CHAPITRE V
LES CAPETIENS.
Hugues Capet, Robert. Philippe /" (987-il08). Les cent vingt et une années que nous allons parcourir, sont une époque de stagnation pour la royauté : elle reste en place et se tient à l'écart ; on ne la voit jouer aucun rôle dans les événements qui se passent autour d'elle ; on dirait qu'elle a honte de se montrer, qu'elle craint qu'on ne s'aperçoive de son existence. Il semble, en effet, que ce soit [Kir mégarde que la féodalité, après avoir anéanti la royauté, en ait laissé subsister le nom et qu'une seule démonstration hostile de la part de cette dernière aurait suffi pour (jue sa rivale se retournât et achevât son ouvnige. Ne vous fiez point cependant à cette royauté qui dort ; elle ne grandit pas , mais elle enfonce en silence de profon des racines dans le sol, elle vit, et, par le seul fait de son existence , elle habitue les peuples à la regarder comme un fait nécessaire ; quand l'opinion se sera décla-
-*"' niSTOlBE DE FRANCE.
rée pour elle, elle relèvera la lètc, et arrachera une A une à son imprévoyante ennemie toutes les pièces de l'autorité nui lui ont été enlevées. Pour que la royauté pût prendre œllo position pacilique, il fallait, selon l'expression de M. Miche et, qu elle descendit de la montagne de Laoïi, où elle était a la merci du premier vassal mécont^t ; il fallait qu elle devint indépendante , qu'elle eût ses domaines égaux à ceux des grands vassaux : l'avéncment de Hugues CaiH-t ruahsa ce vœu constamment formé par l'impuissame politique des derniei-s Carlovii.giens : c'était un pas immense de fait pour elle ; maintenant elle peut attendre en
Avant d'entrer dans son repos, la royauté capétienne eut une lutte a soutenir contre les dernière efTorls que faisait la famille c.rlovingienne, ,xDur ressaisir ce sceptre qui lui échappait (wur la troisième fois. Le théâtre de la guerre fut bien resserré : elle se passa tout entière <lans la ville de Laon. Charles de Lorraine, qui s'y est introduit par trahison (988), la perd ensuite par trahison, et est l",t prisonnier par son rival, qui l'enferme dans la tourd'Oréans (989), où il meurt trois ans après (992). En même temps, Hugues battait les Aquitains, qui, toujours attachés a 1 ancienne lamille, refusiiient de le reconnaître et mettaient en tète de leurs actes : Christo régnante, rege nullo. Apres la victoire, Hugues entame une lutte d'un nouveau genre, qui devait être familière à presque tous ses successeurs. Ariioul, archevêque de Reims, l'avait trahi dans la dernière guerre; il le dépose, et met en s:i place le précepteur de son fils, le fameux Gerhcrt, qui plus tard fut pape sous le nom de Silvestre II. Le pape Jean XV excommunie Gcrbert, et réintègre Amoul dans son archevêchémais Hugues tient bon ; il ne lâche |xis Arnoiil ,|nil tenait en pnson, et maintient Gerbert sur le siège où il l'a placé En vain un concile tenu à Reims en 99S, confirma la sen-
LES CAPfeTinXS.
lence du pape ; le roi refusa obslinémcnt de délivrer le pri-^ sonnier, et Ton ne put reprendre cette aiïaire qu'après sa mort (996).
Voilà à peu près, si on ajoute quelques guerres avec de petits seigneurs, une tentative d'hostilité par une ancienne bande normande établie près de la Somme, et le sacre de son fils Robert, arrivé en 988, tous les faits dont se compose le règne de Hugues Capet. Ce sacre anticipé dont on l'a beaucoup loué, ne lui appartenait pas; c'était un emprunt fait aux Carlovingiens. On se rappelle que Pépin fit sacrer ses deux fils par le pape, et Lothaire avait employé le môme expédient pour assurer la couronne à son fils Louis. Hugues Capet fut enseveli à Saint-Denis, dont il était abbé : ce lieu, où reposaient déjà les restes de plusieurs rois, fut dès lors la sépulture exclusive des rois de France, en même temps que Paris, dont il était comte, devenait pour toujours leur capitale. Il ne faut pas s'imaginer néanmoins que Paris fût dès ce moment la capitale de ce que nous avons nommé plus tard la France. Il n'v avait point de France à cette époque : chacun s'était fait une patrie du lieu où il était né ; à cinq lieues du clocher de son village on était en pays ennemi. Un abbé de Cluny, prié par SCS confrères de Saint-Maur de venir les visiter, s'excusa sur la longueur du chemin qu'il avait à traverser « dans un pays étranger et inconnu. »
Le moment était loin où le roi de Paris mettrait un terme à cet effroyable isolement, en ralliant une à une autour de lui toutes les parties dispersées çà et là de son royaume; du moins celui qui montîiit alors sur le trône devait peu s'en occuper. Le bon roi Kobert commence son règne par des disputes de prêtres et de femmes ; c'est Arnoul dont on exige la liberté; c'est Berthe qu'on veut lui faire répudier. Il résista d'abord, et soutint le choc d'une excommunication dont nos historiensontfait un grandbruit; ». 18
HISTOIRE DE FRiNCE.
