‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 30 sur 50 · PHILIPPE IV, DIT LE BEL · texte numérisé non relu

PHILIPPE IV, DIT LE BEL

128S. — Philippe UI laissait deux fils de son premier mariage : Philippe, dit le Beau, et Charles, comte de Valois, appelé par le pape à la couronne d'Aragon. Marie de Brabant lui avait donné trois enfants : Louis, comte d'Évreux ; Marguerite , qui fut mariée à Edouard I*' , roi d'Angleterre; et Blanche, qui épousa Rodolphe, duc d'Autriche, fils aîné de l'empereur Albert P'.

Philippe prit le sceptre à l'âge de dix-sept ans , et fut sacré à Reims. Il avait été un an auparavant armé chevalier, él il avait épousé, à Paris, Jeanne, fille de Henri, roi de Navarre et comte de Champagne. De là ce double tit^e de roi de France et de Navarre , qui plus tard devait reparaître pour n'être plus à la fin qu'un souvenir dans notre histoire. Par là aussi la Champagne arrivait au domaine de la couronne avec la Brie et d'autres dépendances. Ainsi

fllSTOlHE DE FRANCS. 4{

B*accomplis9ait par degrés la grande unité de la monarchie; Mais un grand conflit d'intérêts naissait à ce début de règne. L'Espagne gardait ses discordes, et la France y restait mêlée. Après la mort du roi d'Aragon, son fils Alphonse avait pris la couronne , et il avait profité des désastres de Tarmée française pour punir son oncle, le roi de Majorque, qui s*était armé contre son père.

En même temps son frère cadet , Jacques d'Aragon, se faisait reconnaître roi de Sicile. Le comte de Salerne était toujours captif, et de sa prison il revendiquait son droit à la même couronne; Robert, comte d'Artois, le défendait par son épée, et le pape le secondait par sa politique. Déjà on lui donnait le nom de roi.

Dans la Castille, les rivalités étaient ardentes. Sanche retenait le sceptre, et les deux jeunes princes Alphonse et Ferdinand, protégés par la France, étaient gardés en Aragon. Des négociations s'ouvrirent. Le jeune roi Philippe B^avança vers les Pyrénées pour les soutenir. On demandait à Sanche de rompre son mariage , parce qu'il avait épousé sans dispense Marie de Molina, sa parente; et on lui offrait une sœur du roi de France ; à ce prix , on abandonnerait la cause des enfants de son frère aîné. On n'eut que la honte de cette offire. Sanche resta maître , et ses deux rivaux restèrent dévoués à leur triste destinée.

D'autre part, Edouard, roi d'Angleterre, se montrait avec des pensées ambiguës. Il réclamait une partie de la Saintonge en delà de la Charente, en vertu du traité de 13S9 entre saint Louis et Henri m, lequel avait stipulé le retour de ces terres à la couronne d'Angleterre dans le , cas où le comte et la comtesse de Poitiers mourraient sans enfants. Le jeune roi fit examiner le droit d'Edouard , et le reconnut. Peu après , celui-ci passait en France pour faire hommage de ses domaines. Il arracha des concessions nouvelles, et puis s'en alla tenir avec éclat un parle* ment à Bordeaux. De là il parut vouloir se faire arbitre entre tant de rois qui prétendaient aux mêmes couronnes en V^gon , en Castille et en Sicile , et l'on commença à •oupçonner le péril de cette vassalité subsistante , qui de

414 HISTOIEB DB FBAIÏCS.

166 iofÊmùes de Franee envoyait des ambassades de Umits pavts pour régler les intérêts perplexes des royautés.

D'abord Edouard avait paru s'intéresser pour le captif Qiaries n, roi de Sicile , qui était son cousin genniûo, puisqu'ils étaient issus Tan et l'autre de deux filles de Faiicien comte de Provence. Mais« pour hAtar sa liberté, U avait demandé au pape des concessions : le pa(>e resUit inflexible, et partout il montrait des foudres et des interdits ; il maintenait à la fois le droit entier de Charles sur la Sicile , et de Charles de Valois sur l' Aragon, et il appéhit les aymes de la France au secours de l'un et de l'autre.

alors le roi d'Angleterre changea ses négociatioBS «n intrigues ; il avait demandé des concessions , ft finit par im^ser des lâchetés. Il convint avec le roi d'Aragon d'un traité qui serait fait , et par lequel Charles H renoncerait à son droit sur la Sicile , et le transférerait à Jacques d'Aragon, qui en étaii maître, et chacune des stipulations était un abandon des droits de la France soit en Sicile, soii en Aragon. Le malheureux captif avait accepté ce rude traité, tani il portait impatiemment sa prison. Et peut-être il se réservait de couronner cet abandon de sa propre cause par une infidélité. Tout était plein de tromperies , et déjà Fautorité papale n'était pkis suffisante pour eentenir les rois 4ans leur devoir et dans leur dignité,

1%7. — Le pape avait repoussé avec colère de telles conventions. I^ns une assemblée de cardinaux, il les déclara nnlleS) et il notifia partout son arrêt. En même temps k eomte d'Artois armait des vaisseaux et levait des troupes ponr soutenir par le glaive k droit du roi Charles. Bientôt il pamt en Sicile. Par malheur, le terrible amiral Doria surpril sa flbtte et la détruisit presque ^tièrement. Cette caose semblait frappée de malheur, et le génie même ne la pouvait sauver.

1288. — Puis le pape nu)urut. Les aSaires des Français en Italie semblaient désespérées. Le nouveau pape Nicolas IV essaya de les relever. H continuai! de mainteuir le droit de Charles de Valois sur l'Aragon, et il excitait je roi à raviver la guerre, qui ne s'était faite que par des courses

HI5T0IBE DE FBAVCE. 415

insignifiantes sar les frontières. Il consacrait pendant trois ans les décimes des biens ecclésiastiques à cette guerre, qu'il publiait comme ane Croisade. Âossitdt le roi d'Aof^Ieterre courut au roi d'Aragon pour prév^iir cet appel aux armes; et Charles, de sa prison , seconda ses intrigues. H signa tout ce qa*on voulut pour sa liberté. On lut tlemamda ses trois iîfs pour otages, avec quarante fils atoës des principaux chevaliers de la Provence; il les doQfia. En \nème temps i) s'engageait à obtenir de Charles de VakMS la renonciation à la couronne d'Aragon, et il ptomeitait de reprendre ses chaînes, si dans trois ans le pape ne laissait pas Jacques tranquille possesseur de la Sicile»

1^89. — Alors il sortit de prison. Mais, à pdae libre, il eounit au roi de France, et après une eonférence lapide il s'achemina vers l'Itahe , et le pape le fit coaronner roi do 3 Decnc-nSiciles, cassant son serment pour avoir été fait contre les intérêts du Saint-Siège.

Un affreux désordre était entré dans la politique» et le sentiment d» droit semblait éteint depuis cpie l'intérêt propre servait de règle à chaque roL Le pape oième était «mporté par ce nM>uvement de dégradation, et l'histoire doit noter cette décadence comme une triste xéaction contre la eonstitntion des Btats, telle que Tavait faite le droit ecdénastiqiie ao moyen âge. On arrivait à l'affranehissement des couronnes; mais le droit de la force reparaissait sous un aatre nom , et r£urope allait voir re* naître Fmarchie avec un frein de moins et quelques crimes de plus.

Tout se mêla à ce moment. La France voulait arracher au rei d*Âragon les deux jeunes héritiers de la couronne de Castrlle,'' qu'il avait dans ses fers depuis si longtemps. On commença par u» traité avec le roi Sanche , qui avait saisi le«ir sceptre. Sanche devait garder sa royauté, et on devait créer un royaume de M ureie pour les deox jeunes captifs. Mais des révolutions de palais allèrent plus vite que les négociations. Des trames se mêlèrent avec des meurtres à cette complication de politique, et le roi d'Aragon , menacé de toutes parts , jeta ses deux prisonniMca à

416 HISTOIBB DB FRASCE. 1290 — 1300

la Castille , comme un brandon de plus de discorde. .Une partie de la noblesse se déclara pour eux ; les factions s'armèrent; il y eut des combats et des représailles ; Y anarchie fut au comble.

1290. — En même temps on se battait avec des succès indécis en Italie. Robert, comte d'Artois, commandait sous les ordres de Charles de Sicile; il avait battu Jacques d'Aragon , et il pouvait relever la fortune du prétendant. Celui-ci fit une trêve , et Robert, irrité, s^en retourna en France avec ses chevaliers.

