‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 14 sur 21 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

SOMMAIRE

Charles VIII.— Situation de la France. — Réaction des grands contre la politique de I^uis XI. — Rivalités. — Les états généraux. — Réclamations et doléances. ^ Politique d*Anne de Beaujeu, régente, en présence des ligues des grands. — Le duc d'Orléans tente les vieilles séditions parisiennes. — Résistance. — Le duc est obligé de s'éloigner. — Situation en Flandre et en Bretagne. ^ Révolutions bretonnes. *- Le ministre Landois est pendu. ~ Suite des cabales du duc d'Orléans. — Le roi marche en armes contre les mécontents. — Punitions à la cour. — Guerre en Bretagne. — Les armes du roi sont partout victorieuses. — Séènes de roman dans le camp des princes rebelles. —Bataille de Saint- Aubin du Ck>rmier. — Génie d'Anne de Beaujeu. — Prison du duc d'Orléans. — Traité avec le duo de Bretagne. — Mort du duc.

— Incidents noaveaux dans la politique. ■— Anarchie en Flandre.

— Intrigues de cour en Bretagne. — Mariages. — Dénoûments imprévus. — Liberté du duc d'Orléans. — Il négocie le mariage du roi avec Anne de Bretagne. — Politique fortunée. — Ligues étrangères. — Traité d'argent. — Le roi songe à l'Italie. — Droits de la France sur la couronne de Sicile^— Périls de l'entreprise. — Situation de l'Italie. — Complications. — Mort du roi de Naples. —Le roi hâte son expédition. — Entrée en Italie. — Le roi s'avance vers Rome. —Traité avec le pape. — Incident de politique orientale. — État de Rome. — Conquêtes du roL — Il reçoit la couronne de Naples et de Jérusalem. — Ligue d'Italie. — Le roi oublie la politique dans les plaisirs. —Réaction. — Plans de retraite.— Manœuvre célèbre des Apennins.— Bataille de Fornoue. —Victoire des Français. — Situation des affaires. — Incidents.

— Frère lliéronymo.- Fin de l'expédition. — Dernières suites.— Morts et dénoûments. —Mort de Charles VIII. -^ Jugements.

CHARLES Vin.

L'œuvre politique de Louis XI semblait achevée. La monarchie triomphait des dernières vassalités. L'administration du royaume était régulière. Les parlements étaient appliqués à leur principal office de la justice. L'université était resplendissante, mais paisible. Les lettres fiorissaîent^ les éludes étaient prospères. La France entière était dans l'ordre. Toutefois ce travail de renouvellement avait coûté au peuple des sacrifices. Les impôts s'étaient multipliés. L'argent si facilement employé par Louis XI comme instrument de politique avait été jeté à flots hors du royaume. U eût donc fallu après lui un génie de roi, non-seulement capable d'afTermir son œuvre monarchique, mais habile à réparer les maux qu'elle avait coûtés. Charles YIII^ fils de Louis XI, ne pouvait être ce génie. C'était un enfant de quatorze ans, d'un corps débile et d'un esprit douteux. Son père, avons-nous dit, l'avait élevé dans le mystère, loin du contact des hommes; son instruction était médiocre. On avait craint de faire violence à sa nature frêle par des travaux assidus *. Dès qu'on vit apparaître cette royauté indécise, un mouvement d'indépendance se fit aussitôt sentir. Tout fit craindre une réaction contre la monarchie.

Les grands avaient à réparer leurs pertes, et lasoufTrance du peuple leur était propice.

Maximilien d'Autriche brûlait de venger ses affronts. Le duc de Bretagne restait redoutable par ses. rapports d'amitié

« Naudé, Addition a VHist, de louw Jf. — A partir de l'époque où nous entrons 9 il m^arrivera fort souvent de raconter les événements sans indiquer les autorités historiques. Je distingue les récits qui sont en quelque sorte le domaine public de l'histoire , et ceux qui ont besoin d'être mis en lumière, ou donnent lieu à des appréciations précédemment inaperçues ou contestables. La citation des textes semble puérile pour ks premiers ; elle est obligée pour les autres. Cette distinction sera a>mprise des hommes doctes. Je la rappellerai quelquefois à ceux qui seraient tentés d'appeler un étalage d'érudition autour des faits les plus vulgaires et les mieux 'x>iinus.

4S0 HiaTMBB DE FRàMCE.

avec rAnglôterre. Ferdinand et Isabelle attendaient une occasion pour ressaisir le BoussIUon ^la Gerdagne. La guerre civile éclatant en de telles occurrences pouvait replonger la France dans ses abiœes.

liaîA la prévoyance de Louis ÎI semblait avoir couru audevant àê» ^j}a|Dités, en désignant pour la régence Ann^ sa fille ainée, femme de Pierre de Bourbon, sire de Beaujea, au détriment de la reine Charlotte de Savoie*

Anne avait hérité du génie de son père S non point de son caractère. C'était une femme de savoir, de volonté et de ccMirage. Soa naari, Pierre de Bourbon, avait élevé le jeune roi. Il devait être Pinstrument principal de cette régence, el telle aussi avait été la pensée de Louis Xi. Mais cela même escUa les rivalités.

Louk d'Orléans, fils de Charles d'Orléans, actuellement héritier de lacouronnct ne supporta point queVexerclce de la royauté fût remis à d'autres mains que les siennes.

£t en môme temps lean^ duc de Bourbon, frère aîné du adgneur de Beaujeu, sH)ffensa de voir ses services méconnus. La régence, croyait-il, lui revenait plutôt qu'à son frère. De là des luttes soudaines. La cour fut déchirée en trms partis, et chacun eut ses cabales et ^es auxiliaires dans la nation.

Toutefois on s'entendit pour des vengeances à exercer contre ceux qui avaient été les confidents les plus intimes de la politique de Louis XI. On trouva à frapper d'abord Olivier le Daim^ le fameux barbier du roi, devenu noble et eomie de Ueulan, puis Jean Doyac, gouverneur de TAuvergne, l'un et Fautre ayant eu les secrets de Louis Xï,* et qu*fl avait recommandés à sa mort au jeune prince. C'étaient là des erknés; on leur en trouva d'autres. Olivier le Daim fut convaincu d'adultère et d'homicide avec des circonstances

' «Fine et déliée, s'ilen fut oacques, dît Brantôme » et vraye imagv èa tout de Louis XI son père. » — «Virago sanè suprà mnliebrem sexum, et coosulta, et animosa^ qoas nec viris concilio, née aadadà cederet, perfeeta deuLum omni ex parte» et ad imperii gloriam nata, ai non illi sexom aatuia invidiSMt. » Sist, latiMi dâ Louis lit, Eecueii de Godefroy.