LES CàPÉTiENS.
mais il faut en ranger les rigut'iu's exagérées avec le conle de la reine Pédauquc, qui fait accoucher la reine Berthe d'un enfant avec un cou d'oie, en punition de la contumace des deux époux. Robert n'osa pas néanmoins pousser plus loin la lutte avec Je pouvoir spirituel. Anioul fut rétabli sur son siège (998), Berthe renvoyée, et Constance lui succéda (1000).
Nous ne saurions laisser tomber cette année 1000 de notre plume, sans dire un mot des terreui-s dont ello frappa la génération qui la vit. C'était une croyance universelle qu'elle devait amener la Hn du monde. Il est facile de concevoir cette croyance à une épofjue d'ignorance el de naïve crédulité, quand on se rapj)elle que le dix-huitième siècle fut un jour en alarme pour une comète doni quelques mathématiciens l'avaient menacé. Quoi qu'il en soit, son existence est un fait incontestable : tous les actes du temps en font mention. C'est à cette cause, sans aucun doute, quelque singulière qu'elle paraisse, qu'il faut attribuer en partie l'immense richesse du clergé au moyen ùgi«. Le monde se croyant près de son terme, avait plus besoin de prières fine de biens : de toutes parts on lui fit des donations qu'il paya en oraisons.
On retombe dans un nouvel étonnement quand , de ce spectacle du monde écoutant si son heure ne sonne pas, on revient au bon Robert, qui ne songeait aloi'S qu'à échapper aux tracasseries de sa nouvelle épouse. La vive etimpétueuse femme du midi s'était mise tout de suite au-dessus de cet homme, plus cle»'c que chevalier*, qui chantait au lutrin et faisait des hymnes latines : on dit même qu'elle allait quelquefois jusqu'à le battre. « Ne le dites pas àma femme, »
* L'on peut déjà se servir de cette eipression que nous voyons en vogue dés la première croisade. La chevalerie n'était pas encore définlllvemenl ( onstituée ; mais il y avait déjà des chevaliers.
disait Robert aux gens de sa maison , quand il avait été surpris agissant contre ses ordres.
Il est triste, en vérité, de donner ici, pour toute histoire de France, l'histoire du ménage d'un homme (jui avait le nom de roi, et qui gouvernait quelques lieues de pays autour de Paris ; mais il faut bien prendre notre histoire telle qu'on nous l'a faite, avec les lacunes de la chronique, et les oublis de la tradition. Lorsque, à l'alfaire de Berthe «'t aux tracasseries de Constance, nous aurons réuni une expédition contre Eudes , comte de Chartres (999) , une dans le duché de Bourgogne (1001), dont Robert investit .son fils Henri (1005); le sacre de Hugues, filsduroi(1017); un pèlerinage de Robert à Rome (1020) ; la mort de Hugues (1022); les brouilleries de Henri, son second fils, avec Constance (1025) ; son couronnement H 026), et la mort de Robert (1051) ; nous serons censé avoir raconté ce qui se passa en France depuis l'an 996 jusqu'à l'an 1051. On s'est plaint d'avoir l'histoire du comté de Paris au lieu de l'histoire de France, ce n'est pas assez : on doit se plaindre oncx)re de n'avoir pas même l'histoire de ce comté.
Le règne de Henri T' est un peu plus animé. \\ commence par une révolte de son frère Robert, qui, poussé par Constance et soutenu par Eudes, duc de Champagne, le force à s enfuir, lui douzième, de l'ancien duché de France , qui portait le nom d'un royaume depuis que son chef était roi. Henri , qui s'est réfugié auprès de Robert le Diable, duc de Normandie, reparait bientôt à la tète d'une armée ; il bat les révoltés, et remonte sur le trône. Mais la victoire lui coûta cher; il fallut donner au vaincu le duché de Bourgogne, et à celui qui avait si puissamment aidé le roi, Gisors, Pontoise et le Vexinvl052). Le duché de Normandie s'avançait par cette concession jusqu'à dix lieues de Paris. Une nouvelle révolte vint ensuite troubler le roi ; son frère Eudes s'unit avec les ducs de Mcaux et
Ni
k:T^- .^. mil iMnnrihiiT-r^inmiiM
LES CAI'ETIE.NS
de Chartres, et veut imiter l'exemple de Robert (1037). Il fut promplemcnt soumis ; mais au lieu du riche apanage qui avait récompensé pour ainsi dire la rébellion de son Irère, il fut envoyé dans la tour d'Orléans, d'où il ne sortit que deux ans plus tard (1039).