Les peuples et les rois étaient fatigués de ces luttes. Le pape avait besoin de la paix. De sinistres nouvelles lui' venaient de la Palestine * ; il eût voulu tourner de ce cdté-là les armes chrétiennes : il négocia des traités. le roi de France ne renonçait pas à des expéditions nouvelles contre TAragon ; le pape s'appliqua à Tapaiser , et •en même temps il jetait un cri de Croisade aux barons de France. Sur ces entrefaites le roi d'Aragon mourut, et Jacques, son frère, héritait de sa couronne. Cétait un affermissement de sa puissance en Sicile , et aussi tout marcha dès lors à des dénouements peu favorables à la cause française. Après tant de sang versé, les usurpations ou les conquêtes allaient se consommer soit par des transactions 9 soit par la lassitude des batailles. Charles de Talois laissa là ses prétentions sur l'Aragon , et se contenta du comté d'Anjou , que lui céda Charles de Sicile en lui donnant sa fille Marguerite en mariage. Celui-ci ne renonçait pas de même à sa royauté de Sicile; mais les forces lui manquaient pour la défendre; la royauté d'Aragon devait finir par prévaloir. Le roi Jacques concentra de ce côté toute sa politique. Son frère Alphonse avait quelque temps secondé les factions de Castille ; il les délaissa. Le jeune prétendant Alphonse n'eut plus qu'à se retirer en France avec son droit et l'intérêt qui s'attachait à ses malheurs, n devait plus tard tirer glorieusement l'épée pour

' Voir ces récits dans M. Michaud, HisU des Croit» Tom. y.-^Chron, ûê GoilL de Nangis.

HISTOIBB DE FBAITGE. 417

revendiquer son royaume ; mais ses nobles efforts devaient rester inutiles. Sa -famille au moins mérita de retrouver 'sa patrie; c*est de lui qu*est venue la maison illustre de Hedina Celi.

Aussitôt que ces transactions parurent laisser reposer les armes, la guerre se montra d*un autre cAté.

Déjà Edouard, roi d'Angleterre, s*était révélé à la France avec des pensées ambitieuses ou suspectes. (Tétait un roi habile , hardi et heureux ; il avait dans son pays abaissé les grands , et sa puissance était redoutée. Au dehors, on Tavait vu se faire Farbitre des princes, et son influence était grande en Europe. S'il en faut croire la chronique de Guillaume de Nangis * , Edouard , fier de cette sorte de prééminence, avait depuis longtemps conçu des projets d iniquité contre la France. Apparemment la condition de vassal heurtait ce caractère dominateur; toutefois il en avait rempli jusque-là le devoir, et Thistoire ne saurait accepter les griefs des vieux chroniqueurs , tant qu'ils ne sont pas rendus manifestes par le récit des événements. Disons simplement Forigine des querelles qui allaient armer les deux rois.

1292. — Deux matelots, l'un Anglais, l'autre Normand, se prirent de querelle à Bayonne. Le Normand voulut percer l'Anglais d'un poignard; mais il se perça lui-même en faisant une chute dans l'ardeur de la poursuite. Ses camarades vinrent à son aide , et il en résulta une lutte entre tous les matelots des deux nations.

Les Normands , de retour en France , se plaignirent d'avoir été maltraités sur les terres du roi d'Angleterre. Le roi Philippe leur permit d'user de représailles. Peu après ils prirent un vaisseau anglais, et ils pendirent un de leurs matelots au haut du mftt. De là une sorte de guerre de peuple à peuple. Le roi d'Angleterre prit parti pour les matelots de sa nation, et l'on vit ses vaisseaux courir sur les navires normands et les couler à fond ; des deux cAtés les vengeances furent horribles, si ce n'est que le roi d'An-

* Ad an. 1293.

il 8 HISTOIRE DE FEARGE. .

gleterre prenait sous sa protection celte piraterie publiqneu Une expédition partit même de Bayonne pour aller insulter La Rochelle '; on fil des ravages sur les cdtès, on tua plusieurs hoi;nmes, et Ton emporta un grand butin.

Les deux rois s^étaient plaints mutuellement par des ambassades; mais, lorsque les vaisseaux d'Angleterre se furent mêlés à ces combats désordonnés , le roi Philippe manda h Edouard et à ses lieutenants en Gascogne qu'ils eussent à remettre en sa prison de Périgueux certaia nombre de ces malfaiteurs qui avoient sa gent occis ^ pour faire (Teux Cê que raiàon diroil et justice requerrait, Edouard n*obéit pas. Philippe alors commanda à son connétable Raoul de Nelle d^aller saisir en sa main toute Gascogne^ comme appartenant au fié de son royaume ^ et en même temps il fit citer Edouard en son parlement. (Tétait la dé^ claration d'une guerre ouverte ; car Edouard n*était pas roi à comparaître devant cette juslice. Il ne restait plus qu^à se préparer aux batailles.

12193. — En ce moment, deux incidents éclatèrent et pouvaient troubler les apprêts de Philippe. Jean, comte de Hainaut, se mit à faire des ravages sur les terres du roi* n fallut envoyer contre lui Charles de Valois avec une armée; le rebelle vint tomber aux pieds du prince, et puis alla se livrer à la merci du monarque. A Rouen , une sédition se ôt dans le peuple contre les collecteurs de la mahôte *. Les principaux habitants réprimèrent les perturbateurs; quelques-uns furent pendus, d*autres furent emprisonnés. Ce ne furent que des troubles passagers; la guerre contre Edouard resla toute la préoccupation du roi.

fâ94-f3i)S. — Des deux côtés on cherchait des alliances. Edouard, à force d'argent et d'habileté,, s'était fait une ligue formidable. Le comte de Bar, le duc de Brabant, le

* L6 D. Llngard , écrivain li habituellement aage , a cëdé ici à aaa insfrirathMi de nationaiité areugle, en parlant de quelques avantage£ des AnglaiAOi «B lutiea miaétables, comme d'une victoire qui anfalt élé i«mp»rtée aor un grand champ de bataille.

• MaUàîê » mafa toUa , quta malè toHebatur ; triste origine da €•> mot.

HISTOIRE DE FRAIÏCE. 4i9

duc de Bretagne , tous trois ses gendres , entraient naturelfement dans sps vues. Le duc de Savoie, le comte da Flandre et Adolphe de Nassau, nouvellement élu. roi dfis Romains, y furent de mAme entraînés. Philipj.8 lui opposait des alliances non moins imposantes. Il s'efforçait d'allirer à s(»i Jean de Baliol (Bailleul), roi d'Ecosse, par l'espérance de raffranchir de la suzeraineté d'Angle terce,, et, chose singulière ! il s'attachait en même temps Eric, roi de Norwf^ge, prétendant à cotte môme royauté d'Ecosse, «t, pour cela même, ennemi d'Edouard, qui lui avait préféré Jean; Albert, duc d'Anlrichc, fils de Rodolphe, derniéri<â des Romains, et aspirant à ce même titre ; HumJ>ert, dauphin do Vienne, seigneur puissant et capable de lutter contre la Savoie ; d'autres comtes enfin Iw assuraient d^ puissantes diversions du côlé des Flandres. De part q% d'autres, ces secours étaient acquis par l'or et par TinM^ gne. On touchait à des temps oîi l'enthousiasme des ba» tailles ne serait plus qu'un calcul d^avidité. Les armes perdaient leur gloire, et la chevalerie n'aurait bientôt phia son admirable naïveté de vaillance et de sacrifice.

Toutefois le pape Boniface VIII opposa à ces apprêts de guerre son intervention pacifique. On n'écouta point aa voix. Les deux reinos, Marie, mère de Philippe, et Jeanne, 5a femme, parurent un moment plus heureuses. Elles appelèrent à la cour de France Edmond, frère d'Edouard, et» par lui, elles établirent des négociations qui d'abord suspendirent les querelles. Les histoires d'Angleterre racontent les détails d'une convention, d'après laquelle Edouard devait faire des réparations au roi de France, et, moyea* nant cette soumission, sa citation en la cour des pairs se*- Tait non avonue. Mais Philippe, s'il en faut croire les récits anglais. Ait infidMe au traité. Le connétable RaauLder Nelle marchait déjà avec une armée vers la Guyenne;, et Jean de Saint-Jean y était pour le roi d'Angleterre mms des préparatifs formidables. Edouard ayant signé la convention des deux reines, Jean de Saint-Jean s'achemina vers Paris. A ce moment, tout se rompit. Edouard devait se rendre à Amiens pour rétablir l'harmonie; on lui refusa

. fôO HISTOIRB DB FRAKCB.

un saiif-condnit. La guerre était ainsi violemment commencée. Edmond s*en alla trouver son frère. Un parlement fut tenu à Londres , et Edouard envoya déclarer à Philippe que, puisqu*il ne le tenait plus pour son homme, lui-môme ne le tenait plus pour son souverain ^ On n'eut plus qu'à songer à la guerre.

