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p HISTOIRE DE FRANGE.
parlement de Paris prononça l'absolution de Lagarde, d'Oppède, de Lafond, et des autres magistrats du département d'Aix, qui avaient massacré les Vaudois ; le seul Guérin fut condamné, mais pour délits étrangers à la cause : le crédit et les intrigues des Guises obtinrent cet arrêt de la première cour judiciaire de France (1551-1 55ii). D'autre part, après l'édit royal de Chateaubriand (1551), vinrent et l'arrêt du parlement, qui défendait les écoles huissonniêres, c'est-àdire les écoles que les réformés tenaient dans la campagne (1552), et l'édit d'Écouen (1559) qui condamnait à mort les religionnaires, avec défense aux juges de diminuer la peine; et les ordonnances qui enjoignaient aux tribunaux de faire arrêter comme coupables d'hérésie tous ceux qui sollicitaient en faveur des hérétiques.
11 y eut donc toute une législation de sang contre les réformés ; et l'on commit à son application des juges ordinaires et extraordinaires. Nul corps n'était aussi intéressé à l'extirpation de l'hérésie que le clergé, menacé par elle dansses biens, sa puissance, son existence même. En 1557, on admit pour juges, dans les procès extraordinaires qu'on faisait aux réformés, des ecclésiastiques avec le titre d'inquisiteurs : l'inquisition, dont nous avons déjà signalé les commencements sous François I", prenait un développement remarquable en se mêlant à la justice civile, dont elle avait été jusqu'alors séparée. Deux chambres du parlement, la Grand'Chambre et la Tournelle, furent désignées en même temps pour prendre connaissance du crime d'hérésie. En outre, le roi forma des commissions extraordinaires, nommées Chambres ardentes, pour poursuivre les délinquants. Les Guises surveillèrent les sentiments et la conduite de ces divers tribunaux, et, pour y maintenir l'ardeur de la persécution, entraînèrent la royauté dans une démarche inouïe jusqu'alors. Au temps de l'affaire des Vaudois, les membres du parlement avaient été à peu près
unanimes dans leurs principes d'intolérance et de dévouement aux volontés des Guises. Depuis lors, la pitié avait gagné les uns, les autres s'étaient éclairés par la lecture et par la réflexion. Bien peu avaient embrassé les nouvelles opinions ; mais beaucoup étaient d'avis qu'il fallait convoquer un concile général pour réformer les abus existant dans l'Église, et, en attendant, suspendre les poursuites contre les réformés. Au mois d'avril 1559, un président et huit conseillers proposèrent au parlement d'aviser aux moyens d'atteindre ce double but. Poussé par les Guises, le roi se transporta au parlement et ordonna de débattre librement la ({uestion en sa présence. Trois conseillers, se liant à la parole royale, plaidèrent la cause de la liberté de conscience ; et deux d'entre eux, Dufaur et Anne Dubourg, ajoutèrent à leurs raisonnements de sévères avis adressés au roi sur son gouvernement et sur sa conduite. Henri H ordonna au connétable de les arrêter sur-le-champ, et avec eux trois autres conseillers, qui précédemment avaient parlé en faveur de la tolérance religieuse. Le procès de Dufaur et de Dubourg commença immédiatement. Le manque de respect à la majesté royale n'était pour rien dans cette rigueur : en effet, les trois conseillers arrêtés avec Dufaur et Dubourg, ne s'étaient en aucune manière rendus coupables de cette offt^nse ; et l'action intentée contre Dufaur et Dubourg eux-mêmes porta, non sur les reproches adressés au souverain, mais sur leurs opinions religieuses. D'après les règlements du parlement, toutes les délibérations de cette compagnie étaient secrètes : aucune poursuite ne pouvait donc avoir lieu contre aucun membre pour opinion émise par lui, puisqu'en droit cette opinion ne pouvait jamais être connue. Or, on avait introduit le roi au parlement pour enlever frauduleusement à Dufaur et à Dubourg le secret derrière lequel se retranchait leur inviolabilité, et pour obtenir d'eux une déclaration de leurs
sentiments, sur laquelle il devint possible de les poui'sui- •▼re : on les avait provoqués par la bouche du roi à une liberté dont on devait leur faire un crime. Ainsi on souillait la majesté royale d'un guet-apens juridique et d'un parjure, alln d'intenter une accusation capitale contre deux membres du parlement. L'affaire fut suspendue par la mort de Henri II, et reprise au commencement du règne de son successeur ; la fin fut digne en tout du commencement. Dufaur et Dubourg avaient le droit incontestable d'être jugés par leurs pairs, c'est-à-dire par les chambres du parlement assemblées. On viola ce droit. Comme Dubourg était diacre, on saisit ce prétexte pour le renvoyer devant lesofficialités de Paris, de Sens, de Lyon. Sur l'exposé de ses croyances, il fut condamné comme hérétique, et livré au bras séculier, qui le brûla en place de Grève (1359).
