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CHAPITRE XII

Les états-généraux s'ouvrirent, à Versailles, le 4 mai 1789, par une procession solennelle, où figuraient près de douze cents députés, princes, ducs et pairs, simples gentilshommes, dignitaires de l'Eglise, humbles curés de villages, obscurs représentants des communes, tous ceux qui avaient un intérêt sérieux, égoïste ou légitime, aux grandes questions du moment. La noblesse et le clergé avaient pour eux l'éclat du nom et la splendeur du costume, mais le tiers-état allait secouer les plis de son manteau noir et en faire sortir la guerre , il s'abritait derrière l'opinion, qui était devenue une puissance irrésistible, etdès les premiers jours il fut facile de prévoir que le privilège serait vaincu dans la lutte^ que les tardives résistances de la royauté tourneraient à sa ruine, que la nation, une fois arrivée à la surface , attirerait violemment à elle tout le pouvoir dont elle s'était laissé dépouiller pendant une longue série

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de siècles. I/arislocnitie, Uint séculière que religieuse, avait, envoyé ses membres les plus éminents et ses illustrations les plus incontestées ; mais les mandataires du peuple étaient pour la plupart des hommes profondément convaincus de la sainteté de leur mission, irrités des injustices du passé, nourris de la lecture du contrat social, pénétrés de la nécessité d'une constitution , qui garantirait les droits de tous, et résolus à poursuivre à tout prix l'accomplissement des réformes réclamées par l'unanimité des cahiers des bailliages. On comptait parmi eux des esprits ardents et des intelligences systématiques, l'abbé Sieyès, dont la fameuse brochure: Qu'est-ce que le tiers-état? avait eu un si vaste retentissement, le comte de Mirabeau, qui ne pouvait pardonner à l'ancien régime les rudes persécutions de son orageuse jeunesse, l'académicien Bailly, le juge Mounier, l'avocat Barnave, et cent autres plébéiens d'origine ou de cœur, auxquels il n'avait jusqu'alors manqué qu'une tribune aux harangues. Mirabeau n'était du reste pas le seul transfuge de la noblesse, et le brillant marquis de Lafayette, l'ami et le compagnon du grand Washington, se préparait à défendre la cause populaire, ainsi que le duc d'Orléans, le conseiller du parlement Duport et les frères

de Lameth.

La séance royale fut imposante (5 mai). Louis XYI, s'essayant aux formes constitutionnelles , prononça un discours où se trahissait déjà la fatale indécision de son caractère; le garde-des-sceaux parla des droits et des intentions de la couronne ; Necker raconta la déplorable situation des finances, et la bataille s'engagea. Les premiers dissentiments se révélèrent sur une question préliminaire qui les renfermait toutes, celle de la vérification des pouvoirs ; la noblesse et le clergé votèrent la vérification séparée ; le tiers-état refusa d'ohord de se constituer en l'absence des deux autres ordres, car il avait compris que de

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là dépendait tout l'avenir de la révolution. Les tentatives de conciliation, les pourpariers, les conférences ne firent qu'envenimer les haines des privilégiés et leur inspirer la peur de cette puissance nouvelle qui se montrait en scène. Puis, lorsque les députés des communes crurent avoir assez prouvé leur longanimité, lorsqu'ils se sentirent forts de l'appui des masses en dehors des salles de délibération, ils marchèrent audacieusement en avant et déclarèrent qu'envoyés par les quatre-vingt seize centièmes au moins de la nation , il n'appartenait qu'à eux de représenter et d'interpréter sa volonté générale. Les états - généraux devinrent l'assemblée nationale (il juin), au bruit des applaudissements, et à l'inaction forcée des premières séances dut succéder toute l'activité des pouvoirs constitutionnels.

L'impulsion était donnée; rassemblée légalisa aussitôt la perception des impôts, bien qu'ils eussent été établis sans le consentement de la nation et les prorogea jusqu'au jour de sa séparation ; elle mil les créanciers de l'Etat sous la sauvegarde de la loyauté française et songea aux moyens de parer à l'effrayante aggravation de la misère publique, qui était venue s'ajouter à toutes les causes d'agitation , grâce à la terrible sécheresse et au rude hiver de 1788. Elle s'immisçait aussi peu à peu dans tous les détails de l'administration et préparait, au détriment des autorités encore debout, sa future omnipotence. La royauté menacée s'émut et fit mine d'intervenir, mais il était trop tard, elles ruses mesquines n'étaient pas de nature à arrêter le mouvement des esprits. La fermeture momentanée de la salle des Menus, par ordre royal, donna au tiers-état tout le prestige de la persécution et provoqua le fameux serment du jeu de Paume, par lequel les communes jurèrent de ne jamais se séparer et de se rassembler partout où les circonstances l'exigeraient, jusqu'à ce que la constitution "• 25

HISTOIRE DE FHANCE.

du royaume fut faite et atTermie sur des fondements solides (20 juin). En vain par la déclaration du 23 juin, Louis XVI maintenait l'ancienne distinction des ordres, annulait les précédentes délibérations du tiers, lui interdisait la discussion des droits féodaux, tant utiles ({u'honoriliques, de Tarislocratie, et f)rotestait que, si on l'abandonnait dans une si belle entreprise, il ferait seul le bien de ses peuples ; cette déclaration ne servit qu'à démontrer l'impuissance de la cour. Mirabeau ré[)ondit au grandmaitre des cérémonies, qui enjoignait à l'assemblée de s'ajourner au lendemain, par une vigoureuse apostrophe, qui est restée célèbre dans l'histoire. « Messieurs, s'écria Sieyès, vous êtes aujourd'hui ce que vous étiez hier ; » et l'assemblée annonça sa ferme résolution de persister dans ses précédents arrêtés ; puis, alin de prévenir tout acte de violence, qui pourrait être tenté contre elle-même ou quelques-uns de ses membres, elle déclara que la personne de chaque député était inviolable et que quiconque attenterait à cette inviolabilité serait réputé traître et infâme , coupable de crimes capitaux.