Les chroniques de France n*ont point gardé ces souvenirs ; leur flétrissure n'atteint que le caractère d'Edouard. « Son esprit artificieux, dit Guillaume de Nangis, conçut, pour combler ses iniquités, un dessein plus perfide; car il manda, dit-on, au roi de France qu'il lui abandonnait tout ce qu'il tenait de lui en fief, pensant qu'il le reconquerrait avec beaucoup d'autres terres par la force des armes, et le posséderait à l'avenir sans être tenu à aucun hommage envers personne *. »

Quoi qu'il en soit de ces griefs mutuels, la guerre éclata, et Edouard sut lui donner en son pays un caractère entraînant de popularité. Les grands, le peuple, le clergé, tout parut s'émouvoir. En France, l'histoire ne trouve pas le même élan de patriotisme. Mais il restait des vaillants dans la chevalerie, et leur courage tint lieu d'enthousiasme national.

La fierté personnelle du roi donna aussi du relief à sa cause. Le roi des Romains, Adolphe de Nassau, lui avait déclaré la guerre d'un air menaçant et superbe; il avait pris pour prétexte l'usurpation de quelques terres de l'empire, et l'acte récent du comte de Bourgogne, qui venait de se déclarer vassal du roi de France, et ramenait ainsi la Bourgogne à l'unité de la monarchie, après qu'elle en avait été détachée depuis la fin de la deuxième race par des révolutions que nous avons indiquées. Adolphe réclama cet hommage comme un droit de l'empire ; sa plainte était hautaine ; quelques historiens disent que Philippe ne daigna pas lui répondre, ou bien qu'il ne répondit que par un message, avec ces deux mots d'une signi-*

' Le D. Lingard, ao règne d*Eâoaard l",

* Chron. de Guill. de Nangis, édit. de M. Gnlxot. ^

HISTOIRE DE FRAKCE. 421

fication insultante : Nimis, Germane; T&oup, Allemant! comme dit la chronique ancienne *. On a pourtant conservé une lettre du roi plus explicite *. « Nous avons reçu vos lettres patentes, disait le roi Philippe. Si elles émanent de votre volonté, et que vous ne nous assuriez pas du contraire, nous vous signifions que nous avons résolu de vous traiter en ennemi. »

Adolphe Ke pouvait rendre la guerre périlleuse. Luimême fléchissait sous le poids des rivalités des princes d'Allemagne. Les premiers déchirements allèrent atteindre surtout le midi de la France.

1296. — Une flotte anglaise avec une armée nombreuse vint porter le ravage dans Tîle de Bhé. De là elle entra dans la Garonne, et monta jusqu'à Bordeaux. Le connétable de Nelle occupait la rille; les Anglais n'osèrent descendre. Us allèrent jeter leur armée à Rions. Puis la flotte regagna là mer et se dirigea vers Bayonne. Des traîtres livrèrent la viUe. Le seigneur d'Apremont, qui y commandait, fut obligé de rendre ensuite la citadelle. De là les Anglais se répandirent dans le pays jusqu'à Saint-Sever, place importante^ qu'ils fortifièrent encore pour protéger leurs excursions.

Le connétable restait immobile à Bordeaux par le défaut de troupes et par la crainte des inûdélités gasconnes. Bientôt Charles de Valois parut avec une armée. Alors on courut sur les Anglais de Rions. Sur la route , on trouva la petite place de Podensai, occupée par une garnison d'Anglais et de Gascons. Les Anglais capitulèrent, laissant les Gascons à la merci du connétable. Le connétable en envoya soixante à Charles de Valois , « qui les fit pendre et encrouer au, vent, à la vue de Rions '. » Les Anglais qui tenaient la ville , épouvantés de ce spectacle, montèrent aussitôt sur leurs vaisseaux pour s'enfuir par la Garonne.

* Grandes Chron. de M. P. Paris.

* Ibid., note de M. P. Paris. — Le texte latin de la lettre lui a été communiquc par M. Michelet.

' J'écris Rions, d'après tes Grandes Chron, Lo P. Daniel suit la même autorité. M. Guizot (Guiil. de Nangis) dit la Réole; Véiy , de même.

422 RISTOIBB DE FEANCB*

Les habitants, furieux, poursuivirent les Anglais qoi les dé* imssoient, et dans ce désordre Rions fiil coupé parTanBée {paoçnise. Charles de Valois traversa la Gascogne ea vainqueur, c<t s'arr(^ta devant Smnt-Sever: après trois mois cTan «iége d ffirile, il r<prit la place. Pois il regagna les <terres de France. Peu après, Saint-Sever retombait ausL mains des An^^lais ^

Ces batailles éparses n^avaient rien de décisif. Philippe tfBsaya de porter la guerre en Andt^t^rre, et nne flotte alla brûler une partie de Douvres. En mômo temps la flotte anglaise tais.nt une descente a Cherbourg et pillait la ville. Mais rien n'éiail concerté en ces expéditions. Le roi d'Angleterre eût pu être enveloppé dans an grand système d'iitaques. Le pays Je Galles était en révolte, et le roi d'Ecosse , qu'il surveillait a Londres, Ten.iit de s'échapper. Edouard sut se multiplier pour faire faoe à ces périls, lit il semble que Philippe négligoo de les aggraver. Edouard eut le temps d'aller contenir les Gallois, et de préparer la guerre contre le roi d'Eco ^se. Le parlement lui vint en eide. La féodahté subsi>tante en son pays suspendit ses I|uere11es privées , et de toutes parts jaillireiit des armées pour lutter contre les attaques et les. périls,

La guerre de Guyenne avait ses Ciblés alternatives. Edmond , frère du roi Edouard , avait paru avec quelque fécbit dans les négociations. Il fut charge de les soutenir ipar répée, mais il vint mourir à Bayonne *. Ses lieutenants ircnilurent prendre Dax, qui leur résista. De son côté, Ro- ^i»eFt, comte d'Artois, montra ses armes partout redoutées. Il frappales Anglais de sa rude épée, et dans une reneontre lil leur ttta beaucoup de monde et fit prisonnier Jean de Saint-Jean, leur plus vaillant capitaine'. Mais tout se borvatt è reprendre des places perdues. Les batailles devaient is'animer sur on autre point. /

Gui, comte de Flandre, était, avons-nous vu, de la ligue

* Grandes Chron,

* Les Grandes Chron, de M. P. Parte.* Le D. UngiriL

* Chron, de GalU. de Nangto.

, anglaise. Sa (ille devait f'|)()nsi^r EdoiiaiK), «prince de Galles, fils aîné d'Edouard; .'«lui 1.» [irimipale 'î^lijMUiillon d'iia traité secret, que Pbilippt» ^im viru à découvrir. Le coiiite, ▼assal de France , violaii ainsi doub-U'ineol !«' drtMi ilu uuzerain. Philippe le punit par me iraiiison. Il ra(»| ela à Corbeil sous dos prélex es qt Icoriques, et k*. l 'linl nrisonDier dans la tour du Louvre .Là, on Joiimpo-a di'ruJrs conditions pour sa liberté» On rappola d'aoïiens irailés entre saint Louis et- le t'omte Ferdinand, vA le coniie .Vobligea à les observer. Toute alliance avec Édou^nl'l" - P4ait interdite, et sa fille devait rester on olage; quo s'il yiolut fies engagements, Tarihev^que de lieinis et révèqiie«le Sentis, comme logais dujpape pour oet objet, frapperaient son comté d'iaterdiL Le j}aj^e lui-même éttMl inie venu dans cette négociation, et, lorsqu'on crut le oom e enchaîné par ses promesses^ on le laissa partir pour la Flandre.

A peine libre, il renoua son dliance avec Âlouard» qui lui envoya trois ceiU mille livres pour renbardir^dans ses révoltes; puis il demandi saillie à Philippe^'^iree menace de la guerre, déclarant sur son refus ne le plus tenir pour son souverain. Aussitôt le roi envoya lancer Tiiiterdit sur le comté de Flandre par les doux prélats désignés au traité. Le comte fit appel au pape, et par malheur le pape an- Bonça que TalTairo devait venir k son tribunbLCe fut peut- 6tre la première cause dc3 fatales dissidascos qui bientôt devaient désoler ce règne.

