‹ Histoire de France (volume 3)Chapitre 35 sur 59 · CHAPITRE Xffl · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xffl

Vues sur la situation morale du royaume. — Dernières appréeiationr sur la politique de Louis le Pieux. — Charles le Chauve. — Déchirement dans la famille royale. — Desseins de Lothaire, empereur.— Désastres qui s'annoncent. — Guerres. — Vicissitudes de Tanarchie. — Bataille de Fontenay. — Douleur des vainqueurs. — — Expiation ordonnée par les évêques. — Guerre nouvelle entreles frères. — Charles et Louis s'unissent contre Lothaire. ~ Serment mémorable. — Fuite de Lothaire. — Partages. — État du Nord. — Périls de Charles et de Louis. — Lothaire leur fiiit dea messages pour la paix. — Intrigues pour des partages nouveaux. ** Présages sinistres. *^ Désolation du chroniqueur. — Assemblée pour le partage définitif de l'empire. — Événements divers en

' France et en Italie. — Situation de la papauté. — Les Normands se répandent sur la France. — L'anarchie royale reparaît. — Déchirements. — Les Esclavons. — Les Maures. — Les prélats Grecs. Changement en Aquitaine. — Mort du pape. — Présages. — Mort de Lothaire. — Partage entre les enfants. — Six rois dans l'empire de Charlemagne. — Complications. — Intrigues des grands. — Guerre des Normands. —Paris incendié. — Progrès de l'anarchie. — Confusion au comble. — ^Déchirement dans la famille de Ghnies. — - Trouble en Italie.

Nous venons de traverser des temps mêlés de gloire et de malheur ; jetons sur eux. un dernier regard, et comprenons ce qui reste d'esprit chrétien et populaire dans cette monarchie si horriblement tourmentée par ses dissensions.

L'inspiration primitive ne s'est point éteinte. Le clergé se mêle anx passions politiques ; mais il n'oublie pas sa grande mission. L'église a ses révolutions; mais elle est fidèle à son inspiration de charité. La royauté s'abaisse enfin; mais sa pensée reste nationale.

Dans ces violentes oscillations de l'anarchie , il est consolant de retrouver la pensée de Charlemagne survivant par les décrets, par les capitulaires et par les conciles.

Saisissons quelques traits principaux du système d'ad* ministration qui continue à prévaloir.

Ce système se trouve exposé dans le Capitulaire que déjà nous avons indiqué sur l'instruction des envoyés ^ Les envoyés allaient dans le royaume comme délégués de Tautorité du monarque , et représentants de son patronage souverain pour le peuple contre les pouvoirs secondaires. Mais un capitulaire non moins admirable est celui qui contient une (Admonition générale aux évêques et aux comtes; c*est comme la théorie d'un gouvernement populaire et chrétien. Le Capitulaire dit d'abord la mission des rois : ce sont les envoyés de Dieu pour le bien des peuples ; ils aviseot.a tout ce qui est utile àFhumanité. Les évêques et les comtes sont leurs auxiliaires; chaque ordre selon la nature de ses attributions : aux évêques, la discipline des prêtres, la fondation et bonne direction des écoles; aux comtes , Texercice de Tautorité au profit de TÉglise, d'accord avec les évêques, la distribution de la justice, la conservation du peuple •, le patronage des faibles, des pupilles, des veuves, des indigents ; à tous, une émulation mutuelle, une sorte de surveillance réciproque, un examen assidu des misères et des souffrances publiques , le devoir égal de concourir à T action des envoyés : voilà la pensée générale de Yadmonition; puis viennent les détails pour la pratique administrative de FÉtat.Rien de plus touchant et de plus beau que cet exposé des devoirs publics de ceux qui ont autorité entre les hommes '.

Et, du reste, cette interprétation chrétienne de la royauté ressort à cette époque de tous les actes pubhcs des assemblées légales et ecclésiastiques. Dans un concile de Paris et dans un concile d'Aix^, on avait entendu ces solennelles paroles, bientôt transformées en textes de lois : « Le mi-

* De instruc, Missorum Apud. Baluz. Tom. L ' Gonservatores popaii.

