CHAPITRE m
HEi^RI III.
Après tant de rudes convulsions, la France pouvait bien espérer qu'un chanfçement de règne apporterait quelque repos, sinon une paix durable à ses peuples. Encore toute haletante de la dernière lutte, elle n'eut pas un instant de répit, et les quinze années qui suivirent lui coûtèrent aussi cher que les quinze années passées.
Les partis se multiplient; dos fédérations partaj^ent le royaume ; des chefs intluents tendent à mener à bonne lin les projets les plus ambitieux. Henri III est à peine roi, sous les mignons successifs qui se supplantent tour à tour dans la faveur du Valois; la ligue catholique s'intronise et contre le pouvoir et contre ses ennemis : un homme met enfin un terme à cette dissolution croissant d'heure en heure; le Béarnais dote, après tant de fatigues sanglantes, le royaume d'une paix glorieuse.
Tandis que Charles ÏX expirait au milieu des tourments d'une agonie de plusieurs mois, son frère Henri, roi de
Pologne, faute de mieux, restait étranger dans son royaume, et par ses plaisirs et par son incurie ; déguisant mal ses dégoûts, il semblait ne patienter que dans l'espérance de revoir bientôt Saint-Cermain et le Louvre. Catherine de Blédicis tenait son fils chéri au courant des douleurs de son autre fils, et, à la mort de ce dernier, quatorze jours suflirent pour informer Henri de l'événement. Soudain l'on abdique en comité secret le trône de Pologne, et l'on se concerte sur les moyens de pouvoir échapper sans esclandre à la fidélité polonaise. Une nuit, courtisans et roi, à la manière d'écoliers mécontents, fuient à toutes jambes jusqu'aux frontières de l'empire, et de là, se croyant en sûreté, ils commencent une marche triomphale par Vienne, les états d'Allemagne, l'Italie, Turin, et arrivent en France pour aider à ses révolutions, et remplir leurs rôles dans ses discordes civiles (1573).
Pendant l'interrègne qui s'écoule de la mort de Charles IX à l'arrivée de Henri III en France , Médicis, qui gouverne par intervalles, et voudrait gouverner toujours, prend les rênes de l'état cette fois à elle seule. Les^poUliques ou f/e/'5-/>ar// augmentaient chaque jour leurs ressources, et aidés des calvinistes, ils avaient mis toutes les provinces méridionales en combustion. Catherine s'efforça de faire face à tout événement : ici elle envoyait ses généraux faire la guerre, là elle usait de condescendance pour arrêter l'insurrection. En même temps elle faisait condamner à mort Montgommery, qui avait demandé à la réforme protection contre le ressentiment de la reine. Ce n'était point pour avoir eu la main malheureuse dans un tournoi, mais bien dans Domfront, quinze ans plus tard.
Les mécontents avaient ouvert entre eux des conférences, qui se tenaient à Millau, en Rouergue, et dont Condé était l'àme. Il ne s'agissait de rien moins que de la déchéance d'Henri III en faveur du duc d'Alençon. On avait
lUSTOlRE DE i-HAACt.
mis en vote une sorte de budget devant servir à payer des mercenaires allemands, et à couvrir les frais d 'expéditions, • les calvinistes s'adjugeaient la liberté de leur culte , et les • catholiques la délivrance de Montmorenci, Cossé et autres proscrits de leur4)arti. Chaque jour voyait arriver de nouveaux adhérents aux conférences de Millau, tandis qu Henri IH, allant de fête en fête, s'approchait à petites journées. Catherine se rendit à sa rencontre jusqu'à Lyon. Son premier acte royal décela son ignorance ou son oubli du passé ou du présent. Croyant qu'à sa seule parole toute discorde allait cesser , il envoya de tous cùtés l'ordre de mettre bas les armes. Le seigneur de Montbrun , auquel il faisait enjoindre de rendre des prisonniers, lui fit répondre, au dire de Sully : « Puisque le roy escrit comme roy , je « veux bien qu'il sache que cela seroit bon en temps de paix; « mais, en temps de guerre, qu'on a tlamberge au vent et « cul en selle, tout le monde est compagnon ^ »
Henri voulut aller lui-même faire le siège de la petite ville de Livron. La bicoque résista fièrement aux faibles attaques de l'armée royale , qui se retira lâchement après cette première équipée de son chef. Henri avait hâte d'aller figurer avec sa cour à la procession solennelle des pénitents d'Avignon. Il y parut avec ses courtisans revêtus de sacs bleus, verts, gris, blancs, au goût de ces eflVontés religieux de cour. Dans toutes ces sortes de fêtes , processions, orgies, spectacles, le roi emmenait son frère d'Alençon et le jeune Henri de Navarre, tous deux retenus prisonniers à sa suite. Le roi de Navarre montrait peu de goût et d'enjouement au milieu de tous les dévergondages qu'inventaient le Valois et ses favoris : Noire cher cousin nest guère propre à cela , disait lui-même Henri HL
* Sully, tome i, 6,
Vers ce temps mourut le cardinal de Lorraine, soutien aussi obstiné qu'ambitieux de la famille des Guises • on soupçonna Catherine de l'avoir fait empoisonner comme cela arrivait toujours à la mort de quelque important personnage. Mais un autre grandissait qui devait bien égaler ses prédécesseurs en puissance et en faveur. Guise le Balafré Son seul antécédent n'est encore que le meurtre de Coligny sa célébrité commence à la Saint-Barlhélemi et finit aux états de Blois.
La mort du cardinal de Lorraine fut suivie de près par le mariage d'Henri HI avec Louise de Vaudemont, qui fut toujours triste au milieu des grandeurs royales et des fêtes continuelles delà cour (i 575). Pendant que le roi passait des jours entiers à arranger des diamants sur ses habits à présider à la toilette de sa nouvelle épouse, les conférences de Millau se terminaient par un compromis entre les calvinistes et les politiques qui formaient un état à part dans l'état. Des chefs étaient nommés pour connaître de la justice et de l'administration, régler l'impôt, la levée des troupes et leur discipline. La reine-mère perdit sa peine à vouloir neutraliser l'effet de cette ligue ; les tracasseries les petites intrigues de cour achevèrent d'embrouiller les choses et fournirent encore aux mécontents de nouveaux appuis ;i575).
Pendant que les calvinistes et le tiers-parti organisaient une confédération républicaine au delà de la Loire, la cour et son roi, peu soucieux des afliiires importantes, pourvu que chaque instant apportât des plaisirs nouveaux, se consumaient dans la plus honteuse mollesse et dans des intrigues d'amour, dont Marguerite de Valois était le plus souvent l'héroïne : son époux, celui qui devait être Henri IV, demeurait spectateur indifférent de tout ce qui se passait sous ses yeux, lorsque vint enfin l'instant de cesser celte vie nonchalante, pour une autre plus glorieuse et plus rude.
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HISTOIRE DE FRANCF.
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Le duc d'Alençon conservait toujours des rapports secrets avec les mécontents, et il attendait impatiemment l'occasion de voler entre leurs bras. Les persécutions continuelles du roi et de ses mignons, s'amusant de sa pu ire tournure, de son extérieur peu gracieux, ne faisaient qu'accroître ce désir. Le roi de Navarre consentait volontiers à le suivre dans sa fuite, à charge de rentrer sous le joug , si le coup venait à manquer. Enfin, les fédérés avaient ourdi habilement le complot ; le duc d'Alençon quitta la cour à l'insu de tous les courtisans , et même de la vigilante Catherine , qui n'était pas sans -prévoir l'événement (septembre 1576). Le roi de Navarre n'avait pas eu le temps de le suivre.
Le duc, une fois en sûreté au milieu des rebelles, rédigea un mémoire de protestations de fidélité au roi, qu'areuglaientile mauvais conseils, et en même temps il fit activer la marche du secours envoyé par le prince Casimir. Les reitres passèrent le Rhin pour opérer leur jonction avec l'armée d'outre-Loire. Mais le jeune Guise prit le commandement de l'armée royale, et courut s'opposer au passage de Casimir. Les Allemands furent battus près de Château- Thierry, et n'en continuèrent pas moins leur route vers le sud, tant l'incurie du conseil royal était grande , tant on mettait de néghgence à envoyer des renforts au duc de Guise ! Ce fut là que ce prince reçut au visage sa fameuse balafre.
Le succès inutile de Château-Thierry amena une trêve déshonorante pour le roi, qui livrait aux ennemis des villes importantes telles que Niort, Angoulème, La Charité, Bourges, Saumur et Mézières, et payait en outre les garnisons que les vainqueurs y placeraient. En même temps, Henri III était déclaré, par la diète polonaise, déchu du trône qu'il avait quitté avec une brusquerie si peu royale (4i)75).
