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CHAPITRE IV

HEI^RI IV

Au moment où le Béarnais n'a plus que deux de ses grandes batailles à livrer pour devenir roi de France, donnons en quelques mots le tableau que ce royaume présente à l'histoire, ce sera la meilleure introduction du nouveau règne, puisque nous verrons par là ce qu'Henri devra faire en présence d'un tel état de choses.

Depuis bientôt vingt années, la guerre civile tourmente la France presque sans relâche , l'unité gouvernementale et administrative est rompue. Chaque province s'est isolée du gouvernement central , et parfois s'est divisée contre elle-même. H est des villes qui, abdiquant toute obéissance, se sont établies en république ; Paris a montré l'exemple comme au temps de la féodalité ; des seigneurs puissants se sont confinés dans les donjons de leurs vieux manoirs, travaillant pour leur compte, et tranchant du roi dans leurs domaines. Au besoin, ils vendent leurs services» et le terme

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de convention arrivé, ils retournent chez eux. Cependant les provinces, les villes, les forteresses d'outre-Loire se sont données dans les derniers temps au roi de Navarre , qui s'avançait pas à pas jusqu'à l'Ile-de-France. Restaient les provinces du Nord, au sein desquelles la puissance de la ligue des Guises est profondément enracinée.

Le rapprochement tardif des deux Henri change tout à coup la face des affaires, et fait espérer la prochaine restauration du pouvoir légitime et le rétablissement de la paix , quand le couteau de Jacques Clément vient encore ajouter à une guerre civile et religieuse une guerre d'héritage. La ligue est décidée , tant par ses convictions que par ses antécédents politiques, à ne pas recevoir pour roi le Béarnais. Les coreligionnaires de Henri lY, dont la valeur aguerrie lui a été de si bon secours, ont droit à la reconnaissance de leur chef, et c'eût été les trahir que de se faire renégat pour une couronne qu'ils lui décernaient euxmêmes. Et pourtant il fallut en venir là, car Paris, certes, valait bien une messe; mais avec quels ménagements ne devait-on pas agir?

Henri IV seul, avec sa bonté toute gaillarde, son courage invincible et son habileté politique, pouvait pan-enir à concilier tant d'intérêts si hostiles les uns aux autres , à ramasser rà et là les lambeaux épars de la royauté : il atteignit son but , mais le vieux levain de la ligue ne l'en laissa pas jouir.

Avant d'expirer, Henri de Valois, le dernier de sa branche, avait fait appeler les nobles seigneurs, alors au camp de Saint-Cloud, pour faire, par devant celte portion fidèle de la noblesse française , le legs de sa couronne. Ainsi , Henri de Navarre avait enfin vu ses droits consacrés et reconnus solennellement par celui qui s'était montré son plus grand ennemi, et qui à cette heure l'instituait de légitime droit son héritier. Victime de ses propres coreligion-

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naires, le malheureux Valois fut regretté par sa fidèle noblesse, par ses mignons de cour, hommes de cœur et d'épée, quoi qu'on en ait dit, qui partageaient à la fois les plaisirs et les dangers du maître. Le roi de Navarre lui donna quelques larmes, et s'écria : « Il ne s'agit plus de pleurer, mais de venger sa mort. »

Des serviteurs de Henri HI, les uns se rallièrent franchement au nouveau roi. « Sire, lui dit Givri , vous êtes le roi des braves et ne serez abandonné que des poltrons.» Mais raccord ne fut pas unanime, beaucoup répugnaient à passer sous les ordres de celui qui n'élait tout à l'heure encore qu'un rebelle. « Comme gens forcenés, en présence du roi lui-même, ils enfonçaient leurs chapeaux, les jetaient par terre, criaient, hurlaient, fermaient les poings, complotaient, se touchaient dans la main , formant des vœux et promesses, dont on oyait pour conclusion : plutôt mourir que d'avoir un roi huguenot. »

Bientôt Harlay de Sancy lui amena les Suisses dont l'exemple entraîna une partie de l'armée. D'Epernon persista dans son opposition , et se retira dans son gouvernement d'Angoulême avec toutes ses troupes. Plusieurs l'imitèrent, sans que cette défection pût arracher autre chose au Béarnais que cette parole gaillarde : « Qu'il permettait à tous les mécx)ntents de se retirer; qu'il aimait mieux cent Français bien intentionnés, que deux cents dont l'attachement lui serait suspect. »

