‹ Histoire de France [microform]Chapitre 45 sur 48 · CONSULAT. -EMPIRE · texte numérisé non relu

CONSULAT. -EMPIRE

« La France entière accueillit avec transport la nouvelle du 18 brumaire. On était las de factions, tout autant que Bonaparte, las des revirements de l'opinion, las de la faiblesse du Directoire ; on sentait le besoin d'un gouvernement central, constitué vigoureusement et dirigé par une main habile. Personne ne songeait à l'avenir que la scène de l'Orangerie préparait à la France ; personne ne voyait que la révolution nouvelle s'était faite au profit d'un seul homme. Les républicains applaudissaient à l'élévation d'un général sorti de leurs rangs, formé à la dure école des armées de 95 ; les royalistes, jugeant le temps présent par des comparaisons historiques, espéraient un nouveau Monck ; les modérés saluaient la venue d'une liberté sage et sans orages. Les directoriaux seuls criaient à l'usurpation ; aussi furent-ils seuls frappés ; trente-sept d'entre eux furent condamnés à la déportation dans la Guiane, vingt-un à la mise en surveillance dans le département de la Charente-Inférieure; mais l'improbn+^'^n pu-

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blique força le pouvoir à réduire, puis à annuler la peine. Trois consuls avaient été nommés provisoirement, Bonaparte, Sieyès et Roger- Ducos, et deux commissions législatives chargées de discuter la constitution définitive. Les premiers actes du gouvernement consulaire furent l'abolition de la loi des otages pour les émigrés et de l'emprunt forcé, le rappel des prêtres proscrits, le renvoi hors de la frontière des émigrés naufragés sur les côtes de Calais et détenus depuis quatre ans sous le poids d'une condamnation à mort.

« Les auteurs du 18 brumaire ne s'entendaient déjà plus. Sieyès avait travaillé pour sa constitution, et Bonaparte pour lui-même ; de là la rupture, car la constitution de Sieyès anéantissait tout espoir d'ambition personnelle. C'était une machine à ressorts compliqués, mais grande et qui eût pu convenir à la France de l'an viii. Le pouvoir exécutif résidait dans le Proclamateur-électeur, fonctionnaire supérieur, inamovible, irresponsable, chargé de la représentation extérieure , de la nomination d'un conseil d'étdtetd'un ministère responsable, choisissant, dans les listes de candidats présentées par le peuple, des juges et des administrateurs à tous les degrés de la hiérarchie judiciaire et administrative , du reste incapable de gouverner.... Cette œuvre vraiment prodigieuse ne convenait nullement à Bonaparte, qui eût été de droit le proclamateur-électeur. « Et comment avez-vous pu imaginer, dit-il à Sieyès, qu'un « homme de quelque talent et d'un peu d'honneur voulût « se résigner au rôle d'un cochon à l'engrais de quelques a millions ? » (Sieyès lui destinait six millions de revenu, le palais de Versailles et une garde de trois mille hommes). Le premier consul, avec sa sagacité ordinaire, choisit dans cette constitution tout ce qui pouvait lui être utile, tout ce qui tendait à l'unité et à la ruine des passions populaires, et le 24 décembre 1799 (nivôse an viii), la constitution

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de Tan viii, fut proclamée et acceptée par une immense majorité de trois millions onze mille sept citoyens. Le pouvoir exécutif appartint au premier consul, qui eut sous lui deux consuls à voix consultative. 11 y eut un sénat, un tribunat, un corps législatif; les droits du peuple se bornèrent à présenter une liste de candidats nationaux, dans laquelle un sénat de quatre-vingts membres primitivement nommés par les consuls dut choisir les cent membres du tribunat et les trois cents de l'assemblée législative ; l'initiative des lois fut réservée au gouvernement.

« Le premier consul s'adjoignit pour seconds Cambacérès, ancien conventionnel de la Plaine, et Lebrun, jadis agent du chancelier Meaupeou ; il nomma l'ex-émigré Talleyrand et le régicide Fouché aux relations extérieures et à la police. Sa politique consistait à ménager une sorte de fusion entre les opinions les plus opposées et à les intéresser toutes à sa grandeur future qu'il rêvait déjà : « Nous formons, disait-il , une nouvelle époque ; il ne « faut nous souvenir dans le passé que du bien et oublier (« le mal. » Les listes d'éligibilité n'étaient pas encore faites, lorsque les consuls choisirent soixante sénateurs ; ceux-ci nommèrent à leur tour les cent tribuns et les trois cents législateurs (Théod. Burette. Continuation de l'Histoire de France d'Anquetil)*

« Ainsi, dit l'ex-directeur Gohier dans ses Mémoires, une minorité pitoyable crée, le 19 brumaire, trois commissions provisoires. Ces trois commissions provisoires, sans être un corps constituant, créent une constitution ; cette constitution engendre un grand consul ; le grand consul engendre deux nouveaux consuls et des conseillers d'État ; les deux nouveaux petits consuls, réunis avec deux petits consuls provisoires métamorphosés en sénateurs, engendrent la moitié du grand corps dont ceux-ci sont déjà membres; cette moitié engendre l'au-

tre moitié , et ce grand corps politique, qu'on appelle par antiphrase sénat-conservateur^ étant ainsi complètement engendré , il engendre un corps législatif et un tribunat. » Quoi qu'il en soit de ces récriminations plaisamment formulées par le parti vaincu, l'organisation intérieure se trouva rapidement achevée, et Bonaparte, devenu légalement le maître, put jeter un coup d'œil sur l'Europe qui regardait faire et attendait. La Russie, qui avait chassé les républicains de l'Italie et qui leur avait si vivement disputé à la journée de Zurich le champ de bataille, s'était retirée de la lice ; un revirement avait eu lieu dans la politique impériale, et l'empereur Paul 1er, se posant en admirateur passionné du premier consul, avait même signifié au cabinet britannique la fermeture de ses ports. Mais l'Autriche se tenait encore sous les armes, et l'Angleterre persévérait dans sa lutte d'extermination contre les principes démocratiques, ou plutôt contre le commerce et les marines du continent. Bonaparte, obéissant aux manifestations de l'opinion publique, qui penchait vers la paix, fit des ouvertures en ce sens au roi de la Grande- Bretagne, et reçut une réponse dédaigneuse, où le refus de traiter était motivé sur le peu de stabilité du nouveau gouvernement. Le moment de la pacification n'était pas encore venu ; le premier consul se prépara vigoureusement à la guerre ; il dénonça à la nation les horribles projets du cabinet de Saint-James, appela les citoyens aux armes au nom de l'honneur de la France et des intérêts sacrés de l'humanité, et descendit en Italie avec quarante mille hommes, tandis que le général Moreau opérait sur toute la ligne du Rhin avec une formidable masse de cent cinquante mille combattants. La campagne de 1800 fut aussi courte que glorieuse. Le général autrichien Mêlas, qui occupait la Lombardie avec cent trente mille hommes, avait reçu la mission de prendre Gènes et de pénétrer en

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Provence par les Apennins et le Var ; il poussait vivement devant lui le brave Masséna, qui s'était longtemps maintenu dans les montagnes contre tout ce vaste déploiement de forces, lorsque le premier consul, franchissant le grand Saint -Bernard, pénétra dans Milan (16 prairial, 4 juin) et déboucha sur les derrières de l'ennemi. La retraite de Mêlas était coupée ; la bataille devint inévitable. Le 9 juin, le général Lannes rencontra à Montebello l'avantgarde du général Ott, qui revenait du siège de Gênes, où Masséna avait capitulé après une résistance désespérée, et il lui tua trois mille hommes. Le 14 juin (26 prairial), on se heurta dans la plaine de Marengo, et cette brillante journée décida du sort de l'Italie. Mêlas crut un instant avoir gagné la bataille, et il avait déjà confié à l'un de ses lieutenants le soin de poursuivre les fuyards, lorsque la division Desaix entra en ligne ; le jeune général, qui arrivait d'Egypte, fut atteint d'une balle au cœur et tomba, en prononçant des paroles devenues célèbres, mais en un clin d'œil les Impériaux furent rompus, culbutés, rejelés en désordre au delà de la Bormida. Mêlas était perdu sans ressource; il demanda une suspension d'armes et s'engagea, par la convention d'Alexandrie, à reculer jusqu'au delà du Mincio, en livrant toutes les places du Piémont, du Milanais et des Légations. L'Italie était reconquise, Bonaparte remit son armée victorieuse entre les mains de ses lieutenants et se hâta de revenir à Paris, où sa présence excita un enthousiasme universel. Moreau, qui ne possédait pas au même degré que le premier consul le génie de l'improvisation stratégique, ne fut pas moins heureux. Il envahit l'Allemagne à la tête d'une armée de cent mille hommes, déduction faite des détachements qu'il laissait à Mayence et en Helvétie (avril et mai) , vainquit les Impériaux à Stockack , à Mœskirch, à Biberach, à Memmingen, à Hochstett, s'empara d'Augsbourg et de Munich, et força les généraux au-

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trichiens à la conclusion d'un armistice, qui lui valut les places fortes de Ulm, de Philipsbourg et d'ïngolstadt (15 juillet). Lors de la reprise des hostilités (22 novembre), il continua sa marche, et rencontra à Hohenlinden les quatre-vingt-dix mille hommes de l'archiduc Jean, qui formaient la dernière réserve delà monarchie autrichienne. La bataille fut décisive (3 décembre); l'archiduc eut vingtcinq mille hommes tués,blessés ou pris ; le prince Charles, qui lui succéda, comprit toute l'impossibilité de résister à l'élan des vainqueurs, qui s'étaient avancés jusqu'aux portes de Vienne ; le soir de la bataille de Hohenlinden, Moreau s'était écrié : « Mes amis, nous venons de conqué- « rir la paix. » En effet, le cabinet de Vienne sollicita une suspension d'armes, car les nouvelles d'Italie étaient également fâcheuses. Le général Brune avait forcé les passages du Mincio et de l'Adige et remporté une victoire à Pozzolo sur le général Bellegarde. Le traité de Lunéville fut conclu le 9 février 1801 (21 pluviôse an ix) par le comte de Cobentzel et Joseph Bonaparte. L'empereur ratifia toutes les clauses du traité de Campo-Formio : il reconnut l'indépendance des républiques Cisalpine, Helvétique, Batave, Ligurienne , et céda en outre à la France tout le pays situé sur la rive gauche du Rhin, depuis la Suisse jusqu'à la frontière de la Hollande.