Le roi déclara quelo pape n'avait pas à se inéler des affaires de son royaume^ et passa outre. Il assembla «on armée à Cempiègue z la il arma cb^vaher son jeune frère Louis , comte d'Evraux , avec un grand nambre d*«utres seigneurs de France,; et il se prépara à faire irriiplion «ur la Flandre.

Henri, comte de Bar^ et Jeaû, duc de Brabant; iidàles è l'ancienne ligue, marchaient avec le comte de Flandre; et Adolphe^roi des Romains, accourait avec un corps de troupes allemandes pour lui être en aide. Phiïjppe^ dvant de s'aventurer aux coups d'épée , recourut à ses ruses de

124 HISTOIBE DB fhaugb.

politique ; tel était le génie nouveau qui se levait sur le monde. L'enthousiasme des temps de foi commençait à s^éteindre ; à la place de Fenthousiasme allait se montrer rhabileté « et Thabileté serait plus d*une fois la fourberie. Philippe envoya des trésors au-devant du roi des Romains pour r arrêter ; il en envoya en même temps à Albert d'Autriche, son alliéf pour Fexciter à occupe^ autrement les armes d* Adolphe. Par ces deux moyens, uu par Fnn des deux, il réussit '. Peu après, Adolphe perdait son litre de roi des Romains , et Albert était couronné à sa place.

La guerre de Flandre diminuait de périls pour le roi de France. On la poussa avec ardeur par des ravages, par des sièges et par des batailles. Le comté de Bar fut dévasté par Gaucher de Crécy, seigneur de Chfttillon.

1297. — Le roi en personne alla assiéger Lille, «n la rigûe monseigneur saint Jean l'apostre. Et lors fut dàruite une abbaïe de nonnains, que ton appeloU Marquette *. Les Français portaient de toutes parts le fer et le feu. Le comte de Saint-Pol, le connétable Raoul de Nelle et Guy, son frère, maréchal de France, brillaient par leurs faits d'armes avec grant foison dautres. Les ennemis furent plusieurs fois battus devant la place de Lille ; les assiégés n'osaient plus tenter de sortir, et les murs étaient tous les jours rompus etquassAàpierre\

Cependant le bruit de ces batailles alla émouvoir Robert, comte d'Artois, qui, dans la Guyenne, soutenait une guerre sans éclat. Il accourut, demandant au roi de commander la guerre dans un pays qui touchait à ses domaines. Robert était un d&^ plus brillants guerriers de cette époque. Sa présence excita tous les courages. On le vit bientdt partir de Saint-Omer avec son fils Philippe, à la tète d'une magnifique troupe de chevaliers et nobles hommes. Le comte de Flandre envoya contre lui , tant à cheval comme à pu y grant multitude de gens dCarmes. Dès qu'on se ren-

• Le P. Daniel.

* Grandei ChroHm

BISTOIBE BB FRIHCB. 425

COU Ira, on songea à combattre. On était pr^s de la ville de Fumes. Les Flamands avaient seize mille hommes de pied et six cents chevaux. L^armée de Robert était peu nombreuse : « De une part et d* autre fu moult la bataille aspre et merveilleuse. » Mais le gentil œnUe dispersa devant lui rannée des Flamands; et furent Urne occis, dit le chroniqueur *.

Le lendemain, la ville de Fumes tombait aux mains de Robert. D*illustres prisonniers furent envoyés par charrettes à Paris, ou dispersés en diverses prisons à la lomge et à la victoire de noble homme monsieur comte dC Artois. Après cela, Lille n*eut plus qu*à ouvrir ses portes au roi de France. On laissa le fils du comte de Flandre, qui y commandait, s*en aller à Bruges porter à son père le triste récit de ces défaites.

Le roi d* Angleterre venait d*arriver dans cette ville même. Il venait, sur la foi des brillantes paroles du comte de Flandre, jouir des désastres promis à Tarmée du roi de France. Sa surprise fat grande de tomber au milieu de ses victoires. BientAt Philippe partait de Lille avec son armée pour poursuivre ses succès. Courtray se rendit. Edouard et le comte de Flandre, à son approche, s'enfuirent dans la citadelle de Gand, laissant Bruges au vainqueur. De là Philippe s'achemina vers Gand ; mais dans la route il reçut un message du roi d'Angleterre, qui lui demandait une trêve.

En même temps, Charles de Sicile arrivait pour solliciter la paix. Philippe eut Tair d'accorder à son affection cette suspension de ses triomphes. La trêve fut convenue pour deux ans. On touchait à l'hiver. Le roi rentra en France vers la Toussaint. Il allait y trouver bientôt des combats d'une autre sorte.

1298 — iSCîO. — Cette trêve convenue avec le roi d'Angleterre devait donner lieu à un traité de paix, et des deux côtéscommencèrentdesnégociationslongues mais actives^ avec des rtisês, des rélicences et des tromperies.

* Grandes Chron, ^ Guill.de Nangit.

iâS HISTÛIAS DB FBJL??CE. 1300 1310

1301 — 1 303. — Phili/\pe vauleil fiflire entrer dans le trnité Jean de Baliol (BaillenI), roi d*£co$se, que les «rmes d'Edouard vpnaient de frapper , <el qw étfMt eapiif daas la Tour do Londros; ce f«U une Ionique difQcuHé II cootcnait à Phi1ip;*o ifa voir en Ecosse u-n roi dovooé^elËdo«4'd, pour celle rni<%on mAine^ exduaii du trône J«an de Bailleul. Le pafM* ÎTitorvint comme arhiire, et dicta lae Cransaction ; un d.'UJilo marinire foi convenu : Mar^çuente, sœur du roi de Fr trwe, dov ajl épouser Eiloiuird. qra étaU veuf, etEdonnrd, son fils, âg/' de tiTJze ans, devait épouser Isa* beau, nile do Philippe , qui n'en avait que sept. On se contentait de slipn'er la liberté de Jean de Bai'loui, qui serait mis entre l'S ma f)^ <ie lévèque de Vieence, légat da pape* mais sa royauté d'Ec-sse restnit douteuse.

Sur res eM!n>f;iil< s. une brouiilerie éclata entre le roi et le pape. L'iniorvon jon du pontife tle vint superflue. Le roi roniinu I se«< njéQ:ori.»lions, et après des trêves successives on arriv«i à un traité de [laix déHnitif ^ L'alliance des deux rois éinii une li^uc (iéf(*^^ive contre quiconque attaquerait Tun ou l'autre ; mais elle semidait parti culièreo^nt une menace envers lo pape, donl TautorHo commençait à peser aux ronronnes. Tn article portail rengagement do s^armer contre ceux qui voudraient det^pointeT, empêcher OU troubler les Ufs roi ^9 randi at», libellés, prie lièges et enu- Uimes de eux et de leurs loyaume^. Celait une désignation expresse du pa.>e. A la vérité, le traité portait exception pour TEgiise de Rome ; mais la distinction du pape et do TEglise était entrée déjà d.ms la poliliqae des rois. Une réaction naissait contre la papauté, cette gardienne des peuples. Le système du moyen âge fléchissait. La monarchie tendait â sortir indépendante, c'est-à-dire omnipotente y du sein des conflils; et aussi la société avait perdu cette foi profoniie qui lui avait fait agréer le patronage des poniifes; enfin dans celte altération des mœurs et des

* Lpibnta «i Coâiee diptnmat. , fiag. 41. ^ De Tfllet , llefiieil d»

Traités. — U'. P. Uaiiiil a painiitcineat analysé ces r^egociationa ; le

D. Lîf^urd les nieniionne ra|ii il émeut.

HisToir.E DE i;;\m;e. 427

idées, peiit-^tre les ^>onlifes nnomfs ne smenr pas ass<'Z distinguer ce qui avait élé auparavant nécessaire, et «ce qui maintenanl restait possible.