BttTOmS DX FBANGB. 43t

«Ivpces ; le parleDO^t le condamna à être penda. Jean de Soyac fui accusé de malversatkm» ei de paioles insolentes contre les princea ; le parlement le condai^na à être fouetté 4inB les carrefours de Paris, à avoir une oreiUe coupée et la langue percée d'«n fer rouge; puis on le conduira Mcotferraot, d'où il était; là on le fouetta ixt nouveau, et #11 M eoupa Tautre oreille. C'est ainsi qu'on échappait au 4espeitiscne de louis II, et U y ft des historiens qui ayant épuisé toute laur oolère contre la tyrannie de ce roi, n'ont jplus eu de blime contre ces fureurs K

Le médecin Jacques Coctier, que Louis XI avait comblé 4e biens, ftit ensuite contraint de restituer ses richesses. On fit de nsiôoaa rendre gorge à tous les favoris de bas estais €t cmdMom dont il s'éitait plu à s'entonrer \ Enfin on refrit une giaode partie d^ donations foites aux églises. Telle éiait la rés^ttsn des giwids, et Os s'entendirent poar ces représailles*

Mais leurn rivalités subsistaient* Anne de Beaiiyeu crut les désanner «b leur proiposant de s'en remettre à Tarbî- IragB des états. Ce nom des états ne revenait jamais sans leler Teffm dans quelques toes, Anne passa outre, par une certaine oonflanoe que donne le génie* Mais d^là Louis é^ôrléans poussait ses cabales et se liguait «vec )e duc de JBraCagne. Tout se préparait pour des luttes ou¥ertes.

Cette éeor de firâta^ie avait aussi ses intrigoesi, ses hdir MB et son anarchie* Le anvslre iandois était odieux à tous les milles de Brats^e. H tes traitait avee kisol«aee, et na- ^ère ii avait tait périr le chaocetter Ctaavin, rivtd de sa puissance. Les seignesm dressèmnt un^ eoosptration contre lui. 0 échappa, mais «i soédîtant de se venger. H vit les dissenùons de Fnmoe, et se fit du dne d'Orléans un instrux&ent de poUtiqiie. H redoutait ilninUié d'Anne de Beaujeu, pir le sou^Kenir de celle de Louis 21, liai ne liû avait point

Parmi eux je cite à regret le P. T)an!él, si fsavant et o dinairement EL éqaitalile. Il dit queOKvier le DaUn méritoit de plnt rigtmr^u» mtpi^li€etlN'mi-i»fÊMaanà'èimfmimf

pardonné ses lettres surprises et ses intelligences secrètes avec FAngleterre. H offrit au duc d'Orléans la Bretagne pour appui et pour asile. Le duc d'Orléans se précipita dans cette alliance. Son cousin, François de Dunois, fils du grand Danois, Texcitait à de hardis desseins, lui montrant Anne de Bretagne, ÛWe du duc, princesse destinée à une fortune mystérieuse encore, mais pleine de grandeur. Le duc de Bretagne s'élait épuisé dans les plaisirs. Il laissa à son ministre le soin de conduire toutes ces trames, et se contenta d'entourer le brillant Louis d'Orléans d'iiommages et de fêtes.

1484. — Pendant ce temps les états convoqués par la régente arrivaient à Tours. Déjà l'habile princesse avait désarmé le duc de Bourbon, en lui assurant l'épée de connétable. La cabale du duc d'Orléans ne put lutter toute seule. Dès la première assemblée on décida que le roi étant âgé de quatorze ans, il n'y aurait pas de régence ; qu'il y aurait seulement un conseil qui réglerait l'ejtercice du pouvoir suprême, et que le soin et la défense du jeune prince reste* raient à sa sœur Anne de Beaujeu, conformément aux intentions de Louis XI. Louis d'Orléans n'eut que la triste ressource des intrigues, de la guerre civile peut-être.

Puis les états, selon les formes de la liberté ancienne» dépouillèrent leurs cahiers. Le clergé essayait de raviver la question de la pragmatique. Anne de Beaujeu, secondée du cardinal de Bourbon, archevêque de Lyon, et du cardinal Elie de Bourdeilles, archevêque de Tours, sut écarter ces réclamations pleines d'anarchie. La noblesse portait des griefs personnels, dont quelques-uns étaient fondés. Louis XI l'avait abaissée ou contenue, elle cherchait à reprendre toutes ses forces. Elle réclamait contre le service auquel on l'avait soumise, sans la dédommager de ses frais d'armement *, elle demandait de pouvoir racheter les rentes qu'elle avait vendues pour subvenir A ces dépenses. Elle revendiquait son droit de chasse dans ses propres bois et dans ceux du roi. Elle protestait enfin contrôles gouvér nements de villes et de châteaux, concédés à des étrangers, au grand péril de la liberté et de la sécurité du pays. Le

HISTOIRE DE FHANCE. 433

roi flt des concessions et des promesses ; la noblesse fut ' satisfaite. Le tiers état, qu'on appelait alors le commun^ sans qu'il y eût en cette parole aucune apparence d'inégalité flétrissante, la masse nationale enfin avait rempli ses cahiers de doléances sur la pauvreté du royaume, causée soit par le droit concédé aux légats d'enlever Tor et l'argent de France, soit par les foires de Lyon qui en jetaient également une partie dans l'étranger, soit enfin par les guerres qui avaient épuisé le peuple. Le tiers état exposait de sages pensées sur l'administration, sur la justice, sur le service militaire, sur la discipline de l'armée. Il demandait le rétablissement des gens d'armes d'après l'admirable système de Charles VII, et il rappelait que par cette organisation le roi, secondé de la noblesse et des francs-archers, avait pu chasser les Anglais de France, sans appeler le ban et l'arriore-bau delà nation. Enfin il réclamait les anciens privilèges et immunités soit du clergé et de la noblesse, soit des villes et des cités, avec la confirmation des juridictions antiques, s offrant à subvenir par des dons volontaires aux besoins publics, à condition qu'on supprimerait le nom de tailles, odieux à la liberté.