Ces violences, ces illégalités, loin d'étouffer les nouvelles doctrines, leur donnèrent chaque jour des partisans plus nombreux, comme au temps de François I^', et par les mêmes causes. Nous avons vu, sous ce prince, deux églises réformées s'élever en 1546, à Sentis et à Meaux. Il s'en établit une au milieu de Paris en 1 555 ; et bientôt toutes les principales villes du royaume, Rouen, Angoulême, Blois, Tours, Poitiers, Marseille, etc. , etc. , eurent la leur. Des cités, l'hérésie se répandit dans les campagnes, où les réformés se réunirent jusqu'au nombre de dix mille! En 1557, ils tinrent à Paris une assemblée qui donna lieu à un mouvement populaire : bientôt leurs promenades au Pré-aux- Clercs attirèrent un concours prodigieux. Nonseulement le peuple, mais la noblesse et la cour abandonnaient les fêtes pour venir chanter avec eux les psaumes de Marot. Ils comptaient au nombre de leurs prosélytes le roi de Navarre, sa femme Jeanne d'Albret, Coligny, d'Andelot, colonel de l'infanterie française : celui-ci osait bien dire en face au roi qu'il aimait mieux mourir que d'aller à
la messe. Leur nombre et leur confiance éclatèrent en 1558 par la procession publique qu'ils firent à Paris. Au temp? du colloque dePoissy, en 1561, deux ans après la mort de Henri II, leurs églises, soit publiques, soit particulières, s'élevaient dans le royaume à deux mille cent cinquante ; et ils avaient pour eux la sixième partie de la population. C'est de Bèze qui fournit ces indications dans son livre iv. » [Poirsorty Hist, de France.)
Un mot maintenant des personnages qui occupent le premier plan sur le théâtre de ces guerres sanglantes où la France perdit ses trésors, ses plus grands princes, ses meilleurs généraux, des milliers de citoyens; où la royauté fut un instant réduite à la condition mérovingienne ; où la chevalerie vit s'éteindre sa franche bravoure, et où le système municipal et administratif n'eut plus ses garanties et sa constitution.
La paix de Cateau-Cambresis avait terminé la lutte entre l'Espagne et la France, qui pouvait alors espérer un instant de repos, après tant de secousses éprouvées depuis la funeste journée de Pavie : le coup de lance de Montgommery en décida autrement.
Henri H laissait quatre fils, dont l'aîné, qui lui succéda, avait à peine seize ans. Une régence de fait devait s'ensuivre; mais qui devait en être revêtu? Le roi signera, puisqu'il est majeur ; mais qui guidera la main? Femme de roi et mère de roi, Catherine se présente. Elle a pour elle tous les précédents de l'histoire. Point de loi salique pour ce qui est d'une ambition de ce genre. Mais, soit rancune pour le nom italien, qu'elle rappelle trop par ses mœurs, par sa politique, soit ressentiment contre Henri II qui a continué François r% seulement dans ce qu'il avait de dur et de despotique, Catherine de Médicis n'est point 'populaire. De plus, l'époque est féconde en hommes qui veulent être grands par eux-mêmes et pour eux-mêmes, et, indé-
f.O HISTOIRE DE FRANCK.
pendamment des questions de personnes, le protestantisme sème partout la méfiance, et se prépare à entraver la marche du gouvernement.
