‹ Histoire de France (volume 3)Chapitre 36 sur 59 · CHARLES LE CHAUVE · texte numérisé non relu

CHARLES LE CHAUVE

840-841. — Rappelons la succession de famille de Louis le Pieux, pour bien entrer dans l'anarchie qui va ravager cette hérédité de la faiblesse.

Louis le Pieux avait d'abord épousé la fille d'un noble duc, Ingorramm, neveu du pontife saint Ruthgaud ; elle se nommait Hermangarde. Elle avait été proclamée reine du vivant de Charlemagne , et il avait eu d'elle trois fils , Lothaire, Pépin et Louis. Nous avons vu le rôle fatal de chacun sous le règne de leur père.

A la mort d'Hermangarde Louis avait épousé Judith , dont il avait eu un fils , nommé Charles , enfant sur qui semblait se reporter toute la prédilection de son père , parce qu'autour de lui s'agitait toute l'envie de ses frères.

Le partage de l'Empire entre les trois fils d'Hermangarde avait été déjà fait. Il était dif(icile de donner à Charles une part de royauté sans semer l'irritation. On essaya de lui donner l'Allemagne; ce fut l'occasion des premières révoltes de Lothaire. Puis on lui donna l'Aquitaine au détriment de Pépin ; la guerre se ralluma. Quand la paix reparut , Louis donna à son fils Charles une portion du royaume , qui comprenait le pays depuis les frontières des Saxons jusqu'aux Ripuaires , puis une partie intérieure des Gaules , allant de FOcéan à la Bourgogne ; la dissension fut encore ranimée. Enfin le malheureux père voulut livrer le partage au jugement de Lothaire , son fils, toujours rebelle et toujours en armes. Lothaire se récusa. Louis recommença une distribution nouvelle. Et sur ceâ entrefaites mourut Pépin , le roi d'Aquitaine. Charles se trouva de la sorte roi de toute la partie occidentale et méridionale des Gaules; c'était le sol sur lequel devait s'implanter la monarchie française *.

A la mort de Louis , commencent des déchirements nouveaux et plus sanglants que tous les autres. Alors le

' Thégan. — Hiit, de» Dissensions des fils de Louis le Pieux.

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droit impérial n'était pas déterminé , et nulle puissance légale ne faisait obstjicle aux. prétentions. Trois rois étaient en présence, Lothaire, roi d'Italie, autrefois associé a FEmpire ; Louis , roi de Bavière , et Charles , roi du pays de France. Lothaire , exercé aux révoltes contre son père , n'hésita pas à s'armer contre ses frères , pour faire dominer son droit d'empereur , droit incertain , en ce qui regardait la prééminence réelle du commandement , mais qui semblait toutefois emporter une supériorité d'honneur, dans la pensée des peuples, peut-être aussi dans la pensée des princes. Mais Lothaire ne tendait à rien moins qu'à une entière dépossession de ses frères. Il commença par Fintrigue et il arriva bientôt à la guerre. Pendant qu'il envoyait à Charles des émissaires pour le retenir par des paroles de flatterie, il marchait en armes contre Louis, profitant de ce que celui-ci était occupé à des répressions contre les Saxons. Lothaire s'empare de Worms , et Louis accourt pour Farrèter. Alors se font des négociations, et Lothaire croyant mieux réussir par la guerre contre Charles , se précipite au travers des Gaules. Charles présidait à Bourges une assemblée où se devaient régler dei pré* tentions de Pépin, fîb de Pépin, roi d'Aquitaine. Ayant appris Farrivée menaçante de Lothaire , il lui envoie des messages , sollicitant la paix , promettant la soumission , invoquant la volonté de leur père , prenant Dieu à témoin de son affection. Lothaire feignit de se laisser fléchir ; mais sa pensée restait la même. Il appelait les peuples aux révoltes , et frappait les fidèles de punitions. Ainsi les envoyés même de Charles ayant refusé d'entrer dans son parti , il les dépouilla des bénéfices qu'ils devaient à la faveur de son père. Alors les peuples envoyèrent suppher Charles de se hâter dans sa défense , pour ne pas rester exposés à être envahis par Lothaire. Charles , avec quelques fidèles, traverse son royaume, et arrive à Quiersy. Déjà des infidélités s'étaient déclarées, surtout parmi les peuples placés au delà des Ardennes. Et à peine arrivé pour être témoin des défections , il reçoit un message , annonçant que Pépin , avec ses partisans » menace de se

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rendre mattre de sa mère Judith. Il se hâte de ranimer la foi de ses Francs , fait de nouveau supplier son frère de ne point ravager davantage le royaume , qui , de son consentement, lui a été donné par Dieu et leur père; puis il court en Aquitaine réprimer Pépin.

Aussitôt Lothaire laisse éclater ses desseins. H appelle à lui les infidélités et les trahisons. Hilduin , abbé de Saint- Denis, et Gérard, comte de Paris, donnent le signal des lâchetés. Pépin, fils de Bernard^ Fancien roi des Lombards , suit cet exemple avec beaucoup d'autres. Lothaire, enhardi , passe la Seine et va tenter ées peuples jusqu'à la Loire. ^

Charles avait battu les partisans de Pépin, et il se retournait vers les pays les plus gravement menacés. Bientôt il voit les périls qui l'enveloppent. Au Nord, les trahisons; au Midi, les armes civiles; vers la Bretagne, des fidélités douteuses. Frappés de ces perplexités, ses serviteurs convoquèrent un conseil pour déUbérer sur ce qui restait à faire, et ils s'arrêtèrent sans peine, dit le chroniqueur, à un dessein facile à exécuter : « Puisqu'il ne leur restait que les bras et la vie, ils résolurent de mourir avec gloire^ plutôt que de trahir leur roi. » Ainsi s'exprime Nithard, rhistorien de cette anarchie. Nithard était lui-même un de ces fidèles de Charles ; petit-fils de Charlemagne ' , il perpétuait le génie du grand monarque, et il gardait quelques gouttes de son vieux sang. Mais il y a des temps où le génie même est stérile , et où le sang des héros est sans puis* sance. Nithard, supérieur à son siècle par çon intelligence et par son courage , ne pouvait rien dans sa position secondaire pour retenir la décadence où se précipitait l'œuvre entière de Charlemagne. Fidèle à la fortune de Charles, il servit à ses négociations , il tira l'épée pour sa défense , il

* Il avait pour mère Bertbe , Tane des filles de Charlemagne. Son père était Angilbert , qui fût Tan des premiers conseillers de ce prince, et eut, avec le titre de due ou de comte, la mission de garder le nordoueat de son emplie. On Ta surnommé VHumère de son temps. 11 mou* rnt abbé de Saint- Riquieri le 18 février 814 , vingt jours après Tem* pereur. (Notice de M. Guizot, sur Nithard.}

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accepta une part de ses malheurs ; tout ce qu'il put ensuite, ce fut d'écrire admirablement l'histoire des déchirements de cette famille, à laquelle il tenait par un lien sacré. L'intelligence survivait dans la race de Charles Martel; mais sa mission était finie, et les destinées de l'Europe attendaient la révélation d'un autre génie.

Revenons aux désastres qui vont s'ouvrir.

Lorsque cette résolution de mourir fut acceptée, les troupes de Charles s'avancèrent vers Orléans. Les deux partis dressèrent leurs tentes à la distance de six lieues, et s'envoyèrent des messages; Charles continuait de demander la paix, mais retenait sa dignité de roi ; Lothaire espé'rait arriver à des résultats meilleur , et toutefois l'opiniâtreté des fidèles du roi ayant déconcerté ses perfidies , il accepta la paix , mais il en fit les conditions. Il laissait à Charles l'Aquitaine , la Septimanie , la Provence , et dix comtés entre la Loire et la Seine, fixant au 7 mai suivant une assemblée générale à Attigny pour régler plus sûrement les limites de son domaine.

Les fidèles de Charles se soumirent à ces conditions « pour ne point exposer le roi par une résistance que leur petit nombre rendait périlleuse ; mais ils exigèrent pour prix de leur serment que Lothaire s'engageât à rester pour Charles un ami fidèle , comme un frère doit l'être à son frère, à protéger ses États, à garder la paix, et aussi à ne troubler point Louis dans son royaume de Bavière ; déclarant que, sans cette condition, ils se tiendraient déliés de leur foi.

C'était rendre à Charles sa sécurité présente et sa liberté même à venir; car Lothaire, au moment même où la paix était promise , tentait des infidéhtés nouvelles et s'efforçait, par l'intrigue ou par la terreur, d'empêcher les peuples de passer sous le sceptre de son frère; en même temps, il tendait des pièges à Louis et méditait de l'opprimer par la force , s'il ne le pouvait par la perûdie.

842. — Cependant Charles dut songer à s'affermir plutôt qu'à se venger. Bernard avait persisté dans les défections, il l'attaqua par les armes et l'obUgea à venir tomber à ses

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pieds; puis il chercha à contenir, les comtes d'une fidélité douteuse; il alla au Mans pour en ramener quelques-uns. De là il fit des messages à Nomenoë , duc des Bretons , pour s'assurer de sa soumission. Lorsqu'il eut ainsi calmé les incertitudes autour de lui , il se disposa à paraître à rassemblée d'Âttigny. Il convoqua ses conseillers les plus sûrs et leur demanda , dit Thégan^ d'examiner comment lui et les siens pourraient se tirer de péril , déclarant qu'en toutes choses il voulait se gouverner d'après l'intérêt public, et que s'il fallait mourir pour cette cause, il n'y avait point à hésiter. Les conseillers de Charles , voyant sa puissance se raviver, avaient déjà plus de foi dans sa fortune; ils rappelèrent les anciens crimes de Lothaire, et ses derniers serments violés, et ils disaient qu'il n'était point possible d'attendre de lui la justice , mais que toutefois Charles devait montrer de la confiance dans son propre droit et paraître avec hardiesse au plaid général ; que là, si Lothaire arrivait animé de pensées équitables , on lui témoignerait de la gratitude; sinon , qu'on s'en remettrait à la justice de Dieu , et que Charles n'aurait plus alors qu'à défendre par l'épée et celle de ses fidèles le royaume que son père lui avait laissé du consentement de ses frères.

Selon cet avis , Charles appelle auprès de lui sa mère , avec ceux des Aquitains qui sont le plus dévoués à son sceptre. Il convoque de même ses fidèles de Bourgogne et ceux des pays situés entre la Seine et la Loire; entouré de ce cortège , il marche vers le lieu de l'assemblée convenue; mais, arrivé au bord de la Seine, il trouve le fleuve gardé par les comtes , abbés et évêques qui avaient passé sous le drapeau de Lothaire , et que leur trahison rendait plus ardents à défendre ce parti. Le comte Gérard avait rompu tous les ponts ; les barques avaient été brisées ou submergées, et, comme le fleuve était débordé et qu'on ne pouvait trouver de gué, le passage devenait impossible, et l'armée était dans l'anxiété. Tout à coup des marchands viennentannoncer que la mer a poussé jusqu'à Rouen les navires qui étaient amarrés à l'embouchure de la Seine; Charles se hftte de descendre le long du fleuve avec son T. 1. 27 "

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armée ; il trouve en effet ces navires , y jette ses soldats^ remonte le fleuve avec tous ses ûdèles, et fait annoacer son arrivée , promettant le pardon» appelant à lui eei£X qui font la guerre, et leur montrant, du haut des vaisseaux, la croix sur laquelle ils avaient juré deyie servir. La plupart se liâtèrent de fuir sous la conduite (fe Gérard , le chef des rebelles ; quelques autres vinrent à lui avec sécurité. Charles alla prier aux autels de» Saint-Germain ; puis il marcha vers Sens, résolu de poursuivre ses ennemis. Tous s'étaient au loin dispersés pour éviter la mort. Charles, après la cène du Seigneur , alla se reposer à Troyes *.

