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CHAPITRE X

MINOMTË ET RÈGNE DE LOUIS XV (ITIt-im).

Le dix-huitième siècle va commencer avec la régence. Louis XIV est mort, et tout aussitôt, par une réaction subite contre le despotisme de son règne, le parlement s'est assemblé ; d'une voix unanime il a cassé le testament du grand roi, pendant que la populace insultait à ses funérailles ; le régent est le duc d'Orléans au lieu d'être le duc du Maine.

Il y a loin de l'un à l'autre de ces princes : le dernier était l'élève de madame de Maintenon, le courtisan assidu des dernières années de Louis XIV, et par conséquent l'ami de ses vieux amis, Villeroi, d'Harcourt, d'UxelIes, de Villars. Le régent, lui, ne tenait au passé que par des souvenirs de défaveur ou de persécution. Il respire enfin : il est libre, il est maître. La transition de la vertu hypocrite au vice éhonté fut brusque : grands et petits jettent le masque, et du jeûne passent à l'orgie.

i.oris XV.

La délivrance des jansénistes, le changement de fond et de forme dans l'administration, le renouvellement du personnel, la chambre ardente contre les traitants, enfin, la rupture de l'alliance avec l'Espagne, tout cela était dirigé contre la politique de la France au dix-septième siècle.

A part la vie privée, et il n'en est point pour les gouvernants en vue qu'ils sont des gouvernés, le duc d'Orléans tient une place honorable dans l'histoire : et quand Louis XV, devenu homme et roi, se rappela son enfance chétive et souffreteuse, grande dut être sa reconnaissance pour le tuteur, pour l'oncle qui l'avait rendu à la vie et au trône en dépit de la nature. Dubois, malgré sa trivialité, pour ne pas dire plus, ne se montra point indigne de son étrange élévation.

Les relations extérieures avaient changé ; Philippe V, dominé par Albéroni, voulait succéder à son aïeul dans le rang qu'il avait tenu en Europe, et son audacieux ministre, plein de cette idée gigantesque, remuait tout en France comme ailleurs ; c'est à lui, plutôt qu'au comte de Goertz, qu'est due l'idée de ce projet hardi dont Charles XII eût été l'Alexandre ; il ne s'agissait de rien de moins que d'un bouleversement universel ; le prétendant des Sluarts devait rentrer en Angleterre avec l'épée du roi de Suède, qu'avait brisée le czar Pierre, et, d'un autre côté, le duc du Maine devait en France obtenir la régence. Pour première réponse aux intrigues de l'Espagne, le duc d'Orléans fit retirer par Je parlement au duc du Maine et au comte de Toulouse la qualité de princes du sang et le droit de succéder au trône à défaut d'héritiers légitimes. Albéroni voulut riposter par la conjuration de Cellamare ; il échoua de la manière la plus humiliante. Dès le commencement de la régence, Cellamare, l'ambassadeur d'Espagne, ralliait à lui les mécontents. La duchesse du Maine, furieuse des affronts faits à son mari, se jeta à corps perdu dans le mouvement, et l'on

HISTOIRE DE FRA^CE

LOUIS XV

put croire un moment que ses intrigues allaient tout remuer. On avait projeté de s'emparer de la personne du jeune roi, de faire disparaître Dubois, et de reléguer Phiippe dans son Palais -Royal. La correspondance avec 1 tspagne était active et passionnée. On recrutait partout des signatures, on fabriquait des mémoires; ce n'étaient que gentilshommes tranchant du petit prince, et demandant à traiter avec l'Espagne. Cellamare, homme indoent et voluptueux , laissait aller tout ce monde, et attendait tranquillement : « Je continue à cultiver votre « vigne, écrivait-il à Albéroni ; mais je ne veux pas tendre « la main pour cueillir les fruits avant leur maturité. >> Duhois était instruit, jour par jour, de tout ce qui se passait, guant approcha l'instant de la maturité, il mit la main sur a vigne de Cellamare, fit chasser l'ambassadeur, et envoya es conspirateurs à la Bastille, où ils ne tirent que passer, tant on les trouva insignifiants. Sans se déconcerter, Albéroni se tourna d'un autre côté, et voulut donner la main à latameuse révolte de Bretagne.

