LOUIS LE GROS
1108. — D est devenu de mode dans les livres de philosophie contemporaine d'atténuer singulièrement la renommée du roi qui se montre , à la mort de Philippe I*'. Comme le nom de Louis VI dit le Gros s'était rattaché jusqu'à nos jours à l'œuvre alors commencée de l'émancipation des communes, on a pensé se donner un grand air de supériorité historique, en contestant cette tradition comme un préjugé de flatterie pour les rois de France.
Ce n'est point ici une histoire de controverse, et ce n'est pas non plus une apologie de la vieille monarchie. Je cherche la vérité dans l'élude des vieux temps, et, quelle qu'elle soit, je la montre.
Je ne vais donc point aborder cette figure célèbre de Louis le Gros avec un parti pris de la diminuer ou de l'accrottre dans l'estime des hommes, je la laisserai paratlre, selon que les monuments l'auront découverte.
Et d'abord voici qu*à cdté de ce roi se montre une autre figure, vénérable à l'histoire, celle de son ministre Suger. Cest Suger, homme admirable, intelligence rare, politique prudent et grave écrivain , qui va nous être le témoin de cette époque. Ainsi tout système de jugement conçu d'avance est impossible. Suivons cette grande lumière d'une époque importante dans Thisloire des transformations de la société française.
On a vu que la monarchie était dans la constitution féo« dale une aorte de théorie nominale qui laissait aux sourerainetés distinctes leur indépendance. Le temps seul pouvait modifier une situation aussi complexe , et raviver l'unité de pouvoir , nécessaire à l'énergie même de la société. Hais aussi il fallait que le temps lui-même fût secondé de loin en loin par des génies d'hommes capables TOI. II. e
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dflF dérelopper et de féconder les accidents fortuits des révoltt^ons.
Ces sortes de réformattons ne sauraient ëtre^sondaincs; et c*est pourquoi Thistoire ne s'enquiert pas si les rois ou leurs ministres les ont violemment précipitées, mais s'ils les ont lentement et sagement favorisées.
Sous ce point de vue, Louis méritera du moins de garder sa renommée.
Nous avons vu comment en ses jeunes années ce vaillant prince tira l'épée contre les rébellions des seigneurs, tandis que son përe sVubliait en des scandales qui étaient pour lui-même une offense et nne menace. D n'est point inutile de reproduire quelques-uns de ces souvenirs.
Guillaume, roi d'Angleterre, s^étaii montré surtout redoutable par le titre de duc de Normandie , qu'il soutint parles armes, lorsque son frère Robert était à la Croisade. Guillaume franchit les Hmites de son duché , et la puissance de ses armées rendait sa vassalité presque chimérique. Louis, avec quelques poignées de fidèles, sut pourtant le comprimer. Un grand désavantage était du côté do Louis , le manque d'argent. Dans les combats qui étaient livrés , on faisait des prisonniers ; Louis était obligé d'accepter la rançon de ceur qui étaient entre ses mains ; et il ne pouvait payer celle des prisonniers de Guillaume «. Ce rapprochement mérite d'être noté dans l'histoire; il indique le point de départ de la monarchie de France.
Et telle était la confiance de Guillaume , puissant par son titre de roi , par ses armées et par ses trésors, quo le superbe aspirait, disait-on , au royaume des Français, parce que Louis était le seul fils que le roi Philippe eût eu de sa très-noble épouse Berthe *. Ce furent de vains projets. Après avoir tourmenté la France, Guillatnne alla périr en Angletenre , par un assassinat.
Phis tard, lé jeune Louis exerça son activité militaire contre Boudiarrd (Burthardt) seigneur de Montmorency,
* Sucer. — Vie de Louis YL
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qu§ avait porto le ravajço sot les terres de Tabfc^ée Saiwt- Denis. Qoelqoes grands noms de eheTSterie set montrent dans J« qaerelle de BoudiarJ ; Matthieu de BMumotit v et Dreffi de'Mouiehy le Châtel, bommes ardents et beffî-qiMDT V (lui furent tour à touf toaehés par T^ede Lo^is. £t ainsi le jeuiie d^éfensoer de 'la roTHUté rmtiefiaîtr les gsanda k ridée do la soprémalie d«i monarquel On' le vit dans uDe circonstance qui suivit de près la p^essien-de Boudard. Matthieu de Beaumon^i tourne rimpétoosité de ses arnsee contv&Hnfiiee de dermont , éool il aveilépousé la mie , et il le TDulut dé^uiller , p» là forée , de sou château de Luaarohes. it Q«e peavait faii^Hagcres , dit Tabbé Svger , sinon de courir en Oevie hâte auprès du dé^ fenseur 4ci royaume, de seprMtenrer àses pvéda ^t de*le supplier en pleurant de compiattY e«Jt maux d'en rîeîllard, et de secourir un homme oraellementf opprimé? 9 raitne mieux, dit-il, très*cher Seigneur y que la repreane» loate ma- torre , puisque je la tiens de>tKii, que de voir mon gen- <Ire dénaturé s>n rendre maftre, et je désire morurir, s^il faut qn*il m*en dpponvHe* « T^aehé jusqu^au fbnd du cœur de sa lamentable infortune , le jeune prince lui ^end la maja , promet de le servir, et le renvoie comblé de joie et d*espérance. » Bientôt, en>ffffet> Louis va faire justice. Le châteasde Luzarehes est eiilevé de force au- ravisseur, et Louis le rend à son maître,; après avoir mis une garnison- éena sa tour.
M:ais Louis ayant vouîo enlever un autre château pour le rradre au niôrae comte, sa troupe fut dispersée par la terreur d'une lompête. Et, ctens <* tte fuite précipitée , le feu , dit Suger , fut fwis traUrtuêemeni aux tentes pendant que te défenseur de l'Etat dormiaU dan» lasUmne. Plusieurs nobles cheraliers furent^ fait>t prisonniers dans le désordre, et entre autres Hugues de Ueroiont' lui-môme. Louis, sans expérience et ignorant de tèlhes inforùunes , sHrritade ce honieuoi éche:. 11 courut à Paris refaire son armée; et il menaçait de tomber sur le 1 «jmte AlaMhicu de Beaumont , lors({ue ceiui-ii , homme pnl/ et bien élevée ne pouvant, dit toujours le sage bisiorien , soutenir l'idée de l'affront ^eLficir
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dentd qu'acaU reçu wn seigneur , envoya supplier le prince, protestant que le revers de son armée n*avait été Teffet d^aucune trame , et se déclarant prêt à lui obéir en toute chose , en signe de son innocence. Le pardon fut accordé , les captifs furent délivrés , et Hugues de Qermont fut assuré de ses domaines. Ainsi , dans Tanarcbie seigneuriale, la suprématie royale commençait à reparaître , par Fautorite personnelle du jeune Louis.
Les luttes se multiplient. L*historien parle d*un comte de Roussi, nommé Ebble, tjrran formidable à ses voisins , et qui avait porté la désolation sur les terres de Féglise de Reims. Louis, avec sept cents chevaliers, va faire justice par le fer et par la flamme. Les barons Lorrains avaient tiré répée pour aider au terrible comte. Louis dompta tous les rebelles , et Ebble fut contraint à des réparations envers les églises qu'il avait dépouillées.
n réprima de même les spoliations du seigneur Léon, du château de Heun, vassal de Téglise d*0rlésns. Le rebelle s'était enfermé dans une tour; on y mit le feu ; il se précipita du haut des murs avec soixante des siens. Tous périrent dans les flammes.
Ces attaques de châteaux forts , qui étaient toute la guerre féodale, donnaient lieu à des aventures , oh la justice était quelquefois aveugle et romanesque. Thomas de Marie , seigneur de Montaigu , près de Laon , était un baron redouté pour ses crimes. La terreur régnait autour de ses terres. Plusieurs barons s'unirent pour le dépouiller; et ils commencèrent par faire une circonvallation de pieux et de palissades, comme autour d'une bête fauve, pour le faire périr par la famine. Mais il s'échappa, et courut à Louis , jeune homme facile à toucher aux récits de cette sorte ^ Louis vint précipitamment attaquer les seigneurs, et rendit son château libre à Thomas. Les seigneurs frémissaient de colère , et juraient de se venger. Louis apprend leurs desseins , et court les attaquer. Alors pleins <l*admiration pour l'audace de celui qui devait être leur
' Suger.
HISTOIRE DE FBANCB. 85
seigneur, ils yont tomber à ses pieds, et s^engager à lui comme à leur mattre. Toutefois , dit rhistorien , comme la ruine des impies est toujours écrite dans les décrets de la volonté divine, Thomas perdit quelque temps après, par UD divorce , et le château , et les avantages de son mariage, qui se trouvait souillé de la tache d'une union incestueuse avec une proche parente de son sang *. Plus tard , il devait se trouver sous la main formidable de son libérateur.
