CHAPITRE VIT
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Une des plus graves préoccupations de Louis XIII, à l'heure de sa mort, fut de se demander de quelle manière il fallait pourvoir au gouvernement d'une minorité dans de pareilles circonstances, quand la violente réaction que devait amener le double décès du roi et de son ministre, n'avait pas encore eu le temps de s'accomplir, quand de toutes parts les victimes, plus ou moins rudement frappées par les coups du cardinal, allaient redemander leur liberté, leur rappel, leurs dignités et leurs biens. A qui confier une régence sur laquelle toutes les prévisions du prince mourant étaient défavorables ? Il ne croyait pas à la capacité administrative de sa femme, encore moins à celle de son frère : Richelieu avait toujours pris à làche de lui inculquer cette opinion qu'il n'abandonna jamais; mais il ne se dissimulait pas qu'à sa mort, ses volontés fussent-elles ou non favo-
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rahles à sa femme, Anne n'en prendrait pas moins conseil de son ambition. Louis XIII s'arrêta donc à un terme moyen, celui de nommer un conseil de régence, composé du prince de Condé, de Mazarin, qui feignait de ne demeurer en France que jusqu'à la conclusion de la paix, deChavigny et d'autres seigneurs influents, créatures de Richelieu. Anne d'Autriche était nommée régente, pendant la minorité de son fils qui atteignait à peine cinq ans, mais avec le contrôle du conseil pour tous ses actes.
Le roi mort, aucune commotion ne se fit sentir : Anne d'Autriche fut proclamée régente, et les membres du conseil furent favorablement accueillis par elle. Mais bientôt l'un d'eux commença à capter exclusivement sa confiance, et à s'assurer la suprématie sur tous les autres membres : je veux parler de Mazarin, cet autre cardinal, qui remplaça Richelieu dans son ministère, mais sans accepter les traditions de son habile administration et de sa puissante politique. Le jeune Italien était venu en France, revêtu d'un caractère diplomatique, pour y remplir, au nom du pape, la mission délicate de soutenir les intérêts du saint-siége. Richelieu avait reconnu ou cru reconnaître de hautes qualités dans Mazarin, et était parvenu à l'attacher pour toujours à son gouvernement. Louis XIII, qui n'osait contredire l'impérieux cardinal, eut à cœur de faire respecter ses volontés, même après la mort de tous deux, et Mazarin, si plein de ruse, si souple, força la régente à sanctionner les bonnes dispositions de Richelieu à son égard ; elle lui donna toute sa confiance, et il devint bientôt son premier ministre.
Le roi n'avait pas rendu le dernier soupir, que les quelques mois entre sa mort et celle de Richelieu avaient vu accourir en France tout ce que le despotisme du cardinal avait jeté de proscrits hors du royaume. Dieu sait quel concert de voix suppliantes la reine eut à écouter ! A l'un il fallait rendre ses terres confisquées, à l'autre son gouvernement M. 14
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(Je province, à tous accorder de fortes indemnités et les plus hautes dignités.
Cette multitude, qui faisait orgueil de ses deniières misères et spéculait sur son infortune, est nommée par les historiens de l'époque, la faction des Importants. A leur tête marchait, se faisait faire place par tous les vieux serviteurs du cardinal, la folle duchesse de Chevreuse, que des jalousies de coquette avaient forcée à l'exil, aussi bien que son compagnon de Chàtcauneuf. Ils surent, à leur arrivée à la cour, entraîner dans leur parti le bouillant d'Enghien, premier nom apposé au grand poëme des faits et gestes du prince de Condé. Mais le guerrier ne demeura pas longtemps à la suite des Importants ; après avoir rompu avec eux, il rejoignit l'armée de Flandre pour commencer sa vie de gloire à la journée de Rocroy (1643). Les hostilités étaient alors rudement menées. Don Francisco de Melos ne projetait rien moins que l'envahissement de la Champagne et des provinces adjacentes : un général de vingt ans lui fit rabattre honteusement de ses présomptions militaires. D'Enghien avait de vieux soldats à ses côtés, l'Hôpital, et ce Sirot qui avait fait le coup de pistolet avec trois rois, et percé d'une balle le chapeau de Gustave-Adolphe. Peu satisfait d'une si belle journée, s'il n'en recueillait aucun fruit, d'Enghien se jeta sur Thionville, qui ne put résister^ à ses attaques, et tomba en son pouvoir. Puis il envoya des renforts à Guébriant, que pressait alors vigoureusement le fameux Mercy, ce Lorrain dont la trahison priva la France d'un de ses meilleurs généraux. L'année se termina par la disgrâce des Importants dont la reine fit justice, en les écartant de sa cour ou en les faisant provisoirement renfermer.
Avec l'année 1644 commence ce que les poètes ont nommé l'âge d'or de la régence. La cour, comme aussi le peuple, avait retrouvé cette joie franche qu'un roi sombre
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et taciturne, un ministre ombrageux et redoutable avaient trop longtemps fait taire. Tout cœur semblait s'épanouir, suivant l'expression du temps, et certes, il ne manquait pas de sujets de joie, quand ce n'aurait été que les armes de là France, si heureuses à cette époque.
Mercy, avec ses bandes allemandes et espagnoles, sa prudente tactique, ne put jamais parvenir à forcer d'Enghien dans ses lignes. Cinq jours de suite on escarmoucha vaillamment, et peu s'en fallut que les Français ne lâchassent pied ; d'Enghien jette alors son bâton de maréchal à travers la mêlée, et les journées de Fribourg retentirent dans toute l'Europe comme un des plus beaux faits d'armes de la guerre de trente ans (1645).
Mercy, aidé de nouvelles recrues qu'il ajouta aux débris de son armée, put bientôt s'enorgueillir d'avoir profité de la seule faute qu'ait jamais commise la Tour-d'Auvergne, comte de Turenne. Mariendal fut expié par Nordlingue, où périt le vainqueur de Turenne. Du champ de bataille, Condé court sur Dunkerque, qu'il enlève en dix-huit jours. Une trêve entre l'Espagne et les Provinces-Unies vient donner aux combattants quelque relâche (1646). Dans le midi,les affaires n'étaient pas menées avec moins d'habileté, mais la fortune ne se mit pas de la partie, et Condé luimême, envoyé au secours de l'armée assiégeante, ne put emporter Lérida.
