‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 31 sur 50 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Guerre en Flandre. — Habileté politique da roi. -^ Réaclûin et iisurrections noinelles. — Robert d'Artois parait en armes. — Té-» mérites. — Fatale bataille de Courtray. — Appel à la noblesse. — Philippe ne fait que se montrer â Tarmée. — Paix a^ec TAngleterre. — La guerre de Flandre est reprise. — Victoire des Français. — Philippe rentre à Paris. — Statue équestre à Notre-Dame. Traité de paix. — Troubles et nouveautés à Paris. — Esprit de piété. — ^Beanx exemples. — Dissentiments avec le pape.— Acharnement contre la mémoire de Bonifiice. — Pape nouveau. — Mystérieuse intrigue du roi. — 11 obtient raison des anathèmes de BonifEwe. — Politique sans régie. — Altération des monnaies. — Troubles populaires. — Persécution nouvelle contre Boxiiface. Concessions de Clément V. — Situation de TEurope. — Procès accordé contre Boniface. — Fin de ce scandale. •*- Souffrance du peuple en France. — Lyon revient à l'unité de la monarchie. — Lutte pour établir la Juridiction royale. — Apparition du procès contre les templiers. — Souvenirs de gloire. — Accusations monstrueuses. — Premiers incidents du procès. — faiterventioa du pape. — ^ Griefs. — Horribles drames. — Jugements de Fhistoire. Condmte de Philippe le Bel et du pape. — Gonàle de Vienne.-— Bruils de Croisadei — Edouard vient en France pour afiïermir la paix. — DeseriptioB des fâtes. — Cabales en Flandre. — Impôts nouveaux en France. — La guerre ne (ait que paraître. — Suivie d'une triste paix. — Funestes approches de la fin du règne. — Supplices. — Hort de Philippe le BeL Appréciations historiques.

Pendant ces lamentables luttes du pape et éd roi , la guerre s*était allumée du côté de la Flandre» aTec des alternatives d'abord favorables , puis funestes à la France , et contre lesqueOes il fallut à la fin scanner de tontes les ressources de la politique. *

Au moment de la paix entre la France et FAngfeteire « des négociations s'étaient suivies pour faire comprendre le comte de Flandre dans les traités. Mais Robert, comte d* Artois, cherchait rabaissement du eomte, son voisin; il

ravait atteint par les armes , il le voulait détruire par la politique; et il fit si bien que les négociations furent inu* tiles. Une trêve seulement avait été faite à Tournay ; lorsqu'elle fut expirée, la guerre éclata. Le Comte de Flandre, épuisé par Tâge , en laissa la conduite à :$on fils, qui s*ap^ pelait Robert. Le comte de Valois vint le combattre. La Flandre était sans alliés, le peuple sans enthousiasme; la défense fut sans énergie. Le comte de Valois fit des sièges, enleva des places, en surprit d'autres ; tout s'abandonnait, Gand ouvrit ses portes , et le vieux comte de Flandre vit qu'il n'avait qu'à se jeter aux mains de ce vainqueur. Le pays se soumit à l'autorité du roi de France , et le comte de Valois s'en vint à Paris, traînant à. sa suite, comme en triomphe, la Flandre captive^ dit le P. Daniel, dans la personne de son souverain, de ses enfants et d'une multitude de seigneurs qui servaient d'otages. La reine parut à une fenêtre du Louvre pour voir ce cortège de victoire ; mais le roi resta grave et sombre. Il reçut les vaincus en silence, et le vainqueur s'aperçut que sa gloire était suspecte. Le comte de Valois s'était engagé à ramener le vieux comte en Flandre dans six mois , si la paix n'était pas faite; ie roi se contenta de dire que ce traité ne l'obligeait pas. Peu après, le comte de Valois s'en allait en Italie prendre le commandement des troupes du pape , et le roi dispersait ses captifs en divers points du royaume, le comte de Flandre à Compiégne, son fils Robert à Oiinon, son second fils Guillaume en un chftteau d'Auvergne. Hais il restait trois autres fils du comte, qui étaient demeurés en Flandre. Ils se réfugièrent à Namur , et autour d'eux commença à se former un flot de colère contre le terrible roi qui abusait ainsi de la victoire.

Toutefois Philippe parut en Flandre comme un souverain qui compte sur l'hommage des peuples. Il fit des actes populaires , ôta des impôts , fit des dons magnifiques, concéda des privilèges , et enfin déclara le comté de Flandre uni \ la couronne de France.

Cétait un coup de politique nationale; mais il avait été préparé par des violences odieuses. Bientdt la vengeance

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bouillonoe. Comme après les largesses du roi éta'ent venues les vexations administratives , le peuple .o'irrite et murmure. Jacques de Châtillon , oncle de la raine , était chargé de gouverner le comté ; c'était un caractère hautain et implacable. Il veut déployer à grand bruit son autorité ; il ne fait qu'allumer les haines. A Bruges , une sédition éclate ; un tisserand , Pierre le Roi , devient le chef des mécontents *; le mainj veut Femprisonner ; le peuple court briser ses chaînes. Châtillon se présente avec des troupes pour ramener Tordre; alors tout le peuple prend les arzues. Cependant Châtillon avait appelé des secoars j Bruges allait être investi ; Pierre le Roi consent à sortir <le la ville avec ses plus fidèles y espérant y rentrer sans doute. Châtillon s*y établit, et de là envoie ses ordres de doaninat'.on terrible. La guerre civile s'allume au dehors. Les fils du comte de Flandre viennent de Namur trouver le tisserand Pierre le Roi , el font avec lui une ligue; le tisserand devient général d'armée, ti reparaît âevant Bruges , au moment où ChâtiUou fa2sait démolir ses murs. De quel droit démoli i-on les murs de I4 cité, fi'ucrîAt-il? les bourgeois seuls ont droit d'abattre leeiTs murailles! Et 6V, même temps il chasse les démolisseurs, et ent^^ Givec ses irou^iss en ordre dans les rnes^ et va prendre possessioti du priais. Tout s'était enfui à son approcûe ; il fît l'office de gouverneur, et on s'empressa de lui obéir. BieQti^t Gand a cussi sg3 séditions : on venait d'y réteblir quelques-uns des impôts que îe roi avait supprimés. Le peuple entend la publication de l'édit avec des murmures et des menaces. Le maire arme huit cents hommes pour prévenir les périls; l'aspect des soidaîs irrite le peuple; plus on déploie de puissance, plus la vengeance s'allume; l'insurceetion se montre dans les rues. Le maire avait àeiX teci^ C'ous sa garde le beSroi de lu ville , pour empêcher qu'on n'ojcitât la pop^lat^on par le bruit du

* 9 Pierre de Conink (Piene le Rot, Parus dietus res) , homme noble, de U oonr da comte Goi , élevé aux toncUons de doyen des tiiaeraiids de draps. » Hiit, de Iq Flandre, par Wanikœnlg. Tom. l^.

tocsin, ce signal formidable et populaire des rëroltes. Les séditieux suppléent aux cloches par des poêles et des chaudrons^ qu'ils vont frappant avec fracas dans les fanbourgs. Toute la cité s* ébranle; on chasse les magistrats; on se met en rapport avec Pierre le Roi et avec les fils du comte de Flandre , qui de Namur voient ces vastes contagions de guerre civile; la Flandre entité était emportée par ce mouvement do désordre et de liberté.

Chfttillon reparut cependant devant Bruges avec des forces imposantes. Les fils du comte envoyèrent de Namar, au secgurs de la ville , Guillaume de Juliers, leur neveu ; on le surnommait le Clerc, parce qu*il étaitdiacre et prcvât de réglise de Haestricht; mais il avait les mœurs d'un soldat. Toutefois il n*osa se confier aux hasards d^une bataille, et, après quelques succès isolés, et quelques foreurs commises sur des Français, dans les places qui tombèrent en ses mains , il laissa Bruges sous la menace de Chfttillon. Pierre le Roi, le tisserand, restait intrépide avec son armée populaire. Là où il voyait la sédition fléchir, il couraitla rallumer. Les bourgeois de Gand avaient fait une réaction contre le peuple. Pierre le Roi aUa se montrer pour rétablir la révolte ; mais il ne réussit point. Il y avait dans toutes les villes une faction de France , qu*on appelait la faction du Lis; à Ardembourg, elle avait renversé le drapeau de Guillaume de Juliers ; Pierre le Roi courut assiéger la ville , y entra de force, déchira le drapeau de France, et reparut en vainqueur devant Bruges ; mais à Bruges même la sédition commençait à capituler. Les bourgeois, moins ardents que le peuple, avaient écouté les négociations. Pierre Flotte, envoyé du roi, promettait qu'il n*entrerait qu'une partie de Tarmée, et encore qu'elle entrerait pour protéger les citoyens, non pour les traiter en ennemis : Pierre le Roi ne'put empêcher ce retour d'autorité; mais, en même temps que Châtillon entrait dans Bruges, cinq mille hommes en sortaient, résolus à la guerre et aux représailles. Ils se dispersèrent vers Damme, Ardembourg et Ostbourg, et partout ils firent des massacres.

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De son cdté, Châtillon ne tint pas les promesses de Pierre Flotte. Il parut dans la ville avec un cortège eflrayant .de justici^ et de punition. Alors le peuple sentit renaître ses fureuTs. Il envoya des émissaires aux fugitifs. Pierre le Roi, instruit de cette réaction nouvelle, assembla tout ce qu'il put de fidèles. U avait auprès de lui un compagnon redoutable, nommé Bréïel, un ancien boucher'. Ces deux che& de révolte éveillent de nouveau Tonthousiasme; les paysans viennent k eux; les fugitifs de Bruges se f assemblent des diverses places où ils s'étaient réfugiés; une armée de sept à huit mille hommes marche sous les ordres du tisserand : et tout à coup on le voit paraître à la pointe da jour aux portes de Bruges, conduisant la guerre avec génie , et opposant aux ruses parlementaires des envoyés de la coQT une habileté mihtaire qui présageait d'atroces succès. Le peuple de la ville attend le signal qui va lui venir dn dehors. Les portes s'ouvrent ou sont enfoncées ; et là on établit des gardes pour veiller sur ceux qui sortiront. Les Français sont d'abord égorgés dans les rues; puis, on les cherche dans les maisons; enfin, on les laisse fuir. Mais, aux portes, un affreux mot d'oridre les expose tons à la mort. SchiU ende vriendtf boudier et ami! tels sont les mots flamands auxquels on reconnaîtra les malheureux qu'il faudra frapper. Ceux qui ne les sauront dire seront massacrés. On tua ainsi près de quinze cents cava> liers, sur dix^ept cents qui étaient entrés^ et environ deux mille ftintassins. Châtillon échappa à cet égorgement ; il s'était caché d'abord dans la maison d'un gentilhomme; le soir, il se déguisa en prêtre , et il traversa à la nage le fossé de la ville avec Pierre Flotte, le négociateur de cette fatale paix (mai 1302i).