Le but naturel de ces batailles était raffermissement de la royauté, soit par la suprématie de ses armes , soit même par Tagrandissement de ses domaines.
ce (Tétait par ces preuves de valeur et d* autres encore , que le seigneur futur de la France s'élevait dans Fopinion , et s'efforçait avec une courageuse constance , toutes les fois qu'il s'en offrait quelque occasion favorable , de pourvoir avec sagacité à l'administration du royaume et de la chose publique , de dompter les rebelles , et de prendre ou de soumettre par tous les moyens possibles les châteaux signalés comme oppresseurs *. »
Quelquefois les alliances servirent à ce système de po> litique. Guy de Trusel, fils de Milon de Montlhçry , revenu de la Croisade , brisé par les fatigues des'batailles , n'avait qu'une fille, dont l'avenir lui parut douteux. Le roi Philippe la lui demanda pour l'un des fils qu'il avait eus de Bertrade , et il fut réglé que Montlhéry appartiendrait au roi , et qu'en échange on donnerait aux deux époux le château de Manies, qui appartenait à Louis. « Le château de Montlhéry étant ainsi tombé, à cette occasion^ au pouvoir de ces princes, ils s'en réjouirent comme si on leur eût arraché une paille de l'œil, ou qu'on eût brisé les barrières qui les tenaient enfermés. Nous avons , en effet , entendu le père de Louis dire à son fils : Allons, enfant Louis , sois attentif à bien conserver celte tour, d'où sont parties des vexations qui m'ont presque fait vieillir , ainsi que des lu-
• Suger,
S6 HISTOIRE DE FKAKOB.
ses et des frondes criminelles qui ne m*ont jamais permis d'obtenir ane bonne paix et un repas assiiré '. »
Cependant la possessi^m de MoO'ilkéry (ul disputée au roi par la rébellion. Il y eut d*aiîreti-es batailles dans ce obâleauL, et Louis aooonrait pour achever les luttes; mais il trouva les chefe 4e In conspiratioii dé}h donapXés ; il n*eut plus cfu'à déiruire les remparts Ju châXeau, à Tcxception de latour^ qui avait tenu lerme contre la révolte.
Dans ces luttes, souvent les Gdélités se déjilacent, et toutes ces gu(*rres éparses de la féodalité amènent des aliernatives bizarres de défection et de dévouement.
Guy, comte de Rochefort, oncle de Guy de Truxcl, homme baille et vieux guerrier, était revenu de la Croisade cativert de gloire et comblé de biens. Le roi Philippe, doi>t il avait éfcé sénéchal, Tavait fait le chef de toute Tadministration de TÉtat, et puis il avait fiancé sa fille au piinee Louis. Dans cette haute élévation, il avait vaillamment tenu Fépée pour la royauté* et c'est lui qui avait dompté la rébellion de Monllhéry. Mais il arriva que le mariage promis fût rompu pour cause de parenté, et dès lors ua alTreux ressentiment dévora son âme. Alors il excita à son tour les révoltes ou les seconda. Le château de Goumay, sur la Marne, ayant pour châtelain Hugues do Pomponne, vaillant chevalier, fut le théâtre des insurrections; Louis alla Tattaquer comme une place de guerre, ipar «n siège eo règle, il y fit de nobles faits d'armes, et la réinei^ion fut vaincue. Il y eut beaucoup de morts , de blessés et de captifs, ce qui 4<mna, dit Suger, par toute la terre une grande célébrité à cette tictoire.
De là Louis porta ses armes dans le fieiry , aux fron- Uèros du Limousin. Le seigneur fiumbaud, noble châte- Sain de^Sainte-Sévère, répondait autour de lui la terreur, et de toutes pants^m courait à Louis pour ie supplier de camprif&erle tyran. Louis céda volontiers aux prières des peuples; il jura -de ne se vetirer que quasid le château serait détruit, et que ses plus nobles défenseurs auraient
• Suger.
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0u Ibs y^uK crevés ou auraient élé pendus. 'L# chfttelain , «CDrayi^ , se hâta (fe plier dettont la nuiQesti myale, et de remettre sous l obémance dsiaœw onn» $a terreetieotuhâteau^' .
Telle avait êiè la vie. du jeune Lo4ii&, pendanlque Fhilippe languissait dana gea voluplég. « Ce qui aeul soutenait les choses, dit rhisiurien, cVst que Tamour et la erainle qa'inBpirail le fils app**lé à lui succéder, oonservaieBl h r&lat4outo sa vigueur ^ d
C'était là un bon présage de royauté, et Louis y en avait encore ajouté d'autres par ses ve<rlus privées et par ses hahitudes de soumission et de respect pour le roii, qui.&*oubliait lui même.
Toutefois cette guerre acharnée, faite aux tyrans, avait amassé des haines contre Louis, et les plus sages de ses serviteurs demandaient qu'on se hâtât de le sacrer roi, par la crainte d(! quelques Tactions '. Il y eut à ce sujet une dissension ecclésiastique , par suite de la situation où se trouvait alors la ville de Reims. Le clergé s'était choisi un évèque qui avait pns possession du siège sans attendso l'approbation du roi^ et Louis en avait nommé tout aussitôt un autre. De là un déchirement; mais, pour éviter de compliquer davantage les rivalités, Louis se fil sacr^à Orléans par T archevêque de Sens, en présence de plusieurs évoques. C était Yves de Chartres , le grand et sage évéque, qui ava.l donné ce conseil. Il y eut des contestations, dans lesquelles fut ramenée la grande question des Int^titures ; quesiiaû complexe dans le systènje féodal, qui faisait l'évêque seigneur de la terra , au même titsc qi^e les vassaux. Leuis^ Thomme de TËglise , ne pouvait pousser loia cette querelle; Yves de Chartres la tempérait par son dévouement aa pape, et par son zèle pour. la royauté; et le pape Pascal II n'eut garde de l'animerpar la rigueur des prélentioas, en présence 4u scbi^uo 4'Ai-
* Soser. — Vie de louis le Gros,
* ma.
* Le p. Daniel dit que Louis avait ?8 à 29 ans, étant né en 1081. 1. Guizot dit qu'il avait 30 ou 3 1 ans, étant né en 1077 ou MIS.
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lemagne , qui durait encore. Varchevèque élu de Reims fit hommage à Louis ; le calme revint , et le mouvement politique retrouva toute sa liberté.
« Louis , roi des Français , par la grâce de Dieu , ne perdit pas Thabitude qu*il avait contractée dans son ado* lescence , de protéger les églises, de soutenir les pauvres et les malheureux , et de veiller à la paix et à la défense du royaume ^ » Ainsi , continue Thistorien , dès ce moment les batailles recommencent contre les châteaux oppresseurs ; et elles ne révèlent pas seulement, comme on le pourrait croire , une ardeur de guerre aveugle , mais une pensée active de politique. Ce furent ces attaques continues de la royauté contre la tyrannie qui éveillèrent au fond de toutes leâ âmes un sentiment de liberté ; et ^i importait peu que le monarque formulât , en termes de constitution précise , les rapports nouveaux que cette suprématie du sceptre devait produire entre les sujets ; il suffisait que Tancien droit de la force fût publiquement atteint par Fépée royale, pour que les hommes fussent tout aussitôt pressés du besoin de consacrer leur affranchissement par la promulgation d'un droit commun. En ce sens donc, Louis fut Tinstrument de la liberté française, et c*est un glorieux titre aux respects de Thistoire.
Le premier fait d'armes de Louis, devenu roi, fut dirigé contre cette famille de Guy de Rochefort, qui gardait profond le ressentiment des vengeances qu'elle avait subies. Hugues, fils de Guy, seigneur féroce et téméraire , s'était emparé de force du château de Corbeil, qui appartenait à son frère. Les peuples appelèrent le roi, qui accourut. Le frère du ravisseur avait été jeté captif dans le château de la Ferté-Alais. Le roi voulut le délivrer. Son sénéchal , Anselme de Garlande , le plus ardent de ses chevaliers , se fit prendre dans une première attaque. Les deux prisonniers pouvaient périr dans les tortures , sous la main des oppresseui^. Le roi redoubla de vaillance; le château fut emporté. Les chevaliers qui le défendaient furent dé-
* L'abbé Suger.
il 10— 1120 KISTOIBB DB FRARCB. 89
pouillés de leurs biens ; quelques-uns restèrent captifs : ainsi « Loaîs illustra les prémices de son règne. »
Hais bientdt le système d'affranchissement monarchique , suivi par Louis le Gros , alla se heurter contre des obstacles plus sérieux.
