‹ Histoire de France [microform]Chapitre 26 sur 48 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LOUIS XIII

A peine la mort de Henri ÏV est-elle connue, que d'Épernon court au parlement, et à force de menaces lui arrache un arrêt qui excluait le prince de Condé et le comte de Soissons de la régence en faveur de la reine-mère. Marie, déjà nommée régente par son mari, en cas de longue absence, s'empare aussitôt des rênes de l'État, et dès ses premiers actes décèle l'inexpérience de sa main novice. A tous les grands, ses amis ou ses ennemis, dont elle pouvait récompenser le dévouement ou désarmer la haine en les appelant auprès d'elle ; au prince de Condé , à d'Épernon , elle préfère un Florentin, Concini*, dont la femme, Léonora Galigaï , avait su lui inspirer une de ces amitiés de

' «Bien au-dessous de ces deux personnages pour la qualité, mais plus avant peut-être dans raffeclion de la régente, on remarquait le couple florentin, qui portait le nom de Concini. Marie avait amené de Toscane une femme de chambre, fille de sa nourrice et sa sœur de lait, et lui avait donné un nom honorable de son

femme dont l'aveugle vivacité cadre mal avec les obligations sévères de la royauté. Les vastes projets de Henri IV sont abandonnés, et Sully disgracié se retire.

pays, un titre dans sa maison. Léonora Galigaï, dame d'alours malgré le roi, admise en d'antres confidences que celles dont la jeunesse de la reine l'avait entretenue, se trouva être une personne habile, capable de conseil et d'influence, ircs-résolue à en profiter pour son compte. Elle était d'une laideur extrême qui lui laissait tout loisir pour l'intrigue. Un jeune Florentin, bien fait, aimable et spirituel, petit-fils d'un notaire qui s'était élevé au poste de secrétaire d'état et l'avait laissée son fils, était venu aussi en France à la suite de la reine. II s'ofl'rit pour épouser la faveur de Léonora, s'introduisit par sa femme, et plut bientôt par lui-même. La reine livra dés lors toute sa pensée aui deux époux. Comme elle vivait en de fréquentes querelles avec le roi, ses confidents avaient sans cesse occasion, ou de l'irriter, ou de la consoler, ou de l'adoucir, et quelque libéralité nouvelle était pour eux toujours la première condition de la paix. Du reste, celte position ne sortait pas encore des limites d'un dévouement domestique, récompensé par des grâces, et quelquefois malignement interprété. Ni le mari ni la femme n'étaient devenus d'une importance à s'attirer la haine publique. La cour en médisait ou leur portait envie, et n'en admettait pas moins le seigneur Concini à ses divertissements; mais c'était à peine si l'on s'occupait d'eux ailleurs. Une seule fois, et c'était peu de jours avant le 14 mai, le Florentin s'était compromis avec la partie la plus bruyante de la population parisienne. Étant allé pour quelque affaire dans le couvent des Augustins, où se tenait le parlement, il était entré «par niégarde » dans une chambre des enquêtes, sans songer qu'il avait des éperons d'or à ses bottes. Suivant l'usage du palais, c'était là une grosse inconvenance; et les jeunes clercs, milice turbulente de la justice, avaient voulu venger la dignité de son sanctuaire en déchirant les habits du cavalier, qui s'était tiré de leurs mains avec peine. A cela prés , on peut dire que les deux étrangers n'avaient jusqu'alors offensé personne; mais les partis avaient compris où ils pouvaient aller, et celui qui s'appelait catholique, après les avoir choyés soigneusement sous le règne de Henri IV, se promit bien qu'ils le serviraient dans la régence. » ( Bazin, Hist, de Louis XII!. )

