CHAPITRE PREMIER
>ux règnes tantôt désastreux, tantôt glorieux de la
branche des Valois se rattachent trois grandes guerres : guerre avec les Anglais, guerre en Italie, et, en dernier lieu, guerre dite de religion. On a vu toutes les phases des deux premières ; à la troisième maintenant à nous signaler ses événements déplorables, ses luttes répétées, ses trahisons, ses assassinats, le tout au nom de la loi divine et humaine, qu'invoquent et Poltrot et Jacques Clément, et le peuple et le roi, en se plaçant tous au-dessus.
La France était une. La protestation des états de Bourgogne contre le traité de Madrid, l'appel inutile de Bourbon à ses vassaux, et le système de résistance négative du duc de Montmorency en font foi. Tout à coup cette unité est rompue. Plus de Bourguignons, plus d'Armagnacs, d'ua
bout du royaume à Fautre, un seul nom pour tous. Quand l'étranger menace, une seule volonté que dirige le chef de l'État, c'est-à-dire le roi. Les intérêts se fondent, et l'esprit national se substitue à l'égoïsme local. La réforme remet tout en question. François I" a voulu que la loi parlât la langue nationale, et le latin, détrôné humainement, restait la langue de Dieu et de l'Eglise, lorsque la pubHcation de V Institution chrétienne ouvrit le champ a des commentaires dangereux.
L'esprit d'innovation n'avait pas attendu Calvin pour se faire jour dans le royaume. « Il faut remonter presque jusqu'à Luther pour arriver au commencement de l'histoire de la réforme en France. Dès io21 , une partie du clergé de Meaux s'était ralliée à sa doctrine : les cardeurs en laine et les drapiers du diocèse avaient embrassé la réforme à la suite de l'évéque Brironnet. Le Code pénal du moyen âge, qui mettait au nombre des crimes les dissidences religieuses, avait encore force de loi. Le cardeur en laine Jean Leclerc fut la première victime de la foi nouvelle. Chassé de Meaux, il se rendit à Metz, où il alla détruire les images d'une petite chapelle, près de la ville, et où il fut tenaiHé, puis jeté au feu. Après lui vint un moine augustin, qui prêchait à Metz en 1524, et qui eut le môme sort. Mais l'autorité royale n'avait rien à revendiquer dans ces deux exécutions : elles furent l'œuvre de l'évéque de Metz, Jean de Lorraine, et servirent en quelque sorte de prélude à celle lutte, corps à corps, que la maison de Lorraine devait entamer en France avec la réforme. François ï" laissa d'abord les prédications suivre tranquillement leurs cours; mais bientôt le clergé s'indigna; l'univei-sité, le pariement! firent entendre d'énergiques protestations. Quand arriva le désastre de Pavie, les zélés s'écrièrent que la colère de Dieu avait été attirée sur le royaume par cette indulgence coupable, et Louise de Savoie fil brûler à Pans deux réformés
que Ton conduisit au supplice, au son du bourdon de Notre-Dame. Vinrent ensuite les fureurs des anabaptistes de Munster. Les théories politiques et sociales contenues en germe dans l'enseignement théologique de Luther se faisaient jour de toute parts. Les doctrines de Zwingle et de Calvin, ces deux hérétiques républicains, commençaient à pénétrer en France, et l'austéfité de mœurs, dont les nouveaux venus faisaient étalage, ne servait qu'à les mettre en opposition plus frappante avec la cour frivole et galante du roi chevalier. On avait bientôt outrepassé cette modeste réforme des mœurs clériciiles et des abus ecclésiastiques, que demandaient jadis les conciles de Bàle et de Constance. D'ailleurs les disciples de Calvin, emportés eux aussi par le zèle, ne se contentaient pas de la liberté, et, tout chétif qu'était encore leur parti, se posaient déji en agresseurs. Au mois de mai lo28, une image de la Vierge, placée au coin de la rue des Rosiers à Paris, fut trouvée un matin percée de coups de poignards. La ferveur sauvage des saints de Dieu devenait plus menaçante de jour en jour ; les libelles se répandaient , les placards injurieux s'afQchaient aux murs. François 1" prit alors le parti de la répression, et les supplices se multiplièrent en peu de temps partout le royaume. Berquin fut étranglé sur la place Maubert (1529), Denis de Rieux brûlé à Meaux; à Vienne, on brûla un cordelier, et de vingt réformés jetés en prison, dix périrent par suite de mauvais traitements. Dans le Languedoc, patrie de l'inquisition, les inquisiteurs de la foi jugeaient les hérétiques à tribunal ouvert. Il y eut à Toulouse un auto-da-fé (acte de foi), où figurèrent trentedeux protestants : un licencié en droit fut condamné au feu. La secte grossissant au milieu des supplices, l'impétueux monarque se piqua au jeu, et des placards contre la messe, qu'il trouva affichés dans le château de Blois, à la poile même de sa chambre, le mirent dans une telle fureur.