Pendant les onze jours qui s'écoulèrent entre la blessure de Henri II et sa mort, Anne de Montmorency, connétable de France, avait mis tout en œuvre pour conserver quelque part dans le gouvernement : il écrivit aux princes du sang, les exhortant à venir prendre leur place dans le conseil du roi. Ses instances s'adressaient surtout à Antoine de Bourbon, roi de Navarre, le plus proche héritier du trône, après les frères du roi. Il lui mandait de se hâter, que le moindre délai allait donner à des étrangers une supériorité qu'on ne pourrait plus leur ravir.
Ces étrangers étaient les Guises : l'un est un brave guerrier, habile capitaine, juste envers les soldats, rattachant à son nom de nobles souvenirs de gloire ; l'autre, le cardinal, est un érudit, beau parleur ; il entraîne au conseil par son éloquence, et ne s'oublie jamais dans ses péroraisons. Il est en regard une autre famille qui compte aussi un guerrier et un cardinal : c'est Coligny et le cardinal de Chàtillon ; l'amiral a toute la bravoure de François de Guise, mais moins de fermeté, de résolution ; souvent il ne sait pas prévoir l'événement, mais une fois engagé dans la lutte, il la soutient opiniâtrement ; et telle est la confiance qu'il inspire, que jamais la responsabilité d'une défaite n'a pesé sur lui; son frère, le facile évêque, se jette à corps perdu dans les libertés qu'accorde la réforme.
Viennent ensuite les princes du sang, Antoine de Bourbon, le père de notre Henri IV, qui se laisse conduire comme l'on veut, excepté comme le veut sa rude femme, Jeanne d'Albret ; le prince de Condé, qui aime mieux avoir la première place dans le parti protestant que la seconde dans le parti catholique ; chef actif, infatigable, payant de sa personne en toute occasion, et merveilleusement orga-
PRANCOIS n.
nisé pour cette vie d'intrigue et d'action. A leur suite s'agite le vieux Montmorency, dont le meilleur temps est passé. Et enfin, mentionnons Lhôpital, comme l'expression de ce que nous appelons le tiers-parti, qu'on nommaitalors politique. Le chancelier intègre, comme ne le furent jamais ses prédécesseurs des règnes de François F-- et Henri H, voulut arrêter le torrent des révolutions menaçantes, et ses efforts, pour être demeurés inutiles , n'en sont pas moins les plus beaux titres qu'il ait acquis à la reconnaissance de la postérité. Telles sont, en résumé, les principales figures qui animent le tableau que nous allons présenter des guerres dites de religion.
Quoique Catherine de Médicis se fût bien promis de régner sous le nom de son jeune fils, pourtant, dès les premiers moments, elle commença par être supplantée, grâce aux adroites menées des Guises. Avant la mort de son pfire, François H était déjà marié, et les ambitieux Lorrains avaient tant fait, que le prince était devenu leur neveu par son union avec la belle et infortunée Marie Stuart. Puissants par l'influence de leur nièce sur l'esprit de son époux, les Guises occupent tout, régentent tout, en dépit des autres familles prêtes à envahir le gouvernement, en dépit même de Catherine, qui, pour prix de son inaction momentanée, obtient la disgrâce de Diane, l'impérieuse duchesse de Valentinois ; en même temps les princes du sang Bourbon et son frère, ayant reçu des missions lointaines' telles que celle de conduire à Philippe H sa nouvelle épouse' Il ne resta plus que l'austère connétable, qui tout au moins voulait jouir sans restriction des prérogatives de sa charge Bientôt, par ordre du jeune roi, lui et les siens furent éconduits avec dignité des affaires. Le champ demeurait donc libre aux nouveaux occupants ; restait à savoir si chacun de ces partis, ainsi réduits à s'éclipser devant la famille de Lorraine, ne tenterait pas quelque réaction, dan-
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gereuse peut-ôtre, en supposant que les mécontents y prissent part : c'est ce qui ne manqua pas d'arriver.