(Il

Il n'avait pu voir sans dépit les millions économisés à grand'peine pendant son intendance, dilapidés en fêtes de sacre, en tournois , en bals , et prodigués à toutes les créatures de la favorite. Il fallait payer le dévouement de chacun des seigneurs, peu disposés à servir le gouvernement né de la veille. On paya, mais le jour n'était pas loin où Richelieu devait se charger de venger le trésor et la royauté chancelante de Louis XIII, de frapper enfin à coups redoublés l'antique féodalité dans la personne de ses derniers représentants. Jusque-là, toutefois, la France aura à subir les caprices d'une régente hautaine, opiniâtre, s'en remettant du soin des affaires à d'indignes favoris. Condé, d'Épernon, Bouillon, beaucoup d'autres seigneurs, travaillaient activement à monter au conseil de régence. Il n'était point de moyens qu'ils ne missent en usage. Pamphlets, sourdes menées, promesses au peuple , ils avaient recours à tout. Pour calmer l' effervescence toujours croissante , et qui s'était communiquée même aux grands corps de l'état , ei au parlement, la reine redoublait de largesses et de concessions, mais inutilement. Les grands étaient insatiables, et le peuple grondait déjà. Peu soucieuse de la clameur publique, Marie de Médicis créa le mari de sa confidente marquis d'Ancre, puis maréchal, lui donna d'importants gouvernements en provinces, des sommes énormes, et pourtant l'Italien plus circonspect que Léonora sa femme, prévoyait l'orage et voulait s'y soustraire en fuyant dans sa patrie. La Galigaï lui fil honte de sa peur , et ils demeurèrent en France.

Cependant le mécontentement se montrait au grand jour, et menaçait hautement ; les provinces attachées aux nobles disgraciés se remuaient, et au commencement de 1613, Condé, Bouillon, le comte de Soissons coururent se mettre à la tête d'une armée imposante. De leur quartier-général, les seigneurs révoltés lancèrent un manifeste contre le gou-

LOUIS XIII

vernement, manifeste que toujours les mécontents, qu'on les prenne au temps de saint Louis ou de la Ligue, ont basé sur les mêmes griefs, la dépendance du roi, le mauvais choix des ministres, l'illégalité des actes administratifs.

« L'Église, disaient-ils, n'a plus sa splendeur; nul ecclé- « siaslique n'est employé aux ambassades et n'a plus rang « au conseil; la noblesse, appauvrie et ruinée, est main- « tenant taillée, bannie des oftices de judicature et de « finance faute d'argent, privée de la paye des gens d'armes, « et esclave de ses créanciers ; le peuple est surchargé par « des commissions extraordinaires , et tout tombe sur les « pauvres pour les gages des riches. »

« Pour toute réponse , la reine fit marcher une armée contre les rebelles. Aucune action ne s'engagea, sinon par des pamphlets réciproques ; cette inutile et fade polémique aboutit au traité de Sainte-Menehould, dans lequel Marie acheta lâchement la paix aux dépens du trésor et de l'autorité royale (1614).

« Dans les articles signés à Sainte-Menehould, il fut dit que les états-généraux seraient convoqués à Sens le 25 août, que des fortifications gênantes pour les princes à Mézières et en Bretagne seraient démolies, que les troupes levées de part et d'autre seraient licenciées et les étrangers conduits hors du royaume. Le prince de Condé devait garder en dépôt, jusqu'après la tenue des états-généraux , la ville et le château d'Amboise ; on permettait aux ducs de Nevers et de Mayenne de maintenir jusqu'à la même époque un supplément de garnison dans les villes de Mézières et de Soissons ; le duc de Vendôme était rétabli dans son gouvernement, et toutes lettres contraires révoquées. La reine s'engageait à écrire aux parlements et aux alliés pour approuver tout ce qu'avaient fait les princes. Enfin elle promettait de payer quatre cent cinquante mille livres pour les indemniser de leurs dépenses à l'occasion de ce meuve'

HISTOiHK OE fRANCB.

LOlilS XIII.

'iilj

ment. Et les princes de leur côté déclaraient se départir de toute ligue et association avec qui que ce soit, tant dedansque dehors le royaume. Nous ne parlons pas des pensions,, des gouvernements, des charges, qui furent encore accordés et qui formèrent les conditions secrètes. Le duc de Nevere seul fit stipuler dans le traité même la surveillance du gouvernement de Champagne pour son fils. Une lettre particulière de la reine annonça que le mariage du roi serait retardé jusqu'à sa majorité. » (Bazin.)

