ADMINISTRATION DE LOUIS XIV
Le règne de Louis XÏV fut la continuation de celui de Richelieu, car Richelieu fut roi plutôt que ministre. Le plan était tout tracé : concentration de tous les pouvoirs de l'État dans l'autorité royale, abaissement de la maison d'Autriche.
Déjà même une partie de ce plan était presque entièrement accomplie ; le parlement était soumis, et l'aristocratie, frappée à mort par le supplice de Montmorenci, n'avait plus que des privilèges, c'est-à-dire assez pour l'intéresser à la défense du trône, pas assez pour la mettre en état de balancer son pouvoir.
La prise de La Rochelle détruisit cette république protestante qui menaçait de se constituer en France comme les Provinces-Unies dans les Pays-Bas, et qui déjà même avait presque son stathouder dans le duc de Rohan. Les protestants n'étaient plus qu'une secte religieuse. Richelieu semblait avoir laissé à son successeur la monarchie
Loms XIV.
absolue pour héritage, afin de l'aider à accomplir le reste de son projet. Mais, pour cela, il fallait s'attendre à des guerres européennes, et le cardinal n'avait pas épargné le trésor de l'Eut comme Henri IV. Loin de là, il laissait les finances dans un état déplorable ; occupé qu'il fut toujours de ses immenses projets, l'administration n'avait été pour lui qu'un objet secondaire ; quand il avait besoin d'argent, tout moyen lui était bon, il augmentait les taxes, aliénait les domaines, diminuait les honoraires des places : il ne reculait pas devant l'oppression. En adoptant contre les grands le système de Louis XI, il en avait accepté toute la
responsabilité.
Mazarin et Fouquet, loin de remédier au mal, Tavaient augmenté, et il fallait avant tout faire cesser le désordre et rétablir les finances. Louis XIV trouva l'homme qu'il lui fallait. Mazarin, en lui présentant Colbert, lui avait dit : Sire, voici qui m'acquittera de tout ce que je vous dois.
Louis XIV le crut, et nomma son protégé contrôleur-général des finances, après avoir ôté cette charge à Fouquet. Colbert était originaire de Reims, petit-fils d'un marchand de draps de cette ville. Il eut la faiblesse de rougir de cette obscurité ; il voulut même la cacher et se créer une généalogie. Il fit enlever la pierre sépulcrale qui couvrait le tombeau de son grand-père, et la fit remplacer par une autre, où étaient gravés les exploits du chevalier écossais Colbert.
Si l'on jette un coup d'œil sur l'état des finances avant Colbert, on aura une idée de son œuvre et du service qu'il rendit à Louis XIV.
En 1660, l'impôt montait à 90 millions, dont le roi touchait à peine 36.
Depuis 1621, l'État servait 25,532,122 liv. de rentes au denier 18; il restait d'anciennes dettes, en 1610, 2,038,955 au même denier, total 27,571 ,077 liv. de rentes représentant un capital de 496,273,586 livres.
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HISTOIUE DE FRANCE.
Presque toutes les branches du revenu, celles du domaine en particulier, étaient aliénées à perpétuité.
Les tailles étaient de 57,400,000 livres, et rapportaient moins qu'en 1620, où elles ne s'élevaient pas à plus de 18 ou 20 millions.
Le personnel de l'administration n'était pas dans un état moins déplorable, et cette désorganisation était en grande partie cause du désordre des finances. Chaque partie était confiée à des titulaires qui voulaient être tous indépendants, de sorte que l'administration, dirigée d'après autant de vues et de principes qu'il y avait de chefs, semblait marcher au hasard ; un nombre immense de commis et d'employés de toute espèce vivaient, eux et leur famille, aux dépens de l'État, dont ils absorbaient les revenus avant qu'ils pussent arriver au trésor, et ne servaient qu'à multiplier les fraudes et les malversations.
L'agriculture et le commerce étaient presque totalement abandonnés ; le doublement des droits de péage, des contributions personnelles avait anéanti toute industrie. En 1654, le marc d'or payait les onze quarantièmes de sa valeur ; le marc d'argent payait un peu moins d'un sixième ; les soies du Levant, qui, avant 1620, payaient 16 liv. par balle, en payaient, en 1659,112. Les droits d'entrée de celles d'Italie avaient augmenté, dans le même espace de temps, de 1 8 à 1 1 8 livres : aussi de 20,000 balles de soie qui venaient à Lyon en 1620, il n'en venait plus, en 1639, que 3,000. Les droits sur les drogueries et épiceries s'étaient élevés dans la même proportion, et le résultat avait été le même, c'est-à-dire une grande diminution dans les importations.
On avait sacrifié l'agriculture et le commerce aux besoins d'une multitude immense d'officiers civils et militaires, inutiles à l'État et qui vivaient à ses dépens. En 1664, malgré les résenes de Colbert, il y avait encore 44,780 officiers de justice et de finance employés à un tra-
LOL'IS XIV.
vail auquel 6,000 eussent suffi . leurs gages montaient annuellement à 6,544,400 livres, c'est-à-dire au douzième à peu près de la valeur des impôts. Les charges de ces officiers coûtaient 419,680, 842 livres, environ les deux tiers de la masse d'argent qui existait dansl'État. Si, aux charges des officiers de finance et de justice, on ajoute celles des maisons royales et les emplois militaires, on verra quel capital énorme était détourné de l'agriculture et du commerce.
Il fallait tout créer, tout réformer : Colbert osa entreprendre cette tache laborieuse. 11 se crut destiné à préparer le grand siècle. 11 ne se trompa point, et c'est pour cela que son nom marche de pair avec ceux des plus grands hommes que Louis XIV, par un rare bonheur, vit surgir sous son
règne.
Colbert commença par attaquer le mal dans sa source, en réduisant cette multitude de charges qui grevaient l'État, dont elles entravaient la marche au lieu de l'aider. Si les nécessités de la guerre le forcèrent quelquefois à sortir de ce système, il y revint toujours dès que la paix eut arrêté les dépenses extraordinaires.
Une difficulté se présenta : les charges avaient été déclarées héréditaires sous Sully, moyennant une redevance annuelle, et tous les officiers de finance, ceux qu'il importait le plus de réduire, étaient en charge. Colbert trancha cette difficulté en faisant déclarer ces charges casuelles pour les éteindre peu à peu. Par cette première opération, les dépenses se trouvaient déjà diminuées.