Cet âge d'or de la régence dura à peu près trois années ; puis arriva cette époque de folles intrigues, d'émeutes populaires, de révoltes parlementaires, au milieu desquelles la cour ne cessa de mener joyeuse vie, où l'on se fit la guerre en riant, avec des quolibets, comme Condé et Turenne la faisaient ailleurs plus sérieusement avec de bonnes arquebuses, guerre à coups d'épingle, guerre d'enfants, si l'oil veut ; mais les pierres que lança la Fronde tombèrent et sur la royauté, et sur le culte, et sur la noblesse, et sur là
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bourgeoisie, si bien que la société put douter d'elle-même et croire à une révolution.
Il y avait pourtant bien des motifs de révolte plus graves. Depuis la mort de Richelieu, toute la machine administrative se détraquait à vue d'œil ; son premier et indispensable mobile, l'argent, manquait, etlagloire extérieure n'en exigeait pas moins que le faste et les plaisirs de la cour. De là les nouvelles exactions du toisé, du tarif sur les denrées augmenté, et de la paulette ou prélèvement sur les émoluments attribués aux diverses charges (établi par Charles Paulet). Ces trois genres d'impôts pesaient, et sur le peuple et sur la magistrature, et sur les propriétaires : aussi, à la halle comme au parlement, dans la rue comme dans les boudoirs, la régente, et surtout son ministre le cardinal, étaient en butte aux sarcasmes grossiei-s et aux fines railleries. Les moins mécontents applaudissaient, et tout le monde se prenait à rire : on voulait tuer le ministre par le ridicule. Les chambres du parlement commencèrent à prendre la chose plus sérieusement, et, malgré la régente et Mazarin, toutes les chambres s'assemblèrent pour connaître de l'état véritable des choses et y remédier. Elles ne remédièrent qu'à ce qu'on avait tenté contre elles, et ne votèrent nullement les sommes demandées par la régente. L'irritation allait croissant des deux côtés : un seul homme sut conserver son véritable caractère d'impartialité, et se comporter en magistrat; ce fut Mathieu Mole. La contrepartie de Mathieu MoIé est le coadjuteur de Retz, petit Catilina, qui aurait mérité mille fois d'être pendu et qui devait mourir tranquillement dans son lit, enveloppé de sa robe rouge comme Sylla après son abdication. La régente avait repoussé toutes ses offres de services pour n'accepter que ceux du cardinal Mazarin ; il s'offrit au peuple, sema l'argent à pleines mains dans la foule pour l'avoir à sa volonté. D'adroits meneurs se répandaient en son nom dans
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les quartiers les plus populeux, chantant ici de grossiers couplets sur l'intimité de Mazarin et d'Anne d'Autriche, déclamant là contre la capacité de l'Italien, contre sa mauvaise administration qu'il refusait de réformer d'après les remontrances du parlement, plus loin contre la régente qui haïssait le peuple de Paris, qui voulait incendier la ville au premier mécontentement de ses citoyens. C'est ainsi que l'homme qui s'appela depuis le cardinal de Retz fomentait habilement la révolte qui ne tarda pas à éclater, et qui manqua rejeter la France dans toutes les horreurs de la ligue.
Pendant que le coadjuteur agissait clandestinement en démagogue, et se montrait en même temps visiteur assidu au Palais-Royal, le parlement, au sein duquel il comptait de nombreux et influents fauteurs, continuait d'arrogantes remontrances à la cour, et prononçait des arrêts hostiles aux volontés de la régente. Tout à coup la nouvelle d'une grande bataille gagnée dans la plaine de Lens arrive à Paris ; le prince de Condé en était encore proclamé le héros. On ordonna donc des réjouissances publiques, et le roi, accompagné de toute sa famille, se rendit à la cathédrale pour y chanter un Te Deum. Le parlement aussi avait pris place dans la nef. Tout s'était passé comme la solennité religieuse l'exigeait, quand, au sortir de Notre-Dame, une compagnie de chevau-légers appréhende au corps Blancmesnil et Charton, membres du parlement, pour les emmener à Vincennes. Une autre compagnie court chez Broussel, vieillard respectable quant à ses cheveux blancs, le champion avoué des intérêts populaires dans toutes les assemblées des chambres, et le transporte, non sans de grands dangers, à la prison de ses collègues.
Soudain la ville est en armes ; on crie partout : Liberté de Broussel ! Vive le roi ! et parfois aussi, vive le coadjuteur! Anne d'Autriche, irritée du désordre et pensant
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pouvoir l'apaiser par la rigueur, se montra tenace dans toutes ses exigences. Elle alla jusqu'à invectiver contre le parlement, jusqu'à le menacer de l'exil en masse ; le parlement passa outre et continua ses remontrances de réformation. Le peuple, apprenant ensuite le refus de la reine, à propos des détenus de Yincennes, s'insurgea véritablement, et les barricades de la ligue furent renouvelées. La cour, qui jusqu'alors n'avait fait que rire de l'irritation et du dépit de la roture, commença à réfléchir sur les graves conséquences des événements du jour. La légente seule s'obstinait dans une orgueilleuse résistance ; on lui montra les barricades élevées jusqu'aux portes du Palais-Royal. Le parlement entreprend alors un dernier elîorl; toutes les barrières s'abaissent à son approche, et quand, après une vaine tentative, il va pour repasser les barricades, mille arquebuses sont braquées sur lui ; Mole lui-même est saisi à la gorge par un capitaine du peuple, et il est forcé de retourner avec ses collègues aux pieds d'Anne d'Autriche. Enfin, après avoir longtemps supplié, la régente signe l'ordre de délivrance de Broussel et des autres ; deux voitures du château vont chercher les détenus, qui sont ramenés en triomphe au milieu de la foule.
La régente ne s'était relâchée de sa rigueur que dans l'espoir que le parlement n'empiéterait plus désormais sur les droits de la couronne. Mais, dès le lendemain, toutes les chambres se rassemblèrent, et peu à peu reprirent les délibérations qu'on voulait leur interdire. Le peuple d'ailleurs n'était rien moins qu'apaisé, et le coadjuteur soufflait encore la discorde dans la basse cla.sse. Une démarche de la cour suffit pour rallumer l'incendie. Anne, apprenant le peu de cas que le parlement avait fait de ses injonctions, et craignant les insultes et les attaques d'une populace ameutée contre elle et son ministre, sort furtivement de Paris avec son fils et toute sa famille, et se retire à Ruel. En
même temps, on arrêtait par son ordre divers personnages influents, liés avec quelques membres du parlement. La capitale commençait à se trouver dans un état d'anarchie qui pouvait devenir à toute heure plus déplorable, quand le vainqueur de Lens arrive dans ses murs. Le coadjuteur s'efl'orce aussitôt de l'attirer dans son parti ; mais Condé, loin de céder comme naguère aux ImportantSy entreprend de réconcilier la cour avec le parlement et le peuple, et amène par l'autorité de son nom les conférences de Saint- Germain. Il en résulta que dorénavant la détention préventive dut ne plus être fixée qu'à trois mois au plus; mais le projet qu'avaient les députés de faire renvoyer Mazarin ne fut point ou ne put être réalisé : c'est à peine si l'on pensa à l'arrêt de la précédente régence concernant les Concini. La cour revint au Palais-RoyaL
Un autre traité bien plus important, puisque l'Europe tout entière y prenait part, se concluait alors aussi à Munster, en Westphalie, et mettait fin à la guerre de trente ans (1648).