« Le printemps de i 71 9 vit se former quelques rassem- Dlements, d'abord timides et dans des lieux écartés. Deux gentilshommes qui s'y rendaient, étant entrés dans une auberge crurent s'apercevoir que les valises de quelques marchands qui prenaient leur repas, étaient remplies de cnalnes et de cadenas. On répandit le bruit que les soldats ae maréchaussée parcouraient le pays déguisés, et cette terreur panique dissipa les confédérés. Cependant, on se rassure. Des chefs s'annoncent en divers lieux. Les principaux sont Bonnamour, Montlouis, Pontcallet, Dugroesquar, Rohan-Polduc. D'autres, tels que Lambilly, conseiller au parlement, Coelivy le Borgne, et l'abbé Dugroesquar, tacnent de diriger vers un but commun ces mouvements epars. Les gentilshommes qui avaient commencé à se fortiiier dans leurs châteaux, sentant bientôt que c'est resserrer

le filet qui les enveloppera, vont au contraire camper dans les bois avec leure petites troupes. Bonnamour donne à la sienne le nom de soldats de la liberté. Pontcallet commande sous sa hutte de feuillage, avec une morgue impolitique; et Dutourdre, capitaine réformé des dragons de Délabre/ fi gure auprès de lui comme son général de cavalerie. Chaque confédéré change de nom. Lambilly ôevierd maitre Pierre, et Dugroesquar, le chevalier de Bon Sens. L'uniforme est une veste de coutil et un chapeau de paille d'où pend un ruban noir. L'expression : entrer dans la foret, signifie embrasser la guerre civile. Cette vie nomade ne tente point les habitants. En vain, les confédérés imitant le stratagème des oiseleurs, font porter à leurs valets des habits de paysans ; en vain ils arment leurs vassaux pour des chasses de loups; en vain ils enrôlent des bûcherons pour travailler dans la forêt; l'autorité ne leur réussit pas mieux que la ruse. Ils invoquent le secours des milices bourgeoises, les capitaines le refusent; ils veulent sonner le tocsin dans Guérande, les magistrats s'y opposent. Quelque? sénéchaux, poussés par la crainte du parlement, intriguent sans suc^ ces. Deux prêtres seuls paraissent à la tête d'une poignée de mendiants. » (Lémontey, Histoire de la Régence.)

Toutes les entreprises d'Albéroni échouaient à la fois. Goertz venait d'être pris en Hollande ; Charles XII était mort (1718). L'Angleterre, effrayée par la descente du prétendant en Ecosse, réclamait à grands cris l'alliance de la France par son ambassadeur, l'impérieux comte de Stairs ; la Russie s'était mise en garde contre les invasions de là Suède ; la Hollande avait réuni ses forces à œMes de la France et de la Grande-Bretagne, et l'Empire, qui se reposait à peine dans la paix d'Utrecht, que la victoire de Péterwaradin venait d'épuiser, se joignait à la triple alliance pour sauver le royaume de Naples.

L'Eîipagne avait donc toute l'Europe contre elle ; rien ne

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lui réussit. Sa formidable expédition de Sicile se réduisit à la prise de Palerme ; son expédition d'Ecosse regagna les ports de l'Espagne, sans avoir tenté le débarquement, dispersée par la tempête oomme l'invincible Armada. Le chevalier de Saint-Georges échoua complètement en Ecosse ; en Espagne, l'armée française avait détruit nombre de vaisseaux espagnols dans les ports de Centena et de Vigo; en Sicile, les Allemands avaient battu le marquis de Leyde et repris la citadelle de Messine. Tous ces revers ébranlèrent le crédit d'Albéroni, et les insinuations de Dubois firent le reste. Un billet de Philippe V ne donna que vingt-quatre heures au ministre disgracié pour sortir de Madrid, et quinze jours pour quitter l'Espagne. Le cardinal reçut dédaigneusement la signification de son exil, et se retira à Rome. La disgrâce d'Albéroni hâta la conclusion de la paix ; l'Espagne accéda à la quadruple alliance, et le roi de Sicile, Yictor-Amédée, échangea la possession de cette île contre celle de la Sardaigne.