Son amour pour l'ordre et l'économie l'engagea à porter aussi la réforme dans la perception des droits de péage. Diminuer le nombre des receveurs, c'était diminuer les frais de perception, et par conséquent augmenter les recettes. Il s'appliqua donc à licencier autant que possible cette armée d'employés, et à remplacer ces péages gênants pour
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le commerce par un système bien ordonné de douanes. Toutefois, il semble que son dessein n'ait pas reçu une exécution complète, car, au milieu du dix-huitième siècle, il y avait encore sur la Loire vingt-huit péages, de Saint-Lambert en Forez jusqu'à Nantes. Mais s'il ne supprima pas tous les receveurs inutiles, il chercha du moins à s'assurer de leur fidélité, et remit en vigueur les ordonnances de Sully qui les empêchaient de garder longtemps les recettes et de les détourner.
Ennemi des dilapidations de tout genre, il les poursuivit jusque dans les tribunaux et l'administration des communautés. 11 assura le versement des amendes, et mit si bon ordre dans l'administration des octrois, que les communautés avaient obtenu la permission d'établir pour payer leurs dépenses, que bientôt il put liquider leurs dettes et faire porter au trésor la moitié du produit de ces octrois.
Telles furent les principales mesures prises par Colbert pour augmenter les revenus du roi, sans imposer au peuple aucune charge nouvelle : loin de là, chaque année voyait diminuer les tailles. Avant lui, elles s'élevaient à 53 millions ; à sa mort, elles se trouvaient réduites à 33 millions, et il voulait qu'elles ne dépassassent pas 25 millions.
Les autres impôts, surtout ceux qui étaient lourds pour le peuple, furent diminués successivement. Ainsi, dès l'année 1668, Colbert fit une remise d'un écu sur chaque minol de sel. En 1668, le prix de cette denrée fut encore diminué et fixé pour tous les greniers. Si la guerre de Hollande le força de revenir sur ces diminutions et d'augmenter de 30 sous la taxe sur le sel (de 1674 à 1678), il ôta cette surtaxe à la paix, et promit de diminuer encore d'un écu le pnx de chaque minot. De sages ordonnances, qui réglaient la perception de cet impôt, et ôtaient en grande partie toute occasion de procès entre le peuple et les officiers des gabelles, lui permettaient de faire, presque sans
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pelle pour le trésor, ces diminutions si utiles au peuple. Nous avons dit que sous son ministère les tailles furent diminuées de 20 millions ; cela seul répondrait au reproche qu'on lui a fait d'avoir négligé l'agriculture. Mais ce ne fut pas là le seul encouragement qu'il lui donna ; beaucoup de règlements furent provoqués par lui pour accroître le bienêtre des campagnes. 11 défendit de saisir pour le non-paiement de la taille, les lits, les habits, le pain, les chevaux, les outils. La saisie, en pareil cas, fut restreinte au cinquième du bétail. A la faveur de cet édit, le bétail se multiplia tellement, que Colbert écrivit en 1669 à son frère, ambassadeur à Londres : « Je dois vous dire que l'état du royaume, et les diligences qui ont été faites de toutes parts pour augmenter les bestiaux, ne me permettent pas d'écouter les offres des négociants anglais. Nous pouvons même leur en vendre, s'ils en souhaitent. » Plus tard, il parvint à en faire une branche du commerce colonial, en donnant une prime de 5 fr. par tonneau de bœuf salé envoyé aux colonies ; il en chassa les Hollandais depuis longtemps en possession de ce commerce. Un autre règlement favorisa encore les progrès de l'agriculture. Les généralités étaient divisées en feux, les feux en belugues ou étincelles, et c'était d'après le nombre des feux que devait se répartir l'impôt entre les communautés. Colbert fit déclarer par le roi que les communautés ne pourraient être surchargées pour l'augmentation des feux, ni déchargées pour leur diminution. Ainsi chacune d'elles était intéressée à augmenter le nombre des feux ; et, pour fournir à ces nouveaux habitants, le roi permit aux communautés de se mettre en possession, après un certain nombre de sommations, des terres abandonnées, sans que le propriétaire y pût rentrer après trois années expirées. Cet édit, comme on le voit, était encore favorable à la population. Un autre, rendu en 1666, y donna des encouragements plus directs. Les taillables ma-
226 HISTOIRE DE FfiA^iCE.
ries furent déclarés exempts d'impôts jusqu'à Tâge de vingtcinq ans. Selon le même édit, les bourgeois non taillables qui auront dix enfants vivants ou décédés au service du roi dans les armées, seront exempts de la garde du guet, et autres charges des villes, et recevront du roi une pension de 500 liv. ; s'ils ont douze enfants, la pension sera de 1,000 livres; les nobles auront pension double.
Un autre édit de la même année défend l'établissement de nouvelles communautés religieuses, et supprime celles qui avaient été établies depuis trente ans sans lettres-patentes. Dès 1661, il avait été défendu aux particuliers de leur léguer à fonds perdus aucuns deniers comptants, héritages ou rentes. Malheureusement on laissa subsister le droit de suite, pendant dix ans, sur les taillables, qui transportaient leur domicile dans une ville franche, où ils étaient encore obligés de payer les entrées, les octrois et autres charges. Un journalier qui ne possédait aucun bienfonds dans une paroisse, ne pouvait aller dans une autre sans payer la taille en deux endroits pendant deux ans, et même pendant trois, s'il sortait de son élection.
Un autre reproche plus important que l'on peut adresser à Colbert, est celui d'avoir gêné le commerce des grains. Un arrêt du parlement (1661) défendit aux marchands de contracter aucune société, et de faire aucun amas de blé. Cet arrêt, qui contribua à la famine de 1662, ne fut levé que rarement durant son ministère.
On n'avait fait jusqu'alors qu'interdire complètement l'importation des grains ou la permettre sans restriction. €olbert ne suivit pas un meilleur système. Il ne sut point donner à ce commerce la liberté limitée qu'il demande. C'est pour cela que son ministère ne fut pas aussi béni du peuple qu'il aurait pu l'être ; on leva moins de tailles ; mais lorsque le blé était réduit à 8 et 10 fr. le setier, 25 millions de tailles étaient presque aussi difficiles à payer que 50,
LOtJIS XIV.
quand les blés se soutenaient à 15 et à 16 fr. le setier. Kn effet, la liberté du commerce fit bientôt baisser les grains ; ce rabais fut même progressif durant son ministère ; en voici le tableau :
De 16i6 à 1655 De 1656 à 1665
de 16 liv. 19 s. 2 d.
de 17 15 1
la famine de 1662 produit cette hausse momentanée :
De 1666 à 1675 de 9 15 4
De 1676 à 1685 de 8 10
seulement il monta, dans les années de famine, à 13 liv. 4 s. 9. d.