« Les articles de ce traité célèbre sont de deux sortes : Les uns sont relatifs aux satisfactions accordées aux puissances intéressées ; les autres concernent l'état public de la religion et du gouvernement de l'Allemagne.
Par les premiers, la France fut reconnue tenir en toute souveraineté les trois évèchés de Metz, Toul et Verdun, et la ville de Pignerol qu'elle possédait avant la guerre ; et il lui fut, de plus, abandonné l'Alsace et le droit de garnison dans Philisbourg, en conservant d'ailleurs aux États de la province cédée tous les droits et privilèges coiripatibles avec la souveraineté du monarque.
La Suède obtint la Poméranie cilérieure ou occidentale, Stettin, Wismar, l'Ile de Rugen, l'archevêché de Bremen et l'évêché de Verden, qui furent sécularisés, trois voix à la diète, et cinq millions d'écus impériaux, payables par les
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cercles de l'empire, à l'exception de la Bavière et de l'Autriche.
L'électeur de Brandebourg reçut l'évêché de Magdebourg, et les évèchés d'Halerstadt, Minden et Camin ; le duc de Mecklemburg, les évêchés de Schwerin et de Ratzebourg, et les deux commandements de Mirow et de Nimirow; les ducs de Brunswick Lunebourg, l'alternative dans l'évêché d'Osnabruck, possédé tour à tour par un catholique élu par le chapitre, et par un prince de la maison de Brunswick. Le landgrave de Hesse-Cassel obtint des abbayes, et il en fut de même des autres princes moins marquants.
L'électeur palatin rentre dans ses possessions, sauf dans le Haut-Palatinat qui demeura à la Bavière ; et un huitième électorat fut créé en sa faveur, pour subsister jusqu'à l'extinction de la ligne masculine de l'une ou de l'autre des maisons palatine ou de Bavière.
En compensation du Haut-Palatinat, qui fut ainsi confirmé à l'électeur de Bavière, celui ci renonça à un prêt de treize millions qu'il avait fait à l'empereur, et ce dernier reçut encore trois millions de la France, en indemnité de l'Alsace, dont il avait donné l'investiture à l'archiduc Ferdinand Charles, son cousin.
Quant aux dispositions relatives à la religion et au gouvernement de l'Allemagne, les calvinistes furent admis à participer à tous les droits acquis aux luthériens; tous les biens ecclésiastiques possédés par les princes protestants en 1624, et par l'électeur palatin en 1619, durent leur rester, et tout bénéficier catholique ou protestant, changeant de religion, dut perdre son bénéfice. La chambre impériale, investie du droit de connaître des difïérends entre les États, fut composée de vingt-six conseillers catholiques, et de vingt-quatre protestants, et le conseil aulique, dont le jugement des causes féodales était la principale attribution, reçut six conseillers protestants.
On pourvut aussi à la manière de résoudre la guerre et de faire la paix, de porter des lois générales, d'imposer des contributions, de convoquer les diètes à des termes fixes, et on régla la qualité de ceux qui auraient entrée et suffrage. On renvoya enfin à la prochaine diète, à statuersur l'élection d'un roi des Romains, du vivant de l'empereur, et sur la faculté de le choisir dans la famille régnante : deux points sur lesquels la maison d'Autriche eut à combattre les intrigues de la France et vint à bout de les déjouer. Déjà elle l'avait fait échouer dans ses prétentions à obtenir à la diète, en vertu de sa possession de l'Alsace, des VOIX qui l'auraient autorisée à s'immiscer dans les affaires de l'empire ; mais , déchue à cet égard , la France arriva au même but, en se faisant reconnaître garante, ainsi que la Suède, du traité qui venait d'être conclu.
L'Espagne qui, dès le commencement de l'année, avait fait sa paix avec les Provinces-Unies, en leur abandonnant leur territoire en Europe, et au dehors, tous les établissements commerciaux qu'elles avaient enlevés au Portugal, pendant qu'il faisait partie de la monarchie espagnole, l'Espagne refusa d'accéder au traité de Westphalie, tant à cause du sacrifice qu'on exigeait qu'elle fit des Pays-Bas et de la Franche-Comté, ou du Roussillon et de la Cerdagne, que parce qu'elle se flattait de trouver , dans les troubles de la France, un équivalent à la diversion qu'elle perdait du côté de l'Allemagne. Enfin, le duc de Lorraine à qui la France consentait bien à rendre ses Etats, mais en y conservant des forteresses et des chemins militaires , refusa d'y rentrer à ces conditions ; il préféra continuer de vivre en aventurier et à la tète d'un petit corps d'armée, au service des princes qui le payaient le mieux. » (Anquetil.)
Mais pendant que l'Europe s'apaisait, la France demeurait encore pleine de trouble et d'irritation.