Pendant que la famille royiile semblait uniquement occupée à s'entre-déchirer, le clergé travaillait pour elle, en portant les premiei-s coups à la féodalité. 11 publiait la trêve de Dieu (1041), protestation solennelle contre les habitudes sauvages de cette race hautaine et batailleuse qui avait alors tout le pouvoir entre les mains. « Un synode tenu dans le Roussillon, en 10â7, avait décrété que personne n'attaquerait son ennemi, depuis l'heure de nones du samedi, trois heures après midi, jusqu'au lundi, à l'heure de prime, trois heures avant midi. On prit cette décision pour modèle et pour point de départ. Les peuples d'Aquitaine, dit Glaber, et toutes les provinces des Gaules, à leur exemple, cédant à la crainte et à l'amour de Dieu, firent un pacte vraiment inspiré du ciel. On décréta que du mercredi soir au lundi matin, aucun chrétien ne ravirait quoi que ce (ùi à son prochain, par violence, ne tirerait vengeance de ses ennemis, ou même exigerait de gages de qui lui aurait donné caution. Les infracleurs de ce pacte furent condamnés à composer pour leur vie, ou à se voir bannis de leur pays et de la communion des chrétiens. Cette loi nouvelle reçut le nom de trvuguc ou trêve de Dieu. Ces jours de paix avaient été choisis en mémoire de la Passion du Sauveur, qui commença de soullVir le mercredi ; les jours de grandes fêtes, l'avent et le carême tout entiers, furent compris dans la pacification : pendant ces deux saintes périodes, il fut même défendu de se livrer à tous travaux guerrière, tels que construction et réparation de châteaux -forts, exercices d'armes, etc. On mit les églises et cimetières non fortifiés sous la sauve-garde per-
pétuelle de la trêve de Dieu^ ainsi que la personne des clercs et des moines, peurvu qu'ils ne portassent point d'armes. 11 fut interdit à l'avenir de tuer, de mutiler, d'emmener captifs les pauvres gens de la campagne, lorsqu'on guerroyait contre les seigneurs, et de détruire méchamment les ustensiles de labour et de récolte. » (Henri Martin. Hist. de Fr. t. 3).
Il appartenait au clergé d'élever le premier la voix pour ramener quelque apparence d'ordre dans cette grande république anarchique que l'on nommait la féodalité. Restreindre son droit de guerre privé, c'était s'attaquer au plus précieux de ses privilèges ; elle résista longtemps. En Normandie, où elle existait dans toute sa pureté, un refus net répondit aux sommations du clergé ; mais le ciel se déclara pour la trêve de Dieu ; le mal des ardents fut envoyé pour punir les réfractaires, et ils se soumirent. Ils se forma une confrérie sous le nom de confrérie de Dieu, pour veiller au maintien de la nouvelle institution, à peu près comme la sainte hermandad fut fondée en Espagne pour s'opposer aux brigandages des hidalgos.
En même temps se préparait déjà, àPinsu de la royauté, un grand mouvement qui devait aussi contribuer puissamment à la relever. L'esprit des croisades commençait à percer, et les regards des fidèles à se tourner vere le berceau de leur religion. Robert le Diable part en pèlerinage pour la Terre-Sainte, et meurt en chemin (1047). Avant de partir, il avait fait venir devant ses barons un petit bâtard qu'il avait eu d'une fille de Falaise, et leur avait fait promettre de le reconnaître en sa place. C'était Guillaume le Ràtard, surnom qu'il changea plus tard en celui de Conquérant. Quand la nouvelle de ;la mort de Robert arriva en Normandie , une partie des barons fut infidèle à ses serments , et mit à sa tête un seigneur nommé Guy. Henri vint secourir le fils de son ancien pro-
lecteur, et vainquit avec lui les rebelles à la bataille du Val-des-Dunes, où, en donnant de sa pei-sonne, il fut renversé de cheval, et courut risque de la vie (1047).
Cette bataille fut son plus grand exploit. Ce n'est pas qu'on ne le voie aller sinivent en guerre, tantôt avec (îeoffroy-Martel, comte d'Anjou, tantôt avec un Guillaume d'Arqués, comte de Tello, tantôt avec queliiuc autre seigneur de l'Île-de-France et de l'Orléanais, mais toutes ces petites expéditions sont restées ensevelies dans une ol>scurité profonde, et l'histoire n'a presque rien à dire de lui jusqu'en 1054, où on le retrouve en Normandie. Cette fois, c'était pour attaquer Guillaume, auquel il voulait reprendre le Vexin : il fut battu, et sortit de Normandie ix)ur n'y plus rentrer. Six ans après cette cxv)édition, Henri mourut (lOGO), après avoir eu la précaution de faire sficrer son fils, Philippe (1059), enfant de sept ans, né de cette Anne de Russie , dont la présence en France, à une époque où l'on passait en pays étranger à chaque journée de chemin, est un problème que l'on n'a pas encore bien expliqué. Loin d'augmenter la puissance de sa maison , Henri semble plutôt l'alfaiblir par la cession de la Bourgogne et du Vexin, et cependant sous lui la royauté nous parait plus forte, parce qu'elle est plus active, et l'histoire commence à se ranimer.
Sous Philippe rr, l'intérêt augmente : l'histoire du roi est pâle, miiis l'histoire de la France brille d'un éclat qu'elle n'avait point eu depuis Charlemagne C'est la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant : c'est la fondation du royaume de Portugal, par une troupe de chevaliers bourguignons ; c'est enfin et surtout la première croisade, le plus grand fait du moyen âge, qui dans un sens, semble encore plus français qu'européen , tant la France y prit de part: et bien loin denière les hauts faits des nobles et des châtelains, quelque chose qui se remue dans les
LES CAPÉTIENS. '
Villes et les bouigs; c'est le peuple qui nait, qui fonde les communes et qui devient puissance : tel est le spectacle que nous offre, non pas le règne de Philippe I*', mais la France, ^lendant que Philippe régnait. Nous regrettons de ne pouvoir présenter ici ce grand tableau dont chaque partie a sa place ailleurs, et nous allons suivre comme nous avons fait jusqu'à présent, mais bien à contre-cœur cette fois, la triste série des actions du prince.