Pendant ce temps , Lothaire suivait ses desseins contre Louis ; il avait trouvé pour auxihaires Otbgaire, évèqae de Mayence, et Adhelbert, comte de Metz , tous deux ennemis du roi de Bavière. Adhelbert, malade depuis un. an, commençait à se rétablir, comme par Tempressement, dit Nithard, de prêter son aide à un fratricide. C'était un homme de grande autorité dans Les conseils, et nul n'osait contredire sa grave parole. A son instigation , Lothaire> passe le Rhin avec une armée, appelant à lui le peuple toujours mobile , et répandant la flatterie ou la menace suivant son utihté. La terreur gagne les défenseurs de Louis, quelques-uns le trahissent, d'autres rabandoiuient; la défection ou la fuite le laissent seul et consterné; alors il s'enfuit lui-même et se réfugie en Bavière.

Lothaire ne songea point à le poursuivre; il chargea 1» duc Adhelbert de maintenir les peuples dans leur soubm»* sion nouvelle, et d'empêcher que Louis pût s'aller joindartt à Charles ; puis il se retourna vers la France, se disposant à d'autres luttes, mais d'abord il voulut aller célébrer la Pâque à Aix-la-Chapelle. Ainsi la foi survivait dans ce mélange de passions et de fureurs,

Charles était à Troyes au moment de cette fêle. « Il l«f arriva, dit Nithard, une chose merveilleuse et certainement digne d'être rapportée; ni lui, ni ceux qui raecom-» pagnaient n'avaient rien que ce qu'ils portaient sur la^

« Thégan.

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corps, leurs chevaux et leurs armes. Comme Charles sortait du bain et se préparait à revêtir les mêmes habillements qu'il avait quittés, tout à coup des messagers^ venus de l'Aquitaine, parurent à la porte, tenant la couronne e* tous les ornements tant royaux que nécessaires à la célébration du culte divin. Qui ne s'étonnerait, ajoute le grave historien, que des gens en petit nombre et presque ignorés eussent pu traverser une si grande étendue de pays, couverte de brigands exercés au pillage, et apporter, sans aucun accident , tant de talents d'or et de pierres précieuses? Et ce qui me paraît encore plus étonnant, c'est qu'ils soient arrivés à point nommé au lieu , au jour et heure marqués, tandis que Charles lui-même et les siens ne savaient où ils devaient se fixer. On jugea que cet événement n'avait pu arriver que par la grâce et la volonté divine. Les compagnons de Charles en furent stupéfaits; et, remphs des plus belles espérances , se livrant tous à la joie , ils s'occupèrent de célébrer la fête. »

Il tf en fallait pas davantage , dans un temps de simplicité , pour donner à la fortune de Charles une impulsion soudaine. Mais Charles n'en suivait pas moins le penchant de sa nature douce et clémente. Lothaire lui avadtenvové des négociateurs; il les admit à sa table, et les traita comme les messagers d'un ami. Toutefois, il n'abandonrnait pas son droit et sa dignité , et comme Lothaire se proposait d'éluder l'assemblée d'Atligny , Charles persista à s'y rendre et à soumettre à son autorité la décision suprême de leurs affaires , invoquant toujours la volonté souveraine de son père, qui l'avait fait roi.

Sur ces entrefaites arrivent des envoyés du roi Louis. 11 témoignait le désir et le dessein de s'unir à Charles pour la défense commune; et à cette Nouvelle on délibère sur ce qui reste à faire. Lothaire ne s'était point présenté à l'assemblée, et on l'avait attendu quatre jours. On résolut d'aller recevoir la mère du roi, qui arrivait avec un secours d'Aquitains. Arrivé à Châlons-sur-Marne , il apprend que Louis a livré bataille au duc Adhelbert , et qu'il a dispersé son armée ; qu'il a passé le Rhin, et qu'il arrive avec dès

troupes victorieuses. En même temps, Lothaire avait feint de prendre réloignement de Charles pour une fuite; il avait ranimé autour de lui Tardeur des batailles, et il s'était mis à le poursuivre. Charles l'étonna en marchant à lui avec son armée. Les deux camps furent dressés , et des négociations furent reprises. Lothaire cherchait seulement des occasions de perfidie. Mais pendant ce temps, Louis arrive, et la fortune paraît devoir se prononcer. Louis et Charles, émus de douleur au récit mutuel des désastres de leur famille et de leurs peuples, délibèrent dans un conseil de grands et d'évêques. Tous sont d'avis que les deux rois choisissent des hommes nobles, prudents et doux, pour aller rappeler à Lothaire ce que leur père avait réglé entre eux , et aussi la violation qu'il avait faite de cette volonté souveraine ; ils auraient à lui parler de Dieu, vengeur des rois, et à le conjurer de rendre la paix aux peuples, à l'Éghse , à eux-mênies; ils lui diraient que Charles et Louis se mettaient, eux et leurs armées, à sa disposition, s'il entendait leurs paroles de réconciliation; sinon, qu'ils continueraient à s'abandonner à la protection divine, laquelle ne pouvait leur manquer, puisqu'ils combattaient pour la justice.

Le message partit aussitôt. Lothaire fît répondre qu'il ne voulait rien terminer que par les armes. Il savait que Pépin lui arrivait du fond de l'Aquitaine, et sa résolution en était plus inflexible. Et aussi quelque crainte parut entrer au camp des deux rois; mais la récente renommée des armes de Louis chassa les pensées sinistres , et tous s'encouragèrent aux batailles. Cependant les rois continuaient de s'envoyer des messages ; Lothaire voulait gagner du temps, Charles et Louis voulaient épargner les meurtres. Ceux-ci faisaient des prières à Dieu -avec des jeûnes austères; Lothaire se tournait vers les routes d'Aquitaine, et hâtait de ses vœux l'arrivée de Pépin : et en même temps il envoyait des paroles d'espérance à ses frères, avec des protestations de bonne foi. Enfin Pépin parut, et aussitôt tout fut rompu ; le signal des combats était donné.

A ce moment, les deux armées étaient en présence

HISTOIRE DE FRANGE. fâi

celle de Lothaire en un lieu nommé Tauriacus , près dé Fontenailles * ; celle des deux frères, près d'un bourg nommé Toury.

Charles et Louis, à cette extrémité fatale, voulurent encore toucher leur frère par une dernière parole de paix^ disant que c'était contre leur gré qu'ils recouraient au ju^ gement de Dieu. Leur message fut insolemment méprisé , et alors les deux armées furent lancées l'une contre l'autre. Laissons dire le chroniqueur.

25 juin 842. — « La bataille fut engagée sur les borda, d'une petite rivière de Bourgogne. Louis et Lothaire eir^ vinrent vaillamment aux mains dans un lieu nommé les ^ Bretignelles , et là Lothaire , vaincu, prit la fuite. La portion de l'armée que Charles attaqua dans un lieu nommé ^ Lefay y s'enfuit aussitôt; celle qui était près du lieu de Goulenne soutint vaillamment le choc du comte Adalhard, et d'autres auxquels , avec l'aide de Dieu , je prêtai un utile secours. Les deux rois furent donc vainqueurs, et tous ceux du parti Lothaire prirent enfin la fuite. »

Tel est le récit modeste de Nithard. En écrivant ces souvenirs , de tristes pensées remplissent son âme. Aa milieu du récit de la bataille , il s'interrompt pour dire qu'une éclipse arrive à ce moment même , vers la Haute- Loire , le dimanche , à la première heure du jour, dans 1er signe du Scorpion, et cette coïncidence arrête sa plume, comme si le simple souvenir de cette horrible anarchie de famille était néfaste. Ensuite il reprend son histoire en ces termes : « Comme j'ai honte d'entendre dire quelque chose de fâcheux sur notre famille , il me pèse bien davantage de le raconter moi-même. Aussi, sans au-

* Selon l'abbé Lebeuf, Fontenay. « Il y a, dans un recaeil des opnscnles historiques de Tabbé Lebeuf, une dissertation intéressante sur le local où se livra la bataille de Fontanet ; l'auteur a voulu prouver qua ce fut à quelques lieues au sud-ouest d'Auxerre , le long d'une petite rivière nommée Andrie , qui se jette dans l'Yonne, au-dessous de Coulange. Son opinion m'a paru fondée sur de bonnes raisons , et Je n'ai pas hésité à la suivre. »

M. Fauriel. — Tom. IV. HisL de la Gaule Mérid,

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cun mépris coupable pour Tordre que j'avais reçu * , je m'étais résolu, lorsque j'eus atteint la un tant désirée du seconû livre , à terminer là cet ouvrage ; mais, de peur ,. que quelqu'un, trompé de manière ou d'autre, ne veuille rapporter les événements de notre temps autrement qu'ils ne sont arrivés , j'ai consenti à ajouter un troisième livre sur les choses auxquelles j'ai pris part. »

Bien de plus touchant que la suite de l'histoire de cette bataille. Les vainqueurs sont tout attristés de leur victoire. Us recueillent les blessés et les morts ; ils soignent les uns , ils ensevelissent les autres : ils appellent à eux ceux qui sont saine et saufs. La pitié s'attache à Lothaire lui-même qui fuit. Les évêques sont assemblés comme pour sanctionner par leur autorité la victoire qui désole le cœux des deux rois; et les évêques décident que cette victoire est juste. Toutefois , pour en ôter toute apparence odieuse et coupable , ils veulent que ceux qui seraient allés à la bataille avec des sentiments de colère ou de vaine gloire , ou d'ambition , confessent à Dieu leurs péchés; et enfin, pour obtenir le pardon du »ang versé, ils ordonnent un jeûne de trois jours; et ce jeûne, ajoute l'historien, fut célébré de bon cœur et solennellement. ♦

Par malheur, l'imprévoyance se mêla à cette piété. Les deux rois crurent à la fin des discordes ; « l'espoir du bonheur souriait à tous : Louis avec les siens marcha vers le Rhin ; Charles avec sa mère se dirigea vers la Loire. »

Mais l'intrigue était vivace. Pépin, d'Aquitaine, et Bernard , duc de Septimanie , embarrassaient Charles de leur soumission comme de leur indépendance. Lothaire , vaincu, multipliait ses ruses, et même il avait fait accréditer parmi le peuple la nouvelle que Charles avait été lue dans la bataille, et que Louis, blessé , avait pris la fuite. Ainsi la fidélité restait douteuse , et les Francs des Ardennes hésitaient dans l'obéissance, par l'incertitude même du commandement. Alors Charles s'arrête dans sa marche

« Le roi Charles lui avait demandé d'écrire l'histoire de ces dissensions, et c'est à lui qu'il s'adresse au début de son travail.