C'était là une protestation énergique contre tout t ssai de dissolution, et Necker, qui n'avait pas voulu assister à la séance du 25 juin, qui voyait arriver l'heure de sa disgrâce, fut couvert d'applaudissements. A la cour on se félicitait déjà des résultats probables de ce coup d'état, et la coterie, à la tète de laquelle s'était mise la reine, se laissait aller à l'espoir d'un meilleur avenir; mais, loi"squ'on eut appris que l'assembléeavait persévéré dans sa ligne de conduite, en dépit de toutes les injonctions, et que la multitude criait : Vive Necker, jusque sous les fenêtres du palais, l'épouvante gagna tous les partisans de la réaction, et la stupeur fit place à la joie. On supplia le Genevois de conserver son portefeuille, Louis XVI écrivit lui-môme à la noblesse pour l'engager à se rendre dans le sein de l'assemblée. La

majorité du clergé avait effectué sa réunion dès le 22 juin; le 24, quarante -sept gentilshommes renoncèrent à leur isolement, et le 27,1e reste des opposants dans les deux premiers ordres entra à son tour dans la salle du tiers-état, le regard soucieux et le visage empreint d'une profonde tristesse. Ainsi la fusion se trouvait complète quatre jours après la défense solennelle du roi, et les représentants des communes acquéraient la pleine jouissance du pouvoir législatif; la question du vole par tête n'avait pas encore été posée, mais elle était résolue par le fait.

On pouvait donc s'occuper de l'objet principal delatenue des états-généraux, c'est-à-dire de l'établissement d'une constitution, et l'on se hàla de nommer un comité chargé de présenter un ordre de travail. La difficulté était grande à coup sûr, car les moyens de comparaison n'existaien point dans le passé. « Si on appelle ainsi, dit M. Thiers(l), toute espèce de rapports entre les gouvernés et le gouvernement, sans doute la Fiance possédait une constitution ; un roi avait commandé et des sujets obéi ; des ministres avaitnt emprisonné arbitrairement ; des traitants avaient perçu jusqu'aux derniers deniers du peuple; des parlements avaient condamné des malheureux à la roue. Les peuples les plus barbares ont de ces espèces de constitution. Il y avait eu en France des états-généraux, mais sans attributions précises, sans retours assurés et toujours sans résultats. Il y avait eu une autorité royale, tour à tour nulle ou absolue. Il y avait eu des tribunaux ou cours souveraines, qui souvent joignaient au pouvoir judiciaire le pouvoir législatif; mais il n'y avait aucune loi qui assurât la responsabilité des agents du pouvoir, la liberté de la presse, la liberté individuelle, toutes les garanties enfin

» Hlslolrc de la Révolution française.

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qui dans l'état social , remplacent la fiction de la liberté naturelle. » Cependant le dépouillement des cahiers offrait des matériaux précieux ; l'unanimité des cahiers des bailliages prescrivait le gouvernement monarchique, l'inviolabilité de la personne du monarque, l'hérédité de la couronne de mâle en mâle, le maintien du pouvoir exécutif entre les mains du roi, la responsabilité des agents de l'autorité, le concours de la nation et du roi pour la confection des lois, le vote de l'emprunt et de l'impôt, le respect de la propriété et la liberté individuelle ; il n'y avait dissidence que sur la permanence ou la périodicité des états-généraux, sur le droit de dissolution, sur la conservation, ou la suppression des ordres, sur l'unité , ou la scission en deux chambres du corps législatif, sur l'étendue de la liberté de la presse. Ces questions étaient graves, et l'assemblée se mit sérieusement à l'œuvre, mais, dans la situation des esprits et avec toutes les exigences de l'imprévu, ce ne pouvait être l'afiaire d'un jour.

La France présentait à cette époque un singulier spectacle, celui d'un immense club, où chacun s'était arrogé le droit de discuter les problèmes les. plus ardus de la politique et de la rénovation sociale. Tous les intérêts étaient en éveil ; partout les hommes du tiere si longtemps dédaigné s'étaient grandis à la hauteur de leur rôle actuel et l'aristocratie ne comptait plus que comme une implacable ennemie dont on avait hâte de châtier les prétentions surannées et les vieilles injures. Dans les provinces, qui déjà se modelaient sur la grande ville, la lutte était vive et incessante entre la noblesse et la roture, entre le privilège et le droit commun ; la populace, qui ne comprend en toutes choses que l'exagération , s'était laissé entraîner aux plus tristes désordres ; le sang avait coulé ; des bandes dévastatrices avaient parcouru les châteaux et les campagnes, «t conquis, la torche à la main , cet odieux surnom de

ASSEMBLÉE COiNSTlTlANTE.

brigands^ qui recelait alors tant de mystérieuses terreui'S; les nouvelles de pillages, de meurtres et d'incendies se croisaient journellement avec les adresses de félicitations qui arrivaient de tous les coins du royaume à l'assemblée. A Paris, depuis l'épisode du fabricant Réveillon, l'agitation populaire ne s'était plus manifestée par d'aussi violentes explosions, mais le moment n'était pas éloigné où l'émeute redescendrait sur la place publique et s'attaquerait résolument au plus redoutable boulevard de l'antique royauté, à la forteresse de la Bastille. Le Palais-Royal était le rendez-vous ordinaire des curieux, des oisifs et des meneurs révolutionnaires; on y proposait sans crainte les motions les plus audacieuses ; on y répandait des bruits sinistres sur les projets de la cour; on y pérorait contre les complots du despotisme, et s'il arrivait qu'au sortir delà la multitude échauffée apprit l'incarcération à l'Abbaye de quelques gardes-françaises, coupables de s'être atîiliés à des sociétés secrètes, elle se transportait en masse à la prison (50 juin), délivrait les détenus, les portait en triomphe, et Louis XVI se voyait obligé de transiger par suite de l'exaspération. Du reste les méfiances du peuple n'étaient pas sans raison ; les courtisans de Versailles, remis de leur frayeur, avaient réorganisé leur plan de contre-révolution et prenaient d'inquiétantes mesures ; des régiments, aux noms étrangers, dont on n'avait pas à redouter la désertion, se concentraient au tour de la cité royale et le vieux maréchal de Broglie, un aristocrate incurable, en avait recule commandement. Le château se hérissait d'artillerie ; les initiés montraient une aveugle confiance et leurs physionomies respiraient toute la joie du triomphe; d'étranges rumeurs circulaient comme à la veille d'un coup d'état, et le roi, mis en demeure par la véhémente dénonciation de Mirabeau d'expliquer les mouvements de ses troupes , n'avait fait que des réponses évasives. Le 11 juillet, le secret de tous ces préparatifs fut