A son retour d'Italie, le premier consul avait poursuivi avec ardeur son œuvre de fusion intérieure ; il avait rappelé peu à peu tous les hommes compromis dans les mouvements républicains ou contre-révolutionnaires de la période directoriale, hormis quelques meneurs incorrigibles ; il avait même donné des emplois éminents à certains proscrits du 1 8 fructidor, tels que Siméon, Portalis, Barbé- Marbois; peu lui importaient les antécédents, pourvu que la soumission fût sans réserve, et dans l'état de lassitude oh s« trouvait la France, la seule politique à suivre était sans

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contredit celle de la (onciliation. Aussi vit-on bientôt le chefs des partis les plus opposés s'attacher à la fortune du chef de la république, et le château des Tuileries se remplir de royalistes douteux et de républicains modérés. L'insurrection vendéenne, qui avait failli se ranimer, s'éteignit de nouveau ; les principaux chefs, Châtillon, d'Autichamp, Suzannet, avaient déposé les armes au traité de Montluçon (17 janvier 1800). La Bretagne avait été pacifiée par la mort de Frotté, la capitulation de Georges Cadoudal, et l'accommodement de Bourmont etde Laprévalaye. Dès ce moment la guerre civile, au nom des royalistes, et les insurrections, au nom du parti jacobin, cessèrent d'être possibles, et les exaltés recoururent à l'assassinat. Le premier complot dirigé contre la vie de Bonaparte fut l'œuvre des républicains. Un ancien membre des Cinq-Cents, Aréna, un sculpteur italien, Cérarchi, un peintre, Topino- Lebrun, et quelques autres résolurent de frapper le premier consul à l'Opéra, mais leur projet fut découvert (18 vendémiaire) et quatre d'entre eux subirent la peine capitale. Bientôt ce fut le tour des chouans réfugiés en Angleterre; une machine infernale fut disposée dans la rue Sainl- Nicaise, et Bonaparte ne dut la vie qu'à la vitesse de ses chevaux ; une épouvantable détonation ébranla le quartier; trente-deux personnes furent tuées ou blessées (3 nivôse an viii) : « On ne me fera pas prendre le change , avait « dit le consul ; ce sont des septembriseurs, des scélérats « couverts de crimes, qui sont en conspiration perma- « nente, en révolte ouverte, en bataillon carré contre tous « les gouvernements qui se sont succédé . Ce sont des ar- « tisans renforcés, des peintres qui ont l'imagination ar- « dente, un peu plus d'instruction que le peuple, qui vivent « avec le peuple et exercent de l'influence sur lui. Ce sont « les instruments de Versailles, de septembre, du 31 mai, « de prairial, de Grenelle, de tous les attentats contre les

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« chefs des gouvernements. Il n'y a là dedans ni nobles, ni « chouans, ni prêtres.» Cette opinion mal fondée de Bonaparte valut aux anciens jacobins des persécutions nombreuses. Un sénatus-consulte, du 1 5 nivôse an ix, permit aux consuls de mettre en surveillance spéciale, hors du territoire de la république, cent trente individus, et ce fut en vain que Garât, Lambrechts, Lenoir-Laroche, Lanjuinais s'opposèrent à cet acte de despotisme, en s'écriant : « Les « coups d'état perdent les états. » La déportation une fois consommée, la police de Fout hé parvint à retrouver la trace des vrais conspirateurs, qui furent livrés à des commissions militaires, en dépit des énergiques réclamations des tribuns Isnard, Daunou, Chénier, Bailleul et Benjamin Constant ; Carbon et Saint-Régent, qui avait mis le feu à la machine infernale, furent exécutés (16 germinal).

Pendant que les vaincus de l'anarchie et de la contrerévolution procédaient par l'assassinat, l'Europe tout entière acceptait le gouvernement consulaire et se résignait à ses immenses accroissements d'influence et de territoire. Le 19 mars 1801 (18 ventôse an ix), une convention stipulée avec l'Espagne, donna le duché de Parme à la France et la Toscane à l'infant de Parme avec le titre de roi d'Étrurie ; le 28 mars, le roi de Naples se dessaisit en faveur de la république, de Porto-Longone, de l'île d'Elbe et de la principauté de Piombino. Le 24 juillet, la Bavière fit son traité de paix ; le 10 septembre, le fameux concordat de 1801 fut signé avec le pape Pie VU; le 29 septembre, le Portugal accéda aussi à la pacification générale ; le 8 octobre, la Russie se rapprocha définitivement de la puissance qu'elle avait cessé de combattre depuis la journée de Zurich. Enfin, le 9 octobre, les préliminaires de la paix furent conclusavec la Porte-Ottomane. L'Egypte était perdue ; après le départ de Bonaparte, le général Kléber, s'était décidé à abandonner le pays, et les hostilités avaient été

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suspendues ; attaqué à l'improviste par les Turcs, au mépris de la foi jurée , il avait gagné sur eux la grande bataille d'Héliopolis ; mais il périt au Caire, sous le poignard d'un musulman fanatique, et le général Menou, son successeur, qui n'avait pas ses talents militaires, se laissa battre à Aboukir par le général anglais Abercrombie, qui fut tué dans la mêlée. Une capitulation s'ensuivit (27 septembre 1801), et l'armée d'Orient dut être transportée en France. Dès lors, le cabinet de Saint-James, parfaitement rassuré sur l'avenir de ses possessions de l'Inde, prêta plus volontiers l'oreille aux négociations. Aussi bien l'extrême lassitude du continent lui imposait la nécessité d'attendre un moment plus opportun pour la continuation de la guerre, et les préliminaires de paix avaient été signés à Londres, le 1«'" octobre 1801. Le traité définitif fut conclu à Amiens le 25 mars 1802 (4 germinal an x). Pitt, Dundas, lord Grenville, tous les hommes d'état, qui avaient si vigoureusement dirigé les coalitions européennes, étaient sortis du ministère, et l'opposition s'était emparée du gouvernement. L'Angleterre consentit à toutes les acquisitions continentales de la France, reconnut les républiques groupées autour d'elle et lui rendit ses colonies ; elle s'engagea de plus à évacuer l'île de Malte, qu'elle avait occupée après un interminable blocus, et à la restituer à son légitime propriétaire, le grand-maître de l'ordre de Saint-Jean-de- Jérusalem. « Alors ne sachant que faire de cette immense multitude de soldats que la nouveauté du pouvoir ne permettait pas de licencier, le premier consul résolut de reconquérir l'île de Saint-Domingue, où régnait le fameux Toussaint-Louverlure, et y envoya quarante raille hommes avec le général Leclerc, son beau-frère. L'armée d'expédition fit d'abord merveille, mais la fièvre jaune s'en mêla. Leclerc ne put y résister, etsestroupes, cruellement décimées p^r la maladie, s'estimèrent heureuses de revoir la France, II. 38

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diminuées des trois quarts. » (Théod. Burette. Continuation d'Anquetil.)

Bonaparte marchait rapidement vers le pouvoir absolu, et son adroite politique tendait à lui en aptanir les voies ; c'est ainsi qu'il s'était attaché le clergé et la partie sincèrement religieuse de la population par la publication du concordat, qui rétablissait le culte dans ses pompes extérieures et dans son existence légale, remettait la nation française sous l'obéissance du saint-siége, créait neuf archevêchés, quarante-un évêchés et nombre de chapitres. Redoutant une opposition sérieuse de la part du tribunat et du corps législatif, il y avait pourvu par une épuration préliminaire, et fait révoquer sans façon, par un sénat us-consul te de ventôse an X, quarante-quatre membres de ces deux assemblées. Toute résistance devait céder devant ces mesures arbitraires, et le légat pontifical avait pu célébrer à Notre- Dame, une messe solennelle, à laquelle le premier consul avait assisté avec un cérémonial singulièrement monarchique. L'église reconstituée, Bonaparte songea à s'entourer d'une sorte de noblesse militaire, destinée à remplacer celle que la révolution avait abolie, et il fit décréter en principe par le tribunat et le corps législatif qu'il serait créé une légion d'honneur, composée de quinze cohortes, chacune avec sept grands officiers, vingt commandants, trente officiers, trois cent cinquante légionnaires, et le premier consul au sommet de l'ordre nouveau. Les réclamations ne manquaient pas; les républicains honnêtes, qui avaient deviné le but, s'effrayaient et faisaient entendre des protestations isolées, mais leurs voix étaient étouffées par le concert des dévouements serviles, et les masses avaient cessé de se préoccuper des questions de liberté et d'égalité, ainsi que des formes de gouvernement ; on ne s'agitait plus que dans des vues de bien-être et d'intérêt matériel.

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« Bonaparte, qui avait eu jusque-là pour but principal la fusion des partis, tourna alors toute son attention vers la prospérité intérieure de la république et l'organisation du pouvoir. Les anciens privilégiés de la noblesse et du clergé étaient rentrés dans l'État, sans former des classes particulières... Un acte d'amnistie avait été porté en faveur des prévenus d'émigration : il ne restait plus qu'une liste d'environ mille noms pour ceux qui demeuraient attachés à la famille et aux droits du prétendant. L'œuvre de la pacification était terminée. Bonaparte, sachant que le plus sûr moyen de commander à une nation est d'augmenter S04 bien-être, excita le développement de l'industrie et favorisa le commerce extérieur si longtemps interrompu. Il joignait à ses motifs politiques des vues plus élevées, et il attachait sa gloire à la prospérité de la France ; il parcourut les départements, fit creuser des canaux et des ports, construire des ponts, réparer les routes, élever des monuments, multiplier les communications. Il tint surtout à se montrer le protecteur et le législateur des intérêts privés. Les Codes cti't7, pénale de commerce, qu'il fit entreprendre, soit à cette époque, soit un peu plus tard, complétèrent à cet égard l'œuvre de la révolution, et réglèrent l'existence intérieure de la nation d'une manière à peu près conforme à son état réel. Malgré le despotisme politique, la France eut, pendant la domination de Bonaparte, une législation privée supérieure à celle de toutes les sociétés européennes, qui, avec le gouvernement absolu, conservaient pour la plupart l'étal civil du moyen âge. La paix générale, la tolérance commune , le retour de l'ordre et la création du système administratif, changèrent en peu de temps la face de la république. On commença à s'occuper des routes et des canaux. La civilisation se développa d'une manière extraordinaire, et le consulat fut, sous ce rapport, la période renforcée du directoire, depuis son début jus-

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qu'au 18 fructidor. » (Mignet , Histoire de la Révolution française.)

La nation sut gré au premier consul de ces améliorations intelligentes, qui embrassaient tout à la fois l'industrie, le commerce, la marine, l'institut, l'école polytechnique, les arts et métiers, les lycées, les communications intérieures, tous les besoins intellectuels, toutes les exigences matérielles, tous les intérêts sociaux. Aussi courutelle au-devant de toutes ses usurpations successives avec une docilité unique dans l'histoire. Après la signature du traité d'Amiens, le tribunat, sur la proposition de Chabot de l'Allier, émit le vœu qu'il fût donné au général Bonaparte un gage éclatant de la reconnaissance nationale, et le 6 mai, un sénatus-consulte organique prolongea de dix ans le consulat de Bonaparte. Trois mois après, le sénat fit encore un pas vers l'empire, et la constitution de l'an X, acceptée par trois millions cinq cent et quelques mille voants, succéda à celle de l'an VIII. Un décret sénatorial fut publié ; il contenait ces mots : « Le peuple français nomme, « et le sénat proclame Napoléon Bonaparte premier consul « à vie. Une statue de la Paix, tenant d'une main le laurier « de la victoire, et de l'autre le décret du sénat, attestera « à la postérité la reconnaissance de la nation. Le sénat « portera au premier consul l'expression de la confiance, « de l'amour et de l'admiration du peuple français. » (2 août 1802.) Toutes les fonctions politiques furent mises en harmonie avec cette immobilisation du pouvoir dans les mains du premier consul. La qualité d'électeur devint un titre viager, et le chef du gouvernement put introduire dans le sein des collèges électoraux un certain nombre de membres de la légion d'honneur, ou de citoyens ayant rendu des services et de propriétaires choisis parmi les plus imposés du département : « Sénateurs, avait dit Cornudet, « il faut fermer sans retour la place publique aux Grac-

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« ques. Le vœu des citoyens sur les lois politiques aux- « quelles ils obéissent, s'exprime par la prospérité géné- « raie ; la garantie des droits de la société place abso- « lument le dogme pratique de la souveraineté du peuple « dans le sénat, qui est le lien de la nation. Voilà la seule « doctrine sociale. » Le sénat s'attribua donc le droit de régler tout ce qui n'aurait pas été prévu par la constitution et qui serait indispensable à sa marche, d'interpréter les articles constitutionnels qui auraient besoin d'explication, de suspendre pour cinq ans les fonctions de jurés partout où cette mesure serait nécessaire, de déclarer, lorsque les circonstances l'exigeraient, des déparlements hors la constitution, d'annuler les jugements des tribunaux qui seraient attentatoires à la sûreté de l'État, de dissoudre le corps législatif et le tribunat. Cette dernière assemblée fut réduite à cinquante membres, et le conseil d'État, où s'élaboraient tous les grands projets du premier consul, crût en importance, en nombre et en attributions. Encore quelques joui-s, et nous serons arrivés à l'Empire ; la rupture de la paix d'Amiens et la conspiration de Georges Cadoudal vont précipiter le dénouement.