Nous touchons à l'origine de loates les révolutions modernes. L'histoire n'y a pas pris gard^ ; elle a fait le rtVrit des querelles de Philippe le Bel et do Bomfiice VIII, comme :si ce «l 'tétait qu'nn ^accident fortuit dans la suite des événements qui ont rempli nos cinq derniers siècles, ei aussi elle s'est mise à Taise pour prendre parti en faveur du pontifp ou du monarque , du monarque surtout. Soyons désormais plus réfléchis, et cherchons à connaître par quelle pensée secrète cette luUc scandaleuse se rattachait à un système nouveau de politique. Cela .ne nous empochera pas de dire les torts de l'un ou de Tautre des deux personnages qui allaient ouvrir la guerre de ce qu'on a nommé le pouvoir tetnporel et le pouvoir spirituel; mais cette guerre sera pour nous «utre chose qu'un duel draoïdtique entre les représentants de ces deux pouvoirs. Ce sera le signal donné d'une longue suite de batailles ayant pour but de séparer la royaulé de l'Eglise, c'est-à-dire d'dter à la monarchie le caractère qui l'avait longtemps lendue populaire. Ici conunoncent toutes les méprises jnodejiies. On a cru que ie peuple ^agiftait à odtte sépara* 4ion ; on n'a 4)as vu qu'elle ne profitait qu'au pouvoir; car riiglisc était le tempérament de la puissance, et les papes 'étaient les arbitres des sujets contre les rois; et parce qa'il «st Venu des temps de ^philosophie , où les sujets •ont cru pèuvoir et devoir se passer de cet arbitrage^ oe n'est pas nne raison pour fhist^ire de méconnaître l'office protactew de la papauté. Dès ^ue la 'Coastitutiaii catholique du mojren âge commença de s'affaiUyur » la lulie éterneUe du pouvoir et de là liberté n'eut pk» de «è|^; et, apràs le •duel de la royauté et de la papaalé, il devait-en survieinr un autre^ cdui delà i^eyaute el^dii peuple; dvel fatal, oà la victoire était désastreuse;, soît iqa'elle as^^At aux i^ois la plénitude de l'empire, ou au peuple la plénitude de l'indépendance. Par là s'expliquent les alternatives de Tbisloire moderne ; le pouvoir extrême d'une pari^lalibeoté eadrôme

428 BISTOIU DB FAASCB.

de Fautre , la gloire mêlée à ranarchie , des inégalités de toaie sorte, des crimes et des vertus , de la grandear et dos misères, du génie et de la corruption, et tout cela sans règle et sans but , à moins que de distance en distance la religion ne reprenne son autorité, jusqu'à ce qu'enfin pouvoir et liberté viennent expirer ensemble sur tant de ruines.

Disons rapidement la suite des conflits de Philippe le Bel et de Boniface VIII.

« S'il y eut jamais point d'histoire, dit le P. Daniel, oh il fut difficile de démêler la vérité d'avec ce que la passion a fait écrire aux historiens des parties intéressées , c'est celui-ci. » Par malheur, le docte écrivain avait commencé par prendre aussi fait et cause^ contre le pape. C'était en son temps une nécessité politique; mais alors il ne fallait pas dire que la vérité était difûcile à démêler en ce point d'histoire; car dans ce cas la première nécessité, c'était de juger le pape comme le roi, avec retenue.

Quoi qu'il en soit , Philippe et Boniface apparaissaient avec des caractères qui devaient donner à leurs querelles une ardente animosité. Boniface était un homme d'un grand esprit et dCune profonde capacité dans le droit canonique '. Il avait été mêlé aux grandes affaires de l'Europe sous les pontifes Martin et Célestin ; et l'on parlait avec défaveur de sa volonté hautaine et absolue , ainsi que de la part qu'il avait eue à l'abdication du pape, son prédécesseur, pour s'assurer, disait-on, la tiare. Mais l'histoire a jeté peu de lumières sur ces griefs contemporains. Boniface crut qu'il lui était donné de faire revivre la politique de Grégoire Vil. Ce fut une erreur ; l'histoire en a fait un crime. Son instruction canonique lui fit illusion. Il ne vit pas qu'il y a des temps où les droits mêmes semblent défaillir. Il publia des décrétâtes qui ne faisaient que raviver d'anciennes juridictions '. Mais la Uberté pensait n'avoir plus besoin du patronage des pontifes; les décrétâtes furent odieuses; en d'autres temps, elles auraient été populaires.

* Le P. Daniel.

' Fleary, Hitt. eulét. Tom. iVIII et XIX i Sexte de dicrétaUe.

HISTOIBB DE FRAKGE . 429

Philippe le Bel profitait merveilleusement de ce retour d'idées. Naturellement superbe et dominateur, il allait droit à ce qui faisait ombrage à son pouvoir. Dès qu'il vit le pape disposé à reprendre Tempire , il Tattaqua de front, résolu d*avance à so précipiter à toutes les extrémités de cette lutte. ^

Le premier acte de souveraineté papale de Boniface Vni fut un acte de protection publique contre le système d'exaction efiroyable qui commençait à s'établir comme une sorte de droit public, et dont les peuples avaient cru se venger suffisamment en le flétrissant du nom de

MALTOTE.

Cet impôt, rendu nécessaire au temps de la guerre de France et d'Angleterre , ne pesa d'abord que sur les marchands ; puis il ^appa tous les citoyens, clercs et laïques. On commença par lever la centième partie de tous les biens ; ensuite on exigea le cinquantième *. Telle fut la maltôte à son début ; et déjà nous avons vu comment le peuple de Rouen, mouU duremerU grevée s'était mis en rébellion contre les cueUleurs de celle pécune. On fut obligé de pendre quelques séditieux pour accoutumer les sujets à ce régime d'impdts ; triste moyen de vaincre les oppositions •.

Le pape donc semblait se mettre d'accord avec les antipathies populaires, lorsqu'il imagina de frapper la maltôte d'anathème. « Il rendit un décret portant que si les rois ou princes ou barons de la chrétienté exerçaient à l'avenir de telles exactions sur les prélats, les abbés et le clergé,, sans consulter l'EgUse de Rome , ou si les prélats et les évêques, les abbéâ et le clergé consentaient à les recevoir, ils encourraient par ce fait une sentence d'excommunication dont ils ne pourraient être absous par personne, si ce n'est à l'article de la mort, excepté par le pontife romain ou par un ordre spécial de lui '.

* Chron, de vHilll. de Naogit, an 1296. ' Grandet Ckron, 1)93.

' Chron. de Gaill. de NaDgie , édit. de M. Gniioc. — ' C'est la bulle CUricis laicot,^ Grandes Chron, — Reury, HitU eedés. Tom. XVUt

430 HISTOIHB DB FBânCB. .

Le pape se servait de termes généraux, et embrassait dans sa dofense tous les Etats et tous les princes. Mais Philippe prit pour son compte rinlerdil, et il répondit par une ordonnance égaleraient générale, qui détendoit à ioos ses sujets, de quelque état qu'ils fussent, de transporter ou d'envoyer de l'argent monnayé ou non monnayé hois du royaume. Cette défense allait droit ad pape » qui laaça une autre bulle plus, adoucie en apparence, mais son moins formelle dans ses menaces. Le roi s'inita* 11 j ^ol un long échange de lettres mêlées de colère el d'apologie; tout annonçait de la part du roi une volonté arrêtée de résister à l'autorité du pontife. Le pape échappa aux ruptures en interprétant sa première bulle avec bienveillance, et, par des concessions très-larges» il suspendit léclaà de cette guerre.

« Quand les prélfiBS du royaume de France furent à Paris assemblés, dit la Chronique de Saint-Denis , si lear montra le roy Phelippe lettres eontenamt cornent le pape Bo^ niface à luy et à son premier hoir, successeur au royauiM de France , avoit ottroié à prendre et à lever les dismes des Ëglyses , toutes fois que leur conscience les jug^oil et créroit estre nécessaires, ou le vouldtoient Caire; el de rechicf, comme icelui pape, en l'aide de sesdespens qu'il avoit fait en sa guerre , toutes les rentes lui eoncédoil ëe FEglyse, que l'on appelle régale, les escheoHes et leseb» ventions d*un an des prouvendes, des prevostés, des archydiaconés, des doionnés, des bénéfices, des £glysas et de quelconques dignités ecclésiastiques par toalleroyaame de France, la guerre durant, et vacant, excepté tes Àveschiés , les moustiers et les abbaies ^. »

Le langage de la chronique mérite d'être noté parPhistoire. L'ancien droit survivait encore dans la constiiiiiieB des Ëglises; et ce serait se oiéprendre que de juger cette concession eu pontife avec des idées Tenues dans lastMte des temps. On voit que Philippe, avec son esprit superbe« l'acceptait comme une faveur.

* Granda Cfcron. 1297.

HISTOIBE DB FRANCE. 431

En même temps Boniface lut et publia en consistoire « ancnnos constitutions nouvelles, lesquelles Avec courante Hiligent et avecques grand cure , pour l'eslat ot pour le profibv de l'universelle Eglyse, avoit fait compiler et ordener par sages gens en droit canon et en droit civil : et lors qnant ces constitucions furent parleuessouventes fois par granl diligence, des cardînals approuvées, fist son décret icelny pape , et ordenna que au cinquième livre djes décrélales (si comme au tems présent le povez encore veoir) ces constitucions fussent ajoutées •. »

(Test encore là pour l'histoire un objet d'attention. Bonifiée a passé en Fiance pour un pape furieux; c'était déjà beatffoup de trouver en lui un homme docte et soigneux de Fantiquiléi Au temps où nous sommes, à force d'indiiïérence pour les idées d'autrefois , nous finirons peut* être par avoir de la justice.