1113. — Henri, frère de Guillaume, roi d'Angleterre , lui avait succédé au trône, au détriment de Robert , son frère aîné , alors occupé aux batailles de la guerre sainte. Des liens d'amitié et d'hospitalité l'avaient attaché à Louis y. avant que celui-ci fût devenu roi, et il profila de cet appui pour venir dans la Normandie faire des réformes. Ce pays, longtemps malheureux par les ravages qui avaient précédé et qui avaient suivi la conquête , retrouva la paix et l'ordre sous le commandement de Henri, roi réformateur , en qui les contemporains voyaient la réalisation des présages du grand devin Merlin, et dont l'histoire ioue l'activité et la sagesse, sans justifier le vol qu'il avait fait de l'autorité.
Mais, dès que le roi Louis vit Henri agrandir sa puissance , sous cef te apparence de réformes dans la Normandie, il commença à s'émouvoir, et à méditer des moyens de répression. Le château de Gisors devint l'occasion des ruptures. La possession de ce château semblait douteuse , bien qu'il eût été concédé précédemment au roi d'Angleterre ; mais il avait été stipulé plus tard , à ce qu'il paraît , qu'il serait occupé par des troupes neutres. Henri , comme assuré de son droit , l'enleva au seigneur qui le gardait , et aussitôt la guerre éclata par des ravages commis sur les terres de France et. de Normandie. Louis, intrépide et bouillant , proposa de réduire les batailles en un combat singulier avec Henri. « Allons ! disait-il , la fatigue du combatdoit èlre pour celui qui recueillera l'honneur d'avoir vaincu et soutenu la vérité. » Et , en même temps , il posait fièrement les termes et les conditions du duel. Henri, moins impétueux , laissa aux combats leur cours naturel. Les Français débutèrent par une victoire sous les murs de Gisors ; mais la guerre se prolongea longtemps encore « avec des alternatives funestes aux peuples, et pendant
90 BTSTOIBE DE FBAICGS.
lesquelles le roi Louis ne perdit pas de vue son i^tème de domination contre les châteaux oppresseurs.
L*histoire a trop dédaigné ces récits de biographie tfiecdotique ; de tels détails éclairent la réaction qai se faisait dès lors contre la féodalité : rien de plus dramatique qop la plupart de ces récits.
a .Sur un promontoire que forment dans unendroitde difGcile accès les rives du grand jQeuTe de la Seine» est bâti un château non noble, d'un aspect effrayant, etqu^on nomme la Roche-Guyon : invisible à sa surface, il est creusé dans une roche élevée; la main babile de celui qui le construisit a coupé sur lo penchant de la montagne, çt àraiilG (func étroite ou chi'tive ouverture, le rocher même» et a formé sous terre uno habitation d'une Irès-vasto éten*
due Ce château souterrain, non moins odieux aux
honjmes qu'à Dieu , avait ^our maître , Guj, jeune homme d'un bon carn( 1ère; étranger à la méchanceté de ses an- ,
côlrcs, il en avait interrompu lo cours, et se montrait résolu de mener une vie honnête, exemple de toute infâme et vorace rrp:H ité. »►
Ceht en ces termes que l'abbé Suger commence l'histoire d'un meurtre abominable commis dans ce château. Guillaumo, boou-père de Guy, Normand farouche, conçut lo de-«sein sinistre d'aller égorger son gendre dans son château ou plutôt dans sa caverne de la Roche, pour s^y étabhr à sa place et en faire le siège de ses brigandages. îl descendit avec quelques scélérats, et exécuta son dessein malgré les cris et les supplications de sa fille, laquelle s^altachail au corps de son mari pour recevoir les coups qui lui étaient portés» ou bien se roulait aux pieds de son père pour désarmer sa fureur. Le féroce ravisseur n*en était que plus acharné. Les deux malheureux époux furent jetéB hors de la caverne > comme de vils pourceaux ' , Fun mort, l'autre demi-morte, et ainsi GuiUeume établit sa tyrannie dans le sang de ses enfants. Mais tout aussitât.la létale nouvelle se répand parmi les peuples. Tout la vdsi-
• L'abbé Sugcx. .
HISTOaS BE FRAKCg. î/i
nage s'émeiit, et de loin racine il accouri des vengeurs. Qa B p^auj. que le roi d'AngbelieTre naivii^nfie protéger ie hrigaïKi. Oo soilidle les sf)e«ur.s de Louis. T011& les balttilaïUs (jn Vexin , hoBuaes inlr6f)ides à la guerre i,.«c ièveiiA en nrmes. Louis ne peu4 v.enir en.persoAiie^ Mais, par mb «2777^^ avnni6wu/b0in€fi^ ^. son- cularUé rof^ale^ i\ e^oi^d do faire subir aux coupables ia mert le plus. ciiueJle et la .plus hoo^euse y et proinel d*ar/i ver , s'il le hui , pour hâter leur supphce. Alors rien oe résiste. Le lyran*j eârajé, &il des promesses do soumissioB , il appeUe les .plus^ nobles des càefs qui Tassiégeot dans sa rocbo, et il jure qu'il serrvira avo€ eux Odèlementleroi de France. On n'écoute pas. ses paroles. On pénètre de force dans la caverne. Lts voxbgeucsdu meurtre se livrent euA-mÔDèes à des barbaries «itroees; 00 déchire à plaisir les malheureux assassins. On arrache le cœur de Guillaunie et on Fexpose au haut d'un pieu , cooime ub signe de justice et de terreur. Puis , on attache son corps sur une claie avec quelqucs-uus de ses compagnons, et on les livre muUlés aux flots de la Seine, pour parlera Rouen un exemple des punitioBs du roi de Franoe envers les tyrans des peuples.
Une autre guerre féodale arrêta les armes de Louis. La comlesee d'Angers, la célèbre femme adultère du roi Philippe, y était mêlée par ses intrigues. Avant la mort du 1 oi son mari, cUe avait obtenu pour son Hls Fhil>ip{)e que Je château de Monilhéry serait ajouté au château de Mantes, qui do)à lui avait été dosné. par une convention que Bf^HS avoas vue. Ce n'étaâeot pas les seules pensées d'am billion do Bertrade.; elle rôvaii le trône pour sa raoe, ei Pbilij^pe, excité par elle, doit par éveiller le courroux du roi. Dos révoltes éclatèrent^ Louis les punit en enle^vant lea deux ^châteaux par la force et la rapidité de ses annes.
Mais la gueffre avee le roi d'Aagletesre était la plus cempVqvMa ei la pfais tenace , et si Henri ne paraissait pas toanjouttt&pesseiiBA, îl^soiVHlaiilaiiéKolte des seigneurs voir sins, et la soutenait de sa puissance. Thibaut, comte de ChoTtros, jeune homme ardent aux batailles, lui (uk un
9i HISTOIHB ]>B nULlICB.
înstrament d'anarchie. Et pourtant le roi Louis avait commencé par prendre sous son patronage le jeune comte el sa mère contre un seigneur indompté, Hugues du Puiset. un de ces "Châtelains qui s'entouraient de terreur par le brigandage. Il avait d'abord tenu un parlement à Melun pour entendre les plaintes qui de toutes parts s'élevaient contre le tjrran , et, sur le témoignage des évèques et des abbés, accourus en foule pour demander justice, il s'était hftté d'attaquer de force le château qui lui servait d'asile. Mais à peine le comte Thibaut avait*il été délivré du voisinage terrible de Hugues, dont le château fut brûlé, qu*aussitdt il médita d'accrottre son domaine en usurpant celui du roi, et il était en cela soutenu par le roi d'Angleterre, qui était son oncle. Tout se mêla dans cette querelle : Hugues du Puiset devint l'auxiliaire du comte de Blois; la famille des Guy, toujours blessée depuis la dépossession de Montlhéry, fit cause commune avec la révolte. Le roi eut à se multiplier dans les batailles. 11 y eut une paix de deux ans avec le roi d'Angleterre , pendant laquelle le fils de Henri, nommé Guillaume , fit hommage à Louis, en qualité de duc de Normandie, chose nouvelle jBt vainement imposée précédemment. Puis la guerre reparut par les entreprises toujours renaissantes du comte de Blois. Il y eut un moment où le domaine du roi était cerné du côté d'Étampes et de Senlis , sans qu*il fût possible de communiquer avec les villes plus éloignées autrement que par des expéditions de guerre. Louis cependant trouva quelques fidèles, « le très-noble Raoul, comte de Vermandois, son cousin, Dreux de Mons et deux ou trois autres S » et il se rejeta dans les combats avec une ardeur de colère qui ne connut plus d'obstacles. L'abbé Suger lui-même se fit guerrier, et il raconte naïvement ses faits d'armes. Le comte de Blois avait attaqué le domaine de Thoury , dépendant de l'abbaye de Saint-Denis; là on se battit à outrance. Enfin le roi fut vainqueur, et le château du Puiset, pr\r où avaient commencé les déchirements,
' L'abbé Suger.