Les états-généraux se tinrent à Sens comme il avait été convenu, et Ton y agita avec une grande liberté toutes les questions de finance et d'administration. Mais cette fois, comme les autres, ce ne fut que du bruit en pure perte.

On présenta inutilement au conseil des ministres les cahiers de doléances ; le parlement se vit contraint de réclamer l'exécution des demandes ; la reine s'opposa à tous les arrêts du corps avec lequel elle osait entrer en lutte ; le prince de Condé rompt encore une fois avec la cour, et arme contre le gouvernement. Quoi qu'il en fût, un rapprochement durable s'opérait enfin avec l'Espagne, par le mariage de Louis XIII avec l'infante, et de la sœur aînée du roi avec l'infant. Malgré la rupture dangereuse de Condé , la cour s'achemina en cortège pompeux avec le jeune roi au devant d'Anne d'Autriche, son épouse. C'est alors que le nom d'un jeune courtisan, compagnon des jeux du roi ,. est prononcé pour la première fois, celui de Luynes.

Élevé avec Louis , il avait su prendre sur son caractère un ascendant, qui toutefois ne s'étendait alors qu'à des frivolités, des jeux ; la régente , désireuse de conserver sans partage la gestion des affaires, laissait son fils à ses amusements et à ceux qui les lui inventaient. Elle ne s'imaginait pas que les conseils de Luynes pussent outre-passer le temps du plaisir et des distractions de cour ; mais peu à pou le jeune homme fil remarquer au roi le peu de part

qu'on lui faisait prendre au gouvernement. Déclaré majeur, devenu époux, Louis XIII, quoique encore en tutelle, commence à s'occuper de politique, de concert avec son ami, dont il devait faire plus tard son ministre.

Cependant les mécontents, Condé à leur tête, étaient toujours en armes. Luynes et les autres jeunes étourdis , compagnie ordinaire du roi, lui firent entendre que la seule cause des troubles était la haine des nobles contre un vil favori dont la reine régente était infatuée. Tout le monde d'ailleurs faisait des vœux pour la paix. Louis ose pour la première fois se prononcer hautement , et Médicis se hâte alors de prêter les mains à un accommodement qui fut conclu à Loudun (1616). Il y était stipulé qu'on ferait recherche des prétendus complices du meurtre de Henri IV (c'avait été un des motifs du soulèvement); que les étrangers ne devraient être admis désormais à aucune charge. On réhabilita tous ceux des seigneurs qui avaient été disgraciés ; quant à la question de l'intérêt public , elle reste en perspective.

Comme les Concini ne furent pas éloignés , et que le prince de Condé ne voulait que leur abaissement, les germes de discorde étaient loin d'être étouffés. Le maréchal d'Ancre rivalisait d'orgueil et de forfanterie avec Condé, qui certes n'avait pas le crédit et la puissance de son adversaire à la cour. La principale clause du traité de Loudun n'étant pas observée, le prince fomente de nouveaux troubles, mais il ne put cette fois rejoindre son armée ; on le jeta à la Bastille , en même temps que trois armées étaient dirigées contre ses adhérents. « Voilà maintenant le roi de France, » avait dit Marie en le voyant arriver au Louvre, le jour où il fut arrêté ; « voilà maintenant le roi de France, mais aujourd'hui ce sera le roi de la fève. » Concini et sa femme n'avaient jamais été plus puissants ; toiit se faisait dans lo gouvernement par les ordres du

li. a

iU

HISTOIRE DE FRAÎSCE.