Dès le commencement de son administration, le cardinal de Lorraine s'aliéna les esprits, et par son administration malentendue, et par ses prodigalités envers ses créatures ; ainsi le cordon de Saint-Michel était donné à tout venant, pourvu qu'il fût zélé partisan du cardinal, si bien, dit Brantôme, qu'on l'appela le collier à toute béte. Puis, comme les solliciteurs affluaient, alléchés par tant de bénéfices donnés, tant de faveurs accordées, tant de dignités , de pensions prodiguées, le ministre se prit à user d'une fin de non-recevoir toute nouvelle. Une potence fut élevée en face du palais de Fontainebleau, où était la cour, avec injonction de ne pas passer outre pour solliciter, sous peine de la
hart, sans merci.
Cependant le calvinisme acquérait à tout moment une importance plus redoutable ; ce n'étaient plus quelques milliers de religionnaires courant au prêche, c'étaient des populations entières. Loin de se trouver incapables d'agir, de faire résistance à la persécution , celles-ci voyaient à leur tête de nobles chefs, de vaillants généraux : l'aîné des Chàtillons, ce fameux Coligny, devenu l'ennemi irréconciliable des Guises, pouvait disposer, en faisant un appel à ses co-religionnaires, d'une armée, sinon aguerrie, du moins prête à se sacrifier pour sa croyance.
On sait que, sous le dernier règne, la proscription religieuse s'était étendue jusqu'au sein du parlement, et que plusieurs de ses membres étaient sous le coup d'un jugement capital. Anne Dubourg devait être sacrifié, quand mourut Henri II, qui se donnait le plaisir, avec sa cour, d'assister au supplice de l'Estrapade, où bien des hérétiques avaient déjà péri. Pardonner à Dubourg et aux autres eût été, pour un commencement de règne, d'un heureux augure ; mais on en jugea autrement, et le procès suivit
son cours. Les calvinisles, indignés qu'un des membres du parlement allât à rencontre de la récusation motivée de Dubourg, l'assassinèrent. La mort de Minard activa encore la condamnation de l'accusé : il mourut en courageux martyr. L'exaspération des réformés fut ainsi portée au comble ; dès lors on ne songe plus qu'à la vengeance : elle sera éclatante ; ce n'est rien moins qu'une révolution que l'on va tenter.
Coligny et son frère d'Andelot , les Bourbons, tout ce que la noblesse dédaignée a de plus illustre, jurent d'unir étroitement leurs intérêts pour arriver à un soulèvement général contre un odieux ministère. Aussitôt s'organise la fameuse conjuration d'Amboise ; le but est de renverser les Guises et leurs créatures, pour s'élever à leur place ; près de deux millions d'hommes entrent dans le complot. Ainsi on exploite le fanatisme des réformés, qui ne savent d'abord quelle doit être l'issue d'un si grave événement. D'abord les princes et les nobles, pour ne pas paraître les chefs avoués de tout ce qu'on va tenter, choisissent un homme qui n'a rien à perdre, un homme d'exécution : c'est La Renaudie. En peu de temps les ramifications du complot s'étendent sur toute la France ; La Renaudie est partout, soulève tout, conduit tout. Chaque province fournira son contingent d'hommes à mettre en avant ; c'est une levée comme pour la guerre, dont le rendez-vous est dans la forêt d'Amboise. Arrivées autour de la lésidence royale, les bandes dispersées se rassembleront et devront investir le château, s'emparer du roi et de ses ministres. S'il est quelques conjurés scrupuleux qui osent prononcer le mot de rébellion, La Renaudie sait les persuader avec son éloquence entraînante , et les assurer que c!est au contraire pour le compte de la royauté qu'ils travailleront.
« On régla, avant de se séparer, la manière de faire les levées, et on fixa le lion et le jour de l'exécution, qui devait If 9
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être à Blois, le 15 mars: après cela, cliacun partit pr.ur la province qui lui était assignée. Tout réussissait à souhait : les Guises amenèrent le roi à Blois, où ils lui procuraient des amusements et vivaient dans une confiance profonde. Pendant ce temps, les levées se faisaient avec sécurité, à la manière d'Allemagne, c'est-à-dire que les soldats s'enrôlaient sans savoir pour quelle expédition s obligeant de marcher sans délai à l'ordre du capitaine qui les soudoyait. Déjà ceux des provinces les plus éloignées étaient en mouvement; ils avançaient par pelotons" qui grossissaient à mesure qu'ils approchaient, et le centre du royaume se remplissait de troupes. Les Guises cependant ne soupçonnaient rien : ils recevaient bien quelques avis des pays étrangers ; on leur mandait de se tenir sur leurs gardes, qu'il y avait un complot formé contre eux • mais on ne leur donnait ni lumières, ni détails : néanmoins sur ces faibles indications, par précaution, ils transférèrent la cour de Blois à Amboise. C'était une petite ville, plus aisée à défendre contre un coup de main, et munie d'un château assez fort pour attendre du secoure : ils se crurent alore en sûreté ; et ces hommes si habiles allaient se laisser surprendre, SI le chef de la conjuration lui-môme ne se fût livré par excès de confiance.