Colbert fit pour l'industrie ce qu'il avait fait pour l'agriculture. On trouve là aussi les effets de cet esprit d'ordre et de régularité poussé à l'excès, et, on peut le dire, assez peu éclairé. Il avait vu dans le changement de domicile un désordre, et avait laissé subsister les lois qui le gênaient ; il voulait, pour ainsi dire, parquer dans chaque canton les populations qui s'y trouvaient, et les forcer ainsi à tirer parti de leurs ressources. Dans l'industrie, il ne put souffrir la rivalité ; il la détruisit en forçant les manufacturiers à se réunir en corporations. Ce règlemen* n'était d'ailleurs qu'une taxe déguisée sur l'industrie, car les corporations ou communautés étaient obligées de payer patente. Les états généraux et les assemblées de notables s'étaient souvent élevés contre ces communautés qui entravaient l'essor de l'industrie. Un ouvrier ne pouvait travailler s'il n'était reçu dans une de ces communautés, ou s'il n'avait assez d'argent pour obtenir la permission de produire.
Un autre règlement non moins gênant fut cette hiérarchie qu'il établit dans les manufactures. On ne pouvait être reçu apprenti avant quinze ans ; cet apprentissage durait cinq ans, après quoi il fallait travailler cinq autres années
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LOUIS XIV
comme compagnon, avant de pouvoir être reçu maitre. Un ouvrier français ou étranger, qui savait son art, n'en était pas moins obligé à ses cinq ans d'épreuve, avant de pouvoir prétendre à la maîtrise.
Un autre règlement semble tendre encore à aflaiblir l'industrie particulière. Tout manufacturier ne pouvait avoir que deux apprentis, et sa veuve n'en pouvait avoir aucun. Ainsi, un apprenti ne pouvait pour ainsi dire choisir son maître ; il était obligé, s'il ne voulait perdre son temps, de s'adresser à un manufacturier qui n'eût pas le nombre voulu, qu'il fût ou non habile dans son art.
Nous retrouvons encore dans les règlements de Colbert, relatifs à l'industrie, cet esprit de monopole que nous verrons bientôt se développer sur une plus grande échelle lorsque nous parierons du commerce. Chaque branche de l'industrie était rigoureusement séparée des autres. On ne pouvait cumuler; ainsi, uu teinturier en fil ne pouvait teindre en soie ni en laine. Malgré toutes ces fautes, qui proviennent de cet esprit de rigueur et d'ordre inhérent au caractère de Colbert, on doit le regarder comme le créateur de l'industrie en France. Plusieurs établissements furent fondés par lui ; tous lui durent de vifs encouragements. En 1665, il établit dans le faubourg Saint-Antoine une manufacture pour les glaces, que l'on tirait auparavant de Venise. La même année, les Van-Robais montèrent une manufacture de draps de Hollande à Abbeville : ce qui n'empêcha pas Colbert de soutenir celles déjà établies à Elbeuf et à Louviers. Les manufactures de serges, de tanneries et de corroieries furent aussi augmentées et perfectionnées; les points de Venise et de Gènes apportés à grands frais ; les métiers à bas, dérobés à l'Angleterre dès 1656, furent multipliés. Les larcins, faits à l'industrie de nos voisins, étaient d'autant plus faciles, que leurs manufactures étaient soutenues par des Français. Grâce aux règlements absurdes
((iii gênaient avant Colbert toute espèce d'industrie, le génie des Français se montrait partout, excepté chez eux, et la France n'eut (lu'à rappeler ses enfants dispersés, pour rivaliser avec l'industrie étrangère. Un des plus beaux établissements de Colbert fut la manufacture de tapisseries des Gobelins. Elle fut établie en 1667 au faubourg Saint-Marceau, et sa direction fut confiée à Lebrun. La manufacture de Beauvais date à peu près de la même époque.
Le ministre donna aux ouvriers de ces deux manufactures des instructions, la plupart rédigées par des négociants et autres personnes expérimentées. Chaque règle y était motivée. Atin de rendre ces instructions plus efficaces, des peines furent établies pour punir les mauvais travailleurs. Voici une des dispositions de ce règlement : « Si vos ouvrages ne sont pas faits conformément au règlement, pour la première fois ils seront confisqués et attachés sur un poteau avec un carreau, votre nom au-dessus, pendant deux fois vingt-quatre heures ; pour la seconde fois, même peine et vous serez blâmé ; pour la troisième fois, vous y serez attaché vous-même. » (Dépositions du règlement de 1676). Les manufactures de soies de Lyon et de Tours furent aussi vivement encouragées.
Colbert semble avoir mieux compris, en ce qui regarde l'industrie, les limites qu'on doit imposer à la liberté du commerce. Les droits d'entrées furent diminués pour tout ce qui servait aux manufactures; mais les produits des manuliictures étrangères furent chargés par le tarif de 1667. Après avoir créé l'industrie, il fallait lui ouvrir des débouchés, il fallait créer le commerce. Ce fut là surtout que Colbert déploya toutes les ressources de son génie actif et laborieux. Nous ne pouvons mieux faire connaître l'état du commerce avant lui, et ce qu'il fit pour le relever, qu'en citant le préambule de l'édit de 1664, où il rend compte luimême de ses opérations.