Il y avait dans ces formes de réclamations et de doléances un caractère d'indépendance et de fidélité dont les temps modernes n'ont pas su garder la tradition. C'était Jean de Rely, docteur et chanoine de Paris, qui portait la parole pour les états \ dès le début il publiait ce que la nation devait à ses rois, et de là même il faisait sortir le devoir de l'obéissance, de l'amour, do l'unité. « Par Faccoustumance qu'on a d'avoir obéy aux prédécesseurs du roy, pour les biens qu'on a reçus d'eux, pour les grandes victoires qu'ils ont eu des ennemys du peuple, qui pilloient ledit peuple

fet tenoient en servitude; pour ces causes, il y a

'en un bon peuple une inclination divine et naturelle à estre plus unis, plu-; forts et plus encouragés quand on a un roy. d^ telle manière non pas seulement pour la dignité de son auto'ilé, ou pour la nécessité de son office, on se doit rendre suDJet au roy, mais aussi pour ce que par accoustu-

mî^'ion et inclination divine et naturelle, l'espérance et le T. ni. ?g

regard (lu peuple est au roy. En luy consiste le salut et la dé('e«se du peuple, en quelque aage qu'il soit. » Après quoi l'orateur des états indiquait les désordres a réparer, les maux à guérir; appelant surtout Tattention du roi sur les misères du peuple, et le pressant de n'écouter point les corrupteurs qui l'empêcheraient de remplir son office de protection et de salut.

« Sire, n'oyez point les flateurs, informez-vous de la vérité, oyez les clameurs des pauvres, afin qu'elles ne soyent ouyes de Dieu contre vous.... L'expérience, sire, monstre que le bon sens court toujours à la partie blessée, si sommes ici pour et au nom du pauvre peuple de France, tant assiégé que plus n'en peut, devant le meilleur sang, le plus piteux et plus certain qui soit au monde : c'est devant le très-noble sang de la maison de France, qui a accoustumé subvenir aux oppressions par toute la chrestienté. A l'huys de laquelle maison sommes icy assemblez pour demander grâce, miséricorde et relèvement des grandes oppressions, travaux et moleslations que ont souffert par cy devant toutes les parties de ce royaume, pour les affaires et turbations des temps précédents. » Et plus loin, après avoir exprimé les griefs ecclésiastiques, il ajoutait ces paroles d'une liberté élégante et naïve : « En prolestant toutes fois par les gènes des dits trois estats, qu'ils n'entendent eux départir de la filiale obédience de nostre sainct Père : lesquels, comme enfants de l'Eglise, ne veulent cognoistre comme vicaire universel d'icehiy sauveur et rédempteur Jésus-Christ, qui est le chef de l'Eglise, et pour ce qu'il ne répugne pas à obédience filiale, que si le fils se sent grevé du père, qu'en bonne crainte et révérence ne puisse faire sa plainte à autre pour en advertir le père. »

Telle était alors l'éloquence des oppositions.

Enfin l'orateur remettait au roi le cahier des états, sorte de mémoire détaillé où les griefs étaient nettement exposés et les réparations indi(|uées \ En cette pièce la liberté était plus hardie et la plainte plus précise.

' Ordre des estats teaus h Tours, soubs lo roy Charles VIIl, durAiU sa miaorité, ensemble les hataugueâ, remonstrûnce;!» adviD, etc. —

HISTOIRE DR FRAISCR. 43.")

Et nné chose non moii)s mémorable, c'était la manière dont le roi ou le chancelier en son nom faisait justice aux ëCatB dans sa réponse, indiquant à son tour les points du cahier sur lesquels il serait fait droit, et ceux sur lesquels le roi ne pourrait complaire aux étals, à cause des temps qui avaient changé les coutumes ou aggravé les besoins.

Les plaintes furent surtout entendues en ce qui concernait la justice et la vénalité des offices, le commerce, le «onseil du roi. Puis les états offrirent un don de deux millions cinq cent mille livres; mais ils exprimaient la (condition qu'ils lèveraient eux-mômes le subside, et qu'aucune autre charge ne serait imposée au peuple, et enfin que tes états seraient rappelés dans deux ans.

Cette assemblée avait été pacifique. On sentait peut-être le génie de Louis XI se survivre, et le droit de remontrance avait laissé intact le droit de la royauté. Un de nos sa^es contemporains dit que cette sagesse fut due à l'inspiration du duc d'Orléans, qui présida à tous les travaux des états, et plus tard se souvint de leurs doléances *. Après cela ou conduisit le jeune monaïque à Reims pour le sacrer avec pompe.

Toutefois Louis d'Orléans n'acceptait pas sans impatience cette soumis8li)n. Les états avaient eu l'air de n'autoriser de ses plaintes que ce qui touchait au bien public, et semblaient n'avoir point entrevu ses prétentions. Son orgueil était blessé, et il nourrissait des pensées de dépit et de vengeanoe. Anne de Beaujeu essaya de l'apaiser ^n lui donnant le gouvernement de Paris, de l'Ile de France, de la Champagne et de la Brie. Ce fut comme une blessure nouvelle pour son ambition. Bientôt il trahit ses desseins. On le vit soudainement arriver à Paris, et là se mêler au peuple dans ses fêtes, à la bourgeoisie dans les assemblées de l'hôtel de ville. Anne de Buaujeu, courageuse et prévoyante, n'hésita pas à la vue de celte popularité sus-

A Paris, chez Jean Corroxet, au palais, aux pieds des degrcz de la Saincte Chapelle, t6l4. Jouxte la copie imprimée par Jean Dailier, 1 vol. — Pièces recueillies par Godefroy. 1684. * Petitot, Tableau du règne de Cliarleâ VHi*

436 niSTOIRR DE FRANCE.

[>ccte. Un jour, comme le duc d'Orléans était au jeu de paume, il voit accourir Jean de Louvain, gentilhomme qui lui était dévoué, et qui lui venait dire qu'il n'y avait pas de temps à perdre : les émissaires de la régente étaient dans Paris pour Tarrôter, et il fallait se hâter de fuir ! On lui avait amené une mule à la porte. Il courut à Pontoise, de là à Verneuil, auprès de René, duc d'Alençon, ûls de ce duc d'Alençon si brouillon et si criminel, et qui avait hérité de lui le penchant aux intrigues, mais avec une audace moins résolue.

Alors se révélèrent les princes et les seigneurs secrètement portés aux révoltes, et à leur tête on s'étonna de trouver le duc de Bourbon , qu'on croyait avoir retenu par la charge de connétable. Le comte d'Angouléme levait déjà des troupes dans le Poitou. Dunois avait couru à Verneuil. Les comtes d'Albret et de Foix remuaient le midi de la France. Le prince d'Orange et le duc de Lorraine étaient douteux. Quelques officiers du roi laissaient percer leurs préférences. Le duc de Bretagne enfin restait le plus redoutable. Tout semblait être plein de périls.