Cependant grande était la rumeur parmi les ligueure de Paris, qui avaient confié leur délivrance au bras d'un assassin. La duchesse de Montpensier courait les rues en criant : Bonnes nouvelles! le tyran est mort! On portait en triomphe la mère de Clément, pauvre villageoise qu'on avait arrachée à sa chaumière i:)Our je ne sais quelle ovation, dont elle comprenait à peine la cause. On prônait du haut de toutes les^chaires l'héroïsme de Clément; l'en-

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thousiasme populaire fut en cette occasion ranimé pour quelques années encore.

Henri IV, après quelques jours d'intervalle entre la mort de son prédécesseur et son avènement militaire, commença à réfléchir sérieusement sur ses opérations ultérieures. Devait-il demeurer au blocus de Paris ou se retirer au delà de la Loire, afin d'augmenter son armée? D'Aubipné , auquel il demandait conseil , répondit qu'une retraite , bien qu'honorable , porterait préjudice à la cause du nouveau roi : « Qui vous croirait encore roi de France, disait-il, en « voyant vos lettres datées de Limoges? »

Henri IV céda aux instances des généraux, et reçut alors' le serment de la plus grande partie de l'armée, à la condition qu'il protégerait la religion catholique dans le royaume , qu'il se ferait instruire de ses dogmes dans le plus court délai, et qu'il poursuivrait jusqu'au bout la vengeance de son prédécesseur. Dès lors, un grand nombre de catholiques épousent chaudement la cause du Béarnais sans la moindre mésintelligence avec la noblesse calviniste, et dans l'espérance que toute querelle de religion et de succession sera vidée aux états convoqués à Tours par le nouveau roi.

Henri divise son armée en trois corps , dont l'un , sous les ordres du duc de Longueville, ira s'opposer au passage des recrues espagnoles, l'autre contenir la Champagne dans le devoir et observer la Lorraine, tandis que le roi marche avec le troisième pour faire sa jonction avec les troupes auxiliaires qu'a promises Elisabeth. En même temps la révolution se constituait définitivement dans la capitale; Mayenne, lieutenant-général, avait refusé la couronne que ses partisans lui décernaient, et se contentant de l'autorité réelle, avait fait proclamer le cardinal de Bourbon , aloi-s prisonnier du Béarnais, sous le nom de Charles X. Puis, prenant le commandement de l'armée de la ligue, il s'avance en publiant qu'il allait prendre le Béarnais,

Celui-ci était arrivé sous les murs de Dieppe avec 8,000 hommes à peine ; il attendit néanmoins les ligueurs, bien plus nombreux, sans quitter aucune de ses positions, On en vint aux mains à plusieurs reprises ; mais l'affaire la plus importante eut lieu sous les murs d'Arqués, village à la pointe du pays de Caux. Les royalistes fléchirent un instant, et se rallièrent pourtant à la voix de leur chef. On sait l'issue du combat par ces quelques mots charmants qu'écrivait le vainqueur à l'un de ses braves compagnons: « Pends -toi, brave Crillon, nous avons combattu à Arques, « et tu n'y étais pas. Adieu, je t'aime à tort et à travers.» C'était un beau début qu'une victoire pour cette royauté précaire ; aussi de nouvelles recrues vinrent-elles se joindre à Henri dès le lendemain. D'Arqués, il arrive à marches forcées sous les murs de Paris, emporte quelques faubourgs, et mène les ligueurs toujoure battant jusque dans la ville. H aurait pu s'en emparer ; mais on lui fit craindre quelques embûches, et il se retira pour regagner la Touraine, afin de se trouver, selon sa promesse, aux états-généraux. D'un commun consentement , l'assemblée fut ajournée , attendu les circonstances présentes qui la rendaient impossible, et Henri se rejeta sur la Normandie , qu'il soumit à sa domination, la capitale exceptée (1589).