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« Connaissant clairement, est-il dit, que le soulagement que nous accordons à nos sujets par la réduction des tailles et autres droits, pouvait bien diminuer leurs misères, mais non attirer l'abondance parmi eux, et que le seul commerce peut produire ce grand effet, nous avons, dès le commencement, donné les premières dispositions à son rélablissesement. Pour cet effet, après avoir entendu nous-mème le rapport de tous les titres sur lesquels les péages avaient été établis, nous en avons supprimé une telle quantité, que la navigation des rivières en a été notablement soulagée. Nous avons rendu à tous nos sujets la liberté de commercer par tout notre royaume, laquelle ils avaient perdue par les contraintes violentes qui avaient été exercées sur eux, à cause des obligations qu'ils avaient été forcés de contracter pour raison do dettes communes. Nous avons ensuite fait travailler au rétablissement des ponts, chaussées, levées et autres ouvrages publics. Nous avons puissamment établi la sûreté des chemins, en obligeant les prévôts de nos cousins les maréchaux de France à faire soigneusement leur charge pour la punition des voleurs; et après avoir ainsi donné toutes les dispositions qui dépendaient de nos soins au rétablissement du commerce à l'intérieur, nous avons donné la meilleure partie de nos soins au rétablissement du commerce au dehors et de la navigation, comme étant le moyen d'attirer cette abondance dont nous souhaitons si ardemment que nos peuples jouissent Pour cet effetayant trouvé que, par une longue succession de temps, les étrangers s'étaient rendus maitres de tout le commerce par mer, mêmedecelui qui se fait de port en port au dedans de notre royaume, et que le peu de vaisseaux qui restaient à nos sujets dans toute l'étendue de nos mers, étaient tous les jours pris sur nos côtes, tant au levant qu'au ponent, par les corsaires de Barbarie, nous avons établi l'imposition de cinq sols par tonneau de fret, sur tous les vaisseaux étrangers, dont
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nous avons déchargé ceux de nos sujets, pour les obliger, par ce soulagement, à se servir de leurs vaisseaux, et en même temps nous avons mis en mer des forces si considérables, et en vaisseaux et en galères, que nous avons obligé les corsaires de Barbarie à demeurer dans les lieux de leur retraite ; et pour être plus sûrs d'empêcher toutes ces pirateries, nous avons résolu de les attaquer jusque dans leur pays, afin qu'en y établissant un poste considérable nous fussions en état de les contenir. En même temps nous avons assuré la navigation de nos sujets contre tous les autres corsaires, en leur donnant l'escorte de nos vaisseaux de guerre. Nous avons fortifié et augmenté nos colonies françaises au Canada et dans les îles de l'Amérique, en y envoyant de nos vaisseaux, et en y faisant reconnaître notre autorité par le rétablissement de l'ordre et de la justice, laquelle en était en quelque sorte bannie : ensuite nous avons donné le fondement à l'établissement de ces deux grandes compagnies des Indes orientale et occidentale qui se sont formées dans notre royaume à notre entière satisfaction. Mais encore que toutes ces choses dussent en quelque sorte satisfaire l'amour que nous avons pour nos peuples , comme ils souhaitent d'augmenter toujours leur bonheur, nous avons résolu d'établir un conseil de commerce en notre présence tous les quinze jours; ce qui ayant été exécuté heureusement, nous avons fait connaître à nos compagnies souveraines et subalternes, à tous les gouverneurs des provinces, à tous les intendants, en quelle considération nous avons à présent tout ce qui peut concerner ce même commerce, avec ordre d'employer l'autorité que nous leur avons commise pour protéger tous les marchands, et pour leur rendre la justice par préférence, afin qu'ils ne fussent point divertis de leur trafic par la chicane. Nous avons convié tous les marchands, par des lettres circulaires, de s'adresser directement à nous pour tous
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leurs besoins, et de députer quelques-uns d'entre eux près de nous pour porter leurs plaintes et toutes leurs propositions; et, en cas de difficulté, nous avons établi une personne à notre suite pour recevoir toutes leurs plaintes et faire toutes leurs sollicitations. Nous avons ordonné qu'il serait établi à notre suite une maison pour les y recevoir. Nous avons résolu d'employer tous les ans un million de livres pour le rétablissement des manufactures et l'augmentation de la navigation. Mais, comme le moyen le plus solide et le plus essentiel pour le rétablissement du commerce est la diminution et le règlement des droits qui se lèvent sur toutes les marchandises entrant et sortant du royaume, nous avons résolu de réduire tous ces droits à un seul d'entrée et à un autre de sortie, et même de les diminuer considérablement, afin d'exciter l'industrie de nos sujets, et de leur procurer les moyens d'employer utilement les avantages qu'ils ont reçus de la nature, de bannir la fainéantise, et divertir par les occupations honnêtes l'inclination, si ordinaire à la plupart de nos sujets, à une vie oisive et rampante, sous le titre de divers offices sans fonctions, et sous de fausses apparences d'une médiocre attache aux bonnes lettres, ou à la pratique, laquelle dégénère le plus souvent, par leurs malices et par leur ignorance, à une dangereuse chicane qui infecte et ruine la plupart de nos provinces. »
Une des opérations les plus importantes de finance, est celle de décider les droits qui seront payés pour l'importation ou l'exportation des marchandises. Avant Colbert ces taxes étaient très-multipliées et fort onéreuses; l'expiration du bail des droits de douanes lui permitd'y introduire la réforme. Il se fit apporter l'état des tarifs, et, après avoir consulté, suivant son habitude, les négociants les plus éclairés, il dressa, d'après leurs conseils, un nouveau tarif, où subsistèrent encore, malgré beaucoup d'améliorations, nombre d'articles gênants pour le commerce. Cette simplification
du tarif diminua considérablement le nombre des contestalions. 11 n'y eut plus que peu de procès à la cour des aides
et au conseil.
Une autre mesure d'une haute importance fut 1 établissement des entrepôts.
Nous voulons, dit l'ordonnance de 1664, que nos fermiers généraux établissent des magasins ès-villes de La Rochelle, Ingrande, Rouen, Hâvre-de-Gràce, Dieppe, Calais, Abbeville, Amiens, Guise, Troyes et Saint-Jean de Losne, pour y recevoir les marchandises qui seront destinées pour être portées dans les pays étrangers, et être seulement entreposées dans les dites villes franches, et exemptes desdits droits d'entrée et de sortie. »
Cette ordonnance fut encore étendue par un édit de 1670, qui déclare que « les étrangers pourront jouir, dans tous les ports et villes maritimes du royaume, de l'entrepôt porté par nos dites lettres de 1664, pendant le temps des baux de nos fermes, et un an après l'expiration d'iceux. Ils pourront, dans cet intervalle, recharger lesdites marchandises pour les transporter dans les pays étrangers, sans payer aucun droit de sortie, et, en ce cas, nous voulons que nos dits fermiers restituent les droits d'entrée qu'ils justifieront avoir payés. »
C'était déclarer francs tous les ports du royaume , et y appeler ainsi le commerce étranger. Les soins les plus minutieux furent pris par le ministre pour faire oublier les anciennes routes que le commerce avait suivies jusque la. Les marchands de la Flandre conquise suivaient encore les anciennes routes par l'Allemagne jusqu'en Italie, et par Ostcnde pour l'Espagne et le Portugal. Colbert leur accorda le franc transit par la France, et leur envoya des voituriers et des capitaines de navires qui leur offrirent de se charger de leurs marchandises à un prix moindre d'un quart que celui des Allemands ou des armateurs d'Ostende, afin ^ 20.