Anne de Beaujeu courut au-devant des ligues et des menaces. Partout elle donna des ordres sages et sévères, et partout on les exécuta fermement. Des émissaires du duc d'Orléans déguisés en religieux furent surpris sur la route de Bretagne. On les fit pendre ou jeter à l'eau. Des troupes étaient disséminées pour arrêter les communications. On employa même la tromperie comme pour imiter Louis XI. Un agent alla trouver le duc de Bretagne, se disant envoyé du duc d'Orléans, et lui demanda en son nom de ne point hâter la marche de ses troupes. Pendant ce temps le duc d'Orléans les attendait avec impatience; bientôt il vit le moment où il serait investi dans Verneuil par toutes les forces du roi.

En même temps Anne avait détaché le duc de Lorraine de son parti, en lui restituant une part d'héritages de René d'Anjou son oncle, qu'on avait jusque-là retenus. Louis frémissait de ces tristes débuts d'insurrection. Il se laissa un moment rapprocher de la cour, et il eut avec Anne une en-

trevue àÉvreux, mais sans résultat. Louis se retira à Blois, méditant de s'aller fortifier à Orléans. On le prévint. Quand il voulut envoyer ses troupes dans la ville de son apanage, les habitants déclarèrent qu'ils le recevraient avec honneur, mais qu'ils ne consentiraient pas à faire de leur ville une place d'armes contre le roi. Les habitudes de révolte féodale étaient singulièrement atténuées. Alors le duc d'Orléans s'enferma à Beaugency pour attendre les renforts du comte d'Angoulôme et du duc de Bourbon. De là il espérait enfin allumer la guerre.

Mais bientôt il court à d'autres desseins. Il sent que sa cause manque d'assentiment populaire; il revole à Paris. Il paraît au parlement et fait lire par son chancelier une remontrance sur les désordres du royaume, sur l'usurpation de l'autorité souveraine exercée par Anne de Beaujeu, au mépris de la décision des états, sur la condition du monarque traité sans dignité, et retenu sous la tutelle d'une femme, bien qu'il soit majeur, sur la condition des autres princes, sur la sienne propre, se montrant obligé de fuir pour échapper à de funestes entreprises, se déclarant toutefois résolu à ne point toucher à Texercice de la puissance, et proposant de s'éloigner de quarante lieues de la cour, pourvu que madame de Beaujeu en soit éloignée de dix seulement; demandant enfin que le roi soit ramené à Paris, et qu'il puisse avec son conseil arracher les divisions qui commençaient à peser sur la France.

C'était tenter les vieilles séditions parisiennes. Jean de la Vaquerie, premier président du parlement, opposa à cette entreprise des conseils de sagesse et de dignité , puis il ajouta que le parlement prendrait l'avis de la cour sur les griefs qui venaient de lui être dénoncés. C'étaient des indices de fidélité : le prince retourna à Beaugency. Déjà l'armée du roi était aux portes de la place. Dunois ne conseillait pas la résistance. Les forces étaient inégales; le duc d'Orléans demanda à négocier. La cour désirait la paix. On ne fit pas de dures conditions. Dunois, qu'on sa- Miit Tàme de tous ces desseins, devait se retirer en Italie. V Apt, ville appartenant à la maison d'Orléans; et le duc si;

438 HISTOmE bE rnANCE.

jGili ferait à Orléafiô, ûptës aToit» renvoyé toutes ses troupes. Telle fut la flh de cette guerre à peitte tiomthencée. Après cela les autres princes n*eurent plus qu'à poser aussi ies armes; les antipathies subsistaient toujours^ et la paix ne fit que voiler des desseins nouveaux.

Anne de Beaujeu les pénétrait. Elle s'appliqua à se fortifier par des alliances ou par des iritrigiles.

Du côté de Flandre elle sema l'anarchie en prenant sous sa protection les villes qui s'éiaiettl détachées de Maximîlien d'Autriche, resté sans droit sur elles depuis la mort de Marie de Bourgogne, sa femme, et qui gardaient en leur pouvoir Phîlit)t)e, son jeune fils, pour en faire leur instrument, Sous le semblant de fidélité. Elle occupait à ces luttes les bourgeoisies séditieuses et les seigneurë indépendants, et elle ôtait cet appui aux ligues et aux révoltes de France.

Du côté de 1^ Bretagne la situation était plud complexe, et il était difficile de dotniner les événements par la prévoyance. On les Itiissa d'abord se dérouler d'eux-mêmes. Ils fièrent pleins de biÉrtrrerie, Landois savait qu'on avait reçu â la cour de France le maréchal de Rieux, qui avait été le chef de la conspiration bretonne, et que là, de concerl avecles seigneurs ses complices, il méditait d'assuœrla Bretagne aU roi à la mort du duc , qui n'avait que deux filles. L'audacieux ministre suivait ces desseins, et leur en opposait d*autres qui n'étaient pas moins extrêmes. Il son-» geait à l'Angleterre, toujours prompte à se jeter dans les porta de Fratice dès qu'ils s'ouvraient à elle ; mais il agran^ dissait séii vues, en se proposant de dominer l'Angleterre felle-mêrtié par des révolutions nouvelles. Son génie se plaisait aux choses téméraires. Peu s'en fallut que de ce point de la Bretagne il ne se mît à la tête de plus grands événements dahs les deux monarchies d'Angleterre et de France»

<48S. — Depuis quinze ans le comte Henri de Richemont, du sang des Lancastre, était retenu en Bretagne. 11 s'était échappé de la bataille où avait été tué le prince de Galles, fils de Henri VI, et qui avait assuré le sceptre à Edouard, de la niaièon d'York. Landois ne recula pas devant l'idée

HISTOmiS DE FRANCE. 439

de montrer ce prince au vieux parti de Lancaslre, et de Topppser à Richard, fière d'Edonard, ce farouche ravisseur de la couronne, ce nieuririer de ses deux neveux, dont Louis XI n'avait pas voulu recevoir les ambassadeurs, de peur de se souiller au contact de ses barbaries. Par là le ministre breton pensait s'assurer un auxiliaire contre les ennemis de sa puissanâî, et à force dëjioîsme il trouvait de la générosité et de la grandeur. L'entreprise fut tentée, et l'on vit Henri de Richement partir de Bretagne avec quinze vaisseaux et cinq mille hommes pour aller raviver le parti de Lancastre, déjà tout armé et prêt aux batailles. Mais tout à coup tout changea d'aspect. Une tempête avait surpris la flotte de Richement; il n'avait pu aborder. En même temps Richard découvrait la conspiration de son parti ; il se mît à frapper les plus hautes têtes, et à cette nouvelle Landois, qui crut Richement perdu sans retour, se hàtii d'offï'ir ses trahisons à Richard qui les accueillit. Richement était rentré en Bretagne ; il apprit à Rennes les perfidies de Landols, et se hâta de fuir vers la France. Landois fit courir après lui ; on le manqua d'une heure. Ce fut un soudain revirement d'alliance. Peu après, Anne de Beaujeu faisait à son tour partir Richement du Havre avec une flotte et quatre mille hommes d'armes des plus vaillants et des plus éprouvés, et le généreux prince allait s'attaquer avec cette petite armée à toutes les forces de Richard. Une bataille fut livrée; Richard fut tué. Henri de Richement fut proclamé roi; ce fut un des plus grands monarques de l'Angleierre.