Cependant Sixte V, à l'instigation de la ligue, avait envoyé un légat, Cajetan, pour concilier les intérêts divers du duc de Mayenne, des Seize et de l'Espagne. Philippe II provoquait à tout instant par ses lettres la question d'hérédité du trône, au cas de la mort du cardinal de Bourbon, et faifait clairement comprendre que sa fille devait être instituée légataire de la couronne de son oncle Henri HI. Mayenne conservait à part lui de sérieuses prétentions, qui seraient sans doute contrebalancées par celles du jeune Guise, fils du Balafré, mort à Blois. Chacun de ces prétendants avait sa faction au sein même de Paris, et Henri IV lui-raôme

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HISTOIRE DE FRANCK

pouvait compter que , dans cette population bourgeoise Je la bonne ville , bien des cœurs désiraient ardemment le triomphe de sa cause ; mais ces partisans demeuraient autant que possible à l'ombre, car la mort eût été le prix assuré de toute tentative en sa faveur. On appelait ce parti les parlementaires, parce qu'au moindre échec, ils en profitaient pour proposer une transaction avec le vainqueur. Mais le fanatisme des halles savait bientôt faire justice de ce qu'on appelait la couardise des méchants citoyens. Pour ne plus laisser de doute aux timorés, la Sorbonne rendit un décret par lequel il était dit que quiconque reconnaîtrait les droits du roi de Navarre se rendrait coupable de péché mortel. Elle faisait aussi appel à toute la France pour délivrer des mains de Henri Charles X, son vieil oncle. Peu soucieux désormais du trône, le captif fit rendre hommage à son neveu, en sujet soumis.

Les rigueurs de l'hiver n'avaient pas arrêté les travaux militaires; Henri marchait le premier à la tète de ses soldats, et il avait soumis une grande partie des provinces de l'ouest, quand enfin il arriva encore une fois aux environs de Paris. Mayenne sortit à sa rencontre avecde nombreuses troupes, et

lesdeuxadversairessebattirentdanslesplainesd'Ivry(i590). Le panache blanc d'Henri reparaissant dans la mêlée, après avoir disparu un instant, ranime le courage des siens , et les fait se précipiter à travers les bataillons ligueurs , qui se débandent et prennent la fuite par les campagnes. Du milieu du carnage, un cri se fait entendre : Sauve les Français! On s'attacha surtout aux Espagnols et aux Suisses. Mayenne retourna tout honteux k Paris, où il apprit, pour surcroît de malheur, que ses lieutenants étaient battus sur tous les points par ceux du Navarrais.

Le cardinal Cajetan voulut alors s'entremettre dans la querelle, et demanda un abouchement avec Henri et ses seigneurs à Noisy . Cette démaiche ne servit à rien ; le légat, espérant

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gagner les compagnons du vainqueur , rentra à Paris sans avoir rien décidé, et sur ces entrefaites le prétendu ChariesX mourut, événement qui compliquait encore les affaires. Qui allait maintenant régner sur la ligue? Mayenne accourut de Flandre, où il était allé en quête de soldats. Les ambassadeurs de Philippe H travaillèrent activement les esprits pour faire élire la fille de leur maître, ou du moins la faire marier au fils du grand Guise, le protégé des halles.

Henri IV se rapprocha de la capitale pour en recommencer le blocus. Bientôt la famine se fit sentir cruellement dans la ville. Les ligueurs appelèrent à leur secours toutes les ressources du fanatisme. On renouvela le déci'et de la Sorbonne qui déclarait un hérétique relaps, incapable de succéder au trône. On le fit publier dans les chaires; on l'imposa dans les entretiens mystérieux du confessionnal. Pour frapper plus vivement l'imagination populaire , les Seize ordonnèrent cette fameuse procession, si joyeusement ridiculisée dans la satire Ménippée. Elle était composée de prêtres, d'écoliers et de moines , revêtus par-dessus leurs robes de vieux casMues et de cuirasses rouillées, armés de sabres, de piques, d'arquebuses, dont les fréquentes décharges interrompaient à chaque mstantle chant des hymnes et des psaumes. Le légat du pape avait voulu assister à la procession. Il eut un de ses domestiques tués à la portière de son carrosse par les salves d'arquebuses que ces soldats improvisés tirèrent en son honneur ; mais la rumeur en fut bientôt apaisée par le bruit qui se répandit dans le peuple que l'àme du malheureux s'était envolée droit au ciel, « et « qu'il fallait le croire, parce que monseigneur le légat, « qui savait bien ce qui en était, l'assurait ainsi. »