Après cette affreuse expédition, toute la Flandre fut en armes. Guillaume de Juliers reparut, et les Flamands lo

< • Un antre homme de U oour dn comte , avant sa eaptiTtté , Jean Breydel, doyen du métier des bouchers,... devint le second héroe populaire. » Warnkœnig. i7ût. de la Flandre. Ces modifications nationales de désignation ne manquent pas d'intérêt. L'ouvrage que je cite d'ailleurs est d'une grande valeur lii: torique.

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proclamèrent leur général. Furnes « Bergues , Cassel so donnèrent à lui. Le château de cette dernière ville résista pourtant. En même teinpS' Guy , Tun de» fils du comte de Flandre^ s'échappait de sa prison , et paraissait à Bruges ayec quelques troupes allemandes. H courut s'emparer de Courtray, d'Ypres, d'Oudenarde. Tout cédait au choc de cette révolution populaire. L'imprudent et fougueux Châiillon était sans force pour la contenir. U ne put que saaver Lille, où Pierre Flotte conduisit quelques débris d'armée, et lui-même s'en vint à Paris raconter ces calamités, se fiant au crédit de la reine, sa niàco, pour échapper à la colère du roi.

Aussitôt on lève une armée puissante , et on en remet le commandement à Robert, comte d'Artois, l'infatigable guerroyeur , toujours plein du désir de frapper le comté de Flandre , dont le voisinage faisait ombrage à son ambition '. Cinquante mille hommes s'assemblent près d'Ar* ras. A la vue de cette expédition menaçante, le patriotisme flamand n'est pas effrayé. Guy de Flandre appelle à lui quiconque a du courage et aime la liberté ; et bientdt soixante mille hommes, soldats, paysans, peuple des villes et des hameaux, sont autour de lui , prêts à combattre et à mourir. Il n'avait point quitté Courtray, dont la citadelle résistait encore à ses armes. Là il dresse son camp, et il attend les Français.

Lorsque le comte d'Artois se vit près de l'armée ennemie , il se laissa violemment emporter à l'amour des batailles. Les Flamands étaient protégés par la Lys et par des retranchements ; on conseillait au comte Robert de n'attaquer point ainsi à découvert une position aussi redoutable. Le connétable de Nelle, surtout, donnait des avertissements utiles ; mais il était suspect , à cause du mariage récent de sa fille avec l'un des fils du comte de Flandre. Le comte Robert laissa éclater cette défiance. m Vous verrez que je ne suis point traître, lui dit le connétable irrité; suivez-moi seulement, je vous mènerai si

* Jean YillaDl. Liv. ii,chap. 54.

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avant que vous n*en reviendrez jamais. » Après cela, il ny avait plus qu'à se jeter témérairement dans la bataille, et le présage en était cpnnu.

De son cdté, Guy de Piandre s^apprAtait autrement à se défendre; on le vit armer solennellement chevaliers à la tète de son armée le tisserand Pierre le Roi, et le boucher Bréïel. (Tétait un admirable début de la journée; puis, en rangeant son armée le long des retranchements du camp et de la rivière de la Lys, il allait dans tous les rangs, encourageant les soldats, excitant le peuple à peine exercé aux combats, parlant de la liberté, de la gloire, du salut, rappelant les atrocités précédentes , et môme les représailles faites par eux-mêmes , et disant qu'après cela il n'y avait qu'à vaincre ; car la défaite serait à la fois la honte et la mort, les Français devant être sans pitié après les égorgements de Bruges, et leur victoire ne pouvant être qu'un signal d'extermination.

Une autre excitation était au cœur des Flamands. « Estudians et cuidans mourir pour la justice , libéralité et franchise du pays, dit le chroniqueur de Saint-Denis, premièrement confessèrent leurs péchiés humblement et dévotement , le corps de Nostre Seigneur Jhesu christ re«* curent, portant avec eux ensement aucunes reliques de saints, et à glaives ^ à lances, espées bonne3, haches et goudendars, serréement et espessement ordenés vindrent au champ à pié par un pou tous ^ » C'était donc pour les Flamands comme une guerre chrétienne ; leur enthousiasme fut extrême. Par malheur, la chevalerie de France ne vit dans cette masse ainsi défendue et ainsi excitée qu'un amas d'aventuriers méprisables. «Adonques les chevaliers françois , qui trop en leur force se fioient , voiant contre eux iceux Flamens du tout en tout venir, si les orent en despit, si comme foulons tisserans et hommes ouvrants (trava^llans) d'aucuns autres mestiers *. » Et, avec

* Grandei Chron» de M. Paulin Paris.— Gotufendarf : « com lancels adliuncUa et exquislti geDerîs quod gothendar Tulge appeUanU • Par un pou tous, à peu près tous.

•/Wd.

4S0 HurroiBR be mncK.

ces pensées saperbes, ils cédèrent Toltmtiera i la hftfe qu'arait le eonia d'ArtfBS iTMtaqmr gens afisri méprisables.

U avait à trafreiser, yoar les atleiiidfe , les flots de la rivîàre oa Imm ks fossés des retranckemeiits. Ea t6te de la baiaôila élaîoni d'abord les hommes de pied, qui, au premier signal, s'épatent précipités, ee mowtt bien se emUenotent. Vbais lies^llenilMrr ^femUs ftançoù, emportés par une émulatioB araugle, Toalnrent paraître en face de rennemi, et ie Jnamêns pompeueewfiefU el sais ordre e*embaUirent. Cela fit tout aussitôt un désordre afireux. On était dans les cfaaleurs de juillet; des flots de poussière volaient dms Pair brûlant, et inondaient les assaillants, qoi se ruaient sans savoir oii ils allaient. Les rangs des chevaliers et des fantassâns furent confondus, et les Fiamands n'avaient qa'à lancer de loin leurs flèches sur cette mêlée. A la fin, pourtant, la chevalerie se trouva dégagée, et parut en regard des Flamands, qui les attendaient tranquillement à Umees agiies de Tautra côté du rivage , ou derrière les lignes de leur camp.

Peu d'entre les agresseurs parvenaient à franchir la rivière on les fossés pleins d^eau; ils étaient, dans ce trajet, percés de flèches, et, s'ils arrivaient jusqu'aux Flamands, ils étttent accablés par eux. « Ceux de JBruges, dit toujours le curieux chroniqueur, ainsi comme s'ils estoient convertis et mués en tigres, nulle ame n'espargnèrent, mais aux lances agues. bien ancorécs * que Ton appelle bouteshachea at godendars, les chevahers des chevaax fatsoieni trebnsdiier; et ainsi comme ils chéoient comme brebis, les acraventoietit sur la terre K » On s'obstina pourtant dans ceAte attaque téméraire , et bientôt les fossés furent condriés de corpsdoiorts. Le courage des chevaliers semblait être devenu un étrange amour de la mort. Le counéiafale da Mesle se fit tuer en combattant comme un lion,

> TermlnàBsenfooBed^BaereBràpea près comme les hallebarta. Note de M. Paolin Paris.

' Grandeg Chron. Ibid

HISTOIBE DE FBANCE. 451

tancfis que les Flamands le sappliaîent d'accepter la vie, n justifiait ainsi la parole qu'il avait adressée au comte d'Artois. Le comte d'Artois n'eût pas voulu survivre, « mieuhL voulsant gésir mort avec les nobles hemmea qu'il Yoioit devant lui mourir que à ce vil et vilain peiiH pie rendre soy vif enchaitîvé. 9 0 se fit tuer de même; plos tard on le trouva parmi les morts, percé de trente coups de lance. Avec eux tombèrent les plus voilknls, Guy de Nesle , frère du connétable ; Pierre Flotte » Hemi de Ligny, Renaud de Trie , Albéric de Longueval ; les comtes de Yimeu et d* Aumale ; Godefroy de Boulogne ; Simon de Melun, maréchal de France; Alain, fib abiédn comte de Bretagne ; les comtes de Daffimartin, de Dreux, do Soissons; Jean, comte de TancarviUe; soixante barons, plus de douze cents gentilshommes *. Lee Flamands n'avaient quli tuer; ils se fatiguèrent à ce carnage : oe n'était pas une victoire, mais une extemrinatton. L'armée s'éloigna en désordre de ce lieu funeste, la cavaleriopélemôle avec l'infanterie. Alors encore on continua de tuer» Vingt mille Français, dit-on, périrent dans tout ce désordre ; les Flamands ne perdirent que cent hommes *.

La bataille de Courtray s*était livrée un mercredi 7 juillet 1302 '. Elle mit toute la France en deuil, et alors on se souvint d'une fatale comète «. qui à la fin du mois de septembre avait été vue par le royaume <ie France, comme aussi d'une éclipse au tMis janvier faite, lesquelles , comme dient aiieuns, avaient signifié et dém>onstréiceste instance et âim(^ lidon et maie avefUure h François à venir. » Bientôt Guy de Flandre se vit maître du pays tout entier 3 et la guerre apparaissait ave^un caractère qui faisait craindre des malheurs nouveaux. Philippe le Bel, eonstgmé d'abord, se

' Je suis rénamération du P. Daniel , qui se plaît aux récits des batailles , et qui tient registre de tontes les valUantes morts. tol-4iime suit Gofllanme de Nangis.

* Wamlcœnig, Uist. de la Flandr$, tom. I«r, dit • qne la bataille est encore populaire en Flandre sous le nom de bataille des Éperons. •

* Grandes Chron. Le P. Daniel dit le il juillet . M. Wamkcenlg de même.

45S HISTOI&E DU FBAICCE.

relève eni&uite. H fait ud appel à la noblesse et aux communes ; et, comme le système de la guerre, déjà changé depuis les temps féodaux , exigeait de grosses dépenses d'argent, il établit des impôts sur la propriété; en même temps , il grossissait le trésor public par l'altération des monnaies, en en haussant le prix nominal et en affaiblissant la valeur réelle, ruineuse ressource déjà tentée, et qui bouleversait toutes les transactions du commerce au dedans et au dehors. Mais Fobjet présent, c'était d'avoir une armée nombreuse et payée. Quatre- vingt mille hommes furent sur pied. Le roi les assembla à Arras. Mais il ne fit que les montrer aux Flamands. Son principal génie n'était pas celui des batailles; et aussi l'on raconte qu'il craignit des défections. Le roi d'Angleterre, malgré la paix, lui était suspect. Il ne voulut point s'aventurer à des périls qu'il espérait vaincre par la politique autant que par les armes, n se retira après quelques mois d'une action dont il garda pour lui le secret, etcc donna congé de départir à icest noble ost qui légiérement peust sousmettre tout le monde, se il fust noblemet et à droit gouverné, et s'en revint sans rien faire, et inglorieux en France arrière '. »

« La moquerie fut grande , dit le chroniqueur, parmi les ennemis de la gent au roy de France. » Guy de Flandre continua à se montrer en de petites batailles; mais il ne fut pas toujours heureux; la chronique de Saint-Denis mentionne même une rencontre près de Saint-Omer oh « quinze mille Fiamens par la gent au roy de France furent occis en bataille * ; » et Philippe le Bel alla se mettre en sûreté du côté de la tricherie angloisienne , comme dit la vieille langue du chroniqueur, en affermissant la paix par le traité définitif que nous avons vu avec Edouard, et qui lui assurait de nouveau ses possessions de Guyenne, à condition d'hommage lige et de serment de fidélité.