Ce qui tempéra le plus les animosités , ce fut la canonisation du bon roi Louis IX , resté populaire en Franco , et béni par tous les chrétiens. On fit à Paris de grandes fêtos ; Philippe j parut avec tous les prélats. De grandes multitudes affluèrent à Saint-Denis pour y invoquer le saint nouveau. « Lequel sainct roy, glorieux confesseur de Nostre Seigneur, de corne grant mérite il fu et eust esta envers Dieu, les miracles pleinement fais le demonstrà» renl *. » La paix semblait donc devoir s'affermir sous de tels auspices.

Pendant ce temps les guerres politiques s'étaient ravivées. L'Espagne, TAUemagne, la Flandre avaient leurs déchirements. Les factions d'Italie et de Sicile étaient ardentes; Frédéric d* Aragon luttait contre Charles d* Anjou, et L*Eglise soutenait ce dernier de sa politique et de ses armt'S. Le pape demanda au roi Philippe de lui envoyer Rohert, comte d'Artois, avec des secours; au lieu de Robert , le roi 6t partir Charles de Valois, son frère. Charles avait moins de renommée , mais il guerroya vaillam-

• Crardrs Chrnn. 129T.

432 niSTOl&B DE FaAKCE.

ment. Le pape lui remit le soin difficile de pacifier les factions qui ravageaient la Toscane ; puis il le laissa passer en Sicile pour combattre Frédéric. Il fut vaincu par la temporisation de ce dernier, qui sut éviter toutes les batailles. Alors survint un traité xle paix qui parut être un abandon de la cause de. Charles d*Anjou : Frédéric devait garder la Sicile sa vie durant, et ensuite ses enfants auraient le royaume de Sardaigne. ,

En tous ces événements , le pape s*était rattaché aux intérêts français. Néanmoins , il était facile de heurter la susceptibilité du roi , et quelque occasion de brouillerie éclata bientôt.

Il est inutile peut-être de sonder ces petits secrets de mécontentement et de colère. Voici les griefs mutuels qui semblent ressortir de Texàmen des vieux récits.

A Tavénement de Boniface , deux cardinaux , Jacques Colonne et Pierre Colonne , son neveu , avaient protesté contre cette papauté nouvelle, en maintenant celle de Célestin , malgré son abdication ; et tel était le conflit des factions d'Italie , que ces deux cardinaux avaient pris parti pour Frédéric d'Aragon contre le roi français de Sicile. Ce fut une offense de plus pour Boniface , qui ne reconnaissait pas Frédéric. Il déclara les deux cardinaux déposés de tout honneur et office de cardinalUé * ; les cardinaux résistèrent , et allèrent faire des factions dans la Toscane. Le pape les excommunia , et prêcha contre eu> la Croisade. On leur fit la guerre comme à des schismatiquer , et leur parti fut battu de tous côtés. Leurs amis et leurs parents cherchèrent partout des asiles; et, pour comble de bizarrerie , quelques-uns furent reçus en France avec honneur : Etienne Colonne, neveu du cardinal Jacques, alla s'abriter auprès du roi , et Sciarra Colonne , cousin des deux cardinaux , étant tombé aux mains des pirates , le roi prit plaisir à le délivrer. Ce fut là une première blessure pour Boniface.

D'un autre côté , le titre de roi des Romains donnait

* Grandes Chron. 13Mi

■ISTOIBB DE FRANCS. 433

lieu à de sanglantes rivalités. Adolphe de Nassau avait été tué dans une bataille que lui avait Ûvrée, auprès de Spire^ son concurrent Albert d^Autriche. Le pape s'obstinait à ne point reconnaître Albert ; Philippe le Bel fît avec lui au traité , et donna à son fils Rodolphe sa fille Blanche en mariage. Cétait un affront de plujs à la papauté , jadis mattresse de ce titre de roi des Romains, qui avait été comme le sceau catholique de Tempire.

Enfin, Boniface, de son côté , avait touché par un endroit sensible la poUtique indépendante de Philippe le Bel.

Dès son avènement, il avait, de sa pleine autorité, érigé en évèché Fabbaye de Saint-Antoine de Pamiers, et il avait séparé la ville de la juridiction de Tévêque de Toulouse *. Cet acte de suprématie parut émouvoir Fesprit ombrageux de Philippe , et ce fut apparemment pour calmer son irritation que le pape , ^eu de temps après , remettait les deux évëchés à Louis, fils du roi de Sicile, frère mineur '. (Test du moins ce que fait entendre la chronique de Guillaume de Nangis ; mais bientôt , dans la suite du récit, on retrouve le premier évèque de Pamiers, Bernard de Saisset , abbé de Saint-Antoine , comme s'il n*avait point cessé de tenir le siège, et on le retrouve parmi des querelles et des luttes avec le roi.

Bernard 4 en sa qualité d*abbé, se prétendait seigneur temporel de Pamiers; mais le roi avait remis la ville à la garde du comte de Poix , se réservant les droits de souverain. Par là elle devenait arrière-fief de la couronne, au lieu d*en être fief direct , et le comte de Poix se fit prêter serment par les habitants.

Cétait là une vieiUe querelle de souveraineté féodale. En d*autres temps, elle eût donné lieu à quelque petite bataillé , sans éveiller aucune animosité de spirituel et de temporel. Tout était changé : Tévêque de Pamiers s* était permis paroks contumeliewes et plaines de blasme et de dif-

' Grandei Chron. - Fleory, HitU eeelés. ToD. XVIII. * Chron. de Gaill. de Nangis.

43i asroufi vm vajjicb.

fsane en mouU de Umx contre le roi ^. Le roi le cita en sa cour, et provisoireoBent il le lit détour en la ganle de Farchevéque de Narbonne. Alors la guerre édata enlie Philippe 0t Boniface. Le pape retira tontes lec emcessiotts qu'il avait faites^ et remit en yigueiir la bulle CierkU iaicos; il fit un messa^ à rarchevèqne 4e Narbonne pour réclamer la liberté de Tévèque , «t il appela k Rome tons les prélats de France , ainsi que les abbés et docteurs en droit canon, poar rétablir devanC e«x son droit de jondiction. Le roi , furieux , poursuivit le procès de Févèque de Pamiers, et il manda à son tour à Paris tous les barons Gl chevaliers , tous les prélats , les frères mineurs , les maîtres et le clergé de tout le royaume. Ce fut un tumulte plutôt qu'un parlement. On mettait de Tenthousiasme à lutter contre le pape; les barons suivaient un instinct qui n'était pas nouveau, et les évèques se laissaient eniralner à ce mouvement qui ressemblait à de la liberté. On proclama l'indépendance du royaume de l'aotonlé papale, bien que celte indépendance ne parût pas actuellement menacée ; ce fut pour Philippe le Bel une excitation à des vengeances d'une autre sorte.

L'évèque de Pamiers était poursuivi comme an crimine) ; on l'accusait d'avoir raconté que saint Louis avait proiiostiqué la ruine du royaume sous le roi Philippe, d^avoir eu des intelligences avec le roi d'Angleterre, d'avoir prétendu que la ville de Pamiers n'était pas du do* maine royal, d'avoir appelé le roi foux monnayeur, à l'occasion de ses décisions récentes sur l'altération des monnaies, d'avoir mis le comble à Feutrage en disant qu il était d'une race de bâtards '.

Tels étaient les griefs contre l'évèque de Pamiers, dans une affaire où les barons et les évèques venaient d'intervenir pour sauver Findépendance temporelle de la royauté. L'assemblée des juges se tenait à Senlis. L'évèque de cette

' Grandet Chron.

* C'était une aHuBion anx roiB d'Aragon , dont le roi dMewiiatt par sa mère Isabelle d'Aragon.

MISTOIBB DE F&AKCB. 435

ville ouvrit Tavis de faire arrêter TéTèque de Pmîers par Tarchevèque de Narbofioe, son métropoUtaia; à défeot de quoi» le roi le ferait saisir de sa pleiDe paissance.

