CHAPITRE XVII
PREMIÈRE RESTAURATION. - CENT JOURS. - SECONDE RESTAURATION. — RÉVOLUTION DE JUILLET.
Le nouveau roi était attendu avec impatience, car à lui seul désormais appartenait l'avenir. Traité en souverain à Londres, il débarqua à Calais avec quelques serviteurs dévoués (22 avril), et fit son entrée à Paris (3 mai) accompagné de la duchesse d'Angoulème , fille de l'infortuné Louis XVI, et n'ayant pour tout cortège militaire que quelques bataillons de la garde impériale, qui refusèrent obstinément de crier : Vive le roi. Son attitude fut hautaine et sévère, en dépit des ferventes acclamations des royalistes , et les hommes clairvoyants comprirent qu'on aurait à subir une violente réaction. La déclaration de Saint-Ouen, due à la salutaire influence de l'empereur Alexandre et de M. de Talleyrand, avait cependant été publiée (2 mai) en réponse au projet de constitution présenté par le sénat, et la teneur en était assez libérale ; elle avait garanti à la nation le gouvernement représentatif appuyé sur deux
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chambres, le libre consentement de l'impôt, la liberté de la presse, la liberté individuelle, la liberté des cultes, l'inviolabilité de la propriété et le maintien des ventes de biens nationaux, la responsabilité des ministres , l'inamovibilité des juges et l'indépendance du pouvoir judiciaire, l'égale admissibilité de tous les citoyens aux emplois civils et militaires, la conservation de la Légion d'honneur, le respect des engagements pris par l'État avec ses créanciers, et le complet oubli du passé. Mais au ministère vinrent tigurer avec le prince de Bénévent des noms impopulaires ou inconnus à la France de la Révolution et de l'Empire, tels que ceux du général Dupont, flétri par la capitulation de Baylen, de M. Dambray et de M. de Blacas, favori du monarque. Le frère de Louis XVI data son règne de la mort de cet enfant, qui avait succombé au Temple en 1795, sous les mauvais traitements du cordonnier Simon, et la Charte constitutionnelle de 1814 fut octroyée comme un don de la munilicence royale (4 juin), au lieu d'être investie de toute la valeur d'un contrat librement accepté par les deux parties intéressées. C'était une faute grave, en ce qu'on supprimait ainsi d'un trait de plume toute une époque féconde en souvenirs de gloire et en améliorations sociales et politiques; la dynastie bourbonienne semblait prendre à tâche de remonter aux principes surannés de l'ancien régime, de se tenir à l'écart des générations nouvelles qui ne la connaissaient pas, et de mettre en relief l'origine étrangère de sa restauration. Aussi, dès les premiers jours, l'opinion se déclara contre elle, et l'on se prit à regretter ce trône impérial qu'on avait si mal défendu. L'heure de régler avec la coalition était d'ailleurs venue, et les comptes avaient été rigoureux. La France restituait toutes ses conquêtes, moins le comtat Venaissin, la principauté d'Avignon, le comté de Montbelliard, une partie de la Savoie, les enclaves allemandes de la rive gauche du Khin, et quelques cantons
dans les départements de la Moselle, des Ardennes, du Bas- Rhin et de l'Ain ; elle se dessaisissait de cinquante- trois places fortes ou ports de mer, renfermant d'immenses magasins, douze mille bouches à feu, trente-un vaisseaux de haut rang et douze frégates ; elle rentrait en possession de l'ile Bourbon, de la Guiane, de Pondichéry, de la Martinique, de la Guadeloupe, de ses comptoirs et pêcheries dans les deux Indes; mais l'Angleterre gardait Malte, Tabago, Sainte-Lucie et l'ile de France. De tout ce magnifique réseau d'acquisitions successives, il ne restait plus rien que le regret de tout le sang vainement répandu (traité de Paris, 30 mai). Louis XVIII eût pu cicatriser les douloureuses plaies de la déftiite en maintenant une balance exacte, comme il essaya de le faire plus tard, entre les intérêts et les passions opposes ; mais l'émigration revenue veillait autour de lui, et de fougueux conseillère l'entraînèrent dans les voies de la réaction. Les victimes de Quiberon eurent leur monument expiatoire ; un deuil général fut ordonné en l'honneur des proscrits de la Terreur ; la presse royaliste s'attaqua aux régicides, malgré le temps écoulé depuis le terrible drame du 21 janvier Les émigrés réclamèrent leurs biens, contrairement à la lettre de la charte ; le clergé défendit les divertissements du dimanche et des jours de fête, et songea sérieusement à redemander les dîmes abolies par la Constituante, ainsi que les immenses propriétés ecclésiastiques adjugées par elle au domaine de l'État. Le licenciement des armées impériales fut exécuté par le général Dupont et ensuite par le maréchal Soult sur les plus larges bases, et l'on ne vit partout qu'ofliciers à la demi-solde et soldats dans la misère. L'impulsion était donnée ; les protestations n'arrêtaient pas les réacteurs ; des réclamations s'élevèrent, et le parti bonapartiste, qui avait survécu à la chute de l'Empire, en appela à la publicité ; alors on prit un parti violent, et la
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censure fut rétablie par une interprétation forcée de la Charte (21 octobre). A Paris, les puissants du jour se bornèrent à l'injure écrite ou parlée contre les vaincus; la province ne recula pas devant l'assassinat; des bandes d'exaltés coururent sus aux patriotes; Napoléon, se rendant à l'ile d'Elbe, eut grand' peine à échapper aux poignards de ces furieux; à Nîmes, à Avignon, dans le Languedoc, dans la Provence, dans tout le midi, il y eut guerre aux couteaux, et les masses fanatisées commirent d'épouvantables excès. L'Europe réagissait aussi contre les créations impériales ; la Hollande, agrandie de la Belgique, retournait à ses anciens stathouders devenus rois; l'Autriche, la Prusse et la Russie se partageaient l'Europe au congrès de Vienne (3 novembre), mutilaient à leur gré les étals secondaires, abusaient sans scrupule de la victoire que le hasard leur avait donnée. La Russie enleva au roi de Saxe le grand duché de Varsovie ; la Prusse eut l'électorat de Saxe, la Poméranie suédoise et de grandes possessions entre le Rhin et la Meuse ; l'Autriche se fit rendre la Lombardie et conserva Venise avec les provinces illyriennes. La Toscane fut donnée à l'archiduc Ferdinand, Gênes au roi de Sardaigne. Le roi de Danemark paya cher sa fidélité à l'alliance française ; la Suède lui prit la Nonvége, et la Grande-Bretagne, Heligoland. Les négociateurs du congrès de Vienne étaient M. de Metternich pour l'Autriche, M. de Hardenberg pour la Prusse, M. de Talleyrand pour la France, lord Castelreagh pour l'Angleterre ; l'empereur Alexandre en étaitl'arbitre suprême, et son intluence, jointe à celle de la Prusse, y était devenue si menaçante, que le cabinet de Vienne se hàla de chercher un contre poids, et signa dans ce but, le 3 janvier 1815, un traité secret avec la France et l'Angleterre ; mais ces jalousies de prépondérance disparurent devant un événement de la plus haute gravité, le retour de Napoléon.