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Le prince de Condé restait à la reine ; le duc d'Orléans Gaston, ambitieux sans talent, ne savait agir que d'après l'abbé de la Rivière, son favori ; et d'ailleurs il était incapable de soutenir le rôle de chef de parti ; mais il y avait le coadjuteur, le duc de Beaufort, le duc de Bouillon le prmce de Conti, frère de Condé, et derrière eux, sa sœur la fameuse duchesse de Longueville, que cette guerre bizarre et deux vers de Larochefoucauld ont immortalisée. Puis la fougue du parlement n'était qu'assoupie ; les prérogatives du pouvoir étaient trop belles pour qu'il s'en laissât dépouiller en silence ; l'irritation devint telle, que la cour quitta furtivement Paris et se retira à Saint-Germain, où le pnncedeContiet le coadjuteur devaient lasuivre ;le départ du premier eut lieu ; mais le second fit briser sa voiture par des agents apostés, et resta ainsi au centre du mouvement. Le pariement, que la reine appelait à Montargis, prit des mesures énergiques ; les nouveaux membres donnèrent un million, le corps entier deux millions : toutes les cours et les chambres se cotisèrent. « On leva douze mille hommes par arrêt du pariement; chaque porte cochère fournit un homme et un cheval. Cette cavalerie fut appelée la camierie des portes cochêres. Le coadjuteur avait un régiment qu'on nommait régiment de Corinthe, parce que le coadjuteur était archevêque titulaire de Corinthe. Le prince de Côndé assiégea cent mille bourgeois avec huit mille soldats. Les Parisiens sortaient en campagne ornés do plumes et de rubans ; leurs évolutions étaient le sujet des plaisanteries des gens du métier. Ils fuyaient dès qu'ils rencontraient deux cents hommes de l'armée royale. Tout se tournait en raillerie. Le régiment de Corinthe ayant été battu par un petit parti, on appela cet échec la premier • aux Corinthiens. Les vingt conseillers qui avaient fourni chacun 15,000 livres, n'eurent d'autre honneur que d'être appelés les quinze-vingts.
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Les troupes parisiennes qui sortaient de Paris, et revenaient toujours battues, étaient reçues avec des huées et des éclats de rire. On ne réparait tous ces petits échecs qu'avec des couplets et des épigrammes. Les cabarets et les autres maisons de débauche étaient les tentes où l'on tenait les conseils de guerre, au milieu des plaisanteries, des chansons et de la gaité la plus dissolue... Enfin, on vit le coadjuteur, archevêque de Paris, venir prendre séance au pariement avec un poignard dans la poche, dont on apercevait la poignée, et on criait : Voilà le bréviaire de notre archevêque!
Il vint un héraut d'armes à la porte Saint-Antoine, accompagné d'un gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, pour signifier des propositions : le pariement ne voulut point le recevoir , mais il admit dans la grand' chambre un envoyé de l'archiduc Léopold, qui faisait alors la guerre àla France. Au milieu de ces troubles, la noblesse s'assembla en corps aux Augustins, nomma des syndics, tint publiquement des séances réglées. On eût cru que c'était pour réprimer la France, et pour assembler les états-généraux ; c'était pour un tabouret que la reine avait accordé à madame de Pons. Peut-être n'y a-t-il jamais eu une preuve plus sensible de la légèreté d'esprit qu'on reprochait aux Français. (Voltaire, Siècle de Louis XIV.)
« Tous les soirs, les personnes les plus considérables du parti venaient conférer ensemble dans les salons de l'Hôlelde-ville,et la frivolité n'avait pas, dans ces assemblées, une moindre part que la politique. On s'y occupait de plaisirs et d'affaires ; on entendait les trompettes sur la place, les violons dans les salles. Les manières dégagées des jeunes seigneurs et le maintien sévère des magistrats, objet, pour les uns et les autres, de ridicule ou de scandale ; les cuirasses et les écharpes militaires, les robes longues des conseillers, les frocs des religieux, les manteaux noirs des bons
bourgeois, formaient un étrange contraste, et représentaient fidèlement la confusion qui régnait alors dans les conseils de la France. » (Saint-AulaireO
Cependant au milieu de cette foule ridiculement affairée, il y avait des gens de guerre qui savaient leur métier, et force fut à Condé de déployer une activité extraordinaire pour maintenir le blocus avec sa poignée d'hommes, fl était jour et nuit à cheval, courant de poste en poste, ce qui n'empêcha pas des convois considérables de passer sur plusieurs points, pendant qu'on amusait ailleurs les soldats du roi avec quelques charrettes et quelques troupeaux. Il y eut plusieurs escarmouches sous les murs de la ville ; mais une seule est restée célèbre, celle de Charenton. Les Parisiens y avaient mis une forte garnison, sous les ordres du marquis de Chanleu. Le matin, 8 février, les royalistes se présentèrent devant la place, ayant à leur tète le duc de Châtiilon. Ils allèrent droit à l'assaut, qui fut soutenu avec la plus grande intrépidité. Condé, placé sur les hauteurs de Saint-Mandé, couvrait les assaillants contre la diversion qu'il craignait du côté de Paris. En effet, toute la nuit le tambour se fit entendre dans la ville, et au point du jour il se trouva trente mille hommes sous les armes. L'avantgarde de cette armée s'avança jusqu'à Vincennes, pendant que l'arrière-garde était encore dans la Place-Royale. Les généraux sortirent de la ville en publiant qu'ils allaient livrer bataille. Le coadjuteur, monté sur un grand cheval, avec des pistolets à l'arcon de la selle, opinait pour le combat. On tint conseil à Picpus. Ces guerriers entendaient de là le bruit du canon et des mousquetades de Charenton. Pendant qu'ils délibéraient, les royalistes forcèrent les barricades. Chanleu s'ensevelit sous la dernière, sans vouloir recevoir quartier, ce qu'on lui offrait; et le silence qui succéda avertit l'armée parisienne que Charenton était pris.
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Les généraux délibérèrent si Ton ne retournerait pas à l'attaque de la place ; mais on jugea plus prudent de n'en rien faire, et de ménager les bons bourgeois de Paris « de crainte, dit le lendemain Conti aux chambres assemblées, s'il arrivait perte de quelques-uns d'entre eux, ce qui aurait été inévitable, de faire crier leurs femmes et leurs enfants. »
Cet excès de prudence indique assez que l'on était peu sûr du peuple. Aussi n'oubliait-on rien pour lui enfler le courage. A en croire les meneurs du parti, la France entière s'était levée et combattait contre le Mazarin. C'est sous ce point de vue qu'il faut considérer ce qui se publiait du duc de Longueville. Il était sorti de Paris en se vantant qu'il allait faire soulever son gouvernement de Normandie ; et quelques jours après il écrivit qu'il amenait au secoui^ de la capitale mille gentilshommes et trois mille soldats».
