait au pape Grégoire III que, par ses prédications et par la protection de Charles, prince des Franks, il avait déjà converti de l'idolâtrie et fait entrer dans le sein de l'Église cent mille âmes. Il semblait que, par ces nouveaux accroissements de la foi. Dieu voulût dédommager cette Eglise sainte de ce qu'elle perdait parmi les anciens fidèles. Les Sarrasins opprimaient l'Église d'Espagne et une partie de celle des Gaules; un empereur iconoclaste persécutait cruellement celle d'Orient; et Rome, centre de la catholicité, avait tout à la fois à se défendre des surprises de ce prince hérétique qui tendait des pièges à sa foi, et des entreprises des Lombards qui en voulaient à sa lil)erté*. Dans une si
' Annal. Metens- .
' In Francorum regnuin cum magnis thesauris remcaTit. (Fredcg., Chron.)
* .Annal. Met eus.
* Mis t. de l'Eghs" snll.. I. 5, p. 470.
iii HISTOIRE DE FRArtCE. [An 741]
triste situation, l'éclat des victoires de Charles-Martel fit juger au pape que ce prince pourrait seul défendre l'Église contre tant d'ennemis : il implora donc sa protection '. Mais Charles, que les Lombards venaient de seconder contre les Sarrasins, parut peu sensible aux intérêts du saint Siège : la letti'e pathétique du pontife romain ne put le déterminer à rompre avec les rois lombards les engagements que la politique avait formés. Grégoire ne se rebuta point, et renouvela ses instances dans ime seconde lettre. Enfin, désespérant de toucher Charles par les motifs de la piété, il s'appliqua à intéresser sa politique et à flatter son ambition ^, C'était le plus puissant ressort qu'il put faire jouer. Il lui envoya, l'an y4^j u"<^ solennelle ambassade avec les clefs de la Confession de S. Pierre, quelques parcelles de ses chaînes, et plusieurs autres présents. Le plus propre à flatter un prince ambitieux était l'offre que les ambassadeiirs avaient ordre de faire à Charles, de la part du pape et des Romains, de le reconnaître pour consul et patrice de Rome, s'il voulait prendre leur défense. LTne pareille proposition ne pouvait manquer de flatter Charles-Martel. Il combla de présents les envoyés du pape, et députa à Rome les abbés de Corbie et de Saint-Denis, pour prendre sur les lieux les mesures convenables. ]\Iais la mort du duc des Franks et du pape déconcerta ces grands projets.
Charles connut bientôt qu'au lieu de penser à étendre sa domination, il fallait y renoncer pour toujours. Après avoir, dans une assemblée des grands convoquée à Verberie, près Compiègne'\ partagé ses possessions entre Carloman et Pépin, il alla visiter le tombeau de S. Denis, et y offrit de riches présents pour mériter la protection de cet apôtre de la Gaule. De là il se rendit à Quierci, maison royale sur l'Oise, et y mourut le 22 octobre -41? après avoir gouverné les Franks durant vingt-cinq années. Outre Carloman et Pépin, il laissait plusieurs enfants, auxquels il n'avait fait reconnaître aucun caractère politique. Toutefois Sonnichilde obtint qu'il assignât à Gripon ou Grifon quelques villes et quelques domaines en Austrasie et en Neustr-ie ; mais les Franks ne se conformèrent pas à cette dernière disposition. Charles-Martel fut enterré dans l'église de Saint-Denis.
Ce fut un prince en qui la valeur parut suppléer au défaut des autres vertus *. Artisan de sa propre fortune, il fut en même temps l'admiration des Franks, la terreur des nations barbares ; et il aplanit
* Greg. III, ep. 5, ad Carol. Conc, t. I, p. 525.
* Cont. Fredes:., c. 110. Jnnal. Mefens., ad ana. 741.
* Daniel, Jbrés^é de riiist. de France, t. 1, p. 243.
* Bist. de VEglise gnll., t. 5, p. 474.
(An 741] LIV. II. INTERRÈGTTF. 1^3
le ehemin du trône à ses enfants, qui avaient du reste assez de mérite pour soutenir la réputation d'un père, le héros de son siècle. Mais il manqua à la gloire de Charles de ne pas respecter, dans la nomination aux bénéfices, les règles de la discipline ecclésiastique, jusqu'alors inviolables, et de subvenir anx frais des guerres continuelles qu'il avait à soutenir en distribuant les abbayes et les évêchés à ses compagnons d'armes. Il ne laissa pas toutefois que d'avoir part à plusieurs saints établissements, comme s'il evlt voulu rendre à l'Eglise une partie des biens qu'il lui avait enlevés. On ne doit pas oublier non plus qu'il protégea les missionnaires qui allèrent de son temps prêcher la foi à diverses nations tributaires des Franks.