SISTOIBB BE FBinGE. 493

et se tourne vers Paris ; puis il se dirige sur Langres, pour uîie entrevue avec sonfrëre Louis. Les Francs, qtf il appelait à iui , restaient immobiles ; et , arrivé à Langres , il apprend que Louis ne pourra le venir trouver, parce que Lothaire a attaqué son royaume à main armée. Charles aussitôt marche vers Saint-Quentin, puis vers Utrecht; Lothaire, de son côté, abandonne Louis, et tourne ses forces vers Charles. 11 tient une assemblée à Thionville pour délibérer sur la guerre; Charles lui envoie des négociateurs , et en même temps fait prévenir Louis de sa présence. Louis se précipite, et Lothaire fait appeler les secours de Pépin. La guerre menace d'être plus atroce que jamais. Charles redouble d'instances pour la paix ; il envoie à Lothaire Tévèque Exéménon, pontife vénérable, pour le toucher par des paroles d'amour ; puis il se rapproche de Paris, comme pour laisser Lothaire à des. réflexions meilleures.

Hais Lothaire n^aspirait qu^aux combats. Il court sur tes traces de son frère , et arrive à Saint-Denis avec une armée de Saxons , d"* Allemands et de Francs d'Avrstrasie ; mais il ne peut traverser la Seine , et alors il fait des propositions au roi Charles, lui demandant de rompre avec Louis , s' engageant à rompre avec Pépin , offrant de diviser Tempire en deux paris, et promettant à ce prix la paix éternité. Charles reste fidèle à ses droits et à ses alliances, et Lothaire est réduit à aller joindre à Sens Pépin, qui arrivait d'Aquitaine avec des secours nouveaux.

Un surcroît de trouble survient ; Hildegarde , sœur de Charles, fait arrêter Adelgaire, un de ses fidèles, et le retient captif auprès d'elle dans la ville de Laon. Charles marche en personne pour le délivrer; ses soldats, furieux, voulaient détruire la ville ; Charles la protégea contre les vengeances.

La guerre était plus sérieuse entre les rois. Lothaire et Pépin multipliaient les courses , seule manœuvre savante du temps , pour grossir leurs forces , et se répandaient au loin ^jusqu'au centre des Gaules, pour tenter la fidélité des peuples. Ils avaient espéré attirer à eux Nomenoë, le duc

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des Bretons; mais leurs efforts avaient été vains, et Lothaire , frappé de revers , revint de Tours au pays de France; Pépin, qui n'avait promis sa fidélité que dans la victoire, se détacha pour s'en retourner en Aquitaine.

£n même temps, Charles et Louis avaient songé à se réunir ; pour vaincre la résistance de quelques Francs , et principalement d'Olgaire , évêque de Mayence , Charles avait marché vers l'Alsace, par Toul et Saverne; et les deu]^ frères se trouvaient enfin (le 15 février 843) dans la ville autrefois nommée Argentaria, dit le chroniqueur, maintenant Strasbourg. Là, comme pour se fortifier euxmêmes contre des propositions nouvelles qui seraient faites par Lolhaire à l'un ou à l'autre, ils se fièrent par un serment que l'histoire a conservé comme un rare et remarquable monument de cette époque.

La solennité de ce serment fut imposante. Les armées des deux rois avaient été assemblées; chacun d'eux les harangua dans la langue des deux peuples, Charles, en langue romane, Louis , en langue tudesque ^ Louis ^ qui était l'aîné, prit d'abord la parole : « Vous savez tous avec quelle fureur l'empereur Lothaire nous a poursuivis, moi et mon frère, le roi Charles que voici ; il a mis tout en œuvre pour nous perdre. Ni le titre de frères , ni celui de chrétiens, ni tout autre motif n'ont pu faire que la justice fût maintenue et que la paix subsistât entre nous; et^ contraints enfin, nous avons remis notre droit au jugement du Dieu tout-puissant, afin que sa volonté accordât à chacun ce qui lui était dû. Dans cette lutte , vous le savez , par la miséricorde de Dieu nous avons été vainqueurs. Lothaire , vaincu , s'est réfugié où il a pu avec les siens./ Emus pour lui d'une amitié fraternelle, et touchés de compassion pour le peuple chrétien , qous n'avons pas voulu le poursuivre et l'exterminer avec son armée ; nous lui avons demandé alors comme auparavant que chacun pût jouir en paix de son droit. Mais , mécontent du jugement

* La traduction de M. Guizot dit : Louis en langue Romane, et Charles en langue tudesque;- c'est une méprise.

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de Dieu, il ne cesse de poursuivre par les armes mon frère et moi , il désole de plus nos sujets par des incx^ndies^ des pillages et des meurtres. C'est pourquoi, forcés encore par la nécessité, nous nous réunissons aujourd'hui; et^ comme nous croyons que vous douiez de la sûreté de notre foi et de la solidité de notre union fraternelle , nous avons résolu de nous lier par un serment mutuel en votre présence. Ce n'est point une avidité coupable qui nous fait agir ainsi : nous voulons être assurés de nos communs avantages , et que, par votre aide. Dieu nous donne enGn le repos. Si jamais , ce qu'à Dieu ne plaise , je violais le serment que j'aurais prêté à mon frère, je vous délie tous de toute soumission envers moi et de la foi que vous m'avez jurée. »

Telle fut la harangue du roi Louis. Le roi Charles la ré^ péta dans les mêmes termes, en langue romane; puis les deux rois prononcèrent la formule de leur serment, changeant de langue cette fois, comme pour ôter tout soupçon du cœur des peuples. Louis , en langue romane , dit les paroles suivantes :

« Pro Deo amur, et pro Christian poblo, et nostro commun salvament , dist di in avant , in quant Deus savir et podir me dunat , si salvarai o cist meon fradre Karlo et in adjudha , et in caduna cosa , si com om per dreit son fradra salvar dist , in o quid il mi altre si fazet. Et ab Ludher nul plaid numquam prendrai , qui meon vol cist meon frade Karle in damno sit. »

« Pour l'amour de Dieu, et pour le peuple chrétien, et pour notre commun salut , de ce jour en avant, autant que, Dieu me donne de savoir et de pouvoir , ainsi je sauverai celui-ci mon frère Charles et en aide et en chaque chose , si , comme homme, par droit, doit son frère sauver, en ce que lui ainsi ferait à moi. Et de Lothaire nul plaid jamais ne prendrai , qui , à -ma volonté , à ce mon frère Charles soit en dommage. »

.Et Charles répéta le même serment en langue allemande. Puis , les deux peuples furent admis au serment « chacun en sa langue. Telle fut la formule roman&:

4% nsroiBE de feaugb.

« Si Lodhuvigs sagrament que son fradre Karlo jurât, conservât , et Karlus meos seudra de suo part non los tdnit, si io retumar non liut pois , ne io ne nuels cui eo retumar int pois, in nuUa adjudha contra Lodhuvigs nun liu iver. »

« Si Louis garde le ^serment que son frère Charles jure , et Charles mon seigneur de son côté ne le tient , si je ne l'en puis détourner , ni moi ni nul qui puisse l'en détourner , en nulle aide contre Louis ne lui irai. »

La formule fut analogue en langue tudesque *.

Ainsi fut consacrée l'alliance pubhque des deux frères, et ici l'historien Nithard prend plaisir à dire leur fidélité , leur affection , leur familiarité nôéme, comme une grande merveille en ces temps de déchirement. Ils se ressembkiecnt par le caractère, par la taiîle , par les goûts ; tous deux également bien faits , tous deux propres à tous les genres d'exercices , tous deux intrépides , généreux , sages et éloquents. Leur sainte et respectable concorde devint un exemple à la noblesse; tout leur était commun ; ils se faisaient don mutuellement de ce qu'ils avaient de plus pvécieuK ; une raèaie maison servait à leurs repas et à leur sommeil ; ils réglaient de concert les affaires publia ques et les affaires privées , soumettant leurs désirs à l'équité , et ne se demandant rien que selon l'utilité et la convenance de l'un et de l'autre. Leurs jeux même et leurs imitations des batailles étaient un témoignage de leur concorde , et leurs peuples si divers avaient pris, par un tel exemple de bonne harmonie, l'babitude de vivre dans un admirable accord, et d'éviter les querelles et les injures , fréquentes même , dit l'historien , entre des guerriers peu nombreux et qui se connaissent.

Les deux frères , âkissi fortifiés par l'union jde leurs armas , se disposent à maorcber contre Loth&ire , qui s'est

* Voyez Nithard, édIUon de M. Guisot. — Métues ^48 dam Baloze, tom. n. — Le père Daniel avait indiqué toute rimpoi tance historiqiiedt oes documents, bien avant nos écrivains contemporains, qui en ont fait grand bruit eomne d'aaeDoaveauté.

HISTOIBE DE F&AKGE. 427

avancé jusqu'en Aquitaine. Mais d*abord ils lui envoient des messages , qu^il reçoit avec dédain , selon sa coutume. Alors ils assemblent toutes leurs forces , et par diverses routes ils marchent du Rhin à la Moselle , faisant fuir au loin les partisans de Lothaire , Otgaire , Févèque de Mayence , le comte Hatton , Hériold , tous ceux qui s'étaient chargés de maintenir cette partie des terres firanques dans Findépendance et la révolte. A ces nouvelles , Lothaire éiait accouru du fond de TAquitaine. Mais ayant vu de près les forces des deux rois et le bon accord de leur conduite, il ne songea plus , pour tout salut , qu'à s'enfuir du pays des Gaules, et il courut vers le Bhône, abandonné de la plupart de ses fidèles.

Aussitôt les deux rois veulent frapper ses usurj^ations d'un coup fatal et décisif. Ils appellent auprès d'eux, à Aix-la-Chapelle, des évéques et des prêtres pour délibérer sur la situation des peuples que Lothaire vient d'abandonner , et sur le droit même de son empire. Là on rappelle les vieux crimes de Lothaire , les désordres qu'il a &its, les meurtres, les incendies, les révoltes, l'anarchie , tous les maux qu'il a versés sur la république ; et les évoques décident unanimement que c'est justement et par le juste jugement de Dieu que d'abord il s'est enfui de la bataille « et qu'ensuite il a quitté son propre royaume. Ils sont d'avis que Dieu pième a remis le gouvernement de ses £tats à ses frères , meilleurs que lui; toutefois, avant de proclamer ce droit , ils demandent aux deux rois s'ils veulent régner d'après l'exemple de leur frère détrôné , ou selon la volonté de Dieu; et les rois répondent , qu'autant que Dieu leur accordera de le savoir et de le pouvoir , ils se gouverneront, eux et leurs sujets, selon sa volonté; et alors les évéques prononcent ces solennelles paroles : « En vertu de l'autorité divine , nous vous engageons , exhortons et ordonnons de prendre le royaume , et de le gouverner selon les lois de Dieu. » Les deux frères choisirent chacun douze des leurs , et je fus Vun de ces hommes, 4tl Nithard , pour diviser entre eux le royaume , comme il leur paraîtrait équitable.

428 HISTOIBB DE FEAIfCE.

Par cette distribution faite selon la proximité et la convenance des lieux, Louis ajoutait à ses États de Germanie toute la Frise et les pays orientaux jusqu'au Rhin; Gharles^ ajoutait aux siens la partie occidentale, depuis TOcéan britannique jusqu'à la Meuse et aux Alpes , et ce fut là proprement ce qui devait être le royaume de France *. Après ce partage , que bientôt il faudrait soutenir par la politique, les deux rois reçurent le serment des grands de chaque pays , puis ils se séparèrent pour aller s'affermir chacun au centre de son royaume , et réparer par les lois les maux de la guerre.