* Nous empruntons à la Revue des Deux-Mondes quelques pages sur un pamphlet curieux, composé à propos de celle échauffourée, par le fameux Sainl-Evremond, qui élail cadet d'une maison de' Normandie :
« Nul ne semblait devoir faire un meilleur frondeur que ce caustique genlilhomme doni la raillerie indépendanle venait de narguer^ jusqu'au pied de sa lenle, le vainqueur de Rocroy, de Fribourg et de Lens : les meneurs du parii songèrent donc à le gagner dés l'abord. Mais Sainl-Èvremond n'élail pas seulement un homme d'esprit: ce qui dominait surtout dans cette nature fine et mordante, c'était un admirable bon sens que rien n'influençail, ni l'opinion, ni l'entourage, et qui allait vite au fond des choses. Aussi ne pril-il pas un momenl au sérieux celle grande mystiQcalion de la Fronde, qui avait peut-être un sens dans les rues de Paris, où la foule, un peu à l'aventure, il est vrai, avait accepté pour drapeau le rochel brodé dun Brutus petit-maîire et tonsuré, mais non dans les rangs de celle noblesse, étourdie, jouant à la révolte, en Normandie, à la suite du duc de Longueville. Celte soi-disant émancipation de la noblesse, celle dernière convulsion de la féodalité ex-
Ce nombre hii-môme était entlé , et on l'exagéra encore dans des écrits qu'on répandit, qui portaient que le duc de Longueville venait, à la tète de dix mille hommes, au secours delà capitale; qu'en passant à Saint-Germain il tenterait d'enlever la cour, si elle ne se faisait garder par les troupes qui investissaient Paris, et qu'ainsi le blocus allait être lové. Le vrai de ce récit, c'est que le parlement de Rouen avait répondu favorablement à la lettre du parle-
piranle, comme nous disons nous autres, n'inspira au cadet de saint Denys qu'un fou rire qu'il satisfit tout à l'aise en écrivant sa satire intitulée : Retraite du duc de Longueville en Normandie.
L'arme nationale du ridicule a rarement été maniée aver autanl d adresse et de bonheur que dans ce petit pamphlet de seize pages, à la hauteur, pour le fonds comme pour la forme, de la satire Ménippée. Le duc de Longueville se décide à venir haranguer les conseillers du parlement de Rouen , après avoir fait toutefois observer par précaution, du haut d'une tour, la contenance du peuple. Tout va bien; le parlement entraîné lui promet autant d'arrêts qu'il voudra, sans rien examiner, sous la condition qu'on supprimera le semestre, et le duc, en attendant l'armée qu'il aura, ne songe plus qu'à en distribuer les charges. Ici se déroule une suite de malins croquis, dessinés tous de main de matlre. Varicarville, l'esprit fort, se refuse d'abord à tout emploi, « ayant appris de son rabbi que, pour bien entendre le vieux Testament, il y faut une application entière, et même se réduire à ne manger que des herbes, pour se dégager de toute vapeur grossière. » Il accepte pourtant le soin de la police : « Mais, comme il arrive toujours cent malheurs, il avait oublié à Paris un manuscrit du comte Maurice, dont il eût tiré de grandes lumières pour l'artillerie et pour les vivres , ce qui fut cause vraisemblablement qu'il n'y eut ni munitions, ni pain dans cette armée-là. Saint- Ibal ne demandait que l'honneur de faire entrer les ennemis en France, on lui répond que messieurs les généraux de Paris se le réservaient. Pour le comte de Fiesque, il obtient « une commission particulière pour les enlèvements de quartier, et autres exploits brusques et soudains dont la résolution se peut prendre en chantant un air de La Barre, et dansant un pas
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ment de Paris, écrite tant à lui qu'aux autres parlements du royaume , pour les engager à se joindre à celui de la capitale ; qu'en conséquence le duc de Longueville pouvait être censé puissant dans Rouen, que cependant il n'y était pas le maître, qu'il ne s'y soutenait que par adresse, et que personne ne remuait dans le reste de la Normandie. Il en était de même en Provence : le parlement d'Aix s'était uni à celui de Paris, en haine de Louis d'An-
de ballet.» Franquetot Barberousse, qui jouait le personnage neutre, ht les mémoires de César afin de fortifier son esprit. Arrivé aa passage du Rubicon, il s'arrête tout court, et, «après avoir un peu rêvé, .) il s'écrie : - le Rubicon est passé ; à tout prendre il n'y a qu'un coup périlleux. - « Il sort là-dessus, avec une émotion extrême, sans regarder Bon-Cœur (sa femme), sans regarder le petit Henri, sachant bien que la vue de femmes et des enfants peut amollir les plus fiers courages.» Franquetot vient se donner cnftèrement au duc de Longueville, et déclare, en finissant, qu'une malheureuse rétention d'urine l'empêche de monter à chenal, et qu'il se réserve le soin de publier les relations de ses exploits. Il y a là aussi un marquis d'IIeclol, qui se fait donner le commandement de la cavalerie « parce qu'il était mieux monlé que les autres, quMI était environ de l'âge de M. de Nemours, lorsqu'il la commandait en 1- landre, et qu'il avait une casaque en broderie, toute pareille À la sienne. Sur la même ligne se placent Hanerie et Caumenil qui réclament la charge de maréchaux-de-camp: « Hanerie, fondé sur ce qu 11 avait pensé êire enseigne des gendarmes du roi; Caumenil sur ce qu'il s'en était peu fallu qu'il n'eût été mestre-de-camp dil régiment de Monsieur. » Camplon demande seulement d'être maréchal de bataille, « pour apprendre le métier, avouant ingénument qu 11 ne le savai t pas. » Boucaule de même. « Il ne pouvait jDas dire qu'il eût jamais vu d'armée ; mais il alléguait qu'il avait été chasseur toute sa vie, et que la chasse étant une image de la guerre «elon Machiavel, quarante ans de chasse valaient pour le moins vingt campagnes. Il voulut être maréchal-de-camp et il le fut. »
(J. Macé, extrait de la Revue des Deux Mondes, du 15 janvier 1842.)
HISTOIRE DE t'Rk^CE,
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goulême , comte d'Alais , commandant de la province , et fils du comte d'Auvergne. La populace voulant le chasser de la ville, ainsi qu'Armand Jean Vignerod, duc de Richelieu, petil-neveu du cardinal, qui était venu à son secours, leur fit courir à tous les deux risque de la vie : mais la bourgeoisie les sauva des mains de ces furieux. Pareille chose arriva à Reims, où le marquis de la Vieuville, lieutenant pour le roi , courut le plus grand danger de la part du peuple, et fut de même garanti par les principaux habitants. Il y eut aussi des émeutes à Caen , à Rennes, à Bordeaux, et des courses dans le plat pays , sous les ordres des gentilshommes amis ou alliés des généraux de Paris. Les relations de ces différents exploits, qu'on répandait dans Paris, étaient tellement circonstanciées et amplifiées, qu'elles faisaient croire aux Parisiens que la Normandie, la Champagne, la Provence, la Guyenne, en un mot les trois quarts du royaume, combattaient pour eux. Enfin ceux qui étaient capables de secret, on les flatta de l'espérance que le vicomte de Turenne, frère du duc de Bouillon, qui commandait une armée contre les Espagnols, allait l'amener au secours de Paris : agréable illusion qui ne se réalisa pas.