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de les habituer à prendre cette route ; donnant ordre aux consuls d'Espagne et de Portugal de leur préparer les entrepôts les plus propres et les plus convenables. « Faites bien valoir, écrivait-il à l'intendant de Flandre, tous les soins aux nouveaux sujets de Sa Majesté, mais observez qu'elle veut les convier à se servir de cet établissement par leur intérêt, et non les y forcer. » Enfin il envoya reconnaître les routes de Venise , de Milan et de Vérone, afin d'établir des voitures réglées, dont l'entreprise fût faite par des Français.
Les moindres abus furent sévèrement réprimés ; un commis fut emprisonné et puis chassé pour avoir volé cinq sous sur un acquit.
La création d'une marine ouvrit aux Français toutes les mers, qui, auparavant, leur étaient pour ainsi dire fermées. Colbert, sentant toute l'importance de la marine, s'en était réservé la direction en la confiant à son fils. « Le roi veut, lui disait-il, que les mers soient nettoyées de pirates, que tous les marchands soient protégés et favorisés dans leur commerce ; c'est à quoi mon fils doit s'appliquer. Il faut qu'il sente aussi vivement tous les désordres qui arriveront dans le commerce , et toutes les pertes que feront les marchands , que si elles lui étaient personnelles. »
Ainsi protégés dans leurs routes, les marchands trouvaient dans tous les ports, où ils abordaient, des consuls avec lesquels Colbert entretenait la plus active correspondance sur tout ce qui intéressait le commerce, et dont il exigeait les détails les plus précis sur le nombre, la route et le chargement des vaisseaux qui arrivaient dans les villes où ils résidaient.
Il poussait la sollicitudejusqu'à consulter les négociants eux-mêmes sur la nomination des consuls. En 1669, il écrivit au sieur Fermanel, négociant à Rouen, lui man-
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dant, de la part du roi, de consulter tous les négociants qui avaient des relations avec l'Espagne, pour savoir si le sieur Catalan était capable de bien exercer le consulat de Cadix : la même année, il conclut avec l'Angleterre, presque sur le pied d'égalité, un traité de commerce dont les conditions avaient été soumises aux principaux négociants français.
Le monde entier était donc désormais ouvert à notre commerce, mais Colbert sembla craindre d'abandonner à eux-mêmes les négociants ; non content de les protéger, il voulait les diriger.
Au lieu de laisser chacun d'eux courir le monde au gré de son industrie, il créa des compagnies auxquelles il donna des privilèges exclusifs. Il crut ainsi assurer l'avenir du commerce d'une manière plus certaine. La compagnie d'Amérique , formée en 1635 était tombée en 1649. Le sieur Bausseret avait acheté la moitié de la Guadeloupe, Marie-Galande et les Saintes, pour 74,000 livres, avec armes , meubles , esclaves , habitations et autres effets. Duparquet avait acheté la Martinique, Sainte-Alousie, Grenade et Grenadine pour 60,000 ; la religion de Malte avait acheté de même plusieurs îles qui commencèrent à s'améliorer sous les nouveaux propriétaires. Colbert supprima toutes les petites compagnies qui existaient encore, acheta toutes ces îles et fonda une grande compagnie des Indes ocddentales, à laquelle il concéda le commerce de la côte d'Afrique avec immunité entière de tous les droits d'entrée et de sortie sur toutes les denrées transportées aux colonies. Malgré tous ces encouragements, la compagnie succomba sous les attaques des Hollandais. Le roi lui remboursa son capital, et devint ainsi propriétaire de tous les établissements et colonies.
La compagnie des Indes orientales, fondée par Henri IV, n'avait pu se soutenir. Le roi lui donna 4 millions et enga-
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eeatous les ordres de l'état à y prendre part. Les ofliciei-s des cours souveraines furent dispensés de payer aucune taxe en faveur de la continuation du droit annuel, en prenant un certain nombre d'actions. Les pertes devaient retomber sur les i millions du roi, et tout le profit était abandonné aux intéressés. Malgré tous ces avantages, la compagnie des Indes Orientales ne se soutint guère mieux que
celle d'Amérique.
Le mauvais succès des deux compagnies dont nous avons parlé, n'empêcha pas Colbert d'en créer encore deux au- Ires, la compagnie du Nord et celle du Levant. Le ro. donnait à la première 3 livres par barrique d eau-de-v.e et 4 par tonneau d'autres denrées exportées pour le Nord Cependant la compagnie du Nord n'eut jamais d existence bien solide, les vaisseaux n'ayant, en temps de guerre, aucun abri le long des côtes de l'Allemagne. La compagnie du Levant sembla réussir d'abord ; Colbert profita des cap.tulations favorables que la France avait près de la Poite. Le port de MareeiUe fut affranchi d'un grand nombre de droits qui en repoussaient les étrangers. Bientôt ceux-ci arrivèrent en foule et y firent construire des vaisseaux, qui, montés de matelots français, parcoururent toutes les échelles du Levant, où notre commerce se releva d une manière inespérée, vu le discrédit où l'avait jeté le desordre qui réenait dans nos consulats. Mais cette prospérité cessa aussitôt que le port de Marseille fut fermé aux étrangers. Aussi bien l'appât que présentait aux négociants le commerce lucratif de l'Amérique, et l'admission inévitable des autrès nations dans les échelles, devaient tôt ou tard la de-
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Malgré les fautes qu'on peut attribuer à un besoin excessif d'ordre et de régularité, Colbert fut le créateur du commerce en France : ce fut lui qui réveilla dans le royaume l-esprit d'industrie qu'il avait trouvé presque entièrement
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éteint ; ce fut lui aussi qui lui donna carrière, en rétablissant les communications à l'intérieur, et en lui ouvrant les mers par la création d'une marine.