L'arehevêque do Narboane déclinait joridic lion qui lui était faite ; il voulait aupaxavaat avoir ïaivis da pape. Alors la prison du roi allait s'ouvrir ; mais l'évèque de Pamiers courut supplier Tarcb^vèque de le détenir en ses mains. Ce fut un incident nouveau ; il fallut obtenir de révéqoe de Senlis son agrément pour cette captivité, parce qae le prisonnier élait présentcm.ent dans sa teirre, tant on étût délicat à DMlntcnir les prtviLâgcs ea nmtièfe d'emprisonnement.

Tous ces détails de procédure , loog^menl racontés par les historiens en des tempa oà la dispute du temporel et du spirituel vivait encore ^, ont peu d'intérêt, ce semble , au temps présent. Des denx côtés Tanimosité était vive , Toutrage sanglant ; le pape envoya des buUes qui faisaient revivre l'ancien droit pontifical; le roi fît brûler les bulles. Le pape continuait d'appeler les évéques à Rome, et il réclamait la liberté de l'évêque de Pamiers, en même temps qu'il dénonçait, au nom delà religion, les abus d'autorité qui troufaïkôent la France; le roi répondait par des assemblées nouvelles, oh évéques et barons se déclaraient pour rindépcndâaee de son pecuvoir. Tout était porté à l'extrême» Le roi adressa un» message au pape; le pape refusa de le recevoir;, en même tenops le nonce du pape s'acheminait vers Paris; hursqu'il fat à Maçon, le roi lui fit signifier l'ordre do quitter la France. Làdessus le pape exoommonia le roi.

Alors se tint au Louvre une assemblée neuTelle et gé-> nérale des évéques^ des barons, des abbés, des docteurs, des jurisconsultes, des magistraâiSv app«£é& par Philippe le Bel. (Test ici peut-^txe la première aaseaablée de ce qu'on appelait les états généraux; nous avons ro précédemment des assemblées nationales, avec des earacÂres qui se modifiaient selon la convenance des tempe, mais toujours bor-

' Voitt le P. DanieL

436 HISTOIES DB FEANCE.

nées à une représentation militaire et ecclésiastique ; maintenant une grande transformation était faite dans la société^., L*établissement des magistratures et des justices royales avait donné lieu à des existences nouvelles, qui devaient apparaître dans les représentations de la nation. Cest pourquoi ces états nouveaux furent appelés par Philippe le Bel ; mais une distinction se révéla à Finstant même entre ces diverses expressions de la société française. Une pensée commune les animait présentement ; mais leur contact ne donnerait pas moins lieu quelque jour à des chocs violents. Tout ce qu'il fallait à Phih'ppe le Bel, c'est que tous les états lui vinssent en aide pour proclamer la souveraineté absolue de la royauté. Telles sont les réactions successives de la politique humaine. La papauté avait servi d'abri aux nationalités d'Europe ; et, une fois constituées, les nationalités s'appliquaient à donner à la royauté une force inconnue, prêtes à rester dans la soumission , pourvu que ce fût de leur plein gré.

Ceci n'excuse pas les torts politiques de la papauté; c'était se méprendre que de vouloir raviver des droits que les peuples ni les rois ne pouvaient plus supporter; mais l'histoire ne doit pas moins signaler ces bizarres alternatives de la volonté des nations, qui, en des temps très-rapprochés, avaient cherché dans la constitution catholique une règle contre l'autorité absolue des monarques, et, maintenant, sacrifiaient l'Eglise par le même désir de la liberté.

Les évêques furent les premiers à proclamer l'indépendance du roi ; et le roi leur rendit grâce. Les barons vin» rent ensuite , et s'offrirent à défendre l'Etat de leur épée, et le roi les remercia en jurant à son tour de donner sa vie pour la liberté du royaume. Enfin la magistrature» représentée par Guillaume de Nogaret, seigneur de Cauvisson, chevalier et professeur ès-lois, se déclara à son tour, mais en allant par delà toutes les bornes. Kogaret fit, en qualité d'avocat gehéral du roi, une haraLgue parlementaire» et prouva, conformément aux prétentions des deux cardinaux Colonne , que Boniface n'était point pape ; en même temps il le tenait convaincu de plusieurs hérésies

■ISTOIBE DE FRANCE. 437

et crimes infâmes, surtoat du crime de simonie. Le P. Daniel, cet homme que nous avions trouvé jusqu^ici docte et sage, caractérise ces déplorables scandales en ces termes : « Le roi vit que rassemblée suivoit parfaitement ses vues, et que f^ys de concert se déclaroient pour les libertés de TEglise ^alicane ^ » H est triste, pour Tbistoire, de rencontrer ce mot de libertés en de tels récits. Cela prouve que déjà elle est entrée en des temps oii le langage va subir de fatales altérations '.

Après cela , Nogaret demanda qu*il fût fait par le roi telles démarches nécessaires pour obtenir des cardinaux et de tous les princes chrétiens la nomination d'un vrai pape ; et sa harangue fut enregistrée avec ses étranges conclusions. Et, comme si ce n*eût point élé assez de ces outrages ofBciels, Pierre Flotte, un autre chevalier savant dans le droite dit le P. Daniel, demanda h parler sur le même sujet, et il put à loisir étaler son éloquence contre Boniface, que toute rassemblée appelait du nom d'antechrist.

Et, lorsque Tenthousiasme national se fut satisfait à ces flots d^injures, on écrivit aux cardinaux et au pape des lettres qui ne faisaient que résumer ces diatribes. Les évêques et abbés avaient pourtant adouci leur langage. Mais les barons furent sans retenue, ainsi que Vétat des maires, écbevins, jurats et consuls.

Le pape répondit à ces lettres en maintenant son droit pontifical et l'exagérant peut-être '.

L'autorité de ses paroles était accrue par Tinsolcnce des outrages qui lui avaient été envoyés. Le roi parut s'émouvoir, et il 7 eut quelques tentatives de paix. Hais le pape exigea des réparations du roi , et Tanimosité reparut.

Le pape n'avait cessé d'appeler à Rome les évêques de France , et un grand nombre d'entre eux avaient fini par j aller, malgré les défenses et les menaces de Philippe le

' Tom. IV, iii-4*. pag. 397.

* Chronol, des Etait généraux, de Jean Savaron. 16f &•

■ Le P. Daniel.

438 MI&TOUl£ DE FRÀ3IGK.

Bel. Ua concile fut tenu , et de là sortit une balle qui interprétait avec quelque modification la juridiction papale, laissant dans uae sorte d* ambiguïté la suprématie sur le temporel des rois ^ Et le pape ajoutait à cette bulle une lettre doctrinale qu'il avait lue dans le concile , et qui semblait devoir calmer celte effervescente susceptibilité des . docteurs de France, si elle n*ayait été une bostilité déterminée à ne point fléchir. « Pierre Flotte, disait le pape, nous a imposé que nous avons écrit au roi quHl devait reconnaître que c^était de nous qu^il tenait son royaume. Il y a quarante ans que nous sommes appliqué à Tétuée du droit , et nous savons qu'il y a deux puissances ordonnées de Dieu. Peul-on doue croire qu*une telle {blie nous soit venue en Tesprit? Nous disons que nous ne vovâons en rien usurper la juridiction du roi, selon ce qu'a dit notre frère le cardinal de Porto ; mais le roi ne peut nier qu'il ne nous soit soumis quand il s'agit du péché '. »

Après ces sages paroles, il ne restait de possible que des subtilités de part et d'autre , et lés subtilités ont traversé cinq siècles. On supposait que, sous ce nom de péché, le pape se réservait une juridiction indirecte sur l'observation des lois et sur l'exercice de la puissance. Il ne manqua pas de docteurs pour raviver la querelle sous dBs noms nouveaux. Une &ouvelle assemblée fut tenue À Paris* Le roi renouvela la défense aux évèques de sortir du royaume, et il saisît le tempord, comme on a dit longtemps, c'est-à-dire les biens des évèques qui étaieat ailés à Rome. C'était trancher les questions par la violenee, et, tandis qu'on reprochait au pape de vouloir dominer le» cauronnes, de fiiit^n dominait l'Eglise, on étendait la sei»verainelé politique jusqu'à la conscience, et on se fusait arbitre du temporel et du spirituel indifféresiorent, eomme s'il o*y eût eu de lois d'aucune sorte , soit pour régler Jà oosiduâte des évèques, soit pour protéger la propriété do. leurs églises.

* Unam sanêtam. Flewry; J?«sC. •eccUê. Ton XiX.

* Le P. Daniel. — Extr. miss, blblioth. S. Victor.