La paix cependant nedevaitpas renaître. Plusieurs causes d'alarme et de déchirement subsistaient dans tout TEmpire.

Au Nord , Louis avait en présence les terribles Saxons, autrefois soumis par les victoires de Gharlemagne , mais toujours remuants , et toujours indomptés. Ils portaient avec peine le joug du Christianisme , et tant qu'ils ne seraient pas mêlés aux races véritablement catholiques , ils seraient un effroi pour l'Église et une menace pour les rois élevés et affermis par elle. Lothaire, dans ses guerres» avait cherché des alliances parmi eux ; dans ses défaites , il leur demanda des vengeances , et déjà il les excitait par l'espoir des ravages à exercer sur le peuple du Qirist ■. Il avait aussi fait appel aux Normands, déjà poussés par un instinct d'invasion vers l'occident de l'Europe. Tel était Tobjet des sollicitudes de Louis.

Charles n'avait pas moins de périls autour de lui. Vers la Bretagne , c'était Nomenoë , duc indépendant , qui , n'ayant pas accepté la domination de Lothaire , pouvait accepter son alliance. AuMidi, c'était Pépin, avec ses prétentions armées sur l'Aquitaine , et plus loin , Bernard, duc du Languedoc , essayant aussi l'indépendance , l'un et l'autre pouvant céder aux intrigues de Lothaire , et raviver sa cause par des moyens cachés ou découverts.

> Voyez le père Daniel, pour sappléer à une lacune de Nithard et imt note de M. Guiiot.

' Nithard.

HISTOIRB DE FRANGE. 429

Les deux rois ne tardèrent pas à se réunir pour se faire part de leur situation , et s'affermir par des conseils réciproques. Et, en même temps, il arriva que Lothaire, incertain de ses intrigues , mais confiant dans la modération de ses frères , leur envoya des messages à Verdun , où ils s'étaient retrouvés. Cette fois il demandait ce que ses frères lui avaient proposé souvent, une distribution en trois parts du royaume que leur père avait laissé, en dehors du partage déjà fait entre eui. Les deux rois acceptèrent avec joie , mais ils voulurent que les évêques fissent cette division nouvelle. On offrait à Lothaire, pour sa part, tout le pays situé entre le Rhin et la Meuse , jusqu'à la source de la Meuse , et de là jusqu'à la source de la Saône ; puis le long de la Saône jusqu'à son confluent avec le Rhône, et le long du Rhône jusqu'à la mer. On y ajoutait les évêchés , les abbayes , les domaines royaux de ces régions en deçà des Alpes. Mais pour que cette générosité des deux frères ne parût pas do la faiblesse, il fut annoncé à Lothaire que s'il n'acceptait pas l'offre qui lui était faite , on s'en renictlrait de rechef à la décision des armes.

843. — Déjà ses dispositions étaient en effet moins pro-^ pices. Il reçut les ambassadeurs avec irritation , se plaignant de la part qui lui était faite, déplorant son malheur et celui de ses fidèles, qu'il ne pourrait, disait-il, indemniser des biens qu'ils perdaient ailleurs pour lui rester attachés. Et il fit si bien que les envoyés étendirent de leur propre autorité sa part d'empire, s'engageantpar serment à faire approuver cet agrandissement parles deuxrois. Ainsi Lothaire donnait à son ambition des formes diverses , tantôt de guerre, tantôt de supplication. La paix se fit enfin [juin 843]. Les trois frères se réunirent dans une entrevue, près de Mâcon ; il fut toutefois convenu que le partage serait sanctionne dans une assemblée générale, au mois d'octobre , et chacun s'en alla vers son royaume , emportant de mauvais desseins ou de tristes doutes sur. l'avenir.

Louis se retrouvant en face des Saxons , toujours agités , les comprima avec fermeté , mais par des moyens légaux , dit l'historien.

430 HISTOIRE DE FRAUGB.

Charles força Pépin à se cacher. Mais il n'eut pas le temps de terminer ses longues dissensions d'Aquitaine, et Egfried, comte de Toulouse, Tun des auxiliaires de Pépin, montra qu'il pouvait prolonger les déchirements par les. armes et par la perfidie.

Quant à Lothaire, il s'appliqua tout aussitôt à dépouiller les seigneurs ou les évèques qui appartenaient à la por^ tion d'empire qu'il avait provisoirement acceptée, se réservant de se faire concéder une autre part dans l'assemblée^ afin que rien n'échappât à ses pillages.

Enfin arriva le moment de cette assemblée. Après des. intrigues et des moyens de corruption tentés par la peur^ la réunion fut transférée de Metz à Goblenlz ; les deux rois allèrent camper sur la rive orientale du Rhin, Lothaire occupa la rive occidentale ; les commissaires, au nombre de cent dix, furent de la sorte assurés de la liberté de leur travail. Mais Lothaire élevait à chaque instant des prétentions nouvelles. Il finit par dire qu'entre les commissaires du partage, nul ne connaissait toutes les parties du royaume , et qu'ainsi ils n'avaient pas pu faire loyalement le serment de le partager avec équité. Cette difficulté de .conscience, bizarre, inattendue de la part d'un prince qui se jouait des droits, fut aussitôt soumise aux évèques. Les deux rois, acceptant avec candeur tous les moyens de justice , ne demandaient pas mieux que de faire faire une étude de tout l'empire. Mais la négociation sur ce point devenait une difficulté de plus; et Lothaire, craignant de trouver des pièges dans ses propres pensées, ne faisait que traîner sans fin les délibérations. Enfin l'hiver arriva, triste et funeste. Les peuples étaient menacés de disette; vn grand tremblement de terre se fit sentir dam toute la Gaule*;: c'était un augure de plus. Les grands aspiraient après la paix; on laissa les choses dans l'état présent, et un traité le consacra jusqu'au vingtième jour après la Saint-Jean de l'année suivante ; alors se ferait la distribution définitive de l'empire. Tels étaient les efforts pour partager l'État.

' Thégan.

HISTOIBB DE VRAIfCB. 431

n semble que la nature des choses défendait d'avance Tunité , et la cupidité même la faisait naître par le besoin d'agrandir sans terme la domination.

Ici la plume de Thégan semble se briser, n s'est sou» vent interrompu dans son récit pour dire qu'il obéit à regret à Tordre qu'il a reçu d'écrire les dissensions de sa famillo. Mais les malheurs arrivent au comble. Son père Àngilbert, le gendre de Charlemagne, vient de mourir dans son abbaye de SaintrRiquier, laissant une mémoire honorée et des exemples de sainteté sur la terre. Les désastres privés se mêlent aux calamités publiques. Les Maures envahissent l'Italie ; les Saxons se révoltent, et il faut renouveler contre eux le terrible droit de l'extermination. Enûn Charles fait un mariage, que rhistohen semble envisager comme le pire fléau. « Charles, dit-il, prit en mariage Hermantrude, fille de Wodon et dlngiltrude, et petite-fiUe d'Adalhard. » De son temps, ajoute-t-il, le père de Charles (Louis le Pieux) aimait tant Âdalhard, qu'il faisait ce qu'Âdalhard voulait dans tout l'Empire;, mais celui-ci, peu soigneux des intérêts publics, tâcha de plaire à tout le monde. II persuada au roi de distribuer les droits et les domaines publics pour son avantage particulier, et faisant aussi accordera chacun ce que chacun demandait , il ruina de fond en comble la république : aussi arriva-t-il de là qu'Adalhard pouvait, à cette époque, entraîner le peuple où il voulait. Charles fît donc ce mariage dans l'idée surtout qu'il attirerait dans son parti la plus grande partie de la nation. »

Mais aussitôt des malheurs éclatent, et la nature même Terse sur les peuples des calamités et des prodiges.

« Que chacun apprenne par là , s'écrie l'historien , pour dernière expression de sa douleur, qu'en négligeant follement les intérêts publics, et se livrant en msensé à ses propres fantaisies, on offense le Créateur au point de soulever contre soi-même tous les éléments... Dans le temps du grand Charles, d'heureuse mémoire, le peuple marchait d'un commun accord dans la droite voie , la voie du Seigneur; aussi la paix et l'harmonie régnaient partout. A

432 HISTOI&B DE FRANGE.

présent^ au contraire, comme chacun marche dans le sentier qui lui plaît, partout éclatent les dissensions et les querelles. Autrefois régnaient Tabondance et la joie; maintenant, la disette et la tristesse. Les éléments mêmes étaient favorables à tous les rois , et présentement ils leur sont contraires, comme l'atteste TEcriture, don précieux de Diou : « Tout Funivers combattra contre les insensés^.»

Thègan avait trop bien pressenti l'avenir. Tout le royaume de Charles fut en proie aux malheurs et aux dévastations. La misère du peuple était au comble. Des hommes furent forcés de mêler de la terre avec un peu de farine, pour se nourrir de ce pain funeste. La guerre se joignait à la disette. Nomenoë, le duc des Bretons , longtemps incertain dans ses alliances, avait enfin tiré Tépée, et avait taillé en pièces une armée de Charles, à Messac sur la Vilaine , au-dessus de Rennes. Des brigands parcouraient la Gaule , et achevaient de désoler le peuple par Fimpunité des rapines. Enfin les Normands avaient paru sur les côtes; ils s'étaient avancés jusqu'à Nantes, avaient tué Févêque, ainsi que beaucoup de clercs et de laïques sans distinction de sexe , avaient pillé la ville et s'en étaient allé dévaster la partie inférieure de FAqilitaine.

844. — En cette occurrence, arrivait Fépoque de Fassemblée pour la distribution définitive de FEmpire *. Le malheur avait disposé peut-être à la concorde. Le partage fut promptement accepté. Louis reçut, outre les pays en delà du Rhin, Spire, Worms, Mayence et leur territoire; Lothaire, ce qui est entre FEscaut et le Rhin jusqu'à la mer, et de Fautre côté le Cambresis , le Hainaut et les comtes

* Sag. Chap. 5, v. 21.

* Je ne suis pas la chronologie du père Daniel ni celle de M. Guizot, qui continuent à rapporter les événements à l'année 843. Cette date est impossible d'après le père Daniel iui-méme, aussi bien que d'après Thégan.

La première réunion des rois à Strasbourg est du 14 février 843. An mois de juin ils sont à Màcon. — Ils renvoient le partage au mois d'ow^ tobre; ils renvoient de nouveau à 20 Jours après la Saint-Jean. — G'«t donc à Tannée suivante, 844.

qui les avoisinent en deçà de la Meuse jusqu'au'confluent de la Saône et du Rhône , el le long du Rhône jusqu'à la mer, ainsi que les comtés contigus. Charles eut tout le reste du sol Gaulois jusqu'à l'Espagne. Enfin les rois satisfaits se firent un serment mutuel, et chacun alla à la conduite ou à la défense de son royaume.