révélé par la disgrâce soudaine de Necker, renvoyé du ministère ainsi que MM. de Montmorin, de la Luzerne, de Puységur et de Saint-Priest. Leurs successeurs portaient tous des noms marqués du sceau de l'impopularité; c'étaient MM. de Breteuil, de la Vauguyon, de Broglie, Foulon et Damécourt. A cette iïicheuse nouvelle, l'alarme se répandit dans Paris ; un jeune homme, qui s'appelait Camille Desmoulins et qui devait être bientôt le plus spirituel pamphlétaire de l'époque, se précipita dans le jardin du Palais-Royal, s'élança sur une table et cria aux armes en agitant un pistolet, puis il arracha une feuille d'arbreets'enfitune cocarde; son exemple fut imité. La foule alla chercher les bustes do Necker et du duc d'Orléans et les promena dans les rues; vers la place Vendôme, elle rencontra les dragons du prince de Lambesc, et il s'ensuivit une collision; dans le tumulte un vieillard fut tué au milieu du jardin des Tuileries, et dès lors l'irritation devint effrayante. On courut à l'ilôtelde-VilIe, et l'on se fit délivrer des armes (dimanche 12 juillet). Le lendemain, on s'organisa pour l'insurrection, on forgea des piques, on éleva des barricades, on acheva de débaucher les gardes-françaises, qui se joignirent au peuple avec leur artillerie et qui devaient grandement faciliter sa victoire; des groupes nombreux circulaient çà et là, cherchant des fusils et des voitures chargées de farines, car la question des subsistances était plus que jamais en jeu. Cependant l'assemblée générale des électeurs, qui siégeait encore à l'Hôtel-de-Ville, se .constituait en municipalité provisoire, mandait auprès d'elle le prévôt des marchands, Flesselles, s'emparait hardiment de tous les pouvoirs, et rédigeait un plan d'armement pour la milice bourgeoise, qui dût s'élever au chiffre de quarante-huit mille hommes fournis par les districts. Le 14 au matin, les insurgés pénétrèrent dans l'enceinte des Invalides et en vidèrent l'arsenal ; puis le cri de : « à la Bastille , » se fit entendre

dans les rangs de cette multitude enivrée, et elle se dirigea vers le faubourg Saint-Antoine. La vieille forteresse ne renfermait que trente-deux Suisses et quatre-vingt-deux invalides, et le commandant Delaunay avait donné sa parole derespecler la ville, s'il n'était pas attaqué. Mais l'heure des transactions était passée , et le premier pont-levis fut rapidement franchi: la fusillade commença; les députations envoyées par la municipalité ne purent se faire écouter; la garnison épouvantée obligea bientôt le gouverneur à se rendre; l'infortuné Delaunay fut massacré avec quelques-uns des défenseurs de la place ; une heure après ce fut le lourde Flesselles, qui était de connivence avec la cour, et qui avait leurré le peuple de vaines promesses. La journée du 14 juillet était finie, et la révolution consommée; la Bastille allait être démolie et la garde national venait de naître.

Pendant qu'on s'égorgeait à Paris, l'Assemblée nationale était restée dans une anxiété cruelle, car elle n'ignorait pas les desseins secrets du parti de la cour ; elle savait que le roi devait venir lui imposer la déclaration du 25 juin et la dissoudre au besoin par la force ; néanmoins elle avait voté des remerciments aux ministres disgraciés et insisté sur le renvoi des troupes, ainsi que sur la formation d'une garde bourgeoise. Lorsque la prise de la Bastille fut connue, Louis XVI, qui avait d'abord montré une certaine énergie et répondu sèchement à toutes les nîprésenlations, retomba dans son indécision ordinaire: « Quelle révolte! s'écria-l-il, —dites révolution » répartit le duc de Liancourt, et ce mot résumait admirablement la situation. Le monarque se rendit, sans gardes, au sein de l'assemblée et annonça lui-même l'éloignement des troupes : « Je sais, dit-il, qu'on a donné d'injustes préventions; je sais qu'on a osé publier que vos personnes n'étaient pas en sCireté... Eh bien ! c'est moi qui ne suis qu'un avec ma nation, c'est

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moi qui me fie à vous ! » Ces touchantes paroles excitèrent de vifs applaudissements, et la foule répandue au dehors témoigna sa joie par de bruyantes clameurs. Le 16, précédé de la nouvelle du rappel de Necker, le roi partit pour Paris sans autre escorte qu'une députation de l'assemblée, et trouva sur son passage une population immense, dont l'atlilude était méfianteel sombre. Bailly, le nouveau maire, et Lafayette, commandant général de la milice, le reçurent à l'Hôtel-de-Ville, où il était entré en passant sous une voûte d'épées croisées sur sa tête en signe d'honneur : « Sire, « lui dit Bailly, j'apporte à votre majesté les clefs de sa « bonne ville de Paris ; ce sont les mômes qui ont été pré- « semées à Henri IV. Il avait reconquis son peuple: ici « c'est le peuple qui a reconquis son roi. » Louis XVI voulut répondre, mais son émotion était trop forte ; le maire parla en son nom et parla si bien que les acclamations éclatèrent; il en fut ainsi au retour, pendant tout le trajet de Paris à Versailles, et pourtant la reine se jeta dans les bras de son époux, comme si elle eût désespéré de jamais

le revoir.

Dès ce moment il devint évident que rien ne pourrait plus s'opposer à l'ascendant du parti victorieux au 14 juillet, et qu'il ne s'agirait à l'avenir que des moyens d'atténuer la violence du torrent. Des listes de proscription avaient circulé contre quelques personnages connus par leur opposition à la cause populaire ; deux d'entre eux servirent de pendant au drame de la mort de Delaunay et de Fiesselle. Foulon, qui avait disparu, fut saisi non loin de Fontainebleau, amenéàri!ùtel-de-Ville, jugé séance tenante par la multitude assemblée, et pendu au coin de la rue de la Vannerie (22 juillet). Le môme jour son gendre Berthier, ex-mtendant, fut traîné de Compiègne à Paris et tué d'un coup de sabre, après avoir subi, comme Foulon , un long interrogatoire. Bailly et Lafayette, indignés de ces barbares