Henri avait donné en mourant, pour tuteur à son fils, Baudouin, comte de Flandre, ([ui s'acquitta dignement de cette fonction. Il commença sa régence par une expédition dans le Midi contre les Gascons, qui refusaient, dit-on, de reconnaître Philippe. Ce motif semble un peu suspect; il y avait longtemps que les rois n'avaient plus rien à démêler avec ces peuples : néanmoins, si le fait est vrai, il semblerait prouver qu'il existait encore dans ces contrées une espèce de soumission nominale à celui qui portait le nom de roi de France, soumission à laquelle les rois tenaient encore, et qui avec le temps se œnvertit pour eux en une souveraineté complète. Les autres événements de la régence de Baudouin sont peu importants , à l'exception de l'expédition de Guillaume en Angleterre (1066). Le duc normand reçut de Ikiudouin un secours de 200 lances dont on l'a blâmé à tort, puisque ce n était pas d'un aussi laible secours que dépend;nt la réussite du conquérant. D'autres ont été plus loin , et ont prétendu que Baudouin aurait dû interdire à Guillaume, au nom de Philippe, son suzerain, une expédition qui devait le rendre si puissant. C'est bien peu cx)nnaitre l'esprit féodal : croit-on de bonne foi que Guillaume, dont la force surpassait celle du roi, se fût soumis à un tel ordre? D'ailleurs ce fut peut-être le salut du roi de France, selon la pensée de M. Michelet, que les Normands aient tourné à l'ouest cette ardeur guerrière qui les emportait toujoui-s en avant : ils éluient déjà airi-
iMMi
Histoire de frakce.
LES CAPÊT1E?JS.
vés jusqu'au Vexin, à dix lieues de Paris; qui sait s'ils se fussent arrêtés en chemin?
Une année après le départ de Guillaume, la mort de Baudouin vint rendre à Philippe l'usage de la couronne que jusqu'alors un autre avait portée pour lui (1007). Le premier usage qu'il en fit fut pour soutenir Richilde , la veuve de son tuteur, contre Robert, duc de Frise, qui lui disputait les états de Baudouin. Battu à Saint-0mer(1071 ) par Robert, qui luioflVe des terres dans l'Orléanais, Philippe n'hésite pas à abandonner unecause malheureuse ; il s'unit à son vainqueur, et le duc de Frise arrache enfin de Richilde la cession de la Flandre (1075). Le roi de France avait bien autre chose à faire que d'intervenir dans les querelles de ses vassaux : il surveillait avec inquiétude la puissance de Guillaume, qui, maitre absolu de l'Angleterre, le di ruinait trop pour ne pas l'effrayer. Il cherchait de tous côtés à lui susciter des embarras : c'est ainsi qu'en 1075, il soutient Hoel, duc de Bretagne, contre les armes normandes; en 1076, il accueille avec joie le fils de Guillaume, Robert, et lui fournit des secours pour faire la guerre à son père. Ces hostilités avaient paru faire peu d'impression sur Guillaume, qui laissait son ennemi en paix; une plaisanterie le décida à lui déclarer la guerre. « Quand ce gros homme accouchera-t-il donc? » avait dit Philippe , en parlant de Guillaume , qui , gêné par un excès d'emboni)oint , suivait un régime à Rouen pour remédier à cette incommodité. Le gros homme s'écria qu'il irait lui-même célébrer ses relevailles en France, avec 1 0,000 lances en guise de torches. A peine est- il en état de monter à cheval, qu'il se met à la tête de ses troupes, et vient assiéger Mantes, qu'il prend d'assaut et livre à l'incendie. Le plaisir de la vengeance lui coûta la vie. Comme il se promenait dans la ville, son cheval ayant trébuché en heurtant un cadavre, il tomba sur sa selle et se blessa. Rap-
porté dans sa tente, il ne fit plus que languir et mourut (1087), laissant son royaume d'Angleterre à Guillaume le Roux, et son duché de Normandie à Robert, l'ainé de ses fils. Ce partage, qui affaiblissait la puissance de sa maison, la rendait moins redoutable à Philippe, et bientôt la discorde qui se mit entre les frères lui enleva tout sujet d'inquiétude de ce côté.
Un autre embarras vient bientôt fondre sur lui. H répudie Berthe, son épouse (1083), et enlève à Foulques le Rechin, comte d'Anjou, la belle Bertrade que le vieillard avait épousée depuis peu (1001). A peine le bruit de cette alliance adultère se fut-il répandu que le clergé tonna contre les époux coupables, mais ils refusèrent de se séparer. Au fameux concile de Clermont où se décida la première croisade, le pape Urbain II lança contre Philippe une excommunication solennelle (1095; dont reflet fut un peu tardif, car Philippe ne consentit à renvoyer Bertrade qu'en 1098: encore fut-ce pour la reprendre l'année suivante. Sa conduite, dans toute cette affaire, présente un singulier mélange de fermeté et de faiblesse. Il venait de reprendre Bertrade en 1099 , excommunié à Poitiers , il la renvoie de nouveau un an après, pour la reprendre encore en 1103.