1304. — Alors la guerre put éclater librement. Le nouveau connétable Gaucher de Châlillon avait tenu la cam-

• Grandes Chron,

' Grandes Chron, — Gaillaumc de Nangis, an 1303.

HISTOIEB DE FRARCB. 453

l^agne glorieusement avec les garnisons que le roi lui avait laissées; et aussi des alliances s'étaient faites de part et d'autre -dans toutes les Flandres. Le roi avait armé des galères dont il avait donné le commandement à un Génois , Régnier de Grimaldi. La guerre commençait à intéresser FEurope. Amédée, comte de Savoie, avait voulu intervenir entre les deux partis , et il avait am né une trêve ; cette trêve donna lieu à un incident digne d'être noté par Thistoire. Le vieux comte de Flandre « ftgé de quatre-vingts ans , avait promis d'aller user de son pouvoir auprès des Flamands pour désarmer leurs colères. H ne put les toucher» et on vit le vieillard revenir à sa prison de Compiègne pour tenir sa parole et ne point exposer ses deux fils, restés prisonniers du roi. Alors les trêves furent rompues'et les combats commencèrent; sur mer, l'amiral génois avait débuté par une victoire, et Guy de Flandre était tombé en ses mains; il l'envoya prisonnier à Paris. En même temps le roi ramenait vers la Flandre une armée de plus de soixante mille hommes. Le comte de Valois, ayant appris en Italie la mort de ses (hers nobles en France S n'avait plus eu souvenir d'anciens ressentiments; il avait fait une paix entre les deux partis de Sicile , et était accouru prêter son épée à son pays. Le roi lui remit le principal commandement de ses troupes , ainsi qu'à son autre frère le comte d'Evreux. D'Italie aussi était venu un secours aux Flamands ; c'était un autre fils de leur comte , pommé Philippe, qui avait pris une longue part aux factions de Sicile ; il était accouru au bruit de cette grande lutte , et les Flamands le proclamèrent leur général. De part et d'autre se déployait tout ce qu'il y avait de patriotisme et de vaillance, et cette fois le roi de France se mêla aux batailles avec intrépidité.

Les deux armées se trouvèrent en présence à Mons-en- Puelle vers la mi-août. Il y eut d'abord des escarmouches sans résultat ; on s'observait avec quelque inquiétude « et 4;ependant tous désiraient combattre : les Flamands par la

* Golll. de NanglB.

4S4 HISTOIRK DB FHiJlCB.

CQpfiaQca de leurs derniers succès , les Français par le besoin de venger un aUroni fait à leu98 armes. Enfin les Flamands, irritas par loua ces petite coiaabats, demandèrent qu'on tes meoâi à Tattaque du camp des Français. Galle att«que se fit inopinément. Le roi faillit y èire enl»wé ; il se défendit vaillamiBent. Le roi se combat J le roi se îomJboli cria-t-on dans tout le camp* Les plus prompts des chevaliers vinrent le couvrir de leurs corps. Â ses cdtés péricent Hue<le Bon ville et deux bourgeois de Paris, Pierre ^ lac.ques Gencien, dont Thistoire doit garder les noms ^ . Gnillaume, comte d'Âuxerre» et Ancelle, seigneur de Chevreuse» qui portait Toriflamme, furent étouHés dans Ja mêlée.

Ce coup était hardi. Philippe de Flandre et Guillaume de Juliers, le clerc guerroyeur, Favaient conduit avec courage et habileté. Mais le succès leur échappa. Charles de Valois, dont le quartier avait été surpris , eut le temps do rallier les plus vaillants, et d*abord il courut au roi; puis de là il se précipita sur les masses flamandes, qui toujours grossissaient. La mêlée fut meurtrière. La cavalerie française eut le temps de se mouvoir. Elle vint refouler les asaaâiants» qui furent emportés en désordre par delà leur propre camp. Guillaume de Juiiers fut tué dans cette retraite, qui bientôt devint nne fuite confuse. On poursuivit au Inm les Flamands , et la nuit seule arrêta les massacres. Bs avaient délaissé , dit le chroniqueur , charrUes et duirtwe eu tout leur appareil bataillereux. Leur camp resta au pouvoir des vainqueurs : « Et ainsi , continue le chroniqaexa y la bataill^parfaicte et fenie , nostre roy Philippe , noble batailleur, à torches de cire alumées , de la bataille a^'en revint aux tentes avec sa noble chevalerie. »

Par là était réparée Thorrible défaite de Courtray. Peu après, Lille tombait entre tes nains des vainqueurs. Le nom dn Tisserand le Roi et celui du Boucha Breiel avaknt

* Le p. naniel ne menUonne qne Hugwi de BouvUle. Cest un tort historique ; aujourd'hui ce serait une maladresse poliUque. * H. Guiiot traduit Hugues de Bouille.

Rnrrom bb VRiavcE. 455

disporo, et avec eux le caractère priôn^iie TimuiTectioD. Cependant les Flamands n'étaient pas rédinto. TV^ul è coup on les voit se rassembler avec éês armes ; ila acceurent des campagnes oammo des cités, «t la guerre semble se raviver plus efiEroyable. Heureusemenl des pensées de paix pénètrent dan» le conseil du roi , et télte était aussi sa politique per5onn:ne. Le comte de Savoie ^ le duc de Âraimt viennent se jeter avec des négociatioDs entre lee deux armées. Et d'abord ils arrachent une trêve, et pendant ce temps le roi s'en retourne à Paris au milieu des acclama* lions populaires pour aviser en parlement à une paix définitive. On lui fit des tricmiphes à son entrée, et fl alla, monté sur son cheval de bataille et revêtu de ses armes de gnerro, è F église de Notre-Dame remercier Die« de sa victoire, il y déposa des dons magnifiques , et peu après s'élevait près de Tautel une statue équestre en souvenir de ce bienfait. Il visita de même l'église <le Saint-Denis , doni l'oriflamme avait paru dans la bataille; il proclamait que le patron de la France l'avait sauvé , et H orna anssi aon temple de riches oflrandes.

Puis s'assembla le parlement, où Ton convînt des conditions de la paix. Le vieux comte de Flandre venait de mourir. On reconnut pour comte son ûls Robert, mais on ne lui laissa que les Flandres en d^ de la Lys, à la condition de l'hommage ; tout le reste fut rénni àla couronne. C'était encore là une formidable vassabté amoindrie. Le comte de Flandre ne pourrait désormais avoir que cinq villes fortifiées, et encore le roi se réservait de les démanteler pour le bien du royaume. Deux cent mille livres étaient stipulées pour les frais de la guerre. Les peuples n'avaient point prévu que tel serait le yisnltat de cette prise d'armes, où ils s'étaient précipités ai «cdwls etai fongueux avec des cris de patrie et de liberté. ^

Quelques ^événements intérieurs aivaient oeenpé la Franee pendant ces rudes batailles.

• L'université de Paris eut ses dissensions. Le prévOt du roi avait fait pendre un de ses clercs. Elle suspendit aussitôt toutes ses leçons. U fallut» sur l'ordre du roi, qne le

456 HmOU DB FBARGB.

prévôt aflit fiûie réparation à r Université, et cfamamlir fa çrÙM de 90% obÊOliUion au juge apostolique *. Alors on rouvrit les écoles à la Toussaint.

La reine Jeanne de Navarre mourut. Elle avait fondé le coUéger resté longtemps célèbre sous ce nom de Navarre, depuis lors enfoui dans les ruines des révolutions*. Ce fut une perte pour les études , qu'elle protégeait.

Les esprits se remuaient. Un frère prêcheur , nommé Jean de Paris, homme irès-leUri et d'un esprU tris^metu\ voulut faire des nouveautés en matière de croyance , sur le dogme fondamental du christianisme, la présence réleUe. Nous Tavons vu déjà : toujours Fesprit de rébellion se prend à ce dogme, hors duquel il n*y a plus rien. L*évèqae de Paris , Guillaume , éclairé du conseil de plusieurs évè» ques et docteurs , suspendit le novateur de ses leçons, n fit appel à Rome ; mais il mourut sur ces entrefaites, laissant un exemple de plus aux témérités à venir.

En regard se déployaient d'autres exemples. En ce temps « resplendissoient deux nobles dames veuves ; c*esi assavoir Blanche, jadis fille de monseigneur sainct Loys, laquelle habitoit et demouroit en saincte conversation a saint Marcel près Paris , ilec vacant au service de Dieu et en oraison : et a Tonnère en Bourgoigne estoit Marguerite , seconde femme du premier Charles , roy de Sicile « en rhospital des Po vres , lequel elle avoit fait faire ; et là jhisoit service aux povres du dit hospital, et leur administroit partie de leur nécessaire , en propre personne , très dévotement et en grant humilité *. » L'esprit de piété se propageait à de tels enseignements. De saintes fondations se multipliaient. Le roi en personne érigea le monastère de Poissy en l'honneur du glorieux confesseur monseigneur saint Loys, jadis roy de France*. Et ce ne fut pas la moindre

• GuUl. de Nangls.

' Une partie de rédlflce reste ponrunt deboot. EUe eit euTéloppée dans le vaste établissement dé réoole polytechnlqae»

• Guill. de Nangis.

• Grandes Chron

• Ibid.

HISTOIBB DR FRANCE. 4S7

édification de cette époque , de voir Jean de Pontoise, cet abbé de Ctteaux , qui , en rassemblée des étals , naguère était sorti seul , sans proférer des paroles de condamnation et d*anathème contre le pape Boniface , se démettre de sa charge pour ne point exposer son ordre aux colères du monarque. La société, dans son ensemble, avait perdu de sa vieille foi , mais le christianisme se manifestait par rénergie des vertus privées. Tel devait être le caractère de son empire, dans réitération des mœurs publiques, et dans la progression déjà apparente de ce qu*on devait appeler la civilisation des temps modernes.

Philippe le Bel, victorieux, resta troublé par le souve-* nir de ses dissensions avec la papauté. Après la mort de Boniface , il avait ouvert des négociations avec son successeur, Benoît XI, pour obtenir le retrait des anathèmes qui pesaient sur lui. Le pape reçut ses envoyés avec affection; mais parmi eux était Nogaret, le pape refusa de le voir; il accorda du reste ce qui était demandé au nom du roi, et lit des concessions au sujet de ce droit de collation aux bénéfices, source de tant de controverses et de tant de maux. En même temps les Colonne sollicitaient leurs biens et leurs dignités; le pape les releva seulement de Texcommunication, à Texception de ce Sciarra Colonne, qui avait porté la main sur Boniface. Ces tempéraments de clémence n'dtèrent point aux esprits en France leur animosité bouillante contre la mémoire du dernier pape. On demandait à g^and bruit un concile pour le faire condamner comme un faux pape et un prévaricateur. Benott XI ne vit que se lever cet orage. Il mourut sans Favoir vu éclater.