Ce fut aussi lui qui fut l'auteur de ces règlements qu'on devait suivre si longtemps ; l'ordonnance de la marine est encore regardée comme un chef-d'œuvre; le Code marhand embrasse tout ce qui a rapport au commerce , il en règle les négociations, en étend les privilèges et en bannit les abus. Colbert s'était entouré de négociants les plus intègres et les plus habiles ; il les consultait , coordonnait , en les rédigeant, leurs pensées et les siennes : c'est ainsi qu'il forma celte législation qui a fait la gloire du ministre et la prospérité de la France. S'il n'abolit pas dans son Code noir la traite des nègres , il établit du moins les obligations des maitres envers leurs esclaves , et chargea le ministère public de punir les oppresseurs. Il ne faut pas oublier que Colbert forma, avec son oncle Pussort , le projet de réformer l'ordre judiciaire. 11 sentait que le labyrinthe obscur des procédures et la longueur des formalités inutiles étaient des charges pour le peuple, les longs procès entraînant toujours d'énormes dépenses de temps et d'argent : aussi conseil la-t-il vivement la réforme des ordonnances civiles et criminelles, qui fut achevée en 1670.
Les soins nombreux de ses divers ministères n'empêchèrent pas Colbert d'être un protecteur éclairé des lettres. En 1665, il fonda l'Académie des inscriptions, dont les premiers membres, choisis par lui dans l'Académie française, «'assemblèrent d'abord dans sa maison. Il les chargea de rédiger des inscriptions pour les monuments , et de composer par les médailles l'histoire de Louis XIV. En 1666, il établit dans la bibliothèque du roi, et plus tard au Louvre, l'Académie des sciences, qui est restée jusqu'à nos jours la première société savante de l'Europe. Il était lui-même membre de l'Académie française, et il contribua plus que
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personne, dit l'abbé d'Olivet, à la faire aimer du roi. Ce fut lui qui établit les fonds pour ses besoins, qui institua l'usage des jetons pour obtenir l'assiduité aux séances , et qui commença la bibliothèque de l'Académie par le don de six cent soixante volumes, mis sous la garde de Perrault.
Les savants reçurent de toutes parts ses bienfaits au nom du roi. Chapelain rédigea, en forme de mémoire, une liste de quatre-vingt-un savants ou gens de lettres avec les titres qu'ils pouvaient avoir ; il la fil avec conscience , et, sur le nombre donné par lui , il y en eut soixante de gratifiés, quinze étrangers et quarante-cinq français. « Quoique le roi ne soit pas votre souverain, écrivait Colbert à Isaac Vossius , il Veut néanmoins être voire bienfaiteur. » Cependant toutes les pensions accordées aux savants ne montaient pas annuellement à 69,000 livres, dont 53,000 pour les Français et 16,500 pour les étrangers. En y comprenant les gratifications, la dépense ne s'élevait qu'à i 00,000 livres.
Colbert lui-même était peu savant et peu lettré. « Ce n'est pas par sentiment, dit le président Flamant, que Colbert aimait les artistes et les savants, c'était comme homme d'état, parce qu'il avait reconnu que les arts et les sciences sont seuls capables d'immortaliser les grands empires. »
En 4664, Colbert avait fondé dans le vieux Louvre l'Académie royale de peinture, d'architecture et de sculpture. l\ fonda l'Académie de France à Rome, enrichit le cabinet de tableaux du Louvre , augmenta le Jardin des Plantes, donna à la bibliothèque du Roi un grand nombre de livres et surtout de manuscrits, et la transléra de la rue de La Harpe dans deux maisons de la rue Vi vienne qui lui appartenaient, après avoir nommé son frère Nie. Colbert, évêque d'Auxerre, grand bibliothécaire. C'est encore à lui
que l'on doit l'Observatoire ; il fut bâti en 1667, et bientôt parurent les savantes observations de Picard , Richer , Lahire. De belles découvertes y furent faites par Cassini et Huyghens , attirés en France par ses bienfaits. Ce fut encore lui qui fit commencer la méridienne qui traverse la France. Pendant qu'il dotait ainsi la science, il faisait dessiner par Le Nôtre le jardin des Tuileries, élever lacolon^ nade du Louvre par Perrault , l'arc-de-triomphe de la rue Saint-Denis et celui de la rue Saint-Martin, l'hôtel des Invalides, une partie des quais et des boulevards : les chemins voisins de la capitale furent aussi construits sous son ministère. Il mit au nombre des dépenses publiques le pavage et l'éclairage de Paris, charges qui pesaient auparavant sur les bourgeois, et qu'ils accomplissaient mal. Enfin pour établir l'ordre et la sûreté dans les rues de Paris, il distribua vingt-quatre corps-de-garde dans les différents
quartiers.
Pendant que Paris s'embellissait, le roi, contre 1 avis de son ministre, prodiguait ses trésors pour élever son fastueux palais de Versailles, et cependant Colbert trouvait encore les moyens d'élever ce double et triple rang de places fortes qui , du côté du nord , forment la barrière de la France , et faisait creuser par l'ingénieur Riquet ce fameux canal du Languedoc qui unit la Méditerranée à l'Océan. Il conçut même l'idée du canal de Bourgogne.
Son amour pour l'économie ne l'empêchait pas de comprendre qu'il y a d'autres dépenses utiles que celles dont on peut évaluer en chiffres les avantages. « Un repas inutile de 5,000 livres, écrivait-il au roi, me fait une peine incroyable, et lorsqu'il s'agit de millions d'or pour la Pologne, je vendrais tout mon bien, j'engagerais ma femme etmes enfants, et j'irais à pied toute ma vie pour y fournir. i> On conçoit difficilement comment Colbert put suffire aux dépenses de plusieurs guerres européennes et à la magnifia
cence du grand roi, non-seulement sans augmenter les impôts, mais encore en les diminuant sans cesse. En 1670, le revenu net ne dépassa pas 70 millions, et cependant il savait encore se ménager des fonds pour éteindre les dettes anciennes, racheter les parties aliénées du domaine, et rembourser les 27 millions de rentes que l'état payait lorsqu'il fut nommé contrôleur-général. Il est vrai que les moyens employés par lui pour réduire les dettes de l'état ne furent pas toujours rigoureusement justes ; une commission qu'il établit, en supprimant de fausses créances, porta quelque atteinte aux véritables ; ce fut l'effet de la haine qu'il avait pour les traitants, dont il ne se rapprocha jamais qu'à contre-cœur et fort rarement.
L'année 1670 fut la plus brillante pour les finances de Louis XIV ; les charges se trouvaient réduites à 22 millions ; jamais le peuple n'avait eu à supporter moins de tailles et d'impôts. Mais dès lors les grands achats en meubles, diamants, tableaux et bâtiments commencèrent à excéder les dépenses projetées. La guerre survint et força de faire continuellement des anticipations sur les revenus. Dès l'année 1670 la dépense réelle excéda la dépense projetée de 2,084,716 livres. Depuis cette année, l'histoire des finances ne présente plus que des affaires extraordinaires qui ne furent pas toujours heureuses : des aliénations du domaine, la création d'un grand nombre de charges, la suppression de 860 offîciers des greniers à sel (1671), la confirmation ou la vente des privilèges, enfin l'établissement d'une caisse d'emprunt, fournirent au roi, de 1671 à 1678, 163,352,671 livres.