La France avait grand besoin de repos extérieur, car une révolution d'argent s'était opérée à l'intérieur : les rôles sociaux avaient changé, le noble était devenu pauvre, le prolétaire riche. Expliquons en quelques mots la cause de ces étranges résultats. On s'était bien aperçu que l'habile Colbert était mort quelques années avant le roi son maître, et que la honte de nos revers avait été plus coûteuse que la gloire de nos succès. Le trésor était vide, la perception des impiMs rendait à peine le quart du taux légal ; un désordre effrayant régnait dans l'administration des finances et réclamait un prompt remède ; on essaya d'y pourvoir d'abord par la refonte des monnaies ; puis, cette ressource ne suffisant pas, vint un Écossais de mérite *, homme à grandes

* « Jean L.1W était écossais, fils d'un orfèvre d'Ediml)ourg; a mais homme ne posséda en un degré aussi parrait Tespril de

théories, qui avait parcouru l'Europe, et que le roi de Sardaigne, Victor-Amédée, avait repoussé par une sage réponse : Je ne suis pas assez puissant pour me ruiner. Law vint porter son système en France, et le régent, toujours avide du nouveau, l'adopta avec ardeur.

Le crédit qu'un commerce étendu suppose toujours en était la base ; Law avait réalisé un capital de six millions , avec lequel il escomptait aux négociants à un taux modéré; puis, enhardi par son succès, il conçut un projet plus vaste , celui d'appuyer sur le crédit le commerce de toute

calcul et de combinaison. Il étudia profondément tout ce qui concernait les banques, les loteries, les maisons de commerce de Londres, les moyens de les soutenir, d'animer l'espérance et la confiance du public, de le tenir en haleine et d'accélérer son mouvement. Il en pénétra les secrets les plus intimes, il tira encore plus de connaissances de la nouvelle compagnie de M. Harley, comte d'Oxford, pour acquitter les dettes de l'État. Ayant ensuite obtenu un emploi de secrétaire auprès de quelque agent du résident en Hollande , il s'instruisit sur les lieux de la fameuse banque d'Amsterdam, do son capital, de son produit, de ses ressources, «les comptes que les particuliers avaient sur elle, des variations de l'inlérét, de la manière de faire hausser et baisser pour retirer ses fonds, pour les distribuer et les répandre, de i'ordre qu'elle tenait dans ses registres et dans ses bureaux, de ses dépenses même et de la forme de son administration... Dans l'épuisement où la guerre avait réduit toutes les puissances de l'Europe, il prévit qu'elles devaient nécessairement travailler à rétablir leurs finances et il conçut plus que jamais l'espoir de réussir par l'appAt de son système, propre à séduire celle qui préférerait le moyen le plus prompt au plus honnête...

Ce moyen consistait en une banque, dont le fonds réel serait le revenu de l'État, et le fonds accessoire, quelque commerce inconnu ; le bénéfice, pouvant croître selon l'imagination, devail merveilleusement exciter les joueurs qui voudraient y participer au moyen d'actions qu'on créerait successivement en raison de leur ardeur.

En effet, ces actions, d'abord en petit nombre, ne pouvaient par

la France, U'émellre des billets en circulation, afin de faciliter Je paiement des dettes de l'état; en un mot d'établir une banque dont les fonds reposeraient sur deux monopoles, le privilège de la perception des impôts dans tout le royaume, plus l'exploitation des richesses imaginaires de la Louisiane par une compagnie d'Occident. Un engouement général en France donna de l'éclat au système; tout le monde voulut se faire actionnaire dans la grande entreprise en échangeant de lor contre des billets. La foule se porta vers la rue Quincampoix, où se trouvaient les bureaux de la compagnie. C'était une singulière époque que

leur rareté et la rapidité de leur circulation, manquer d'acquérir un prix énornie. ce qui donnerait la facilité et produirait même la nécessité d'en fabriquer d'auires à un taux plus élevé.