A la fin, les hommes sages du Parlement, Mole, de Mesme, l 'avocat-général Talon, parvinrent à entamer une négociation suivie avec la cour. Il est difliciie d'imaginer tout ce qu'il leur fallut déployer de fermeté et de sang-froid. On avait ameuté la populace contre le Parlement, et les députés ne revenaient jamais de Ruel, où avaient lieu les conférences, sans être assaillis par une troupe de furieux, hurlant devant eux : « Point de paix! point de Mazarinl » D'un autre côté, ceux de la cour se montraient inflexibles, Condé surtout, qui voulait tout emporter d'assaut. Il fut un jour si roide et si violent, que la morgue hautaine des gens de robe revint à la surface. Ils rompirent brusque-
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ment la conférence, et déjà ils s'étaient remis en route pour Paris, quand Gaston, qui avait les instincts moins héroïques, parvint à faire entendre raison au prince. « Mon cousin, « lui dit-il, si ces gens-ci gagnent le printemps, ils se « joindront à l'archiduc, ils feront un parti si dangereux « à l'État que ce sera à notre tour à nous humilier. Pré- « sentement que nous les tenons, profitons de l'occasion, « faisons la paix, c'est ce que les gens de bien doivent « souhaiter. » On rappela les députés qui reprirent volontiers la négociation. Elle arrivait à terme lorsque les généraux, dont le nom n'avait pas encore été prononcé, prirent l'alarme. Ce n'était pas leur compte que tout ce tumulte s'apaisât, sans qu'ils y eussent rien gagné. A force d'enrôlements, ils étaient parvenus à se faire une armée d'environ dix mille hommes, tous vrais soldats. Ils la tirèrent de Paris et la placèrent sur la pointe que forme le confluent de Seine et Marne, dans un camp que Condé lui-même jugea inexpugnable. Une fois retranchés là, ils mirent leur cause en dehors de celle du parlement, et publièrent qu'ils allaient y attendre les secours de l'archiduc et l'armée de Turenne.
Cette complication inattendue précipita la décision des députés du parlement qui, ne se sentant plus appuyés devinrent moins exigeants. Ils conclurent à Ruel, le 11 mars, un accommodement en vingt-quatre articles, par lesquels on accordait amnistie pleine et entière à tous ceux qui avaient porté les armes contre le roi , avec promesse de la régente, de ramener bientôt le roi à Paris, sous la condition que le parlement s'engagerait à venir à Saint-Germain, où le roi tiendrait son lit de justice, et à ne point faire d'assemblée des chambres pendant toute l'année 1649. Ajoutez à cela quelques promesses vagues de réformer les finances, et de diminuer les tailles : voilà à quoi aboutit tout ce grand mouvement qui s'était annoncé avec de telles
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prétentions de réforme. On reconnaissait même jusqu'au Mazarin, qui signa le traité avec les autres ministres. Les frondeurs furent outrés. Ceux d'entre eux qui étaient de bonne foi furent fâchés, parce qu'ils croyaient qu'on avait abandonné les intérêts du peuple ; les autres, et surtout les chefs, parce qu'ils se voyaient déchus des espérances qui leur avaient mis les armes à la main. Quand le premier président et ses collègues vinrent, le 13, rendre compte de leurs opérations, il s'éleva un grand murmure dans l'assemblée des chambres. La séance fut très-tumultueuse, elle se passa en plaintes et en justifications. Celles qui suivirent cette première ne furent pas plus tranquilles. Aux reproches piquants des conseillers frondeurs se joignirent les fureurs du peuple. Répandu en foule dans les salles, il demandait à grands cris qu'on lui abandonnât la signature de Mazarin pour la brûler, et qu'on lui livrât les traîtres qui avaient Aiit cet infâme traité. Mole soutint cet assaut avec son intrépidité ordinaire; il brava également et le ressentiment de ses confrères, et l'emportement brutal de la populace. Les chefs des lactieux euxmêmes, qui, le haïssant, ne pouvaient s'empêcher de l'estimer, craignirent pour sa vie lorsqu'il sortirait de l'assemblée, et voulurent le faire sauver par des détours. Il répondit gravement: « La cour ne se cache jamais. Si j'étais « assuré de périr, je ne commettrais pas cette lâcheté, qui, « de plus, ne servirait qu'à donner de la hardiesse aux « séditieux ; ils me trouveraient bien dans ma maison, s'ils « croyaient que je les eusse appréhendés ici. » Au milieu des factieux déchaînés , sous le poignard , pour ainsi dire des mutins, il raillait le coadjuteur, qu'il croyait auteur de la révolte, et qui paraissait se donner beaucoup de mouvement pour se mettre en sûreté. « Eh ! mon bon seigneur, « lui disait-il ironiquement, dites le bon mot. » Un forcené lui appuya le pistolet sur le visage. Sans pencher la
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tête, Mole se contenta de lui dire : « Quand vous m'aurez « tué, il ne me faudra que six pieds de terre : » et il n'en alla pas un pas plus vite.
Restait encore l'armée qui tenait bon derrière ses retranchements. Les chefs entendaient bien dicter d'autres conditions. Le duc de la Trémouille, pour son compte, remontait aux temps de Louis XI , et redemandait les vingt-cinq places du comté de Rouillon, en outre du comté de Guines, de la baronnie de l'île de Rourchard, et des seigneuries d'Amboise, Montrichard et Rléri. La retraite de l'archiduc qui s'était déjà avancé jusqu'à Reims, et la mésaventure de Turenne, abandonné de ses troupes, au moment où il voulait les conduire sur Paris les forcèrent bientôt à rabattre de leurs prétentions. Mazarin les mena si bien qu'ils finirent par se contenter d'une simple lettre de cachet adressée au parlement, lettre qui pouvait passer plutôt pour une ironie continuelle que pour un acte' sérieux.