En même temps la Bretagne avait sa révolution. Tous les nobles bretons divisés en deux camps , les uns sous la conduite du maréchal de Rieux , les autres obéissant malgré eux au ministre Landois, s'étaient réunis en conférence avant d'en venir à une bataille, et là ils avaient maudit en commun la cause de leurs discordes, et il avait été convenu que les chefs de l'armée du duc iraient le trouver et lui demander l'éloignement du ministre pour qui la Bretagne était ainsi déchirée. Le duc résista ; bientôt une sédition furieuse vint lui enlever Landois dans son chàte»u de

Ho HISTOIRE DE FRANCE.

Nantes. 11 fallut lui faire le procès; ses crimes étaient publics, le plus odieux était d'avoir fait périr en prisop le chancelier Chauvin. Landois fut condamné à être pendu ; le duc s'était réservé de lui faire grâce, mais on hâta Texécution. Lescun, comte de Comminges, s'en alla auprès du duc qui rappelait son compère, et se mita l'amuser psu' ses railleries, tout en lui parlant de la cot/tlamnation de Landois. Pendant ce temps on livrait le maheureux à ses bourreaux, et le peuple venait rire à son supplice. Nulle vie de ministre n'avait été plus remplie de contrastes ; on lui reprochait sa bassesse d'origine -, ce fut peut-être un de ses (îrimes les plus énormes, et c'est aussi celui que les ambitieux savent le moins se faire pardonner.

Les intrigues perdaient un ressort puissant ; mais les trames n'étaient pas rompues. C'est toujours en Bretagne qu'aboutissaient tous les manèges.

Le duc d'Orléans, du sein des joutes et des tournois, veillait aux cabales. H avait fait rapprocher Dunois, qui vivait en Dauphiné sous la bonne grâce de la cour. Eu même temps il entretenait des i apports secrets avec la Bretagne au moyen du prince d'Orange et du comte de Comminges. Anne de Beaujeu, qui avait compté sur ces deux princes , s'efiFraya de leurs défections. Elle voulut arrêter les brigues, en faisant appeler par le roi le duc d'Oiléans à Âmboise. Le duc d'Orléans promit d'obéir ; mais au lieu de s'arrêter à Amboise, il courut à Fontevraut , et gagna ia Bretagne. En même temps Dunois avait traversé la France ; déjà il était à Parthenai, ville du Poitou, qui lui appartenait. Tout révélait une ligue et des projets de guerre ; et peu après se faisait un traité entre les princes, lequel ayant pour objet apparent de consacrer le droit des deux filles du duc de Bretagne contre la prétention du roi de France , avait pour le duc d'Orléans l'avantage plus réel d'intéresser à ses cabales contre madame de Beaujeu des rivalités de toute sorte, depuis les inimitiés des seigneurs mécontents de France jusqu'à celles de Maximilicn d'Aulriciie et de René de Lorraine. Louis d'Orléans commençait mal une vie qui devait être pleine de gloire.

Pendant ce lemps Danois, prompt à aller au delà des intrigues et des traités, courait secrèteoient à Paris , pour entraîner des auxiliaires douteux ; puis , au mépris des ordres du roi, il reparaissait à Parthenai qu'il avait déjà fortifié comme pour une guerre ouverte.

Alors la cour se décida à paraître en armes. On voulait marclier d'abord vers Parthenai ; on passa outre. De PoiticT*s le roi se dirigea sur Saintes où commandait Odet d'Aidie , frère de Lescun. La ville ne put résister. Odet alla s'enfermer à Blaye. Ou le suivait de près; il fut obligé de se rendre. Le roi lui conserva ses charges. Puis la cour alla à Bordeaux pour s'assurer de la Guyenne. Louis XI, avonsnous dit , avait comblé Lescun de commandements et d'honneurs. On le déclara dépouillé de tous ses titres. Le comté de Comminges fut réuni à la couronne. Le gouvernement de la Guyenne fut donné au sire de Beàujeu; et tous ces changements se firent d'eux-mêmes. Nulle part le monarque ne trouva d'obstacle. On sentait que le génie de Louis XI avait vaincu les vieux restes de révolte.

4486. —Le comte d'Angoulême avait levé des troupes pour les mécontents. A la vue de cette promptitude dans la soumission, il courut au roi protester de son amour. Le roi se remit en marche vers l'Anjou. Dunois avait essayé vainement d'agiter la noblesse, tout était resté immobile ; désespéré il courut à Nantes. Le roi ne voulait que montrer ses armes à la Bretagne; il alla s'établir à Château- Gontier. Sa seule présence fit naître dans la ligue des hésitations. Le duc de Bretagne fut entouré de conseils contraires. L'irrésolution se déclarait; Anne de Beaujeu en profita pour des négociations. On fit signifier à quelques chefs de la cabale que le roi ne portait point la guerre , qu'il voulait la paix, qu'il demandait seulement qu'on se détachât du due d'Orléans, et en signe des intentions pacifiques du roi on éloigna l'armée. On laissait aux dissensions le temps de fermenter; et il est vrai qu'on avait besoin de s'aller opposer à d'autres entreprises du côlé de Flandre.