exécutions, donnèrent leur démission, mais elle ne fut pas acceptée, car la bourgeoisie, quoi qu'on ait pu dire, n'avait garde de s'associer à ces explosions de fureur. La terreur s'empara de ceux que leur participation active aux menées de la cour avait le plus fortement compromis ; le comte d'Artois, la famille de Polignac, le prince de Lambesc, etc., s'éloignèrent de France, et c'est alors que commença cette manie de l'émigration, qui allait être bientôt une affaire de mode. Necker reparut au ministère et eut aussi son entrée triomphale à Paris , comme le roi son maître. Louis XVI , découragé par l'insuccès de la dernière tentative, se laissa quelques jours dominer par les inspirations émanées de l'assemblée et parut adopter des idées mieux en harmonie que par le passé avec la tendance des esprits ; il y eut dans l'opinion une sorte de temps d'arrêt dont cherchèrent à profiter ceux qui croyaient la révolution terminée, sauf les concessions de détail, et qui songeaient déjà à l'organiser à la manière anglaise , tels que le ministre genevois et ses parlisans, Mounier, Malouet, Lally-Tolendal. Le maire et le commandant-général donnèrent tous leurs soins à l'approvisionnement et à la tranquillité de Paris. La municipalité, qui avait réuni dans son sein tout à la fois l'autorité civile, judiciaire et militaire, les seconda avec zèle dans cette œuvre difficile; le comité des recherches se saisit de toutes les attributions de l'ancienne police, le comité des subsistances monopolisa entre ses mains l'achat des grains et des farines, qui n'avait pas cessé d'être la plus redoutable question à l'ordre du jour ; la milice nouvellement établie fit un service régulier et se dévoua corps et àme à son chef pour empêcher les attroupements et maintenir le bon ordre. Puis un beau jour la province s'arma à l'exemple de Paris ; des courriers, venus on ne sait d'où, avaient traversé le royaume en tous sens et annoncé aux populations effrayées que les brigands arrivaient et qu'ils détruisaient les moissons sur pied.

BISTOIhE de FRANCE.

Celte ruse, si ruse il y avait, eut un plein succès; les habitants se rassemblèrent partout où la nouvelle avait pénétré ; les fusils et les piques furent mis en réquisition et la nation se trouva debout tout entière contre les ennemis du dedans et du dehors.

De son côté , l'assemblée nationale ne restait pas oisive. Le 27 juillet, l'archevêque de Bordeaux avait présenté un rapport au nom de ses collègues du comité de constitution, et M. de Clermont-Tonnerre avait fliit le résumé du dépouillement des cahiers. Le i" août, la discussion commença sur la question de savoir si l'on mettrait, à la façon des Américains, une déclaration des droits en tête de la constitution future. Le 4, au moment où l'assemblée venait d'apprendre que le roi avait appelé au conseil les archevêques de Bordeaux et de Vienne, M. de la Tour-du-Pin- Paulin et le maréchal de Beauvau, le vicomte de Noailles se leva et proposa , dans le but de mettre un terme aux troubles incessants qui désolaient les provinces, dedécider que l'impôt serait payé par tous les individus du royaume, dans la proportion de leurs revenus, que toutes les charges publiques seraient désormais supportées également par tous, que tous les droits féodaux seraient rachelables par les communautés, en argent, ou échangés sur le prix d'une juste estimation, c'est-à-dire d'après la moyenne du revenu, que les corvées seigneuriales, les mainmortes et autres servitudes personnelles seraient détruites sans rachat. Cette généreuse initiative, venant d'un membre de la noblesse, détermina dans toute la salle une explosion d'enthousiasme. Gentilshommes, évèques, curés, membres des communes, tous s'élancent vers la tribune pour faire l'abandon de leurs distinctions, privilc'ges et immunités, ou le promettre au nom de leurs commettants; abolition de la qualité de serf, suppression des juridictions seigneuriales, faculté de remboui-ser les droits féodaux, reuoncia-

liuii aux droits exclusifs de chasse, de garenne et de colombiers, rachat de la dime, égalité de l'impôt, admission de tous les citoyens aux emplois civils et mimaires, gratuité de la justice et abolition de la vénalité desoflicesi destruction des droits particuliers des villes et des pro^ vinces, réformalion des jurandes , suppression des pensions obtenues sans titres et de la pluralité des bénéfices, tout est décrété par acclamation, sur la motion même désintéressés, et sans qu'une seule voix s'élève pour protester contre cette prodigalité inouïe ; une sorte d'ivresse s'était emparée de l'assemblée; l'entraînement était si grand que la réflexion n'eut pas le temps de se faire jour et que les privilégiés se trouvèrent dépouillés avant que l'idée leur vint de regarder en arrière. La séance finit à deux heures du matin, aux cris de : Vive le roi ! par la demande d'un Te Deuni solennel et du titre de Restaurateur de la liberté française, que l'on se hâta de décerner à Louis XVI; toutes les aristocraties étaient rentrées dans le droit commun, et le royaume arrivait enfin à la loi sociale du niveau et à l'unité administrative.

Le lendemain et les jours suivants, lorsqu'il fallut rédiger le procès-verbal de la nuit du 4 août, les membres de la noblesse et du clergé, se prirent à jeter un douloureux coup d'œil sur la masse des concessions réalisées , et ils furent épouvantés du chemin qu'ils avaient fait. Ce futalors le tour des réclamations et des chicanes ; le monarque luimême intervint dans le débat et blâma la spoliation volontaire des deux premiers ordres ; mais il était trop tard pour se raviser, et ces regrets maladroits ne servirent qu a dispenser la nation de toute reconnaissance. L'assemblée, que ces discussions irritantes avaient désormais tranchée en deux camps hostiles, côté droit et côté gauche , poursuivit noblement sa tâche à travers toutes les passions soulevées; elle régularisa la longue liste des sacrifices, rendit un dé-

HISTOIRE DE FRAINCE.

cret sur la tranquillité publique, par lequel ell»^ confiait aux municipalités le soin de veiller au maintien de l'ordre, accorda à Necker la faculté de contracter un emprunt de trente raillions , puis un second de quatre-vingt millions, et adopta la célèbre déclaration des droits qui figure en tête de la constitution de 1791. Ensuite vinrent les questions constitutionnelles, qui offraient matière à de sérieuses difficultés entre la nécessité de consolider le pouvoir monarchique et les exigences de l'opinion, qui redoutait des tentatives réactionnaires. La permanence des assemblées nationales réunit la presque unanimité des suffrages; l'unité du corps législatif fut votée à la majorité de quatre cent quatre-vingt-dix-neuf voix, contre quatre-vingt neuf; le veto royal servit de prétexte à de menaçantes agitations et à de véhémentes harangues au Palais-Royal, et dans tous les clubs politiques de Paris et de la province. Mirabeau , qui, une fois le privilège vaincu et les abus détruits, voulait un pouvoir exécutif assez fortement constitué pour résister à tous les empiétements du parti populaire, plaida avec chaleur la cause du monarque et réclama le veto absolu ; Sieyès, qui suivait rigoureusement les conséquences de son point de départ, repoussa avec énergie toute espèce de sanction ; entre ces deux avis opposés , l'assemblée prit un moyen terme et accorda au roi le veto suspensif, pendant deux législatures, à la majorité de six cent soixante-treize voix contre trois cent vingt-cinq. Quant aux articles constitutionnels, on ne supposa même pas qu'il fût besoin de l'acceptation du souverain , et toutes les fois qu'il s'agit de donner force et vigueur à des décrets de ce genre, le rôle de Louis XVI dut, en dépit de tousses essais de résistance, se borner à la simple promulgation.