HENRI III. 59
Avec son règne, nous l'avons dit, commençait celui des favoris : le premier , par ordre chronologique , était Du Guay le mignon, superbe même avec les parents de son maître, et qui s'était attiré au plus haut point la haine de Marguerite de Valois. Non content de rire de ses égarements de femme, il prenait à tâche, disent les mémoires de Marguerite, de la perdre dans l'esprit du roi. Un coup depoignaid le frappe presque sous les yeux de son maître. La mort de ce favori n'aflligea pas plus Henri que les malheurs présents de la guerre civile *. Pour chasser le souci, il ordonna de pompeuses fêtes religieuses, où il figura avec tout le faste qu'il chérissait tant.
Mais pendant que la cour prenait ses ébats à Paris, les confédérés faisaient sans cesse de nouveaux progrès. Les
* Ces événements n'alléroient que foiblemenl la tranquillité de Henri 111, le plus facile des hommes à se consoler de ses disgrâces. ' C'éloil pour faire diversion à ses chagrins, qu'il se livroil à des occupations et à des amusements si disparates, et qui raffecloient lellemenl, qu'ils paroissoienl alors sa principale occupation. Le journal de sa vie présente une infinité de ces sortes d'actions, quelquefois excellentes en elles-m<^mes, quelquefois simplement puériles, mais presque toujours faites à contretemps. Nonobstant toutes les affaires de la guerre et de la rébellion que le roi avoit sur les bras, il allait ordinairement en coche avec la reine son épouse, par les rues et maisons de Paris, prendre les petits chiens qui leur plaisaient ; allaient aussi pur tous les monastères des femmes, aux environs de Paris, faire pareilles quêtes de petits chiens, au grand regret des dames qui les avoient; se faisaient lire la grammaire et apprendre à décliner.
Le même prince, en octobre et novembre, pendant que les rebelles se forlifioient à l'ombre de la trêve fit mettre sus par les églises de Paris, les aratoires^ autrement dit les paradis, où il allait tous les jours faire des aumônes et prières en grande dévotion, laissant ses chemises à grands goderons, dont il était aupa-
* Joui'Uiil du Hemi 111.
HISTOIRE DK FRANCE.
reitres étaient sur le point de joindre l'armée calviniste , lorsqu'un autre auxiliaire arriva inopinément au milieu d'eux, c'était le roi de Navarre, qui était parvenu à fuir delà cour en trompant la vigilance des courtisiins et de toute la famille royale. « 11 y avait longtemps aussi, ajoute d'Au- « bigné , qu'il jouait le rôle de Brutus à la cour de Tar- « quin. » Il secoua tout à coup sa nonchalance et apparut au milieu de ses coreligionnaires pour commencer avec eux ces laborieuses journées qui l'ont fait surnommer Henri le Grand. Les confédérés avaient à leur tète trois princes du sang, d'Alenron, Condéet le roi de Navarre. Ils ne cachaient pas leur dessein de marcher contre Paris, et l'on ne pouvait prévoir alors où s'arrêteraient leurs succès aussi bien que leurs prétentions. Henri Hl , qu'on venait interrompre
ravant si curieux, pour en prendre le collet renversé à l'italienne. Il fit faire procession générale et solennelle, en laquelle il fit porter les saintes reliques de la Sainte-Chapelle, et assista tout du long disant son chapelet en grande dévotion. Par son ordre la ville el la cour y assislêreni, hormis les dames que le roi ne voulut qu elles s'y trouvassent, disant qu'il ny avait dévotion où elles étaient.
C'est encore un problème de savoir si Henri vaquoll à ces exer cices de religion par hypocrisie, par amour du speclacle, ou par véruable dévotion. Il seroit trop dur de taxer d'hypocrisie un homme qui ne sut jamais prendre sur lui même de cacher ses vices • mais on peut lui soupçonner de loslenlalion, quand il assisloir à cei cérémonies avec un air de parade el de va.ne complaisance- le taxer de légèreté, quand après il éloil le premier à rire des bouffonneries qui avaient échappé à ses jeunes mignons, sous le sac de pénitents; enfin lui reprocher de l'inconséquence, quand, non conlent de dire son chapelet de tètes de morts le long des rues il le marmotoit au bal el dans des parties de débauche, el quand il I appeloilen plaisanlanl le fouet de ses grandes haquenées. Peutêtre aussi qu'ayant été mal élevé, il se persuada que la religion ne cons.sloii que dans des dehors, qui n'en doivent jamais être que laccessoire. '
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dans ses plaisirs et ses fêtes pour lui annoncer l'approche des ennemis, résolut d'en finir avec des inquiétudes à tout moment renaissantes. Des pourparlers s'établirent de part et d'autre, et l'on conclut à Loches, par les soins de Catherine, une paix des plus avantageuses pour les rebelles et leurs alliés. D'Alenron prenait le litre de duc d'Anjou par l'investiture de cette province, du Berri et de la Touraine , Condé était pourvu du gouvernement de Picardie ; on payail au prince Casimir la solde échue de ses troupes ; l'œuvre de la Saint-Barlhélcmi était ensuite désavouée , et la mémoire de Coligny réhabilitée; la liberté religieuse solennellement proclamée et l'entrée au parlement ouverte aux calvinistes; et enfin, pour dernière clause, les états-généraux étaient convoqués à Blois pour la mi-novembre, afin de pourvoir à la réforme des nombreux abus de l'administration (1570).
Le résultat d'un tel accommodement est un fait grave dans l'histoire de nos dissensions civiles, car la royauté, au lieu d'un parti qu'elle avait à combattre tout à l'heure! en voit un second tout aussi redoulaljle s'élever contre son inviolabilité : hier, ce n'étaient que les calvinistes; aujourd'hui, les catholiques se présentent, non de concert avec les premiers, mais attaquant d'un autre côté.
Les clauses du traité de Loches avaient excité la plus vive indignation dans la France catholique , qui , depuis longtemps déjà , murmurait contre l'incapacité gouvernementale de Henri IH. Attentive à saisir tous les moyens d'élévation, la famille des Guises ourdissait par toutes" les provinces des trames qui ne tendaient à rien moins qu'à une révolution dynastique. Seul prince de toute la cour qui ne prit aucune part à ses licencieuses fêtes, l'aîné de la race , Henri de Guise, était l'idole du parti. A chaque nouvelle faute du roi, Guise proclamait hautement la conduite qu'il aurait fallu tenir ; ses agents soufflaient partout le mécoii-
ii. Q
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tenlemeiit, el, quand vint la conclusion du dernier traité, le parti catholique se dessina nettement à côté du parti royal, en face du parti calviniste, et prit le nom de Sainte^ Ligue. Les associations reiijçieuses n'étaient pas chose nouvelle dans le royaume : nous avons parié déjà de celles qui s'étaient formées dès le commencement des troubles; mais celles-ci eurent un caractère particulier , une audace et un ensemble qui dénotent clairement une impulsion supérieure. Elles commencèrent, dit-on, en Picardie, où du reste les intérêts particuliers, sans parler de l'intluence de la maison de Lorraine, vinrent en aide à l'esprit religieux. Le seigneur d'Humières, qui commandait dans le pays, furieux de voir son gouvernement passer, aux termes du traité de Loches , entre les mains du prince de Condé , son ennemi personnel, répandit par toute la province une formule de serment, que nobles, bourgeois et paysans, couvrirent à l'envi de signatures. Voici les lois de l'association, telles qu'elles nous ont été conservées par Dupleix :
« Nous nous obligeons à employer nos biens et nos vies pour le succès de la sainte union, et à poursuivre jusqu'à la mort ceux qui voudront y mettre obstacle.
« Tous ceux qui signeront seront sous la sauve-garde de l'union ; et, en cas qu'ils soient attaqués, recherchés ou molestés, nous prendrons leur défense, même par la voie des armes, contre quelque personne que ce soit.
« Si quelques-uns, après avoir fait le serment, viennent à y renoncer, ils seront traités comme rebelles et réfractaires à la volonté de Dieu, sans que ceux qui auraient aidé à cette vengeance puissent jamais en être inquiétés.
« On élira au plus tôt un chef, à qui tous les confédérés seront obligés d'obéir, et ceux qui refuseront seront punis selon sa volonté.
« Nous ferons tous nos eiïorts pour procurer à la sainte
union des partisans, des armes et tous les secours nécessaires, chacun selon nos forces.