Des mesures plus sérieuses venaient à l'appui de ces risibles mascarades On établit sur tous les points de bons corps-de-garde et des patrouilles régulières. Le pariement rendit un arrêt qui défendait, sous peine de la vie, de par-

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1er de paix : des billets coururent par la ville , où Ton menaçait de jeter à la rivière ceux qui feraient entendre des plaintes. Puis, le grain venant à manquer, on ordonna des fouilles dans les maisons qui passaient pour en contenir. Les jésuites et les capucins fournirent de quoi alimenter quelque temps les plus pauvres. Cette ressource épuisée , le légat et l'ambassadeur d'Espagne firent faire des bouillies de différentes farines , qui étaient distribuées sur les places. On mangea ensuite les chevaux, les ânes, les chiens, les chats, et jusqu'aux rats et aux souris. Quelques-uns faisaient bouillir de vieux cuirs dont ils essayaient de se nourrir. On en vint enfin à ramasser l'herbe qui croissait au pied des remparts et dans les rues peu fréquentées. Les Parisiens supportaient tout sans se plaindre. « La mère decine qu'ils y faisaient était la patience, et ne laissait- « on de faire infinies processions avec les indulgences et « pardons que le légat leur donnait, qui se gagnaient en la « plupart des églises ; avec les sermons qu'ils oïaient , qui « leur faisaient prendre tant de courage , que les sermons « leur tenaient lieu de pain ; et quand un prédicateur les « avait assurés qu'ils seraient secourus dans huit jours ; « ils s'en retournaient contents, et s'entretenaient de ces « espérances, encore qu'on leur eût donné beaucoup de « telles remises et dilations, et ne leur souvenait plus de « ce qu'ils avaient enduré. » [Mathieu.)

Pour tromper la faim, on imagina de composer un pain de son, en y mêlant de la poussière d'ardoises, de foin et de paille hachés. On en fit un autre moins ridicule peutêtre, mais plus affreux, avec les os des bétes qu'on tuait, et même avec de vieux ossements ramassés dans les cimetières. L'honneur de ces invc^ntions revenait aux Espagnols. Elles fuient plus qu'impuissantes à conjurer la mortalité. Les rues étaient pleines de malheureux hùves et décharnés qui pouvaient à peine se soutenir. On vit des maisons aban-

données où les couleuvres et les serpents rongeaient les cadavres, restés sans sépulture. « Il mourut plus de treize « mille personnes de faim, chose qui doit bien retourner « à la louange de la chrétienté. »

Pendant ce temps, le prince de Parme, malgré les sollicitations de Mayenne, prolongeait son séjour en Flandre, où il entassait victoires sur victoires. Il partit enfin, et se dirigea sur Paris. Après une invasion pleine d'habileté, le duc de Parme opère sa jonction avec Mayenne, surprend l'armée royale et la déloge de ses positions, au grand aise des Parisiens, qui voient arriver sur la Seine des bateaux d'approvisionnements. Henri IV, obligé de se retirer, replia ses troupes sur les villes qui avaient à craindre les attaques des Flamands et des Espagnols. Farnèse, retournant dans les Pays-Bas après cet exploit, passa rapidement et sans aucun dommage pour les provinces, et traversa le Rhin, pour revenir bientôt encore au secours de la ligue, aux abois.

Cependant Henri, malgré son dernier échec, n'en continuait pas moins ses opérations militaires dans les provinces circonvoisines de la capitale ; puis, par instants, il revenait contre Paris, autour duquel il avait toujours quelques bataillons. A plusieurs reprises, il tenta de s'en emparer par ruse. La journve des farines fut une complète mystification pour lui, et ne fut rachetée que par la prise de Chartres, qui, après sa reddition, se disait obligée à la fidélité et à Vohéissance au roi par le droit divin et humain, ainsi que par le droit canon, ajoutait le jovial vainqueur (1591) *.

Tandis qu'Henri était ainsi toujours battant, un nouveau concurrent s'élevait contre lui, le cardinal de Bourbon, neveu du prétendu Chartes X. Le jeune et ambitieux pré-

« Mém. de la Ligue, de Villeroy, de Sully ; Satire Ménippée.