Charles d'abord publia un Capitulaire qui semblait devoir être une consécration de la paix dans son royaume. Le préambule en était admirable de raison et de sagesse, et c'est une chose à noter souvent dans l'histoire, que le contraste de ce haut langage qui descend de l'autorité royale ou ecclésiastique, avec les désordres qui continuent à subsister dans la société, comme pour attester que l'intelligence du bien n'est jamais perdue, même alors que la force manque pour la faire prévaloir dans la politique. C'est dans ce Capitulaire que se trouve cette magnifique maxime de droit commun : « Nous voulons que tous DOS fidèles tiennent pour très-certain que nul, de quelque ordre ou dignité qu'il soit , ne doit être privé de son honneur légitime, soit par notre volonté arbitraire, soit par l'intrigue ou l'injuste cupidité d'autrui, à moiift que ce ne soit par le jugement de justice^ et selon les lois de raison et d'équité*. »

Telle devait être la pensée toujours subsistante de la monarchie. Après cela, Charles marcha droit au comte Bernard, de Toulouse, duc du Languedoc, lequel gardait les armes pour sa propre indépendance , plus encore que pour la cause de Pépin d'Aquitaine. Le malheureux fut pris et Jugé dans une assemblée franque; on lui fit trancher la tête. Son fils Guillaume hérita de son courage farouche ; il appela à son aide Abdérame, roi de Cordoue, qui lui envoya des secours, et il se renferma dans Toulouse pour continuer la guerre. Charles le tenait assiégé, et il attendait des renforts de troupes; mais Pépin courut droit à l'armée auxiliaire du roi, l'attaqua près d'Angoulême , la battit et la dispersa. Charles fut alors contraint de lever le siège.

* Apud Balaz. CapituL ad an 844. Tom. II. -

434 HISTOIBE DE FBAIVGE.

Ses armes n'étaient pas plus heureuses du côté de la Bretagne. Nomenoë avait franchi ses frontières et avait porté le ravage jusqu'au Mans; la terreur seule des Normands le rappela dans son pays.

Au Nord , Louis portait le sceptre avec plus de gloire. Il soumettait par le's armes les Obotrites, qui avaient essayé de la rébellion , et il retenait sous son autorité , soit par la force, soit par la clémence, les peuples germains etesclavons, que l'anarchie précédente avait accoutumés à l'indépendance.

Quant à Lothaire, qui gardait son titre d'empereur, il semblait avoir reporté ses pensées de domination du côté de ritalie. Le pape Grégoire IV était mort. Serge avait été élu à sa place. Après sa consécration apostolique , Lothaire prétendit revendiquer un droit impérial, et il envoya à Rome son fils Louis, avec Drogon, évêque de Metz, pour régler qu'à l'avenir , à la mort de l'Apostolique , c'est l'expression de l'annaliste* , nul autre ne serait consacré sans ses ordres et la présence de ses envoyés.'Or, le jeune prince s'avançait, pour soutenir cette prétention, avec une armée ^qui ravageait tout sur son passage. Lorsqu'il se fut approché de Rome , le pape l'envoya recevoir avec tous les signes d'honneur accoutumés pour l'entrée de l'empereur; le clergé marchait avec la croix et les étendards de la ville : lui-même l'attendait sur les degrés de l'éghse de Saint-Pierre. Us s'embrassèrent, et entrèrent ensemble dans le vestibule , le prince tenant la main droite du pape. Mais à l'instant les portes de l'église se fermèrent, et le pape se tournant vers le jeune Louis, lui adressa ces paroles : « Si vous venez ici en bon pfince pour le bien des peuples, les portes de l'église vous seront ouvertes; que si vous avez quelque méchant dessein, elles vous seront fermées à vous et à votre suite*. » Louis, étonné, protesta de ses bons desseins; alors les portes s'ouvrirent; il entra avec le pape, au bruit dos^icdama^

* Annales de Saint-Bertin.

■ Ânastasius. — Le père Daniel.

HISTOmE DE FRANCE. 43S

lions; on chanta des prières; le pape bénit l'assemblée, et Louis rentra dans son camp.

Déjà l'indépendance politique des papes se faisait sentir, et la jùTridiction impériale dans Rome n'était plus ce qu'elle avait dû être au temps de Charlemagne, lorsque les peuples mêmes avaient besoin d'être accoutumés à ce pouvoir nouveau , différent de tous les autres pouvoirs. Alors la protection des rois avait gardé les formes d'une suzeraineté véritable, et c'est pourquoi nous les avons vus établir dans Rome un droit de recours contre le pape même , si ce n'est que le pape n'avait besoin que de sa parole pour faire tomber tout l'appareilde justice souveraine qui sembla parfois s'élever contre lui.

Lothaire avait voulu faire reparaître cette autorité, lorsque des idées nouvelles s'étaient déjà établies soit par l'exercice de la puissance, soit par l'habitude de la soumission.

L'archevêque Drogon s'efforça de soutenir les prétentions impériales dans la personne de Louis ; le pape résista, sans contester le droit de l'empire, mais le renfermant dans la personne de Lothaire. Quant au jeune Louis , il le sacra roi de Lombardie , sans permettre que les Romains lui fissent serment; le serment ne fut prêté qu'à Tempereur.

Ainsi naissait l'affranchissement pohtique de la papauté par des commencements douteux encore. C'était seulement un instinct ou un pressentiment de l'avenir.

Toutefois, Drogon fut nommé vicaire du pape dans les Gaules et dans la Germanie. Avant de quitter Rome, il> voulut faire réhabiliter l'archevêque de Reims, Ebbon,\ ce chef des intrigues impies contre le roi Louis le Pieux , qui avait été déposé dans une assemblée d'évêques. Le pape refusa de défaire ce qu'avait fait un concile, et aussi le souvenir des iniquités du factieux évêque lui était présent; c'était encore une sorte de résistance à l'ambition de Lothaire, qui avait eu cet Ebbon pour instrument de ses rébellions et de ses crimes. Le voyage de Louis fut utile en ce qu'il donna aux Bénéventins l'occasion de chasser

436 HISTOIBE DE FRAKCE. 845 — 850

les Maares qui avaient envahi leur pays. Bénévent se mit sous le sceptre de Tempereur, et le jeune roi partit de Rome pour aller établir ^a cour à Pavie.

De leur cdté, les trois rois, maîtres du grand Empire de France et de Germanie, renouvelaient par des messages et par une entrevue à Thionville^ Talliance qu'ils avaient faite, et ils s'engageaient par des serments à réparer de plus en plus les maux qu'avait laissés le passage de Fanarchie. Ils envoyèrent en commun des députés à Pépin età Nomenoë, pour les ramener à la soumission, leur dénonçantla guerre, s'ils persévéraient dans les infidélités et les révoltes.

Mais en même temps se montrait un péril plus vaste et plus formidable.

Les Normands avaient autrefois désolé la prévoyance de Gharlemagne, et déjà les présages se réalisaient par des menaces d'invasions et par des ravages pires qu'une conquête régulière et définitive.

Souvent on les avait vus choisir en quelque sorte les lieux qui leur pourraient être une proie. Ils avaient exploré la Seine et la Loire, et la Gaule s'offrait à eux comme une immense dépouille.

Tout à coup ils se répandent comme un orage. D'abord ils s'étaient précipités sur la Grande-Bretagne, dans la partie occupée par les Anglo-Saxons; et, restés vainqueurs dans un combat de trois jours, ils s'étaient répandus de tous côtés, pillant, volant, tuant, exerçant le droit de la victoire, selon leur affreux caprice*. Puis ils viennent sur les côtes de Bretagne, qu'ils avaient plus d'une fois ravagée, vont toucher la Garonne, et la suivent jusqu'à Toulouse. Quelques-uns pénétrent en Espagne, et livrent des combats aux Sarrasins ; mais leurs armes ne sont pas heureuses, et la plupart périssent en mer dans une tempête.

845. — Ce n'était qu'un essai d'invasion. Une expédition plus sérieuse était préparée. On les vit entrer pO mars] dans la Seine avec cent voiles, et s'avancer jusqu'à Paris,

* Annales de Saint-Bdrtin.

HISTOIBE DB FRAIfCE. 437

désolant les pays qui bordent le fleuve , dépouillant les temples, répandant partout la terreur. Charles voulut aller à eux pour les arrêter par les armes ; mais l'inégalité de la lutte le fit trembler, et il aima mieux les solliciter à la retraite, en leur payant sept mille livres pesant d'argent, et exigeant d'eux un hommage , comme pour garder intact rhonneur de sa royauté. Il ne faisait que leur révéler le secret de leur force présente et de leur victoire à venir.

Eurich, roi des Normands, avait en même temps paru sur l'Elbe avec six cents vaisseaux , et il s'était avancé contre le roi Louis *. Les Saxons vinrent au-devant de ce flot de barbarie ; et une bataille fut livrée ; les Normands furent repoussés.

Mais les Normands de la Seine descendant le fleuve , chargés de dépouilles, et insultant à des peuples qui ne s'étaient défendus que par l'argent, allèrent consoler leur Toi Eurich de sa défaite de la Germanie , en lui étalant les trésors qu'ils avaient enlevés par la force , ou reçus comme un tribut du roi de France en personne. Leur chef, nommé Régnier,. avait fait scier une poutre dans le monastère de Saint-Germain-des-Prés, et il en avait porté un fragment, comme monument de sa victoire ; il racontait comment ces peuples , les plus lâches de tous les peuples , s'étaient enfuis au seul nom des Normands ; les morts, disait-il, avaient plus résisté que les vivants , et un vieillard surtout avait fait sentir la vigueur de son bras! C'était saint Germain lui-même; tous les soldats avaient voulu piller la maison et l'église, et ils avaient été à Tinslant frappés de mort subite •. Ces récits , mêlés de moqueries et de miracles, et qui , pour l'histoire contemporaine , furent sans doute un dédommagement de la défaite, attestent seulement que la Gaule apparaissait ouverte à des invasions nouvelles; je ne sais si ce ne fut là qu'un fait lamentable ; peut-être aussi était-ce une vue mystérieuse de la Providence , de jeter successivement toutes les barbaries du

* Saint-Bertin.

^ AlmoiD. — Liv. des Miracles de saint Germain.

438 HISTOIEE DE FRANGE.

Nord sur cette terre féconde et puissante , pour les y fondre, en quelque sorte, sous Faction énergique de ses mœurs chrétiennes.

846. — Cependant Tanaschie avait reparu au milieu des alarmes produites par le ravage des Normands. Toute la France était déchirée. La Bretagne était en feu. Guillaume, fîls de Bernard , soutenait la guerre dans TAquitaine ; la Provence s'était détachée du sceptre de Lothaire. Les combats renaissaient, et la victoire même était un désordre. Charles essaya de la conciliation avec le jeune Pépin , et lui céda une partie des domaines d'Aquitaine , à titre d'hommage. Puis il marcha contre Nomenoë ; mais il fut hattu. Il courut dans le Maine lever une autre armée , et alors Nomenoë demanda la paix.

En même temps, Lothaire soumettait la Provence, et Louis voyait les peuples de Bohême embrasser le Christianisme ; c'était de rapides alternatives de paix et de guerre; mais Tordre n'en était pas plus affermi; les Normands reparaissaient à la fois dans l'Aquitaine et dans la Frise ; et les Sarrasins inondant l'Italie jusqu'à Rome, et déjà touchant à la basilique de Saint-Pierre comme à une dépouille , battaient une armée conduite contre eux par le jeune roi de Lombardie.