« Ceux qui refuseront de s'y joindre seront traités en ennemis, et poursuivis les armes à la main. Le chef seul décidera les contestations qui pourraient survenir entre les confédérés, et ils ne pourront recourir aux magistrats ordinaires que par sa permission. »
De la Picardie, la sainte union se propagea rapidement dans toutes les provinces. La France entière était envahie, et Henri III ne se doutait encore de rien. 11 fallut que son ambassadeur en Espagne lui donnât avis des menées qui se tramaient chez lui. Celui-ci en avait recueilli l'écho à la cour de Philippe II, où déjà les négociations avec la ligue avaient commencé. Vers le même temps, les calvinistes du Dauphiné mirent la main sur les papiers d'un avocat nommé David, qui se rendait à Rome avec une mission secrète. Ils les envoyèrent aussitôt au roi, qui put y lire ces menaces nettement formulées :
« Depuis qu'au préjudice des des(;endants de Charlemagne (i) les enfants de Ilugues-Capet ont envahi le trône, la malédiction de Dieu a éclaté sur ces usurpateurs : les uns ont été privés de sens, d'autres de la liberté, ou ont été frappés des foudres de l'Eglise; la plupart, sans santé et sans force, sont morts à la fleur de leur âge, ne laissant point de succession. Le royaume, sous ces règnes malheureux, est devenu la proie des hérétiques, tels que les Albigeois et les pauvres de Lyon; la dernière paix, si avantageuse aux calvinistes, va aussi les établir solidement en France, si on ne profite de cette occasion même pour rendre le sceptre de Charlemagne à sa postérité. »
Bientôt les Guises, s'enhardissant, résolurent de produire leur complot au grand jour, et imaginèrent de contraindre
* Les Guises se prétendaient issus delà famiUeCarlovingienne.
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IliSTOlKE DE FRANCE.
Henri 111 lui-niême à le légaliser par sa sanction royale. Guise avait réuni ses partisans les plus habiles, les plus influents de chaque province; un mémoire avait été rédigé dans ce conciliabule, qui disait que la position critique du royaume exigeait la coopération la plus active et la plus désintéressée de ses sujets dans le gouvernement , et la guerre contre la réforme. Ce considérant, on devait donc armer tous les catholiques fiançais, leur donner un chef expérimenté, dont la foi et le courage ne pussent être suspects. Ce chef aurait des droits imprescriptibles sur ses subordonnés, et les conduirait là où la sainte cause de la religion le réclamerait. Le mémoire devait être présenté au roi lors de la réunion des états , l'on se croyait assuré de son acceptation pleine et entière, et de la nomination du duc de Guise comme chef de la ligue. L'événement ne réalisa qu'en partie ces espérances. Les états s'assemblèrent; on présenta à leur vole le formulaire de la sainte ligue, qui fut adopté; et Henri, croyant déconcerter l'ambition de Guise, se nomma lui-même chef de l'union (157G). Ainsi, le roi de France se constituait chef de parti dans son propre royaume. Pendant que les états, entièrement sous l'influence de la ligue, annulaient tous les précédents traités, révoquaient toutes les franchises accordées, dilTéienles députations étaient dirigées sur les provinces envahies par les chefs rebelles. Condé ne voulut rien entendre; le roi de Navarre ne fit que s'attendrir au tableau touchant que lui firent les députés des horreurs de la guerre civile, et rien de plus : il n'y eut que Damville et d'Anjou qui se laissèrent entraîner. La cour regarda le retour de ce dernier comme un grand succès obtenu sur les calvinistes et les politiques du Languedoc.
A l'issue de ces négociations à peu près inutiles, deux armées furent expédiées conti'e les rebelles. D'Anjou et Mayenne, qu'on avait sagement préféré à son frère aine,
ÏIL.MU m. (J5
Henri de Guise, étaient à leur tète. Malgré ces démonstrations hostiles, des agents du roi travaillaient toujours les esprits des principaux chefs, de telle sorte que la prise de la Charité et d'Issoire acheva d'amener les deux partis à une trêve reconnue nécessaire. L'argent manquait aussi bien du côté des catholiques que de celui des calvinistes, et l'on ne pouvait plus longtemps faire la guerre. On s'aboucha à Poitiers pour y conclure ce traité qu'Henri HI aimait à rappeler avec orgueil, en disant : mon édit. La liberté de religion était pour la centième fois proclamée dans les termes déjà employés ; le droit d'entrer aux charges, aux magistratures, de nouveau accordé : neuf places sont octroyées aux rebelles comme garantie ; mais ils chômeront les fêtes extérieurement, et ne choqueront en rien les catholiques dans leur culte. Puis, pour dernier article, lequel dévoila entièrement l'intention royale, toute union, association, ligue est désormais prohibée dans le royaume (1577). Simaginant avoir remporté une grande victoire, et sur les calvinistes, et sur les cathohques de la sainte ligue Henri se livra gaîment aux folles joies dont le palais ne cessait d'être le théâtre : le journal de Marguerite, les piiges de Le Laboureur, sont remplis des descriptions de ces fêtes. Le roi courait publiquement la bague, vêtu en amazone, portant des pendants d'oreilles, «faisoit joutes, ballets el tournois, et forces mascarades, où il se trouvoit ordinairement habillé en femme, ouvroit son pourpoint et découvroit sa gorge, y portant un collier de perles et trois collets de toile, deux à fraise et un renversé, ainsi que lors le portoient les dames de la cour. »
^ Au milieu de ces passe-temps frivoles qui absorbaient l'esprit du roi, un hasard heureux pensa servir la France plus que ne l'eussent fait dix années de guerre : une couronne fut offerte au frère du roi, au duc d'Anjou , Les Pays- Bas s'efforçaient alore d'échapper au joug de Philippe H,
HENRI III
dont les féroces lieutenants laissaient partout des traces de leur passage. Le duc d'Anjou succédait à l'amiral de Coligny dans ses projets de guerre contre l'Espagne, aux Pays-Bas, et cette nation, indépendante de fraîche date, proposait de se soumettre au gouvernement du frère de Henri III. D'Anjou travaillait donc activement à acquérir cette couronne : il la toucha un instant, et elle lui échappa après quelques vaines tentatives.
L'année 1578 se passa tout entière en drames de palais, dont les mignons du roi furent les héros malheureux. L'honneur est à la pointe de l'épée : Caylus et iMaugiron succombent. La haine de parti s'entretient par le duel. Henri de Guise trouve l'assassinat plus commode, et dit à ses tueurs d'en finir promptement avec Sainl-Mégrin. Une belle statue de marbre dissipa la douleur de Henri III, à la mort de son dernier favori : et Brantôme ajoute : « Qu'il y était passé en proverbe à Paris, quand on en voulait à un « courtisan : il faut le faire tailler en marbre, comme les « autres. »
L'année 1579 commence par une révision et une extension du traité de Poitiers. Le roi et sa mère se flattaient de ramener peu à peu les mécontents à la concorde par des concessions qui, en dernier résultat, furent aussi inutiles que toutes les précédentes. Catherine, sous prétexte de reconduire Marguerite de Valois au roi de Navarre, son époux, partit avec elle et ne s'arrêta qu'à Nérac, où quelques conférences s'ouvrirent sur l'état présent des choses. Au lieu de neuf villes, quatorze furent données aux rebelles : on leur accorda le droit de construire des temples et celui de faire des levées d'argent pour leurs ministres. Puis Catherine revint auprès de son fils. Elle avait espéré pouvoir détacher le roi de Navarre du parti ennemi : elle ne parvint qu'à lui enlever La Béole, au milieu d'un bal.
La rupture ne tarda pas à arriver, comme tout le faisait
prévoir, mais ce fut par des motifs auxquels personne ne pensait. Marguerite de Valois raconte longuement, dans ses mémoires, les voluptueux passe-temps de la 'cour de Navarre, et les intrigues qu'elle continuait de mener au dehors du petit royaume. Henri III s'offusquait de son active correspondance avec le duc d'Anjou, car il craignait à tout moment une nouvelle défection qui entraînerait avec elle celle de beaucoup d'autres seigneurs. Il voulut, croyant agir en habile politique, perdre Marguerite dans l'esprit de son époux, et publia qu'elle entretenait un commerce scandaleux avec le vicomte de Turenne. A cette nouvelle, Marguerite s'emporte, surmonte facilement les soupçons de Henri de Navarre, et le décide à prendre ouvertement les armes contre la France ; aussi bien, la plus grande partie de sa dot ne lui avait pas été donnée, et il fallait incontinent s'emparer de Cahors, désigné dans le contrat ; telle fut la cause de la guerre dite des amoureux.
Le roi de Navarre se met donc aussitôt en marche, tombe sur Cahors et s'y bat, pour assurer sa conquête, cinq jours et cin(i nuits, au bout desquels il ne lui restait pas sur le corps un morceau entier de ses habits. Le Béarnais commençait déjà ces guerres héroïques, où la pauvreté de son armée allait devenir proverbiale.
Coudé, fait pour les aventures périlleuses, de La Fère, ville de son gouvernement de Picardie, où il s'était déjà fortifié malgré le roi, passe aux Pays-Bas, vole en Angleterre, revient en Allemagne : près de rentrer en France, il est arrêté sur les frontières de Savoie, volé et dépouillé sans être reconnu. Il échappe enfin, et se met à la tête des calvinistes du Languedoc.