Ainsi la Constituante, car on peut désormais l'appeler de ce nom, tendait irrésistiblement et à l'insu de la plupart de ses membres, à l'anéantissement de l'autorité royale , elle

AWKMBLÉE CONSTITUANTE.

intronisait la république en France SOUS le patronage inutile d'un chef irresponsable et muet ; elle réduisait le roi à n'être qu'un rouage superflu de la machine politique : en même temps elle s'exposait aux accusations des révolutionnaires purs par les ménagements dont elle entourait encore l'ombre discréditée de la vieille monarchie. Une marche semblable, au milieu des grandes colères et des haines brûlantes de l'époque, appelait infailliblement un double mouvement dans le sens des partis extrêmes, et la collision ne se fit pas attendre. Louis XVI, las de sa mise en tutelle, avait de nouveau prêté l'oreille aux suggestions de ceux de ses courtisans qui n'avaient pas abandonné le château , et les uniformes étrangers avaient reparu à Versailles. Il n'était plus question pour la royauté de dissoudre l'assemblée de vive force , mais de se transporter dans une place forte, à Metz, par exemple, afin de se mettre à l'abri de ses usurpations. Des signes évidents trahissaient les préoccupations des amis de la cour , et les rumeurs d'un prochain départ semaient parmi le peuple l'agitation et l'inquiétude; les journaux, les pamphlets et les brochures redoublaient de violence : « H faut un second accès de révolution , s'é- « criait Loustalot, un des plus ardents écrivains du jour, « tout s'y prépare ; l'àme du parti aristocratique n'a point « quitté la cour. » Le fameux repas donné, le 2 octobre , par les gardes-du-corps aux officiers de la garnison de Versailles, provoqua une seconde prise d'armes encore plus menaçante que celle du 14 juillet ; de graves imprudences avaient été commises ; on avait entraîné le roi et la reine au milieu des convives ; on avait refusé, dit-on, la santé de la nation, tout en portant des toasts chevaleresques, et foulé aux pieds la cocarde nationale. A cette nouvelle, Paris se souleva, et de nombreuses masses armées, sorties des faubourgs, inondèrent les abords de l'Ilùtel de-Ville; il y avait aussi, malgré toute la vigilance de Bailly, disette de farines, H. 26

et des femmes, surexcitées par la faim, marchaient en tête des groupes insurgés ; pour en débarrasser la municipalité, un des héros de la Bastille, Maillard, les conduisit sur la route de Versailles, espérant toutefois les arrêter aux Champs-Elysées; mais une fois en route, force lui fut d'aller jusqu'au bout, et toute cette multitude furieuse, suivie des brigands à piques et de quelques canons, se rua sur Versailles , où l'assemblée la reçut avec une dignité imposante. Le roi accueillit avec bonté une députation de douze de ces femmes qui avaient accompagné au château le président Mounier, et répondit à leur cri général ; du pain, par les témoignages d'une véritable sollicitude ;' au dehors , quelques coups de fusils furent échangés entre les assaillants et les gardes-du-corps ; mais bientôt arriva la milice parisienne, sous les ordres de Lafayette , qui avait longtemps refusé de se rendre à Versailles et qui enfln voyant la foule s'y porter, s'était hâté d'accourir ; alors on put croire que tous les excès de l'insurrection seraient comprimés, et la nuit du 5 au G octobre se passa assez tranquillement; k matm, vei-s six heures, quelques-uns des porteurs de piques, profitant d'une négligence du service pénétrèrent dans le palais et allèrent droit à l'appartement de la reine, qui n'eut que le temps de se réfugier auprès de son époux. Latayette se montra et le danger disparut Le peuple rassemblé sous les fenêtres demandait le départ immédiat du roi pour Paris. Louis XVr, qui venait d'accepter, après de longues hésitations, les articles constitutionnels et la déclaration des droits déjà votés par la représentation nationale, se présenta au balcon et promit d'obéir au vœu populaire. Lafayette baisa avec rebpect la main de la reine et embrassa un garde-du-corps aux yeux de tous • cette pantomime de conciliation fut comprise et les acclamations éclatèrent. Le monarque, précédé de toutes ces bandes naguère ennemies et maintenant calmées, vint ha-

biter les Tuileries, où il dut être entouré de la garde nationale et confié à l'active surveillance du général Lafayette. Les projets de la cour avaient complètement échoué; l'émigration allait prendre une extension considérable;' le roi était tombé sans retour entre les mains du peuple qui quelques jours plus tard, devait abuser de sa victoire Les tristes journées des 5 et 6 octobre furent attribuées à Mirabeau et au duc d'Orléans, mais les preuves de ce hardi complot n'ont jamais été fournies, et une procédure volumineuse n'a pu jeter même une faible lumière sur ce grand mystère historique.

L'assemblée, qui s'était déclarée inséparable de la personne du roi, vint aussi se fixer à Paris et continua avec ardeur la série de ses travaux. Une motion avait été faite pour l'engager à se dissoudre, sous le prétexte que les changements survenus dans l'esprit public nécessitaient des élections nouvelles; elle passa outre et aborda audacieusement, dans l'intérêt des finances, la question des biens du clergé. A mesure qu'elle avançait dans sa tâche les divers partis nés dans son sein se caractérisaient d'une façon plus nette, et les oppositions se dessinaient avec plus de vivacité. Mounier et Lally-Tolendal désespérant de la monarchie, s'étaient éloignés de la scène ; Mirabeau, satisfait des conquêtes de la liberté, était près d'entrer en négociation avec la cour ; Barnave et les Lameth, habitués du club des Jacobins, dont l'influence grandissait tous les jours, avaient posé plus loin les limites de la révolution et résumaient en eux le parti populaire ; un jeune capitaine de cavalerie et un éloquent abbé, Cazalès et Maury, défendaient à toute outrance la cause perdue de l'aristocratie et luttaient d'exagérations et de sophismes. La tranquillité avait momentanément reparu, et le meurtre du boulanger François ne fut qu'un accident isolé, qui, sur les inspirations de Lafayette et de Bailly, provoqua l'établissement

BISTOIHE DE FRAiNCE.