Puis des rivalités d'une autre sorte se produisaient. Les évêques se plaignaient xlu pillage public qui avait été fait dans les biens de l'cglise , au milieu des dissensions des rois, et ils réclamaient des possessions qui étaient devenues la proie des grands. On ût des assemblées pour rétablir les droits de chacun. La noblesse se mêla dans le gouvernement de l'église. Les évêques se mêlèrent dans le gouvernement de l'État. La justice parut impossible au milieu de la confusion.

Dans ce désordre , on voit avec joie paraître le nom de Hincmar , l'archevêque de Reims. Ebbon prétendait toujours à ce siège , et Lothaire le favorisait. Charles, maître de Reims, par la délimitation de son royaume , maintenait la dépossession , et Hincrtiar venait d'être confirmé parle pape Léon IV , successeur de Serge [847]. Hincmar

HISTOIBE BE FHAISCE. 439

f>ourrait bientôt par son génie diminuer les discordes, et déjà sa parole avait de Fautorité dans les conciles des évêques.

Ces dissentiments de Lothaire et de Charles pouvaient à chaque moment rallumer la guerre. Il arriva qu'une fille de Lothaire fut enlevée par un seigneur , vassal de Charles, nommé Gilbert, qui Falla. cacher dans les terres de '^Pepin^ en Aquitaine , o\x il Tépousa. Lothaire laissait dçjà échapper sa colère contre Charles , qu'il accusait d'avoir favorisé le déshonneur de sa race. Louis, de Germanie', arriva pour calmer cette irritation ; Charles protestait de son innocence, etles trois frères ayant connu les maux de l'anarchie , eurent peur de les raviver ; ils eurent même une entrevue, où ils renouvelèrent leurs serments de bonne amitié ; et là ils firent des règlements, et un , entre autres, notable par le droit de succession qu'il établissait, comme pour arracher l'avenir aux déchirements dont ils avaient fait l'épreuve *. Ce règlement portait qu'à la mort de chacun des rois , ses enfants seraient ses successeurs, selon le partage que leur père aurait fait de son royaume, sans que leurs oncles les pussent troubler. C'était la consécration de l'hérédité; mais ce n'était pas la consécration de l'unité de la monarchie. Il fallait des expériences nouvelles pourarriver à l'établissement véritable de l'Empire *.

Du reste , rien ne change dans le cours des événement». Les Normands continuent à paraître dans la Bretagne et dans l'Aquitaine. Nomenoë est vaincu par eux , et leur présence le rend fidèle. Leurs armes touchent à la fois l'Ecosse et l'Ile des Bataves *. Les trois rois font des ambassades au roi Ëurich, pour arrêter ces invasions. Rien ne les modère. Des multitudes vont assiéger Bordeaux; Charles les attaque et remporte sur elles une éclatante victoire. Puis les Juifs d'Aquitaine les favorisent. Bordeuux

' Ut regam fllll legitlmam hsBreditatem regni retineant. Apad Baluz. Capitul. ad an. 847. Tom. II.

' Voyez le père Daniel sur ce point ' SaiDt-Bertin.

est pris enfin et dévoré par Tiaceadie : le ravage est partout. Les barbares brûlent le bourg de Nello *■ ; ils exterminent tout ce qui se rencontre. Leurs défaites sont fatales comme leurs victoires. En Ecosse , ils sont taillés en pièces ; mais ils semblent se survivre. Tout Foccident de FEurope est ébranlé sous leur invasion, et ils absorbent en eux, en quelque sorte, toute Tattention et toutes les alarmes des peuples.

Cependant d'autres événements continuent à se produire. Les Esclavons bar cèlent le royaume de Louis et sont d'abord battus; puis Louis tombe malade , et son armée est détruite. Des pirates grecs ravagent Marseille et se retirent avec impunité. Les Sarrasins reparaissent en Italie et se livrent au pillage ; ils viennent même toucher la Provence ; rien ne résiste. L'Aquitaine fatiguée par les Normands et accusant Pépin d'inertie dans la défense, se donne à Charles. Pépin lui est livré par un comte de Gascogne , et on renferme dans un monastère à Boissons. Guillaume , fils de Bernard ,' fidèle à Pépin , avait porté vers l'Espagne son ardeur guerrière ; il est pris à Barcelonne par \qs Maures , et mis à mort. En même temps se montrait un essai de schisme chrétien , par la hardiesse d'un moine, nommé Gottschalk, du monastère d'Orbais , dans la paroisse de Soissons. C'était un renouvellement de l'hérésie des Prédestinatiens , née en Afrique au temps de saint Augustin , et un prélude de la doctrine de Luther sur la prédestination , c'est-à-dire sur la fatalité de la damnation ou du salut. Les hérésies ne changent guère. Le moine fut condamné dans un concile à être fouetté , et l'autorité de Hincmar arrêta la propagation de ses folies. Le protestantisme moderne les a fait revivre. *.

Lothaire combat les Maures en Italie , et il fait sacrer son fils Louis, empereur, par le pape Léon. Puis il revient

* Aujourd'hui chef-lieu d'arrondissement dans le département des Deux-Sèvres. — Note de M. Guizot.

' Le père Daniel cite un savant protestant (Usserius) , qui a fait son apologie.

850—860 HISTOIBE DE FRANGB. 441

aux Normands, qui dévastent la Frise et File des Bataves. La défection des Danois chrétiens le fatiguait à la fois. Godefroy , leûls de ce Hériold, autrefois baptisé à Mayence, sous le règne de Louis le Pieux , avait cédé à Tentraînement des invasions , et le souvenir de son origine avait fait bouillonner son sang. Lothaire appelle Charles à son aide ; bientôt il transige avec les Normands.

A Tintérieur , Tanarchie est vivace. Le breton Nomenoë fait encore la guerre, il étend le ravage jusqu'à Bennes , dans le Maine et dans FAnjou , il poursuit les évèques, il les dépose , et enfin il se fait roi. Charles et Louis renouvellent entre eux leurs serments d* amitié fraternelle, puis ils font une convention publique pour s'affermir contre le désordre *, etils s'engagent réciproquement à l'exécution des lois de l'Église et à la défense des bonnes mœurs. Nomenoë meurt. Son fils Hérispoë continue la guerre; il est vainqueur dans une bataille ; alors Charles penche vers la paix : il conserve au duc Breton les honneurs royaux avec les états de son père.

Plusieurs années se passent dans ces inégalités de l'anarchie ; le monde est dans une de ces crises où nul événement puissant et décisif ne se produit. L'avenir flotte incertain et troublé.

853. — L'Aquitaine qui venait de se livrer à Charles , n'en veut déjà plus. Les seigneurs envoient une députation à Louis de Germanie, et lui demandent son fils pour roi. Pendant ce temps , Charles était occupé dans un synode , à Soissons, à réprimer des entreprises d' évoques favorables à Pépin , et à détruire ce reste d'hérésie sur la prédestination , qui pouvait se raviver *. Louis de Germanie qui reprochait à son frère quelques infidélités , écoute les propositions des Aquitains , et profite de Téloignement de Charles pour leur envoyer Louis , son fils. Alors tout se mêle. Et pour comble de confusion. Pépin s'échappe de son monastère de Soissons et court en Aquitaine. Ses par-

* Annales de Saint-Bertin.

• Ihid.

442 HISTOIRE DE FRÀIÏ€V. 85S — 860

tisans se réveillent. Charles auîjsitôt montre partout la guerre. Louis occupé par les invasions des peuples de r£lbe et du Danube , a peur des discordes. Lotharre , cette fois , est négociateur entre les deux frères. Et cependant Charles se précipite sur FAquitaine , détruisant et ravageant. Le jeune Louis seul, en'ce pays inconnu, menacé par deux ennemis à la fois , ii*os€ tenter le sort des armes, il s'enfuit et regagne la Germanie. La guerre civile pouvait reparaître ; mais tous en avaient peur également. Les ravages des Normands ne cessaient point. Bordeaux était retombé en leur pouvoir. Chacun avait besoin de paix ; Lothaire était malade; enfin la réconciliation se fit : Charles , à la demande des Aquitains , leur donna son fils Charles pour roi. Mais les déchirements n'étaient pas finis.

855. — « Au mois d'août, étant décédé Léon, évêque du siège apostolique, Benoît lui succède. Dans ce même mois on vit du côté de l'Occident deux étoiles, l'une plus grande et l'autre moindre, s' avancer vers l'Orient ; dix fois elle^ parurent tour à tour, jusqu'à ce que la plus grande demeura, et la plus petite ne se montra plus nnlle part *. »

Ainsi dit le chroniqueur, cherchant des présages au ciel pour expliquer l&s calamités de la terre.

Peu après , l'empereur Lothaire , toujotffs atteint de sa maladie , se faisait porter au monastère de Pruim dans les Ardennes. « Là , renonçant entièrement au monde et à son* royaume , il fut tonda et prit humblement l'habit et la vie de moine. » Il partagea son royaume .entre ses deux fils. Louis avait déjà l'Italie , avec le titre d'empereur. Lothaire qui portait le même nom que lui eut les terres de France , au delà et en deçà du Rhin , jusqu'au confluent du Rhône et de la Saône ; et , de cet Elat alors étendu , est venu le nom de Io(^anngta ,. on royaume de Lothaire , changé au nom de Lorraine, qui depuis a désigné un pays plus borné. Le troisième fils nommé Charles, eut la Provence. Et après ce partage Lothaire mourut et fut enseveli dans son monastère [28 septembre.]

* Annales de SaiDt-BertiD.

HISTOIAE DB FBAHGB* 443

Tout semblait se compliquer par cette distribution nouvelle qui faisait six rois dans Fempire de Charlemagne ^ en comprenant le jeiine Charles , roi d'Aquitaine.

Pour donner de la clarté au récit, acceptons la qualification de Charles le Chauve , que Fhistoire a donnée à Charles , Fun des trois ii]s de Louis le Pieux , dont nous avons déjà suivi la vie si tourmentée. G!est aussi une' né* cessité d'admettre le titre de roi de France , que Fhistoire lui reconnaît également; il possédait la Neustrie, et Paris, dont il était maître , s'annonçait comme la cité qui devaii être le centre et le lieu de la monarchie.

Les autres souverains qui restent en présence, soni Louis , roi de Bavière ou de Germanie; le jeune empereur Louis, neveu des deux rois; Lothaire, roi de Loiraine, que les contemporains appelaient aussi roi de France ^ , puis* qu'il avait sous son sceptre la. France Austrasienne; Charles , roi de Provence , et un troisième Charles , jaune en** fant d'un avenir douteux , roi d'Aquitaine , eelui>ci fils de Charles le Chauve.

Tâchons d'échapper à cette immense confusion de noms et d'accidents par la rapidité de notre récit. Aussi bien, les événements de Fhistoire sont épars^ et nul génie na soi montre ayant assez de force pour entraîner ce tem{tô d'al«" tération et die décadence.

Le nouvel empereur, Louis, débute par contester Fétlection du pape -, il veut renouveler la prétention impériala déjà soutenue par Lothaire. Au pape Léon, élu paisiblement selon les usages de FÉ^se romaine , on oppose le pape Anastase choisi par quelques évoques intrigants et flatteurs. Des violences sont commises contre Benoît, qui nsaintient sa dignité. Le peuple de Rome se soulève en sa faveur ; la prétention impériale est ainsi vaincue*

L'empereur essaie de tourner ailleurs son ambition, en attaquant le testament de son père, qui ne lui avait donné aucune part dans les terres des Gaules. C'était un essai de dissension , qui n'eut pas alors plus de succès.