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lai, s'isolant peu à peu de la ligue, avait formé une sorte de faction qu'on appela encore du vieux nom de Hers-parti. Il avait envoyé le formulaire de ses prétentions au pape, et intriguait dans toutes les provinces pour se faire proclamer roi ; nourrissant les mêmes sentiments que les ligueurs à l'égard du Béarnais, ils unissaient leurs efibrts du moment qu'il fallait agir contre lui. Un complot fut ourdi tout à coup, dont le but était d'enlever Henri à ses partisans ; mais il demeura sans elVet par le peu d'habileté des conjurés. Sur ces entrefaites, le pape Sixte V était mort ; Urbain \II lui avait succédé pour quelques joui-s, et avait fait place à un Espagnol, Grégoire XIV. Dès lors, Philippe II voit s'accroître chaque jour son crédit en France. 11 promet des secours aux ligueurs, et ne sait que faire agir le pape et ses nonces. Par l'eflet de leurs menées, la France en est réduite à subir la loi du premier vainqueur; il est des villes qui tombent de la puissiince royale en celle de la ligue, puis des Espagnols, puis du tiere-parti ; l'état est complètement démembré. Pendant qu'Henri IV guerroie en Picardie et dans l'Ile-de-France, ses ambassadeur se disséminent dans toutes les coui"S de l'Europe, pour gagner définitivement à sa cause les divers monarques dont il a déjà reçu plusieurs adhésions. Des recrues allemandes lui sont amenées, avec lesquelles il va mettre le siège devant Rouen. Mayenne demande alors au parlement et aux Seize un renfort d'hommes, et implore encore une fois l'intervention de l'armée du duc de Parme. Philippe, qui croit voir à tout instant approcher le couronnement de sa fille, ordonne à Farnèse d'entrer en France, et d'employer toutes les ressources de son habileté à la délivrance de Rouen. Le vainqueur des Pays-Bas part à regret, mais non sans se faire donner, de la part de la ligue, d'importantes garanties, et marche juscju'en Normandie, dont la capitale échappe au Béarnais par les mèmea ruses guerrières qu'au siège de

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Paris, Henri IV aurait pu peut-être tenir bon contre Farnèse, si ses troupes, criant après leur solde, ne l'eussent pas fait reculer devant une lutte contre des bataillons aguerris et disciplinés. Le roi de France lui-même commençait à ressentir le besoin d'argent et de tous les autres approvisionnements de guerre, à tel point qu'il allait bientôt n'avoir plus un écu vaillant dans sa caisse. Quelques instants d'inaction de part et d'autre suivirent; Henri avait été blessé dans une escamourche près d'Aumale, Farnèse dans l'attaque de Caudebec, près de Rouen.

Le roi fut le premier sur pied, et recommença la campagne (1592). Cette fois, le duc de Parme et ses troupes furent drùment menés; un moment ils manquèrent de tout; acculés au bord de la mer, ils allaient être contraints de se rendre, quand Farnèse, tout moribond qu'il est, lente une ruse désespérée. Pendant les ténèbres d'une nuit brumeuse, il fait construire un pont de bateaux, le lance sur la Seine dans un lieu où sa largeur pouvait la faire piisser pour infranchissable à des ennemis bloqués, et s'aventure avec son armée sur ces planches mobiles; au point du jour il était hors de l'atteinte des royalistes. Sa retraite fut admirable : c'était une des dernières gloires qu'il avait à recueillir. Le reste de l'année se passa en opérations militaires peu importantes pour l'armée royale, mais assez cependant pour accroître les misères de la population parisienne.

L'anarchie au milieu de ces quartiers, qui avaient chacun leur sympathie, était portée au comble. Maintenant que les meneurs espagnols ne dissimulaient plus les prétentions et les exigences du roi catholique, les yeux des bons bourgeois se dessillaient peu à peu. Ils avaient cru à un dévouement tout chrétien et non ambitieux de la part de Philippe. Dès qu'on vit que l'Espagnol ne se faisait ligueur que pour dominer la ligue et la France tout entière,

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on commença à se tenir en méfiance de lui. Mais pourtant la cause de Philippe II avait su gagner bon nombre de partisans qui travaillaient ardemment à son triomphe. A leur tête étaient les Seize, qui, ayant versé le sang de plusieurs milliers de citoyens, insurgé une portion de la France contre son roi, n'avaient d'espérance de salut que dans la prépondérance de la domination espagnole. Bien que ces tyrans de bas étage eussent usurpé la toute-puissance dans la capitale, néanmoins, la foule des royalistes s'augmentait d autant que leur despotisme sévissait plus cruellement. Ils osaient déjà tenir des conciliabules contre la funeste administration sous laquelle gémissaient tant d'innocents citoyens. La réaction fut un moment poussée au point que quelques-uns des plus furieux démagogues furent sacrifiés, et moururent au même gibet que les victimes qu'ils v avaient envoyées.