L'Angleterre, en signant un traité définitif, n'avait eu en vue que de conclure une suspension d'armes provisoire ; elle était décidée à se maintenir dans l'île de Malte et au cap de Bonne-Espérance, et les prétextes ne lui manquèrent pas pour se refuser à l'évacuation. Le 26 août 1802, l'ile d'Elbe avait été réunie à la France, et, le 11 septembre, le Piémont avait aussi disparu dans la grande unité française. Le 9 octobre, le premier consul fit occuper les Étals de Parme devenus vacants par la mort de l'infant, et, quelques jours après (21 octobre), une autre armée envahit la Suisse pour imposer aux cantons Vacte de médiation consenti à Paris. L'Angleterre voyait de mauvais œil tous ces empiétements ; des notes fort vives furent échangées entre

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les deux gouverneiDents , et le 13 mai 1803 (25 floréal an xi) l'ambassadeur anglais, lord Witworth, demanda ses passeports. Le 26, des troupes françaises pénétrèrent dans le Hanovre; celte invasion subite ne provoqua aucune réclamation de la part de l'empire germanique qui se mourait. La guerre déclarée, la Grande-Bretagne mit ses flottes en mer, et le premier consul échelonna ses armées sur les côtes de la Manche et de l'Océan. La lutte recommençait plus implacable et plus acharnée que jamais; le cabinet de Saint-James y procéda par les moyens accoutumés, l'intrigue et les machinations. Pendant qu'il travaillait . à ourdir une troisième coalition, il lança sur le territoire français quelques-uns des plus hardis chouans, à la tôte desquels étaient Georges Cadoudal et Pichegru. Le but des conspirateurs était, comme au 3 nivôse an viii, d'assassiner le premier consul, et Moreau, dont la réputation avait grandi depuis la campagne de 1800, se laissa entraîner par eux. Fort heureusement pour Bonaparte qu'un hasard mit la police consulaire sur les traces du complot (février i 804). Moreau fut arrêté, et le consul, en apprenant sa complicité, s'écria : « Le seul homme qui put me donner des in- « quiétudes, le seul qui put avoir des chances contre moi, se « perdre si maladroitement ! J'ai une étoile. « Le vainqueur de Hohenlinden s'humilia, mais trop tard ; il fut condamné à deux ans de détention, bientôt convertis en un bannissement aux États-Unis. Pichegru, arrêté dans son lit, s'étrangla dans son cachot ; Georges Cadoudal, saisi au miheu de la rue, fit une résistance désespérée et subit bientôt la mort avec une indomptable fermeté. Les deux ou trois cents hommes, qu'il avait réunis pour l'exécution de son projet, périrent sur l'échafaud ou se distMîi-sèrent; mais Bonaparte, exaspéré de ces complots sans cesse renaissants, prit une revanche terrible. Le nom des princes de la maison de Bourbon avait été compromis; la présence du duc

d'Enghien, petit-lils du prince de Condé, à Ettenheim, sur la frontière du grand duché de Bade, coïncidait4ellement avec l'attentat prémédité par Georges Cadoudal, que leconsul crut à son active coopération, et se décida à faire un exemple : « Sachez, dit-il à Cambacérès, qui s'était permis une obser- « vation à ce sujet, que je ne veux pas ménager ceux qui « m'envoient des assassins » Le duc d'Enghien fut saisi à Ettenheim dans la nuit du 15 au 16 mars, amené à Paris, déposé le 29 à Vincennes, jugé par une commission militaire, et fusillé sur l'heure môme. La rumeur fut grande en Europe à celte nouvelle ; l'empereur Alexandre, qui était monté sur le trône de Bussie après le meurtre de Paul I*% prit le deuil, et toute l'émigration jeta un long cri d'horreur. En France , cet événement passa presque inaperçu ; les républicains s'en réjouirent comme d'une garantie contre le retour de la famille exilée, et pas un gentilhomme rallié n'abandonna le château des Tuileries.

La nation ne s'indigna qu'en faveur de son chef, et les adresses de félicitation vinrent de toutes parts. On sollicitait le grand homme de rassurer définitivement la France, d'enlever tout espoir aux conspirateurs, et d'asseoir sur des bases inébranlables l'avenir de l'Élat. Bonaparte écoutait tous ces vœux et remerciait les préfets, les généraux, les juges, les conseils généraux, les collèges électoraux, tous ceux qui lui ouvraient si complaisamment les voies à l'empire, mais il attendait l'initiative des grands corps de rÉlal. Le sénat comprit le premier le sens de celte hésitation, et une dépulalion partie de son sein alla dire au premier consul, par l'organe de François de Neufchàteau : « Vous fondez une ère nouvelle, mais vous devez l'éterni-

« ser; l'éclat n'est rien sans la durée Vous pouvez en-

« chaîner le temps, maîtriser les événements, mettre un « frein aux conspirateurs, désarmer les ambitieux, tran- « quilliser la France entière, en lui donnant des inslitu-

HISTOIRE D£ FRÂKCE.

« lions qui cimentent votre édifice et prolongent pour les

« enfants ce que vous fîtes pour les pères Grand

« homme, achevez votre ouvrage, en le rendant immortel « comme votre gloire. » Un mois après, le 3 floréal an xii (23 avril 1804), un membre peu connu du tribunat, Curée, déposa sur le bureau une motion d'ordre tendant à ce que Napoléon Bonaparte, actuellement premier consul, fût déclaré empereur des Français, et à ce que la dignité impériale fût déclarée héréditaire dans sa famille. La proposition fut adoptée, malgré la courageuse résistance de Carnot (3 mai i804). L'Empire fut proclamé à Saint-Cloud le 18 mai 1804 (28 floréal an xii); un sénatus-consulte organique modifia le même jour les institutions consulaires, et la Constitution de l'an xii, soumise comme toujours à la sanction du peuple, fut acceptée par trois millions cinq cent vingt-un mille six cent soixante-quinze citoyens sur trois millions cinq cent vingt-quatre mille deux cent quatre votants. Elle maintenait l'existence du sénat, du corps législatif et du tribunat, mais au profit exclusif du pouvoir impérial, qui disposait à son gré des collèges électoraux par l'introduction des membres de la Légion d'honneur ; les séances du corps législatif et du tribunat devenaient secrètes et partielles ; aucune délibération ne pouvait être prise en comité général, alors que le public était admis. Dans ce système de gouvernement silencieux et muet, le tribunat n'avait plus aucune utilité, puisqu'il ne servait plus guère qu'à doubler le conseil d'État, et Napoléon le sentit si bien qu'il ne tarda pas à décréter sa suppression absolue. La liberté de la presse, progressivement bâillonnée, dépendait du contrôle d'une commission sénatoriale composée de sept membres ; c'est assez dire qu'elle n'existait plus. La constitution créait de grandes dignités impériales, destinées à relever l'éclat du trône et à former cortège autour de la personne du monarque ; c'étaient celles de grand électeur, d'archi-

EMFIRE. Uyù

chancelier de l'empire, d'archi-chancelier d'État, d'architrésorier, de connétable, de grand amiral ; elle nommait princes français Joseph et Louis Bonaparte, à l'exclusion de Lucien et de Jérôme, qui avaient encouru la disgrâce de leur frère ; elle établissait des grands officiers de l'empire et des maréchaux ; elle entourait ainsi la dynastie napoléonienne d'un vaste réseau de fonctions honorifiques et de titres ambitieux qui faisaient un étrange conlnisle avec la simplicité des temps républicains. Berthier, Mural, Moncey, Jourdan, Masséna, Augereau, Bernadolle, Soull, Brune, Lannes, Mortier, Ney, Davoust, Bessières, Kellermann, Lefèvre, Pérignon et Serrurier furent les dix-huit premiers maréchaux. Napoléon remit en honneur tout le cérémonial des anciennes cours ; il eut un grand aumônier, son oncle le cardinal Fesch; un grand chambellan, Talleyrand; un grand maréchal du palais, Duroc ; un grand écuyer, Caulaincourt ; un grand veneur, Berthier; un grand maître des cérémonies, Ségur ; des pages, des livrées chamarrées de broderies, des voilures surchargées de titres héraldiques. Les masses applaudirent à ces innovations, qui n'avaient tout au plus que la valeur du souvenir ; une fièvre d'enthousiasme les saisit à la vue du nouveau Clovis^ du nouveau Charlemagne, et le clergé, qui avait imaginé ces qualifications historiques, salua avec une humilité profonde celui dans l'élévatign duquel il voyait le doigt de Dieu, et dont il disait : que la soumission lui était due comme dominant sur tous ; à ses ministres, comme envoyés par lui, parce que tel était l'ordre de la Providence. La présence du pape compléta les merveilleuses pompes de l'intronisation; Pie Vn arriva à Paris vers la fin de 1804, et, le 2 décembre, il sacra l'empereur et l'impératrice Joséphine dans l'église Notre-Dame, en s'écrianl : « Dieu tout-puissant, qui avez « établi Hazael pour gouverner la Syrie, et Jéhu roi d'Israël, « en leur manifestant vos volontés par l'organe du pro-

kbU

« phète Élie, qui avez également répandu Tonction sainte « des rois sur la tête de Saûl et de David parle ministère du « prophète Samuel, répandez par mes mains les trésors de « vos grâces et de vos bénédictions sur voire serviteur Napo- « léon, que, malgré notre indignité personnelle, nous consa- « crons aujourd'hui empereur en votre nom. «De bruyantes acclamations s'élevèrent, le canon retentit, et la France entière entonna, avec le saint père, un magnifique Te Deum. De consul à vie, le voilà donc empereur héréditaire. L'attentat du 3 nivôse avait consacré son titre de consul perpétuel ; l'insuccès de la conspiration de Pichegru et de Georges Cadoudal lui avait frayé le chemin du trône ; car, lasse de changements , la nation , pour consolider l'avenir, se réfugia derrière l'hérédité du pouvoir. Au dehors, la transition de la république à l'empire fut facile et bien accueillie par les puissances amies ou neutres. La Prusse , l'Espagne et l'Autriche s'empressèrent de reconnaître Napoléon, et la protestation du comte de Lille, datée de Varsovie , n'y trouva pas d'écho. Mais le roi de Suède continua d'appeler l'Empereur monsieur Napoléon Bonaparte ; la Russie se tint sur la réserve , et la Grande-Bretagne ne répondit même pas à la communication officielle de ce grand changement. Napoléon, qui n'aspirait qu'à légitimer son élévation par des triomphes militaires , s'inquiéta fort peu de tous les mauvais vouloirs secrets ou avoués. A l'intérieur, il poursuivait activement l'organisation de son système politique , multipliait les créations de tout genre , inaugurait sà récente institution de la légion-d'honneur, le jour de l'anniversaire de la prise de la Bastille, comme pour honorer une grande fête populaire, la seule dont le souvenir fût possible à cette époque de réédification. En môme temps, il s'occupait de reconstituer, sur le modèle de l'Empire, tous les états voisins soumis à rintluence française, et provoquait de la part du gouvernement de la république cisalpine

EMPIRÉ

une démarche décisive. Le 17 mars 1805 (26 ventôse an Xllf ) , une députation italienne se présenta aux Tuileries , et vint offrir, au nom de la consulte d'état, par l'organe du vice- président, M. Melzi, la couronne de fer au successeur de Charlemagne. Napoléon accepta , et partit pour Milan, où se renouvelèrent les brillantes fêtes du couronnement (26 mai 1805 . Gênes profita de l'occasion pour se donner à la France [A juin), et la petite république de Lucques fut érigée en principauté , au profit de la princesse Élisa, l'une des sœurs de l'Empereur. Le nouveau souverain était infatigable : à peine de retour de la Lombardie, où il avait laissé pour vice-roi le fils de Joséphine, le prince Eugène Beauharnais , il partit pour le camp de Boulogne , afin d'effectuer ce fameux projet de descente en Angleterre , que le général Hoche avait tenté sans succès , et qui avait fortement préoccupé le premier consul. Les préparatifs de l'expédition étaient immenses : une flottille d'environ deux mille petits bâtiments , montée par seize mille marins , et pouvant transporter cent soixante mille hommes de débarquement , stationnait dans les ports de Boulogne , d'Etaples, de Yimereux , d'Ambleteuse, de Dunkerque et de Calais; les troupes, rassemblées dans les camps de Dunkerque , d'Ostende , de Calais , de Boulogne , de Montreuil , de Saint-Omer, sous les ordres de Davoust, de de Soult, de Ney et d'Oudinot, montraient un enthousiasme extraordinaire. On attendait les cinq cents voiles de l'amiral hollandais Verhuell, on comptait sur sa jonction avec les amiraux Gantheaume et Villeneuve , qui avaient reçu l'ordre d'éloigner, à tout prix , la flotte anglaise de là Manche , et de revenir en toute hâte , pour protéger le passage du canal. « Que nous soyons mai ires du détroit six « heures , écrivait Napoléon , et nous sommes maîtres du « monde. «L'Angleterre, effrayée, multiphait les apprêts de défense ; car jamais elle n'avait été menacée d'un si grand