ASSEMBLEE CO»SriTUA.ME.

d'une loi martiale contre tous les genres de sédition (21 octobre). L'assemblée déclara ensuite, après une discussion orageuse, que les propriétés de l'église étaient à la disposition de l'État (2 novembre) ; elle adopta le plan administratif

de Sieyès, qui divisaitpaFranceen départements, les départements en districts, les districts en communes, et plaçait, à la tête de toutes ces divisions et subdivisions, des conseils délibérants et des conseils exécutifs, issus de l'élection ; elle accorda les droits politiques à tous les citoyens âgés de vingtcinq ans et payant une contribution d'un marc d'argent et admit deux degrés dans les assemblées électorales pour la nomination des députés à la législature; elle annula les protestations contre-révolutionnaires des chambres des vacations de Rouen, de Nantes, de Rennes, et de Metz en attendant qu'elle supprimât les parlements eux-mêmes. L'année 1789, si féconde en événements, s'était terminée au milieu de tous ces détails d'organisation, et au calme précaire des trois dernière mois, battu en brèche par toutes les clameurs du clergé mécontent de sa spoliation, avait succédé une sourde irritation qui ne cherchait qu'un motif plausible pour se révéler avec éclat. Des bruits de conspiration circulaient comme toujours à la veille des soulèvements. Le marquis de Favras, qui s'était mis en avant dans plusieurs occasions importantes, fut impitoyablement sacrifié aux exigences d'une population soupçonneuse. Monsieur, frère du roi, avec lequel il avait entretenu des relations, fut obligé de se rendre à riIôtel-de-Ville et d'énumérer là, devant la multitude, ses moyens de justification. Louis XVI lui-même sentit le besoin de rassurer l'assemblée sur ses dispositions, et un beau jour, le 4 février 1790, il se transporta inopinément dans son sein, fut reçu avec acclamation , promit de défendre la constitution, et s'engagea solennellement à en enseigner les principes à l'héritier présomptif de la couronne. La séance fut touchante cl

remplie d'elfusion ; les représentants jurèrent à leur tour fidélité à la constitution et la contagion du serment se répandit par toute la France.

C'était le moment de rompre franchement avec les souvenirs du passé et de se lancer sans arrière-pensée dans la voie constitutionnelle : mais la persévérance dans l'exécution manquait essentiellement à Louis XVI, et dès le lendemain, rendu aux influences de famille, il se laissa aller à toutes les espérances chimériques qu'il avait la veilfe abjurées. La résistance à force ouverte contre le mouvement révolutionnaire n'était plus possible; on y suppléa par les petits moyens. Le clergé, qui s'était tlatté que le récent décret sur les biens ecclésiastiques resterait une lettre morte, voyant l'assemblée ordonner résolument la vente de quatre cent millions de ces biens, se mit en frais de pamphlets et de brochures, sema l'agitation dans les campagnes, répandit partout le bruit que la religion catholique était menacée et renouvela, dans les contrées méridionales, la vieille querelle des catholiques et des protestants. En même temps, et dans l'espoir d'obtenir une meilleure chance aux élections prochaines, on reprenait en sous-ordre la motion déjà faite et repoussée de céder la place à de nouveaux représentants. Certains cahiers avaient borné à un an la durée des mandats de leurs commettants, et l'on était entré dans le douzième mois de la session ; mais l'assemblée avait d'avance préjugé la question en décidant qu'elle ne se séparerait qu'après l'achèvement de la constitution, et Mirabeau, répliquant à l'argumentation serrée de l'abbé Maury, s'écria : « Vous vous rappelez tous « le mot de ce grand homme de l'antiquité qui avait né- « gligé les formes légales pour sauver la patrie. Sommé « par un tribun factieux de dire s'il avait observé les lois, « il répondit : Je jure que j'ai sauvé la patrie.. . Messieurs, « je jure que vous avez sauvé la France ». La discussion

fut fermée sur cette magnifique apostrophe, et toutes ces misérables chicanes n'aboutirent qu'à des émeutes partielles dans le midi du royaume ; la garde nationale de Marseille, irritée de toutes les menées des agents de la contre-révolution, s'empara des forts de la ville- les in trigues des émigrés de Turin, où s'était retiré le comte d'Artois, avec l'ancien contrôleur-général de Calonne réveillèrent le fanatisme à Nîmes et à Montauban qui n'a valent pas perdu le souvenir de la guerre aux couteaux • mais les populations voisines marchèrent au secours des patriotes, et les catholiques exaltés durent ajourner leurs projets d'insurrection.

C'est alors que l'attention publique, exclusivement concentrée, depuis la cessation des luttes américaines, sur les atfaires de l'intérieur, commença à se reporter au dehors L Angleterre avait gardé rancune à la France de son intervention dans le Nouveau-Monde, et elle n'avait pas laissé échapper une seule occasion de mettre à profit le désordre de ses finances pour détruire en Europe son autorité morale et détacher d'elle ses alliés. Ainsi elle avait lancé les Prussiens sur la Hollande, et fait rétablir, au détriment des républicains dévoués à la France, la puissance du stalhouder, qui représentait dans les Pays-Bas l'intérêt britannique; elle avait poussé la Porte contre la Russie dan*; la pensée qu'il résulterait toujours de cette collision un grand dommage pour sa rivale, soit qu'en prenant parti pour la Turquie, la France s'exposât à perdre les avantages du traité de commerce récemment conclu avec le cabinet de Saint-Pétersbourg, soit qu'en déclarant sa neutralité ene courût le risque de s'aliéner les Turcs et de voir s'amoindrir dans le Levant son importance commerciale 11 est vrai que l'avènement des théories constitutionnelles avait excité quelques sympathies dans la Grande-Bretagne et que certains clubistes avaient salué avec une sorte d'enl

thousiasme Yaurore de la liberté chez leurs vois^'ns mais le cabinet de Saint- James n'en persévérait pas moins dans son système de sourdes hostilités ; on prétendait même qu'il n'était pas étranger aux troubles fréquents qui naissaient à mesure sur tous les points du royaume et quoique ces obscures manœuvres aient eu, selon mu<^ peu d'influence sur les événements de la révolution il est à peu près certain aujourd'hui qu'il y a eu de l'or répandu L'Angleterre ne s'arrêta pas à ces moyens indirects, et 1 Espagne, ayant fait saisir quelques navires anglais dans la baie de Notka, ses adversaires appuyèrent leurs représentations par de sérieux préparatifs maritimes C'était une occasion de prouver l'efficacité du casus fœdehs stipulé par le pacte de famille, et Louis XVI n'hésita pas- il fit armer précipitamment quinze vaisseaux, et en prévint l'assemblée par un message. Cet incident soulevait une grave question constitutionnelle qui n'avait pas encore été abordée; il s'agissait de déterminer à qui du roi ou de l'assemblée appartiendrait le droit de faire la paix et la guerre, et les débats furent orageux. Mirabeau, qui soutenait la prérogative royale contre le côté gauche, foudroya de son éloquence Barnave et les Lameth, mais il perdit dans cette mêlée parlementaire une partie de sa popularité et l'on cria même dans les rues : La grande trahison du comte de Mirabeau. Cependant il avait obtenu gain de cause, et son projet de décret, amendé par Chapelier avait été adopté (22 mai). Le droit de faire la paix et la guerre appartint collectivement au roi et à la nation • le roi fut chargé de la notification des hostilités, de la proposition formelle à la législature et de la sanction définitive et nécessaire des résolutions votées par elle.