Là se trouvait Maximilien d'Autriche , devenu nagycre roi des Romains. 11 avait à vengei'le traité d'Anne de Beau-

jeu avec les communes de Flandre, et le refus armé qui lui était fait de la tutelle de son flis, Philippe de Bourgogne. Ici la guerre était autre chose qu'une intrigue. Maximilien avait déjà enlevé quelques places^ il en avait insulté quelques autres; puis il avait contraint les Gantois à lui remettre son fils Philippe; et toutefois, pour laisser à la guerre son caractère de parti, il envoya des émissaires à la bourgeoisie de Paris, pour la solliciter aux révoltes, au nom de la réforme de l'État. L'armée du roi parut aux frontières et empêcha des entreprises plus sérieuses. Puis Maximilien se déconcerta^ ne voyant aucune tempête se lever du côté de Bretagne. Anne de Beaujeu avait rompu les mauvais desseinS) et maintenant en<îore elle venait de désarmer l'irritation secrète du connétable de Bourbon, toujours jaloux de son frère. La cour était partout respectée, et les ligues hésitaient à s'aventurer dans les batailles devant ce génie de femme, également habile à s'assurer le succès par Tintrigue et par Tépée.

A ce moment la coUr frappa quelques seigneurs suspects de liaisons avec le duc d'Orléans. Comines fut de ce nombre, et c'est à cette occasion qu'il tâta^ comme il le dit, pen^ dant huit mois^ des cages de fer inventées par son maître Louis XL Des évèques même, entre autres Georges d'Ambolse, le plus fidèle et le plus habile instrument du duc d'Orléans, furent arrêtés. Vainement le pape inlervint avec de hautes paroles de franchise ecclésiastique ; le parlement opposa sa juridiction. D'Amboise tomba malade dans le donjon de Greil ; pour toute grâce , le parlement ordonna qu'il serait soigné dans une chambre du château, dûment ciose^ fermée et treillissée en treillis de fer\

La cour put reporter librement son attention vers la Bretagne. La faction hostile à Louis d'Orléans s'était grossie; on fit avec elle un traité. Les seigneurs s'obligeaient à s'armer pour chasser de Bretagne les princes ligués ; mais ils imposaient pour condition que le roi n'enverrait que les forces dont les barons déclareraient avoir besoin; qu'il ne

* Arrêt du parlement du 24 juillet US7.

HiStOiftI! Sfe FifANCB. 44&

prétendrait point de droit au duché de Bretagne du vivant du duc ; (}ue ses trotipes ne retiendraient aucune place, et qu'enfin elles sortiraient dès que les princes seraient chassés. Telle était la sollicitude de l'honneur breton»

i487. — Anne de Beaujeu multipliait ses négociations. Elle retenait René de Lorraine par l'espérance de la Provence que le roi avait reprise; elle entourait le duc Maximilien de difficultés; elle rompait les brigues qui tendaient à se renouer avec le duc d'Angoulême; et en même temps elle préparait la guerre contre le duc de Bretagne.

Ainsi ii resta peu d'alliances au parti d'Orléans; on avait pourtant attiré le seigneur d'Albret par des stratagèmes peu généreux. On lui faisait entrevoir la possibilité d'épouser Anne de Bretagne, et le duc d'Orléans lui-même l'excitait par cette espérance* Cette haute fortune Téblouit. Sa sœur, madame de Laval, puissante à la cour de Bretagne, fit pour lui un traité. Il devait remettre au duc cent lances qu'il avait en ce moment dan» Tarmée du roi, et lui-même arriverait du fond de la Gascogne avec une petite armée de quatre mille hommes.

Ce fut là toute la puissance auxiliaire du parti d'Orléans ; mais le piince d'Orange le secondait de son épée. On s'aventura ainsi dans Its batailles*.

Déjà le roi feisait marcher trois corps d*armée en Bretagiie^ étendant quelque peu la convention des seigneurs l)retons. Ploërmel fut emporté d'assaut et livré au pillage. Le duc avait paru un instant pour défendre la place. Quelques défections éclatèrent autour de lui ; il courut s*enfermer à Vannes. L'arrnét* du roi le suivait de près. Il n'osa lutter contre toutes ces forces, il s'enfuit à Nantes, et toutaussitôt Vannes ouvrit ses portes; l'infanterie qui y était restée passa sous le drapeau de France, L'armée du roi alla mettre le siège devantNanles. Le duc de Bretagne,le duc d'Orléans, le comte de Comminges, le prince d'Orange y étaient enfermés. Pendant ce temps Ounois sollicitait le roi d'Angleterre; mais ce f' il en vain. II lui fallut rejeter vers Nantes ses propres efforts. Maximilien d'Autriche y envoyait quinze cents hommes.

Diinois fit un appel aux peuples bretons* Soixante mille

444 HISTOIRE DE PRANGE.

paysans parurent pour défendre leur duc menacé de tomber dans les maîns du roi de France. Mais ce ne fut qu'une éclatante démonstration ; il n'y eut point de combat. Peu à peu les Bretons des deux partis commençaient à se retirer dans leurs ten-es. Le roi laissa le siège de Nantes, et se contenta des places qui étaient en son pouvoir.

Du côté de Guyenne la campagne fut heureuse. Le seigneur d'Albret arrivait avec ses quatre mille hommes ; Caudale, qui commandait pour le connétable^ Tarrôta sur les confins de TAngoumois, et le força à signer un traité de soumission et à donner des otages. D'Albret n'en gardait pas moins son espérance de tirer Tépée pour aller mériter la main d'Anne de Bretagne, à laquelle il pensait toujours.

Du côté des Flandres, le seigneur d'Ësguerdes, gouverneur de Picardie, déjà éprouvé à la guerre pour sa valeur et sa prudence, avait déconcerté les entreprises de Maximilieu. Il avait pris Saint-Omer, et de là il était allé atteindre les seigneurs fidèles au parti d'Autriche, à la tête desquels se trouvait le seigneur de Ravestein ; il les battit près de Béthune.

Les armes du roi étaient partout victorieuses. Les places du duc d'Orléans avaient été saisies; Partbenai était rasé. Tout était prêt pour une nouvelle campagne, et Anne de Beaujeu annonçait la résolution de pousser la guerre à ses plus terribles extrémités. Alors le parti d*Oiiéans feignit de négocier; et pendant ce temps il excitait les seigneurs bretons en leur montrant la Bretagne inondée par l'armée de France, au mépris de leur traité; il y eut des rapprochements et des défections. Le comte deComminges avait été envoyé comme négociateur; il porta des conditions de vainqueur. On fut obligé de le renvoyer brusquement ; mais il eut le temps de détacher le maréchal de Rieux, qui jusquelà avait paru fidèle. Le duc de Bretagne se crut de force à résister ouvertement. Tout fut préparé pour la guerre.

Alors le roi cita comme félons, à la cour des pairs, le duc de Bretagne et le duc d'Orléans, et avec eux les principaux seigneurs de leur parti. Mais la justice avait besoin de répée ; on courut aux armes.