Le parti royaliste prenait de jour en jour plus de consistance par l'approche de Henri, qui faisait bâtir sur son passage des forts dont les garnisons devaient intercepter tous les convois. On donnait à ces forts dilférents noms, pour rappeler le but qu'on se proposait; l'un d'eux, sur les bords de l'Oise, se nommait Pille-Badault. Pendant ces diverses opérations, qui ne laissaient pas que d'inquiéter vivement la ligue, Mayenne avait tenté de faire quelquesouvertures au roi ; mais les exigences du rebelle avaient été trouvées incompatibles avec la majesté du prince, et les manières altières et dédaigneuses d'un nonce du pape avaient encore contribué à rompre toute conférence. A la suite ae ces tentatives d'arrangement, toutes les factions ennemies oubliaient leurs opinions divergentes pour invoquer unanimement une assemblée d'états à Paris, tendant à mettre enfin un terme à une crise sociale si longue et si désastreuse. Il s'agissait du choix d'un roi, et d'avance on rejetait l^nri de Navarre, ou pour sa croyance, ou

par inimitié de rébellion, ou par ambition particulière. Toutefois Mayenne imagina de faire savoir la convocation aux royalistes, et de les invitera s'y rendre. Il espérait bien que la majorité étant contre le Béarnais à Paris, son droit serait ainsi légalement annulé. Henri IV, indécis un instant, indigné même de l'audace de la ligue, prit pourtant conseil de ses généraux, et Sully fit prévaloir cette mesure. Le roi voulut bien accéder à la convocation des États, il y envoyait tous ceux des nobles qui ne s'y refusaient pas. Les ligueurs et la faction espagnole avaient espéré que Henri repousserait toute proposition; une partie même ne voulait pas admettre le droit d'un hérétique relaps, bien que sa conversion auprès du plus grand nombre fût le seul moyen d'arriver au trône. On fut étonné à Paris de la bonne volonté de Henri, et comme l'assemblée avait déjà ouvert sa session, elle fut interrompue, tant par le départ de Mayenne que par les négociations avec les royalistes. Enfin, on stipula que les conférences se tiendraient à Surène (J595) avec les députés royalistes. Elles s'ouvrirent enfin dans les premiers mois de l'année ; des prélats, des généraux, vinrent faire parade d'une éloquence qui n'a boutissait à rien. Les ligueurs ne pouvaient consentir à obéir à un hérétique ; les Espagnols proclamaient la déchéance de Henri, par suite l'abolition de la loi salique, et la nécessité de donner le trône à la fille de Philippe H, nièce de Henri IH, lorsque soudain le roi tranche d'un coup toute discussion, en annonçant qu'il se convertit, et qu'à cet effet les meilleurs théologiens de France veuillent bien contribuer à son instruction. En même temps il propose une trêve de trois mois pour les récoltes, et en attendant réponse, il court assiéger Dreux, dont il s'empare facilement, pour montrer que ce n'était pas la fatigue, mais une bonne et sainte volonté de rétablir la paix qui la lui faisait offrir. Ses propositions furent accueillies favorablement par

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tous les citoyens sages et désireux du rétablissement de l'ordre. Les chefs ligueurs et espagnols furent effrayés du crédit qu'elles avaient si promptement obtenu : aussi redoublèrent-ils d'activité dans leui-s intrigues. 11 n'était pas de jour où des orateurs emphatiques ne prissent pour thèse, dans l'assemblée des États, la nécessité de procéder incontinent à une élection au détriment de Henri IV. De plaisants pamphlets faisaient raison chaque jour aussi des vaines prétentions des uns et des autres. On connaît le célèbre ouvrage de Flor. Chrétien, qui e^5t resté comme un monument du progrès de notre langue qu'épuraient alors les Rapin, les Passerat, les Pithou. Le CalhoUcon d'Espagne ou Salire Menippée , fut peut-être d'un meilleur effet pour la cause royaliste , par le ridicule amer qu'il répandit sur la ligue, que les succès obtenus par Heiui dans l'Ile-de-France.