La Renaudie logeait à Paris chez un avocat nommé \vcnelle, son ami; celui-ci, voyant un grand concours de toutes sortes de gens qui se succédaient chez son hôte eut quelques soupçons ; il les communiqua à La Renaudie qui lui avoua la conspiration. Avenelle écoute avec un air d'intérêt, et parait s'échauffer pour le succès de l'entreprise ; mais, roulant dans son esprit l'importance de l'af faire, les difTicultés et les périls, saisi de crainte, il prend le parti d'aller tout révéler au secrétaire du duc de Guise qui était alors à Paris. Sans délai le secrétaire envoie Avenelle à Amboise ; on l'interroge, et les Guises voient avec le
plus grand étonnement le précipice ouvert sous leurs pas... La Renaudie, sur le transport de la cour de Blois à Amboise, avait changé ses rendez-vous, assigné d'autres postes, et fixé l'exécution au 16 au lieu du 15. Le prince de Condé, ne désespérant pas non plus, vint à Amboise avec des gens de main, qui devaient être cachés, tant dans la ville que dans le château, pour seconder à temps les tentatives du dehors. Le duc de Guise, aussi fécond en ressources, voyait le péril sans se déconcerter : il n'omit aucune des mesures qu'il pouvait prendre dans l'incertitude où il se trouvait ; il dépêcha aux gouverneurs des provinces, des ordres d'arrêter les gens armés qui prenaient le chemin d'Amboise ; il envoya des ofliciers lever des troupes, et écrivit à la noblesse la plus voisine, de venir incessamment se ranger auprès du roi. En même temps il écartait ceux qui lui étaient suspects, en leur donnant des commandements au loin, et des commissions honorables. Des précautions si bien prises auraient néanmoins échoué par l'opiniâtreté des conjurés, si l'un d'eux n'eût livré le plan des opérations. Alore Guise n'agit plus en aveugle ; il sut de quel côté devaient venir les plus grands elForts ; il connut les embuscades, les lieux de ralliement, les stratagèmes, les ruses, et par conséquent les mesures qu'il fallait y opposer.
Le jeune roi voyait ces mouvements, et ne savait qu'en penser. Quoiqu'il fût, pour ainsi dire, gardé à vue par ses oncles, il arrivait toujours quelques doutes jusqu'à lui ; et au besoin, son bon sens tout seul suffisait pour lui persuader qu'un pareil enlèvement ne pouvait le regarder personnellement. « Qu'ai-je fait à mon peuple qui m'en veut « amsi ? disait-il quelquefois au duc et au cardinal. Je veux « entendre ses doléances et lui faire raison. Je ne sais, « ajoutait-il, mais j'entends ([u'on n'en veut qu'à vous. Je « désirerais que [)our un temps vous fussiez hors d'ici,
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« pour voir si c'est à vous ou à moi qu'on en veut. » Mais les Guises se gardèrent bient de risquer cette épreuve : au contraire , le duc profita des troubles pour obtenir la dignité<ie lieutenant-général du royaume; les lettres en furent expédiées le 17 mars.