HISTOIHB DB FRANGE. 93
étant resté ec son pouvoir , fut rasé complAernerU , comme un lieu dévoué à la malédiction divine : ce ne fut pourtant pas la fin des perfidies de Hugues du Puiset, le premier auteur de tant de maux. Vaincu, pardonné, rebelle encore, il reprit ses habitudes de crime , jusqu'à ce que Texpédi* tion de Jérusalem, dit Tabbé Suger, également funeste à beaucoup d'autres méchants, mit un terme à sa vie et à sa scéUrcUesse^ qu'exaspéraient les passions les plus eorrompues^.»
Dans toutes ces batailles, le roi avait suivi sa pensée politique de comprimer les tyrannies féodales. « (Test le devoir des rois, dit toujours son ministre, fidèle aussi à la même pensée, de réprimer de leur main puissante, et par le droit originaire jde leur ofBce , Taudace des tyrans qui déchirent TÉtat par des guerres sans fin , mettent leur plaisir à piDer, désolent les pauvres, détruisent les églises, et se livrent à une licence qui , si (m ne Tarrètait , les enflammerait d'une fureur toujours croissante. » Louis, par ce droit et par ce devoir de la royauté, poursuivit toutes les tyrannies. Ainsi furent abaissés dans cette guerre trois seigneurs principaux , Lancelin , comte de Dammartin , Pains de Hontjai, et Milon de Montlhéry. Mais il s*en était montré un plus formidable que tous les autres, et qui , sans prendre part aux querelles soutenues par la coalition des armes du roi d'Angleterre , s'était nourri de crime et de brigandage, par des excursions isolées sur les terres de Laon, de Reims et d'Amiens. Cétait Thomas de Marie, ce seigneur de Montaigu, que nous avons nommé déjà, et que Louis avait d'abord protégé contre une ligue de seigneurs voisins. Le naturel de cet homme s*était déployé; sa volupté était le meurtre , et il n'y a que les plumes contemporaines qui puissent dire toute la noirceur de ses cruautés. Il s'était fait dans les châteaux de Crécy et de Nogent un véritable antre de dragons et une caverne de voleurs, et de là il désolait le pays par la flamme et le pillage *. »
« L'abbé Sager.
* L*abbé Suger. Gollect. des MiSmoires.
94 HISTOIBB DE FRANCE.
1114. — VÈgUseée^Gauiat&HtefUièrBse réoTitten assetn^ bléo géimaleàBeviiTais, pour frapfier publiqœnœ&t ee scanda lo do «riOBes e€ dd barbaries, elle légat du pape, présent à te coneile, prononça contre le t3nran une senieuce d'exeommuDicalioiï générale.! Thomas fut déclaré indigaa de porter le baudrier de chevalier , et dépouillé de fous ses honnears comme scélérat' inUme et ennemi; do nom cbnétien *. Alors Louis n'eat qu'à paratire pour achnoer la justice. Il vint attaquer le château de Crécy, y pénélsa de force, etirappftde mort lies scélérats qui servaient d'année au féroce châtelain. Et aussitôt il se mît en maeelie vers Nogetit. Vers ie même temps, d'aiïreux désordres avaient souillé la vin&dè Laon, à ^occasion dek eommofte, dont rétablissement était pénible et liiiieste«.ItaaiaJa toute un homme se présente «o roi et lui raconte les crimes de ceux qui habitent le château de Nogent. Ce5onteux,dit*il, qui, à Toccasion de Tordre donné par le rel<de détrusre la commune de Laon , ont fait irroption dans cette viiie et Font brûlée avec ses ég^ses, ont égorgé ses notaMes^ ont porté la main sur Tévêque Gaudry, et traîné son cada/vire dans la place publique. Cet homme élait un envoyé de la commune de Laon; il presse le roi de se défendre en défendant la viile; car les satellites de Thomas ont nienocé de s'emparer delà tour qui lui appartient [1113-1117]. Le roi, toutefois^ nepeot d'abord port^et seeoQrsdirectemanià ceux dé Laon; mais il court enlever ie château: de Nognnt. Tous eeax qm 1$ déftndaieM favenè oUackét- au <^ei etiif/és comme pâtnrê à l» wracUé éss m^ns,:éM cmrbefuix eléBs vanOours*, De là Lo«is morcho v^ers Amsons, où un aatfo châtelain nommé Ada, autiliaîre et rival de crimes de Thomas, oocvpait une* tour rodoutée des peuples. La'tonr fut détruite, et Thomas^ ayant perdu toute puissance de nuire , la paix ftit rétablie dans ces contrées.
Ainsi se passait la vie de Louis à des bateittes contre tes tyrans. lien résulta que, dans les eontestalions £éody es i^
* l/nbhc Snger, collect. des MéinoIrcs.~//i5f . chron, da Cmcikê^
BISTOIRB DB FRAKCB. DfS
souvent la faThlesse se ioarna vers lui, soit qu^e^le appelât ses armes, ou simplement ratitorité morale de ses^ décisions. On en vit un exen^ple dans le Berry, où nn aobio baron nommé Âymon , soigneur de Bourbon, refusait justice à son neveu , fils de son frère aîné Archambanlt. « Craignant que des guerres funestes ne fussent pour la mërhanceté une occasion de s'accroître, et que les pa vres, accablés de vexations, ne portassent la peine «io Torgueil d^autrui, le monarque, autant par commisération pour les églises et les pauvres, que par amour <\q la justice, cita le susdit Aymon'. » Et comme celui-ci refusa de comparattre , le roi alla faire droit par Tépée. Le seigneur Âymon, à la vue du monarque, s* alla jeter à ses pieds et se mettre à sa discrétion. Louis toutefois n^abusa pas de la force; il voulut que la contestation de Fonde et du nevca fût soumise à V arbitrage des Français^ et par là s'ctabli5^sait naturellement le droit de justice royale, sinon par une loi formelle et reconnue de tous^ au moins par une sorte de suprématie morale, qui n'était mise en doute que par la rébellion et le crime. « Louis prit ensuite i'babitude de faire souvent, et toujours avec la même démence, des expéditions semblables dans ce pays, pour y assurer la tranquillité des églises et des pauvres; les rapporter toutes dans cet écrit, ajoute Thistorien, serait'fatiguer le lecteur, nous croyons donc plus convenable do nous en abstenii* '. 9
Cependant la paix qui, depuis quelque temps , refait entre Louis et le roi d'Angleterre , fut rompue par des' intrigues diHiciles peut-ôtre à démêler aujourd'hui , mais qui s'expliquent assez par la rivalité de puissance des écux princes , dont l'un devait hommage à l'autre pour le dnehé de Normandie , source im;érissable de ruptures '.
Dans le cours de ces batailles féoJaLs , Louis s^tait
« i/ki%béSager.
* JWd.
* Voyu leg cxpUcatiooa naïves de Sugev^ et led explica lions comj laquées du P. Datf el.
96 HISTOIBB DB FRAHCB.
marié avec Alix , fille de Humbert , comte de Savoie. Ce mariage ne changeait rien à sa situation , ou n^ajoutait rien à sa puissance. Le roi Henri avait été plus habile dans le choix de ses alliances de famille , il avait donné une de ses filles à Tempereur d'Allemagne , et il venait d*en donner une autre au duc de Bretagne.
Foulques V , fils de Foulques et de la célèbre Bertrade , était devenu duc d* Anjou. U devait hommage au roi d* Angleterre comme comte du Haine, et ce fut une première occasion de dissentiment.
Le comte de Flandres était alors Baudoin VU, il était fils de Robert n , lequel avait été Fennemi du roi d^Angleterre , et le fils avait gardé quelque chose de cette haine.