A la vérité elle commençait par une amnistie très-ample et c'est tout ce qu'il y avait d'important. Le roi reprenait ensuite les demandes de chacun des prétendants, et y répondait en termes très-obligeants. Pour le duc de Reaufort : « Sa majesté ayant toujours affectionné la maison de « Vendôme, désire la favoriser en toutes les occasions qui « se présenteront, et emploiera son autorité pour faire que « les états de Rretagne exécutent ce qui a été promis pour « le dédommager de la démolition de ses châteaux.... Sa « majesté trouve très-juste la prière que fait le duc d'El- « beuf, qu'on lui paie la somme due à sa femme, et elle « y fera voir son contentement... Sa majesté fera, en face veur des comtes d'Harcourt, de Rieux et de Lillebonne, « tout ce qui sera possible, et leur donnera les emplois « que méritent leurs services. Le comte de Rieux surtout « sera payé aussitôt que les affaires de sa majesté pour- « rontle permettre... On fera au duc de Rouillon un con-
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« trdl de la valeur de la principauté de Sedan , qu'il cède « au roi. Quand sa majesté mettra quelque armée en cam- « pagne, elle considérera le sieur maréchal de Turenne, « et le gratifiera, dans les occasions qui se trouveront, de « ce qui lui conviendra selon sa qualité... Le maréchal de « la Mothe-Houdancourt continuant à rendre ses services « à sa majesté , elle y fera toute la considération qui se « doit, tant pour le passé que pour l'avenir, et lui répar- « tira toutes les grâces qu'il pourra mériter... »
Ainsi est conçue cette lettre pleine d'équivoques, dans laquelle tout est obscur, sujet à interprétations et à restrictions. Elle fut apportée le i" avril aux chambres assemblées ; on en fit lecture devant elles, et voilà toute l'authenticité qu'on donna à cette pièce singulière. La régente y joignit une déclaration contenant les mêmes clauses et conditions que celle du 11 mars, excepté qu'on n'y pariait plus de tenir un lit de justice à Saint-Germain, ni d'empêcher les chambres de s'assembler pendant l'année 1649: mais le premier président et les autres députés s'étaient engagés verbalement à ne le pas souffrir. Le Pariement ajouta à son enregistrement « que le roi et la reine régente « seraient suppliés d'honorer Paris de leur présence. » Et comme les frondeurs marquèrent leur mécontentement de ce que les députés du parlement avaient obtenu pour eux si peu de chose , la compagnie, afin de leur donner quelque consolation, arrêta « qu'il serait fait instance pour « les intérêts particuliers de tous les généraux , et qu'au « surplus il serait donné ordre au licenciement des « troupes. » Le ministre acheva avec la même monnaie, c'est-à-dire par des promesses, la soumission de ceux qui avaient pris les armes dans les provinces. Enfin on donna des déclarations satisfaisantes aux parlements de Normandie et de Provence, qui avaient porté leurs prétentions à la conférence de Saint-Germain ; et ainsi finit la guerre.
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Tant de haines déchaînées tout à l'heure conlre Mazarin ne l'empêchèrent pas de rentrer à Paris dans le carrosse du roi et de la reine-mère ; un TeDeum fut chanté à Notre- Dame, et la révolte fut apaisée ; maii^ le mal vint d'autre part. Coudé, qui croyait avoir sauvé la royauté, s'en était vanté partout avec suffisance ; il était l'homme du jour, l'idole des salons, et traitait cavalièrement les dames de la cour. A son exemple, une foule de jeunes élégants faisait partout l'étalage de sa fatuité auprès du beau sexe, et à cette époque, comme plus tard la jeunesse dorée avec les Montagnards , les petits-maitres et les Frondeurs renouvelaient des guerres sanglantes. La duchesse de Longueville tourna le prince de Condé conlre le cardinal; mais la médiation imprévue de Gaston d'Orléans rétablit la bonne intelligence, et dès lors la querelle resta toujoui-s entre la cour et la Fronde.
Mazarin se montra le plus habile de tous ; le prince de Condé le gênait , il lui persuada que les Frondeurs voulaient l'assassiner ; le coup de théâtre avait été préparé par le coadjuteur, qui avait mis en avant le conseiller Joly, dont les rentes sur l'Hùtel-de-ville n'avaient pas été payées. Le parlement n'ayant pas, selon les rentiers , rendu pleine justice à leur requête, Joly se fit tirer un coup de pistolet; et, dès le lendemain, tout Paris sut que le coup avait été dirigé soi-disant contre le duc de Beaufort par le cardinal, qui, de son côté, jurait à Condé que la Fronde avait attenté à ses jours; le prince s'y laissa prendre, et quand il fut bien isolé, bien seul, avant qu'il n'eût eu le temps d'organiser ses gentilshommes, un ordre royal survint, avec l'aide des Frondeurs, qui l'envoyait ainsi que le duc de Longueville et le prince de Conti à la prison de Vincennes.
Ce dénouement , auquel on ne s'attendait pas, ne surprit nullement ; le peuple battit des mains ; les partisans de Condé se dispersèrent dans les provinces, le duc de
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Bouillon en Limousin, Turertie à Stenay, le duc de La Rochefoucauld , amant de la duchesse de Longuevilie qui s'était retirée en Normandie, dans le Poitou ; l'épouse du pnnce de Condé, née Richelieu, se refugiaà Bordeaux avec quelques troupes que la populace introduisit dans la ville, pendant que Turenne, de rebelle devenu traître, livrait Stenay aux Espagnols, et se faisait battre à Rethel par Duplessis-Praslin. Bordeaux ne tint pas devant l'armée royale, et la princesse de Condé revint à la cour ; mais Mazarin n'avait pas encore vaincu ; la haine était profonde contre le ministère italien; le fils de Condé, le jeune duc d'Enghien, âgé de dix ans, avait repoussé ses caresses, et sa mère ne l'avait pas même honoré d'un regard. La défaite de Rethel hâta l'alliance des Frondeurs avec le parti des princes. Ce fut en vain qu'en présence du parlement, la reine accusa le coadjuteur d'être l'auteur de tous les troubles; le prélat comme le duc d'Orléans, comme le parlement, demanda la liberté des princes, et le renvoi de Mazarin. Le peuple en dehors demandait aussi à grands cris l'élargissement de ceux à l'emprisonnement desquels il avait applaudi quelques mois auparavant. Mazarin se résigna, prit la route du Havre, et, après avoir ouvert les portes de la prison des princes, fit sa retraite vers l'électorat de Cologne, pendant que ses ennemis entraient triomphants dans Paris. Une fois la victoire gagnée, la mésintelligence se mit entre les deux partis alliés ; Mathieu xMolé, toujours ami de la reine, proposa en plein parlement d'exclure les cardinaux du ministère, à raison du serment qu'ils prêtaient au souverain pontife; le clergé protesta en masse contre cette motion, et le prince de Condé, qui l'avait appuyée, se brouilla avec l'ambitieux coadjuteur, qui visait tout à la fois au chapeau et au portefeuille.
