FRA>C01S
vivement sur Épernay , s'en empara, et prenant la route directe de Paris, enleva d'assaut Château-Thierry. L'effroi était dans la capitale, et l'instant eût été critique, si Henri VUI, au lieu de s'amuser aux sièges de Boulogne et de Montreuil eût marché sur Paris, selon les conventions. Le dauphin harcelait continuellement l'armée impériale , détruisait ses convois, lui coupait à tout moment les communications avec la Marne. Charies-Quint, déjà embarrassé de son armée et songeant à la retraite, tourna vers Soissons. François I" saisit avec empressement ce moment de
malaise dansl'espritde son adversaire. Vervins,legouverneur de Boulogne, traitait d'une capitulation avec le roi d'Angleterre, et il était urgent d'aller au secours de cette place aux abois; un dominicain espagnol, habitant de Chàlons, Gabriel Guzman, avait conservé d'étroites liaisons avec le confesseur de l'empereur: François I" se servit de lui comme d'un intermédiaire qui sauvait les apparences tout en demandant la paix. Elle lût signée à Crespy en Valois entre l'amiral d'Annebaut et deux conseillers du roi, d'une part, Ferdinand de Gonzaguc, vice-roi de Naples, et Antoine Perrenot de Granvelle de l'autre (18 septembre 1^44). Les conditions de la paix n'étaient dures ni pour la France, ni pour la maison d'Autriche ; on traita sur le pied de l'égalité, parce que les deux princes avaient hâte de se débarrasser l'un de l'autre. L'empereur se désista de tout droit et de toute prétention sur les villes de la Somme , le duchpde Bourgogne, les comtes de Màcon et d'Auxerre, et la villo de Bar-sur-Seine. Le duc d'Oriéans eut la meilleure part. Charies demanda quatre mois de répit pour lui donner en mariage sa fille Marie, ou la fille puînée de son frère, le roi des Romains ; son choix balançait entre les deux princesses, car de chaque côté il assurait de grands avantages au futur époux. Avec la main de Marie, il lui abandonnait les Pays-Bas, la Franche-Comté et le Charolais, si Fran-
HISTOIKË DE FRANCE.
çois I" renonçait à ses prétentions sur le Milanais. La mort de la princesse, sans héritiers, faisait revivre tous les droits des deux puissances contractantes ; la dot retournait à l'empereur ou à sa famille ; le roi de France reprenait ses droits sur le duché de Milan et le comté d'Asti, et Charies-Quint, les siens sur la Bourgogne , le Maçonnais , l'Auxerrois et Bar-sur-Seine. Le second mariage entre le duc d'Orléans et la seconde fille du roi des Romains présentailde plus grands embarras; Charles -Quint lui donnait en dot le duché de Milan, qui devait passer à ses enfants mâles, et, à leur défaut, aux fils que le duc d'Orléans aurait d'une autre épouse ; mais avec la restriction gênante que la seconde femme du duc devrait être agréée par l'empereur et le roi des Romains : prétexte inépuisable de chicanes, que la maison d'Autriche n'eût peut-être pas négligé, si les engagements du traité de Crespy eussent été exécutés : la mort soudaine du duc d'Oriéans arrêta tout ; Charies-Quint s'était décidé pour la fille du roi des Romains (1544).
Les concessions de François I" furent moins réelles, quant au nord de la France; il renonça à perpétuité à toute suzeraineté , à tout droit de foi et hommage sur les comtés de Flandre et d'Artois ; il abandonna également ses prétentions sur le royaume de Naples , mais il conserva une ville importante , le vieux Hesdin. Le duc de Savoie , que les vicissitudes de la guerre et la constance de son dévouement à la maison d'Autriche avaient fait dépouiller de ses états, ne fut pas oublié, comme dans la trêve de Nice; le roi de France s'engagea à lui restituer la Savoie et le Piémont , et à la duchesse de Mantoue le margraviat de Montferrat, son patrimoine, aussitôt que l'empereur aurait satisfait à toutes les conditions du traité.
Le traité de Crespy en Valois ne fut pas conclu assez tôt pour arrêter les progrès du roi d'Angleterre, qui n'avait pas voulu être compris dans la nouvelle conciliation. Boulogne
avait eu le temps de se rendre (14 septembre 1544. Le dauphin, délivré de la présence des troupes impériales, s'avança à marches forcées vers la Picardie , où Henri VIII ne jugea pas à propos de l'attendre ; son armée se retira vers Calais, après avoir jeté une forte garnison dans Boulogne, et s'embarqua pour l'Angleterre (30 septembre). La campagne était terminée. L'année suivante, François I" rassembla une bonne flotte et de nombreuses troupes pour former le siège de Boulogne par terre et par mer ; mais tout cet attirail de guerre s'en alla en fumée ; l'amiral d'Annebaut voulut opérer une descente en Angleterre, et débarqua dansl'îledoWight (18 juillet 1546); tout le mal se borna à quelques dévastations; au retour, la flotte anglaise lui livra un combat qui resta indécis, et ce fut là toute la campagne maritime; sur terre, le maréchal Oudard de Biez ne réussit pas mieux devant Boulogne; un fort était nécessaire pour fermer aux Anglais l'entrée du port; les constructions furent commencées, mais il ne put jamais y mettre la dernière main.