En même temps , Robert , duc de Normandie , frère atné, et dépossédé du royaume d'Angleterre, était toujours en prison , et son fils Guillaume , jeune encore , courait les pays d'Europe , sollicitant des haines et des secours contre le spoliateur. Le comte de Flandres entendit ses plaintes ; et de là résulta une aorte de ligue contre le roi Henri. Le roi de France , par le besoin d'abaisser la puissance menaçante du roi d'Angleterre ; Foulques , par le désir de s'affranchir de son hommage ; Baudoin , par un sentiment d'aversion , s'unirent pour la guerre. A la vue de leurs armées, la Normandie s'émeut. Plusieurs seigneurs proclament Guillaume. Henri , qui longtemps avait eu la fortune favorable , est sur le point de périr sous mille revers. Tout lui échappe. Les périls l'entourent de tous cAtés, et les conjurations mêmes pénètrent dans son palais. Pourtant le courage ne l'abandonne pas. Après de grandes pertes , il refait son armée. Le duc de Bretagne et le comte de Champagne viennent à son aide. Bientôt la fortune se déplace. Le roi de France , qui avait conduit la guerre avec une brillante intrépidité , reste seul au milieu de la Normandie. Le comte de Flandres meurt des suites d'une légère blessure au visage. Le comte d'Anjou se laisse corrompre par les présents de Henri, trahit l'alliance de Louis, et donne sa fille Mathilde en mariage au fils du roi d'Angleterre. Enguerrand de Cbaumont, terrible châtelain»
niSTOlCË DE FB^CK. 97
s^était jeté dans la ligue française , mais avait fait la guerre par des brigandages plutôt que par de nobles faits d* armes ; il meurt comme frappé de Dieu. Alors Henri rep.^nd toute son activité. Il frappe quelques-uns des seigneurs qui s'étaient mis en rébellion , et va chercher Louis pour le «ombatlre. Louis se laisse surprendre , et son armée est mise en déroute dans la plaine de Bruneville , près de Noyon , dans le Vexin. Mais il la rallie non loin de la bataille , aux Ândelys , et il fait un appel à ses fidèles pour recommencer les combats. Bientôt en eiïet il rentre dans la Normandie , brûle un fort château , nommé Ivri , et s'avance jusqu'à Breleuil. Mais la guerre alors n'eut pas d'autres suites , le roi d'Angleterre ne répondit pas au défi que lui envoya Louis. D'autres événements vinrent interrompre ces sanglantes luttes.
1119. — Le pape Pascal était mort. B avait eu pour successeur Gélase II , lequel avait continué d'être en butte aux rudes attaques de l'empereur Henri V, par suite de la fatale querelle des investitures. L'Église de Rome était dans le trouble , et le pape vint chercher un asile en France. Louis lui envoya , dons sa retraite de Maguelone , l'abbé Suger, avec des présents et dos honneurs, et lui-même s'apprèlait à le visiter, lorsque la mort surprit l'infortuné pontife dans l'abbaye de Gluny. On lui fit des obsèques splendidcs ; plusieurs é vêques de France s'y étaient rendus, et parmi eux Guy , archevêque de Vienne , vénérable par ses vertus , et qui descendait , dit l'abbé Suger , du sang des empereurs et des rois, a La nuit précédente , le pieux prélat avait vu en songe un être puissant qui portait la lune cachée sous son manteau , et la lui donnait à garder. « Cétait un présage de sa propre grandeur. Bientôt après « il fut élu pape.
1119. — Guy, souslenomdeCalixteH, soutint les droits de l'Église avec humilité et avec gloire tout à la fois. Dans un concile tenu à Reims, en présence du roi de France, ayant vainement appelé la conciliation dans la contestation des investitures , il frappa d'excommunication l'empereur
fOO HISTOIRE DB FRANCE.
c^était le montrer comme un prétendant redoutable aux divers partis. Mais le roi d'Angleterre avait eu une prévoyance plus longuement soutenue. Lorsqu'il vit ces ligues préméditées , il appela à son aide Tempereur, son gendre, qui d'ailleurs (gardait le ressentiment dé l'excommunication de Reims, injure dont le roi Louis semblait avoir pris sa part. Henri V avait alors fait des concessions au pape sur Yintestiture ecclésiastique, et la réconciliation qui s^était faite lui permettait de suivre son inspiration de vengeance. Il parut donc vers le Rhin avec une armée formidable de Lorrains , d'Allemands , de Bavarois , de Souabes et de Saxons, avouant le projet d'aller détruire la ville de Reims, ou du moins de lui faire subir les horreurs d'un siège égal à la longueur de la session du concile qui l'avait frappé d'anathème.
A ces nouvelles, Louis YI appelle à lui tous les barons au nom de la patrie commune. En même temps, il donne le signal de la guerre avec les premiers fidèles qu'il peut rassembler. Mais d'abord il va mettre ses armes sous le patronage de Saint-Denis , le pieux et miraculeux défenseur de la France. Cotte église de Saint-Denis était comme une souveraineté céleste placée au milieu des Gaules, d'où relevaient les princes^ les barons et le roi même. 11 y avait sur l'autel une bannière qui appartenait au comte du Vexin ; Louis, dit l'abbé Suger, la reçut pour ainsi dire de son seigneur suxerain^ et, la déployant devant ses fidèles, il excita le petit nombre à donner l'exemple du courage à tous les autres. Bientôt la France entière s'émeut. Pour la première fois, depuis Charlemagne, on vit tous les chefs du royaume marcher de concert à l'appel du monarque. Ce n'était pas seulement le patriotisme qui s'éveillait; l'ascendant de Louis dominait aussi les volontés , et ces ^ vingt années qu'il venait de passer à guerroyer contre les f^ barons lui ^.valent fait une autorité que subissaient les . plus indomptés. On vit autour de Reims une si grande quan- j> tUé de chevaliers et de gens de pied, qu'on eût dit des nuées de ,. sauterelles qui couvraietU la surface de la terre , non-seute^ ^ ment sur les rives des fleuves, mais encore sur les montagnes
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€i dans les plaines *. Dans le dénombrement que fait Fhistorien de ces multitudes de Français mis sous la bannière de Saint-Denis, une particularité caractéristique du temps doit être notée. « Le comte du Palais, Thibaut^ qui, quoiqu'il fît alors avec son oncle le roi d'Angleterre la guerre au seigneur Louis, était venu, sur la sommation de la France, avec son autre oncle le noble Hugues, comte de Troyes , conduisait la quatrième division de Farmée. » Ainsi la guerre prenait cette fois son grand caractère de défense générale , et la féodalité s'effaçait devant la mission nationale de la royauté. Le duc de Bourgogne , le comte de Nevers, le comte de Vermandois, le duc d'Aquitaine, le comte de Bretagne, le comte d'Angers, tous les vassaux formidables rendaient hommage à l'unité de la monarchie par leur empressement à oublier leurs rivalités ou leurs alliances, et à exercer leur vaillance à la défense d'un État commun et d'une même autorité.
Ce n'était pas ce qu'avait attendu l'empereur. Dès qu'il Tit cet ensemble imposant de défense, il se hâta de s'éloigner, sans oser tenter des batailles, « et il ne fallut rien moins que les prières des archevêques, des évêques et des hommes recommandables par leur piété, pour engager les Français à ne pas porter la dévastation dans les Etats de ce prince , et à en épargner les pauvres habitants '. »
Alors l'armée française se dispersa, et le roi alla rendre des actions de grâces aux saints martyrs qui venaient de le protéger. La châsse de saint Denis avait été descendue sur l'autel pendant l'expédition , et autour des saintes reliques s'était pressée la multitude des vieillards et des femmes , aidant par la prière le courage des hommes d'armes. Le roi reporta lui-même sur ses épaules la châsse victorieuse à sa place, et puis il dota l'église de dons nouveaux.
1124. — Pendant ce temps, le roi d'Angleterre avait recommencé des excursions; mais un seul baron, Amaury
« L'abbé Soger.
* Ihid.
1021 HISTOIRE DE FRÂJICE.
de Moiitfoct:, Tavait j^poussé a/veo ses vaillants bommes du Veiin. Ain» , la Tictoire s* était p£Hrtout déclarée. Et jamais « dit encore Fabbé Suger , la France n*ayait mieux montré jusqu'où va Féclat de sa puissance, lorsque les forces do tous ses menibres sont réunies. « Aussi la terre se Ud devant elle , Torgueil de ses ennemis fut étouffé , et presque tous ceux d'entre eux qu'elle pouvait atteindre, s'empressant de rentrer «n grâce avec elle , lui tendirent la main en signe d*amitié. »
La paix fut faite avec le roi d'Angleterre , Fempereur mourut , et Louis reprit son système de répression armée contre les tyrans et les spoliateurs.