Au milieu des préoccupations politiques de tout genre qui venaient journellement l'assaillir, l'assembléane perdait pas de vue les détails de l'organisation administrative

là

H18T01H£ D£ FHANCE.

financière, judiciaire et religieuse; elle avait déclaré ne plus reconnaître les vœux monastiques et supprimé les ordres religieux (13 février 1790), reconstitué l'armée sur des bases nouvelles (28 février), et accueilli le plan de Bailly, au nom de la commune de Pans, qui consistait à vendre les biens ecclésiastiques aux municipalités, moyennant uji papier-monnaie fourni par elles; ce fut là l'origine des assignats. Ce papier municipal, comme on l'appelait, pouvait être donné en paiement par l'État à ses créanciei-s, ou aux communes par les acheteurs des propriétés ecclésiastiques, qui en étaient le gage permanent; on évitait ainsi les dépréciations de prix qu'occasionnent infailliblement les ventes nombreuses et précipitées ; on facilitait les délicates opérations du ministre des finances et l'on mettait un terme à la longue détresse du trésor. L'assemblée avait aussi employé plusieurs mois à régler le nouvel ordre judiciaire, et, fidèle à ses principes constanis en matière d'organisation, elle en avait fait reposer tout le système sur l'élection populaire. Elle songea à mettre le service religieux en harmonie avec les circonscriptions administratives et les habitudes électorales, et décréta \îi conslilution civile du clergé, que nous n'avons pas à juger ici, et qui aliéna d'elle à tout jamais les hommes d'église, bien qu'elle eût été imaginée par les députés le plus sincèrement attachés au culte, tels que Camus et autres jansénistes. Sur la demande de la municipalité de Paris, elle adopta un projet de fédération générale de toute la France pour l'anniversaire glu li juillet (7 juin); le 19 juin, elle reçut une députation composée d'étrangers de diverses nations, et qui, par l'organe d'un certain baron prussien, nommé Anachursis Cloolz, venait demander une place à cette fête nationale. Au sein de l'enthousiasme causé par cette singulière démarche, qui était loin d'avoir alors un côté ridicule, une voix s'éleva pour réclamer l'abolition de

ASSEMBLÉE CO.NSTllUAiM'E.

tous les litres de noblesse, et la noblesse fut aussitôt supprimée; c'était la conséquence logique des renonciations de la nuit du 4 août 1789. Lorsque le marquis de Foucault s'écria : « Comment récompenser quelqu'un dont le nom « peu connu obtint des lettres en ces fermes : Un tel fait « noble et comte pour avoir sauvé l'État à telle heure. » Lafayette lui répondit : « Au lieu de dire, a été fait noble, « on dira, a sauvé l'État à (elle heure. »

La fête de la fédération eut lieu le 14 juillet au Champ de Mai-s, en présence de quatre cent mille spectateurs; soixante mille fédérés accourus de tous les points de la France y assistèrent. Le roi, debout, la main étendue vers l'autel de la patrie, prononça le serment civique : « Moi, roi des Français, je jure d'employer le pouvoir que m'a délégué l'acte constitutionnel de l'état à maintenir la constitution nationale décrétée par l'assemblée nationale et acceptée par moi. » En ce moment, la reine prit le jeune dauphin dans ses bras et le montra au peuple, qui salua ce mouvement spontané par de frénétiques témoignages d'admiration et d'amour ; le soir, on dansa gaiement sur l'emplacement de la Bastille, et l'on put croire que toutes les causes de méfiance et de haine avaient disparu. Mais lorsque les fédérés furent repartis pour leurs provinces, le voile, qu'on avait un instant jeté sur les dissensions intestines, se déchira de nouveau, et les partis rentrèrent en lice avec toutes leurs préventions et toutes leurs espérances de la veille. Le sanglant épisode de la révolte de Nancy (31 août) démontra combien était profonde la démoralisation des troupes. Le commandant des provinces de l'Est, Bouille, réprima la sédition et obtint les félicitations de l'assemblée. Toutefois Louis XVI fut effrayé des progrès de l'indiscipline, et, d'autre part, les orateurs des clubs formulèrent contre l'énergique général de violentes accusations. Bientôt aussi, la lutte suspendue recommença entre

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le faible monarque et la Constituante, qui poursuivait jusqu au bout l'accomplissement de ses décrels et ne transigeait pas. Necker, voyant son crédit perdu, tant à la cour qu auprès de la nation, ses avis dédaignés, son rôle politique fini, s'était démis de ses fonctions cl avait quille la France pour se retirer à Coppel. sur les bords du lac de Genève (4 septembre). Saint-Priest et Latour du Pin devenus suspects, furent obligés de céder la place à des' ministres plus populaires, et ces exigences indisposèrent fortement le roi, qui craignait de se voir à la fin dépouillé de tout pouvoir. Quelques joiii's plus tard, l'assemblée contraignit les ecclésiastiques à prêter le serment civique nui emportait obéissance à la constitution civile du clergé (27 novembre), et Louis XVJ, qui avait consulté le pape et n en avait pas reçu de réponse, ne put se soustraire à la nécessité de la sanction. C'est alors que, tourmenté par ses scrupules religieux, et redoutant aussi le sort de Cliaries t". Il songea sérieusement à mettre à exécution ses projets de fuite, et se remit entre les mains de Mirabeau, qui maigre 1 éclat donné à la procédure des 5 et 6 octobre s était rallié franchement à la cause de la monarchie. Les projets du grand orateur étaient vastes et bien conçus mais un seul homme, quel que soit son génie, ne saurai! arrêter une révolution , et il est probable qu'il eût succombe a la tdchc, si la mort ne fût venue l'arrêter à temps. 11 devenait urgent de se hâter; le clergé, hostile au sermen , avait encore remué les campagnes, dénoncé hautemeiit les tentatives de schisme, ameuté les populations contre les évêques et les curés nommés en vertu de la constitution; un camp fédératif s'était formé à Jalès dans le Midi d ou 1 on correspondait avec les émigrés, en attendant 1 heure de prendre les armes ; la manie de l'émigration avait été activée par les dernières mesures; tous les nobles se mettaient en marche et allaient rejoindre à Ce-