« D'année en année quelque nouveau concile renouvelait l'excommunication lancée contre les deux adultères. Philippe promettait d'obéir, et gardait tranquillement Bertrade. D'après la législation canonique de Grégoire YII, l'excommunication le privait de la couronne. Ilôla le cercle d'or de son front. Le chant des prêtres et celui des cloches cessaient sur son passage ; mais on lui disait la messe, à voix basse, dans sa chapelle. « Dès que Philippe « et Bertrade sortaient d'une ville, les prêtres entonnaient « leurs antiennes, les cloches se mettaient en branle. « Entends-tu, ma belle, disait le roi en riant, entends-tu
•wnti
«comme ces gens-Jà nous chassent?» 11 finit par faire sacrer Bcrtrade, et l'artificieuse femme alla juscju'à réconcilier son vieux mari avec l'alfront qu'on lui faisait. En 110G, elle conduisit Philippe à Angers, et se fit voir à l'église, en compagnie du roi et du comte à la fois. Au château , elle faisait asseoir le premier à ses cotés, l'autre h srs [ùeds, sur un escaheau.
Il y avait pourtant du danger à se jouer ainsi d'un<^ puissance qui accomplissait de si grandes choses. A ce moment même où Philippe tournait l'excommunication en plaisanterie, et laissait trainer son nom dans les actes de tous les conciles, la pensée chrétienne remuait le monde entier, et enfantait les croisades.
Depuis près d'un siècle, le goût des pèlerinages lointains, joint à l'humeur aventureuse delà chevalerie, à cette habitude devenue générale, de trancher toutes les questions avec l'épée, préparait comme invinciblement les croisades. Elles furent précipitées par une révolution arrivée en Asie, révolution qui donna de nouveaux maîtres à la Palestine, le but favori des grands pèlerinages, la Terre Sainte par excellence. Vers le milieu du onzième siècle, la domination arabe, domination intelligente et paisible, qui laissait les chrétiens d'Orient satisfaire à l'aise leur piété curieuse, fut renversée par une horde de Turcomans, venus des bords de la mer Caspienne, avec des habits de peaux de bêtes, et des étriers de bois. Dès lors les pèlerins, à la merci de ces hommes féroces, durent acheter cher leurs joies de voyageurs et de chrétiens. Dévalisés sur tous les chemins, ils arrivaient sous les murs de la ville sainte, sans avoir pour la plupart une pièce d'or à donner aux portes, il ne pouvaient entrer, et succombaient dans la campagne, de misère et de chagrin. Ceux qui pénétraient dans l'enceinte de Jérusalem, s'y trouvaient continuellement eu danger de mort. Leui^s frères du iwys les
c4icliaient de leur mieux, sans oser les protéger, car eux aussi souffraient la pei'sécution. Souvent, au milieu des i)lfiœs, entrait dans l'église quelque bande de Turcomans (|ui s'asseyaient sur l'autel, brisaient les vases sacrés, prenaitait les prêtres par la barbe ou les cheveux.
Un pauvre moine de Picardie, nommé Pierre l'Ermite, vint comme les autres à Jérusalem, et s'indigna de toutes ces choses. Il songeait déjà aux moyens d'y mettre un terme, piir un appel aux nations de l'Occident, quand, s'étant endormi une nuit sur le pavé de l'église de la Résurrection, il vit en songe J. C. , qui lui dit : « Debout, Pierre, et fais ce qui t'a été prescrit. » Il partit aussitôt, et se rendit à Rome, où il n'eut pas de peine à entraîner Urbain I! dans un projet que nourrissait la papauté, depuis le célèbre Gerbert. A|>rès avoir parcouru l'Italie, Pierre passa en France, prêchant la croisade aux chevaliers et au peuple, et, malgré sa mine basse et commune, et son chétif équi- [)age, sa parohî soulevait tout. On s'arrachait les débris de ses vêtements, et les poils de l'àne sur lequel il était monté. Les esprits préparés, Urbain convoqua un grand concile à Clermont. Des milliei-s de chevaliers, et une immense multitude de petites gens s'y rendirent de toutes parts. La ville tut trop petite, et cette foule demeura sept joui-s sous la tente, en dehors des mure, pendant que les évêques délibéraient. Le septième, Pierre l'Ermite et Urbain prirent la i)arole devant le peuple, qui d'une seule voix s'écria : Diex el volt! Dieor el volt! (Dieu le veut! Dieu le veut!) De grandes pièces d'étoffes rouges avaient été découpées d'avance en croix. On les distribua aux assistants, qui se les attachèrent aux épaules, et retournèrent chez eux se préparer au grand voyage. » (Hist, de France).
On sait quels furent les résultats de cette expédition mémorable, le bouleversement de tout l'Orient, et la fondation
' % }" " ' ' '•■''''"' '^ "Si^Slhilii
HiH
21fi
LES CAPÉTIENS
d'un royaume franc sur cette terre consacrée, ancien séjour (lu peuple de Dieu. L'écho de ces grandes choses n'alla pas jusqu'aux oreilles indifférentes de Philippe I". Loin de se réveiller au bruit des exploits lointains de ses comtes et de ses barons, il se lassa même à la fin de sa royauté, toute mesquine et pacifique qu'elle était.