a HISTOIRE DE FRANCE.
qu'il fit brûler six protestants sous ses yeux à Paris, et lança un édit de proscription contre leurs frères en religion. La lutte se prolongea ainsi jusqu'à la fin du règne, chaque parti rivalisant de violence à sa manière, et, pendant ce temps, la réforme envahissait tout, le peuple, le clergé, la noblesse, et la famille royale elle-même. La sœur chérie du roi, sa compagne de captivité, Marguerite de Navarre, se laissa prendre aux discours de Roussel et de Lefèvre, deux compatriotes de Calvin, jusque-là que le grand rabroueur. Montmorency, conseilla au roi de commencer par elle l'extermination de l'hérésie. « Ne parlons pas de « celle-là, s'écria François, elle m'aime trop ; elle ne croira « jamais que ce que je croirai, et ne prendra jamais de re- « ligion qui préjudicie à mon état. » Les Vaudois, que de pareilles considérations ne pouvaient protéger, lui servirent, à défaut de sa sœur, à faire un exemple pour le moins aussi terrible que l'eût été le supplice de Marguerite. C'était une petite colonie des anciens Vaudois, les frères des Albigeois, qui vivait retirée au fond d'une vallée des environs d'Aix, où elle occcupait les deux villes de Cabrières et de Mérindol, avec une trentaine de villages. Longtemps poursuivis par quelques prélats intolérants qui les confondaient dans une haine commune avec les nouveaux réformés, ces hommes simples et paisibles échappèrent d'abord aux persécutions, protégés par Chasseneux, le président du parlement d'Aix, et les protestants d'Allemagne. Leurs ennemis l'emportèrent enfin en 1545. D'Oppède et le baron de la Garde, envoyés avec une armée, entrèrent de nuit dans la vallée, massacrèrent hommes, femmes et enfants, rasèrent les maisons, coupèrent les bois, arrachèrent les arbres des jardins, réduisirent en un désert inculte ce coin de pays, qui était un des plus fertiles et des plus peuplés du midi. Un cri d'indignation s'éleva dans le royaume, même parmi les catholiques, à la première nouvelle de cette
horrible exécution. Elle ne fit qu'exalter encore le fanatisme des saints de Dieu, qui commencèrent alors à braver ouvertement les bourreaux du roi. Jusque-là, leurs assemblées s'étaient tenues à l'écart et dans l'ombre, comme celle des premiers chrétiens, la nuit, au milieu des bois et des rochers; l'année qui suivit le massacre des Vaudois, une église de réformés s'établit à Paris, et bientôt toutes les grandes villes du royaume eurent la leur. Trente-trois villes et dix-sept provinces étaient déjà remplies de réformés à la mort de François P'; la nouvelle église s'organisait de toutes parts, dirigée de Genève par son chef Calvin, et le mouvement imprimé aux esprits allait toujours se précipitant, quand le pouvoir passa aux mains de Henri II. » (Hist de Fr.).
« La cour parut d'abord condamner les rigueurs exercées sous le dernier règne contre les Vaudois et les réformés. On accueillit les plaintes des seigneurs que le masbacre des Vaudois avait ruinés. Mais le cardinal de Lorraine et Diane de Poitiere ramenèrent bientôt Henri II et son cabinet à la haine et aux persécutions contre les dissidents. Au mois de juillet 1549, à l'issue d'une procession générale à laquelle le roi avait assisté, plusieurs calvinistes furent tirés des prisons où on les détenait, et brûlés en cinq places différentes de Paris : Henri II lui-même fut spectateur de leur supplice, en retournant au palais des Tournelles. On brûla également les sectaires à Lyon, à Angers, à Blois, à Bordeaux. C'étaient là sans doute des coups terribles frappés par le pouvoir ; mais on craignit que, si rudes et si redoublés qu'on les rendît, ils ne demeurassent impuissants à écraser les nouvelles doctrines. On songea en conséquence à organiser un système complet et régulier de persécution, en appelant la loi et la magistrature comme auxiliaires du gouvernement dans son combat contre la réforme. En effet, d'un côté, après cinquante audiences, le