' Capitul. an. 823 admonitionem ^eDeralem continens , etc. Apud Baluz. Tom. 1, png. 631.

* Aquis-GraDum , Âken. '

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nistère royal consiste à gouverner le peuple de Dieu et à le régir avec équité et avec justice, de telle sorte quMl jouisse de la paix et de la concorde. — Le roi est d^abord le défenseur des églises et des serviteurs de Dieu , des veuves, des orphelins, des autres pauvres, de tous les indigents. — Sa sollicitude et son zèle ont pour objet , autant, qu'il est possible , d'empêcher qu'il ne se fasse pas d'injustices; puis, s'il y en a de commises, de ne les point laisser subsister , et de ne laisser à qui que ce soit l'espoir de jouir de sa faute, et la sécurité de son méfait. — Tous doivent savoir que dès qu'une action mauvaise arrive à la connaissance du roi, elle ne saurait rester impunie ou sans correction , et que la répression sera conforme à la gravité du délit. — D'oii il suit que celui qui est le juge des juges doit laisser venir à soi la cause des pauvres, et l'éclairer avec diligence, de peur que ceux qu'il a établis pour tenir sa place danô le peuple ne laissent souffrir aux pauvres des oppressions injustes *. »

Telle était en ces vieux temps la politique de liberté et de popularité. L'Église la rappelait h la monarchie , et la monarchie en acceptait les prescriptions en les transformant en Capitulaires.

Ces sortes de prescriptions, sorties des conciles pour enseigner leurs devoirs aux dépositaires de la puissance, méritent d'être profondément étudiées. Elles font connaître le neuvième siècle dans sa pensée intime; et les âges suivants ont trop méconnu cette action puissante du christianisme, survivant même dans le désordre qui emportait le clergé comme tout le reste. Partout on voit des lois de sagesse, des commandements d'équité, des ordres de charité et de bienveillance. Nul législateur jusque-là ne s'était cru le droit de prescrire de tels devoirs aux hommes; ici, ils sont comme une partie du Code politique *.

Ainsi, dans l'Eglise et dans la monarchie, il y a comme une rivahté d*amour populaire. L'Église agit par ses évê-

* Apud Balaz.— Capitul. Additio secunda. Tom. I, pag. 1 148.

* Additio tertla.

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ques , la monarchie par ses envoyés , et la constitution sociale est admirable, en ce que la protection descend toujours du sommet; au rebours des copstitutions venues dans nos jours de décadence , qui cherchent la protection en bas, et ainsi mettent la guerre entre le peuple et Tautorité.

« Si les envoyés trouvent de mauvais scabins (échevins), quMls les chassent, et, par le concours de tout le peuple, qu^ils en mettent de bons à leur place; et lorsque les nouveaux seront élus, qu*iis jurent de ne point juger sciemment avec injustice. »

Ainsi parlait un Capitulaire *. U indiquait comment le roi était naturellement le recours du peuple contre Farbitraire des pouvoirs. Puis le Capitulaire ajoutait :

« Quiconque, entre les échevins, aura été surpris juger injustement , soit à cause de présents reçus, soit par amitié ou inimitié , nous voulons qu'il vienne en notre présence. Du reste, qu'il soit déclaré à tous les échevins que nul n'ait désormais à vendre une sentence , fût-elle juste. »

Enfm on arrivait à cette magnifique prescription.

« Que les envoyés fassent connaître aux comtes et au peuple que chaque semaine nous voulons siéger un jour pour entendre et juger les causes; que les comtes et nos envoyés veillent soigneusement à ce que les pauvres ne soient point tourmentés par le fait de leur négligence, et que les plaintes du peuple ne viennent point troubler notre cœur , s*ils veulent garder notre grâce. Et quant au peuple, qu'il ne réclame auprès de nous que pour les causes pour lesquelles les comtes ou les envoyés n'auront pas voulu lui faire justice*. »

La justice à rendre au peuple, c'était donc ce qui pre* occupait la pensée du monarque et celle des évèques.