En 1546, des conférences s'ouvrirent entre Ardres et Guines ; Boulogne était un grave sujet de contestations entre les plénipotentiaires ; mais la guerre languissait, et les deux nations en étaient lasses. La paix fut conclue , le 7 juin 1546 ; Boulogne dut rester aux Anglais jusqu'au 30 septembre 1554; alors François I" devait payer au roi d'Angleterre, pour la restitution de cette ville, et d'autres sommes qui lui étaient dues jusqu'au I^^ mai 1546, deux millions d'écus d'or ; le moment du paiement devait être celui de la restitution des clefs de la ville et de l'entrée de la garnison française.
La haine et la rivalité subsistaient toujours plus vives et plus tenaces entre la maison de France et celle d'Autriche, en raison peut-être des traités successifs qui avaient suspendu la guerre. La mort du duc d'Orléans avait lait
if
biU
if.
renaître toutes les prétentions respectives des deux princes, que son mariage aurait suspendues. François P' réclamait toujours le royaume de Naples, le duché de Milan, le comté d'Asti, la suzeraineté des comtés de Flandre et d'Artois; Charles-Quint redemandait la Bourgogne , le Maçonnais , l'Auxerrois et la ville de Bar-sur-Seine. L'Italie , toujours incertaine entre le parti français et le parti espagnol, était tombée sous l'épée de Charles-Quint ; et alors , elle appelait de ses vœux le roi de France, comme le plus éloigné et le moins à craindre. La guerre allait se renouveler quand François V mourut, le 3i mars 1547, laissant la France au point où il l'avait trouvée en montant sur le trône, sans autre conquête que celle de. quelques cantons de la Savoie et du Piémont ; triste compensation pour tant d'efforts et de pertes !
Mais, si tel est le dernier mot de la partie militaire de ce long règne, il y a progrès à l'intérieur, et les conquêtes administratives sont importantes et nombreuses. C'est véritablement à partir de François P' que commence en France le régime de la royauté absolue, et son fameux mot, qu'il avait mis les rois hors de page, atteste assez qu'il n'agissait pas à l'aveugle, et qu'il avait la conscience de son œuvre. Le premier des actes de François V\ le concordat, détruisit dès l'abord ce qui restait de l'antique indépendance du clergé. En rendant au pape les annates et les expectatives que lui avait enlevées la pragmatique-sanction, François obtenait, de son côté, une concession bien plus grande encore, la nomination aux évêchés et aux abbayes. Dès lors, toute la richesse ecclésiastique du royaume relevait de la fameuse feuille des bénéfices , qui était dans la main royale. En vain les universités , les chapitres , le clergé tout entier , voulurent-ils annuler par leur résistance cette transaction habile dont eux seuls portaient les fi-dis : tout plia devant la volonté du vainqueur
fRANCOIS I*'.
de Marignan, et le parlement, qui voulut venu- à leur secours, ne fut pas plus heureux. Lui-môme se laissa entamer dans la lutte ; tout ce qu'il y gagna fut d'être écarté de la scène politique, et de voir ajoutée aux édits royaux qu'il enregistrait, bon gré mal gré, cette formule menaçante pour les conseillers mécontents, car tel est notre bon plaisir. L'abaissement du clergé et du pariement s'étendit à la noblesse , dont le rùle est entièrement secondaire, si ce n'est sur les champs de bataille , et là même encore elle est maintenue en respect par les Suisses et les lansquenets, dont le voisinage ne lui permet pas de s'organiser en corps indépendant. L'exemple terrible du connétable de Bourbon était d'ailleurs de nature à n'inviter personne à le suivre. Quant au peuple, c'est par les impôts qu'il tient son rang dans ce tableau des agrandissements de la prérogative royale. François I"les régla constamment à sa fantaisie; une seule fois il consulta les notables sur une question d'argent : ce fut au retour de sa captivité, quand il s'agit de débourser 2,000,000 d'écus d or pour la rançon de ses fils. La vente des charges de judicature et d'administration, qui valut tant de haine à Duprat , rapporta des sommes considérables à son maître. En 1522, François se fit donner 1,200,000 francs à la fois pour l'établissement d'une quatrième chambre au parlement de Paris. En 1 534 il établit, de son autorité privée, un impôt annuel de 1 ,200,000 francs. Les tailles s'accrurent de 9,000,000 de francs sous son règne, et ses dispositions financières, à l'égard de la gabelle, aigrirent tellement les esprits qu'elles amenèrent un soulèvement dans le midi à l'avènement de son fils. Il faut dire que tout cet argent était noblement employé. Sans parler des libéralités de bon aloi qui valurent à François I" le surnom de Père des lettres, il releva et augmenta sur toute la frontière les fortifications des places de guerre. H fut le premier de nos rois qui eut une véritable
marine : ce fut lui auSvSi qui donna le signal en France du mouvement colonial. Enfin, les souvenirs artistiques qui se rattachent à sa mémoire doivent le mettre à l'abri d'aveugles récriminations.