Ce nouveau papier, décréditanl l'ancien, ce serait un excellent véhicule pour son débit, puisqu'on prendrait l'ancien au pair, mais toujours avec certaine mesure, pour de l'argent.

Afln d'engager à se défaire de celui-ci, on rendrait , par de fréquents changements, sa valeur incertaine; on ferait ainsi craindre aux propriétaires qu'il ne dépérit entre leurs mains. Quand il serait haut, on voudrait, pour s'en assurer le bénéflce, le convertir en actions; quand il baisserait, on appréhenderait qu'il ne baissât encore plus.

La banque, au contraire, eiïeclueralt tous ses paiements en billets dont la valeur invariable perpétuerait laconQanceet les rendrait plus commerciables et préférables aux espèces.

Le décri de l'argent en ferait réduire l'intérêt, el le prince profilerait de cette réduction pour faire des emprunts et s'acquitter ainsi d'une partie de ses dettes sans rien débourser ; car les particuliers, ne sachant qu'en faire, le lui rapporteraient.

Que cette erreur s'entreiienne seulement quelques années, et le souverain aura éteint toutes ses créances el attiré dans ses coCfres la plus grande partie du numéraire de son royaume el même de l'étranger.

Telséialenl les axiomes el les corollaires du système de Law.» ( Vie privée tU Louis XV, Londres, 178«.)

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celle où le commerce se faisait par le peuple et la noblesse confondus dans un rayon de brillantes et fastueuses boutiques, qui s'étaient élevées rx)mme par enchantement au milieu de rues sales et étroites.

« C'était dans la rue Quincampoix que s'était établi le théâtre du commerce des actions, car il n'y avait pas encore de bourse. Heureux ceux qui y avaient des maisons! Une chambre s'y louait jusqu'à dix livres par jour. Mais la grande multitude n'avait pas besoin d'asile. Dès la pointe du jour, le passage de cette rue étroite était engorgé de joueurs : leur fureur ne faisait que s'accroître durant la journée. On sonnait le soir une cloche, et il fallait les expulser de force. Il fut, dans le temps, frappé une estampe en forme de caricature, qui, sous une allégorie grossière, mais juste, peint au naturel les ravages de cette fré^ nésie épidémique. Elle est considérée par les amateurs comme un monument historique précieux; elle a pour titre : Véritable portrait du seigneur Quincampoix. On voit, en effet, au centre, le tableau en buste de ce seigneur, qui a pour devise : Aut César, aut nihil. Il est surmonté d'une couronne de plumes de paon et de chardons, que lui offre la Sottise, avec cette autre inscription : « Je suis le fouet du sage et du fou. » Au-dessous du portrait fume une chaudière, qu'un diable chauffe avec du papier. Un agioteur jette dans la chaudière, à pleines mains, son or et son argent, qui se fondent et ne rendent que des papiers nouveaux. Le Desespoir, derrière ce malheureux, semble attendre pour s'en emparer après cette opération. »' (FîV privée de Louis XV.)

Ce succès d'un moment dura peu; quand des négociants célèbres eurent refusé le nouveau papier monnaie en paiement, quand Dubois eut fait passer une partie du numéraire en Angleterre, le sang-froid revint aux agioteurs, le discrédit commença à rejaillir sur le roi de l'époque, l'heu-

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UISTOIHK DF FRàNCE.

reux Écossais, dont les courtisans étaient plus nombreux que ceux du régent; enfin, après une foule de gradations successives , qui tous les jours abaissaient la valeur des billets, après la cessation de ce feu roulant de plaisanteries ijui avait atteint les oublis grotesques des parvenus, la banqueroute fut complète, comme plus tard celle des assignats; et un événement imprévu, trois hommes du peuple étouffés dans un rassemblement près des bureaux de la rue Quincampoix, acheva la ruine du système ; le peuple porta ces cadavres au Palais-Royal. Le régent en fit ouvrir les portes, et toute la colère de l'émeute se porta sur l'Écossais, qui fut obligé de fuir (1720), pour aller mourir misérablement à Venise (1729).

Le régent n'était pourtant pas abattu. Le parlement avai! voulu faire des remontrances , il l'exila à Pontoise et raj»pela d'Aguesseau , que ses remontrances avaient fait disgracier du temps de Law. Tous deux travaillèrent au rétablissement des finances.