Or la justice était dès cette époque descendue à des formes de fatalisme, que la philosophie subséquente n'a point assez étudiées. Là où le sceptre royal ne pouvait

* Ânn. 829. Additio quarta, apud Baluz. Tom. I, pag. 1116.

• Ihid,

attendre pour établir le droit , l'arbitrage des particuliers avait cherché à se suffire , en se subordonnant à des pratiques , qui paraissaient faire intervenir la Divinité même. Cest un point d^histoire très-grave à étudier, que la question des épreuves par Teau, par le feu, par la croix *. Quelle que fût Torigine de cette judicature du sort , il est notoire que les évëques comme les rois s'appliquèrent à Texpulser des mœurs publiques comme une profanation de la Religion.

«Il a été ordonné que nul désormais ne se permette de faire aucun examen de la croix , laquelle a été glorifiée par la Passion du Christ, et ne doit pas être exposée au mépris par la témérité de qui que ce soit *. »

et Qu'il soit interdit à tous, par nos envoyés, de pratiquer à l'avenir l'examen de l'eau froide , comme on le faisait jusqu'ici '. »

Voilà ce que prescrivait Faulorité du monarque d'accord avec les conciles des évêques, dès le début du neuvième siècle; et cette lutte de la raison chrétienne persista jusqu'à l'extermination de cette justice superstitieuse et fataliste, témoignage extraordinaire du besoin qui toujours pousse l'homme à soumettre sa pensée, son intelligence, sa liberté, à une puissance mystérieuse , qu'il appelle le sort , lorsqu'il n'ose l'appeler la Providence.

Donc, c'est toujours l'Église et la monarchie qui expriment la pensée sociale dans le désordre même de la société.

Peut-être ce serait le lieu de montrer comment , avec cette action toute puissante , marchait simultanément l'organisation extérieure du clergé. Ce serait de beaucoup agrandir le cadre delà présente histoire. Disons seulement qu'à ce moment l'action armée commence à se mêler à l'action morale. Cest une grande confusion qui se manifeste. L'existence publique des évêques et des abbés de-

* La plupart des recherches se trouTent dans Baronins, AnnaL EeeL Voyez aussi les Formules d'exorcismes dans Baluze. Tom. II.

* Ânn. 816. CapiU reg. Franc. Apud Balus.

« Apud Balux. Capitul. an 829. Additio quarta. Tom. I , pag. 1218.

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vient soumise à des conditions communes à celles des grands et des seigneurs; et le bruit des armes se fait entendre dans la paix des cloîtres et des monastères. On a déjà expliqué cette altération des institutions ecclésiastiques par la nécessité de la défense commune à tous dans un âge d'anarchie et de faiblesse. Toutefois, la constitu-^ tion militaire des églises ne fut pas uniforme dans tout le royaume.

Il y avait des monastères qui devaient au roi la milice^ ou des doris^ ou simplement des prières, La liste en avait été dressée dans un plaid de grands , d'évêques et d'abbés, à Aix*, en 817. Il est remarquable que les monastères qui devaient le service militaire se trouvaient principalement dans les pays primitivement touchés par les lois germaines, et que les monastères qui ne devaient que des prières appartenaient principalement aux régions méridionales des Gaules, comme plus éloignées du contact de la conquête, et plus accoutumées à l'usage de la liberté *.

Quoiqu'il en soit de cette variété dans la constitution politique du clergé, Faction militaire dont il se saisit, selon les lieux, atteste toujours un besoin qui se faisait sentir aux existences publiques de toute sorte , de s'armer pour leur défense, parce qu'une autorité supérieure était absente, €t que, dans l'anarchie qui survivait, la force privée devenait toute la loi.

C'est là un profond indice de décadence. On a accusé le clergé pour avoir alors altéré sa mission de paix. Cest le siècle tout entier que l'histoire accuse. Le clergé subit Fimpulsion sociale, et, par malheur, le génie de Charlemagne ne s'était pas survécu pour la maîtriser.

* Aqofs-Granum , Aken.

' Notîtia de monasteriis, etc., apud. Baluz. Capit, reg. Franc. Tom. I, pag. 690.

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