Au lieu de recourir à ces affaires extraordinaires qui mêlaient de plus en plus les traitants dans les finances de l'État, Colbert avait voulu augmenter les impositions, mais Louvois l'emporta, et Colbert n'eut plus qu'à chercher à rendre ces mesures le moins dangereuses possible
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pour les finances. La paix de Nimègue mit fin aux inquiétudes du ministre, qui se voyait obligé d'aliéner chaque jour quelque partie du domaine, après avoir passé tant d'années à le racheter. Cette nécessité lui coûta beaucoup. Il fit souvent au roi d'instantes prières pour obtenir la paix ; il offrit môme un jour sa démission que Louis XIV se garda bien d'accepter.
Sitôt que la guerre ne réclama plus des fonds extraordinaires, Colbert reprit avec courage son ancienne marche, supprima les charges nouvelles et remboursa les rentes. A la fin de 1678, le déficit fut de 25,939,540 1. et on avait fait une anticipation de 22,000,000 sur l'année suivante. Quatre ans plus tard, vers la fin de 1682, les dépenses et les recettes se balançaient. Il restait, il est vrai, vers cette époque 29,221,497 de dettes non constituées, plus 5,000,000 de rentes constituées au capital de 98,000,000, et un emprunt de 7,000,000 fait aux fermiers-généraux; enfin on avait consommé sur 1688 15,732,574 1.: mais les ressources ne manquaient pas, et Colbert espérait que si la dépense était réduite à 80,000,000, il pourrait amortir la caisse d'emprunt et n'avoir plus besoin d'anticiper sur les revenus. Trois ou quatre ans encore d'économie, et une partie des rentes serait éteinte. Les finances de l'état auraient alors été dans le plus bel ordre où on les eût jamais vues depuis Sully. La mort vint interrompre ses projets. Outre la fatigue de ses longs travaux, le chagrin qu'il ressentit d'une parole de son maître contribua, dit-on, à abréger ses jours.
Le roi et la France ne tardèrent pas à s'apercevoir de la perte qu'ils avaient faite ; le -déficit qu'il avait arrêté et qu'il se promettait de combler reprit sa marche progressive. La guerre de succession, que le génie de Colbert eût eu peine à supporter, la précipita encore. Les aliénations du domaine, les créations de charges, et toutes les ressources désas- Ji. 21
treuses des temps de gène ne purent suflire ; on fut obligé de créer de nouveaux impôts; l'épuisement des finances alla toujours croissant, et en 1715, la dette montait à deux milliards cinq cents millions.
Nous avons déjà parlé de la marine en traçant l'histoire du ministère de Colbert. Il avait senti la nécessité d'une marine pour une nation qui ne veut pas se réduire à vivre de l'industrie étrangère, sans rien produire elle-même; aussi, par cela même que la marine était nulle quand il arriva au ministère, il voulut la garder sous son influence immédiate en la confiant à son fils. Les encouragements qu'il donna au commerce créèrent bientôt une nombreuse marine marchande ; bientôt on compta jusqu'à cent soixante mille marins, dont une grande partie servait auparavant sur les flottes d'Espagne, de Portugal et de Hollande. La marine royale s'accrut en proportion; dès 1672 il y avait des vaisseaux de guerre. En 1681, le nombre en était monté jusqu'à deux cent trente, mais cette prospérité ne devait pas durer, et l'empire des mers ne pouvait encore nous appartenir.
Louis XIV avait trouvé à point nommé un homme pour régénérer les finances, le commerce et la marine ; à quelques années de distance, il en trouva un autre qui fît la même chose pour la guerre ; Louvois, comme Colbert, se distinguait par un grand esprit d'ordre et de régularité, mais il y joignait une morgue et un orgueil qui le rendirent souvent odieux, et lui firent commettre beaucoup de fautes. Avide de domination, il s'opposa parfois aux entreprises de Colbert par esprit de rivalité, comme lorsqu'il le força malgré lui de recourir à ces moyens désastreux qui augmentent le mal au heu d'y remédier. Néanmoins, il était peut-être aussi nécessaire à Louis XIV que Colbert lui-même. Le premier, il comprit ce que pouvait être un ministre de la guerre ; on peut dire de lui comme Bonaparte
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disait de Carnot, qu'il organisa la victoire. En effet, ce fut lui qui introduisit dans les armées cet ordre et cette régularité qu'elles ont conservés depuis : la plupart de nos monuments militaires, comme les casernes, datent de son ministère.
La première réforme fut l'introduction de l'uniforme dans l'armée. Jusqu'alors chaque soldat pouvait s'équiper à sa guise. On conçoit aisément le désordre qui devait résulter d'un pareil système. L'établissement des haras (1667) fit espérer que bientôt on n'aurait plus besoin d'aller chercher ailleurs les chevaux nécessaires à la cavalerie. L'usage de la baïonnette date de 1671 . On doit à Lou\'ois l'établissement des régiments de grenadiers, de bombardiers et de hussards. Il organisa des corps d'ingénieurs et fonda des écoles d'artillerie ; il porta aussi la réforme dans le service des vivres, qu'on entendait fort mal avant lui. Aussi, sous son ministère, la force militaire de la France s'accrut d'une manière rapide; l'armée s'éleva jusqu'à quatre cent cinquante mille hommes, tandis qu'avant lui on concevait à peine la possibilité d'en entretenir le tiers.
Louis XIV apporta quelques modifications dans la législation. Nous avons vu que Colbert eut une grande part à ces améliorations, surtout en ce qui regarde le commerce. Vers 1668, il établit des lois pour réprimer les duels, mais ces lois n'étaient pas aussi sévères que celles de Richelieu, et ne furent pas exécutées avec la même rigueur.