1126. — Une première fois, Tévêque de Clermont avait été chassé de son siège par le comte d'Auvergne , et il s'était réfugié auprès de Louis , qui s'était bâté de porter la terreur de ses armes dans les cbâteaux encore indomptés de ces montagnes. Mais l'évêque, rétabli dans son église « avait reçu do nouvelles injures, et Louis recommença ses expéditions contre les déprédateurs auvergnats. Il poussait la guerre avec vivacité contre le comte , lorsqu'on vit arriver le duc d'Aquitaine , qui venait avec des pensées douteuses, mais qui, témoin de l'impétuosité des armes françaises , s'arrêta sur une montagne , et envoya des messages au roi. « Ton duc d'Aquitaine , seigneur roi , disaient les envoyés , te souhaite santé , gloire et puissance. Que la grandeur de la majesté royale ne dédaigne point d'accepter l'hommage et le service du duc d'Aquitaine, ni de lui conserver ses droits. La justice exige sans doute qu'il te fasse son service , mais elle veut aussi que tu lui sois un suzerain équitable. Le comte d'Auvergne tient de moi l'Auvergne, comme je la tiens de toi; s'il s'est rendu coupable , je dois le présenter au jugement de ta cour quand tu l'ordonneras : cela, je ne l'ai jamais refusé. II y a plus , j'offre de le faire , et je te supplie humtklemeni et avec instance d'y consentir. En outre , et pour que ton altesse daigne ne conserver à cet égard aucun doute , je suis prêt à lui donner tous les otages qu'elle croira nécessaires. Si les grands du royaume jugent qu'il en doit être
HISTOIBB D£ FRANCE. 103
ainsi, que cela soit fait; s*ils pensent autrement, qu'il soit fait coEDme ils diront. »
Ainsi la souveraineté du monBrque était intoqirée , aussi bien que sa justice , au nfincu de la guerre, et l'histoire doit noter cette intervention suppliante d^nn grand fads&t comme un indice de plus de la réaction monarchique qui se déclare.
Le roi reçut les otages ; il y etit un parlement à Orléans pour décider entre Tévôque et le comte, et Tégiiso de Qermont fut pacifiée , soit par les armes , soit par la justice du roi.
Une répression plus éclatante et plus dramatique occupa les armes de Louis.
Le comte Charles , fils du roi des Danois et d'une sœur do Taïeule du roi , avait succédé au comte de' Flandres, en vertu de ses droits de parenté , après la niart du comte Baudoin , fils de Robert le Jérosol}'mitain , que nous avons vu dans les Croisades ; on le nommait Charles le Bon, à cause de ses vertus. Une faction de meurtriers so forma contre lui , et le fit assassiner dans Téglise de Bruges , an moment où le prince était recueilli dans la méditation et la prière , tenant son livre à la mam , etparlatu à Dieu même^ dit Tabbé Suger. Ce meurtre sacrilège , commis sous riospiration de Berthold (Bertulphe), prévôt du chapitre de Bruges , fut suivi de meurtres nouveaux. Tous les barons et châtelains furent égorgés. La conspitetion avait juré do n'épargner aucun de ses serviteurs , et efle accomplit ses serments avec des raffinements atrotes do barbarie.
Aussitôt , les peuples épouvantés setodment vefrs Louis, parent du comte. Louis joint la politique à la vengeam:c. 11 commence par roconiiattro pour comte deFlamircs Guillaume de Normandie , ce neveu du roi d'Angibterro , qu'il s'efforce d'agrandir pour l'opposer à son redoutnblo vassal. Puis il court en Flandres , parmi dos récits do sieurires et de cruautés. 0 arrive à Blruges. Les chefs de lâifection s'élaient réfugié» dans l'église. Il les assi(?ge, et, après avoir souffert horriblement de la faim , ils tombent
104 HISTOIBE DE FBANGB.
tour à tour en sa puissance. On leur fait subir des supplices effroyables. L*un , le plus scélérat de tous , nommé Bouchard, est lié sur une roue élevée , oh. on Texpose à la voracité des oiseaux de proie ; on lui arrache les yeux*, on lui déchire la face , on le perce de mille dards, puis on jette ses tristes restes dans un cloaque. L'autre , le conseiller des meurtres, le prévôt Derthold, est pendu à une fourche avec un chien , qui le déchire par ses morsures , jusqu'à ce que le malheureux perde la vie dans cet affreux raffinement de justice. Les autres sont précipités du haut de la tour de Téglise , et ont la tête brisée sur les pavés. Après cette vengeance, souillure d'une victoire qui n'avait besoin que d'être juste, Louis va frapper de son épée Guillaume d'Ypres, qu'on appelait Guillaume le Bâtard, pour qui s'était fait le meurtre du comte Charles. Il le dépouille de ses biens, et quitte enfin la Flandres après l'avoir ainsi ilanchie, et comme rebaptisée par les châtiments *.
D'autres brigandages s'offrirent encore aux répressions de Louis. Il retrouva sous sa main ce Thomas de Marie, qu'il avait une première fois frappé de son glaive , en le dépouillant des châteaux de Crécy et de Nogent , mais qui avait refait sa fortune de brigand , en s'enfermant dans le château de Coucy , et atteignant de là , par des crimes de tout genre , les peuples voisins , les églises , les monastères , et surtout les marchands et les voyageurs. Le récit des atrocités commises par ce tyran fait frémir d'horreur, et la langue moderne ne les peut même dire dans leur atroce vérité. « La férocité de cet homme est tellement inouïe dans notre siècle, dit l'historien Guibert *, que certaines gens, de ceux même qui sont réputés cruels, paraissent plus avares du sang de vils troupeaux que ne l'est Thomas du sang des hommes. U ne se contente pas , en effet , de tuer avec le glaive et de consommer tout d'un
' Entre les récits qai furent faits dang le xii* siècle, de cette conjuration tragique, M. Gulzot a publié la longue et curieuse narration de Galbert , notaire de Bruges. C'est un drame plein d'intérêt. — Colleet. 4ea Mémoires.
* Vie de Guibert de NogenU Liv. ni.
HISTOIHK DE Fii&?:rK. 105
coop son crime, comme on lo fait d^orlînaire , mais il torture SCS viclimes parties supplic.»»s révoltaiils. » El, après ces terribles paroles , Thistorien détaille les rnflinemonts de la barbarie de Thomas ; ce sont des tabie.mx e|Ouvantables de crimes, que Timaginationdes poètes eût à peine conçus, et dont les fables antiquesn^approchentpas même.
La plainte des oppripfiés remua le cœur du roi , et il partit pour exterminer l'oppn^sseur. Raoul, comte de Vermandois, se joignit à cette espèce de croisade. On alla àU taquer le monstre dans sa caverne. Il ne put résister longtemps à de telles forces , malgré son atroce courage. Il tomba , couvert de blessures, aux mains du roi , et il mourut peu de jours après comme dans un accès de rage. Son château était encombré de captifs qui furent délivrés ; le Toi laissa sa terre à sa veuve et à ses enfants , mais il enleva ses trésors , fruits du crime et des rapines.
Et peut-être faut-il dire à ce sujet que , par des actes de cette sorte , Louis n'a point échappé lui-même au reproche d^avarice. L'historien Guibertle dit nettement au milieu de beaucoup d'éloges. « Le roi Louis , fils de Philippe, était tellement remarquable de sa personne , qu'il semblait fait tout exprès pour la majesté du trône ; courageux dans la guerre , ennemi de toute lenteur en affaires, et d'un cœur ferme dans l'adversité ; bon d'ailleurs en toute autre chose, il se montrait peu louable en ceci seulement, qu'il ouvrait trop facilement son âme et son oreille aux hommes vils et corrompus par l'avarice. Ce vice fut une source féconde de dommages ainsi que de blâme pour lui , et de malheurs pour beaucoup de gens ^ »
Mais n'était-ce pas une nécessité de sa politique toujours guerroyante , et l'argent n'était-il pas une condition de ses victoires comme l'épée ?
Quoi qu'il en soit , le roi , par toutes ces luttes acharnées, ne tendait pas moins à l'affranchissement du peuple qu'à Fiinité de^ia puissance. C'était là sa seule pensée de roi, et il l'eût rendue plus féconde « sans la rivalité terrible du
• TUâê Guiberl âê SoçinU Uv. fin.
roi d'Angleterre, dont Texeniple était une excîtatioi» à tous les vassaux indomptés.
1128. — En ces derniers temps, le roi Henri avait tuop bien pénétré le motif qui avait engagé Louis à faire passer le comté de Flandres à son neveu GaiHaume. Â cettie menai:e politique, il opposa un mariage babîiement conçu. 0 n'avait point d'enfant de sa nouvelle femme AdâUïde; il déclara son héritière sa ûHe MathHde^ veuve de re«i|9ereur Henri V, et il la maria à Geoffroy, iiis dir comte d^ Anjou, surnommé Plantagenète, qui n'avait pas quinze ans. Par là il s'atlacliait un vassal puissant du roi de France, en ouvrant à sa race une destinée royale. Et, chose singulière! peu après, le même comte d* Anjou était appelé à Jérusalem pour succéder à celte autre couronne, toute brillante défaits d'armes poétiques.