Cette protection aurait dû empêcher que des préjugés vulgaires ne s'élevassent contre sa mémoire; mais elle fut si odieuse à ceux qu'il avait dépouillés, que l'on inventa la fable delà prétendue vision de S. Eucher d Orléans, touchant la réprobation de ce prince '. « Quand Charles-Martel eut défait ses ennemis, dit Frodoard ^, il » chassa de son siège le pieux Rigobert, son parrain, qui l'avait tenu » sur les saints fonts de baptême, et donna l'évêché de Reims à un « nommé IMil^n, simple tonsuré, qui l'avait suivi à la guerre. Ce » Charles-Martel, né d'une esclave, cpmme on le lit dans les Annales » des rois franks, plus audacieux que tons les rois ses prédéces- » seurs, donna non-seulement l'évêché de Reims, mais encore beau- » coup d'autres du royaume des Franks, à des laïcpies et à descom- » tes ; en sorte qu'il ôta tout pouvoir aux évêqucs sur les biens et les « affaires de l'Eglise. Mais tous les maux qu'il avait faits à ce saint B personnage et aux autres Eglises de Jésus-Christ, par un juste ju- » gement, le Seigneur les fit i-etomber sur sa tête; car on lit dans les » écrits de nos pères que S, Eucher, jadis évêque d'Orléans, dont le » corps est déposé au monastère de Saint-Trudon, s'étant mis un » jour en prière, et absorbé dans la méditation des choses célestes, » fut ravi dans l'autre vie; et là, par révélation du Seigneur, vit » Charles tourmenté au plus bas des enfers. Comme il en demandait » la cause à l'ange qui le conduisait, celui-ci répondit que, par la » sentence des saints qui, au futur jugement, tiendront la balance » avec le Seigneur, il était condamné aux peines éternelles, pour T> avoir envahi leurs biens. De retour en ce monde, S. Eucher s'em- » pressa de raconter ce qu'il avait vu à S. Boniface, que le saint Siège » avait délégué en France pour y rétablir la discipline canonique,
« Bist. de. l'Eglise gall., t. 5, p. 476. » L. î, c. 12.
124 HISTOIRr. DE FnAT^CE. [Aq 742]
» et à Fulrade, abbé de Saint-Denis, et premier chapelain du roi Pé- » pin ; leur donnant pour preuve de la vérité de ce qu'il rapportait >' sur Charles-Martel, que, s'ils allaient à son tombeau, ils n'y trou- »' veraient point son corps. En effet, ceux-ci étant allés au lieu de la » sépulture de Charles, et ayant ouvert son tombeau, il en sortit un « serpent ; et le tombeau fut trouvé vide, et noirci comme si le feu y » avait pris. »
Le démembrement que Charles avait fait au profit de Gripon n'ayant pas obtenu la sanction des grands, Carloman (Karle-mann ') et Pépin disputèrent ces possessions à leur frère. Hors d'état de leur résister, Sonnichilde et son fils furent pris à Laon. On enferma la princesse au monastère de Chelles, et Gripon dans un château de» Ardennes.
Les vertus de Carloman et de Pépin consolaient les Franks de la mort de Charles-Martel. La bravoure et la sagesse deces deux jeunes princes sont toutefois moins dignes d'admiration que la concorde qui les imit constamment. Ils continuèrent de concert la grande entreprise de remettre sous le joug des Franks les habitants du midi auxquels on donnait encore le nom de Romains ^. Hunalde, duc d'Aquitaine, ayant voulu à la mort de Charles se rendre aussi indépendant qu'Eudes son père avait prétendu l'être, feur armée passa la Loire à Orléans, en 742, se porta sur Bourges, dévasta le pays jusqu'au château de Loches, et se partagea sur les lieux les dépouilles des vaincus, et les hommes eux-mêmes qu'elle emmena pour les vendre : Hunalde s'était soumis. Ce fut pendant cette expédition que les deux frères partagèrent à l'amiable leurs possessions, dans un lieu nommé /e Fieux Poitiers ^.
CHILDÉRIC n.