Bossuet, dans une lettre au pape, appelait Louis XIV le plus catholique des rois ; cependant, on peut le dire, il s'en fallut de bien peu qu'il ne fit en France ce que Henri VIII avait fait en Angleterre. Si quelque chose l'en empêcha, ce fut cette soumission aveugle qu'il trouva dans le clergé, et dont V aigle de M eaux Im-mème donna l'exemple. Sous le prétexte d'assurer les libertés de l'église gallicane, il commença par diminuer à son profit l'autorité pontificale. Il
voulait enlever au pape Finfluence qu'il exerçait sur les évêques pour s'en emparer lui-même. Le clergé entra dans ses vues, quoiqu'il dût bien savoir que l'ultramontanisme était la seule garantie de son indépendance. Les volontés du roi furent consacrées par la déclaration des quatre articles, qui fît de l'église de France un je ne sais quoi, qui tenait le milieu entre le schisme et le catholicisme. Le pape combattit ce système et fit de vives remontrances aux évêques dans la bulle Unigenitus. Tout ce que Louis XIV lui accorda, ce fut de suspendre l'édit qui ordonnait l'enseignement public de la doctrine des quatre articles. 11 avertissait en même temps le pape qu'il était inutile de lui demander une rétractation formelle, attendu qu'il était résolu à demeurer invariablement attaché aux libertés de l'église
gallicane.
La même déclaration qui devait consacrer un progrès de l'indépendance religieuse, devait aussi condamner la doctrine de Jansénius. Louis XIV, comme Henri VIII, ne voulait l'indépendance que pour lui. On ne sait comment, malgré la haine du grand roi pour l'hérésie, cette doctrine s'était répandue aussi universellement à sa cour. Tous les beaux esprits d'alors étaient jansénistes. Ils comptaient parmi eux Pascal, Racine, Boileau et madame de Sévigné; la Sorbonne penchait aussi en leur faveur. Enfin, telle fut l'influence de cette cabale religieuse, que la condamnation n'eut pas lieu, quoique Bossuet l'eût annoncée en termes formels. 11 parait que ce grand homme ne savait pas mieux résister aux brigues des docteurs qu'aux volontés royales. Les jésuites furent le seul corps religieux qui osa combattre ouvertement le Jansénisme. Ils parlaient raison, on leur répondit par le ridicule ; Pascal s'était chargé de les réfuter par les Lettres provinciales, et cependant ils avaient pour eux, outre le dogme catholique, la raison et la philosophie. Louis XIV fut obligé d'employer contre les
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Jansénistes toute son autorité ; il les poursuivit jusque dans Port-Royal où ils s'étaient retirés (1661), et dont ils avaient fait une espèce de monastère. Ils s'y consacraient à l'éducation, et des religieuses qui partageaient leurs opinions , réunissaient autour d'elles tout ce que la France avait de plus distingué. Les condamnations du Saint-Siège ne pouvaient les atteindre, ils trouvaient le moyen de les éluder, tout en se prétendant aussi catholiques que le pape : il fallut une compagnie de di'agons pour les dissoudre.
Louis XIV eut encore un démêlé avec le pape au sujet de la régale. On donnait ce nom au droit qu'avait le roi de percevoir les revenus de certains évêchés et bénéfices pendant la vacance, et de présenter les successeurs. Le roi voulut étendre ce droit à tous les évêchés du royaume, en remplaçant le droit de présentation par celui d'élection ; c'était renouveler la querelle des investitures qui avait ensanglanté le moyen âge. Le pape résista avec fermeté, mais aussi avec modération ; Bossuet ne cessait de le supplier de ménager le roi qu'il regardait comme le soutien de la religion. Tout ce qu'il obtint fut une espèce de compromis qui sauvait à peu près les apparences ; le roi devait présenter des sujets qui ne pouvaient être refusés; encore le roi fut-il si mécontent de se voir forcé à cette concession que, pour s'en venger, il ordonna une seconde fois aux évêques de se réunir et de poser les limites de l'autorité papale. On s'attendait à un schisme définitif; Coibert disait que le roi, s'il le voulait, ferait adopter l'Alcoran à cette assemblée. La soumission des prélats amortit le coup qui allait être porté au catholicisme : Louis XIV, qui était religieux au fond, quoique chez lui la foi fût subordonnée à l'ambition, vit qu'il n'avait pas besoin d'un schisme pour être maître. Les parlements secondèrent Louis XIV avec une énergie merveilleuse; ils semblaient vouloir se dédommager de leur soumission] au roi par leur audace
HISTOIRE UE FRA:HCE
contre le pape et les évêques. Un prélat qui s'était opposé aux volontés royales, fut condamné à mort et exécuté en effigie ; le parlement d'Aix fit citer le pape lui-même, et saisir le comtat Venaissin. Louis XÏV, comme pour calmer sa conscience, poursuivit l'hérésie avec une nouvelle ardeur; il provoqua la condamnation du quiétisme dont l'apôtre était une femme, madame Guyon. Fénélon, entraîné par son âme tendre et passionnée, avait trempé dans cette erreur; ce fut pour le roi un nouveau motif de zèle.
Depuis longtemps l'évêque de Cambrai s'était attiré sa disgrâce. La liberté de ses remontrances déplaisait au caractère absolu du roi. 11 n'était pas comme Bossuet partisan de la monarchie infaillible, et il eût volontiers, dit un auteur du temps, fait les quatre articles contre le roi au lieu de les faire contre le pape. Il montra du reste, par sa conduite en cette occasion, qu'il était loin de partager les opinions et la servile obéissance de ses collègues; il n'attendit pas l'arrêt de l'assemblée que le roi avait réunie pour le juger, et dont Bossuet était encore l'àme ; il rétracta sa doctrine aussitôt que le pape eut fait connaître sa décision (i 699).
Mais le plus grand exploit du roi contre l'hérésie fut la révocation de l'édit de Nantes.
Les protestants lui étaient odieux, comme étant le seul corps religieux indépendant de sa volonté ; l'absence d'une hiérarchie régulière, comme celle du catholicisme, l'empêchait de s'en rendre maître : il fallait les détruire. Louis XIV n'épargna rien pour arriver à ce but ; l'édit de révocation fut exécuté dans toute sa rigueur. Des compagnies de dragons dispersaient et maltraitaient les religionnaires qui se réunissaient dans les campagnes pour assister au prêche. On alla même jusqu'à les forcer d'élever leurs enfants dans le catholicisme. La plupart des
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protestants s'expatrièrent pour se soustraire à ces vexations : l'Angleterre et la Hollande les reçurent comme des martyrs (1701-1704). Les habitants des Cévennes, enhardis parleurs montagnes, crurent pouvoir résister comme nous l'avons dit plus haut ; celte insurrection sanglante et poursuivie avec une extrême rigueur finit par l'extermination presque totale de ces malheureux.