Nogaret était le plus ardent à souffler cette espèce de sédition. Il fit des écrits contre Boniface, Taccusant de nouveau de mille crimes, se plaignant de Benott lui-même, protestant contre Tcxcommunication dont il restait frappé, offrant de se justifier au boncile, et se soumettant d'avance aux peines qui seraient prononcées s'il était coupable.

Cest parmi ces bruits de tempête que les cardinaux assemblés faisaient un pape. Les brigues n*en furent que plus animées; on sentait le besoin d* avoir un pontife qui

«58 HlSTOl&B DB FRâKCB.

ne sacrifiât pas k mémoire de Boniface aux passions fran* çaises. Nul parti ne paraissait assuré du trioMphe. Enfin on imagina d'élire un sujet qui ne fût point sur les rangs, et Ton prononça le nom de Bertrand de Goth, ardbevèqoe de Bardeaux. Ce nom arrive aussitôt es France, et le roi s'en effraje. Bertrand lui était hostile, à cause des gvenres de Guyenne , où sa famille avait été récemment mahraltëe par le comte de Valois. Mais Philippe ne désespère pas de désarmer sa colère. Il court en Guyenne, et enyoie demander à Tarchevôque une conférence mystérieuse dans la forêt de Saint- Jean d'Angély. Ici l'histoire derient romanesfiue. Le roi dU à Bertrand qu'il veut le fane pape ; mais il lui fait des eonditions. les unes poûiques, les autres secrètes; l'archevêque cède aisément Le roi envoie un courrier à Rome, et presse ses aifîdés de îavoriaep Télection ; alors on nomme le pape- Les deux factions se croyaient satisfaites, le roi de France triomphait et cela seul est avéré dans ces fictions de simonie. '

Le nouveau pape prit le nom de Clément V. BienlAt les wahens comprirent qu'As avaient fait une faute. Qément amonça qu'il voulait être sacré à Lyon. Tous les cardinaux s émurent d'épouvante. « Vous nous avez trompés , dit aroc colère leur doyen , Matthieu des Ursins , au cardinal di Prato, qui avait dirigé l'intrigue française; vous avez voulu la-cour du pape au delà des monts; vous ne la rerenrez do longtemps en Italie. Je connais le génie des Gascons ^» Le pronostic était trop vrai.

1305.-. Le roi alla à Lyon pour ce couronnement, qui semblait déplacer la papauté. On y déploya de la magnificence , et le roi rendit au pontife de grands honneurs • mais un événement vulgaire devint un présage ânîstrè pour le peuple, et les chroniques l'ont recueilK avec une sorte de terreur. Comme le pape passait le long d'un vieux mur, sur lequel des flots de peuple s'étaient pressés le mur croula, et écrasa dans sa ruine le duc de Bretagne Le comte de Valois fut blessé, et le pape tomba de son

itL^Z^^',,"^^^ ^ "^ historiens est une mventîon de Phist. tta«ohn Villam Oi»cilat«on très-concluante de M. JUburis, eonfii^ mée par une autre 4e JS. LAcuie, Anntdet de PMMMAwdMtÉMM. frfv. et mars 18S9. M-smow^immnmmmmg,

HISTOI&E DE FRANCE. 459

cheval; sa mitre pontificale était brisée : ce fat là Faugure funeste.

Cependant le roi attendait de Clément Y les bénéfices de son élection tonte française; on pat croire à des conTen. lions, lorsqae parurent les premiers actes de ce pontificat nouTeau.

■Les Gûlonne furent rétablis dana leurs dignités. C'était

CianFww^ une flétriesare jetée sur la mémoire de Boniface. La dlœe des églises et des annales fut accordée au roi pow trois ans ; et lui et ses frères furent d'avance investis des prébendes qui viendraient à vaquer dans presque touioB les égiiaea du royaume , avec le droit d*en doter leurs chapelains. Ces CQfncessions étaient faites & titre de dédommagement des frais de la guerre de Flandre. Pois le pape créa dix-huit cardinaux » la plupart Français ou Gascons, et il en envoya deux pour commander à Rome à sa placer Mt iui coiMerver^ dit l'historien , sa dignité de «Voleur *. H se readit avec les autres à Bordeaux. « Là furent faictes , dit le chroniqueur de Saint-Denis , moult de maux et de roberies aux Eglyses tant laycs comme de religion , par luy et par ses menistres; dont il avint, si comme Fen di« soit» que frère Giles Taugustin , arcevesque de Bourges^ la mis & si grant povreté que il par nécessité f« contraint à prendre les distribucions cotidiennes si comme un des sunpleB chanoines, et hantoit les heures de TBglyse *. » Aoeusation singulière « qui , sous la libre plume du moine, B*asl sans doute qu'une protestation de colère contre cette ttooveanté d'un pape qui venait s'établir à Bordeanx et eobbait le siège naturel de l'Eglise universéUe.

Mais par là Philippe le Bel arut raison des anathèmes éB Bonilisoe. Tons les actes de ce pape contre la France ioreiit cassés ; et en même temps s'instruisait une procédure contre sa mémoire. Clément V 8end>lait ne pas prèsaemir jusqu'où le précipiterait cet étrange système de véaction. Panai ces trafics de l'autorité ecclésiastique , le m occopa le peuple d'un spectacle de piéta. « Le diief de

• Qom. de Maogit.

* Grandes Chron.

460 HISTOIRE DB FRAKCB.

sainct Loys , jadis roy de France , et une de ses costes, da roy de France Phelippe le Biau et de plusieurs evesques et arcevesques, de Fottroy du souverain evesque pape Clément, en biaux yaissiaux d'or aomés de pierres précieuses , furent de SainctrDenis transportés à Paris; et la coste en la mère églyse Nostre-Dame de Paris, et le chief en la chapelle du palais du roy, à grant joye et à grant feste de la gent de Paris démenée, le jour d*un mardi devant la feste de la Penthecouste , furent honnorablement et noblement mis *. » Peu après, le roi chassait de France tous les jui& , et de leurs biens il enrichissait son trésor.

Toute cette politique était sans règle. A mesure qa*oa 8*éloignait*de Tantique constitution du moyen ftge, tout était livré au génie personnel des monarques : celui de Philippe le Bel parut être Tavidité.

Nous avons mentionné déjà ces fréquentes altérations des monnaies , funeste source de richesse pour le roi , de misère pour le peuple entier. Peut-ètre Philippe le Bel fut dominé par des nécessités publiques, par F obligation surtout d'entretenir des armées à ses frais, dans un temps oh le service féodal n'eût plus sufQ à la défense de FEtat. Aussi voulut-il plus d'une fois tempérer FeiTet de ce système d'impdt, le plus cruel de tous , puisqu'il détruisait Fargent aux mains de ceux qui le tenaient. Dès F année 1395, il s'était obligé par lettres patentes à indemniser ceux qui auraient reçu la monnaie altérée par ses premiers édits. Tous ses biens propres et ceux de la reine furent engagés à cet effet ; mais la mesure n'en faisait pas moins ses ravages. En 1306 , telle avait été Taltération progressive, qu'une pièce d'argent de Fancienne monnaie en valait trois de la nouvelle *. La nation se récriail : les transactions étaient confuses, le commerce impossible; et, dans cette ruine générale , la ruine du peuple surtout était extrême. U arriva, disent les chroniques, que les bour(<eois de Paris exigeaient pour les louages des maisons d'être

* Grandei Chron,

* Leblanc— Tratt^cfef monnaies de France*

HISTOIBB BB FBANCB. 461

payés en forte monnaie , et le peuple réclamait le droit de payer en monnaie nouvelle. De là vint une émeute violente. Les riches avaient en apparence quelque protection ; le peuple se souleva , si comme foiUons et tiseeram, tavemiers et plusieurs austres outriers d'austres mestiers *. Cette multitude furieuse avait entendu le nom d'un de ces bourgeois de Paris, Tinstigateur, lui avait-on dit, de tous les autres : c'était Etienne Barbette , riche et puissant , et maître de la monnaie. U avait une maison splendide en la rue de Saint-M artin-des-Champs ; on rappelait la Courtille-Barbette. Le peuple courut à ce palais de plaisance , et s*amusa à le détruire : bientôt il n'en resta qu*une mine ; tous les débris en furent dispersés par les rues. Puis le peuple s*en alla vers le Temple , au manoir des templiers, où était alors le roi avec quelques-uns de ses barons. Sa colère durait encore ; on craignait des excès nouveaux : il se contenta de jeter dans la boue quelques viandes destinées au dîner du roi. Le prévôt et quelques sages barons allèrent par souetes paroles le désarmer, et il s*en retourna paisible à ses demeures; mais le lendemain la justice fut terrible : vingt-huit hommes furent pendus en divers quartiers ^ laquelle chose envers le menu peuple de Paris ehei en grant doleur *.

Tel était donc ce funeste système de finances qui poussait le pauvre peuple à des extrémités criminelles, et engageait le roi à des vengeances efiroyables. Philippe le Bel voulut, à partir de ce moment, s'occuper de ce grand désordre. De sages règlements furent préparés, mais on en laissa l'exécution à Tavenir. PhiUppe crut faire assez en recommandant à ses successeurs, dans un testament , la réparation de tant de dommages. Aussi bien, il avait hâte de revenir à ses vengeances contre Boniface, et peutêtre aussi d'autres pensées tourmentaient déjà son génie d'avidité.

L'histoire a peine à s'expliquer cette colère implacable

' Grandes Chron.

• Ibid.

4Gi HISTOIRE DE FBAnCB.

du roi contre un pape qui n'était plas, à moins que la pensée de rexcommunication ne lai fât un trouble profond contre lequel il n'y airait d'autre ^écariié que la flétrissure du pape qui Tavaii portée* C'était, dit-on, une condition de l'élection de Clément V, qu'un procès poblîc serait fait à la mémoire de Bonifoce. Le roi s'étâl, aelon quelques récits, féservé cette étoanante clause de son marché, sans toutefois la fiiire connaître *. Il la déclara au pape d'une façon solennelle dans une réunioaquieatlieti à Poitiers, et oh l'on derait s'occuper d'affermir la paix de Flandre. Il Toulait qu'on déterrât les os d« fioaitee, et; qu'on les brûlât comme les oa d'un bérétiqae* Le pape s'effraya è cette pensée. Un grand scaadato naenaçait l'Eglise. Le pape l'évita d^abord à force de négociations ; puis il fit des concessions à la col^ du monarque , et à la fin il dit que c'était là une affaire énorme , qni ne. se pouvait résoudre qu'en on concile; et comme le rcû^sotts le coup des anatlièmes, avait toujours fait ^écôdemmdnt appel au concile, il fut obligé d'accepter cette transacti(m« bien qu'elle ne parût pas promettre encore une satisfootion suffisante à sa haine. Pendant oe temps le pape loi accordait des buUes nouvelles , et il reconnaissait que ce que le roi avait fait contre Boniface» il avait cru pouvoir le filtre en tonte sûreté de conscience , d'après raotoiité des témoignages des personnes qui accusaient auprès de lui ce pontife. Philippe le Bel acceptait avec joie ces déclarations, et par là il croyait se mettre de plus en plus en sûreté contre ses remords; c'est une chose étonnante de vpir, dans les temps que nous éiudionsi ce qui restait de puissant et de fonrjdable aux aaaihèmes de la papauté , puisqu'ils pouvaient ainsi désoler une âme qui ne passe ni pour timide ni pour scrupuleuse.