Pépin, soit de lui-même par politique, soit sur les instances des grands qui avaient encore de l'attachement pour le sang de Clovis, mit fin à l'interrègne en élevant, sur le trône de Neustrie et de Bourgogne, Childéric H (Hildérik H), issu de la famille royale. C'est au nom de ce prince qu'il continua à gouverner la Neustrie, la Bourgogne et la Provence.
« Le mot tuann, qui signifie homme, est ici joint à celui de karl, qui signifie homme robuste, pour lui donner encore plus de force.
- Romanos proterunt. (Fredeg., Ckron-, apud Script, rer. Franc, l- 2 Aug. Thierry, Lettres sur l'hist. de France, p. 93.)
^ Jnn. Metens., ad ann. 742. Ann. Téliani.
fAn 744] WV. II. — CHILDÉRIG II. laS
L'Austrasie était gouvernée par Carloman, que ses occupations guerrières n'empêchaient pas de montrer un grand zèle pour la propagation de la foi et pour le rétablissement de la discipline. Dès le commencement de son administration, il manda à ce sujet auprès de lui S. Boniface, qui travaillait dans la Germanie avec lautorité de vicaire du saint Siège. C'est dans le but de corriger les abus introduits dans l'Eglise depuis plus de soixante ans, qu'on tint ini concile des provinces germaniques (743), et un autre à Lestine, au diocèse de Cambrai (y 4'^)', assemblées dont les canons furent renouvelés en n/[4 par un concile que Pépin fit tenir à Soissons, car ce prince ne négligeait pas non plus les affaires de la religion.
Malheureusement, les guerres empêchèrent Carloman et Pépin de faire restituer aux Eglises les biens aliénés. Les biens de l'Eglise d'Auierre furent alors possédés par des Bavarois, auxquels on les avait donnés en récompense de leurs services. Ceux des Eglises de Vienne et de Lyon eurent le même sort. Ainsi, malgré les pieuses intentions des princes franks, les besoins de l'Etat et la richesse des Eglises continuaient à servir de prétexte à ces sortes d'aliénations '.
Après avoir soumis le duc d'Aquitaine (743), Carloman et Pépin avaient marché contre Théobald, duc des Allemands, Ottilon, duc desBavarois,etThéodoric, duc des Saxons, qui étaient d'intelligence avec Hunalde pour rompre le lien de la dépendance. Les princes franks livrèrent la bataille et la gagnèrent ~. Mais Hunalde ne les vit pas plutôt occupés contre les rebelles de Germanie, que, se révoltant une seconde fois, il entra sur les terres des Franks, portant partout le dégât ^. Il s'avança jusqu'à Chartres, qu'il prit et brûla avec l'église cathédrale dédiée en l'honneur de la Sainte Vierge*. L'année suivante (744)5 i^ f"t contraint de recevoir la loi des princes franks; et comme on ne pouvait plus se fier à ses serments, on l'obligea de donner des otages qui fussent garants de sa fidélité pour l'avenir ^ Ne pof.vant plus tromper les Franks, il tourna sa perfidie et sa cruauté contre ses proches. Il attira auprès de lui son frère Hatton, dont il était mécontent, et lui fit inhumainement crever les yeux.
« Hitt. de r Eglise gall., t. 5, p. 499.
* Annal. Metens.
* Annal. Metens., apud Duchesne, t. 3, p. 273.
* Bajoarii... conductos in adjutorium Saxones et Alamannos et Sclavos secura babuerunt... Iluualdus, Lip;erim transiens, Carnotis igné creniavit; haec autcm fccit per sugn;estionem Ogdilonis ducis; qui invicein fœdus inierunt, ut unusquisque eorum, irruentihus Francis, aller alteri subsidium debuisscnt. Annal. Metens., apud Script, rer. Franc, t. 2, p. CS7.)
* m. st. (le l'Eglise gall., X. 5, p. 494. i
120 HISTOIRE DE FRANGE. [An 747]
Mais il conçut bientôt tant d'horreur de ce crime, et de celui qu'il avait commis en faisant biùler l'église de Notre-Dame de Chartres, qu'il renonça en réparation à toutes les grandeurs du monde, et, laissant ses possessions à son fils Vaifaire, il embrassa la vie religieuse dans le monastère de 1 île de Rhé.