LOtiS \1I1.

lu

il ■

maréchal ; il n'en était que plus près d'une chute terrihle. Luynes, en effet, ne cessait de gourmander le roi pour qu'il se montrât digne fils de son père. De terrihles récriminations contre ces Italiens s'étaient lait passage jusqu'à SCS oreilles. Les rebelles étaient aux abois à Soissons; la reine allait l'emporter ; Louis ordonne l'arrestation du maréchal d'Ancre et de sa femme. On sait le reste de leur sanglante histoire. Le peuple se fit justice après le trône ; il traîna dans la boue les lambeaux de chair de Concini et et de Léonora. En même temps que cette vengeance s'accomplissait sur les protégés, la protectrice elle-même en recevait le contre-coup. Son fils l'exila à Blois, tout en lui réservant un sort plus dur (1617).

Dès lors le jeune de Luynes remplaça le maréchal d'Ancre, la reine, tous leurs adhérents dans l'administration des affaires ; Louis XIII allait commencer sa vie d'asservissement à des ministres plus habiles que lui. Celui-ci aurait peut-être pu parvenir à gouverner tranquillement la France, si de continuelles intrigues n'étaient venues le contrecarrer sans cesse dans la plupart de ses actes.

La reine-mère fut le principal auteur de toutes les brouilleries qui remplirent le ministère de Luynes. Retirée à Blois, elle se forma un parti à la tête duquel étaient de puissants seigneurs. D'Epernon, Bouillon conduisirent une armée à la délivrance de Marie de Médicis, et, sortie de captivité (1619), elle travailla à recouvrer son ancienne puissance. L'intermédiaire entre le fils et la mère fut le célèbre évêque de Luçon, dont tous les efforts tendaient à conquérir le chapeau de cardinal. Médicis fut une puissante protectrice pour Richelieu ; mais le protégé, devenu ministre, sacrifia à la raison d'état môme sa reconnaissance.

Cependant, malgré quelques arrangements déjà conclus, la reine-mère opéra encore une fois une rupture avec la cour de son fils, à cause de la faveur qu'obtenait le prince

de Condé sorti de la Bastille. Louis XIII, à l'instigation de Luynes, se met sur le pied de guerre , et marche contre les mécontents. On escarmoucha à Pont-de-Cé, et la réconciliation s'effectua, non sans de grands efforts de la part de Condé pour l'empêcher.

Après ce raccommodement qui n'était et ne pouvait être sincère de part et d'autre, le roi se rendit en Béarn, pour y commencer une guerre contre les Huguenots, que son ministre, devenu cardinal , achèverait glorieusement. Richelieu n'était encore ni cardinal , ni ministre, mais du moins il travaillait habilement et sans relâche à le devenir.

En même temps que le gouvernement français recommençait la lutte avec les huguenots, l'Allemagne abordait aussi sa fameuse guerre de trente ans. En deçà, comme au delà du Rhin, la réforme s'organisait militairement. Chez nous, leurs assemblées se tenaient à Loudun ; elles furent bientôt transportées à la Rochelle, de tous temps le quartier-général du calvinisme. On y décida la guerre contre le roi, qui avait enfreint les articles des derniers traités, et surtout l'édit de Nantes. Aussitôt les huguenots se fortifient dans leurs places, arment quelques vaisseaux, bâtissent des redoutes, tandis que le gouvernement fait lentement ses préparatifs de répression. Enfin les hostilités commencent, quand tout à coup une fièvre violente emporte le duc de Luynes, ministre , connétable, le dispensateur de toutes les dignités en France (1621). On dit que Louis XIII, fatigué de son ascendant sur lui, et de son pouvoir presque royal, était sur le point de le disgracier ; peutêtre ne l'aurait-il pas osé, quand il l'aurait voulu. La guerre n'en continua pas moins encore quelque temps sous les ordres de Lesdiguières, nommé connétable à la place du jeune ministre ; mais la défection de quelques chefs réformés amena un traité de paix qui fut conclu à Montpellier (1622).