Dès le 16, les gens de La Renaudie parurent : ils suivirent, autant qu'ils purent , le plan projeté à Nantes. Selon ces arrangements, une troupe de calvinistes, sans armes , avec toutes les marques d'hommes de paix, et un air suppliant, devait entrer dans la ville, sous prétexte de présenter une requête au roi. Si on leur laissait le passage libre, ils se flattaient, par leur grand nombre, de se rendre en un moment maîtres des rues et des remparts. Sur le refus de les laisser entrer , un gros corps de cavalerie, dont ils auraient été soutenus, devait accourir et s'emparer des portes, pendant que l'infanterie, répandue autour de la ville , pénétrerait par les brèches des remparts et les jardins du château. En même temps les conjurés, entrés dans Amboise depuis quelques jours, cà la suite des Chûtillonset du prince de Condé, tous gens d'exécution, avaient ordre d'aller droit aux Guises, de les arrêter, et, en cas de résistance , de les tuer sur-le-champ. Le prince de Condé se serait mis ensuite à la tête des vainqueurs : maître du roi, il aurait fait, sous le nom du monarque, le procès au ministre et à leurs adhérents, et se serait emparé du gouvernement.
Instruit du plan d'attaque, le duc de Guise dresse , en conformité, son plan de défense ; il change la garde du roi et fait murer les portes désignées. Ne voulant pas laisser oisifs le prince de Condé, les Chàtillons et leurs complices, qui auraient bien pu, pendant qu'il se défendait de front, l'attaquer à dos, il les place dans les postes les plus exposés, et les entoure de surveillants, pour les empêcher de se joindre aux rebelles. Il fait sortir de la ville et du château des patrouilles fortes et nombreuses , qui enveloppent les
petites troupes , tombent sur les détachements avant qu'ils soient formés, et les dispersent : tout ce qu'on fait de prisonniers, dans la première chaleur est pendu aux fenêtres et aux créneaux du château, afin d'intimider les autres.
Mais, peu effrayés du funeste sort de leurs complicfs, les conjurés avançaient toujours : une troupe n'était pas plus tôt défaite, qu'une autre la remplaçait; tantôt ils résistaient ouvertement , tantôt ils fuyaient et se cachaient pour attendre du renfort. La Renaudie parcourait la campagne, accompagné d'un seul homme ; il pressait les uns, retardait les autres, pour tacher de les réunir et d'en former des corps capables de défense. Dans cette occupation , il est environné par un parti de royalistes ; il se défend avec intrépidité , tue de sa main le premier qui a la hardiesse de l'approcher; mais il tombe lui-même frappé de loin d'une balle, et expire à l'heure même : son corps, porté à Amboise , fut attaché à une potence , avec cette inscription : Chef des rebelles.
On crut par sa mort l'entreprise entièrement déconcertée; en conséquence, pour finir promptement cette fâcheuse afl'aire , en facilitant une retraite aux conjurés , le chancelier, malgré les Guises, fit passer un édit par lequel le roi accordait une entière amnistie à ceux qui avaient pris les armes , plutôt , disait-on , par simplicité que par malice , pourvu qu'ils les quittassent aussitôt, et qu'ils retournassent chez eux , sauf ensuite à présenter leur requête au roi. Le plus grand nombre, rassuré par cet édit, se mit tranquillement en route, chacun pour sa province.
Mais pendant qu'ils s'en retournaient en paix, un reste de conjurés , croyant trouver la vigilance de la cour en défaut, profita de l'obscurité de la nuit pour s'approcher d' Amboise, et pénétra dans la ville. Ils furent découverts et repoussés. Cette dernière tentative mit les Guises en fureur; ils firent révoquer l'amnistie. Le roi commanda les arrêts
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au prince de Condé : des ordres furent expédiés aux gouverneurs des villes, commandants et capitaines, démettre leurs troupes en campagne , et de faire main-basse sur tout ce qu'ils rencontreraient. Ceux qui se retiraient paisiblement sous la sauvegarde de l'édit , ne furent pas exceptés ; on les arrêtait sur les routes , et on les traînait en prison : à la moindre résistance, ils étaient impitoyablement massacrés, sans qu'ils sussent quel nouveau crime leur attirai» ce cruel traitement.
Quelques officiers envoyés à leur poursuite, ne pouvant voir sans pitié tant de braves soldats punis pour une entreprise dont ils avaient ignoré le but criminel , en laissèrent échapper plusieurs ; mais , dans Amboise même, il n'y eut point de grâce ; tous ceux qui furent découverts périrent , les uns attachés à la potence , d'autres par le tranchant de l'épée , le sang ruisselait dans les rues , et les bourreaux ne pouvaient suffire : sans forme de procès, sans jugement préalable on les jetait, pieds et mains liés, dans la Loire, qui fut plusieurs jours couverte de cadavres.» [Anquetil, Esprit de la Ligue, tome I.)