EMPIRE

péril : son armée régulière comptait environ cent mille hommes ; elle avait armé en outre quatre-vingt mille miliciens et quatre cent mille volontaires; les rivalités de tribune avaient disparu , et il y avait eu unanimité dans les votes pour les emprunts, pour les mesures d'urgence, pour les dépenses affectées au service de terre et de mer. « On « me reproche , s'écriait Pitt , qui était rentré au minis- « tère, d'être saisi d'une terreur panique, dont le noble « lord de l'amirauté (lord Saint-Vincent) n'est pas sus- « ceptible. Je sais très-bien que le noble lord est au- « dessus de toute espèce de crainte; mais il ne serait pas a digne de la place qu'il occupe, s'il ne regardait pas « comme réelle la possibilité d'un succès de la part de la « France. » L'habileté de ses amiraux et la réussite de ses intrigues sur le continent préservèrent la Grande- Bretagne, et l'Autriche paya pour elle. L'amiral Villeneuve, battu par l'amiral Calder, qui n'avait que treize vaisseaux contre vingt-un , fut contraint de se réfugier dans le port de Cadix ; la jonction tant désirée des diverses escadres impériales n'eut pas lieu , et l'Autriche , mécontente des dernières acquisitions de la France en Italie, se hasarda à une lutte nouvelle avec l'appui de la Russie. Quatre-vingtcinq mille Autrichiens avaient envahi la Bavière , sous les ordres de l'archiduc Ferdinand et du général Mack , et expulsé l'électeur de sa capitale ; l'archiauc Jean occupait le Tyrol avec trente-cinq mille hommes, et l'archiduc Charles, avec cent mille hommes , était descendu en Italie ; cent vingt mille Russes étaient en marche, mais ils ne pouvaient entrer en ligne qu'un peu plus tard. Il fallait donc prévenir la réunion des coalisés , et désorganiser les armées autrichiennes par la rapidité des opérations. Napoléon précipita son départ, après avoir obtenu du sénat une levée de quatre-vingt mille conscrits (23 septembre); il donna à Masséna l'ordre de défendre la ligne de l'Adige ,

et se lança sur l'Allemagne, à la tète de deux cent mille hommes. Le 1" octobre, il passa le Rhin; le 6, il avait pénétré en Bavière , et le 28 , le général Mack , déconcerté par l'audace de ses manœuvres, enveloppé de toutes parts, cîipitulaitdansla ville d'Ulm , avec trente-six mille hommes et soixante pièces de canon attelées. Deux jours avant, l'archiduc Ferdinand avait mis bas les armes à Trochtelfingen ; l'armée autrichienne était anéantie. En ce moment, les Russes arrivaient , et effectuaient leur jonction avec les réserves de celte monarchie déjà si compromise. Napoléon traversa Vienne , et se porta sur la route de Brunn , audevant du général russe Kutusoff*; puis, il feignit de redouter une action générale, et recula jusqu'à Austerlitz, qu'il avait choisi pour champ de bataille. Les ennemis le crurent perdu ; ils manœuvrèrent pour tourner sa droite : c'était l'anniversaire du couronnement (2 décembre); la mêlée s'engagea au soleil levant ; l'ennemi , pris en flanc , au moment où il exécutait son mouvement circulaire , fut rompu sur tous les points ; la cavalerie française se rua sur son centre , et fit de profondes trouées ; la garde impériale russe essuya des pertes énormes, en cherchant à rétablir la communication avec sa gauche, qui se trouvait coupée ; l'aile droite fut écrasée, et vingt mille hommes se noyèrent en fuyant par le lac de Ménitz , dont la glace était brisée à mesure par l'artillerie du vainqueur. La journée d'Austeriitz, ou des trois Empereurs, est restée célèbre dans l'histoire de l'épopée impériale, car jamais plus magnifique triomphe ne fut acheté à moins de frais : « Sol- « dats , disait le lendemain une proclamation de l'Empe- « reur, je suis content de vous; vous avez décoré vos « aigles d'une gloire immortelle. Une armée de cent mille « hommes , commandée par les empereurs de Russie et « d'Autriche, a été, en moins de quatre jours, ou coupée, « ou dispersée ; ce qui a échappé à votre fer s'est noyé "• 39

« dans le lac. Quarante drapeaux , h-s étendards de la « garde impériale russe, cent vingt pièces de canon, « vingt généraux, plus de trente mille prisouniei's, sont le « résultat de cette journée à jamais célèbre. Cette infan- « terie tant vantée et en nombre supérieur n'a pu résister « à votre choc , et désormais vous n'aurez plus de rivaux « à redouter. Ainsi , en deux mois , cette troisième coali- « tion a été vaincue et dissoute. » L'armée russe , réduite à vingt-six mille hommes , se retirait , vigoureusement poursuivie. Au passage d'un pont, elle fut arrêtée parles divisions victorieuses; l'empereur Alexandre ne put continuer sa route , qu'en supposant la conclusion d'un armistice : c'était un mensonge habilement imaginé, et les vaincus défilèrent sans être inquiétés. Le k décembre, l'empereur François s'était abouché avec Napoléon; la paix fut signée à Presbourg, le 26. L'Autriche céda à la France les États vénitiens , l'Istrie et la Dalmatie , qui lui appartenaient depuis le traité de Campo-Formio ; à la Bavière et au Wurtemberg , qui furent transformés en royaumes , le comté de Tyrol , la ville d'Augsbourg , la principauté d'Eischtett , une partie du territoire de Passau, et toutes ses possessions dans la Souabe , le Brisgaw et rOrtenau; au margrave de Bade, quelques villes, bourgs et villages. La Prusse , dont la victoire d'Austerlitz avait neutralisé les dispositions hostiles , se dessaisit des pays d'Anspach et de Clèves , du duché de Berg , de la principauté de Neufchàtel , et obtint en échange l'électorat de Hanovre. Napoléon triomphait sur le continent ; mais l'Angleterre achevait à Trafalgar la destruction des marines combinées de France et d'Espagne (21 octobre 1805). L'amiral anglais Nelson y fut tué , et l'Espagnol Gravina mortellement blessé : il ne rentra guère que onze vaisseaux, sur trente-cinq, dans le port de Cadix.

« C'est de cette époque que date torganisation définitive

EMPIRE. ^59

du gouvernement impérial. Napoléon avait dans sa main les rois et les royaumes ; son armée occupait toujours l'Allemagne et l'Italie. Il songea à s'entourer de princes dévoués, à élever sa famille, à ressusciter la hiérarchie féodale du moyen-âge. Un décret parti de Schœnbrunn avait détrôné la famille royale de Naples, et le général Saint-Cyr marchait à grandes journées pour exécuter l'ordre ; le trône de Naples fut donné à Joseph Bonaparte. La république des Provinces-Unies fut transformée en royaume et reçut pour roi le prince Louis ; Murât, son beau-frère, devint grand duc de Clèves et de Berg. La Suisse, la seule qui existât encore des anciennes républiques, fut. toute à la dévotion de la France, placée sous la protection immédiate de l'Empereur. L'Empire , constitué sur le modèle du grand empire carlovingien, eut ses grands fiefs militaires conquis sur l'ennemi, ou distraits des provinces voisines, qui servaient à récompenser les ministres et les généraux. Un décret du 30 avril 1806 érigea en duchés les provinces de Dalmatie, Istrie, Frioul, Cadore, Bellune, Conégliano, Trévise, Feltre, Bassano, Vicence, Padoue, Rovigo et Massa-Carrara. Le duché de Guastalla fut donné à la princesse Pauline Borghèse, la principauté de Neufchàtel au maréchal Berthier, celle de Ponte-Corvo au maréchal Bernadotte, celle de Bénévent à M. de Talleyrand. En même temps, Napoléoa portait le dernier coup aux institutions républicaines. Le tribunal était aboli ; le calendrier grégorien succédait au calendrier républicain, déjà singulièrement altéré parla suppression des décades ; Saint-Napoléon, de création impériale , prenait place dans la céleste milice et détrônait l'Assomption de la Vierge. La basilique de Saint-Denis redevenait la sépulture des rois, où chaque race devait avoir sa chapelle. Enfin le Panthéon était rendu au culte catholique, en conservant sa destination de tombeau des grands hommes. La presse n'eut garde de crier ; elle était bàUlon-

Mi

260 HlhTOlRE DE FMANGE.

née. L'Empereur n'avait pas reconstruit la Bastille, mais il se servait volontiers des lettres de cachet. Tout lui réussissait ; le grand Pitt était mort à quarante-sept ans, et son adversaire Fox venait d'entrer au ministère. Des négociations amicales s'ouvrirent entre Paris et Londres, par l'entremise de M. de Talleyrand et de lord Yarmouth, et la Russie voulut être comprise dans la nouvelle pacification, en cédant la Dalmatie et les bouches du Caltaro. Dans l'intervalle, Napoléon désorganisa la confédération germanique, en s'arrogeant le titre de protecteur de la confédération du Rhin (12 juillet 1806). Quatorze princes du midi et de l'ouest de l'Allemagne y entrèrent avec les rois de Bavière et de Wurtemberg, les grands ducs de Bade, de Berg et de Darmstadt à leur tête. L'armée des princes unis était de deux cent soixante-trois mille hommes. François II abdiqua le titre d'empereur d'Allemagne , et dut s'intituler désormais empereur héréditaire d'Autriche. Ainsi finit le saint empire romain (Théod. Burette, continuation d'Anquetil). La Prusse , qui avait eu la sagesse de rester neutre depuis le traité de Bàle, prit ombrage de ces redoutables accroissements de pouvoir, et une nouvelle prise d'armes devint imminente. Le cabinet de Berlin avait appris que dans les conférences ouvertes entre M. de Talleyrand et lord Yarmouth, on agitait sérieusement la question de le dépouiller du Hanovre, pour le restituer à l'Angleterre ; il savait en outre que l'établissement de la confédération du Rhin n'avait pas d'autre but que celui de substituer en Allemagne la prépondérance française à l'influence prussienne et au protectorat autrichien. 11 essaya de former à son tour avec le Mecklenbourg, la Saxe, le duché de Brunswick, la Hesse, les villes anséatiques, une confédération des États du Nord qui pourrait au besoin se jeter dans les bras de la Russie; mais Napoléon enjoignit impérieusement à la Saxe de refuser sa signature, et dès lors tout se présenta

EMPIUE.