Henri III, effrayé des démonstrations menaçantes des rebelles, recourt aussitôt à des négociations. Tandis que les confédérés amusent les ambassadeurs, leurs troupes continuent toujours leurs progrès. Cependant la cour ne
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llIMOlUi: ut l'IlA.NCE.
peut se tromper sur les intentions de ses agresseurs ; Imis armées, en un instant, sont prêtes à se mettre en marche; elles repoussent d'abord les colonnes calvinistes, quand, des deux parts, on en vient à un accommodement à Fleix, en Périgord (1580). La dot de Marguerite fut assurée ; le roi de Navarre demeura en possession des places qu'il occupait ; et ainsi la royauté laissa encore, dans la guerre des amoureuse, quelques lambeaux de son autorité.
Après la conclusion de ce nouveau traité, le duc d'Anjou se donna tout entier à la conquête de son royaume des Pays-Bas, qu'occupait militairement alors le général Alexandre Farnèse. La prise de Cambrai et de l'Écluse, signala heureusement ses premières opérations ; nous avons dit que ce fut à ces quelques succès que se borna la prise de possession des Pays-Bas par le duc d'Anjou. Que pouvait-il en effet, lui si faible, contre les forces espagnoles, conduites alors par les premiers généraux ? LAngleterre lui faisait bien parvenir quelques S(îcours, d'après les négociations entamées, à propos de son mariage, avec Elisabeth ; mais c'était surtout de la France qu'il devait attendre des soldats, et Henri était loin d'être disposé à lui en fournir.
H avait employé des sommes immenses aux noces de ses deux favoris. Joyeuse et Lavalette, et les finances se trouvèrent épuisées après les fêtes religieuses, qui étaient le complément invariable des pompeuses folies de la cour.
François d'Épinay, sieur de Saint-Luc, que Henri III maria à Jeanne de Cossé, fille du maréchal de Brissac, lui coûta moins cher. Saint-Luc encourut la disgrâce de son maître pour avoir voulu l'arracher à ses désordres. Et cependant, il est peut-être trop tard pour s'amender : les édits contre le luxe sont une dérision, les édits bursaux une tyrannie, la création d'une foule de charges inutiles un scandale. Tous les partis négocient, non pour prévenir les troubles,
mais pour en tirer avantage. Le duc du Joyeuse veut se substituer au duc de Guise, comme chef des catholiques. Son voyage à Rome fit un mécontent de plus, Montmorenci, gouverneur du Languedoc, qui traite avec le roi de Navarre. Par eux, les secours de l'Allemagne et de l'Angleterre sont sollicités. Guise resserrait de son côté les nœuds qui l'unissaient depuis longtemps avec l'Espagne, et donnait pour prétexte de ses engagements avec une puissance étrangère, la nécessité de défendre la religion catholique, tandis que Philippe offrait au roi de Navarre et aux calvinistes de l'argent et des troupes pour renouveler la guerre en France, et empêcher Henri de secourir les Flamands. H alla jusqu'à lui proposer, après un divorce préalable, la main de Tintante sa fille, demandant pour luimême la princesse de Navarre. C'était par trop accorder à la raison d'État.
Henri III n'avait point encore d'enfant; et par le fait, le duc d'Anjou était son héritier. Mais ce prince précéda le roi dans la tombe * : il ne restait plus de successeur direct catholique ; le roi de Navarre ayant révoqué sa conversion extorquée à la suite du 24 août 1572, devenait ainsi non apte à régner sur la France : le duc de Guise se trouvait donc sur la première marche du trône ; restait à savoir si Henri de Valois ne devait pas avoir d'enfant, si Henri de Navarre abandonnerait tranquillement ses droils. La lutte est donc désormais entre les deux prétendants, et celui qui ne veut laisser sa place à aucun des deux.
Le roi de Navarre, le duc de Guise travaillent chacun de leur côté avec ardeur, tandis qu'Henri HI subit le joug du plus fort, du chef de la ligue. Cette iaction prenait tous les jours de nouvelles forces, et la majeure partie ne voulait
* Après Ip mauvais succès de son expèdilion, il était venu mourir à Ciiâle^u-Tiiierry (1584).
pas attendre la mort du roi pour le remplacer ; Guise avait mis en avant l'oncle du roi de Navarre, le cardinal de Bourbon, qui se laissait conduire au gré du rusé Lorrain. Un instant retranché derrière le droit légitime, ou tout au moins plus légitime que le sien, du vieux prélat, il le fit agir et agit sous son nom efficacement. Partout dans les provinces, des sociétés sétablissaient sur le modèle de celle de Paris ; d'activés correspondances dirigeaient leurs opérations respectives. Les porches des églises étaient placardés d'écrits, de relations, de gravures représentant lessu|)plices prétendus que les calvinistes vainqueurs réservaient aux catholiques ; et les chaires retentissaient de fanatiques motions, aussi bien contre le roi que contre les réformés ; tous ceux qui acceptaient l'union en signaient le formulaire et devenaient sujets du duc de Guise. Leur nombre s'accroissait d'heure en heure, et le duc n'osait encore opérer la rupture : « Si une fois, disait-il, je dégaine l'épée « contre mon maître, il faut en jeter le fourreau dans la « rivière. » Il menait plusieurs intrigues de front, et celle qu'il entretenait avec Philippe II, n'était pas la moins active. Un traité secret avait été conclu entre le roi d'Espagne qui allait voir son iniluence s'accroître tous les jours au delà des Pyrénées, et le duc ambitieux qui aspirait à devenir l'égal de son allié. Philippe devait fournir de l'argent pour solder les troupes de la ligue, qui devait élever, soi-disant, le cardinal de Bourbon au trùne ; et la ligue devait faire la guerre aux hérétiques, publier les décrets du concile de Trente, venir en aide aux armées espagnoles guerroyant dans les Pays-Bas, et donner à Philippe la ville de Cambrai. Quelques historiens ajoutent que le royal signataire qui se faisait si bonne part dans ce traité, exigea du duc de Guise, un éclat immédiat, sous la menace d'envoyer à Henri III, les pièces qui pourraient surtout lecompromettre. Il n'y avait plus à hésiter ; et reculer dans la
crise présente eût été se perdre sans retour. Alore, le cardinal de Bourbon sort de Paris à la dérobée, et va en Picardie où de nombreux ligueurs sont prêts à le recevoir; des reltres passent la frontière et prennent leurs quartiers dans les villes de Toul et Verdun ; toute la noblesse champenoise et bourguigonne se rassemble autour de Guise. Au midi, les révoltés manquent Marseille et Bordeaux, et emportent Angers, Bourges et Orléans au cœur du royaume, tandisqu'à Paris, la sainte union envahit toutes les classes et la plus grande partie de la population. C'en est fait, l'épée est dégainée, et, comme le disait Guise, le fourreau est allé à la rivière (4 585).
La capitale du royaume, résidence du roi et de sa cour, et siège du gouvernement, était le point central d'où partaient tous les plans d'opérations pour les autres villes. Au collège de Fortat, puis aux Jacobins de la rue Saint-Honcré, de nombreux conciliabules étaient en séance permanente ; c'était de là qu'allaient sortir les seize et leur faction. Tous étaient armés et prêts à agir au moindre signal. Pasquier écrivait à un ami : « Nous sommes maintenant « devenus tous guerriers désespérés. Le jour nous gar- « dons les portes, la nuit nous faisons le guet, patrouilles « et sentinelles. Que c'est donc un métier plaisant à ceux « qui en sont apprentis. »
Cependant, la cour ne savait quel parti prendre en cette triste occurrence ; faire la guerre contre deux ennemis à la fois, les calvinistes et les catholiques, eût été trop périlleux ; dévoiler officiellement les projets des Guises, et s'appuyerainsisurles réformés etsurleurjeune Béarnais, eût été se mettre à dos toute la catholicité française; la Médicis qu'on négligeait depuis longtemps, fit voir l'avantage d'un terme moyen, et on l'envoya traiter avec les ligueurs. Ceuxci qui avaient manqué leur coup sur plusieurs points, et ne demandaient pas mieux qu'on leur laissât le temps de
HISTOIRE DF, FRANCE
prendre de plus sages mesures, consentirent à entrer en négociation. Les ligueurs, comme avant eux les calvinistes, exigèrent de puissantes garanties, telles que Chàlons, Reims, Saint-Dizier, Soissons, Ruel, Dinan, Concarnau, Dijon, Tout et Verdun, une ligne imposante de cités de l'ouest à Test. En outre, par les clauses de celte désastreuse transaction faite à Nemours, on promettait l'expulsion immédiate des calvinistes, s'ils ne revenaient pas à résipiscence. On ne pensa nullement aux prétentions royales du cardinal de Bourbon.