Compromis par des aveux dénonciaîeurs , le prince de Condé est accusé de complicité avec La Renaudic. Il crie à l'injustice ; on l'admet à présenter ses moyens de justification, et en présence de toute la cour, regardant lixement le duc de Guise : Celui qui ose m'accuser , je suis prêt à le démentir par un combat singulier, s'écria-t-il. Vous me prendrez pour second, reprend le lieutenant-général. Condé fut déclaré innocent, et remis en liberté. Néanmoins, bien des victimes furent sacrifiées. Le chancelier Olivier mourut de douleur, et Michel THùpital le remplaça, pour arrêter quelques instants celte sanglante persécution, qui n'était que le prélude de tant d'autres. De sages conseillers s'adjoignirent au nouveau chancelier, et parmi eux , Marillac, Montluc, évêque de Valence , qui, comprenant le funeste état où
allait se trouver la France, s'épuisèrent en généreux eff"orls, et parvinrent à faire publier l'édit de Romorantin (mai 1 560 , sans lequel l'inquisition , avec toute l'horrible extension qu'elle avait prise en Espagne , allait être établie au milieu de nos provinces. Les évêques seuls avaient le droit de connaître des crimes d'hérésie ; cette faculté était interdite aux cours de parlement *.
Les calvinistes trouvèrent les clauses trop sévères ; un soulèvement s'ensuivit qui obligea le chancelier à convoquer une assemblée de notables à Fontainebleau (août) , pour y opérer un rapprochement entre les deux partis, par des concessions réciproques.
Les princes du sang craignirent de s'y présenter : Coligny s'avança fièrement avec une escorte de 800 soldats sous le nom de cortège ; ce fut alors qu'il présenta sa fameuse requête , par laquelle il demandait la liberté de conscience, la convocation d'un concile et des états-généraux. Les Guises méditaient une atroce perfidie ; les étatsgénéraux furent appelés à s'assembler à Orléans ; aussitôt les élections sont efficacement inffuencées, et le gouvernement est sûr de l'assentiment unanime dans ce qu'il va tenter. Depuis sa justification, Condé n'avait cessé d'ourdir de vastes projets, mais inexécutables dans l'état présent. Les réformés se remuaient sans cesse, à l'instigation des deux Bourbons. Les Guises prirent la résolution de se défaire des chefs des religionnaires; on leur off'rit donc sans détour de se rendre à Orléans. « Ils arrivèrent le dernier jour d'octobre, avec une faible escorte , se fiant sur la parole royale, malgré les avis et les prières de leurs partisans qui les suppliaient de se mettre à leur tête. La noblesse
* Cet édit ne fut onrogislré qu'avec peine, et avec des modifications par rapport aux laïcs, à qui la Cour rcserva le droit de se pourvoir devant le juge royal. (Hénault.)
de Gascogne, de Poitou, de Provence, de Lanj^^uedoc et de Normandie, s'engageait à leur former quinze mille hommes d'infanterie avec de la cavalerie à proportion. Huit cents gentilshommes que le roi de Navarre rencontra à Limoges, ne purent obtenir de l'accompagner, et, comme il s'engageait à demander leur grâce s'ils étaient inquiétés : « Notre grâce , monsieur , s'écria l'un d'eux , vous serez bienheureux, si demandant la vôtre avec beaucoup d'humilité, vous l'obtenez. » Ce ne fut qu'aux portes d'Orléans, que les deux princes sentirent enfin le danger de cette confiance naïve. « Ils furent surpris de ne voir personne venir au-devant d'eux, et de trouver les portes de la ville gardées comme celles d'une place de guerre, Les rues étaient pleines de soldats, les remparts , les carrefours , les places , occupés par de nombreux corps-de-garde ; la maison où logeait le roi, entourée de bataillons, comme la lente d'un général au milieu de son camp, les portes fermées qu'on refusa de leur ouvrir , et il leur fallut descendre de cheval dans la rue, et entrer par le guichet. » (Daniel). Il était trop tai'd pour reculer. Conduits par le roi dans la chambre de la reine-mère, qu'ils trouvent le visage défait et roulant des lai-mes dans ses yeux, les princes avaient à peine eu le temps de répondre à ses premières caresses, que François II, s'emportant tout à coup contre Condé, lui reproche d'avoir . allumé la guerre civile dans le royaume , et le fait arrêter par Chavigny, un des capitaines de ses gardes. Le roi de Navarre voulut en vain plaider la cause de son frère; luimême fut emmené bientôt par le capitaine des gardes, dans une maison voisine, où il était gardé à vue.