sous un aspect belliqueux. Le pacifique Fox se mourait à Londres (1 3 septembre), et à l'administration des wighs succédait un ministère tory , composé des hommes formés à l'école de Pitt, qui précipita la rupture. L'Angleterre, la Prusse, la Russie et la Suède se réunirent; la quatrième coalition naquit. La Prusse était perdue; elle avait une belle armée de deux cent quarante mille hommes, pleine d'enthousiasme, excitée par les harangues guerrières d'une reine jeune et adorée ; mais elle n'était pas de taille à soutenir l'irrésistible choc des masses impériales , et quelques jours allaient suffire pour son anéantissement. Son ultimatum, daté du 1" octobre, était une véritable déclaration de guerre; elle demandait que toutes les troupes françaises fussent rappelées en deçà du Rhin, et qu'il ne fût plus mis aucun obstacle à la formation de la ligue du Nord. Ce jour-là même, Napoléon, qui avait prévu ce dénouement, pénétrait en Allemagne avec cent quatre-vingt-quinze mille hommes, et le 14 octobre, au moment où Davoust, avec des forces très-inférieures, culbutait à Auerslaedt les soixante mille hommes du duc de Brunswick , qui fut tué dans la mêlée , l'Empereur écrasait à léna les soixante dix mille combattants du prince de Hohenlohe. Jamais bataille gagnée n'eut de si brillants résultats ; la monarchie prussienne se trouva frappée de stupeur; toutes les places fortes se rendirent sans résistance ; en moins d'un mois, Napoléon, maître par lui-même ou par ses lieutenants, de Berlin, de Prenlzlow, d'Erfurth, de Spandau, de Steltin, de Lubeck, de Magdebourg, de tous les magasins de munitions et de vivres, de corps d'armée enlevés tout entiers, de toute l'artillerie, poussa jusqu'à la Vistule et imposa au royaume une contribution de cent soixante millions; puis il mar cha au-devant des Russes qui s'avançaient à grandes journées. Atteint à Eylau, où s'engagea une sanglante lutte (7 février 1807), puis à Friodland, où l'armée française s'é-

Zi()5

histoihe de fra.nce.

lait portée aprè§ la prise de Danlzick (i4 juin), ce nouvel ennen^i fut encore détruit. I.a journée de Friedland fut aussi décisive que celle d'Austerlitz. Les Russes, diminués de cinquante-six mille hommes tués, blessés ou pris, se réfugièrent derrière le Niémen. Napoléon s'arrêta sur la rive opposée, à Tilsitt, où le vaincu lui fit demander un armistice (22 juin). Le 25, une entrevue eut lieu, sur un radeau, au milieu du fleuve , entre les deux empereurs; la Prusse y fut sacrifiée, malgré la présence de son roi. Elle fut forcée de céder tout ce quelle possédait entre l'Elbe et le Rhin, et le royaume de Westphalie, destiné à Jérôme Bonaparte, fut créé de ses riches dépouilles. L'électeur de Saxe obtint le titre de roi et le grand duché de Varsovie , qui appartenait également à la Prusse. Napoléon stipula aussi dans l'intérêt de la Turquie, et les troupes russes durent évacuer la Valachie et la Moldavie. La paix fut signée avec l'empereur Alexandre le 7 juillet, et avec le roi Frédéric-Guillaume le 9; tous deux s'obligèrent à fermer leurs portes aux Anglais, et adhérèrent au blocus continental, décrété à Berlin, le 21 novembre 1806. Napoléon vint recueillir à Paris le tribut ordinaire d'admiration et d'enthousiasme, qui l'attendait au retour de toutes ses campagnes. La colonne Vendôme, dont les ennemis avaient fourni le bronze, dut perpétuer le souvenir des grandes choses qu'on avait opérées. L'Empire ne comptait plus que quatre puissances hostiles en Europe, l'Angleterre, la Suède, le Portugal et la Sicile. A Austerlitz, il avait réduit la monarchie autrichienne; à léna, il avait disloqué la Prusse; à Friedland, il avajt vaincu la Russie sans l'entamer, mais le traité de Tilsitt l'avait gagnée à sa cause , et, pendant trois ou quatre années, elle devait l'aider à maintenir l'obéissance du continent. Napoléon se résolut à frapper la Suède et le Portugal. Le maréchal Brune envahit les possessions suédoises et conquit Stralsund, l'Ile de Rugen et la Poméranie.

EMPIRE. ^63

Le 27 septembre , un traité secret fut conclu à Fontainebleau avec l'envoyé du prince de la Paix, don Manuel Godoï , qui gouvernait l'Espagne sous le nom du vieux Charles IV, et le cabinet de Madrid accorda le passage aux troupes impériales. Le Portugal , effrayé de la possibilité d'une invasion, avait d'abord rompu avec la Grande-Bretagne; mais la présence d'une escadre anglaise à l'embouchure du Tage avait changé brusquement ses dispositions, et il s'était résigné aux chances d'une lutte avec Napoléon. Le 13 décembre, un décret, daté de Paris, annonça que la maison de Bragance avait cessé de régner ; Junot se dirigea vers Lisbonne avec une armée de vingt-huit mille hommes. Le prince régent de Portugal n'eut pas même la pensée de résister, et fit voile vers le Brésil ; tout se soumit à l'approche des Français ; l'indépendance du Portugal était condamnée ; le roi d'Étrurie devait recevoir la Lusitanie septentrionale en échange de ses états de Toscane ; le prince de la Paix avait réclamé, pour son compte personnel, le royaume des Algarves, et le roi d'Espagne acquérait sur ces deux états secondaires un droit de suzeraineté , avec le titre fastueux d'empereur des deux Amériques ; le reste du pays demeurait à la disposition du vainqueur. Le moment venu de partager, la distribution n'eut pas lieu. Napoléon avait d'autres préoccupations en tête, et le trône des Bourbons d'Espagne était menacé à

son tour.

L'Empereur, comme tous les conquérants, s'abandonnait à une pente fatale, celle de l'agrandissement indéfini. Poursuivi de l'idée de ruiner l'Angleterre, qui était matériellement en dehors de ses atteintes, il avait imaginé le blocus continental, et le cabinet de Saint-James lui avajt répondu par l'atroce bombardement de Copenhague et l'attaque des Dardanelles. La Porte-Ottomane avait vigoureusement repoussé les escadres britanniques, grâce à l'énergie

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llibiOlUE U£ FUA.NCE.

et aux habiles dispositions de l'ambassadeur Sébastiani ; mais le Danemark avait vu incendier sa capitale et sa belle flotte, composée de vingt-huit vaisseaux de ligne et de seize frégates, tomber au pouvoir de l'ennemi (août 1807); bien que son gouvernement eût, après ce désastre, fidèlement persisté dans sa haine contre l'Angleterre, ce n'en était pas moins pour la politique impériale un déplorable échec. Napoléon arrivait à se persuader que l'asservissement de l'Europe était nécessaire à l'entière exécution de ses projets contre la puissance anglaise ; c'était dans ce but qu'il avait dépossédé les Bourbons de Naples, dressé contre l'Autriche la Bavière et le Wurtemberg, créé contre la Prusse le royaume de Saxe et la Westphalie. Le Portugal avait disparu de la scène ; l'Espagne obéissait sans murmure: mais Napoléon n'avait pas oublié qu'au milieu de la campagne de 1806, l'Espagne avait failli prendre les armes, et ce mouvement mal justifié lui donnait des soupçons ; il commença d'abord par exiger des garanties ; le grand -duc de Berg occupa Pampelune, Barcelone, Figuières et Saint-Sébastien, en réclamant la cession de toute la rive gauche de l'Èbre. Le vieux roi s'effraya de l'invasion ; sou lâche favori, Godoï, lui conseilla le départ pour l'Amérique , et tout se prépara pour la fuite à la résidence d'Aranjuez. A celte nouvelle, le peuple , excité par le fils de Charles IV, le prince des Asturies, qui haïssait le prince de la Paix et qui avait été humilié par lui, s'attroupa devant la demeure royale en poussant des cris de mort. Charles IV abdiqua pour sauver Godoï, et l'héritier de la couronne fut aussitôt proclamé sous le nom de Ferdinand VII ; puis le pauvre roi revint de sa frayeur et protesta contre l'abandon forcé de ses droits. L'Empereur, clioisi pour arbitre dans cette querelle de famille, appela le père et le fils à Bayonne, et s'adjugea sans façon l'objet du litige. Ferdinand, qui, voyant sa capitale occupée par les troupes du grand-duc de

EMPIHE. ^^^

Berg, n'avait pas osé désobéir à l'invitation impériale, fut relégué au château de Valençay, et Charles IV, remis en possession du trône, s'en dessaisit tout aussitôt en faveur de son juge (5 mai 1808). Le faible monarque , avant de se rendre à Compiègne, poussa même la complaisance jusqu'à nommer Murât lieutenant-général du royaume, et à signer une proclamation qui invitait les Espagnols à traiter les Français en frères.

Le conseil de Castille, influencé par les troupes fran çaises , demanda pour roi Joseph Bonaparte ; une junte des notables de la Péninsule, convoquée à Bayonne, se hâta de reconnaître le chef de la nouvelle dynastie. La dépossession des Bourbons fut en général bien accueillie par les grandes familles et les classes éclairées de la nation; les ducs de l'Infantado, d'Hijar, d'Ossuna, le comte Fernand Nunez, le marquis de Sanla-Cruz, la plupart des gentilshommes influents dans le pays, figurèrent au nombre des afrancesados, et se soumirent à la constitution publiée par le roi Joseph. Mais le peuple, soulevé par les moines, s'insurgea partout, à Carthagène, à Grenade, à San-Lucar, à Jaen , à Saragosse, à Badajoz, à Valladolid, dans le royaume de Léon, dans les Asturies, dans la Galice, dans les Deux- Castilles, dans la Navarre, dans la Catalogne, dans l' Aragon, et d'épouvantables excès furent commis contre les Français ou leurs partisans avoués ; pour celte populace fanatisée, l'Empereur lut l'Antéchrist, et ce devint œuvre méritoire que de tuer un de ces chiens d'hérétiques, comme on appelait les envahisseurs. Une junte provinciale s'était formée à Séville et avait proclamé Ferdinand VII, malgré son adhésion à l'abdication de son père. Les troupes françaises se mirent en mouvement ; les divers corps d'armée pénétrèrent dans les provinces ; le général Dupont battit les insurgés à Alcolea ; Bessières, victorieux à Médina del Uio-Secco, accompagna à Madrid Joseph , qui avait cédé

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§op royaume de Naples au grand-duc de Berg. L'insurrection perdit du terrain , et l'on put espérer un moment que la Péninsule serait pacifiée. Bientôt cependant sonnal'heure des revers. Le général Dupont, battu et enveloppé à Andujar par le général Castanos, signa la triste convention de Baylen,qui devait être violée (22 juillet 1808). Le marquis de la Romana, qui avait été envoyé sur les bords de la BaJtique avec un corps auxiliaire de quinze mille hommes , accourut sur une escadre anglaise , et se jeta dans les rangs des révoltés. L'Angleterre saisit l'occasion de se rapprocher de l'Espagne, et sir Arthur Wellesley, plus connu sous le nom de duc de Wellington, qu'il mérita dans ces guerres terribles, débarqua avec vingt-six mille hommes sur les côtes du Portugal qui s'était aussi soulevé. Junot, qui n'en avait guère que dix mille, fut battu à Vimeiro (22 août), et forcé d'accéder a la capitulation de Cintra, qui stipulait son retour en France sur une flotte ennemie. Vers la fin du mois d'août, Joseph avait évacué Madrid ; les armées impériales battaient en retraite sur tous les points ; il ne restait plus aux Français que Barcelone , la 'Navarre, la Biscaye et l'Alava, et les regards se tournaient vers Napoléon, qui, tranquille à Paris, s'occupait de compléter son système nobiliaire, et de rétablir au profit de ses grands dignitaires , de ses ministres, de ses sénateurs, de tout ce bril- Igint et nombreux cortège de serviteurs dévoués, les titres de prince, de duc, de comte, de baron et de chevalier, dont la recomposition des majorais, si peu en harmonie avec les principes du Code civil récemment publié, était destinée à perpétuer la splendeur.

Napoléon se décida à partir pour l'Espagne, mais auparavant il voulut affermir ses alliances du côté du nord, et il se mit en route pour les états de la confédération. La Prusse vit cesser l'occupation militaire de ses provinces ; la Kussie resserra les liens qui l'unissaient à l'Empire. Une

ËMPIRR.