* Annales de Saint-Bertin.

lii HISTOIBE DE FRANCS.

Le pays de France avait d'autres déchirements.

Les Aquitains avaient d'abord reçu pour roi ce jeune enfant, ûls de Charles le Chauve. Bientôt ils lui ôtent le sceptre, et vont chercher Pépin , échappé de son monastère de Soissons. Puis ils reviennent encore au jeune enfant. Au milieu de ces incertitudes, ils trouvent le courage nécessaire pour exterminer une armée de Normands, près de Poitiers.

Au Nord, les Danois se vengent par des irruptions dans la Frise. Ils s'étabhssent à Duersted. Louis de Bavière , tourmenté par les Ësclavons , toujours infidèles , ne peut contenir les invasions.

Le roi de la France Austrasienne s'établissait assez doucement. Charles de Provence avait peine, au contraire, à aller occuper sa part d'empire. Ses frères l'eussent dépossédé à plaisir. La difficulté de s'entendre dans le vol le protégea.

Mais Charles le Chauve voyait naître autour de lui des orages; les Normands continuaient à paraître dans la Loire et dans la Seine. D'un côté, ils avaient monté jusqu'à Orléans, et s'en étaient retournés chargés de dépouilles; de' Fautre , ils étaient venus jusqu'à Jeufosse *, et y avaient passé l'hiver paisiblement. Plus tard, ils montent jusqu'à Paris. L'épouvante est partout ; et, comme le roi n'a point de force pour protéger les peuples et lui-même, les défections commencent, et l'anarchie lève sa tête.

Les grands avaient déjà essayé des révoltes, et ils avaient fait appel au roi Louis de Bavière ; ils se plaignaient de l'état des choses , et, sous prétexte de réforme, ils allaient à l'indépendance et à la ruine. Le roi Charles le Chauve courut au-devant des dissensions par des faiblesses. Il promit de corriger les abus et de réparer les maux publics; il convoqua une assemblée générale à Verberie, se mettant , par son langage , à la discrétion des comtes. A <^ prix, la paix fut faite, mais pour peu de temps.

11 avait à la fois cherché à s'affermir par des alliances ;

'* Fossa Givaldi, à une lieue de Vernon.

HISTOIRE DE FBAIVGE. liS

îl avait donné sa ûUe Judith en mariage à Ëdelwolf , roi des Angles d'Occident ; et il voulait marier à la fille du Breton Hérispoë son ûls Louis, qu'il établissait pour cela duc du Maine; mais les discordes subsistaient, et les iiivasions normandes suivaient leur cours. Aussi le chroni* queur recueille des présages sinistres. On avait vu à Cologne la foudre, en forme de flammes, tuer un prêtre, na diacre et un laïque, et se cacher dans les entrailles de la terre. A Trêves, pendant le saint ofQçe, une nuée obseure^ avait pénétré dans Féglise , portant des tonnerres et des. éclairs; la tour où sonnaient les cloches avait été brisée» et tout à coup la terre s' étant entr'ouverte , un énorme chien en était sorti et était allé courir autour de Fautel ^^ c'est ce que raconte le chroniqueur. On dirait les augures du paganisme ; et il est vrai que le pressentiment des peuples- n'a jamais manqué aux désastres des empires.

8S8. — Les Normands reparaissent à Paris , dévastent }» pays au loin , brûlent la basilique de Saint-Pierre et celle de Sainte-Geneviève , ainsi que la plupart des églises. La maison épiscopale de Saint -Etienne, Téglise de Saint-Vincent et de Saint-Germain, la cathédrale de Saint-Denis uq sont sauvées qu'à prix d'or.

Dans ce redoublement de calamités, les grands da royaume recommencent leurs intrigues. Charles essaie da repousser par les armes les terribles hommes du Nord» il va les assiéger dans l'île d'Oissel, où ils s'étaient fortifiés^ pour de là répandre leurs brigandages. Mais tout manque à son courage. La conjuration de ses sujets l'enveloppa d'un péril plus imminent, et son frère Louis arrive cette fois vaincu par la sollicitation des rebelles et par la tenta^ tion de la puissance. On lui avait donné pour dernière raison de l'usurpation, la nécessité de sauver un royaume chrétien de l'invasion de la barbarie , et Charles , lui di-sait-on , déjà suspect pour avoir laissé grandir des liérésies * , ne pouvait protéger l'Eglise contre des païens.

* Annales de Saint-Berlin.

* Ann. de Saint-Berlin. — a Beaucoup d'opinions contraires khifoU

446 HISTOIRE DE FRAKGE.

D ne fut donc point possible au roi Charles de continuer le siège d'Oissel contre les Normands. De toutes parts la défection se déclarait. Les Bretons avaient chassé le duc du Maine , fils du roi ; quelques évêques, réunis à Tarchevèque de Sens , s'étaient précipités aux pieds de Louis, et lui avaient offert de dépoçer son frère. A ce sjnode prévaricateur, Charles avait vainement opposé une autre assemblée d'évôques pour excommunier les rebelles et les traîtres. La trahison grandissait comme une contagion. Bientôt Charles n*eut plus autour de lui que quelques fidèles de Bourgogne , avec qui il ne désespérait pas du salut contre des flots d'ennemis. Tout à coup ces fidèles mêmes Tabandonnent. Il est seul; il va errant dans la Bourgogne^ et pendant ce temps Louis dispose de son royaume et récompense par des donationsles perfides quiTentourent [859]. Cependant Charles ne s'abandonne pas lui-même. Il retrouve dans le malheur des gens de cœur qui le secondent. Quelques évêques , et entre autres Hincmar , archevêque de Reims, résistent à l'usurpation. Deux nobles frères , Conrad et Velfe, fils du comte Conrad et neveux de Judith, la seconde femme de Louis le Pieux , opposent l'intrigue à l'intrigue, et, sous apparence de fidélité a Louis, donnent à Charles d'utiles conseils. Tout à coup Charles paraît avec une armée , et Louis est obligé de fuir devant son firère, après avoir perdu la gloire d'une amitié Jusque-là gardée assez saintement.

Aussitôt une réaction se déclare en faveur de Charles." Le roi de Lorraine vient lui renouveler ses serments d'amitié. Les évêques , dans un concile tenu à Metz , dressent un acte contre Louis *, et ils lui députent Hincmar et d'autres prélats pour le contraindre d'abandonner les rebelles qui l'ont appelé en France , sous la menace de l'excommunication. Alors la puissance épiscopale était formidable, et c'était la seule qui fut restée debout dans l'anarchie.

catholique s'élèvent dans le royaume de Charles , et non pas à son insu, tt

* Apud Baluz. Tom. II. Capitul. regum Franc.

On vit le roi Charles la reconnaître dans un acte publié contreTcet archevêque de Sens , qui avait donné Texemple de la trahison; il avait manqué, disait-il, à ses entreprises de déposition la sanction des évèques qui Pavaient sacré roi, el volontiers il eût comparu devant eux, et se fût soumis à leur jugement^ comme il s'y soumet , ajoute-t-il , aciuellement ^ Telle était la juridiction épiscopale dans la censée des rois même. Charles la proclamait, et Louis de Bavière ne la méconnut point. Mais les évêques, pour ne point pousser à T extrême Tintervention dangereuse de leur pouvoir, imposèrent seulement une entrevue^ où Louis se devait réconcilier avec son frère.

Ce ne fut qa*un palliatif des maux de Tempire. Le roi de Bavière était engagé dans une politique funeste, et le roi de France n'eut plus qu*à Tattaquer avec des ligues faites avec le roi de Lorraine et le roi de Provence. Mais par là même la dissension restait permanente.

Les évêques essayaient de lutter contre l'anarchie pubUque en exagérant leur autorité. Dans un concile tenu à Savonnières , près de Toul , ils s^obligèrent à rester unis pour reprendre et corriger les rois , les seigneurs et le tpeuple , et les trois rois de France, de Lorraine et de Provence donnèrent leur approbation publique à ce décret de discipHne épiscopale, qui semblait consacrer une souveraineté au-dessus de leur souveraineté.

Tout fléchissait , et aussi les présages du chroniqueur se multiplient. « Dans les mois d'août, de septembre et fd'octobre , dit-il , on vit au ciel , durant la nuit , des troupes armées ; une clarté semblable à celle du jour brilla ^continuellement à l'Orient , et s'étendit jusqu'au Septentrion , et de, là partaient des colonnes sanguinolentes qui parcouraient le ciel ■. »

860. — Les Normands paraissent pour réaliser ces pré- •«ages. Ils poortent le pilkige et l'incendie da côté d'Amiens.

* Libellns proclamatlonis adversus Tenllonem. — Le père Daniel. — .^•yez le texte dans Balnze. Tom. II.

* Annales de Salnt-Bertio.

448 HISTOIRE DB FRAffCS.

Ils sent en divers lieux à la fois; ils égorgent Févèque de fiayeux et celui de Beauvais ; ils attaquent Nojon ; ils dévastent la cité; ils emmènent des captifs, et parmi eux révèque , qu'ils massacrent en s'en allant. Ils s'établissent dans une île du Rhône , et de là ils ravagent le pays jusqu'à Valence. La France est couverte de cette invasion, et déjà Charles paraît désespérer de lui échapper par les armes ; il essaie de la tempérer par des négociations d'argent. Les Normands eux-mêmes sont divisés : ceux qui sont sur la Somme offrent à Charles de le délivrer de ceux qui occupent la Seine. Charles promet un tribut qui doit être perçu sur les églises , sur tous les manoirs , sur les marchands mente les plus pauvres^ ; mais la convention n'a pas alors d'autre suite , et les Normands ne font que se déplacer et porter çà et là leurs brigandages et leurs meurtres, passant de la Somme chez les Anglo- Saxons^ du Rhône en Italie , puis revenant dans les Gaules , ce point x^eutral de leur ambition sauvage.

Dans ces déplacements d'excursion , Paris est incendié par les Normands de la Seine; l'église de Saint- Vincent et «Saint-Germain périt dans l'incendie. D'autres saccagent le 4[)ays de Thérouane ; ces derniers vont ensuite , sous la -conduite d'un chef, nommé Wéland, visiter le pays des Angles, et de là ils paraissent sur la Seine, venant attaquer ceux qui y sont déjà établis^ comme pour se disputer -ce qu'il y avait de plus splendide dans les dépouilles. Le roi Charles favorise cette division. Plus de deux cents na- Tires normands avaient monté les eaux du fleuve jusqu'à J'île d'Oissel. Charles envoie aussitôt au chef Wéland cinq jnille livres d'argent avec des provisions de vivres , espérant soustraire les peuples au brigandage. Alors se fait le siège de cette île, occupée par les Normands de la prejnière invasion. Mais bientôt les assiégés, poussés aux derniers maux de la dise.tt8 , font des soumissions ; ils pro-

* C'est Texpression da chroniqueur. Elle semble indiquer que les pauvres n'étaient pas atteints d'ordinaire par les tributs. C'est un pii- Tilége des vieux temps qui n'a pas survécu.