La France était donc bien malade, et la fameuse peste de Marseille vmt mettre la misère à son comble (1720); en outre, les querelles théologiques entre le jansénisme et les jésuites, qui maintenaient l'irritation du peuple, les dissensions avec le pape au sujet de la bulle llnigenitus, tout compliquait étrangement le système intérieur. Dubois, après Law, s'empara de l'esprit du régent; en quelques jours, il se fit nommer prêtre, archevêque de Cambrai, cardinal et premier ministre, pendant que le précepteur di' jeune roi, que nous n'avons pas encore nommé, l'abbé Fleury, grandissait à l'ombre du fils de l'apothicaire. Dubois ne jouit pas longtemps de sa fortune , il mourut au moment où la régence expirait par la majorité du jeune roi (1725), Le duc d'Orléans, à son tour, devint premier ministre, mais il ne survécut que de quelques mois au <;ardinal (1725 . De la régence, il ne restait (|ue l'orgueilleux duc de Saint-

tons \v.

Simon. L'épitaphe du régent était déjà faite depuis un an , à la mort de sa mère Charlotte de Bavière, au tombeau de laquelle un mauvais plaisant avait attaché l'épigramme suivante . Cit gît l'oisiveté. .. On devine le reste.

Le duc de Bourbon , sous la tutelle de la marquise de Prie et de Paris-Duverney, fut alors nommé premier ministre, au milieu des embarras que suscitait à l'Espagne l'abdication, puis la réapparition de Philippe V sur le trône. Le nouveau ministre s'en prévalut pour rompre les négociations avec la cour de Madrid, et lui renvoyer l'infante promise à Louis XV. Une intrigue de cour éleva sur le trône Marie Leczinska, la fille du roi de Pologne détrôné, Stanislas, qui vivait retiré en Alsace (1725). L'Espagne essaya de la fierté, et pour la première fois se rapprocha de l'Autriche; mais cette boutade d'enfant fut calmée en quelques jours par l'ambassadeur de France, le duc de Richelieu. Enfin, l'abbé Fleury, bientôt cardinal, perce au grand jour ; la disgrâce soudaine du duc de Bourbon lui laisse le champ libre (1726); il devient à son tour premier ministre.

Ainsi, Louis XV passa successivement des mains du duc d'Orléans à celles du duc de Bourbon, qui s'était fait jouer parFleury, dont la fortune s'était faite tout doucement et à huisclos. Les dissensions entre le jansénisme et les jésuites duraient toujours, mais c'était entre le parlement, le clergé et le pape, sans préjudice de la tranquillité publique. Ajoutez-y les prétendus miracles au tombeau du diacre Paris, et les conviilsionnaires du cimetière Saint-Médard, qui achevèrent de perdre le parti janséniste dans l'opinion. Il y eut alors en France un moment de repos qui dura jusqu'à la mort d'Auguste , le compétiteur de Stanislas au trône de Pologne. Fleury veillait au maintien de la paix européenne. Des démêlés s'élevèrent entre l'Angleterre et l'Espagne au sujet de Gibraltar ; il leur fit accepter sa médiation (1727), Après la mort d'Auguste de Pologne^ une conflagraliûq

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jiii!

générale devint inévitable ; l'Autriche et la Russie se déclarèrent pour le fils du défunt, la France nécessairement pour Stanislas; mais Fleury soutint mesquinement le beau-père de son roi. Cent mille Russes et Autrichiens avaient envahi la Pologne ; Fleury n'envoya que quinze cents hommes et trois millions. Ces Français sacrifiés se firent tuer dans Dantzick avec le comte de Plélo, ambassadeur de France en Danemarck, qui voulut échanger le portefeuille contre l'épée pour l'honneur de la France. Stanislas échappa déguisé en paysan (1754).