La même résolution fut adoptée par Carloman dans des circonstances différentes. 11 venait de soumettre les Allemands rebelles, en j4^5 lorsqu'il s'ouvrit de son projet à Pépin, lui déclarant que, poiu- l'exécuter, il désirait aller à Rome visiter les tombeaux des saints apôtres '. Pépin aimait tendrement son frère, mais les possessions que celui-ci lui laissait adoucirent peut-être 1 amertimie de la séparation (747)- H fit préparer les plus riches présents et les donna à Carloman, pour les offrir au tombeau de S. Pierre. Ce prince, après avoir recommandé son fds Di'ogon à Pépin, se rendit à Piome, où le pape Zacharie lui coupa les cheveux et lui donna l'habit clérical. Il demeura quelque temps dans un monastère qu'il fit bâtir sur le mont Soracte, aujourd'hui mont Saint-Sylvestre ; puis, afin d'échapper aux honneins que lui rendaient les Franks qui venaient à Rome, il se retira secrètement au Mont-Cassin ^.
Après la retraite de Carloman, Pépin mit en liberté Gripon, que les Franks n'avaient pas voulu reconnaître en qualité de prince, à la mort de Charles-Martel. Il le fit venir avec honneur et lui attribua des terres considérables. Mais Gripon, plus ambitieux que prudent, s'étant flatté qu'il pourrait se faire déclarer duc d'Austrasie à la place de Carloman, se retira chez les Saxons, que les Sclaves accablèrent presque aussitôt, sur l'invitation de Pépin. De là il passa chez les Bavarois, dont le chef Ottilon venait de mourir, et, seconde par les Allemands, il s'en fit proclamer duc. Carloman, au fond de sa retraite, alarmé du bruit de la guerre qui s'allumait entre les deux frères, pria le pape d'accommoder ce différend. Zacharie écrivit donc aux évoques des Gaules, pour les engager à se faire les médiateurs de la paix ^. Pépin, en considération du pontife romain et de son frère Carloman, traita avec bonté le rebelle dont il s'était rendu maître, et lui donna pour apanagHî la ville du Mans avec douze comtés*. L'ambition ne lui permit pas de s'en contenter. Il se réfugia d'abord auprès de Vaifaire, duc d'Aquitaine. Voyant qu'il n'y était pas en sûreté, il voidut dans la suite passer en Italie à la cour d' Astolfe, roi des
* Hist. de l'Eglise galL, t. 5, p. 525.
* Eginhard., Annal.
* Conc. GalL, t. l,p. 575.
■• Analect. Hatispon., t. 4. Annal. Metens.., ad ann. 749.
^^n 747] Ï'I'^- II' "-" GHILDÉRIC II. I27
Lombards : mais il fut tué dans une rencontre au passage des Alpes, et sa mort, en rendant Pépin maître absolu des Franks, éteignit jusqu'aux étincelles des guerres civiles '.
Pépin, comme on le voit, est toujours en scène : Childéric II, mentionné d'abord pour mémoire, disparait dans l'ombre du tableau. C'est que la race royale des Mérovingiens était passée, des habitudes rudes et actives qui étaient le propre des conquérants germains, à une oisiveté sensuelle. Les rois qu'on appelle J'ai néants, dit M. Augustin Thierry '•^, furent, il est vrai, corrompus avec une sorte d'art par les chefs qui s'étaient emparés de leur tutelle ; mais, si cette disposition à la mollesse n'eiit pas existé chez les Franks occidentaux, la famille des Pépin eiit fait d'inutiles efforts pour s'élever au rang de famille royale. La population orientale, bien moins me-^ langée que l'autre de Gaulois et de Romains, conserva mieux que les Neustriens l'énergie guerrière des anciens envahisseurs. Dans cette lutte des tribus frankes de l'orient et du nord contre celles de l'occident et du sud, il était impossible que les premières ne prévalussent pas à la longue, et que le siège du gouvernement ne fût pas transporté un jour, des bords de la Seine ou de l'Aisne, sur ceux de la Meuse ou du Rhin.
L'heure de ce changement avait sonné.
Lorsque, dans la première moitié du viii'' siècle, fait observer M. Guizot ^ la Neustrie fut tombée en proie à des désordies sans cesse renaissants, au milieu des chutes continuelles de ses maires du palais aussi bien que de ses rois, les Franks d'Austrasie se trouvèrent, au contraire, ralliés autour d'une famille puissante et glorieuse. Dans les expéditions de Charles-Martel, ils avaient parcouru, à sa suite, la Gaule tout entière. La France romaine céda à la France germaine ; les rois de la France romaine ne purent se soutenir en face de ces chefs de guerriers venus encore des rives du Rhin; les maires du palais de Neustrie, chefs d'une aristocratie à demi gauloise et bien plus dispersée, bien plus amollie que l'aristocratie austrasienne, ne parvinrent pas à prendre définitivement la place de leurs rois; aux maires d'Austrasie seids réussit cette entreprise, parce que leur ambition personnelle était à la tète d un mouvement national. Il y eut comme une seconde invasion de la Gaule par le& Germains; et un événemei-.t où l'on ne voit d'ordinaire qu'un changement de dynastie, fut, au fait, la victoire d'un peuple sur un peu-
• Ilist. de l'Eglise galL, t. ô, p. 529.