HISTOIRE DE FBANCE. 449

posoni d« partager leurs rapines : ils envoient six mille livres , vi Uamitié se rétablit. Assiégeants et assiégés se dislriltuent les ports de la Seine^ depuis la mer jusqu'à Pari ; c'e>t un simple changement dans l'occupation. Wéland m nia la Seine jusqu'à Melun , et son fils occupa le monastère de Saint-Maur-les-Fossés avec ceux qui avaient t«nn jusque-là l'île et le château d'Oissel.

A' ors ces irru-^tions des hommes du Nord commencérent à se montrer avec un caractère nouveau , qui semblait indiquer, non plus seulement des pensées de pillage et d'incendie , mais des désirs plus sérieux d'établissement. Charles le Chauve eut cette fois l'habileté de resserrer le chef Wéland dans les eaux de la Marne. Les Normands ne tentèrent pas de résister à ses armes. Quelques négociations se firent; Wéland alla lui-même demander à Charles son amitié , et lui porter ses serments. Il fut convenu que les Normands descendraient la Seine avec leurs vaisseaux. Ils allèrent, en effet, tenter d'autres invasions vers la Loire ; mais là ils se heurtèrent contre un homme de guerre, dont la race était appelée à vaincre toutes les barbaries. Le comte Robert, dont le nom va reparaître tout à l'heure , commença dans la Bretagne à arrêter celte fortune aventureuse des Normands ; et quand Wéland se fut brisé contre cette épée, il s'en revint trouver Charles le Chauve , avec sa femme et ses enfants , et se fit chrétien avec eux ^ Ainsi la terre gauloise avait toujours sa défense en elle-même; vainqueurs ou vaincus, tous les conquérants devaient subir la loi du pays.

Pendant ce temps, l'anarchie s'était multipUée.

Le roi de Germanie était parvenu par l'intrigue à faire approuver sa conduite à l'çgard du roi de France par le pape Nicolas I, successeur du pape Benoît III, et le jeune empereur Louis, qui, jusque-là, avait peu paru dans les dissensions , s'était aussi prononcé en faveur de ses tentatives (l'usurpation. Ainsi la discorde était vivante dans la famille de Louis le Pieux, et continuait de menacer l'avenir.

^ Annales de Saint-Bertia*

4S0 HISTOIBB DE FRANCE.

Dans l'intérieur du royaume , les divisions s'étaient aggravées par des crimes. En Bretagne, le jcnne duc Hérispoë avait vu un seigneur, nommé Sr.lomon , son parent, prendre les armes contre lui , secrètement excité par Charles le Chauve qui pensait s'affermir par le déchirement de ses ennemis. Salomon avait mis à mort Hérispoë ; mais Câussitôl il s'était déclaré indépendant avec le tiire de roi , <et Charles n'avait rien gagné à un changement amené par la violence. Peu après , il lui fallait conduire une armée contre le nouveau duc , pour des méfaits et des pillages commis jusqu'à Poitiers; et, pour comble, celte armée était battue par les Bretons , malgré des efforts d'intrépidité déployés deux jours de suite dans la mêlée. Là combattait pour Salomon ce comte Robert , dont le nom vient de se montrer et dont le génie est réservé à d'autres destinées. Il avait précédemment suivi la fortune de Pépin d'Aquitaine , et enfin il s'était réfugié avec lui en Bretagne. Il eut le malheur de tire^l'épee contre le roi de France; ce fut l'occasion du changement de sa fortune.

Lorsque Charles vit de quel poids était ce glaive de Robert, que l'histoire a nommé Robert le Fort, il voulut apî eler à soi un tel guerrier, et il lui offrit le gouverne* ment de tout le pays entre la Seine et la Loire, jusqu'à la Bretai:ne. C'est là que nous avons vu les Normands aller bien lot après se heurter contre sa valeur.

Toutefois, l'avenir seulement était montré, mais le pré-, sent gardait ses dissensions et ses troubles. Des calamité» d'un autre genre avaient désolé la famille de Charlemagne» Le roi Lothaire déshonorait le sceptre par ses débauches. Il avait épousé Theutberge, sœur d'un duc de Bourgogne, nommé Hubert, et il la voulait sacrifier à Valdrade, une de ses maîtresses. £t pour cela il l'accusa d'inceste avec son frère. Il se fit une procédure infâme , ou la malheu» reuse, tour à tour déclarée innocente et coupable, puis vaincue par la question , par les épreuves d'eau houil-^ lante , et par tous les supplices de cette justice infernale» et enfin s'avouant criminelle elle-même pour échapper aux tortures , fut obligée de se réfu^^ier au pays de France ,

HISTOIRE DE PB ANGE. 15 i

SOUS la protection de Charles le Chauve , condamnée par la plupart des évêques, mais absoute et défendue par Hincmar, le plus sévère et aussi le plus juste de tons.

A ce moment, les accidents politiques se compliquent ^ les ambitions se mêlent, la confusion vient au comble.

Le roi Charles le Chauve convoitait le royaume de Provence , dont la succession était douteuse , à cause de la santé frêle de son jeune roi , et aussi à cause de ses traités particuliers avec le roi de Lorraine. Il s'avança vers la Champagne avec une armée, semant une anarchie nou»* velle, mais n'ayant pas néanmoins la force de soutenir jusqu'au bout par les armes de tels desseins. Ce ne fut qu'une occasion de ruptures publiques ou secrètes entre les rois.

Peu après, le déchirement éclate dans la famille même de Charles le Chauve. Il avait, ai-je dit, donné sa fille Judith en mariage à Edelwolf , roi des Angles d'Occident , et ce prince étant mort, son fils Ethelboldo avait épousé la veuve de son père , et lui-même était mort peu après* Alors Judith était revenue en France , et son père lui avait donné 3enliâ pour demeure. Baudoin, comte de Flandre, en devint épris , et résolut de l'enlever *. Le prince Louis, frère de Judith, favorisa cette entreprise, et le ravisseur se hâta de fuir aux États de Lorraine. Le roi, furieux, fait excommunier Baudoin et sa fille, et il dépouille Louis, son fils, des domaines qu'il lui avait donnés dans la Touraine.

Aussitôt la rébellion s'agite. Le duc de Bretagne appelle à lui le fils du roi , et il se trouve des conseillers pour lé jeter dans la révolte. Louis paraît dans l'Anjou avec une armée de Bretons; mais il y trouve le comte Robert , qui la met en pièces , tue dans la bataille plus de deux cents chefs , et reste maître de toutes les dépouilles qu'ils avaient, enlevées dans leurs excursions.

* C'est le premier comte de Flandre qui se rencontre dans l'hiptoire.. Voir les recherches sur la Flandre.— fltst. de Flandre, par Warnkœnlg» 1" vol.

45S HISTOIBE DE FRANGE.

Ce tfélait qu*une partie des désolations de Charles le Chauve. Ce même Louis et son frère Charles , roi d'Aquitaine, qui n'avait pas quinze ans, se marient presque en même temps contrôle vœu de leur père : le premier épouse la fille d'un comte; le second la veuve d'un autre. Tout l'avenir de la race royale est menacée par cette double alliance, et le roi cherche vainement à réparer ces imprudences. Toutefois, Louis vient, peu de temps après, embrasser ses pieds; mais Charles se cache en Aquitaine avec des pensées rebelles et farouches.

L'Église se ressentait de cet abandon de l'autorité. Il y eut à Pistes un synode convoqué par le roi Charles. Rothale, évêque de Soissons, avait fait des schismes et des scandales, et les évêques de la province l'avaient privé de la communion. Il parut à ce synode avec des paroles superbes , accusant ses juges et demandant justice contre eux. On le déposa par la force, et il fut gardé dans un faubourg de Soissons * Le désordre était plus violent que les remèdes; etTautorité publique défaillait pour prévenir les extrémités du mal et aussi le danger des réparations. Cette affaire du divorce du roi Lothaire, avec sa malheureuse femme Theutberge , subsistait avec ses scandales. Lothaire s'était fait absoudre par un concile à Aix-la-Chapelle , et avait épousé Waldrade, en lui donnant le titre de reine. C'était un déchirement nouveau dans la famille des rois. Charles le Chauve voyait avec colère ces ignominies. Louis de Germanie les tolérait plus aisément , à cause de ses alliances avec son neveu, qui lui avait cédé TAlsace. Les intrigues se mêlaient. Un concile nouveau, convoqué à Metz , était travaillé par mille factions. Deux légats du pape y arrivèrent; Lothaire parvint à les corrompre , et aussitôt le concile confirma encore son mariage adultère. Mais les actCb du concile avaient dû être communiqués au pape, qui découvrit les lâchetés des évêques. Alors le seigneur apostolique déploya sa puissance de

* Voyez les actes politiques qui sortirent dececoDcile pour la réforme des abus, dans fialuze,toni. 11. CapituL ad annum 864.

HISTOIBE DE FRANGE. 453.

gardien des lois morales , et il publia une acte admirabtecontre les prévarications des évêques. Le concile de Metz futdéclaré un conciliabule et un brigandage; sonjugement fut cassé; deux archevêques, ceux de Cologne et de Trêves, furent déposés; tous les autres furent menacés de l'être; et l'affaire enfin fut appelée à Rome , pour être souverainement jugée par un concile nouveau.

863-864. — Aussitôt éclata la violence. L'empereur Louis avait cru de sa dignité de défendre les évêques condamnés contre le pape, et il s'avança vers Rome avec une armée. Le pape appela le peuple et le clergé dans les temples ,. pour prier Dieu d'arracher du cœur de Louis ses desseins sinistres. Mais l'empereur, persévérant dans la violence , précipita ses hommes d'armes parmi les multitudes suppliantes ; d'horribles atrocités furent commises, « et dans le tumulte fut brisée et jetée en la rue la vénérable et merveilleuse croix qu'avait fait fabriquer très-proprement Hélène , de sainte mémoire , y enfermant du bois de la croix miraculeuse , et dont ensuite elle avait fait à Saint- Pierre un grand présent. Elle fut , à ce qu'on rapporte , ramassée par quelques hommes de la nation des Angles , et rendue au gardien*. » Au récit de ces outrages, l'Apostolique s'enfuit de son palais de Latran, et s'alla cacher dans l'église de Saint-Pierre, où il passa deux jours et deux nuits sans nourriture. Mais Dieu même sembla se charger de défendre la cité et de venger la croix. «L'homme qui avait osé briser la très-sainte Croix, mourut, dit le chroniqueur, et l'empereur fut pris de la fièvre, à cause de quoisa femme envoya vers l'Apostolique *. » Alors se firent des négociations; l'empereur sortit de Rome , après avoir laissé commettre dans la ville, dans les églises et les couvents , des pillages et des impiétés , et il alla à Ravennes célébrer la Pâques du Seigneur , avec autant de grâces de Dieu, dit le chroniqueur, qu'il en avait mérité. ^

L'affaire du divorce ne fat qu'un moment assoupie.

* Annales de Saint-Bertin.

• Ihid.

454 BISTOIRË DE FRAN€B.

Lothaire fit des promesses de réparation; il ajoutait Thy-^ pocrisi^ au scaudale; mais TÉglise restait ferme dans la correction des vices et la répression des crimes , et ainsi imcore elle luttait pour la liberté et poiir la dignité des peuples.

HISTOIRE DE FBANGB. 45S

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