Entre les concessions qui furent alors faites an monarque , l'histoire commence à noter une déclaration de pro* cédore autorisée par le pape contre Tordre célèbre des

• Jean Villani. Liv. vin , cap. 91. ~ Ântoninus, p. 3, tiU 21, part 1. — Fleiiry, Hisu eeclés., tom. XIX.

tempfiers, que Philippe le Bel avait résolu de frapper à mort. Cest là tout un drame qu'il faudra reprendre tout à rheare. Le pape semblait entrer dans les passions du roi comme pour le distraire de cette fatale pensée d*un procès contre Boniface. Il le secondaitSon même temps dans sa politique , tantôt en intervenant contre le roi d'Angleterre , tantôt en concédant à Tarchevèque de Reims , à révèque de Senlis et à Vabbé de Saint-Denis le droit d'excommunication contre les Flamands et leur comte , dans le cas où ils revendiqueraient des droits ou des prétentions par la force.

Et le pire malheur en ces concessions, c'est. qu'elles devaient être inefficaces , et qu'il fallut à la fin laisser faire co procès extraordinaire et inouï. Le pape put espérer seulement le tempérer par sa politique. Mais Thistoire re^ marque que, contre une entreprise aussi énorme , l'habileté du pape perdait nécessairement de ses ressources, par la simple pensée qu'il avait eue de rester un pape fran{ais , en déplaçant le siège de l'autorité catholique. Un incident vint le précipiter au delà de toute sa prévoyance.

1308. — La ligue des cantons suisses venait de nsdtre* Albert d'Autriche, roi des Romains, a3rant passé le Rhin pour attaquer trois de ces cantons , Uri » Undervald et Switz, qui voulaient secouer le joug de l'empire, fut assassiné auprès de Rhinsfold par son neveu Jean, duc de Souabe ^ A cette nouvelle, le roi Philippe conçoit la pensée de faire déférer la couronne impériale à son frère le comte de Valois. Cétait une espérance déjà vieille ; elle était née au temps oh le vaillant comte tenait glorieusement répée en Itahe. Le pape était à Avignon ; le roi va Ty trouver , mais avec l'appareil d'un monhrque qui impose une volonté plutôt qu'il ne fait une prière. Cette soÛîcitation menaçante devient nn coup de lumière pour le pape, qui comprend que son indépendance est perdue , du jour oit il aura fortifié la politique déjà si dominatrice du roi de France par l'élection de son frère au titre si formidable de

« Jean Tlllnnl. Liv. viii, cap. 102.

464 HISTOIBB DB FEARCS.

roi des Romains. H prévient en secret les électeurs de Tempire, qui se pressent de nommer Henri de Luxembourg, et Iiii-mêm9 le proclame en toute hâte. Alors le roi déclare sa colère, et le pape croit fair6*assez, pour lui résister , d*établir le siège pontifical dans cette ville d'Avignon oii il était , et qui appartenait à Charles II , roi de Sicile , résolution lamentable , qui jetait dans FEglise aa long germe d'anarchie.

Le roi avait compté le retenir en France pour Favoir toujours sous sa main comme instrument de sa politique. Dès qu'il le vit lui échapper, il revint à ses pensées de représailles contre la mémoire de Boniface , appelant ce concile promis , et provoquant à grand bruit Finstructioa de cette procédure étonnante. Le pape n'eut pas la force de lutter contre cette volonté opiniâtre et colère.

1309. — Le procès fut commencé, et une bulle annonça le droit donné à chacun de déposer contre Boniface. Nogaret parut le premier avec ses accusations furieuses, n avait fait des mémoires pour prouver que Boniface n'avait pas été pape , qu'il n'avait été qu'un hérétique , un scandaleux, un corrupteur, un homme souillé de crimes. On étalait ces accusations dans toute la chrétienté, et le pape s'efforçait vainement de tempérer cet éclat par la réserve de ses paroles. La France, l'Espagne, l'Italie, l'Allemagne retentissaient de ce scandale. Quelques-uns l'augmentaient par l'apologie bruyante du pontife accusé. Les hommes graves gémissaient. Les évèques étaient dans la douleur. Les rois d'Aragon et de Castille firent des aipbassades au roi de France pour lui remontrer le danger et la honte de ces débats. D'autres princes se plaignirent, et alors Philippe le Bel commença de s'arrêter. Le concile n'était pas encore assemblé. Philippe déclara s'en remettre à la sentence du pape et des cardinaux, et le légiste Nogaret suspendit ses poursuites et ses mémoires. Le pape Qément restait libre , ce semble , d'arracher 'de l'Eglise ce scandale par l'assentiment des rois et des peuples. Il crut sage de désarmer le monarque par une concession dernière. Il publia une bulle portant que Philippe avait agi dans ses

HISTOIBE DE FRARCE. 461

luttes ayec Boniface par une impulsion de zMe, qu*il avait témoigné de son respect pour TËglise en se désistant de ses poursuites et s'en ^remettant au jugement du Saint- Siège , et qu'en conséquence tous les actes anciens d'excommunication ou d'interdit contre le roi et son royaume étaient annulés. Quant à Nogaret , le pape lui donnait l'absolution de ses violences contre Boniface , à la condition toutefois qu'il ferait des pèlerinages en plusieurs lieux indiqués« et puis qu'il irait à la Terre-Sainte pour combattre les infidèles tout le temps qu'il plairait au pontife. Du reste, la mémoire de Boniface restait entière, et, peu après , le concile de Vienne déclarait que ce pape n'avait point été hérétique.

Telle était la fin de cette procédure pleine de passions , de faiblesses et de scandales. Pendant ce temps , peu d'événements s'étaient produits. L'alliance de la France et de l'Angleterre « de temps en temps troublée par le contact des deux souverainetés sur les terres de Guyenne , s'était raffermie par le mariage d'Isabeau, fille de Phi* lippe , avec Edouard II, fils et successeur d'Edouard I*' , qui était mort. Louis, fils atné du roi , était allé se mettre en possession de la couronne de Navarre , que la reine Jeanne de Navarre avait laissée en héritage à la monarchie de France. L'indépendance commençait d'éclater sur les terres espagnoles. Tout rentra dans la soumission à l'aspect du prince, suivi du connétable et d'une chevalerie brillante.

Du reste , la France se débattait tristement contre la misère et cet horrible fléau de l'altération des monnaies , qui durait toujours. On avait passé par un hiver rigoureux (1306) ; les suites en étaient sinistres. Le roi en levant des subsides ordonnait que les paiements se fissent à ^(iTie monnoye selon ce que elle couroU au tems de monseigneur saint Loys* ; c'était tripler les impôts. La souffrance publique était au comble.

Pourtant un événement fortuné se montre à l'histoire ;

< fîr ndes Chrwn.

468 HISTOIRE DE FEAKCS.

c*est le retonr de la Tille de Lyon dans Funité de la mo* narchie de France. Nous Tarons vne dans les anciens partages suivre une destinée bizarre. D*abord comprise dans le royaume d'Arles , puis transférée dans le royaume de Bourgogne , et de ]à jetée sous la souveraineté de Tempire , elle avait fini par s'appartenir à elle-même sous la juridiction temporelle de ses archevêques. Philippe-Auguste avait le premiertenté de la ramener sous le sceptre» et saint Louis avait eu la même pensée. Lyon , du reste « prospérait peu dans cette liberté sans pouvoir; souvent il atriva que, le chapitre revendiquant le droit de justice contre les magistratures civiles , les citoyens dans ce conflit n'avaient d'autre justice que l'anarchie. C'est aussi ce qui favorisait le retour de l'autorité royale. Philippe le Bel, dès Tannée 1%92, profita d'un de ces conflits pour intervenir en faveur des citoyens, au moyen de ce recours à la justice du roi qui avait été depuis un siècle le mot d'ordre populaire ; et même , en cette rencontre , le pape Boniface ayant pris la défense du droit de Tarchevêque , ce fut un grief de plus dans la pensée du roi , et Nogaret ^n ûi plus tard le texte de ses diatribes. Toutefois ily eut alors des transactions. Le roi , qui aspirait à faire rentrer Lyon sous le sceptre, concéda volontiers des privilèges à son Eglise , et il y eut une convention célèbre sous le nom de Philippine, qui érigeaitle chapitre de cette ville en comté, avec une juridiction spéciale, et réservait le droit du monarque.

Toutefois Tanarchiereparut encore, etversTannée 1310, après des conflits mêlés de passions contraires, le roi fut obligé de lever une armée pour aller établir par la force un pouvoir qui paraissait douteux encore , malgré les privilèges qu'il avait concédés , soit au chapitre , soit aux citoyens. La ville , divisée avec elle-même , ne put qu'obéir. Une nouvelle transaction fut convenue. Elle rétabhssait Lyon sous la juridiction royale, et donnait àTarchevêquo une sorte de souveraineté sur le château de Pierre-Encise, avec le droit de battre monnaie et d'avoir des troupes armées dans Lyon. Ainsi la grande cité chrétienne qui avait

HIBTOIES DB FRANCE. 467

mérité d'ôtre appelée la Rome des Gaules, TeveDik à la monarchie près de cinq cents ans après qu'«Ue en ayait été détachée; ainsi le roi de France arrivait à Tunité de rfitat et du territoire , par «ne volonté qui , ji Corée de persévérant , ressemblait à du génie.

La même année ^ quelques ruptures menaçaient d'éclater sur les terres de Guyenne , où la royauté moins heuieuse avait déposé des semences d'anarchie. On les prévint par des négociations. Mais li se montraient déjà les indices d*un avenir plein de malheurs.

G^iendant un drame mystérieux se préparait et allait , ce semble , feire oublier à la France quelques-uns des seandales qui l'avaient désolée. Nous parlons du procès des templiers. Nous avons entrevu comme ane vague ré* ▼élation de cette pensée au travers des luttes de Philippe le Bel avec l'Eglise. Toutefois ce se fut point une de ces résolutions préméditées, qui montent lentement a rosprit d'un homme. Ce fut un dessein inopiné. Philippe le Bel Toulut exterminer Tordre dos templiers; il l'extermina.

Quelle fat la cause de cette volonté soudaine? C'est là un mystère. A défaut de l'histoire , la poésie a cherché à le pénétrer; mais ello l'a obscurci peut-être. Ce qui reste incontesté , c'est que le dessein fut atroce , et l'exécution efiiroyable.