La guerre se fit avec plus de vigueur dans l'Italie et sur le Rhin ; le maréchal de Berwick s'empara de Philisbourg sur le Rhin, malgré le prince Eugène, qui en était à sa dernière campagne ; le maréchal y fut tué. En Italie, le vieux maréchal de Vil lai-s avait passé les Alpes et pris Milan; le marquis de Maillebois s'était emparé de Serravalle, Novare et Tortone ; le marquis de Coigny venait de gagner sur Mercy, général de l'empereur, la bataille de Parme, et le duc de Savoie celle de Guastalla ; enfin , l'infant don Carlos avait battu les Autrichiens à Bitonto dans le royaume de Naples. Ces victoires réitérées firent songer l'empereur à la paix , qui se conclut à Vienne par la médiation d'Horace Walpole, ministre d'Angleterre (1735).

Le duché de Toscane fut abandonné à l'empereur, en échange de la Lorraine qu'il cédait à Stanislas, puis à la France, après sa mort. Don Carlos conserva les royaumes de Naples et de Sicile ; la France reconnut le testament de l'empereur.

La France était alors l'arbitre de l'Europe : il y avait toujours guerre à mort entre l'Angleterre et l'Espagne, entre les vaisseaux de ligne et les galions du Mexique; la Russie et l'Autriche s'étaient engagées dans une entreprise assez malheureuse contre la Turquie ; la Hollande végétait sous la protection de la Grande-Bretagne ; la Pologne

aussi s'endormait sous un faible roi, Auguste IH; la Suède, pensionnée par la France, menaçait les derrières de la Russie ; enfin, la Prusse qui venait de s'élever par le bâton et par les armes du vieux Frédéric-Guillaume, s'avançait pas à pas avec le jeune Frédéric II, au cœur de l'Autriche. La mort de l'empereur Charles VI, rompit l'équilibre européen (1740) : sa fille Marie-Thérèse était naturellement son héritière légitime, et divers traités avec les puissances étrangères devaient lui garantir sa succession ; et cependant de toutes parts ses droits lui furent contestés. L'électeur de Bavière réclama la dignité impériale; l'électeur de Saxe, Auguste III, ne demanda que l'Autriche ; le roi de Prusse se contentait de la Silésie; enfin, les rois d'Espagne et de Sardaigne demandaient tout. Marie-Thérèse en appela à ses fidèles, et porta le défi à tous ses ennemis : Frédéric H envahit la Silésie, et affermit sa conquête par la victoire de Molwitz sur le baron de Neuperg (1741).

La France ne se déclarait pas encore ; Fleury, toujours partisan de son système de temporisation, répugnait à la guerre; les comtes de Belle-Isle l'y déterminèrent. Une armée française se dirigea vers l'Allemagne pour protéger l'électeur de Bavière, qui n'attendait que cette invasion. Pendant que le roi de Prusse, toujours victorieux, envahissait la Moravie, elle pénétra dans l'Autriche, prit Lintz et Passau, et tout à coup, au lieu de marcher sur Vienne, qui restait sans défense, l'électeur se rejeta sur la Bohème, s'empara de Thabor et de Budweiss et rejoignit l'armée saxonne sous les murs de Prague : un assaut nocturne lui livra celte ville, et quelques jours après, il fut élu empereur (1741).

Marie-Thérèse avait su profiter de ces moments de revers : elle s'était léfugiée en Hongrie, et les magnats du pays lui avaient juré de mourir pour elle. Une armée de cent mille Hongrois, Croates, Talpaches et Pandours se ré-

pandit dans la Bavière, où elle commit des atrocités épouvantables par Tordre du fameux partisan Mentzel, reprit Thabor, Budweiss et Lintz, et accula en peu de temps l'armée française sous les murs de Prague; le comte Maurice de Saxe avait pris Égra, mais le roi de Prusse, satisfait de ses conquêtes, venait de faire sa paix avec la reine de Hongrie (1742), et le comte de Ségur avait été tait prisonnier dans Lintz, avec six mille Français, tandis que les Suédois, alliés de la France, perdaient douze mille hommes à Williamstrund, en Finlande, dans une bataille contre la Russie (1741). Le maréchal de Maillebois vint dégager le maréchal de Broglie, et de Belle-Isle, laissé seul dans Prague, et y abandonna à son tour le brave Chevert, pour faire cette fameuse retraite de Prague, dont l'habileté est plus que douteuse. Chevert capitula après une vigoureuse résistance, et le maréchal de Belle-Isle alla rejoindre Maillebois à Égra (1742).