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entrevue eut lieu entre les deux empereurs à Erfurlh , où tous les princes de l'Europe s'étaient donné rendez-voiis, hormis Frédéric-Guillaume et François H (6-14 octobre). Puis, Napoléon, rassuré par les fraternelles démonstrations d'Alexandre et les protestations pacifiques du cabinet dé Vienne, reparut à Bayonne (3 novembre) , et entra dans là Péninsule, où la grande armée du Danube l'avait déjà précédé. Sa présence ranima l'enthousiasme des soldats, déjà fatigués de cette épouvantable guerre, où tout prisonnier avait à subir, de la part des guérilleros, d'abominables supplices, et les insurgés furent partout écrasés, à Burgôs, à Espinosa, à Tudela, dans les fameux défilés de Sommo- Sierra, partout où se rencontrèrent de grandes masses armées. L'Empereur fit le 1" décembre son entrée à lilâdrid, et adressa aux Espagnols une proclamation remplie de modération et d'habileté, comme il excellait à les faire. Il se disposait en môme tafaps à achever la pacification des provinces, lorsqu'il reçut de l'Allemagne des nouvelle^ fôp cheuses. L'Angleterre , toujours infatigable, avait réussi à nouer une cinquième coalition.

Le cabinet de Vienne, profitant de l'éloignement dé l'empereur, appelait sa landwher, ou garde nationale mobile, aux armes, organisait ses landsturm, ou levées en masse , soulevait les provinces hongroises , et mettait sur pied cinq cent cinquante, mille hommes. L'Empereur, qui n'en avait que quatre-vingt mille au-delà du Rhin , donna aussitôt l'ordre à ses vieux régiments de la Péninsule dé revenir à marches forcées sur le Danube , et chargea Berthier du commandement provisoire de l'armée d'Allemagne. Puis apprenant, le 12 avril 1809, que les Autrichiens avaient commencé leur mouvement offensif sur les rives de rinn , il partit à son tour pour la Bavière , et le 20 du même mois , il avait déjà coupé et écrasé la gauche des ennemis à la bataille d'Abensberg. A Eckmûhl , l'armée

de l'archiduc Charles fut mise en déroute par de brillantes charges de cavalerie ; à Ratisbonne , six régiments entiers mirent bas les armes , et les Autrichiens furent rejetés sur la rive gauche du Danube. Vienne essaya de résister ; elle fut mise à la raison par une batterie d'obusiers (13 mai). Le passage du Danube fut vivement disputé à Essling, et les Français essuyèrent des pertes énormes (21 , 22 mai) ; Lannes, duc de Montebello, une des plus belles gloires de l'Empire , eut les deux genoux brisés par un boulet de canon , et mourut après des souffrances inouïes. Mais l'armée d'Italie entrait en ligne sous les ordres du prince Eugène , et la poursuite des Autrichiens n'en devint que plus vive. On se heurta pour la dernière fois dans les plaines de Wagram, où l'ennemi, comme à Austerlitz , perdit ses meilleures troupes et ses plus intrépides généraux (6 juillet). Le il , l'archiduc Charles demanda un armistice ; le cabinet de Vienne était si peu disposé à la paix , malgré toutes ses défaites, que le prince eut à subir une disgrâce complète. Une expédition anglaise , forte de quarante vaisseaux et de trente-six frégates , avait fait voile vers les côtes de Hollande, et François H comptait sur le triomphe de ses alliés. Quarante mille hommes débarquèrent; le pays était dégarni de troupes; Flessingue dut capituler (15 août). Ce ne fut là, du reste , qu'un moment de surprise; à la première nouvelle de l'invasion, le duc d'Otrante, Fouché, qui réunissait provisoirement le ministère de l'intérieur à la direction de la police , se souvint de son ancienne énergie révolutionnaire, et provoqua la mobilisation de la garde nationale sur toute la surface de l'Empire. «Prouvons, « écrivait-il aux préfets , que si le génie de Napoléon peut « donner de l'éclat à la France, sa présence n'est pas né- « cessairepour repousser l'ennemi. » La destruction d'Anvers, qui renfermait de vastes arsenaux et une belle flotte française, fêtait le but capital du débarquement des Anglais ;

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on ne leur laissa pas le temps d'en former le siège ; en quinze jours trente mille gardes nationaux s'y trouvèrent réunis, et, le 30 août, l'ennemi découragé remonta sur ses vaisseaux , n'ayant retiré pour tout fruit de cette coûteuse diversion (cinq cents millions de francs) que la possession momentanée de l'ile de Walcheren. Déçu dans son espoir, l'empereur François ouvrit des négociations avec le vainqueur, et le traité de Vienne (14 octobre) lui imposa de douloureux sacrifices. L'Autriche c^da à la France Goritz, Montefalcone, Trieste, le cercle de Villach, en Carinthie , et toute la rive droite de la Save ; à la confédération du Rhin, Salzbourg, Derchtesgaden et une partie de la haute-Autriche; au grand duché de Varsovie, la Galitz occidentale et le cercle de Zamosc; A la Russie, un territoire de quatre cent mille âmes dans la Galitz orientale; elle adhéra en outre au blocus continental.

Napoléon crut la monarchie autrichienne à tout jamais abattue, et négligea de l'anéantir , comme il avait épargné la Prusse, après la campagne de 1806. De redoutables symptômes s'étaient pourtant révélés , et les nationalités , qu'il avait opprimées, commençaient à se réveiller. Dans cette dernière lutte , le cabinet de Vienne avait appelé les populations sous les drapeaux , au nom de l'indépendance germanique, et ce sentiment nouveau avait déjà produit un fanatique, Frédéric Stabbs, qui ffiillit assassiner l'Empereur à Schœnbrunn (13 octobre), et périt avec fermeté, en s'écriant : « Vivent l'Allemagne et la liberté. » Napoléon méprisa cet avertissement sérieux, qui n'était rien de moins qu'un essai de réaction contre le despotisme des armes, et poursuivit son rêve de domination universelle. De graves démêlés avaient eu lieu avec le Saint-Siège , en dépit des souvenirs du couronnement ; il divisa les étals pontificaux en trois départements, et décréta leur réunion à l'Empire. Le pape Pic Vil fut saisi dans son palais du Vatican, et en-

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voyé pm^uiinier lunr à tour à tirenoble, à Savone, à Fontainebleau. La France arrivait aloi-s à son maximum de prépondérance. La Russie était encore dans toute la ferveur de l'entrevue d'Erfurth ; T Autriche venait d<5 s'humilier; la Prusse , qui n'avait attendu qu'un revers , en i 809 , pour se joindre à la coalition, protestait de son atlachechement aux intérêts impériaux ; la soumission de l'Italie avait été raffermie par l'incorporation de Rome. La Grande- Bretagne avait échoué dans son expédition de Hollande ; l'Espagne seule persistait à repousser la domination napoléonienne, et se défendait avec le courage du désespoir, sous les inspirations de ses quarante mille moines. Les campagnes de 1809 et de 1810 furent mêlées de succès et de revers. Le duc de Dalmalie, Gouvion-Saint-Cyr, le duc de Bellune, Sébastiani, Suchet, le maréchal Mortier, Souham et le prince d'Ëssling, rivalisèrent d'ardeur et d'intrépidité ; on battit les insurgés à Del Burgo, à Chavès, à Valls, près de Tarragone, à Ciudad-Real, à Medellin, à Belchite, à Almonacid, àOcana; on emporta Sarragosse, après cinquante-un jours de tranchée ouverte et de combats dans les rues, puis Lérida, Méquinenza, Astorga, Ciudad-Rodrigo , Almeida ; on accula au bout de l'Espagne, à Cadix, la junte suprême de Séville, qui avait donné le signal de l'insurrection. Mais, d'autre part, le duc de Bellune ne put culbuter le duc de Wellington à Talavera (28 juillet), et le général anglais arrêta encore, un peu plus tard, l'impétueux Masséna dans les fameuses lignes de Torrès-Vedras. En outre , la révolte s'était généralisée , et les guérillas naissaient au coin de tout défilé , sur le sommet de toutes les montagnes, dans les profondeurs de toutes les vallées; les chefs se multipliaient dans les provinces ; le catéchisme espagnol faisait de nombreux prosélytes ; l'assassinat des faibles détachements et des soldats isolés devenait, aux yeux des fanatiques de la Péninsule ,

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un devoir rigoureux , et les cortès s'assemblèrent à Cadix , pour imprimer à la défense une nouvelle activité (25 septembre 1810).

On a dit avec raison que la guerre d'Espagne fut la plaie dévorante de l'Empire. Napoléon, qui seul eût pu laterpiiner, en détourna les yeux. Il songeait à cette heure à compléter son œuvre impériale par une nouvelle union , qui pût suppléer à la stérilité de son premier mariage , et Iq clergé français lui en facilita les moyens. La répudiation de Joséphine Tascher, qu'il avait épousée par l'entremise de Barras, puis couronnée impératrice, eut lieu à la grande surprise du peuple et de l'armée , qui l'avaient proclamée, par une touchante superstition, le bon ange de l'Empereur (16 décembre 1809). L'émotion fut grande en Europe à cette nouvelle , et les plus hauts souverains se disputèrent l'honneur d'une alliance avec le maître de l'Occident. L'Autriche l'emporta, grâce à l'habileté de M. de Metlernich , déjà tout puissant dans le cabinet de Vienne ; l'archiduchesse Marie-Louise fut appelée à la succession de Joséphine. Rien n'égala les pompes de cet autre couronnement ; le mariage civil fut célébré à Saint-Cloud (1" avril 1810), et le lendemain les deux époux firent à Paris une entrée solennelle ; les rois et les princes affinèrent dans la capitale du grand Empire ; le pape manqua seul à ces magnifiques solennités. « Alors Napoléon fut plus grand qu'il n'avait jamais été, et il se complut dans la richesse de son manteau impérial La France, proprement dite, comptait cent trente départements et quarante-un millions d'habitants, vingtquatre degrés de longitude sur sept de latitude , mais il y avait encore l'Italie , la Hollande , la Suisse , la confédération du Rhin , les villes anséatiques , placées sous sa domination directe, ou bien sous celle de ses alliés, en tout cent millions d'Européens , qui dépendaient d'une seule tête. L'adhésion du roi de Suède avait complété le

système du blocus continental , et l'Angleterre ne communiquait plus avec l'Europe que par la Péninsule et la Sicile. Le roi de Naples essaya de la chasser de cette ile, dont elle avait fait un immense arsenal , défendu par de redoutables fortifications et une armée de vingt mille hommes aux ordres du général Stuarl. L'expédition ne fut pas heureuse; Joachim Murât y perdit douze cents hommes et huit millions. La réunion de la Hollande à la France répara ce léger échec. Promu au trône des Pays-Bas , le roi Louis s'était créé un système politique plus approprié aux besoins de son nouveau royaume qu'aux desseins de son frère Napoléon. Malgré les ordres impériaux , la contrebande se poursuivait activement avec l'Angleterre ; les ports hollandais étaient encombrés de marchandises prohibées. Napoléon s'emporta contre son frère : « Sachez , faisait-il dire au Moniteur , que vos premiers devoirs sont envere moi , vos seconds envers la France ; tous vos autres devoirs , même ceux envers les peuples que je pourrais vous confier, ne viennent qu'après. ^) Et comme Louis persistait à agrandir jusqu'à l'indépendance son rôle d'administrateur responsable d'une succursale de l'Empire-, il le fit abdiquer, et la Hollande fut réunie à la France. En ce moment arrivèrent les ambassadeurs de Suède, qui venaient demander un prince royal à la France, le maréchal Bernadotte; Charles XHI , qui régnait dans ce royaume depuis la déposition de Gustave IV, en 1809, avait adopté pour son successeur Charles-Auguste de Holstein-Augustembourg, qui mourut subitement à la suite d'une manœuvre de cavalerie (29 mai 1810). Le comte de Fersen, grandmaréchal du royaume, partisan de Gustave, fut accusé de sa mort , et massacré dans une émeute populaire. Le vieux Charles XHI était sans enfants ; on . jeta les yeux sur le prince de Ponte-Corvo. Napoléon eût mieux aimé

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donner aux Suédois son fils adoptif, le prince Eugène; Bernadotte était son ennemi personnel depuis le 18 brumaire; mais le désir d'entrainer franchement le Nord dans le système continental détruisit ses scrupules, et son lieu- ' tenant partit pour échanger son bâton contre le sceptre. Quelques jours après. Napoléon réunit à la France le Valais et les villes anséatiques. L'Empire s'étendit depuis Hambourg et Dantzick jusqu'à Trieste et Corfou, y compris la Hollande , les états romains et les provinces illyriennes; il ne lui manquait plus qu'un héritier ; le roi de Home naquit le 20 mars 1811. » {Continuation d'Anquetil par T. Burette.)