blenlz le prince de Condé, en annonçant d'une façon menaçante leur prochain retour. Mesdames, sœurs du roi, venaient de partir pour Rome (19 février 179i), et l'irritation des masses s'accroissait à la vue de tous ces apprêts sijTiiificatifs. Le 28 février, la foule, poussée, dit-on, par le duc d'Orléans, que son voyage en Angleterre, l'année précédente, n'avait pas dépopularisé, se lança sur la route de Vincennes, et Lafayette eut peine à sauver le donjon ; puis le général revint aux Tuileries, et trouva le château garni de plusieurs centaines de gentilshommes et serviteurs royaux qui s'y étaient rendus en armes au premier bruit de l'émeute ; il les fit désarmer, et cette démarche imprudente fut flétrie du nom de conspiration des chevaliers du poignard. Dès ce jour commença autour de la personne royale une surveillance gênante, et Louis XVI vit sa résidence se changer insensiblement en prison. Mirabeau travaillait avec ardeur à la réalisation de ses plans monarchiques, mais sa constitution physique était usée, et la fin de sa carrière approchait rapidement. La discussion de la loi sur l'émigration lui valut un dernier et brillant triomphe; il électrisa l'iissemblée et terrassa ses adversaires du côté gauche, Barnave et les Lamelh, par ces mots si célèbres : « Silence aux trente voix (28 février). » Le 2 avril, le grand homme était mort en disant : « J'emporte dans mon cœur « le deuil de la monarchie, dont les débris vont être la proie <i des fiictieux. » La cour, le peuple, l'assemblée, tout le monde avait suivi avec anxiété les progrès de la maladie, et Paris tout entier assista à ses funérailles. L'église Sainte- Geneviève fut érigée en Panthéon avec cette inscription : Aux grands hommes la patrie reconnaissante, et son corps y fut placé le premier à côté de celui de Descartes. « Dans l'assemblée, dit M. Thiers, longtemps on regretta sa présence, dans la confusion des disputes, on portait ses regards sur celte place qu'il avait occupée, et on semblait

llfSTOIRF DF FRANCK.

nivoq.ior celui qui les leiminail d'un mot victorieux » La mon de Mirabeau consterna les partisans de la royauté; en lui reposait la dernière espérance de Louis XVIdès le moment où cet appui venait à lui manquer, il ne lui restait plus qu'à fuir. Sa captivité était d'ailleurs évidente et le 18 avril, lorsqu'il essaya de partir pour Sainl-Cloud' le peuple s'attroupa et lui barra le chemin; aussi tout en faisant écrire par M. de Montmorin aux ambassadeur étrangers qu'il était parfaitement libre et résolu à tenir son serment constitutionnel, s'élait-il mis en relation avec les émigrés et les agents de l'empereur Wopold. En même temps 11 ordonnait à Bouille, qui avait été dans le secret des négociations avec Mirabeau, d'échelonner ses troupes sur la route de l'Est, et de lui préparer une retraite A Montmedy. Le 20 juin, vers minuit, déjouant l'active vigilance de Lafayette, le roi, la reine, madame Elisiibeth et les enfants de France sortirent déguisés des Tuileries avec deux ou trois serviteui-s dévoués, et prirent le chemin de Châlons-sur-Marno. Monsieur était parti de son côté pour la Flandre, et il parvint heureusement jusqu'à Bruxelles Le voyage de Louis XVI se passa sans encombre jusqu'à Sainte- Menehould, bien que les ordres de Bouille eussent été mal exécutés, et qu'aucun détachement ne fût à son poste Mai^ là, il fut reconnu par Drouet, fils du maître de poste ei quelques moments après il était arrêté à Varennes. La nouvelle de sa fuite avait produit à Paris une sensation profonde, et sur le champ l'assemblée, agissant avec un calme admirable, s'était emparée de tous les pouvoirs. Son retour sous la conduite des trois commissaires envoyés par là Constituante, Barnave, PétionetLalour-Maubourg eut lieu au milieu d'un silence sombre et imposant, car' un avis placardé porrtout laissait lire ces mots en gros caractères • « Quiconque applaudira le roi sera battu ; quiconque l'in- « sultera sera pendu. ., Louis XVI fut susin^ndu de ses fonc

ASSFMRÎ.ÉK CONSTITÏ'^NTE.

lions, retenu prisonnier aux Tuileries, et l'on agita vivement dans les clubs la question de la déchéance. Toutefois l'assemblée, qui voulait avec sincérité l'établissement du régime constitutionnel, décréta, en dépit de Robespierre, de Pétion et de Buzot, que le roi était inviolable et qu'il ne pouvait (Hre mis en cause pour le fait de son évasion. Barnave, qui avait vu la reine de près, avait été gagné par elle à la cause royale, et il travaillait à cette heure à opérer, avec les Lameth et Malouet, une sorte de réaction en faveur de la monarchie. Le club des jacobins cria à la trahison, et la multitude, irritée de la modération de l'assemblée, se porta au Champs de Mars pour signer une pétition contre la royauté ; il fallut appliquer la loi martiale et commander lo feu ; quelques-uns des factieux tombèrent, et ce devait être plus tard un grief des plus redoutables contre Bailly et Lafayette. (17 juillet. )

Bientôt après parut la célèbre déclaration de Pilnitz , par laquelle l'empereur d'Allemagne et le roi de Prusse déclaraient leur intention de réunir leurs forces pour mettre le roi de France en état d'établir, en parfaite liberté, un gouvernement monarchique, également conforme aux droits des souverains et au bonheur des Français (27 août). L'exaspération populaire s'accrût encore à la lecture de cette menaçante protestation ; mais l'assemblée, sans s'émouvoir des dispositions républicaines des clubistes et autres agitateurs, se lîàta de terminer l'œuvre constitutionnelle, et de la présenter à Louis XVI qui l'accepta le 13 septembre, et fut aussitôt relevé de son interdiction provisoire. Puis, sur la motion de Lafayette, elle vota une amnistie générale pour tous les actes relatifs à la révolution ; enfin, le 30 septembre 1791, le président Thouret annonça que la session était close et que la mission de la Constituante était achevée ; mais auparavant on avait décidé, à l'instigation de Robespierre, que nul ne pourrait être réélu à la prochaine légisn. 27

Zifi

Jature, et cet étrange désintéressement était une grande faute, car ceux-là seuls pouvaient aimer et défendre la constitution , qui l'avaient enfantée au milieu des orages des deux dernières années.

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