HISXOJB£ DE FRANCE. 439

13M< — 1302^ — Toutefois cette extrémité n'empêcha pas <]os essaie nowireaux de négociation. Il vint à Paris cfe la part du pap/eiuo-cardinald'un nomre&té célèbre dans riristoire desj^tudes univ<eEsitair.es, le cardinal Lemoine *. Par niûlhâui:, il portait de rudes conditions de paix pour Phi» lippe le Bel. La collation des bénéfices et le droit de régale étaient désormais des difficultés pleines de périls entre le roi et le pape% De part et d'autre on pouvait se faire de» concessions sur des points accidentels que la colère- avait pu rendre blessants, mais qui ne se rattachaient point à des coutumes antiques. Il n'en £ut pas de même de droits ou de prétentions qui tenaient à Texercice de la souverain neté même. Ce qui sembla d'abord heureux, ce Ait une forme plus tempérée dans l'exposé des demandes et des réponses. Mais le roi n'accorda rien , et le pape revint k SCS foudres. L'excommunication du roi ûit do nouveau prononcée, et le légat devait la publier. Mais on Fentoura <lc gardes, et il ne put exécuter les ordres du pape. Le roi, de son côté, renouvela la saisie des biens des évêques, et il et une autre assemblée d'états, oh. Guillaume du Piéssis porta la parole contre le pape en terme;? plus violents encore que n'avaient fait Flotte et Nogaret. « £t fn icelui pape d'au€uns chevaliers devant les prélaz et la royalie majesté de mouU de crimes blasmé, diffamé et accusé; c'est assavoir da hérésie , de symonie et d'omicide , et de moult d'aulrea vilains mesfaits droitement sur lui mis , et tous vcaift, si comme aucuns disoient *. »

« Et, continue le même chroniqueur, pour ce que fl' pape et à prélaz hérites (hérétiques) selon ce que Toit treuve es saints canons, ne doit pas estre paiée obédience, fu illec de commun conseil de tous appelé j^isques à tant' que le pape de ces crimes et de ces cas que Fen luj avoit' mis sus s'espurgeat. et qu'il en fust de tout en tout purgié» »

* Fondateur dn coHége qui a longtemps porté son nom,

* Grandes C^oii.^Savaroii* Cftron. des étaU généraw^-^ulSL de ^angis.

440 HISTOIRE DB FRAICGB.

Telle fut la sentence de rassemblée ; un seul osa urètre point de Tavis unanime , ce fut Tabbé de Ctteaux. U s'en retourna dans son abbaye, emportant, dit toujours le moine de Saint-Denis , indignation et dedaing de numU (de plwieuTs) tant du roy comme des preUis, mais apparemment consolé en sa conscience de n'avoir point de part à de tels scandales.

La mission du cardinal Lemoine était finie, ou bien elle ne devenait plus qu'un péril. Il se bâta de fuir.

Le roi, au contraire, provoqua de toutes parts Tassentiment des villes , des églises et des communautés , aux actes qui venaient de se faire. Toute la France se déclara; la guerre au pape était populaire, et pourtant on prenait soin de réserver le droit de TEglise et du concile , et Ton n'eût point voulu paraître en dehors de la croyance et de la constitution du christianisme.

Après cela , il ne restait plus qu'à aller droit aux derniers excès.

1303. — Le pape lança des anathèmes. Toutefois il appelait encore les évèques à un concile pour mettre fin à ces déchirements ; mais le roi nourrissait d'autres pensées. U venait de faire saisir et jeter en prison un envoyé du pape , porteur, disait-on, d'un anathème d'interdit contre le royaume * . Il forma le dessein d'enlever le pape luimême, qui s'était retiré à Ânagni , sa patrie , comme par la crainte de quelque crime. Il avait sous la main deux instruments d'un tel attentat, Nogaret, qui le premier avait allumé les haines nationales contre le pape ', et Sciarra Colonne, ce parent des Colonne, qu'il avait sauvé des mains des pirates. L'un et l'autre acceptèrent la mission du roi, et ils s'en allèrent en Italie chargés d'or pour acheter des auxiliaires. Ils entrèrent à Ânagni , la veille de la Nativité, suivis de trois cents cavaliers et d'une infanterie plus nombreuse. La populace, prête au crime et au pil-

• Grandes Chron,

■ L'aïeul de Nogaret avait été brûlé vif dans les guerres albigeoises. Noie de M. P. Paris. Grandes Chron.

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lage , parât bientôt , et on marcha ainsi vers le palais. Lorsque le pape vit que toute résistance était inutile, il se revêtit de ses habits pontificaux , et attendit , paisible et assis sur son trône, la fin de ce drame.

Colonne entra le premier, proférant la menace et IMn» jure, n allait frapper le pape de son glaive 91 Nogaret ne Feût arrêté. « Mais toutefois de ce chevaUer de la Colompne , dit le chroniqueur, fu féru au visage , si que il en fa ensanglanté ^ » La protection même de Nogaret ne fut autre chose qu*un affreux outrage. « 0 tu chaitif pape, lui dit rinsultant orateur des états généraux, voy et considère et regarde de monseigneur le roi de France la bonté, qui tant loing de son royaume te garde par moi et deffent *. » Tous ces chroniqueurs si soigneux à maudire le pape ne citent pas une parole qu*il ait dite on ces moments d^humiliation. Ce silence répond éloquemment aux diatribes de Thistoire.

Mais bientôt le crime de Nogaret est rendu inutile. On avait mis le pape en prison , et on Tavait tenu trois jours sans nourriture. Les habitants d*Ânagni , indignés de ces fureurs et honteux de les avoir souffertes, se levèrent tout à coup en armes. Ils chassèrent de la ville Colonne et Nogaret , délivrèrent le pontife et le conduisirent à Rome. Boniface venait de passer par une épreuve effroyable. La douleur et la souffrance hâtèrent la fin de sa vie. Il venait de remettre le soin de terminer les tristes affaires de France à Mahy le Roux, diacre-cardinal ', qui, selon ce qu'il serait expédient et avenant, de la devant-dite besoigne, a sa volonté ordeneroit. Peu après il fut pris d'une dyssenterie qui Fenleva en peu de jours. Les paroles du chroniqueur de France méritent d'être conservées comme une expression des co* 1ères contemporaines, et aussi comme un avertissement à Tbistoire appelée à les juger. « Par le flus de ventre , si

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* Ibid. Vely appelle Nogaret ce généreux Franfaij. Cette fois le dode abbé se fait philosophe ; il n'est plas historiea.

' Grandet Chron,

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comme Ten dit, chéi en CreBaîsie, si qu'il mengoît ses mains , et furent oies de toutes paris par 1b chastel (Saint* Ange) les tonnerres et veaes Les foudresnon acconsliimées et non apparans es contrées yoisines. Celui papeBoniCace sans cl^evoeion et profession de iaj mourut ^ » •

Tel est le récit dn moine chronic|iieiir. Du fond de aa sainte abbaye, il suit Timpul^on des haines publiques. Cependant Boniface mourait après avoir dicié une profes* sien de foi catholique, et sa yie n'avait été qu'un combat pour la papauté de Grégoire VII et d'Innocent IIL Mais la société avait changé de mœurs et d'idées, le grand système du moyen Age se disjoignait; la royauté prenait un caraetëre de personnalité distincte de la grande unité chrétienne, et tout obéissaità cette impulsion, clergé, noblesse, peuple même. On avait hâte d'échapper à un régime qui avait fait de r obéissance à Dieu le fondement de la liberté. On croyait déjà que la liberté serait plus assurée si l'on arrivait à n'obéir qu'à l'homme ; c'est là, avons-nous dit, toute l'origine des révolutions modernes. Le pouvoir changeait de nature; il allait prétendre devoir à lui seul son droit de commander aux peuples, et les peuples ne tarderaient pas ensuite à se faire jugea de cette puissanee. Cependant en n'arriverait que par degrés à ces excessives transfomue tiens. Le christianisme restait enraciné dana les Ames ; mais il n'y produirait bientôt plus que des mouvements isolés d'enthousiasme et de vertu. L'exiseaiUe social n'au* rait plus là sa force , et la politique n'y chercherait plus son inspiration. Tout ce qu'on avait à attendre des mcBurs nouvelles, c'étaient des actes privés d'héroïsme et de sacrifice; ce serait bien encore là le génie chrétien, tel qu'il se conservait dans les ordres de chevalerie,. nu»s non point tel qu'on l'avait vu présider à la constitution de l'empire de Charlemagne. H était impotrtaat de noter ici ce passage à des mœurs et à des idées nouvelles. Nos histoires, avec leurs haines de tradition contre les papes , l'avaient voilé de nuages.

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