A partir de l'an H03, ce ne fut plus lui qui régna, mais son fils Louis le Gros, qui fut sacré cette année, et sous le règne duquel la royauté commençant à quitter cette physionomie calme et insignifiante qu'elle consei-vait depuis Hugues Capet, devait se mettre en marche vers cette autorité absolue où la conduirait le coui*s des choses. Louis n'attendit pas la mort de son père pour entamer cette régénération de la royauté. A peine sacré, il se mit ;\ guerroyer infatigablement contre les petits barons du comté de Paris et d'Orléans, qui s'étaient habitués, sous la molle administration de Philippe, à méconnaître l'autorité de leur suzerain ; c'étaient les seigneurs de Montmorency, de Luzarche, de Montlhéry, de Marie et de Coucy. Il assiégeait tour à tour et prenait leui-s forteresses, lui-môme passait dans le fossé, et montait à la brèche : il y acquit le surnom de Batailleur. La royauté commençait la conquête du royaume par la conquête de son propre domaine, dont ses vassaux immédiats l'avaient déjà presque dépouillée. Pendant que Louis était tout entier à cette guerre de partisans, son père mourut (1108) à l'âge de soixante ans, après un des plus longs règnes dont il soit parlé dans notre histoire (quarante-huit ans), laissant une mémoire décriée par le clergé, et peu respectée par la postent*^.
Ils sont passés maintenant, ces temps d'épuisement et d'impuissance à travers lesquels nous nous traînons si péniblement de puis les derniers Carlovingiens ; la France a retrouvé sa sève et sa vie, et l'histoire se ranime et renaît avec elle. Un grand combat va commencer entre la royauté
ml
et la féodalité ; dans lequel il semble qu'une sorte de fatalité a disposé tous les événements pour assurer le triomphe de la première; le peuple qui vient de naître grandit en silence pendant la lutte, et arrivé le dernier sur le champ de bataille, c'est à lui que restera la victoire.
Louis le Gros, Louis le Jeune (1108-1180. — Quand Louis le Gros monta sur le trône, il y avait déjà cinq ans qu'il gouvernait. Degré ou de force, Philippe, son père, lui avait remis l'administration de son royaume, ou plutôt de ses domaines, et nous l'avons déjà vu courant de châteaux en châteaux, et commençant, selon notre remarque, la conquête de la France par la conquête de l'Ile-de-France. Les quelques villes dont se composait au fond le domaine royal, Paris, Melun, Étampes, Oriéans, Compiègne, pouvaient à peine correspondre entre elles, car sur le chemin se trouvait quelque château féodal, dont le seigneur arrêtait ou rançonnait les voyageurs, et les messagers du roi, comme le reste, quand il avait à se plaindre de lui. Entre Étampes et Paris s'élevait cette formidable tour de Montlhéry, qui avait fait passer à Philippe P% comme il le disait lui-même un jour à son fils, tant de nuits sans sommeil; entre Paris et Melun, c'était Corbeil; entre Étampes et Oriéans, le Puiset. Tout cela faisait de l'indépendance à la manière des ducs et des comtes, et à chaque pas que hasardait le roi dans son duché de France, il lui fallait traiter de puissance à puissance. Louis le Gros avait déjà commencé à y mettre bon ordre, quand son père lui céda la couronne. Ses vassaux, qui se voient sérieusement menacés, forment une ligue contre leur suzerain, et la guerre éclate sur mille points à la fois. Ils ne cachaient guère leur I. 19
iii>
ffW
Hit.
dessein. Le seigneur de Corbeil s'armait dans la grande cour de son chi\leau pour aller combattre Louis ; comme il montait à cheval, la châtelaine vint lui apporter sa lance : « Vous la donnez à un comte, lui dit-il en l'embrassant, c'est un roi qui vous la rapportera. »
Louis lit face de tous côtés : le roi de Corbeil est tué dans la bataille, le jour même de sa bravade ; les seigneurs de Montlhéry, de Coucy, qui veulent secouer le joug de la suzeraineté téodale, sont battus et réduits à l'obéissance ; le château du Puiset est pris jusqu'à trois fois, et enfin rasé. En même temps, Louis soutenait une guerre active avec Henri, roi d'Angleterre, qui, de son duché de Normandie, sollicitait les seigneurs de l'IIe-de-Fiance à la révolte, et convoitait Gisors, dont la possession fut la cause, et plus souvent le prétexte de tant de guerres entre les rois de France et d'Angleterre (1110). Il ne faut pas s'attendre à rencontrer ici les grands faits d'armes qui rempliront ces guerres, quand Paris sera la capitale de la France, et que l'Angleterre s'en mêlera : ce sont deux ducs, celui de Normandie et celui de l'Ile-de-France, qui sont en jeu, et la guerre se fait en petit. Elle se passe tout entière dans les fossés et derrière les barbacanes des chàteaux-forts ; au lieu de se chercher, les deux rois allaient assiéger les partisans de leur ennemi, et, chose bizarre, c'étaient, pour la plupart, des châteaux français que Louis emportait d'assaut, et des châteaux normands qui retenaient Henri devant leurs ponts-le vis. Des deux côtés, des vassaux indociles prêtaient le nom d'un roi à leur révolte, et dans le fond, ne se battaient que pour eux-mêmes. Enfin, après six ans d'hostilités indécises (1108-1114), la paix se fit; mais ce fut pour peu de temps. (Paix de Gisors, 1114.— Guerre en laveur de Clilon, UIG.)