La France n'avait plus même les consolations de la gloire : Fleury se mourait (1743) ; l'Angleterre, délivrée d'Horace Walpole, se lançait à son tour dans la guerre continentale avecson jeune roi Georges H, et le prince Charles de Lorraine poursuivant de Broglie et le malheureux Charles VII, transportait sur le Rhin le théâtre de la guerre. C'est alors que commença cette fameuse campagne de Flandre, dont le duc de Cumberland et le maréchal de Saxe, sous les deux rois, reçurent tout l'honneur. Une nombreuse armée d'Anglais, de Hanovriens, de Hollandais, de Hessois, allait envahir la France ducôé du Nord, quand le maréchal de Noailles survint avec quatre-vingt mille hommes, et la refoula entre le Mein et le village de Dettingen, qu'il occupait lui-même ; les ennemis semblaient perdus, car, pour sortir de ce mauvais pas, il fallait traverser un défilé que foudroyait l'artillerie française, ou s'attendre à la famine; ja précipitation fatale du duc de Grammont, neveu du ma-

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réchal, fit abandonner le poste d'où dépendait le succès, et perdre aux Français une victoire assurée. La perte fut à peu près égale, et les Anglais firent chanter un Te Deum. Il n'eût fallu rien de moins que cette victoire pour relever les armes de la France. Le prince Charles de Lorraine avait passé le Rhin et pénétrait en Alsace ; le farouche Mentzel ravageait toujours la Bavière, et venait se faire tuer sur les Irontières de France; Trenck l'avait remplacé dans le coui-s de ses brigandages (1743).

Louis XV, jusqu'alors enfant, au milieu des plaisii'S dont le régent et Fleury avaient entouré son enfance, parut accepter enfin sa tardive virilité avec sa part des dangers que courait la France. Il n'y avait plus qu'un général dans nos armées, Maurice de Saœe ; Noailles, de Broglie, Maillebois, Belle-Isle, tous faisaient la guerre par routine, et Ton ne sait comment le maréchal de Noailles sut trouver tout seul ce fameux plan de Dettingen ; il est vrai que lesalliés n'avaient guère que le prince Charles, mais l'avantage du nombre leur restait.

Une armée française parut en Flandre pendant que le roi de Prusse,^ toujours prêt au combat, rentrait dans la lice, et s'emparait de Prague et de plusieurs autres villes en Bohême. Cette campagne fut assez heureuse pour la France, à part celte maladie du roi à Metz, qui lui valut un éclatant témoignage d'amour. Menin, Ypres, Furnes, la henoque, tombèrent au pouvoir des Français dans les Pays- Bas; sur le Rhin, le comte de Saxe repoussa en Allemagne le prince Charles de Lorraine, qui s'était emparé des lignes de Weissembourg et de Saverne ; en Bavière, l'empereur Charles VII avait repris Munich ; en Italie, l'infant don Philippe, duc de Parme, s'était emparé de la Savoie, avait rejoint le prince de Conti, et tous deux venaient de battre le roi de Sardaigne à Coni. Sur mei', les fiottes réunies de France cl d'Espagne avaient disi)ersé dans la Méditerranée,

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celle de l'amiral anglais Matthews (ilU), et en Amérique, l'amiral Vernon, le conquérant de Porto-Bello, avait essuyé sous les murs de Carthagène, une sanglante défaite (1741).