LOIIS Mil.

fi-

Pendant les deux années qui suivent, le ministère est dans un continuel ballotage ; pas un de ceux qui venaient le composer tour à tour ne savait s'emparer de l'esprit du roi à l'exemple de Luynes, quand le cardinal de Richelieu arrive au conseil. Dès-lors la face des affaires change, le roi de France a trouvé son maître ; il ne sera plus désormais que simple spectateur des événements de son règne (1624).

Dès la seconde année de son ministère, Richelieu recommence la guerre contre les huguenots ; en même temps il entrait en hostilités ouvertes contre le pape, en soutenant les prétentions des Grisons, sur la Yalteline, que l'Espagne voulait donner au saint-siége, et rendait à la France la fière attitude qu'avait su lui donner Henri IV.

« Les Espagnols tâchèrent alors d'embarrasser le cardinal et de l'obligera faire une diversion en rallumant la guerre civile en France. Eux qui criaient si haut contre le secours qu'elle donnait aux Grisons, ne faisaient pas difficulté d'en promettre aux protestants de France, qui se montraient disposés à prévenir les coups dont le ministère les menaçait. Ils se plaignaient qu'on n'avait tenu aucune des conditions de la paix de Montpellier ; qu'on avait mis garnison royale dans cette ville contre la teneur expresse du traité ; que loin d'abattre le Fort-Louis, qui gênait le port de la Rochelle, on élevait de nouveaux forts autour de cette ville pour la tenir en bride ; qu'on inquiétait leur commerce ; qu'on mettait des entraves à leur navigation pour affaiblir leur marine, et qu'on affectait enfin de ne respecter aucun de leurs privilèges. Mais, quelque légitimes que pussent être leurs griefs, excités par l'Espagne, ils se donnèrent le tort de l'agression. Soubise, soupçonnant qu'une flotte qu'on armait dans le port de Rlavet, et que l'on disait destinée contre les Turcs, n'avait d'autre objet que de bloquer le port de la Rochelle, sort de ce

port à la tête d'une escadre, entre à l'improviste dans celui de Dlavet, surprend les vaisseaux qu'y commandait le duc de Nevers, les enlève, et va s'emparer encore de l'ile de Rhé. Au même temps, le duc de Rohan faisait soulever le Languedoc. D'Epernon fut envoyé contre Montauban , Thémines contre La Rochelle, et le commandement des flottes combinées de France , de Hollande et d'Angleterre, fut confié au duc de Montmorency. Les scrupules religieux de ses alliés pensèrent le livrer d'abord à la discrétion des Rochelois. Mieux secondé depuis, il prit sa revanche, s'empara de neuf de leurs vaisseaux, et dispersa le reste de leur flotte, pendant que Toiras emportait l'île de Rhé qui faisait la sûreté de leur port. Les revers accrurent la désunion qui régnait déjà parmi les protestants. Plusieurs palaient de faire des accommodements particuliers. D'une part, Richelieu, que menaçait une puissante cabale, n'était pas fAché de se procurer un calme intérieur qui pût lui permettre de consolider son pouvoir. Avec ces dispositions mutuelles, la paix ne fut pas difficile à faire.

Elle fut conclue, malgré les instances du nonce du pape, sous la condition que le roi conserverait ses forts autour de La Rochelle, mais que les habitants ne seraient inquiétés ni dans leurs biens ni dans leur commerce. La ruine des protestants semblait alors si facile à achever, que la clameur publique ne désignait Richelieu que sous le nom du cardinal de La Rochelle et de pontife des protestants : « mais, disait-il à cette occasion, il faut que je scandalise « encore une fois le monde auparavant. » Par ces paroles , il entendait la guerre qu'il continua de faire en faveur des Grisons, contre les troupes du souverain pontife unies aux Espagnols, et qui fut terminée l'année suivante par le traité de Monçon en Aragon ; traité conclu avec hâte et secret, suffisamment avantageux à la France, en ce qu'il mit fin, tant bien que raa\ aux diliicultés élevées

HISTOIRK DE FRANCK.

au sujet delà Valleline, et à celles qui avaient produit entre Gènes et le duc de Savoie une guerre à laquelle Louis avait pris part, mais qui promettaient des avantages, soit de l'alliance du roi, soit des embarras que la guerre suscitait à l'Espagne. Enfin Richelieu pouvait aussi appeler scandale le traité de ligue ofîensive et défensive qu'il ménageait alors avec les Anglais, à l'occasion du mariage de la sœur du roi.