La déclaration du premier président passa au parlement (1 9 avril 1 651 ) et à la cour, et Condé se vit encore une fois
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le maître. Son règne ne fut pas long; ses airs d'autorité déplurent à la reine, qui se rapprocha de Gondi, auquel elle promit le chapeau de cardinal, d'après les conseils de la princesse Palatine, qui haïssait Condé. Le prince, averti de quelques menées secrètes contre sa liberté, sortit précipitamment de Paris, et n'y rentra que par l'intervention de Gaston, toujours médiateur : les conditions de sa rentrée furent encore en sa faveur; il obtint le renvoi de trois créatures de Mazarin, les confidents de la reine. Condé revint à Paris, comme après une partie de plaisir, sans empressement pour voir le prince et Anne d'Autriche, que son ton d'importance lassa bientôt encore. La reine , offensée, formula ses plaintes en une accusation contre Condé, dé^ clarant en plein parlement qu'il s'était allié aux Espagnols, et citant en preuve la garnison que ceux-ci tenaient à Stenay. Les frondeurs vinrent à son secours; il veut des scènes violentes dans la salle des assemblées.
Condé et Gondi s'y rendaient chacun de leur côté à la tête d'une bande armée. Ils se rencontrèrent un jour face à face, et Condé ayant tiré son épée, toute la foule des gentilshommes, qui remplissait la salle et les galeries du palais, mit à la fois flamberge au vent. Un massacre affreux allait s'élever, quand le prince eut le bon esprit de battre en retraite. Le lendemain, ce fut le tour du coadjuteur. Il allait et venait dans le palais, gourmandant les siens et distribuant des ordres, lorsqu'il fut rencontré par La Rochefoucauld, passant au moment où il entrait dans le parquet des huissiers. « Le duc prit son temps, poussa la porte, et abattit la barre de fer si à propos, que Gondi, serré entre les deux battants, avait la tête dans le parquet, le corps dans la grande salle, et suffoquait de douleur et décolère. Le duc occupé à maintenir la barre de fer, criait à Chava^ gnac de poignarder le coadjuteur. Chavagnac s'en excusa froidement sur ce qu'il n'avait pas d'ordres de M. le prince
et il restait tranquille spectateur de l'agonie du prélat. Le tumulte ayant été enfin entendu dans la grand'chambre, le premier président envoya au secours M. de Champlàtreux son lils, qui obligea le duc de La Rochefoucauld à lâcher prise, et sauva la vie au coadjuteur. En sortant du parlement, M. le prince rencontra la procession , à la tête de laquelle marchait le coadjuteur, en rochet et en camail, au milieu de son clergé ; il fit arrêter son carrosse, et se mit dévotement à genoux pour recevoir la bénédiction du prélat, qui, ôtant ensuite son bonnet, lui fit une profonde révérence. Rentré à Thôtel de Condé, M. le prince se disposa immédiatement à quitter Paris, et, peu de jours après, il partit pour Chantilly, d'où il comptait se rendre en Guienne, et commencer la guerre civile, f Saint- Aulaire.J
Elle éclata bientôt. Le prince fit soulever la Guienne, son gouvernement , l'Anjou , le Poitou ; une partie de la noblesse se joignit à lui, et se mit à traiter avec l'Espagne. Turenne et le duc de Bouillon étaient revenus au parti de la cour. L'armée royale se mit en campagne avec le jeune roi, prit Bourges et La Rochelle, et força Condé à lever le siège de Cognac , pendant que Mazarin rentrait en France avec sept ou huit mille hommes, dont il donna le commandement au maréchal d'HocquincourI, et s'en allait rejoindre la cour à Poitiers, puis à Tours. Son retour fit perdre Paris au parti royal ; le parlement furieux mit sa lôter à prix (r)0,000 écus\ et le poignard de Gondi reparut dans les séances de celte compagnie.
Condé n'était pas à l'aise , son parti languissait en Guienne ; bientôt on apprit que la fille du duc d'Orléans, Mademoiselle de Montpensier, avait réuni sous ses ordres les troupes espagnoles du duc de Nemours, et les soldats de Beau fort, avec ses marechales-de-camp, les comtesses de Fiesqueetde Fontenay : appelé par ses amis, le prince vint prendre le commandement de cette armée, et battit d'Hoc-
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quincourt par surprise, près de Blenau. Heureusement pour la cour, Turenne apprit le danger qu'elle courait àGien, et la sauva par une marche savante.
L'arrivée du duc de Lorraine vint faire diversion aux mesquineries de cette guerre. Condé était retourné à Paris, où l'attendaient les intrigues du cardinal de Retz et les remontrances du parlement : son lieutenant Tavannes s'empara d'Étampes, où il se fit battre par Turenne, qui, lors de la survenue du duc de Lorraine, était sur le point de l'y forcer. L'adresse de Mazarin, et quelques succès de Tu renne, délivrèrent la France des dix mille brigands du prince lorrain ; il ne restait plus à l'armée royale qu'à vider sa querelle avec les troupes de Condé, qui s'étaient approchées de Paris : un renfort, que le maréchal de la Ferté amena à Turenne, mit ce dernier à même de repousser son ennemi dans le faubourg Saint-Antoine, où, le 2 juillet, s'engagea un combat terrible. « Dès le commencement de l'action, le duc d'Orléans, après avoir vu la disposition des deux armées, s'était retiré dans son palais du Luxembourg. Les bourgeois de Paris, accourus sur leurs remparts, regardaient ce qui se passait, sans paraître y prendre aucun intérêt. Le prince obtint avec peine qu'on recevrait ses blessés. La vue de tant de malheureux rapportés entre les mains de leurs domestiques, mutilés, expirants, tout sanglants et défigurés, excita dans le peuple un commencement de compassion. En passant par les rues, ces blessés remerciaient les bourgeois attendris ; et, comme insensibles à leur propre sort, ils ne montraient que le regret de ne pouvoir plus aider le héros qui périssait à leurs portes. Ce spectacle fit plus que les exhortations de Beaufort, l'ancienne idole de la populace. Dès le matin, Condé l'avait envoyé haranguer le peuple dans les carrefours et dans les places publiques. Il cria longtemps en vain ; mais enfin, sur le midi, on conmieuça à s'attrouper. Quelques pelo-