« A l'avènement de François I*', la peinture et la sculpture en France étaient encore à peu près dans le même état qu'au moyen âge, c'est-à-dire dans la barbarie. L'architecture nommée gothique était abandonnée : les cathédrales dont on avait commencé la construction restaient inachevées ; on ne trouvait plus d'architectes, ni même de manœuvres dans ce genre. D'un autre côté, les Français ne s'étaient pas encore exercés dans l'architecture moderne, qui, tout en se réservant liberté et création dans ses compositions, a adopté les lignes, les proportions, les ordres de la Grèce et de l'ancienne Italie. Tandis que, dans l'Italie moderne. Bramante et Jules II jetaient les fondements de Saint-Pierre de Rome, tel était en France le manque ou l'ignorance des architectes que Louis XIÏ, pour bâtir un pont et d'autres édifices de première nécessité, était réduit à emprunter un architecte à Vérone. Il s'agissait donc pour la France, non pas de choisir entre l'architecture gothique et l'architecture moderne, mais d'avoir ou de ne pas avoir d'architecture.
«Dans cet état de choses, François I*' résolut d'attirer en France des artistes italiens qui fissent connaître les chefsd'œuvres des anciens, exécutassent eux-mêmes des ouvrages capables de servir de modèles, et formassent des élèves. C'était fonder véritablement des écoles d'architecture, de peinture, de sculpture. Dès 1513, il avait appelé en France Léonard de Vinci. Après le traité de Cambrai, 1529, il attira successivement le Rosso, que nous nommons maitre Roux, Primalice, André del Sarto , Cellini, Salviati, dont la plupart cultivaient à la fois les trois arts dont le roi voulait doter la France. Primatice acheta pour
lui a grands frais en Italie plus de cent statues, beaucoup de bustes et modèles, le Laocoon, la Vénus de Médicis, la Cléopàtre, qui furent jetés en bronze et plaxîés à Fontainebleau. Les efforts du roi obtinrent bientôt les plus heureux résultats. La construction ou l'agrandissement des châteaux de Fontainebleau , Follembray, Villers - Cotterets Samt - Germain , Madrid, le Louvre, fut l'école et les commencements de l'architecture, de la peinture et de la sculpture en France. Rosso et Primatice avaient donné de beaux exemples d'architecture et de peinture dans leurs travaux exécutés à Fontainebleau. Selon le témoignage de Vasari et de Félibien, les artistes nationaux s'empressèrent de quitter leur manière pour adopter celle de Primalice: sous lui tout devient excellent. Les faits justifient, au moms en grande partie, cette assertion. En effet, le premier essor de la moderne architecture française suit immédiatement l'impulsion communiquée par les artistes italiens. Le château de Chambord fut bâti par un architecte de Blois et non par Vignole. Pierre Lescot donna les dessins, et commença la construction du Louvre en 1541. Les parties de ce palais, nommées la façade de l'Horioge et la salle des Cariatides, la fontaine des Innocents, dont la portion architecturale lui appartient, présentent moins de simplicité dans les lignes qu'on n'en trouve dans les ouvrages des anciens, mais offrent déjà une grande pureté et plusieurs autres qualités éminentes. Ainsi commençait l'architecture qui devait produire plus tard la colonnade du Louvre. ,
« La sculpture arrivait en môme temps, après un court apprentissage, à une habileté voisine de la perfection. Presque tous les grands artistes destinés à illustrer les règnes suivants paraissaient alors. Jean Cousin exécutait le tombeau de l'amiral Chabot, mort en 1543; Germain Pilon, supérieur à son père , sculptait los saints du couvent de
HISTOIRE DE FBANCE.
.Solesme, vers 1 847 ; Philibert Delorme (^Tigeait le tombeau de François T', que le maître anonyme de Goujon, passionné pour l'antique, ornait de bas-reliefs. L'erreur, qui attribuait à Primatice ce grand morceau d'architecture et de sculpture, est aujourd'hui reconnue ; le nom du sculpteur a péri, mais ses ouvrages et son élève témoignent également de ses talents. » [Poirson, Hist. de France.)