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Les exagérations du parti du comte d'Artois, autour duquel s'étaient groupés tous les hommes de l'ancien régime, les incessantes menaces des émigrés, les réclamations sans mesure de tout ce monde de gentilshommes, à qui vingtcinq ans d'exil n'avaient pu donner l'expérience des révolutions, tout avait contribué à dépopulariser la dynastie régnante, et des conspirations s'organisaient contre elle. Les républicains, en petit nombre, il est vrai, relevaient la tôle et comptaient dans leurs rangs Carnot et Barras. Les constitutionnels s'étaient rangés sous les ordres du général Lafayette, de Lanjuinais, de Boissy d'Anglas, de M. de Broglie et de Benjamin Constant. Les impérialistes se réunissaient dans les salons de la reine Hortense , fille de l'impératrice Joséphine ; ils avaient adopté un signe de ralliement, la violette, emblème d'espérance, et entretenaient avec l'ile d'Elbe une correspondance des plus actives. L'exempereur tenait ses yeux fixés sur la France ;11 applaudissait tout bas aux fautes capitales du gouvernement des Bourbons ; il savait jour par jour l'étal de l'opinion. Loi*squ'il jugea la somme des mécontentements assez grande, il se décida au départ. Le 26 février, il s'embarqua sur le brick l'Inconstant, armé de vingt-six pièces de canon, emmenant avec lui mille hommes environ, y compris les quatre cents grenadiers de sa garde : « Soldats, leur dit-il, « nous allons en France, nous allons à Paris ; » on lui répondit par des acclamations frénétiques ; on parvint à éviter les croisières anglaises, et, le 1" mars, on touchait terre au golfe Juan. Napoléon, à peine débarqué, déploya son activité ordinaire; il lança des proclamations à l'armée et au peuple, et s'avança sur Grenoble : « Soldats, s'écria- « t-il, en voyant un bataillon sorti de la ville se mettre en « ligne devant sa petite armée, s'il en est un parmi vous « qui veuille tuer son empereur, il le peut; le voici. » Celle voix, si connue cl si longtemps redoutée, eut un
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effet irrésistible ; le détachement royaliste fraternisa avec les nouveaux venus, et Grenoble se rendit; la cause de l'Empereur était désormais gagnée.
Lorsqu'on apprit aux Tuileries cette tentative hardie, ce fut autourdu roi une explosion d'indignation et de dévouement sans réserve ; chacun des courtisans et des anciens généraux de l'Empire s'offrit pour aller combattre l'usurpateur, qu'une ordonnance royale venait de mettre hors la loi ; on publia sur sa marche des récits mensongers; on annonça sa fuite dans les montagnes ; on s'appesantit à plaisir sur l'horreur des populations. Toutefois, la peui était au fond de toutes ces prétentions à la sécurité, et le mouvement parut si sérieux que tous les membres de la famille royale partirent pour le comprimer ; le comte d'Artois et le duc d'Orléans se rendirent à Lyon, le duc d'Angouléme dans le Languedoc, la duchesse à Bordeaux ; les maréchaux Masséna, Macdonald, Oudinot, Ney, Mortier se dispersèrent dans les départements ; le maréchal Soult en appela à la fidélité de l'armée, tout en qualifiant Napoléon d'aventurier. Vaines démonstrations! les corps d'armée reprenaient leurs aigles, criaient : Vive l'empereur ! et tout détachement, envoyé contre le Corse, servait à grossir son escorte et à précipiter sa marche vers Paris. Le 10 mars. Napoléon était à Lyon, où Monsieur n'avait pu se maintenir, et ce fut là que, rentrant dans l'exercice de son pouvoir impérial, il prononça la dissolution des chambres, convoqua les collèges électoraux en assemblée extraordinaire du Champ-de-Mai pour modifier les constitutions de l'Empire, abolit l'ancienne noblesse, porta des peines sévères contre les émigrés non rayés, rentrés en France depuis 1814, rappela les magistrats destitués, congédia tous les officiers de terre et de mer nommes depuis 18U, et proscrivit treize individus, parmi lesquels se trouvaient le duc de Raguse et le prince de Bénévent. Le 20 mars, il fit son