Au milieu de ces misères, une singulière ambassade vint rappeler à la royauté un souvenir de son antique
LES CAPÉTIENS
splendeur. Le temps était loin où de cette couronne, dont les Capétiens avaient hérité de la famille de Charlemagne, relevaient toutes les contrées qui vont du Rhin à l'Ebre, de l'Océan à l'Adriatique, et cependant en l'an 1109, au retour d'une expédition contre le Puiset, Louis le Gros vil arriver à Paris les envoyés du comte de Barcelone, qyi venaient demander à leur seigneur suzerain, aide et protec tion contre les Sarrasins. Après tant de révolutions, la tradition de l'empire de Charlemagne vivait encore au fond des esprits * ; et la féodalité avait négligé ou n'avait pu détruire ce témoignage toujours subsistant qui protestait contre elle, et dont les rois surent si bien profiter plus tard. Mais le moment n'était pas encore venu où la royauté devait descendre dans le midi et lui demander compte d'une indépendance usurpée; il fallait auparavant s'affermir dans les provinces de l'ancienne France, et avoir reconquis les bords de la Seine avant de passer la Loire. L'ambassade du comte de Barcelone n'amena d'autre incident qu'une trêve de quelques mois, et à peine le traité de 1114 eut-il mis fin à la guerre avec l'Angleterre, qu'elle se ralluma a\ec plus de force que jamais.
Deux ans avant la mort de Philippe I", la bataille de Tinchebray (11 00) avait livré à Henri l", son frère Robert, qui lui disputait la Normandie, et lui avait assuré la possession de cette province. Mais Robert laissait un fils, Guillaume Cliton, enfant de cinq ans, qui, devenu grand, alla chercher dans les cours de France des protecteurs contre l'ambition de son oncle. H en trouva plus d'un, car la réunion de la Normandie à l'Angleterre en rendait le maître trop puissant pour la sûreté de ses voisins ; les comtes de Flandre et d'Anjou se réunissent au roi de France pour le rétablir
* Les comtes de Barcelone ne cessèrent de dater leurs actes du régne des rois de France que sous Louis le Jeune.
LES CAPÉTIENS
Kl'
<3ans son héritage (H16). On avait gagné quelques seigneurs normands, qui se déclarèrent pour le fils de Robert, et Henri put se croire un moment en danger. Mais il se rassura bientôt, car cette guerre ne se passa pas avec plus d'activité que la précédente. Des châteaux pris et repris, des expéditions de seigneurs à seigneurs, des duels, pour ainsi dire, plutôt que des combats, voilà tous les événements dont elle se compose. Son grand fait d'armes, la journée, nous n'osons dire la bataille de Brenneville(iH9), fut une mêlée confuse de chevaliers, où ceux qui se laissèrent désarçonner, tombèrent entre les mains de leurs jouteui-s, et en furent quittes pour débourser une rançon ; il y eut trois hommes de tués. Louis le Gros put en revendiquer un des trois, s'il faut ajouter foi à l'anecdote qui a fait la fortune de la journée de Brenneville* ; anecdote qui n'a rien d'invraisemblable, et qui prouverait au besoin qu'on ne prenait guère alors les combats au sérieux. L'année qui suivit la bataille de Brenneville, termina cette guerre insignifiante, et la paix qui fut conclue entre les Français et les Anglais (1120), laissa Guillaume CUton aussi pauvre qu'auparavant.
Mais le désastre de Barileur* (112^0) vint bientôt ranimer l'audace de ses partisans. Une nouvelle ligue se forme en sa faveur, et cette fois Henri songe ù faire repentir Louis le Gros de ses agressions multipliées. Pendant qu'il passe en Normandie, où il re mporte la victoire de Téroude (1 1 23^ ,
* « Le roi est pris», s'écria un écuyer anglais en saisissant la bride de son cheval. — « Ne sais -tu pas qu'on ne prend point le roi aux échecs, » dit Louis le Gros, et il l'élendil à ses pieds d'un coup de sa masse d'armes.
* Un vaisseau qui rapportait en Angleterre presque toute la famille périt dans la traversée avec ceux qui le montaient. Depuis ce moment, une tristesse profonde s'empara de Henri, et quelquesuns rapportent qu'on ne le vil jamais rire.
il appelle à son secours l'empereur Henri V, auquel il avait donné sa fille Matilde en mariage, et qui, débarrassé depuis deux ans de la fameuse querelle des investitures, ne cherchait qu'un ennemi à combattre. Henri V entre en Champagne avec une puissante armée, et il s'avançait déjà pour donner la main aux chevaliers normands de son beau-père, quand il sévit arrêté tout à coup par une levée de boucliers que l'histoire ne s'attendait guère à trouver après les jeux de Brenneville.