• Lettres sur t'iilst. de France, p. 145. ' Essais sur l'Iiist. de France, y. 77.
lii^ HISTOIRE DE FRANCK. [An 747)
pie, la fondation d'nn nouveau royaume par des conquérants nouveaux.
Aussi, continue M. Guizot ', voit-on reparaître alors les mœurs et les institutions frankes, effacées ou abandonnées depuis près de deux siècles dans la France romaine. Pépin, sauf la différence des temps, se trouve dans une situation analogue à celle où avait été Clovis. Comme lui il est le chef des guerriers, et de plus le premier des grands propriétaires. Mais le pouvoir qu'il possède n'est encore qu'un pouvoir de fait ; il sent le besoin de le faire reconnaître par ses principaux compagnons, et sanctionner par la religion qui est devenue celle du peuple.
Pépin savait combien l'autorité du Siège apostolique était respectable aux Franks; d'un autre côté il ne doutait pas que les services qu'il avait rendus à la religion, et la protection que le pape attendait de lui contre les Lombards et contre l'empereur de Constantinople,ne lui rendissent ce pontife favorable ^ Il envoya donc à Rome Fulrade, archichapelain et abbé de Saint -Denis, avec S. Burchard, évêque de Wirtzbourg et disciple de S. Boniface : ce qui fit juger qu'on avait intéressé dans cette importante affaire S. Boniface lui-même, dont on connaissait le crédit auprès du pape. Les envoyés avaient ordre de demander à Zacbarie, par forme de simple consultation, s'il n'était pas plus à propos de donner le titre de roi à celui qui était chargé de tout le poids du gouvernement, que de le laisser à des princes qui n'avaient de la royauté que le nom de roi et l'inutile éclat d'une couronne dont un autre portait le fardeau. Le pape répondit qu'il paraissait plus convenable que celui qui était dépositaire de toute l'autorité royale eût la qualité et les honneurs de roi. Telle est la version d'Eginhard ^, dont nous avons apprécié ailleurs * la vraisemblance, tout en rappelant les autorités contemporaines qui l'appuient et la confirment.
Quoi qu'il en soit. Pépin amena les choses au point qu'il parut comme forcé d'accepter la royauté à laquelle il aspirait. 11 fit assembler à Soissons les évèques et les grands. La plupart de ceux-ci étaient gagnés. Pour ne point effaroucher les autres, on représenta qu'il s'agissait moins de priver les successeurs de Clovis du royaume au gouvernement duquel ils n'avaient plus de part depuis longtemps, que de les dépouiller d'ini vain titre qu'on leur avait bien voulu lais-
* Es.^ais sur l'hist. de Fiance, p. 77.
* Hist. de l' Eglise gai/., t. 6, p. I.
* -4 final.
4 Uisr. gf'fi. de l'Eglise, t. 3, p. 3ôJ.
[An 752] I-IV. II. CHILDÉRIC II. 1 29
ser, et qu'ils déshonoraient par leur mollesse. On exposa vivement les besoins de l'Etat; on fit si bien valoir les services rendus par Pépin à la couronne, que tous le jugèrent digne de la porter. Il fut donc proclamé roi dans l'assemblée, d'une commune voix ^^702).
En même temps on déposa Ghildéric II : on lui coupa les cheveux, et un le confina dans le monastère de Sithin, c est-à-dire de Saint-Bertin, où, ayant pris Ihabit monastique, il mourut quelques années après '. Comme il n'avait plus de part aux affaires, même lorsqu'il était sur le trône, on ne sait presque rien de son règne que sa déposition. Il avait un fils nommé Théodoric, qu'on enferma dans le monastère de Fonténelle, de peur qu'il ne formât dans la suite quelque faction ^. C'est ainsi que les descendants de Clovis perdirent la magistrature que ce prince avait transmise à sa race.
* Annal. Berlin.
» Chron. Font.