Ce ne fut pas la seule intrigue du roi d'Angleterre. Au comte Guillaume de Flandres ii oppose Thierry d'Alsace, et le soutient de sa puissance. La guerre s'allume entre les deux compétiteurs, et Guillaume meurt d'une blessunre. Ainsi l'habiieté du roi de France était traiiie par la fortnne.
Mais rien ne déconcertait son courage. Ce fut peu aprcs qu'il tira encore l'épée contre un de ses vassaux, son ancien sénéchal, Etienne de Garlande, soutenu de la puissance du roi d'An^elerre. Il fut blessé dans le siège du chAteau de Livry ; mais il en resta matire, et il le rasa. Garlande prétendait à la possession du titre même de sénédial, et c'est ce qui avait fait la giu5rre : le rot le doma à Raoul de Yormandois, son vaillantauxiliaire. Tons les rebelles vinrent tomber à ses genoux.
1^30. — Cependant, le monde éprouvait des agitations d'une autre sorie; Keaie avait ses réYoIutions. Deux papes avaient été nommés, à la mort d'Honorius II : Vntt Innooent U, élu le premier par la portion la plus notable et h, plos ptire dv clei^é ; l'autre, qui prit le nom cFAnadet^ élu par une (action puissante. Cette double élection ût tout à coup un ébiunlemeot daas les l)M& Le pape Int^êcent H, chassé de Rome, vint en France, asile ouvert aux pontifes opprimés. Le roi fit à Etampes u«e aasenbiée d'évéqiiettji eC
HTSTOnUS DS FHAKCB. 107
là Y pour la première fois » parut avec éclat le nom d^un grand homme et d'un grand saint, celui de saint Bernard, que les évëques chargèrent de faire un examen des deux élections romaines. Et lorsque le sage abbé eut porté au synode le résultat de ses recherches , tous les évèques ap-* plaudireot , et proclamèrent Innocent II ; le roi lui envoya Fabbé Suger , à Cluuy, pour Tassnrer de ses secours. Dès Jors les incertitudes disparurent. Le roi d'Angleterre , un instant irrésolu , fut entraîné par la parole de saint Bernard. Le duc d'Aquitaine restait attaché à Anacletpar quelque ziéconteniement frivole d'Innocent. Saint Bernard arracha de même cette apparence de schisme. Le pape resta quelque temps en France , comblé d'honneurs. Il visita les églises » et partout on lui fit des fêtes triomphales. L'abbé Suger se plaît surtout à redire les solennités de son entrée à Saint-Denis , et c'est un admirable spectacle que celui do cette piété des peuples au milieu des ardentes passions qui les déchiraient.
£a ce temps, Louis le Gros éprouva une vive douleur domestique. Il perdit son fils atné, nommé Philippe , qu'il avait fait couronner trois ans auparavant dans Féglise de Reiois. (Tétait, dit l'abbé Suger, un enfant dans la fleur de rage , et d'une grande douceur , Fespoir des bons et la terreur des méchants. U se promenait dans un faubourg de Paris. Un porc effaroucha son cheval, qui le jeta sur la pierre et l'écrasa en tombant sur lui. Ce jour-là , on avait appelé dans la ville des hommes d'armes pour une expédition. Peuple et soldats se livrent à la douleur. Ce fut une désolation générale. « Homère lui-même , dit Thistorien tout ému , ne pourrait Fexprimer. »
Louis fat le plus accablé par le malheur. Sa santé depuis longtemps étaitfléchissante, et la grosseur de son corps était devenue une véritable infirmité. Ses fidèles craignirent de le perdre, et ils lui conseillèrent de faire sacrer son second fils LouiSy enfant charmant , et de Fassocier au tr^ne. Un concile fut tenu à Reims pour cette solennité, et ce fut le pape quile présida. Tous les évêqnes présents prodrgoèrent la consolation au roi, et le pape s^associa à leurs témoi-
gnagesd'amour. Tout semblaitannoncerla fin d* un glorieux règne. Mais Louis pouvait jouir des fruits de sa politique. Les églises de France avaient retrouvé la paix. Les châtelains les plus oppresseurs avaient été domptés. Dans le concile de Reims on renouvela la trêve de Dieu pour empêcher les guerres privées qui pourtant reparaissaient encore. La monarchie venait de faire iin grand pas vers Tunilé.
1135. — Louis retrouva quelque temps des forces et du courage pour suivre encore ses luttes. Il fit même une expédition sur la Loire , et brûla ou rasa quelques châteaux. Ce fut dans cette expédition qu'il fut pris , à Montrichard , d'une maladie qui devait le conduire au tombeau.
Ses derniers jours furent remplis par des œuvres de piété chrétienne et de justice royale. On le vit un jour, qu'il s'était disposé à recevoir les sacrements de l'Église, se lever de son lit, et aller, à la grande admiration de tous, au-devant du corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et se prosterner rehgieusement. Là il se dépouille des signes de la royauté, se démet du gouvernement de l'Etat, s'accuse de l'avoir mal administré , remet à son fils l'anneau royal, et l'oblige à promettre avec serment qu'il protégera l'Église, les pauvres, les orphelins, qu'il respectera les droits de chacun, qu'il ne tiendra personne injustement dans ses prisons. Puis il fait la distribution de ses richesses, de son mobilier particulier, de ses habits même et de ses manteaux royaux, aux églises et aux pauvres; il fait don à l'église des Martyrs de sa splendide chapelle, qui renfermait un livre d'Évangile enrichi d'or et de pierres précieuses, des candélabres d'or, un calice d'or tout brillant de diamants, dix chapes magnifiques, et une hyacinthe qui lui venait de son aïeule la reine Anne, fille du roi des Russes. Puis il fit devant les clercs et les serviteurs de son palais une profession de foi catholique, en termes dignes du pliLs docte théologien^ et il reçut la commu* nion au milieu de cette effusion de piété. Tous les fidèles étaient émus de ce spectacle. « Ne pleure pas , dit-il à l'abbé Suger ; ne pleure pas sur moi , mon ami , mais plutôt triomphe et réjouis-toi de ce que la miséricorde de
HISTOIBB DE FRAIfCB. 109
Dieu in*a donné, comme tu le vois, les moyens de me préparer à me présenter devant lui ^ »
1136. — Louis vécut quelque temps encore, et il put satisfaire sa piété par des visites aux églises les plus chères à là foi des peuples. Dans un de ces pèlerinages, se trouvant au château de Béthisy, il reçut un message d'Aquitaine , qui lui apprit que le duc étant parti pour un pèlerinage à Saint-Jacques était mort dans la route, mais qu'avant son départ il avait fait un testament, par lequel il lui avait, de sa pleine volonté, légué sa fille, la trèsnoble demoiselle Eléonore, non encore mariée^ ainsi que tout son pays pour lui appartenir à toujours '. Le roi promit aux envoyés de marier Eléonore à son cher fils, et c'était apparemment une condition du testament. Aussitôt même il songea à ratiûer ce grand héritage, qui allait ramener sous l'autorité directe de la monarchie le Poitou, r Aquitaine, la Gasœgne^ le pays des Basques, la Navarre juS' qu'aux montagnes des Pyrénées, eljusqu^à la Croix de Chartemagne*. Louis donc réunit une troupe de plus de cinq cents très-nobles hommes et chevaliers des meilleurs du royaume, leur donna pour chefs le comte du palais Thibaut, et l'illustre comte de Yermandois, avec l'abbé Suger pour conseiller de son fils. Et, au moment où partit le jeune prince, le vieux roi lui fit ainsi ses adieux : « Puisse , mon trèscher fils, lé Dieu tout-puissant qui règne sur les rois, te protéger de sa divinité, à qui tout cède ; car si par quelque infortune je venais à perdre, et toi, et ceux qui t'accompagnent, ni ma propre vie, ni mon royaume ne me seraient plus rien. »
Tout ce brillant cortège se mit en marche , répandant les bienfaits et l'aumône par toute la route. Le mariage se fit à Bordeaux avec pompe, et Eléonore reçut le diadème royal au grand applaudissement de l'Aquitaine. C'était ]& un admirable événement pour la monarchie de France , si le génie de Louis le Gros avait pu se survivre.-
* L'abbé Snger* ' L'abbé Suger.
' Bogues de Poitiers. —Jff{<f.;d« jr<mo«l. de Ve^ulay, Tiv. rr^
110 K19IOIHB BB TBAfICE .
l*^ aoâtll37. — Maïs il moarul peu ^après , datas Pëpuîsèment de sa maladie, après avoir sonvent édiFié son palais par Jesméaies exemples de résignation et d'espérance. La DouveUe de sa mort alla trourer son fils; à Poitiers, au milieu des fêtes et des triomphes.