L'faistdie de la chevalerie en France est une noble et

patriotique histoire à fiiire, en nos jours surtout oh la

chevalerie survit à peine comme un souvenir; et, dans

eette histoire , une histoire curieuse, c'est cdle des tem*

pliers.

L'ordre des templiers ou des chevaliers du Temple avait

été fondé dans la ferveur des guerres saintes K C'était un ordre militaire oh l'on devait faire les trois vœux ordinaires de religion, chasteté, humilité , pauvreté, avec un vœu distinct , celui de défendre les pèlerins qui iraient en Palestine , et de pourvoir à la sftreté des chemins. Bau-

* Vers 1118. — GolD. de Tjr. — tfitih. tels. — Dapoy» iani scn

Traité sur la condamnation du Tniiplmu

468 HISTOIEE DR fbauce.

douin H, roi de Jérusalem, les logea près du temple de Salomon; delà lear nom de templiers. Peu après. Tordre des templiers était approuvé par FEglise. Un concile de Troyes en Champagne ordonna qu'on \i donnerait une règle , et saint Bernard la rédigea. Les templiers prirent un habit blanc avec un manteau sur lequel brillait une croix rouge. Ainsi parurent, au début du xii* siècle « ces religieux chevaliers; dès lors leur histoire commence par de beaux faits d*armes. On les trouve dans tous les récits de batailles , et toujours au plus fort des mêlées et des périls. Naguère encore nous les avons vus , vaillants el fidèles, dans la fatale journée de la Massoure; et, depuis lors, ils étaient restés en Asie , gardant Tépée pour la défense des débris des guerres chrétiennes. Toutefois , la gloire des templiers n*avait pas été longtemps pure. De bonne heure ils s'étaient corrompus à cet exercice des batailles , et les vices des camps avaient pénétré sous cette robe de religieux. De là des accusations qui se répandaient sourdement; en même temps, on reprochaitaux templiers d'avoir plus d'une fois vendu leur épée pour de Tor» et d'avoir fait d'infâmes trafics avec les infidèles. Leur vœu de pauvreté personnelle n*avait point empêché Tordre entier d'amasser de vastes trésors, qui s'épuisaient, disait* on , en jouissances de luxe et de voluptés. D'odieux récits étaient partout semés , et on devait les accueillir sans peine en un temps ob cette opulence devenait une insulte à la misère des peuples.

L'histoire ne saurait dire tout ce qui fat bientôt accrédité de bruits monstrueux. Toutefois il est remarquable que cet éclat de haine vint soudainement tomber sur eux comme un coUp de foudre ; nul indice de la tempête ne s'était montré d'avance. Ils furent criminels sans doute ; mais ce fut une circonstance triste de leur procès d'avoir commencé à le paraître tout à coup , et juste au moment où leurs richesses pouvaient devenir un objet naturel de convoitise ou d'envie.

On raconte que ce qui donna lieu à l'ouverture des accusations juridiques contre les templiers , ce fut le scandale

de deux chevaliers , Tun accusé d*hérésie et condamné par le grand-maître à une prison perpétuelle, Fautre acciisé d'autres crimes , et tombé sous la main du prévât de Paris*. Ces deux malheureux déclarèrent que si on leur faisait grâce , ils révéleraient d'infâmes secrets. Le roi ordonna qu'on les entendît, et alors commencèrent ces récits de turpitudes, devenus le fondement d'une procédure lamentable. •

C'était au moment de l'exaltation du nouveau pape Clément y ; il s'agissait d'un ordre religieux ; le pape avait droit d'intervenir dans cette justice. D'abord, il refusa d'ajouter foi aux énormités qui lui étaient annoncées ; le roi, au contraire , n'avait pas hésité à les croire ; c'était en ces deux souverains une double disposition que l'histoire doit noter comme un indice des profonds mystères qui ont survécu. On ne devait point, disait le pape , se fier à la parole de deux criminels qui se faisaient délateurs, pour flétrir brusquement un ordre entier ; d'ailleurs , il avait reçu des lettres de plusieurs chevaliers , qui d'avance se constituaient prisonniers, et se dévouaient à tous les supplices si l'ordre était trouvé coupable de pareilles ignominies. N'était-il donc pas juste d'étudier avec calme une telle cause? Le pape semblait résolu de se faire le gardien de la justice sans protéger le crime ; mais le roi passait outre, et, avant même que la justice fût éclairée, il fallait que les crimes fussent avérés. Irrité de la résistance du pape, en un moment où déjà le pape s'efforçait d'échapper à ses retours de colère contre Boniface , «il frappa seul le premier coup. Cétait dans l'année 1307. Un jour de vendredi après la feste Saim-Denis , ainsi comme sur le mouvement d'une heure ^ « tous les templiers du royaume de France , du commandement de celui meisme roy de France Phelippe le Bel , souppeçonnés de détestables et horribles et diffamables crimes, furent pris par tout le royaume de France , et en diverses prisons mis et empri«

' Dapay.** Voir les antorltés citées par le docte Jorlaconsalta.

sonnés*. » En même temps le roi fit saisirions leurs biens.

Le pape témoigna son mécontentement. Les templiers étaient des religieux); ils appartenaient à la juridiction de TEglise; le roi n^avait pn ainsi les frapper de son autorité, et il ne pouvait non plus juger leur cause; et, quant à leurs biens , c^étafent des biens d^Eglise , qui deyaient rester intacts ; et le pape évoquait cette affaire , et il interdisait à tons prélats et inquisiteurs deTinstruire en vertu de leur autorité ou de celle du monarque. Telle fut la première intervention du pape dans cette cause pleine de mystère. Toutefois , avec son caractère craintif, il ne pouvait donner à ses remontrances une grande force *. Le roi eut Pair de changer les rôles ; c'était lui qui était le gardien de la foi , de TEglise, des mœurs ! il dominait le pape par ces dehors de sévérité catholique. Toutefois, il remit les biens des templiers à la garde des cardinaux ; c'était une concession qui devait donner à ses poursuites plus d'autorité.

Alors le pape en personne commença Texamen de cette cause. D interrogea un grand nombre de templiers , et, 8*ilenfaut croire les récits', il reçut des aveux qui Tépouvantèrent. Sur ces premiers indices inattendus, il délégua Guillaume de Paris, dominicain, son confesseur, pour faire en France des informations, et il loi adjoignit quelques seigneurs de France ; un mélange de juges civils et ecclésiastiques était nécessaire pour concilier tous les droits dans cette affaire complexe. Cent quarante chevaliers du Temple de Paris furent longuement inteirogés ; et ^ chose étonnante! ils avouèrent, dit-on, les crimes qn*on leur imputait. L*histoire a peine à redire ces griefs infimes et insensés tout à la fois. C'étaient des crimes d'athéisme, d'impiété, de sacrilège, d'hérésie , d*îdo]A-

* grandes Chron, et GnlU. de ITanglB. Seolement Itv Chromquef, édit. de M. Paulin Parts , ajoutent : et de roiProi et aseenÊemmi dM sùu9ermin évee^w fape Clémmû. Ce n'ai pas «last ; loaH la Ntta lit démontre. Voir Dapny.— Fleury, ffttt. euUi.

* 7r^f or dee Chartres^ cité par Dupuy. — Le P. Daniel.

* 15id.«Le P. Daniel. Voir les pièces citées dans TouTrage de Dupuy.

HISTOIBE DE FRAKCB. 471

trie , avec des détails et des raffinements de débauche furieuse, qui s^étaient vus à peine aux temps perrers do paganisme, et , à ces griefs, se joignait T accusation de félonie; les templiers avaient trahi les chrétiens d*Âsi6, et ils les avaient vendus au Soudan de Babylone; et, en France même, ils avaient été infidèles au service du roi. Tels étaient les crimes, et, pour comble, ils les reconnaissaient , disait-on *.

Or, il y avait en ces griefs quelque chose de mystérieui

" Il est important de garder dans leur vleaz langage ces affiensatlons étranges : « Les cas et forfais pourq[cioy les templiers forent pria et eon* tlampoés a morir et encontre eux aprouvés, si comme l'en dit, et d'aucuns en prison recogneus ensuivent ci-après :

■ Le premier article du forfait est tel : Car en Dieu ne eréofent pas fermement, et quant ils faisoient un nonvel templier, ai n'estoit-il ée nulltiy sen cornent ils le sacroient; mais bien estoit ven qne il luy donnoient les draps (l'habit).

9 JLe Bccont artide : Car quant Icelai nouvel tempfler «voit vesta les draps de l'ordre, tantost estoit mené en une cliambre osenre; adecertea le nouvel templier renioit Dieu par sa maie aventure , et aloit et passait par dessus la croix et en sa douce flgare craclioit.

» Le tiers article est tel : Après ce , il aloient tantost aearer «ne fausse yduie. Adecertes icelle ydole estoit un vieil pel d'bmme embatmée et de toile polie (a) , et certes ilec le templier nouveau mettoit m trèsvile foy et créance, et en luy très fermement croioit : et en IceBe avait es fosses des ieux escharboucles reloisans ainsi comme la elarté du eid; et pour voir, toute leur foy estoit en iceUe, et estoit leur dieu souverain, et chascun en icelle s'afûoit , et meismement de bon ener. Et en celle pel avoit moitié barbe au visage et l'autre moitié an cul , dont e'ealalt contraire chose ; et pour certain Uee convenoft h nouvel templier ftUfe hommage ainsi comme à Dieu , et tout ce estoit pour desplt de Noeire- Seigneur Jhesucrist, nostre sauveur.

» Le quart : Car ils cogneurent ensement la traîson que saint Leyi et èâ parUes d'oullre-mer , quant il fu pris et mis en prison ; Acre ime cité d'oultre-mer tralsrent-il aussi par leur grant mesprison (b).

(a) « C'était Miis doute une nonie égyptitntie nooeiUia pas les templiers, et qu'on les aecmadTadorw. » Note de tt. P. Paris.

{b) Cet article eecuse rinjostice des autres. Comment les templiers, en iâiO. pouvaient-ils se Justifier des événements passés en IS80I autant en dire du suivant. » Note de M. P. Paris.— Le raisonnement de H. P. Pari» n'est pas concluant. Un ordre ne se juge pas comme un homme. L'homme répond de ses actes. Tordre répond des siens; mais. Tordre nemoonnt' pas, le passé peut lui être on grief comme te présent

472 HISTOIAE DB FRAIÏGB.

qui frappait d'autant plus rimagination publique , et se prêtait par là même à Fénormité des Tengeances. Plu* sieurs interrogatoires eurent lieu successivement en divers lieux de France; le grand-maître de Tordre était retenu prisonnier à Chinon, avec le maître de Chypre , le vîsi«^ teur de France et les maîtres de Poitou , de Guyenne , de Normandie. Des cardinaux allèrent les interroger. Tous confessèrent les crimes , et peut-être les templiers n*attachaient pas àleurs aveux la même importance que leurs accusateurs. Us pensaient ne faire connaître que des désordres et des vices , ils se noircissaient comme des cri-

> Le qaint article est tel : Qae se le peuple crestien en ce temps fus! prochainement aie es parUes d'oultre-mer , iU avoieot fait telles conyenances et telle ordenance au soudan de Babilolne qu'il leur avoient par leor mauvaistié appertement les crestiens vendus.