On déroba, pour ainsi dire, celui-ci à la maison d'Autriche , ordinairement si heureuse en alliances. La considération dont elle jouissait dans l'Europe élait si grande , que Jacques I" envoya le duc d'Yorck, son fils, l'intortuné Charles, rechercher lui-même l'infante, et soumit dans Madrid l'orgueil anglais à la morgue espagnole.

La religion diflérenle des deux royaumes fut un obstacle que les négociateurs ne purent surmonter. On fut plus accommodant en France : le mariage se conclut, non sans une multitude d'incidents peu importants en eux-mêmes, mais qui Curent cependant le germe des brouilleries de la cour de France nendant tout le règne de Louis XIÏL

Le mariage de Madame fut non-seulement une affaire d'état, mais une nouvelle de cour : chaque incident qui s'y présentait remuait une inlinilé de personnes. Les femmes voulaient donner leur avis, et montraient une curiosité que le ministre ne jugeait pas à propos de satisfaire. Elles n'étaient pas accoutumées à cette réserve, et la trouvaient Ibrt étrange, ce qui leur donna du dépit contre le cardinal Ce dépit redoubla quand le duc de Buckingham, favori du jeune prince anglais, qui succédait en ce moment à son père, vint en France épouser la princesse au nom de son maître. « Il était, dit madame de Motteville, bien fait et « beau de visage, il avait l'àme grande, était magnifique « et libéral. Favori d'un grand roi, il avait à sa disposi- « tion tous les trésors à dépenser, et toutes les pierreries

LOUIS XIII

« de la couronne d'Angleterre pour se parer. » Buckingham amena avec lui la plus belle jeunesse des trois royaumes. Les Français, peu jaloux, les Françaises, nées galantes , virent avec un égal transport arriver cet essaim folâtre et brillant. Bientôt tous ces cœurs furent d'intelligence : les plaisirs formèrent des liaisons que Richelieu ne vit pas sans ombrage L'air suflisant de Buckingham l'avait déjà choqué. L'amour qu'il affecta ensuite pour Anne d'Autriche, et qu'il fit éclater follement, acheva d'indisposer contre lui le ministre et les gens les plus sensés de la cour. En effet, non-seulement Buckingham se présenta en homme qui veut plaire, mais il parla et accompagna sa déclaration des imprudences ordinaires à la passion. Tout le monde, le roi lui-même, s'en aperçut, et celui-ci en conçut des soupçons contre sa jeune épouse. Richelieu, pour complaire à son maître, et aussi pour satisfaire son aversion personnelle, donna des mortifications à l'ambassadeur. Celui-ci, par ses plaintes, souleva contre le cardinal toute cette jeunesse, fâchée d'être traversée dans ses amusements ; on publia que le prélat n'était si délicat sur l'honneur des dames, que parce qu'il était lui-même amoureux de la reine ou de la veuve du connétable de Luynes , devenue duchesse de Chevreuse. On le regarda comme le tyran des sociétés, le perturbateur des plaisirs ; deux travers peutêtre les plus odieux qu'on puisse donner entre jeunes courtisans. La haine qui en résulta ne s'exhala pas en vains discours : elle resta dans les cœurs , et dormaplus d'activité à l'exécution des projets que l'ambition forma contre la fortune du cardinal. » (Anquetil.)

Mais cette fois la (partie n'était plus égale : on n'avait plus affaire à un Concini nia un de Luynes. L'évêque deLuçon, devenu l'homme nécessaire, sut déjouer successivement toutes les intrigues, et pour les cabaleurs à main armée, ou à la cour même, il y eut plus d'une journée des dupes.

ïhO

HISTOIRK l)F FRANCE.

Page 1