« Le roi de Navarre , dit l'historien Mathieu, parlant « un jour au marquis de la Force et à moi, de l'extrême « regret que son âme conçut de cette paix, dit que pence sant à cela profondément, et tenant sa tôte appuyée sur « sa main, l'appréhension des maux qu'il prévoyoit sur « son parti, fut telle, qu'elle lui blanchit la moitié de la « moustache. » Ses ennemis n'étaient pas plus rassurés. « Le duc de Guise avoua qu'étant allé à Saint-Maur, saluer le roi, après le traité de Nemours, lorsqu'il se vit entouré des gardes, à la discrétion de son souverain, qu'il avoit si cruellement offensé, ii se crut mort, et son chapeau étoit porté sur la pointe de ses cheveux. » [Anquetil.)
On voit que, par cette prétendue paix, la France retombait dans une autre guerre. Guise voulait l'extinction du calvinisme, du roi de Navarre d'abord et des Bourbons ; il saurait bien ensuite se défaire du Valois et des siens, et alors viendrait son tour de porter la couronne. Des sommes immenses sont ramassées ; les rentes de la bonne ville de Paris sont accaparées, et trois armées royales sont prêtes à commencer la huitième guerre civile, autrement dite la guerre des Trois Henri*. Le roi commit pour première faute celle de donner le commandement de ses armées au
* Henri ïïl, Henri de Navarre, Henri deGuiso.
HENRI III
duc de Guise et au duc de Mayenne, son frère. Pendant ces préparatifs, avant même la conclusion du traité de Nemours, le roi de Navarre rassemblait toutes ses forces et quand vint l'heure prévue de l'attaque, il s'empara du Languedoc, dont le gouverneur, Montmorenci, favorisait sa cause; de la Guyenne, du Dauphiné, du Poitou et de la Saintonge. D'autre part, Condé le secondait en Anjou • mais son imprudence faillit être fatale à ce dernier qui n eut que le temps de fuir en Angleterre pour échapper aux mams des soldats royaux. Il revint bientôt à la tête de nouvelles forces, grâce aux secours d'Éhsabeth qui le ût débarquer à La Rochelle. Elfrayé des succès des Bourbons Guise fit intervenir des moyens depuis longtemps oubliés. Sixte- Quint lança la bulle d'excommumcation, et les excommunies ne craignirent pas, pour toute réponse, de faire afficher aux portes même du Vatican, un sanglant manifeste contre la papauté et les papes. En France, le roi de Navarre adressa aux nobles plusieurs lettres de protestations, dues a la plume de Mornay, son élégant secrétaire (1586) Théodore de Bèze courait, malgré son %, toute l'Allemagne pour servir encore la cause qu'il avait défendue au colloque de Poissy, et rassembler des soldats à Henri de Navarre. L'Allemagne s'émut à sa parole, et ses princes avant de prendre sérieusement parti, envoyèrent une ambassade au roi de France pour lui remontrer l'injustice de sa conduite à l'égard de leurs coreligionnaires. Henri Hï ajourna longtemps l'audience des députés d'outre-Rhin H était aIoi>> à Lyon, où il s'abandonnait à de nouvelles lohes. Il lui avait pris une passion violente pour les petits chiens, les singes, les perroquets, qu'il achetait à tout prix. Il passait ses journées avec eux, entouré d'une troupe entière d'hommes et de femmes qui touchaient de gros appointements uniquement pour en avoir soin Vers le môme temps, il devint tout à coup grand amateur de tt. 7
lÉ
7a HISTOIRE DK FRANCE.
ces miniatures qui ornent les vieux manuscrits. Il en faisait de coûteuses collections, et s'amusait, comme un enfant, à les coller lui-môme aux murailles de sa chapelle.
Cependant les ambassadeurs allemands se morfondaient à Paris, attendant le bon plaisir du roi. Henri III s'arracha enfin aux graves occupations qui le retenaient à Lyon, et vint à Paris leur donner audience. Il ne répondit que par des insolences à leurs réclamations, et l'on se sépara incontinent : les étrangers, pour aller activer la marche des forces envoyées au secours du roi de Navarre, le roi, pour retourner à ses fêtes.
Depuis quelques semaines, Catherine, soutenant toujours son rôle de médiatrice, avait entamé des conférences avec Bourbon; celui-ci, comptant peu sur leur résultat, n'en avait pas moins continué les hostilités ; la crise était imminente (1587). La royauté se trouvait aux prises avec deux ennemis à la fois, la ligue et la réforme : devait-elle se donner tout entière à l'une ou à l'autre? quel parti prendre contre elle-même? L'alternative était cruelle. Essayer la double lutte, c'était de la part de Henri III jouer sa couronne et sa vie, pour les perdre à coup sûr toutes d<«ux ; c'est ce qui ne manqua pas d'arriver, moins de trois ans après.
Pendant que les armées royales s'usaient en marches et contremarches, que celles des calvinistes emportaient nombre de cités, les intrigues minaient sourdement la cour et la capitale. Parmi tous les noms que la chronique a conservés pour rappeler les tumultes papulaires de ce temps, celui de la duchesse de Monlpcnsier revient à tout instant sous la plume des journalistes et des chroniqueurs. Ses ciseaux d'or tiennent une place dans l'hisloire comme l'épée de son frère le duc de Guise. Il n'était pas d'assemblées, de conférences, de conciliabules secrets où elle ne tînt sa place, soit par ses représentants, soit quelquefois par elle-
HENUI lli. 75
même. D'autre part, l'Espagne secondait vivement les ligueurs dont elle était la seule espérance; Philippe ne ménageait pas les doublons, mais aussi exigeait-il d'importantes garanties de la foi de ses alliés. Prêt à lancer contre l'Angleterre son invindble armada, il voulut se faire donner un port, Boulogne, pour s'y réfugier en cas d'échec. Mais les vents et les Ilots se chargèrent de défendre les côtes britanniques; et Je port de Boulogne ne fut pas livré à l'Espagne (1587).
Henri IH parut enfin vouloir sortir de sa nonchalance, pour vaincre ses nombreux ennemis. Le temps pressait; car plus de 50,000 Allemands ou Suisses avaient envahi la France pour se joindre au roi de Navarre. Un conseil royal avait été solennellement rassemblé, et pour la première fois depuis longtemps, on s'y était sérieusement occupé de l'état des choses. Le roi montra en cette circonstance ce qu'on eût pu attendre de sa tête, s'il ne l'avait toujours abandonnée à de folles pensées; comme naguère, à Jarnac et à Moncontour, il avait fait voir ce que pouvait faire espérer la vigueur de son bras. Il fut donc décidé qu'une campagne dans toutes les règles devenait inévitable contre le roi de Navarre. Les forces en disponibilité devaient être incontinent dirigées sur le midi; Henri commanderait lui-même; el comme s'il eût craint de disgracier un favori, l'imprudent s'adjoignit le duc de Joyeuse. Il était déjà trop tard pour songer à se mesurer avec des antagonistes, robustes et aguerris, quand on n'avait à leur opposer que des soldats sans expérience, des officiers énervés dans les fêtes de la cour. Au reste, c'était encore le meilleur parti à prendre; et l'armée royale s'avança à la rencontre des ennemis. Ce fut en Périgord, près Coutras, que la rencontre eut lieu. On sait l'issue de cette journée, l'une des plus glorieuses de toutes celles qui frayèrent le chemin du trône à Henri le Grand. La
HISTOIRE DE FRAISCE.
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cavalerie calviniste eut bon marché des troupes mal disciplinées de Joyeuse ; et ce général lui-même, désespéré de son mauvais succès, se jeta à corps perdu au milieu des escadrons de fer où il trouva la mort. (20 octobre 1587.)
La victoire de Bourbon à Coutras eut du retentissement dans toute la France; la ligue fut atterrée : Guise seul demeura impassible, s'occupant de harceler sans cesse les Allemands qui traversaient le royaume. Il les battit en deux endroits, à Vimori en Gatinais, et à Auneau en Beauce. A ce moment, un coup décisif pouvait faire justice de tous les ennemis de la royauté; il fallait se jeter entre les bras des calvinistes, donner le commandement de toutes les forces alors sur pied au vainqueur de Coutras, et c'en était fait à jamais de la ligue. Henri !![ ne sut que tergiverser, goûter tour à tour les divers projets que lui soumettaient les flatteurs, tandis que Guise aidait à l'entière dissolution de l'armée allemande. Elle se fondit peu à peu dans des combats de détail, où les ligueurs eurent toujours l'avantage. En même temps force était au roi de Navarre de licencier momentanément son armée, quand il lui aurait fallu poursuivre sa marche le lendemain de Coutras. Le roi de France, grandissant à la hauteur d'une victoire les minces succès du duc de Guise contre les Allemands, revint parader dans une entrée triomphale à Paris, le casque en tête et l'épée à la ceinture. Le peuple s'en moqua. Un livre était crié par les rues : « Faits d'armes du duc d'Épernon contre les hérétiques ! » On ouvrait, et à chaque page le mot Rien était écrit en grosses lettres. Henri, qu'on plaisantait sous le nom de son mignon, consola celui-ci en lui adjugeant les dépouilles de Joyeuse : « En ce faisant, sans coup férir, il a perdu plus de gentils- « hommes qu'il n'avait fait à la bataille de Coutras, » ajoute Pasquier.