La mort de Charles VU (1745) eût dû faire cesser la guerre, dont il semblait être la seule cause, mais les prétextes ne manquaient pas; le roi de Prusse était intéressé à la conservation de la Silésie; l'Angleterre voulait l'humiliation de la France. Le nouvel électeur de Bavière, Maximilien- Joseph, fit sa paix avec Marie-Thérèse, et l'armée française envahit de nouveau les Pays-Bas, où l'attendaient les Anglais et les Hollandais du duc de Cumberland. Une bataille terrible s'engagea à Fontenoi, près de Tournay, que le maréchal de Saxe avait investi ; ce fut le plus singulier combat qu'on eût vu livrer depuis longtemps. Une colonne anglaise de quinze mille hommes, s'avançait en faisant une trouée effrayante dans l'armée française, dont la cavalerie chargeait en vain dans la profondeur de ses rangs; une idée heureuse du duc de Richelieu, dit-on, détermina le succès; quatre canons ri)mpirent le bataillon carré qui se retira en désordre. Les Hollandais furent écrasés; le maréchal de Saxe immortalisa sa litière (11 mai 1745). Le duc de Grammont y fut tué. Tournai, Gand, Oudenarde, Bruges, Dendermonde, se rendirent après la victoire, soit au maréchal de Saxe, soit au comte de Lowendahl K

* Lettre de3f. le marquis d'Argenson, ministredes affaires étran^ gères, à M, de Voltaire, nommé historiographe du roi.

Monsieur Ihistorien, vous auriez dû apprendre dés mercredi aa soir la nouvelle dont vous nous félicitez tant: un page partit du champ de bataille, le mardi, à deux heures et demie, pour porter les lettres. J'apprends qu'il arriva le mercredi à cinq hrures du soir a Versailles. Ce fut un beau spectacle que de voir le roi et le dauphin écrire sur une caisse, entourés de vainqueurs et de valn-

LOUIS XV

Mêmes succès en Italie, Gênes s'était déclarée pour la France. Le maréchal de Maillebois, successeurde Conli , surprit le roi de Sardaigne à Bassignana , et se rendit maître du cours du Pô; le Montferrat, Alexandrie, Tortone, Parme

eus, morts, mourants et prisonniers. Voici des anecdotes que j'ai remarquées.

J'eus l'honneur de rencontrer le roi, dimanche, tout prés du champ de bataille, j'arrivai de Paris au quartier de Chin, j'appris que le roi était à la promenade , je demandai un cheval ; je joignis S. M. prés d'un lieu d'où l'on voyait le camp des ennemis. J'appris pour la première fois de S. M. de quoi il s'agissait tout i l'heure (à ce qu'on croyait). Jamais je n'ai vu d'homme si gai de celle aventure qu'était le maître. Nous discutâmes justement ce point historique que vous traitez en quatre lignes, quels de nos rois avaient gagné les dernières batailles royales. Je vous assure que le courage ne faisait point tort au jugement, ni le jugement à la mémoire. De là, on alla coucher sur la paille: il n'y a point de nuit de bal plus gaie, jamais tant de bons mots. On dormit tout le temps qui ne fut pas coupé par des courriers, des graffins et des aidesde-camp; le roi chanta une chanson qui a beaucoup de couplets et qui est fort drôle. Pour le dauphin, il était à la bataille comme à une chasse de lièvre, et disait presque : « Quoi n'est-ce que celât n Un boulet de canon donna dans la boue et crolla un homme prés du roi, nos maîtres rirent beaucoup du barbouillé. Un palefrenier de mon frère a été blessé à la lêie d'une balle de mousquet. Ce domestique était derrière la compagnie.

Le vrai, le sûr, le non flatteur, c'est que c'est le roi qui a gagné lui-même la bataille par sa volonté, par sa fermeté. Vous verrez des relations et des détails, vous saurez qu'il y a eu une heure terrible où nous vîmes le second tome de Detlingen ; nos Français humiliés devant cette fermeté anglaise, leur feu roulant qui ressemblait à l'enfer, qui, je l'avoue, rend stupides les spectateurs les plus oisifs, alors on désespéra de la république. Quelque-uns de nos généraux, qui ont moins de courage de cœur que d'esprit, donnèrent des conseils fort prudents. On envoya des ordres jusqu'à Lille, on doubla la garde du roi , on ûl emballer, etc. A cela, le roi se moqua de tout , el se porta de la gauche au centre, demanda le

*2(îU MIS roi UK UK FRWCt:.

Plaisance, puis Milan tombèrent en son iX)iivoir, tandis que le roi de Naples, don Carlos, refoulait les Aulrichiens jusqu'à Bologne (1745). Il l'allut pourtant encore trois ans

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