D'Âlbret était parvenu à jeter par mer en Bretagne ses quatre mille hommes. Il brûlait de se signaler aux combats; il ne soupçonnait pas qu'il venait servir un rival de ses amours. Louis d'Orléans était pourtant marié; Louis XI lui avait fait épouser sa seconde fille, Jeanne, sainte femme, mais difforme et laide, et Louis portait cette chaîne comme une chaîne de convention qu'il lui serait facile de briser un jour. Ainsi le duc de Bretagne avait fait de sa fille, âgée seulement de douze ans, l'instrument de sa [politique. Il la montrait mystérieusement à la fois au duc d'Orléans, à Maximilien et au seigneur d'Âlbret. C'était une triple intrigue, dont la découverte devait donner lieu à d'inexorables colères,

i488. — Cependant l'armée du roi, conduite par Louis de la Trémouille, jetait déjà partout l'épouvante. Chateaubriand et Ancenis étaient rasés; Fougères, qui semblait devoir résister longtemps, était emporté en huit jours. La Trémouille courut s'emparer de Saint-Aubin du Cormier. Le duc d'Orléans, étonné de ces rapides victoires, avait envoyé Dunois négocier et supplier auprès de la cour. Ses paroles furent vaines; il fallait subir la victoire, ou tenter un dernier effort parles armes.

A ce moment une scène d'épopée romanesque vint troubler le camp des princes. Les rivalités du duc d'Orléans et du seigneur d'Albret avaient fini par éclater. D'Albret était fier du crédit de sa sœur, madame de Laval, et des promesses du duc de Bretagne ; le duc d'Orléans triomphait de son nom et des préférences de la jeune princesse bretonne. L'un était déjà âgé, l'autre était dans l'éclat de la jeunesse; Tun était seigneur d'une petite souveraineté, l'autre avait sur le front le refiet du diadème de France. Ces inégalités ne firent qu'irriter les deux rivaux ; d'Albret d'ailleurs avait une excitation de plus: il avait été trompé. Dans lecamp, les seigneurs bretons étaient divisés. Les deux partis étaient ardents; celui d'Albret fut le plus prompt à éclater. Une nuit il s'arma et courut à la tente de Louis d'Orléans; le parti d'Orléans parut en armes à son tour. Peu s'en fallut qu'une bataille ne s'engageât dans les ténèbres. Le lendemain, le

446 IllSTOinE DE FRANCE.

duc d'Orléans se plaignait avec vivacité de cet outrage, el d'Âlbret s'offonsait de cette plainte. Toutefois la querelle n'eut pas d'autres suites.

Mais en allant avec ces dissensions combattre contre Farmée du roi, on était sur d'être vaincu. La défiance se révéla jusque dans la bataille; les Bretons pensaient que les Français les devaient trahir. La défiance était profonde, le commandement sans uniié. Le duc d'Orléans et le prince d'Orange furent obligés de paraître à pied, mêlés aux rangs des Bretons ou des auxiliaires. Ainsi on s'alla attaquer à une armée forte, vaillante, bien conduite. Le combat fut cependant ardemment soutenu; mais la Trémouille, seul général des troupes du roi, put les disposer librement pour la victoire. Après une atroce mêlée, les Bretons furent contraints de fuir. Ils laissaient cinq mille cinq cents morts sur la place; les Français en perdirent quinze cents. Des deux côtés on s'était battu avec courage. Le duc d'Orléans fut fait prisonnier avec le prince d'Orange. Des Anglais étaient venus combattre librement pour la Bretagne; nul ne fut épargné. Quiconque portait la croix rouge était frappé sans pitié. Ce nom d'Angleterre l'estait en France un objet de haine à mort.

Telle fut la bataille de Saint-Aubin du Cormier, où se décida le sort de cette ligue malheureuse, essai de renouvellement des anciennes guerres, où semblait devoir s'abimer encore la monarchie. Le duc d'Orléans alla expier son entreprise dans la prison de Bourges; le prince d'Orange fut envoyé au Poni-de-Cé. Aime de Beaujeu triomphait : la monarchie restait dans ses mains; son beau-frère le duc de Bourbon venait de mourir, et ce titre de Bourbon passait à son mari. Tous ses ennemis étaient vaincus, et elle pouvait se complaire dans sa gloire.

La Trémouille lui avait été un admirable instrument. 11 continua de faire tomber les places de Bretagne. Le duc, épuisé par des infirmités prématurées, envoya supplier le roi à Angers de lui rendre la paix. Il lui parlait avec l'huniiiiLé d'un sujet; on le traita avec clémence. Toutefois il demandait au roi de ne rien prétendre sur la Bretagne qui

HISTOIRE DE PRANCï! 44^

fût au détriment de ses deux filles. On laissa cetle question pour d'autres moments, et Ton fil un traité qui laissait au roi le fruit de sa victoire. Quelques places restaient en ses mains, et il fut arrêté que le duc de Bretagne ne maiierait point ses filles sans l'agrément du roi. C'était rompre tous les desseins des rivaux, et réserver à la France un moyen de faire rentrer un jour la Bretagne dans la grande unité de la monarchie. Le génie d'Anne de Beaujeu se raitachait au génie des vieux rois; c'était la môme pensée qui vivait au travers des siècles.

1488. — Cependant Charles VIII semblait avoir profile pour son éducation de roi à ce mouvement d'affaires, éè politique et de batailles où Anne de Beaujeu le mêlait tou^ jours; et, malgré la débilité de sa nature, quelque ohose se révélait en lui qui annonçait le sentiment de la royauté. Peu à peu sa volonté commençait à briller à côté «Ingénie de sa sœur. Ce fut un art admirable de cette femme de laisser ainsi paraître la liberté du monarque sans rien perdre de sa propre puissance.

Une occasion nouvelle lui vint d'exercer son habileté. Peu de jours après le traité de Bretagne, le vieux duc mouraiiC. On avait laissé indécis le droit de ses filles. Anne de fteaojeu pensa qu'il fallait trancher la question en s'emparant de la Bretagne; mais les difficultés naquirent tout aussitôt.

L'anarchie avait reparu en Flandre. Les Gantois avaieqt recommencé leurs séditions armées, et ils s'étaient empanss de Maximilien , qu'ils tenaient captif. L'Allemagne s'était émue. Le pape avait excommunié les séditieux. Un trailé avait été fait; mais Maximilien , devenu libre, chercha ia vengeance. La guerre civile était pleine de fureurs et d'atrocités.