Ici rbistoire fait un retour sur elle-même , et cherche quelle fut en réalité Faction politique de ce roi , dont la TÎe fut si pleine de batailles.
Le plus souvent on a rapporté à son règne !e grand mouvement de VaffranckismneM des communes^ et même un des grands rois de la France moderne, Louis XYHI, avait en quelque sorte consacré cette opinion historique, en récrivant de sa main dans sa charte constitutionnelle. Puis on a contesté hardiment cette idée, lorsque le temps est venu de tout contester, jusqu'à la simple succession des noms de rois , dans notre pays.
M. Augustin Thierry , que je retrouve encore , à mon grand regretta fait xm charmant roman sur les communes du »i* siècle , et il met d'autorité le roi i.ouis le Gros hors de ses récits. Et pour preuve , c'est d'abord que Louis le Gros n'avait qu'un domaine propre très-borné, et que l'établissenoent des communes en France ne pouvait donc résulter de sa volonté de roi ; et puis, c'est qu'en fait il a laissé les communes s'établir ou se détruire avec une pleine indifférence, usant aussi souvent de son épée pour les frapper que pour les défendre.
Mais cette double erreur vient manifestement de ce qu'on veut assigner une origine ûie aux communes du xiV siècle , lorsqu'il serait plus historique de montrer qu'à ce moment elles ne font que se raviver.
Cest une remarque faite par un homme que j'aime à citer. « La plupart des historiens modernes , dit M. Bûchez, ont eu le tort de négliger la narration de cejs premiers *emps, de les laisser ignorer au lecteur; en sorte qu'on a cru que la commune était une institution aussi nouvelle que son nom même , et cependant, dans un grand nombre de villes, dans Paris même, la capitale de la France, les franchises et les coutumes qui constituaient
JHfirOlIlB a>B TEIHGC. 111
laisité soat aotënieuffes an v* siècle, et n'tvaient. cessé «le subaîftter'. »
U ne à'ai^i tkmc.pfte do supputer le namibre «de €ommvoes 4|«e Loiûs; le Grôs aurait affranchies par qneAqne aotofonnel de aeoi vouleir, maôs d'apprécier raciioa générale'de sa poliiiqve sur cas éiablisaemeots dem-maits ou eompri Aé6 j^ar la foroe matérielle de la féodaUté<< ,
Or^ eonmieftt oseitra en doute qo'à mesmre que la daaaination des chftteaMx s'atiémiaît sous des coups, du roi, rexis^ce.eo^muaale ne dût tendre à s'agmndirem seas iuMerfie, wAma quand la valonté du roi n'eût pas cherché spoBUAément ee^ooble résuUat.4^ sa^politique?
l«is proifinces de la Gaule foéridiônaki, dit M.<ThierrT, eurent dos coasoinnes à une époque antérieure aux sept ou fattit chartes oii figure le nom dt Louis te Gros; et pourtant nulnee'avise d*attnbticr positi¥ement è.ce roi la fonda lion des communes d'Arles, dfi Marseille, de Nîmes, de Toulouse , de Bordeaux , etc.
Cela «si bien dit. Mais le Midi, arall gardé les vieilles c^maïunes pins librement que la partie des Gaules foulée par lacenquôte franque, et comment serait-il surprenant de la» voir reparaître avant toutes les autres ! M* Xhi^vy le dit plu» IqIq; et c'est un maUieur, à un «esprit ansai éolflâré, de ne pas laisser à rbiatoire son caractère propre, qw est un cainetère de suocession^ oh les faits se prodiûsent les nos par les anibiets. Pour les comprendre et las expliqua, il.u'eaJ(a«tpaa rempre l'ordre, en quelque sorte héréititaire*
L^affranehiseementiou la résiliation des communes fut une réaction lenie et^gradueHe contre la consti^tution féodale^ et qui marcha pareUèlement au rétâbliaseoient do la grande unité «de la monarchie.
C'est pour cette seule rai^en qu*en quelques lieux les évêques , seigneurs des villes, résistèrent, comme les barons, à cette tendance municipale. L'esprit féodal faisait oublier l'esprit chrétien, c'est-à-dire, l'intérêt dominait la
• Introd. h VJlist. parlementaire de la Bévolution.
charité. Cela n'est pas propre à un temps, mais à tous les temps . Pourtant le clergé n'eut point de système absolu , et M. Thierry lui-môme en fait la remarque. « La commune d'Auxerre s'établit du consentement du comte, malgré Tévêque, et à Amiens révoque se rangea contre le comte du côté de la bourgeoisie ^ » Ce mot de bourgeoisie suppose déjà une constitution de peuple, et H. Thierry dit plus qu'il ne veut. « Dans le midi de la France, ajoute-t-il, les évoques se montrèrent en général amis des Ubertés bourgeoises, et protecteurs des communes. » C'est-à-dire , en chaque pays les accidents politiques se variaient selon les événements antérieurs. Les évoques des pays Francs restèrent plus longtemps féodaux; parce que la force des choses les avait faits seigneurs au même titre que les comtes et les barons. Et c'était tout le contraire dans les pays restés Gaulois ou GaUo-Romains , où Iflbcommunauté populaire n'avait point été atteinte dans sa racine *.
Les deux premières communes de la France proprement dite sont celles du Mans et de Cambray (1066 et 1076). Ensuite paraissent celles de Noyon, de Bauvais et de Saint- Quentin. Ces établissements ne se pouvaient faire sans porter quelque trouble dans les rapports précédemment établis entre les citoyens et l'autorité, quelle qa'elle fût. Il serait donc peu équitable de dire, après huit cents ans,: que la résistance, qui dut se rencontrer , révélait un système permanent d'oppression. Et même , dès que les ci* toyens d'une ville peuvent amener ceux qui commandent à des transactions de cette sorte, c'est qu'ils sont déjà libres.
Dans la charte de la commune de Noyon parut Tinteryention de Louis le Gros, et l'évëque Baudry la publia comme un acte sacré dont la violation emporterait les peines d'excommunication.
• Lettre XIV.
* Voir à ce sujet VHisU de Flandres^ par WamKœnig , et rifûf. df la Gaule Méridionale , par M. Fauriel. La comparaison dea recherehfli for CM deux points opposés est curieuse et instrucUve.
HISTOIRB DK FBANCB. 113
Ce fut peu après que la ville de Laon eut aussi sa commune , et elle fut fondée du consentement des clercs, des cheTaliers et des bourgeois, et sous la sanction du monarque. L*éTèque de Laon, qui s'appelait aussi Baudry, un Nortdand sans yaleur, que la faveur de Henri, roi d'Angleterre, avait porté à ce saint office, au temps sans doute où les liens d'hospitalité unissaient encore les deux rois , fit opposition à la commune, et, par des intrigues actives, et même à force d'argent jeté dans la cour du roi , il arracha la révocation de la charte d'institution. Il y eut une affireu&e sédition. L'évèque fut égorgé, et le roi, qu'il avait appelé , fut obligé de %'enfuir.
Ce n'était pas donner à la commune un caractère vénérable que de la souiller de meurtre. Les bou^eois, d'abord étonnés de leur crime , ne craignirent pas de le soutenir, él ils firent un appel à ce tyran sanguinaire que nous avons vu deux fois frappé du glaive royal , à Thomas de Marie, le farouche châtelain de Crécy et de Nogent. Il accogrut en armes, et ce fut là un sinistre patronage pour la liberté. Hais bientôt, malgré ce secours étrange, le découragement entre dans les âmes. Le bruit se répand *que les bourgeois ont quitté la ville , et aussitôt se précipitent les paysans pour l'aUer piller. Thomas de Marie y conduit même ses vassaux. La ville infortunée vit fondre sur elle des calamités atroces, et c'est alors que se fit à Beauvais cette assemblée d'évêques , pour appeler Fanathème sur le farouche tyran, qui profitait de toutes les révoltes et tirait parti de toutes les fureurs^ Déjà nous avons suivi
rapidement ces récits d'après l'histoire préci»^ de l'abbé Suger.
L'historien Guibert, avec la confusion de ses détails, laisse voir comment l'institution de la commune, d'abord faite pour la liberté, pouvait aisément se transformer en révolte et en désordre, et c'est par une très-fausse appréciation des temps qu'on ferait aujourd'hui un grief de ses répressions*. Quoi qu'il en soit, le roi vint à Laon pour ré-
' Yojei la Fie de Guibert de NogenU Liv. m