» Le sixième article est tel : Qu'il cognurent eux du trésor le roy à aucun avoir donné qui au roy avoit fait contraire , laqueUe chose estoit domageuse au royaume de France.

• Le septième est tel : Que si , comme Ten dit, il oognurent le péchié de hérésie; et, par leur ipocrisie, habitolent l'un à l'autre ciiarnellement; pourquoy c'estoit merveilles que Dieu sonffroit tels crimes et félonnies détestables estre faisl mais Dieu, par sa pitié, souffre moult félonnles estre faites.

> Le huitième est tel : Se nul templier, en leur ydolatrie bien affermé, mouroit en son malice, aucune fols il le fai^ient ardoir, et de la poudre de luy en donnoient à mengier aux nouveaux templiers ; et ainsi plus fermement leur créance et leur ydolatrie tenoient : et dû tout en tout deapisoient le vray corps Nostre-Seigneur Jesucrlst.

• Le neuvième est tel : Se nul templier eust entour luy çainte ou liée une corroie , laquelle estoit en leur mahommerie , après ce jamais leur loy par luy pour morir ne fus! recognue; tant avoit ilec sa foy affermée et afUchiée.

• Le dixième est tel : Car encore faisoient-ils pis , car un enfant nonvél engendré d'un templier en une pucelle , estoit cuit et rosti au feu, et toute la grosse ostée ; et de celle estoit sacrée et ointe leur ydole.

> Le onsième est tel : Que leur ordre ne doit aucun enfant baptisler ne lever des salncts-fons , tant comme il s'en puisse abstenir ; né sur femme gisant d'enfant pétant en couches ) seurvenir ne doivent , se du tout en tout ne se veuUeht issir à reculons, laquelle chose est détestable à raconter. Et ainsi pour iceux forfaits, crimes et félonnies détestables furent du souverain èvesque pape Clément, et de pluseurs èvesques , et arcevesques et cardinaux condampnès. • Les Grandes Chroniques, de M. P.Paris,tomV.

HISTOIBB DB FBARGB. 473

minels d'Etat. D^ailleurs, I*histoire a trop bien gardé le souvenir des moyens qui furent employés pour extorquer ces confessions. « Les uns conduits, à ce qu'il parut, par le repentir , dit Guillaume de Nangis , les autres mis à la question par différents supplices , ou effrayés par les menaces ou Taspect des tourments , d'autres entraînés ou attirés par des promesses engageantes, d'autres enfin tourmentés et forcés par la disette qui les pressait dans leur prison, ou contraints de beaucoup d'antres manières, ayoùèrent la vérité des accusations ^. » Ainsi s'exprime le chroniqueur. D'autres aussi résistèrent, ajoute-t-il , à ces tortures , et ils périrent dans les tourments plutôt que de s'avouer coupables. Mais enfin beaucoup dWeux étaient accumulés , et alors il n'y avait plus qu'à sévir ; les supplices étaient justifiés.

Toutefois le pape observait encore les lenteurs de la justice canonique ; il consultait des assemblées d'évèques, d'abbés , de chapitres , de communautés , et il attendait le concile convoqué à Vienne pour dénouer cette tragédie. Mais le roi continuait de se précipiter. H étaitsûr de n'avoir que des coupables ; et il avait hâte de frapper d'abord ceux qui déclaraient ne l'être pas. Voici quel fut le commence* ment des exécutions. Le concile de la province de Sens, tenu à Paris , avait rendu une sentence qui condamnait quelques templiers à des pénitences canoniques , en renvoyait d'autres libres et saufs , en retenait quelques-uns dans les prisons, et enfin en livrait un certain nombre au bras séculier comme relaps *. C'est sur ces derniers que s'exerça la première punition. On les appelait re^op^, parce qu'ils ne s'avouaient pas coupables comme les autres.

« En l'an Nostre-Seigneur mil trois cent et dix, plusieurs templiers ' à Paris vers le moulin Saint-Antoine , comme àSenlis, après les conciles provinciaux sur ces choses ilec célébrées et faites, furent ars, et les chars et

* CJftron.,an. 1307.

* Guill. de Nangis, an. 1310.

* Pluiieurs, Variante : Soixante, einquante-neuf. M. P, Paris.

474 HISVMRB DB FBAKCB.

les os en poudre ramenés... Mais keax tant eussent à souffrir de douleurs, oncquesen leur destrucUcMine vooldrent aucune chose recogn<»âtre. Pour laquîeOe chose leurs âmes, si comme on disoit, en porent avoir perpétuel dampnement, car ils mirent le menu peuple en très grant erreur... Desquiels Tun eatoit Faumosnier du roy de France qui tant de honneur avoit ea^ee monde ; mais oncques de ses forfaits n*ot aucune recognoîssance ^ »

Uhistofare s'étonne et s*attriste de la facilité avec la* quelle s'élevaient ces buchmrs destinés, disait-on, à venger la foi. Le peuple courait à ces funestes spectacles, et, chose singulière! c'était le bras séculier qui les étalait. Jamais dans les âges de foi et de constitution catholique^ qui déjà conmiençaientà s'éloigner des mœurs nouveÙes» ne s'était déployée cette ardeur des supplices. Le prév6t n'attendait pas toujours que l'Eglise eût condamné les erreurs pour les punir à sa façon. En ces mêmes temps, une femme, Marguerite de Hainaut, dite Porrette. avait été signalée comme ayant publié un livre plein d'impostures et d'hérésies. Les évêques condamnèrent ses erreurs; elle refusa de les abjurer; le prévôt la saisit et Ul fit brûler en place de Grève. Un juif, depuis longtemps converti i la foi catholique, étant revenu au judaïsme, fut brûlé de même. I«a flamme des bûchers plaisait à ce siècle. Après ces cinquante-neuf templiers, ors et m poudre ram€n&, on aUa déterrer les os d'un templier, nommé Jean de Thure, autrefois trésori^ du Temple , et on les brûla comme les os d'un hérétique *. Cela se passait en un temps où l'esprit nouveau s'affiranehissait violemment de la domination de l'Eglise. Le temporel voulait être libre du spirituel, et, chose étonnantet les peuples n'y gagnaient que des spectacles de barbarie.

Cependant les supplices parurent s'interrompre. Cent soixante -quatorze templiers présentèrent une requête contre les condamnations déjà portées. Ils s'attaquaient

* Grandes Chron, ' GuUlanme de Nangis.

HISTOIBS DE FRANCE. 475

aux procédures, et ils demandaient qu'on les révisât. En même temps on examinait leur cause en d*autres pays. En Espagne, le concile de Salamanque les déclarait innocents. En Italie, les évèques distinguaient Tordre entier des criminels qui Tavaient pu souiller. A Londres, on s'appliquait à leur arracher des aveux. En Chypre, les accusés essayaient de se défendre par les armes. En Allemagne, ils faisaient appel au concile. Toute l'Europe était émue. Une grande anxiété se mêlait à l'intérêt de ce drame formidable *. «

Enfin le concile de Vienne s'assembla *. Là furent entassées les pièces d*une procédure instruite dans tous les royaumes. Ce qui ressortait de plus manifeste de cet amas de dépositions, c'était la corruption de Tordre et la violation permanente des règles qui lui avaient été autrefois données. L'abolition des templiers devenait donc une mesure naturelle. Toutefois on discuta cet avis extrême. Plusieurs évêques rappelaient les services de Tordre, et demandaient qu'il fût réformé. Mais Topulcnce qu'on lui reprochait comme une cause de perversité faisait envie à quelques accusateurs. Le roi de France était présont aveo ses frères et ses fils ; les rois d'Espagne avaient leurs reprnsentanCs dans le tribunal. La clémence n'était pas possible; Tarrêt fut implacable. Une bnlle annonça la destruction des templiers par Tautorité du concile. Leurs biens meubles et immeubles claicnt réunis aux biens de Tordre mifitaire des hospitaliers de Saint^Jean de Jérusalem; on faisait exception pour les biens d'Espagne et de Portugal, qui devaient servir aux guerres contre les Maures. De la sorte on ôtail Todieux des confiscations au profit des rois. Ce fut de la part de Philippe le Bel un coup hahile de modération , et toutefois l'histoire lui a reproché de s'être ensuite fait décerner une partie des dépouilles; mais Tavidité des rois d'Espagne et de Portugal fut plus manifeste, et, sous ce prétexte de la guerre contre les Maures, Os

• Hist. de VahoUtion de Vordre des templiers, anonyme. Parte, 1779# ' ConeiL Uimense, sess. 2 — Dopny;

devinrent maîtres de plusieurs places fortes, et possesseurs de grands domaines ^.

Quant aux chevaliers de Tordre , il était déclaré qu*on leur ferait leur procès isolément en chaque royaume, qu*on punirait les coupables ou qu*on leur ferait miséricorde , et que les innocents recevraient une dotation sur les revenus de Tordre. (Tétait une difficile distributioQ de justice dans cette profonde animosité qui déjà n'aFait cherché et ne voulait trouver partout que des criminels.

1313. — Entre les accusés principaux qu*il resterait à juger apparaissait le grand-maltre de Tordre, Jacques de Holay, arrêté depuis quatre ans, et qui avait confessé les crimes des templiers. On Tavait emmené à Paris avec trois chevaliers, Guy, maître de Normandie^ Hugues de Peraldo , qui avait été intendant des finances du roi , et un quatrième dont Thistoire n*a pas gardé le nom. Le pape s*était réservé le droit de sentence sur ces criminels éminents, et il délégua à Paris deux cardinaux pour les juger. Le pape avait ou des pensées de clémence; les accusés aimèrent mieux les supplices. Quatre ans de captivité et de tortures , et puis les exemples de tant d*atroces punitions leur avaient apparemment raffermi le courage. Dans leurs premiers interrogatoires , ils avaient fait des aveux ; on crDyait qu*ils y persisteraient; c'est tout ce qu*on voulait pour leur faire grâce. On les amena donc dans le parvis de Notre-Dame , et là^ sur un échafaud dressé devant des multitudes de peuple , on leur lut les aveux qu*iJs avaient faits, avec la sentence qui les condamnait à une prison perpétuelle. Alors il se fit un grand silence , et deux des quatre condamnés, Jacques Molay et Guy, demandèrent à parler. Ce fut pour protester de leur innocence et rétracter leurs aveux. Ils les avaient faits par faiblesse et par condescendance pour le pape et pour le roi ; mais leur ordre était un ordre saint, et ils ne demandaient qu'à mourir pour lui rendre témoignage.

* Voir la nomendatare des richesses et des possa «Ions des lemplien, dans ToaTrage curieux : Historia Umph NicoU Gûrikri, 1701.

HISTOIRE DB FRAKGE. 477

Ces paroles inattendues annonçaient la an da drame. Les cardinaux ne comptaient que faire grâce; leur justice fut déconcertée , et ils ne surent que remettre les deux criminels aux mains du prévôt pour délibérer le lendemain plus amplement ^ Or le roi tout aussitôt vint trancher leurs perplexités.