A la voix de Louis le Gros, qui raUie ses vassaux sous l'orifiamme des moines de Saint-Denis, soixante mille hommes des pays de Reims et de Chàlons, soixante mille du Laonnais et du Soissonnais, se réuniesent souslesmurs de Reims, où le roi lui-même conduit une grosse armée levée dans son duché de l'Ile de France ; le comte de Flandre arrive avec dix mille hommes : le duc de Bretagne se mettait en marche ; et le duc de Guyenne, alors occupé à une guerre contre les Sarrasins d'Espagne, allait envoyer ses hommes à la défense de la patrie commune, quand Henri, effrayé de voir un petit prince se grandir tout à coup en souverain redoutable, se retirade la partie, et laissa là le roi d'Angleterre, qui fit bientôt la paix (1 125).
H y a pour nous un enseignement profond dans cette armée de deux cent mille hommes rassemblée comme par enchantement sous la bannière de Saint-Denis, en face de la ville où l'on sacrait les rois. C'est, à proprement parier, le premier signe de vie que donne la France capétienne ; mais à lui seul, à moins qu'on ne veuille accuser d'exagération les récits de Suger, il prouve qu'une sève active et vigoureuse circulait dans cette France du douzième siècle, que le silence des chroniqueur, et surtout la pâle figure de ses rois, nous représentent, malgré nous, comme impuissante et débile. Pour la première fois, depuis la chute du grand empire, nous voyons apparaître le peuple : il était à Reims,
HISTOIIIE DE FRA.NCE.
conduit par ses curés, qui y menèrent chacun les Iionjiues de leur paroisse, sous la bannière de leursaint; et sanslui, comment les châteaux auraient-ils fourni deux cent mille hommes à leur suzerain? Louis le Gros fut, dit-on, fauteur decette mesure, qui, en ajoutant à sa force toute la force du peuple, donnait à celui-ci le signal de son affranchissement. Ce n'est pas encore la liberté communale qui vienl de naître pourtant, mais les vieilles franchises des anciens temps se remontrent au jour, et les hommes, qui ont eu une fois des armes entre les mains, sont en marche vere l'indépendance.
« De la Flandre, de la Normandie, du Maine, la révolution bourgeoise gagnait enfin les seigneurs ecclésiastiques et laïques de la France proprement dite, demeurée jusqu'aloi-s en arrière : depuis le signal donné par le Mansen i 070, la fermentation n'avait pas cessé dans les villes françaises ; les seigneurs voulaient traiter en serfs tout ce qui n'était pas noble, mais « les bourgeois, par leurs fréquentes émeutes, par leurs ligues offensives et défensives, prouvaient que le servage descampagnes n'était pas fait pour les villes. De temporaires qu'elles étaient d'abord, ces associations de défense mutuelle devinrent permanentes ; on s'avisa de les garantir par une organisation administrative et judiciaire, et la révolution lut accomplie. » (Aug Thierry.) « Ces hommes libres et ces hommes de poeste, ces vilains et ces mainmortables qui souvent, dans une même cité, étaient possédés par indivis ou partagés comme des troupeaux entre quatre ou cinq seigneurs, mirent en commun leurs bras et leurs âmes ; ils se saisirent par force ou par surprise des tours et des murailles de leurs propres villes; ils se réunirent en armes surles places publiques, et là, en face du soleil , ils se jurèrent assistance et fraternité : ils élurent des mayeurs (maires, majores], des échevins, des pairs, des jurés, chargés de veiller au maintien de cette
sainte conjuration , ils promirent de n'épargner ni biens, ni veilles, ni sang, pour échapper au despotisme de leurs maîtres ; et non contents de se défendre à l'abri des barricades de leurs rues, fermées par des chaînes de fer, ou derrière les murs épaisde leurs maisons changées en forteresses, ils prirent courageusement l'ofTensive contre ces sombres châteaux, ces fières résidences seigneuriales, qui commandaient leurs villes, et devant lesquelles avaient si longtemps tremblé leurs pères. Les villes ne se coalisèrent point d'une part et lesseigneurs de l'autre ; la lutte n'eut point un caractère si large et si simple ; chaque commune, chaque seigneur, agit pour son compte ; il y eut autant de révolutions ou de tentatives de révolution, qu'il y avait de cités ; mais partout le but fut le même ; partout on combattit et on négocia pour substituer le régime régulier d'une c/t«rfe, d'une constitution écrite, au régime de désordre et de violence sous lequel on vivait; on lutta, dans la France du douzième siècle, pour des constitutions municipales, comme on lutte dans l'Europe moderne pour des constitutions nationales. Les circonstances et les résultats se diversifièrent à l'in/ini: ici, on conquit lacliarte communale par le fer; là, on l'acheta à prix d'or; ailleurs, le seigneur prévint la guerre civile par un octroi volontaire; dans d'autres lieux enfin, les efforts de la bourgeoisie ne furent point heureux ; mais les villes les moins favorisées finirent toujours par obtenir quelques privilèges, quelques franchises partielles, quelques statuts de corporation, à défaut d'une charte de commune, l'objet suprême des vœux des populations urbaines. Ce mot de COMMLNE avait sur les passions des hommes de ce temps un effet vraiment magique; il enflammait toutes les âmes d'enthousiasme ou de colère. La plupart des barons avaient en horreur ce nom abominable, et les mêmes prélats qui armaient volontiers leurs paysans contre les nobles spoliateurs de l'Église, ne voyaient qu'avec indigna-
Éga