Le vent, qui devait renverser toute cette merveilleuse prospérité, souflla du nord. L'admiration pour le grand homme s'était éteinte dans le cœur d'Alexandre, et les intérêts avaient parlé. La Russie, bien qu'appelée par les conférences d'Erfurth à partager en Europe la suprématie politique, se voyait déchue de son rang, comme l'Autriche et la Prusse, et reléguée en sous-ordre. Son commerce naissant souifrait du blocus continental, et l'impérieuse volonté de Napoléon ajournait l'exécution des ambitieux projets qu'avait rêvés le czar Pierre. Aussi le cabinet de Saint- Péterbourg commença-t-il à envisager sans effroi la possibilité d'un conllit et à risquer des mesures hostiles. Vers la fin de 1810, un ukase impérial défendit l'introduction en Russie des marchandises françaises ; l'Angleterre vit ouvrir à ses vaisseaux de commerce les ports qui lui avaient été fermés depuis 1807. Napoléon se plaigni: vivement de cette violation flagrante du traité de Tilsitt, et, usant de représailles, il réunit à l'Empire le duché d'Oldenbourg, où régnait un beau-frère du czar (18 février 1811). La diplomatie intervint ; mais il y avait dans cette querelle autre chose qu'un malentendu, et Napoléon comprit que, pour obtenir en Europe l'obéissance absolue, il lallait détruire,

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OU tout au moins amoindrir cette puissance récalcitrante. Les préparatifs de l'expédition furent conçus sur une échelle gigantesque. Le 13 mars 1812, le sénat rendit un décret par lequel la garde nationale de l'Empire était divisée en trois bans , afin de pourvoir à la défense de la France jusqu'au retour de l'armée qui allait s'éloigner, et cent cohortes du premier ban étaient mises à la disposition du ministre de la guerre. Tous les étals qui, grâce au système de l'envahissement graduel, se mouvaient dans la sphère impériale, avaient fourni leurs contingents. La Prusse, effrayée, avait renouvelé son traité d'alliance avec l'Empire ; l'Autriche avait promis sa coopération effective ; les princes de la Confédération avaient mêlé leurs troupes aux divisions de la grande armée. La Suède seule conservait une attitude douteuse, et l'Empereur ayant sommé Bernadottedes'expliquer, celui-ci, qui réclamait la cession de la Norwége au détriment du Danemark, se jeta dans les bras de la Russie lorsqu'il eut essuyé un refus. Huit cent mille hommes étaient sous les armes , dont trois cent mille en Espagne ; le reste se concentrait rapidement en Allemagne, ou s'ébranlait vers la frontière russe avec douze cents pièces de canon et des milliers de voitures d'artillerie ou d'administration. Le 9 mai. Napoléon, laissant sur ses derrières la Péninsule aux prises avec ses lieutenants, qui remportaient sur les insurgés de stériles victoires à Olivença, à la Gebora , sur les bords de la Albuhera, àMurviedro, et s'épuisaient devant les places fortes (1811), quitta Paris avec l'impératrice, et se rendit à Dresde, où l'attendait son cortège habituel de têtes couronnées, au milieu desquelles figurèrent cette fois le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche. Le 29 mai, il partit de la capitale de la Saxe, et un mois après (22 juin), une proclamation, datée de son quartier impérial de Wilkowiski, disait : « Soldats, la seconde guerre de Pologne est com- « mencée; la première s'est terminée à Friedland et à

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« Tilsitt. ATilsitt, la Russie a juré éternelle alliance à la « France, et guerre éternelle à l'Angleterre , elle viole au- « jourd'hui ses serments. Elle ne veut donner aucune ex- « plication de son étrange conduite que les aigles françaises « n'aient repassé le Rhin , laissant par là nos alliés à sa « discrétion. La Russie est entraînée par la fatalité; ses « destins doivent s'accomplir! Nous croirait-elle donc dé- « générés? ne serions-nous donc plus les soldais d'Auster- « litz? Elle nous place entre le déshonneur et la guerre : « le choix ne saurait êlre douteux. Marchons donc en « avant ! Passons le Niémen ! Portons la guerre sur son « territoire ! La seconde guerre de Pologne sera glorieuse « aux armes françaises comme la première ; mais la paix « que nous conclurons portera avec elle sa garantie, et met- « tra un terme à cette orgueilleuse influence que la Russie « a exercée depuis cinquante ans sur les affaires de l'Eu- « rope. » Plus de trois cent mille hommes franchirent le Niémen (24 et 25 juin) ; l'ennemi devait en opposer trois cent soixante mille, en comptant l'armée de Moldavie, commandée par Kutusoff, que la paix de Bucharest avec la Porte- Ottomane allait bientôt rendre disponible. A Wilna, une députalion de la confédération générale de Pologne vint demander à l'Empereur le rétablissement de ce malheureux royaume, mais Napoléon répondit qu'il avait garanti à l'empereur d'Autriche l'intégrité de ses États, et se borna à créer le gouvernement provisoire de Lithuanie. ^Yilna pris, on marcha vers laDwina, où l'empereur Alexandre se tenait avec le général Barclay de Tolly, dans le camp retranché de Drissa; la rencontre devenait imminente, lorsque l'ennemi battit en retraite vers Witepsk ; on l'atteignit à Oslrowno ; on emporia la ville de Smolensk , après une sanglante mêlée (17 août; ; on gagna la terrible bataille de la Moskowa, où Kutusoff perdit cinquante mille hommes et ses plus intrépides généraux (7 septembre). Le 14, Mos-

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couse déployait,avec ses étincelan tes coupoles etses innombrables clochers, aux yeux des Français muets d'admiration, et Napoléon croyait la campagne finie. Il avait résolu de prendre là ses quartiers d'hiver et de marcher au printemps suivant sur Saint-Pétersbourg. Mais l'incendie allumé par les forçats délivrés du comte Rostopchin, gouverneur de la cité, changea ses dispositions. Le séjour à Moscou devenait impossible ; au bout d'un mois de repos et d'immobilité, pendant lequel Alexandre avait bercé l'Empereur de négociations illusoires, il fallut songer à la retraite (13 octobre) : « Votre guerre est finie, disait le vieux KutusofT, et la nôtre «commence. » Le retour se fit en bon ordre, tant que l'atmosphère se maintint à une température moyenne, et Kutusoff enhardi se laissa battre avec soixante-dix mille hommes à Malojaroslawetz par seize mille Français. Puis la neige vint à tomber, et les vivres manquèrent; un froid glacial désorganisa l'armée, démonta l'artillerie, sema le chemin de cadavres gelés. Les cinquante mille cosiiques de rhetman Platoff entourèrent cette malheureuse armée, enlevèrent les trainards, interceptèrent les communications, et malgré les prodiges de valeur du prince Eugène, du maréchal Ney, du maréchal Davoust, à Gorki, à Dorogobouj, à Dubrowinka, à Krasnoi, etc., lorsqu'on arriva sur les bords de la Bérésina, la retraite s'était changée en une déroute désespérée. On sait le douloureux épisode du passage de la rivière (28 novembre 1812). Napoléon, autour duquel se serraient encore environ soixante mille hommes sans pain, sans cavalerie, sans munitions, marcha sur Zembin, sur Malodeozeno, sur Smorgoni, et là, sachant que la France avait besoin de sa présence, il partit, laissant le commandement au roi de Naples, pour Paris, où l'avait précédé ce désastreux vingt-neuvième bulletin, dont tous les hommes de l'époque ont gardé un douloureux souvenir. Murât, chargé du soin de sauver les débris de la grande ex-

pédition, recula sur Wilna, sur Kowno, sur Varsovie, sur Posen , toujours poursuivi par un infatigable ennemi , et disparut à son tour (16 janvier 1813). Le prince Eugène, qui lui avait succédé, s'établit sur l'Elbe et s'arrêta à Beriin

(21 janvier.

L'absence prolongée de Napoléon avait réveillé en France les espérances secrètes de ses ennemis. A Paris, on l'avait un instant cru mort , et un conspirateur des plus hardis, le général Mallet, avait tenté contre son gouvernement un coup de main qui ne pouvait réussir, parce que l'Empire était trop fort pour être renversé par la réunion de quelques hommes obscurs (23 octobre 1812). Mallet fut mis à mort avec quelques-uns de ses complices, et la fidélité des masses ne fut pas ébranlée ; mais l'immensité des désastres essuyés dans la campagne de Russie frappa tous les esprits de stupeur ; l'Empereur fut accueilli avec une sombre tristesse, qui contrastait péniblement avec l'enthousiasme des retours précédents. Néanmoins le sénat se résigna à tous les sacrifices avec sa docilité accoutumée. Le 1 1 janvier, un décret sénatorial mit à la disposition du ministre de la guerre les cent cohortes du premier ban de la garde nationale déjà organisées, ordonna la levée de cent mille hommes sur les classes des quatre années précédentes et appela aux armes cent cinquante mille conscrits de 1814, sans compter le contingent de 1813. Quatre-vingt mille gardes nationaux du premier ban , quatre-vingt-dix mille hommes de la conscription de 1814, et dix mille gardes d'honneur à cheval, tenus de s'habiller, de s'équiper et de se monter à leurs frais, furent en outre destinés à la défense des frontières de l'Ouest et du Midi (3 avril). C'étaient là des mesures extrêmes qui portèrent le deuil dans les familles si cruellement décimées par les revers de 1812, mais il fallait des renforts ptirtout. En Espagne , la perte de la bataille des Aropiles, dans le royaume de Léon (22 juil-

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let 4 812), avait déterminé la retraite de MarmoiU jusqu'à TÈbre, et la défaite du roi Joseph à Viltoria, dans le Guipuzcoa m juin 1813), allait bientôt provoquer l'entière délivrance de la Péninsule. En Italie, Murât, oubliant son origine, se préparait à faire cause commune avec les ennemis de la France. En Allemagne, tous les souverains étaient en rumeur; pendant que les rois de Bavière et de Wurtemberg armaient en faveur du protecteur de la Confédération, la Prusse , bien que militairement occupée par les troupes françaises, signait ;19 mars) à Breslau un traité d'alliance avec la Russie ; la Suède promettait, au prix de la Norwége, sa participation active à la coalition, et l'Autriche, que les liens de famille empêchaient de se déclarer ouvertement, prenait des engagements secrets avec le cabinet de Saint-Pétersbourg.