« Aussitôt que le bruit de ces choses parvint aux oreilles du roi qui était alors dans le palais , il consulta avec les siens, et sans en parler aux clercs , par une prudente décision , fit livrer aux flammes les deux templiers , vers le soir de ce même jour , dans une petite île de la Seine, située entre le jardin royal et Téglise des frères ermites *. »

Ainsi s'exprime le chroniqueur , et chaque parole de ce bref récit mérite d'être curieusement entendue. Il ajoute, pour achever ce dénoûment : « Us parurent supporter ce supplice avec tant d'indifférence et de calme, que leur fermeté et leurs dernières dénégations furent pour tous les témoins un sujet d'admiration et de stupeur. Les deux au* très tempUers furent renfermés dans un cachot, selon que le portait leur arrêt '. »

Telle fut donc la fin de ce sanglant procès des templiers.

L'abohtion de l'ordre fut équitable sans nul doute. Les templiers s'étaient corrompus par les richesses, et l'histoire ne saurait méconnattre qu'au travers de ces mystères abominables, de ces accusations extrêmes d'hérésie furieuse et d'impiété satanîque, il y eut une triste réalité de vices et de débauches. Hais elle ne saurait non plus ab* soudre les coups de justice inhumaine qu'on ajouta aux flétrissures. Cétait la distinction qu'aurait dû faire la philosophie moderne, Ou lieu de se complaire à l'apologie absolue des temphers. Il lui faUait des condamnés innocents, pour avoir des juges iniques ! 6a oitié n'a été qu'une colère déguisée contre le pape et contre le roi. Elle n'a

' Ganiaame de NanglB,

' Goillaaine de NaogiB, trad. de M. Goiiol.

478 nSTOlBE DE FRAVCB.

pas même fait la part de la lenteur clémente de Vun, de la rapidité implacable de Tautre. Elle n^a pas vu non plus que si les templier^ eussent été purs de crimes avérés et publics , il n'eût été donné à aucune puissance de les frapper par de tels supplices , eux dont la plupart tenaient par le sang à toute la chevalerie de FEurope , dont quelques— uns tenaient à FEglise par le sacerdoce '. Le penpie vit les échafauds avec épouvante, non point avec irntation. D voyait des expiations terribles, mais qoi kd semblment justifiées. A peine tantde victimes trouvèrent-elles un peu de compassion. On put les enlever en un jour dans les divers royaumes , en France , en Espagne , en Itdie , ea Angleterre , en Allemagne. Dans la Catalogne , ils essayèrent de se défendre par les armes : on les força dans leurs citadelles ; ils furent chargés de fers *. Cependant la justice ne fut pas partout impitoyable : un Gondle de Tarragone se contenta de les condamner à une pénitenee canonique. Ailleurs , Tindifférence publique les excusait ; mais partout on croyait à leurs désordres et à leurs crimes ; et sans cette pensée générale la destruction de Tordre par le feu , par le fer. par toutes les violences, serait un afireux problème dans Thistoire '.

Au reste , Philippe le Bel apporta, dans Faffaire des tem-

* Voir les pièces du prooè«.— Bopuy.

* Mariana Teste, d& l'aateur d'une histoire latine dos tenpHers: Historia templar. SieoU GûrtUrû-^he cbap. de Mariana est on précis admirable de toute cette histoire des templiers. Lib. iv, cap. 10.

* Nous n'avons pas à nous occuper ici des travaui qui cmt été faits de nos jours en France et en AUemague sur la question des templiers : le présent ouvrage n*est point une dissertation bibliogiaphiqae. Goatentons-nous de citer Dnpuy, le plus docte compilateur de œ qui se rapporte à cette affaire. Toutefois il j^istifle trop absolument Philippe le Bel. L'histoire latine de Nicolas Gurtler est corleuse aussi comme compilation. Elle est fovorable aux templiers; par maltiear,€lle est indulgente pour les vices infâmes. Un ouvrage de Frédéric Nicolax, traduit de V allemand (Amsterdam , 1783) , mérite d'être lu, comme portant un cachet purement pliilosophique. Il condamne les templiers; mais il condamne le pape, le roi, tout le monde. L'Histoire de Vàboli» tion de V ordre des templiers (anonyme, 1779) prend parU hardimeut contre eux. C'est une apologie du roi ; mais le pape est sacrifié.

ffISTOllŒ DE FRAr^Ci:. 4711

pliers, une ténacité froide; cette opiniâtreté sans colère donna lieu à des soupçons d^avarice , ot ces soupçons ont survécu dans lliistoire. Aussi bien Ton chercherait raine^ ment dans les passions contemporaines quelque chose qui parût avoir excité une répression aussi formidable. Il y avait peu d'exaltation dans les âmes ; la foi religieuse semblait amortie. S*il y eut peu de pitié pour les templiers , il y eut aussi peu de colère contre eux. Philippe le Bel parut seul armé de sa vengeance obstinée.

De son cAté le pape, avec la timidité de son esprit et la position ambiguë quMl s*était faite hors de cette cité de Rome , si naturellement propre à sauver Findépendance des pontifes et à protéger celle des peuples , pi3t à pcino tempérer, par quelques formes de justice , Tinvincible volonté du monarque dont il semblait rester le sujet. Son autorité consacra des supplices que sa clémence désavouait, triste rôle où peut-être il serait aisé de voir , non pas seulement Teffet d'un caractère timide , mais Teffet plus général des changements qui s'étaient faits dans les rapports de TEglise et des Etats. Au temps où la constitution des monarchies laissait le pontificat romain au sommet de la politique, on n'avait pas va de pape intervenir, par des bûchers , dans la réforme on la punition d'un ordre religieux dégradé. L'autorité morale était le nerf sodal ; lorsque ce nerf fut affaibli , il ne resta que les supplices. Spectacle biiarre-f on venait de voir Philippe le Bel s'apptiquer àFhumiliation du caractère papal par des jugements contre Boniface; anssîtftl après on le vit affecter des airs d'austérité catholique; c'était lui qui était le gardien de la dignité de VEglise , et il n'acceptait en quelque sorte Clément V que comme un auxiliaire dans larépression des scandales. Cela môme était un désordre; les corsiitutions du moyen âge étaient interverties ; une réaction politique se consommait; le roi dominait le pape; et Ton vient de voir si les formes nouvelles de la justice profiteraient beaucoup désormais à la liberté et à l'humanité.

Le concile de Vienne ajouta peu de chose à cet acte d'abolition des templiers. Le pape Boniface était oublié.

480 HISTOIBE DE FRANCE.

On parla de la Croisade ; mais la Croisade même était i peine un souvenir. Les pèlerins qui avaient le plus brillé dans ces guerres saintes étaient traités comme des relaps dignes du feu; Tesprit ch^svaleresque était devenu un esprit de rapine et de débauche ; les richesses avaient tout amolli. On venait de transférer celles des templiers aux hospitaliers ; c*était perdre deux ordres à la fois : les hospitaliers ne résistèrent pas à cette épreuve. On avait voulu par là leur donner plus de forces pour conquérir la Terre- Sainte,; on ne fit, dit un chroniqueur , que les rendre pires qu* auparavant ^ Cependant on les avait vus naguère [1310] combattre dans Ttle de Rhodes les Sarrasins avec toute Tardeur des vieux temps, et il devait leur rester de beaux jours encore. Quant à Tappel à la Croisade , souvent renouvelé par les papes , ce n'était plus qu'un cri mourant. Le concile s* en alla après avoir sanctionné le traité du roi avec Tarchevèque de Lyon.

1310-1313. — ^Durant ce long procès des templiers, Fat • tention des peuples avait été peu distraite. En Angleterre, les barons avaient remué. Un Gascon , favori du roi , nommé Pierre de Gavastonne , avait donné lieu à cette excitation de colère. Le royaume fut près de s'abtmer dans les séditions. Ce qui retint les barons , ce fut l'amour du roi de France, disent les chroniques , et aussi le respect pour la reine Isabeau , laquelle estoU mouU amée des barons ei des nobles du pays *. Le roi fut contraint de sacrifier le favori ; on lui coupa la tète.

Puis Edouard yint en France pour affermir la paix avec Philippe le Bel. Ce voyage donna lieu à de nobles fêtes. Le roi arma chevaliers son fils atné le roi de Navarre, avec ses deux autres fils, Philippe, comte de Poitiers, et Charles, comte de la Marche, et phmeurs grans maislres et nobles, le jour de la Penthecouste, en la mère églyn de Nostre Dame de Paris. Puis les deux rois , avec leurs chevaliers , prirent la croix ^ qui est le seing de la saincte en-

* Gum. de Nangit.

* Grandes Chron.

HISTOIBE DE FRANCE. 481

teigne de Nostre Seigneur Jhesuchrist '. Ainsi dit le chroDiqueur; et la croix, prise de la sorte, n*était plus guère, en effet, qu'un seing (un signe) ou une parure, et ne paraissait pas devoir engager aux batailles. Un cardinal était là pourtant, prêchant la Croisade au nom du pape; mais les rois et leur chevalerie ne songeaient qu'aux fêtes et aux plaisirs. La description de ces jeux mérite d'être conservée. « Et lors , à celle feste de la Penthecouste , pour Tonoeur de la dite chevalrie , fu Paris encourtiné solempnel- Icment et noblement , et fu faicte la plus solempnel feste et belle qui grant tems fu veue : car adecertes le jeudi ensuivant d'icelle sepmaine de la Penthecouste, tous les bourgeois et mestiers de la ville de Paris firent très belle feste ', et vindrent, les uns en paremens riches et de noble œuvre fais, les autres en robes neuves, à pié et à cheval, chascun mestier par soy ordené, au dessus dit isle Nostre Dame, à troupes, tabours, buisines, timbres et nacaires, à grant joie et grant noise démenant, et de très biaux jeux jouant. Et lors du dit isle, par dessus un pont fut fait sur ne& et bateaux nouvellement ordenés deux et deux, l'un mestier après l'autre, et les bourgeois en telle guise ordenés vindrent en la cour le roy par devant son palais, qu'il avait fait faire nouvellement et de très belle et noble œuvre par Enguerran de Marigni , son coadjuteur et gouverneur du royaume de France principal. Auquel palais les trois rojs, c'est assavoir : Phelippe le Biau, roy de France; Edouart, son gendre, roi d'Angleterre; et Loys son aisné fils, roy de Navarre , avec contes, dux, barons et princes des dessus dis royaumes, estoient assemblés pour veoir la dite feste des bourgeois et mestiers qui aussi ordenéement et gentement venoient, et tout pour le roy et ses enfans honnorer. Et ensement après disner, en la manière dessus dite ordenés, revindrent à Sainct- Germain des

• Grandes Chron.

* « A cheval furent tint mille, et a pié forent trente mille; tant on plus ensi les trouvèrent cels qui de là lea eatimèrenU » Chronique mtftriqve, citée par M. P. Paria.

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