Aussitôt, le procès de Condé s'instruisit par commission, en dépit des protestations de l'accusé, qui demandait à être renvoyé par devant les pairs de France et le parlement de Paris, ses juges naturels. Vei-s la fin de novembre, on rendit un arrêt qui condamnait le prince à mort , et fixait son
exécution au iO décembre, jour de l'ouverture des états. L'Hôpital, du Mortier et le comte Sancerre refusèrent de la signer; mais François II semblait déterminé à passer outre. Éléonore de Roye, la femme de Condé, étant venue se jeter tout en larmes à ses pieds : « Madame, lui dit-il froidement, votre mari a voulu m'ôter ma couronne et la vie. >• Le condamné gardait bonne contenance dans ce moment critique. Pressé de chercher quelque moyen de s'accommoder avec les Guises : « Il n'y a, s'écria-t-il, meilleur moyen d'appointement, qu'avec la pointe de la lance. »
Le roi de Navarre essaya en vain de la soumission. Il alla supplier le cardinal de Lorraine, qui le reçut dans son jardin : « Le roi de Navarre, dit Brantôme, parlait au cardinal plus souvent découvert que couvert, et l'autre se mettait très-bien à son aise, car il faisait grand froid. »Loin d'être en mesure de sauver la vie à son frère , lui-même avait à craindre pour la sienne. « Il faut , disaient les Guises, en deux coups et tout d'un temps, couper la tête à la rébellion et à l'hérésie. » Le roi de Navarre fut averti qu'il lui viendrait un ordre de paraître à la cour, et qu'il y serait égorgé. L'ordre vint en effet, et se l'étant fait répéter trois fois, il se décida enfin à braver les assassins... François II l'attendait en robe de chambre , un poignard à la ceinture. Il était convenu qu'il le frapperait à la première parole insolente, et que les gardes l'achèveraient ; mais le roi de Navarre demeura si respectueux et si paisible , que le courage faillit au jeune homme, qui le laissa partir sans oser porter la main à sa ceinture. En passant le seuil de la porte , Antoine de Boui'bon se trouva en face du duc de Guise, et put l'entendre s'écrier : « Oh ! le pauvre roi que nous avons là ! »
Cependant , l'épée du bourreau demeurait toujours suspendue sur la tête du prince de Condé, et le terme fatal approchait. Dans cinq jours l'arrêt de la commission allait
HISTOIRE DE FRANGE
s'exécuter , et Condé jouait tranquillement aux cartes dans sa prison, quand un de ses valets de chambre , nommé Picard, s'approcha du jeu , et fit tomber une carte : « Notre homme est croqué», dit-il au prince à voix basse, en se baissant pour la ramasser. François II venait de mourir d'un abcès à l'oreille, à l'âge de dix-sept ans, dix mois et quinze jours, après un an et demi de règne. Le mal avait redoublé tout à coup de violence, pendant qu'on lui faisait le poil, et quelques-uns prétendirent que son barbier, calviniste en secret , inquiet d'une profession de foi que l'on voulait faire signer à tous les gens du château , avait , en le rasant, fait couler du poison dans l'abcès. Le mot de Picard semblerait indiquer que le prince de Condé ne fut pas étranger au crime, s'il y en eut un , et les huguenots ne dissimulèrent pas la joie qu'ils ressentaient de cette mort. On entendit leurs ministres publier dans les prêches qu'elle était « un châtiment de la justice de Dieu contre les persécuteurs du pur Évangile. » (5 décembre 1560) [Histoire de France,)