Pendant que le roi se livrait à ses plaisirs ordinaires,
croyant avoir tout pacifié, parce que ses ennemis reprenaient haleine et ne marchaient pas contre lui, un grand événement se préparait au sein du royaume, qui devait expulser pour loujoui's le faible Valois de sa capitale. La ligue qu'un seul acte de vigueur et d'autorité pouvait écraser sans retour, augmentait sa puissance de toute l'incapacité du gouvernement. Toutes ses tentatives décelaient clairement désormais les plans subversifs dès longtemps tracés par des chefs habiles : un dernier manifeste émané d'un conseil général assemblé à Nanci acheva de montrer qu'il n'était plus de conciliation possible.
A l'issue de la dernière guerre, après l'anéantissement des troupes allemandes, tous les principaux ligueurs étaient accourus en Lorraine, à Nanci, dans le domaine des Guises ; il était plus sûr et plus commode au chef de recevoir chez lui ses subalternes; et dans les premiers mois de 1588, un mémoire des plus audacieux et des plus insolents qu'on eût rédigés jusqu'alors, fut lancé contre la couronne. En 11 articles on sommait le roi, tout en le suppliant, de s'avouer ofliciellement défenseur de la sainteunion, d'éloigner de l'administration tous ceux dont la liste lui serait remise, de publier le concile de Trente, d'établir au moins dans chaque capitale un tribunal de l'inquisition, d'octroyer aux chefs des ligueurs nombre de villes fortes avec garnisons à ses frais, de payer toutes les dettes contractées par l'union, et enfin d'organiser uneguerre à outrance contre les hérétiques et leurs fauteurs.
Cependant on n'ignorait pas à la cour la requête qu'on se hâtait de formuler à Nanci ; le roi, entrevoyant pour la première fois les projets du duc de Guise, demandait conseil à tout venant et ne savait auquel se tenir. Même autour de lui plus d'un courtisan inclinait secrètement pour le beau ^uf. Les nobles dames de la cour voyaient en lui le modèle de toute beauté^ et la maréchale de Retz disait : « Ils ont
Hl
« si bonne mine, ces princes lorrains, qu'auprès d'eux les « autres princes paraissent peuple. » Ce qu'exprimait la maréchale a été commenté par Balzac avec bonheur et vérité : « La France était folle de cet homme-là (Guise), car « c'est trop peu dire amoureuse. » Et, en elïet, c'était le seul homme qui put commander alors les catholiques contre le roi de Navarre : brave, prudent, sachant faire face aux revers, se faisant valoir sans forfanterie, franc avec discrétion, et pour comble sachant couvrir du prétexte religieux l'intérêt qui le faisait agir. Quel antagoniste pour Henri III, qui, sans aucun souci des besoins pécuniaires de l'État, jetait à profusion les sommes du trésor pour les obsèques de son duc de Joyeuse ! Il s'inquiétait d'un mignon, et ne donnait pas une larme au malheureux Henri deCondé qui périssait victime du poison, sans qu'on pût connaître son meurtrier; il s'inquiétait de vaines funérailles, et fermait les yeux sur les dangers ^ui le menaçaient d'heure en heure, sur les menées actives qui organisaient au foyer même du gouvernement la plus fatale insurrection. Un mot sur l'aspect de la capitale.
Seize quartiers partageaientalors Paris ; depuis longtemps déjà, depuis l'origine de la ligue surtout, l'administration municipale tendait à s'isoler de tout contact avec le conseil du roi. Chaque quartier avait un chef auquel obéissaient d'autres capitaines. Grâce au bon aide de la maison de Lorraine, les bourgeois étaient en état de former plusieurs légions bien armées. Dans les derniers troubles, les Parisiens avaient, par un ordre émané du conseil secret, scellé dans les murailles, au coin de chaque rue, de fortes chaînes qu'on tendait à la moindre démonstration hostile de la part du gouvernement. Le peuple avait ses bannières, ses mots de ralliement, et au premier son du tambour, tout bourgeois avait à se rendre sous les armes en un lieu assigné. Ajoutons qu'à de certains jours, les bourgeois allaient
UEiNRl m.
en foule écouter de Ibrcenés démagogues, les Seize ^ particulièrement, qui accusaient hautement le roi de favoriser l'hérésie, crime qui devait encourir la déchéance ; disant que le duc de Guise se présentait comme autrefois Judas Machabée, etc. Henri 111 regardait tranquillement et laissait faire. Encouragés par l'impunité, les ligueurs tentent par deux fois de s'emparer du roi, et manquent deux fois leur coup. Aloi's enfin Henri ouvre les yeux, et fait approcher quatre mille Suisses. En plein jour, devant tout le peuple en émoi des amas d'armes sont apportés au Louvre. Décidément,' le jour de la vengeance était arrivé ; les Seize ne savaient plus que faire. Courriers sur courriers sont expédiés au duc de Guise pour l'appeler au secours de Paris. Au lieu de frapper incontinent sur les ennemis qu'il a sous la main, Henri envoie un de ses ministres au-devant de Guise pour lui défendre de passer outre. Celui-ci, par une politique habile, prend leTministre, comme s'il était intermédiaire entre lui et le roi , le charge de porter ses raisons au conseil royal, et continue sa route vers Paris. Certain du danger qui le menace, si le duc entre dans la ville, Henri rédige une seconde défense ; mais, par malheur, les obsèques du mignon avaient tellement épuisé le trésor, que 1 on fut obligé de mettre la lettre royale à la poste municipale, faute de quelques écus pour paver le courrier. Elle arriva trop tard, ou Guise feignit âe ne l'avoir pas reçue , et le 9 mai, à midi, il faisait son entrée, lui septième, par la porte Saint-Antoine : « Comme une pelote de neige s'aug- « mente en roulant, et devient bientôt aussi grosse queîa « montagne d'où elle s'est détachée; de même, au pre- « mier bruit de son arrivée, les Parisiens quittèrent leurs « maisons pour le suivre, et, en un moment, la foule s'ac- « crut de manière qu'avant que d'être au milieu de la ville,
* On nommait ainsi Ips canilaiiies dos seize quartiers.
UlSTOinE DE FHAISCë.
HENRI m.
« il avait déjà plus de trente mille pei'sonnes autour de « lui ^ » On criait : Vive Guise ! comme jamais on n'avait crié : Vive le roi ! On jetait des rameaux sur son passage ; c'était une véritable marche triomphale. Il ne s'arrêta que chez la reine-mère, qui pâlit à sa vue et ne lui adressa que quelques paroles, puis le mena chez le roi. En approchant, l'appareil militaire déployé aux abords du Louvre, l'air morne avec lequel on répondit alors à ses saints, le frappa d'une soudaine terreur. 11 avait raison, car on discutait sa vie ou sa mort dans le cabinet du roi. Guise entra au milieu du conseil avec intrépidité : « Je vous ai fait avertir de ne point venir, lui dit sévèrement le roi. — Je voulais me justifier, reprit Guise » : ce qu'il essaya de faire. L'indécision du roi reprit son ascendant sous la puissante parole du Lorrain , qui se hâta de rendre ses devoirs et de sortir. Le peuple , qui cernait le Louvre de toutes parts, avait effrayé le timide prince: ce ne fut que partie remise. Mais le lendemain, le duc de Guise se présenta au Louvre, entouré d'un nombreux cortège, non cette fois pour se justifier, mais pour faire la loi à la royauté elle-même. Toute la nuit s'était passée, de part et d'autre, à prendre des mesures et à combiner ses moyens d'attaque et de défense. L'hùtel de Guise, situé dans le quartier Saint-Antoine, était le quartier-général des ligueurs : des sentinelles s'échelonnaient dans toutes les directions. Au Louvre, même activité, et de plus, un renfort de Suisses venait à la hâte se ranger autour du roi et de la noblesse restée fidèle. Guise et les Seize sont un instant consternés de la force et de la puissance qu'Henri peut encore déployer contre eux. Des émissaires habiles sont alors lancés dans tous les quartiers populeux, pour y semer la fausse nouvelle que, dans quelques heures, un ordre de la cour sera rendu contre les