Napoléon, désireux d'effacer par de nouveaux succès le souvenir de la campagne de Moscou, partit de Saint-Cloud, le 15 avril, arriva le 25 à Erfurth, et donna l'ordre au prince Eugène et au maréchal Ney de s'avancer dans la direction de Leipzick. Lui-même s'ébranla à la tèle de quatre-vingt mille conscrits, pour opérer sa jonction avec ses lieutenants, et se heurta à Lutzen contre les cent cinquante mille Prussiens et Russes de Blûcher et du comte de Wiltgenstein i2 mai). La mêlée fut terrible, et les nouvelles levées firent noblement leur devoir. L'ennemi fut vaincu avec perte de vingt-cinq mille hommes ; on ne put le poursuivre faute de cavalerie. La journée de Lutzen produisit une grande sensation en Allemagne ; les batailles de Bautzen et de Wurtchen, qui suivirent de près (19 et 21 mai) décidèrent le cabinet de Vienne à se poser en médiateur, et des plénipotentiaires furent envoyés de part et d'autre au congres de Prague. L'Autriche réclamait, au profit des anciens co-parlageants de la Pologne, l'abandon du grand duché de Vai-sovie, la frontière de l'Elbe pour la Prusse,

l'indépendance des villes aiiséaliquos, et la cession des provinces illyriennes pour elle-même. Au milieu des débats soulevés par ces propositions, survint l'empereur Alexandre, et les conférences furent rompues. François II alors déclara la guerre à la France ; son généralissime, le prince de Schwartzemberg, manœuvra avec les Russes et ]es Prussiens pour écraser les Français dans la ville de Dresde. Vaincusdans la grande bataille de ce nom (27 août), où périt dans leurs rangs le général Moreau à peine de retour des États-Unis, les alliés se préparèrent à couper à Napoléon la retraite sur le Rhin, et bientôt la face des affaires changea. Ils avaient cinq cent vingt mille hommes ; l'Empereur n'en comptait que deux cent quatre-vingt mille. Les trois monarques de Prusse, de Russie et d'Autriche eurent une entrevue à Tœplitz, et y arrêtèrent les bases de la sainte alliance (9 septembre). Toute l'Allemagne courait aux armes en poussant le cri de liberté ; la jeunesse enthousiaste se hâtait de marcher pour la défense de la patrie germanique; les forces des alliés croissaient de jour en jour, les défections se multipliaient, et la position de l'armée française devenait critique au milieu de ces grandes masses régulières soutenues par les populations soulevées. Le 26 août, Macdonald fut battu par Blûcher, au passage de la Katzbach, en Silésie ; le 30, Vandamme fut forcé de mettre bas les armes avec un corps de dix mille hommes en Bohême ; la division du maréchal Ney fut anéantie à Dennewitz (6 septembre). Bientôt Napoléon lui-même fut acculé dans la ville de Leipzick ; après trois jours d'une lutte gigantesque, la défection des Saxons et des Wurtembergeois, le manque de munitions et l'immense supériorité numérique des ennemis le décidèrent à la retraite, qui se fit par l'unique pont de l'Elster au prix d'une vingtaine de mille hommes abandonnés sur l'autre bord{19 octobre). On reprit la route de France, on battit les coalisés, acharnés àla

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poursuite, à Markranstadt , à Freyburg, à Erfurth , à Gotha, à Fulde, on marcha sur le ventre des Bavarois qui avaient pris position à Hanau pour fermer le passage (30 octobre), et le 2 novembre on se mit en sûreté sur la rive gauche du Rhin, vers les environs de Mayence, pendant que les places fortes occupées par des garnisons françaises tombaient une à une en Allemagne, et que la coahtion échelonnait ses armées sur la rive droite du fleuve, pour se préparer à l'invasion.

Le colosse impérial s'était écroulé; la confédération du Rhin n'existait plus; la Hollande rappelait la maison d'Orange ; l'Espagne avait chassé les envahisseurs, et son roi, délivré de sa longue captivité, lui était enfin rendu par le traité de Valençay (H décembre). Le prince Eugène ne se maintenait qu'avec peine en Italie, giàce à la trahison du roi de Naples, qui venait de s'allier à l'Autriche, pour conserver son trône ; la Suisse laissait violer sa neutralité et ouvrait à l'ennemi notre frontièi'e de l'Est. La campagne de 1814 s'annonçait comme devant être décisive, car l'Empire ne combattait plus pour la domination ; son existence même dépendait du succès. Malheureusement pour Na|X)iéon, il y avait lassitude et découragement à l'intérieur; l'opinion publique se tournait contre lui; les hauts fonctionnaires et les généraux de premier rang blâmaient l'insatiable ambition du maître et aspiraient au repos. Le sénat ne démentit point, dans ces circonstances graves, sa réputation d'obéissance servile; il accorda une nouvelle levée de trois cent mille hommes et de cent quatre-vingt mille gardes nationaux (15 novembre), après avoir décrété au mois d'octobre une levée de deux cent quatre-vingt mille hommes pris, par anticipation, sur le contingent de 1815. Mais le corps législatif montra des dispositions hostiles ; et pour la première fois depuis le 18 brumaire, on entendit à la tribune des paroles de désapprobation et de reproche ;

son adresse à l'Empereur fut conçue dans un style véhément, comme le rapport de M. Laine, qui l'avait précédée : « On ne veut pas nous humilier, y était-il dit, mais nous « renfermer dans nos limites et réprimer l'élan d'une ac- « tivité ambitieuse, si fatale depuis vingt ans à tous les « peuples... Les Pyrénées, les Alpes et le Rhin renferment « un vaste territoire, dont plusieurs provinces ne rele- « valent pas de l'empire des lis, et cependant la royale « couronne de France était brillante de gloire et de mate jesté entre tous les diadèmes. — Orateur, s'écria le duc « de Massa, qui présidait l'assemblée, ce que vous dites « là est inconstitutionnel. — Il n'y a ici d'inconstitutionnel « que votre présence, » lui fut-il répondu par M. Raynouard. Le moment, hàtons-nous de le dire, était mal choisi pour protester ; Napoléon, vivement irrité, ajourna le corps législatif (31 décembre) ; « C'est du linge sale « qu'il fallait blanchir en famille, disait-il, et non sous a les yeux du public. »

Le 21 décembre 1813, le prince de Schwartzemberg franchit le Rhin à Bàle, et, dix jours après, ce fut le tour de Blûcher, entre Coblentz et Manheim. Vers la fin de janvier, les alliés, masquant les places fortes, avaient pénétré jusque dans les bassins de la Seine et de la Meuse, et l'Empereur, en dépit des récentes levées, qui n'avaient pas eu le temps de rejoindre, ne pouvait leur opposer que soixante-douze mille hommes. La France ne s'attendait pas à voir si tùt commencer l'invasion. Le Moniteur appela toute la population aux armes ; la garde nationale de Paris fut organisée au nombre de trente mille hommes; des corps de partisans se formèrent dans les départements de l'Est. Un congrès s'était ouvert à Châtillon-sur-Seiiie, pour traiter de la paix, et le duc de Vicence avait mission de proposer un armistice, afin de ralentir les progrès de l'ennemi. Mais pour obtenir des conditions honorables, il

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EMPIRE

lallait vaincre ; Napoléon, après avoir ronflé la régence à Marie-Louise et le commandement de la capitale au roi Joseph, courut se mettre à la tête de son armée : « Je pars, « dit-il aux officiers de la garde nationale ; je vais com- « battre l'ennemi, et je vous laisse ce que j'ai de plus cher, « l'impératrice et mon fils. » « Il marcha en Champagne contre les deux grandes armées ennemies ; le général Maison était chargé d'arrêter Bernadolte en Belgique; Augereau, les Autrichiens à Lyon ; Soult, les Anglais sur la frontière d'Espagne. Le prince Eugène devait défendre l'Italie, et l'Empire, quoique envahi au centre, étendait encore ses vastes bras jusqu'au fond de l'Allemagne par ses garnisons d'outre Rhin. Napoléon ne désespéra point de rejeter, au moyen d'une puissante réaction militaire, cette foule d'ennemis hors de la France, et de reporter ses drapeaux sur le territoire étranger. Il se plaça habilement entre Blûcher, qui descendait la Marne, et Schwartzemberg, qui descendait la Seine; il courut de l'une de ces armées à l'autre, et les battit tour à tour. Blûcher fut écrasé à Champ-Aubert, à Montmirail, à Château-Thierry, à Vauchamps; et lorsque son armée eut été détruite. Napoléon revint sur la Seine, culbuta les Autrichiens à Montereau et les chassa devant lui. Ses combinaisons furent si fortes, son activité si grande et ses coups si sûrs, qu'il parut sur le point d'atteindre la désorganisation entière de ces deux formidables armées et d'anéantir avec elles la coalition. » (Mignet, Révol. française.)

Le duc de Vicence avait reçu carte blanche pour traiter ; après la victoire de Montmirail, l'Empereur se hâta de lui retirer ses pouvoirs discrétionnaires, et manœuvra pour détruire Blûcher, qui s'était recomposé une armée avec les réserves de la Belgique; après la sanglante bataille de Laon, qui resta indécise, il se rejeta sur le prince de Schwarlzemberg et lui coupa hardiment la retraite. Le gé-

néralissime autrichien ne s'émut pas; il se lança sur la roule de Paris par les plaines de l'Aube, où il fil sa jonction avec les Prussiens, et le 50 mars deux cent mille hommes arrivé» rent sous les murs de la capitale. L'impératrice et son fils en étaient partis ; la défense manquait d'initiative et de concert ; on se battit cependant sur les hauteurs environnantes pendant toute la journée; mais il fallut se résoudre à une capitulation, et Napoléon, qui accourait avec cinquante mille hommes, apprit à Fontainebleau cette triste nouvelle. Le 31 mars, les coalisés entrèrent dans Paris, en présence d'une population nombreuse et au milieu d'un silence profond ; quelques cris de : Vivent les Bourbons, s'élevèrent ; des cocardes blanches et des fleurs de lis lurent promenées dans les rues ; mais ce nom et ces emblèmes ne réveillaient aucun souvenir, et la masse laissa faire les meneurs avec une parfaite indifl'érence. Bientôt le sénat s'assembla ; ce corps, si longtemps humble et soumis devant le maitre, s'empressa de le répudier, et de le déclarer déchu du trône. Un conseil fut tenu entre l'empereur Alexandre, le roi Frédéric-Guillaume, le prince de Schwartzemberg, M. de Talleyrand, le duc de Dalberg, l'archevêque de Malines, le baron Louis, et l'on y prononça définitivement sur le sort de l'Empereur ; les alliés exigeaient une abdication absolue. Napoléon s'était déjà démis en faveur de son fils ; la défection du duc de Raguse lui fit perdre tout espoir, et le 13 avril, il renonça pour lui et les siens à l'Empire. Les souverains avaient annoncé qu'ils reconnaîtraient et garantiraient la constitution que le peuple français se donnerait. Le gouvernement provisoire composé de MM. de Talleyrand, de Beurnonville, de Jaucourt, de Dalberg et l'abbé de Montesquiou, appela au trône Louis-Stanislas-Xavier de France, et les Bourbons, auxquels personne n'avait pensé, malgré l'entrée du duc d'Angoulême à Bordeaux (12 mars), se retrouvèrent rois.

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UISTOIHE DE FRANCE.

Le comte d'Artois, créé lieutenant gthiéraldu royaume, fui bien accueilli des Parisiens, grâce à un mot heureux : « Il « n'y a rien de changé en France; il n'y a qu'un Français « de plus. » La France était à la merci de ses ennemis, qui occupaient avec la capitale tous les déparlements de l'Est ; le maréchal Soult, dont la popularité date de celle époque, n'avait pu repousser le duc de Wellington à la bdlaille de Toulouse (10 avril) et l'armée anglo-espagnole s'étendait dans le midi ; le comte d'Artois dut signer une convention désastreuse, dont l'humiliation lui a été imputée à tort (23 avril). Le 20, Napoléon, qui avait essayé vainement, dit-on, de finir par le poison, comme les héros de Plutarque, avait fait à ses soldats de touchants adieux dans la cour de Fontainebleau, et toutes ces vieilles figures de bronze avaient manifesté leur profonde émotion par des larmes silencieuses. Le monarque déchu partit pour nie d'Elbe, qu'on lui avait donnée en toute propriété et souveraineté, avec deux millions de revenu, et quatre cents hommes de sa garde. L'impératrice Marie-Louise obtint les duchés de Parme, de Plaisance et de Guastalla, avec la faculté de les transmettre à son fils après sa mort. On stipula pour les membres de la famille impériale une rente de deux millions cinq cent mille francs, et pour le prince Eugène un établissement convenable, hors de la France. Ainsi finit l'Empire et commença la Hestauration.

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