Cependant le roi, retiré à Mantes, poui-suivait son noviciat religieux. La ligue menaçait des foudres de l'Église les évèques ou prêtres qui viendraient ])réter leurs lumières à la conversion de Henri : mais ce fut peine inutile : quelques mois après, le royal néophyte assignait la cathédrale de Saint-Denis pour lieu de son abjuration. La pompe de cette solennité religieuse attira une multitude de Parisiens, malgré la défense expresse du gouvernement ligueur. On prêta à Henri un mot quelque peu impie sur son abjuration ; comme à tant d'autres prononcés après coup, l'histoire ne peut y ajouter créance entière. Toujours est-il que le héros calviniste entendit saintement la messe, et porta ainsi le dernier coup à la Ligue, puisqu'il lui enleva tout motif de révolte en se faisant catholique (1593).

Il s'agissait maintenant d'obtenir l'absolution du pape; ce qui devait être d'une grande difficulté, parce que les fîictions de l'Espagne et de la Ligue intercepteraient à toute extrémité les abords du siège pontifical aux envoyés de

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Henri IV. En effet, l'ambassade royale eut à passer par toutes les intrigues, tous les dédains des catholiques de Home, et pourtant elle revint avec des promesses d'absolution, si le roi persistait pieusement dans sa conversion. Les ligueurs ne pouvaient se dissimuler le déchet croissant de leur parti ; la Sainte-Union, battue en brèche, et par les arquebuses royales, et par les satires populaires, était |)0ussée à bout, et ne voulait pas néanmoins demander merci. Comme autrefois à l'égard du dernier Valois, elle résolut de mettre sa fortune au bras d'un assassin. Un fanatique , Barrière, se préparait à imiter Clément, mais la trame fut découverte, et l'on fit justice du meurtrier. Henri est sacré à Chartres, vu que Reims était au pouvoir de la maison de Lorraine (1594). Après la cérémonie il revient à Saint-Denis, pour y mener à bonne fin l'événement de la prise de Paris, événement qui devait anéantir tous les partis, moteurs et acteurs dans la guerre civile.

Mayenne comptait encore sur l'intervention espagnole, sur l'obstination du pape à refuser l'absolution au roi, enfin sur le fanatisme de ses ligueurs ; mais le moment de la réaction était venu. Cossé-Brissac, gouverneur de Paris, avait, dès l'an passé, entretenu des intelli licences avec le conseil royal, stipulé ses conditions, arrêté de concert avec Henri le plan de reddition. Mayenne apprend indirectement tout ce qui se prépare, et commet la faute de sortir de Paris. Dès ce jour, le gouverneur commande en maître absolu aux quartiers , aussitôt il dissémine les forces espac^noles, en fait sortir une partie de la ville pour assurer le départ de quelques voyageurs, de Mayenne le premier; remplit les postes de bourgeois dévoués à ses projets, désarme tant bien que mal la populace des halles, et le 22 ma: s ouvre la porte Saint-Denis à plusieurs bataillons royalistes. Henri IV arrive à leur suite, reçoit les clefs de Paris que lui présentent le gouverneur et plusieurs meud)res du parlement,

tait une entrée tonte guerrière, mais sans démonstrations hostiles, et va chanter le Te Deum à Notre-Dame aux acclamations du peuple. Le soir, pendant qu'il soupe gaiement au Lou\re, il ordonne d'ouvrir toutes les barrières aux flots du peuple : Laissez-les entrer, dit-il, ils sont affamés de voir un roi! Un corps de garde espagnol avait seul fait résistance ; il avait été massacré en un instant.

Le lendemain le reste de la garnison espagnole sortit de Paris avec les honneurs de la guerre ; « necomniandez-moi à votre maître, mais n'y revenez plus \ » dit Henri IV en les voyant défiler. Le Parlement vint officiellement se mettre sous la main du vainqueur, qui réintégra dans ce corps les débris du vieux parlement royaliste qui l'avait suivi et aidé dans toutes ses opérations. Puis la Bastille, à son tour baissa ses ponts et ouvrit ses portes ; (j'était à vrai dire l'avénement de Henri IV au trône de France (1594).

* Méra. de Henri IV, de Sully, Peréfixe.

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