1 Davila.
principaux chefs et prédicateurs de la ligue, qu'enfin le roi veut tirer une vengeance sanglante des fidèles catholiques. Le peuple de la Grève, des halles, de l'université, de la place Maubert, se soulève simultanément et arrive sur les ponts pour assister à l'entrée des Suisses, marchant la pique haute et tambour battant. Il ne fallait qu'un mot imprudent pour mettre en feu toute la capitale ; ce mot imprudent , ce fut un Bodomont de cour, comme l'appelle Pasquier, qui le prononça à la vue des forces rassemblées autour du Louvre : « Il n'y avait femme de bien, disait-il, « qui ne passât par la discrétion d'un Suisse *. »
En un instant la multitude, tout à l'heure morne témoin du passage des bataillons étrangers, commence à se remuer. Artisans, bouchers, mariniers, courent aux armes, dépavent les rues, tendent les chaînes, et garnissent les fenêtres de pierres : le tambour retentit de toutes parts, mêlé au son du tocsin, et bientôt la dernière barricade s'élève devant le Louvre. Henri envoie exprès sur exprès au duc de Guise, qui ordonne froidement l'émeute, et fait réponse au roi : « Ce sont taureaux échappés : je ne puis les retenir. » Un cri général s'élève enfin à la détonation du premier coup d'arquebusade : les Suisses sont impitoyablement massacrés : bons catholiques ! s'écriaient-ils en montrant leurs chapelets. Rien n'était écoulé. Au déclin du jour. Guise se rend aux prières de la cour, et se dirige vei-s le Louvre une baguette à la main. C'était une nouvelle marche triomphale : à chaque carrefour , c'est une revue à passer des bourgeois qui ont défendu bravement la barricade ; les chaînes de fer s'abaissent devant lui seul et se relèvent à l'instant. Selon Davila, le ligueur se démasqua tout à fait devant la cour effrayée de sa victoire. Il demandait sur-le-champ la lieutenance générale, avec
* Pasquier, xii. Lebl. xxi. Cayol, i.
lilSTOlHE DE FRANCE.
HENRI III
une autorité sans bornes sur l'armée, la convocation des seconds états-généraux, dix places de sûreté, un édit de déchéance contre les Bourbons, et d'autres faveurs pour ses adhérents. On se récria, et Catherine de Médicis prit à partie le duc de Guise. Les conférences furent reprises quelques heures après chez le duc même, à l'hôtel de la rue Saint- Antoine. La reine-mère parvint à amuser par de vaines discussions son adversaire, pendant que Henri III et toute sa cour, sacrifiant à la peur, sortaient furtivement de Paris. Une partie des projets échouait ainsi dans la conspiration d(S ligueurs ; mais leur chef, maître de la place sut au moins assurer sa conquête. Il réorganise un gouvernement, et va pour se concerter avec Achille de Hariay sur la part que le pariement devra prendre aux affaires. On connaît les paroles du premier président : « C'est grande « pitié, dit-il, au duc qui l'abordait, quand le valet chasse « le maître. Au reste, mon àme est à Dieu, mon cœur au « roi et mon corps entre les mains des méchants. » Puis, répondant aux propositions du héros des barricades: « Quand la majesté du prince est violée, s'écria-t-il, le magistrat n'a plus d'autorité. »
Néanmoins l'émeute avait cessé ; les barricades avaient disparu, et la cité avait accepté sans murmures le nouveau régime municipal de la ligue. Médicis, en même temps, avait continué ses conférences avec le duc de Guise, qui recevait à tout moment de fâcheuses nouvelles des provinces. Les Seize et leurs capitaines étaient eux-mêmes effrayés de leur victoire. Le duc résolut de pallier, aux yeux des vrais et sages catholiques, sa méchante action par une feinte amende honorable. En conséquence, tout en conservant ses prétentions à faire valoir plus tard, il députa cette fameuse procession de pénitents \ au milieu de la-
^ « A la tête paraissait un homme à grande barbe sale et cras-
quelle Henri lui-même avait figuré. Elle n'eut aucun effet aui)rès du prince outragé. Des membres du pariement vinrent, au nom du corps entier, offrir leur soumission ; mais c'était avec le chef de la ligue qu'il importait surtout de conférer, car lui seul pouvait calmer la tempête. On le pria, on alla au-devant de ses prétentions. Guise n'eut pas crainte de les formuler aussi fièrement que la veille des barricades. Henri HI courbait humblement la tête. L'édit d'union fut proclamé en juillet 1588. C'était, à peu de chose près, une répétition des précédentes promesses faites
seiise, couvert d'un cilice, et par dessus un large baudrier, d*où pendait un sabre recourbé; d'une vieille trompe roiiillée il lirait par intervalle des sons aigres et discordants; après lui marchaient fièrement trois autres hommes aussi malpropres, ayant chacun en léle une marmite grasse au lieu de casque, portant sur leur cilice des cottes de mailles, avec des brassards et des gantelets ; ils avaient pour armes de vieilles hallebardes rouillées : ces trois rodomonls roulaient des yeux hagards et furibonds et se démenaient beaucoup pour écarter la foule accourue à ce spectacle.
« Après eux venait frcre Ange de Joyeuse, ce courtisan qui s'était fait capucin l'année précédente. On lui avait persuadé, pour attendrir Henri, de reprcsenier dans cette procession le Sauveur montant au Calvaire. H s'était laissé lier, et peindre sur le visage des gouttes de sang qui semblaient découler de sa tête couronnée d'épines; il paraissait ne traîner qu'avec peine une longue croix de carton peint; et se laissait tomber par intervalles, poussant des gémisseiiienls lamentables.
« A ses côtés marchaient deux jeunes capucins, revêtus d'aubes, représentant, l'un la Vierge, l'autre ta Madeleine. Ils tournaient * dévotement les yeux vers le ciel, faisant couler quelques fausses larmes: et toutes les fois que frère Ange se laissait tomber, ils se prosternaient devant lui en cadence. Quatre satellites, fort ressemblants aux trois premiers, tenaient la corde dont frère Ange était garrotté, et le frappaient à coups de fouet, qui s'entendaient de très-loin. Une longue suite de pénitents fermait celle marche comique. » (Dr Thoc. )
(SHr
HENRI III
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aux ligueurs ; on y avait ajouté que jamais prince héi i5tique et relaps, comme Henri de Navarre, ne pou riait arriver au trône. Sur-le-champ, le duc de Guise prend le commandement de l'armée, comme généralissime ; tous les protégés d(î la cour sont éconduits, les favoris du roi expulsés d'auprès de sa personne ; on tend à une réforme complète que devra consacrer le vote des états de Blois. Tous les efforts du duc de Guise se concentrent dans les préparatifs de la grande assemblée ; partout ses agents intriguent pour faire élire les créatures dévouées de la ligue. Au pis aller, si les meneurs ne peuvent inlluencer eflicacement les élections, les nobles de Normandie, de Picardie, de Bourgogne, et la bourgeoisie parisienne, seront prêts à se commettre avec les hammes de la royauté. . Trois mois après l'édit de réunion, le 16 octobre, la session s'ouvrit dans la grande salle du château de Blois : cent trente-quatre membres du clergé, cent quatre-vingts nobles et cent quatre-vingt-un députés du tiers-état composaient l'assemblée. Le roi, charmé de l'occasion, y déploya un appareil somptueux, où d'ailleurs il représentait merveilleusement. Les états de Blois en eux-mêmes ne sont autrement célèbres que par la catastrophe qui en fit la clôture ; car, du reste, les délibérations ne roulèrent que sur la teneur de Védit de réunion. Pendant tous les débats, Guise ne craignit pas de faire montre d'une vaine ostentation et d'une autorité sans bornes ; fier de son ascendant, il s'ingérait de tout régenter dans le gouvernement comme dans la vie intérieure du roi. Peut-être cette despotique intervention dans les secrets de l'autorité royale fut-elle plus décisive que toutes les atteintes de longue date à la royauté : Henri se réveilla de son apathie; aussi bien lui revenait-il de tous côtés aux oreilles les propos audacieux des ligueurs, par lesquels il pouvait augurer de leurs projets ultérieui^. La duchesse de Mont-
pensier portait toujours à sa ceinture des ciseaux d'or, pour faire à Henri la couronne monacale. Enfin le roi, vivement gourmande par quelques seigneurs véritablement dévoués à sa cause, arrêta l'instant d'une vengeance décisive. Guise reçoit divers avis sinistres ; un billet placé sous sa serviette lui dévoile qu'Henri a juré sa mort : il n'oserait, écrit -il au bas, et il le jette sous la table.
Le 25 décembre, il se rendit au conseil sur l'ordre du roi. « Le duc de Guise arriva le dernier, et trouva, au sortir de son appartement, Larchant, avec la plupart de sa compagnie des gardes, pour lui présenter un placet. Ils le suivirent jusqu'à la porte de l'antichambre, les gardes s'étant rangés des deux côtés de l'escalier, selon l'ordre qu'ils en avaient de leur capitaine, comme pour faire honneur au duc de Guise et rendre le passage libre. Le duc, avec son honnêteté et ses manières ordinaires, leur promit de ne les pas oublier, et entra dans l'antichambre. Larchant demeura sur l'escalier avec les gardes rangés comme ils étaient, et fit descendre dans la cour les pages, les valets de pied, et tous ceux de la suite du duc et des autres seigneurs qui étaient entrés.
« Le duc, s'étant approché du feu, sentit une espèce de faiblesse qui le prenait : quelques-uns prétendent qu'elle ne venait que d'une débauche de la nuit précédente ; d'autres l'attribuèrent à une peur subite qui le saisit, au sujet des fréquents avertissements qu'on lui avait donnés. Car, à cela près, il s'était trouvé tant de fois sans garde dans cette antichambre pour le conseil, qu'il n'y avait rien de particulier qui dût plus l'effrayer qu'en un autre temps. Saint- Prix, valet de chambre du roi, lui présenta des prunes de Brignoles, dont il goûta, et un mouchoir pour s'essuyer l'œil, qui était souvent humide du côté de la plaie qu'il avait reçue autrefois à la joue. On dit à cette occasion ir. g
que Péricard, son secrétaire, ayant su que Crillon, colonel du régiment des gardes, avait fait fermer les portes du château, entra dans une grande appréhension et lui envoya un page pour lui porter son mouchoir, qu'il avait oublié, et que dedans il mit un billet où étaient écrits ces mots : « Sauvez-vous, monsieur, ou vous êtes mort ! » mais on ne le laissa pas passer.
« Sur les huit heures du matin, Revol, secrétaire d'état, vint dire au duc de Guise que le roi le demandait dans son cabinet; il y alla, et entra dans la chambre par une courte galerie qui la séparait de l'antichambre. La porte ayant été aussitôt fermée, comme c'était la coutume, il tourna vers le cabinet de la gauche, où l'on lui avait fait entendre que le roi était. Ayant levé la tapisserie, et s'étant un peu penché, parce que la porte était basse, il fut à l'instant atteint de six coups de poignard, qui ne lui laissèrent que le temps de crier : « Mon Dieu, ayez pitié de moi ! »
« Le bruit qui s'était fait durant ce massacre fut entendu jusque dans l'antichambre. Le cardinal de Guise et l'archevêque de Lyon accoururent aussitôt; et on dit qu'ils entendirent le dernier soupir du duc mourant. Mais les gardes du corps écossais qui étaient à la porte, leur ayant présenté la pointe de la hallebarde, les empêchèrent d'avancer : ils furent arrêtés eux-mêmes, et, par ordre du roi, conduits l'un et l'autre au plus haut du château dans une chambre où on les enferma... Le Guàt, capitaine aux gardes, ayant pris avec lui un sergent et trois soldats, à qui Ion promit chacun cent écus, il alla le vingt-quatrième de décembre, sur les dix heures du matin, au galetas où le cardinal avait passé la nuit avec l'archevêque de Lyon, où, un peu revenus de leurs premiers emportements, ils s'étaient confessés l'un et l'autre pour se disposer à la mort qui les attendait. Le cardinal, après avoir embrassé l'archevêque et demandé 8e8 prières, suivit Le Guàt, qui lui ait que le roi le deman-
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dait, et, à deux pas de là, lui ajouta qu'il se recommandât à Dieu. Il le conduisit jusqu'à une galerie obscure, où les soldats le massacrèrent à coups de hallebardes. Son corps et celui de son frère furent mis dans la chaux vive pour en être consumés : les os en furent brûlés dans une salle basse du château, et les cendres jetées au vent. » (Daniel.)
On arrêta en même temps les parents et les amis du duc, ainsi que les principaux ligueurs des étals. Catherine, (lue les mignons tenaient depuis quelques années à l'écart, se mourait alors dans son lit. Le coup fait, Henri IH descendit chez elle : « Le roi de Paris n'est plus, madame, « s'écria-t-il , et je suis roi désormais. — C'est bien « coupé, mon fils , répondit Catherine , mais il faut coudre. » Malheureusement, Henri IH s'endormit sur son triomphe.
Le premier moment fut un moment de stupeur pour la capitale; il eût fallu en profiter: on laissa la liberté aux ligueurs, et ils reprirent courage. Les Seize, leurs prédicateurs, soulèvent en un instant toute la population, concerient leurs plans à loisir, tandis qu'Henri perd le temps à faire une .clôture fastueuse des états et de magnifiques obsèques à sa mère. « Catherine mourut inaperçue à Blois, « dit l'Étoile, où elle était adorée et révérée comme la Ju- « non de la cour : elle n'eut pas plus tôt rendu le dernier « soupir qu'on n'en fit non plus de compte que dune chèvre « morte. » Après avoir pris part à toutes les révolutions des trois règnes de ses fils, sa disparition de la scène politique fut à peine remarquée à travers les graves événements qui occupaient bien autrement la France.
Paris voyait incessamment arriver dans ses murs tous les ligueurs échappés de Blois, et d'autres villes aussi dangereuses désormais pour eux. Le peuple les recevait avec des acclamations forcenées, et leur faisait jurer de verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour la sainte
UlSiOlRb D£ FHAiNCË.
union. On offrait sur tous les autels le sacrifice de la messe pour Guise, le cardinal et les autres victimes. De petites figures de cire, à l'image du roi, étaient exposées dans des niches au coin des carrefours, et tout passant allait y imprimer son coup d'épingle, dont le contre-coup devait frapper Henri III. Enfin, on voulut faire consacrer la révolte par l'austère Sorbonne elle-même et le parlement : l'une prononça le fameux décret révolutionnaire qui déliait les sujets de Henri du serment de fidélité ; l'autre refusa toute participation à la révolte, et suivit son premier président à la Bastille. Mayenne arrive alors avec la duchesse de Montpensier, on le nomme lieutenant-général par acclamation, et il expédie sur-le-champ un député à Sixte V, pour le supplier d'excommunier le roi de France, l'ne bulle monitoriale est bientôt lancée, et la révolution semble consommée (février 1589).
Henri ne sortait pas de son incertitude : il écrivait bien aux villes chancelantes; il allait jusqu'à vouloir entrer en arrangement avec Mayenne ; mais les premières se jetaient encore plus vite dans les bras des ligueurs, ou même des calvinistes, et l'autre disait pour toute réponse qu'il ne pardonnerait jamais à ce misérable^. On prononça le mot de réunion au roi de Navarre, et la majeure partie de la cour s'écria que c'était le seul moyen de tout réparer. 11 y avait trois ans que Henri aurait dû avoir recours au Bt'îarnais et à ses braves compagnies. 11 n'était plus temps pour Henri IH et le salut de sa couronne; c'était jusiement l'heure pour Henri IV. Le Béarnais n'avait pas interrompu le cours de ses conquêtes pendant les débals et les catastrophes de Blois. En vain quelques bataillons ligueurs, sous le comte de Nevers, avaient tenté de s'opposer à son passage : le œurage d'un côté, et la désertion de l'autre, lui avaient
< De Tbou ; Davila, liv. x ; Méin. de la Ligue , m.
HENRI Ui.
ouvert l'entrée de plusieurs villes fortes. A la nouvelle des dispositions favorables de la cour à son égard, il prit l'avance, et proposa un accommodement cordial avec les catholiques royalistes. Après quehiues tergiversations, Henri se décida enfin à s'aboucher avec le roi de Navarre. L'entrevue eut lieu au Plessis-les-Tours ; catholi(iues et calvinistes se réconcilièrent franchement et se mirent en marche contre les ligueurs, qui ava'ent osé s'avancer jusqu'au pied des murailles de Tours. Ils furent repoussés, battus encore dans les plaines de Senlis, et le roi put établir son quartier général en face même de sa capitale rebelle, au château de Saint-Cloud.
Cependant Mayenne s'était vu contraint à se renfermer dans Paris. Ses affaires, comme on voit, ne pouvaient que tourner au pire à toute heure ; mais la cité possédait encore cette multitude de fanatiques qui ne cessaient tout le long du jour de prêcher qu'il était licite à qui voudrait de tuer un tyran, un idolâtre, un infâme comme le Valois. Il était impossible que du milieu de cette tourbe en délire, et plus furieuse à la vue du danger qui la menaçait, il ne sortît pas un de ces Brutus de populace, qui croient à une récompense et à une gloire éternelle pour prix de leur dévouement régicide. Jacques Clément fut cet homme, et ses héroïques intentions furent vivement encouragées par Mayenne, la duchesse de Montpensier et les Seize, qui les mirent à profit : aussi bien était-ce leur seul espoir de salut, tant les besoins d'une ville bloquée de toutes parts se faisaient déjà rudement sentir. Le jeune jacobin court hors de Paris, se présente aux gardes avancées du camp royal, et se fiiit conduire devant Henri III, pour lui faire, disait-iL d'importantes révélations. Pendant que le roi lit ses prétendues lettres de créance, le meurtrier lui perce le bas-ventre d'un coup de poignard. Le malheureux prince trouve en-
HISTOIRE DE FRAÎSCF,
core assez de force pour saisir l'arme de son assaSvSin, et lui en déchirer la figure, tandis que ses officiers achèvent de le massacrer (1589). Henri III n'avait que trente-huit ans, et périssait pour n'avoir su vouloir que la dernière année de sa vie.