1489.— La cour sembla prendre plaisir à cette anarchie, et môme elle parut s'y mêler et l'exciter davantage, afin de garder toute sa liberté d'action du côté de la Bretagne. Une armée marchait vers le duché ; elle venait de s'emparer du port de Conquet, alors considérable. Brest demandait à capituler; le roi se montra en personne. Anne de Bretagne, la célèbre fille du duc François , avait pris luiidimen^ son

héritage, et le gouvernait avec un conseil. La marche du roi annonçait des résolutions extrêmes; on se précipita dans la défense. On comptait déjà sur des alliances. Maximilien venait de reprendre quelques avantages sur les FiamandSy et il brûlait de se venger de la France. D'ailleurs le mariage d'Anne de Bretagne lui était une excitation secrète. On avait aussi préparé des ligues avec TAngleterre, et le roi Henri Vil, bien que se souvenant des secours qu'il avait reçus d'Anne de Beaujeu, ne souffrait pas qu'elle voulût taire entrer la Bretagne dans l'unité déjà si imposante du royaume. Le conseil de Bretagne s'assurait des secours de toutes parts, mais par un système politique qui devait lui être fatal.

En effet, Forgueil des nobles bretons ne soufihiît pas que les places dussent être occupées par des armes étrangères, amies ou ennemies, soit par les armes de France, soit par les armes d'Angleterre. Henri Vil leur envoya une flotte, avec six mille hommes, mais ce secours devint inutile. Tous les chftteaux furent fermés, et le roi de France n'eut qu'à resserrer son armée, sans rien entreprendre. Les généraux anglais parurent à la cour de Bretagne , pour en voir l'anarchie ; puis ils laissèrent ravager la campagne et repassèrent la mer.

Cette cour était travaillée par l'intrigue. Madame de Laval poursuivait le mariage d'Aune avec le seigneur d'Albret , son frère, et elle mettait à cette entreprise toute l'ardeur et tout l'orgueil d'une favorite. Le maréchal de Rieux la secondait; mais Anne repoussait avec colère ce vieux mari proposé par une vieille cour, et volontiers elle laissait auprès d'elle Dunois, qui lui parlait du duc d'Orléans. Dunois avait aussi son parti ; mais la jeune duchesse ne pouvait se prononcer; elle restait en proie aux rivalités, et, à lavoir dans ses luttes ^ dans ses fuites, dans ses ruses, dans ses périls, on croft lire un roman plein d'aventures des vieux temps. Le roi de France ne fit qu'assister à ces manèges avec son armée. La duchesse s'alla un instant abriter auprès des habitants de Rennes contre les tyrannies de sa propre cour.

A ce moment le prince d'Orange, délirré de sa prison, paraît en Bretagne, et vient compliquer l'intrigue ; les deux partis s'efforcent également de Taltirer à eux.Dunoisl'em-^ porte, le prince d'Orange combat pour le duc d'Orléans. D'Albret sort de la lutte avec dépit, et attend quelque occasion de se venger.

Anne de Beaujeu voyait tranquillement ces agitations, et en même temps elle suivait une intrigue moins bruyante qui se faisait en faveur de Maximilien. Bientôt elle insinue dans la pensée du roi l'idée de ravir Anne de Bretagne à ces ardents rivaux. Ici la politique venait relever les manèges de mariages ; mais tout était encore plein de difficultés et de mystère. On commence par faire des négociations avec Maximilien , et l'on arrive à un traité où Maximilien fait entrer des clauses favorables au duc d'Orléans et à Anne de Bretagne'. C'était pour lui un calcul d'habileté, et d'un autre côté le roi espérait éloigner les intrigues de la Bretagne et reporter l'activité de la politique du côté de Flandre. Telle était la complication des intérêts. Pendant quelques mois on lutta de dissimulation et de ruse. Mais l'intérêt breton vint précipiter les résolutions au delà des dispositions du traité qu*on venait de faire.

L'armée française gardait ses places au mépris du traité. Le conseil de Bretagne, courant à l'indépendance, résolut le mariage d'Aune avec Maximilien. Deux envoyés du prince l'épousèrent par procuration ; c'était recommencer la guerre : le roi ne pouvait souffrir un mariage qui eût fait passer la Bretagne au fils de Fempereur d'Autriche, destiné à l'empire, déjà maître des Pays-Bas, et qui eût ainsi enserré la France entre des Etats formidables. C'était déjà trop, pour le prévoyant génie d'Anne de Beaujeu, de Findépendance de la Bretagne, et c'est pourquoi elle méditait depuis longtemps de revendiquer le droit que la maison de Penthièvre avait remis à Louis XI '. Mais au lieu de batailles Anne continua d'employer la politique. D*Albret se tenait

I Traité de Francfort. Recueil det traités f^r Léonard. » Voir YHiitoirt de Brttagne.

450 H18T0IBI N FHANCB*

pour le pii» ofiEènsé parle inàrîtt|i;ede Masimifieii; on le laissa se rapprocher du roi,eiUadieia sagràee en Kil livrant la vîHe et le château de Nantes; et quant au roi, il cooi» mença à dédarersa volonté d'épous» Inné de Bretagne et de rompre ainsi tous les desseins fermés contre la France.

1490. — C*était pour Maximilien une résolution impiévue.. Sa fille Marguerite avait été fiancée au roi; on relevait à Paris, et déjà on s'était accoutumé à lui donner le nom de reine '• Mais la politique rompait une alliance que la poli^ tique avait faite, et Maximilien du sein des séditions de Flandre ne pouvait songera lamoinlenir par la force.

1491 .—Et d'un auU*e coté le mariage avec Anne de Bre^ tagne n'offrait que des difficultés; il fallut employer à les vaincre tout le génie des négociations.. Anne repoussait vi-> vement cette pensée; elle avait pour le roi de TaversUnu Ce fut le pramier obstacle à briser ; on y employa l'active habileté de Dunois et du prince d'Orange, qui surent oble-. nir comme condition de leur sw^cèsla liberté du doc d'Orléans. Hais cela même donna aux négociations un caractère imp»*évu. Le roi ne demandait pas mieux que d'ouvrir la prison de Bourges ; mais Anne de Beaujeu se complaisait à tenir Louis dans les fers : on soupçonnait qu'elle avùt pour lui un secret pei|Ghatnt d^aaour, et qu'eUe vengeait l'afiront de ses dédains plutôt que les injures de l'Etat; Tout sembla devenir romanesque; ce fiut la femme de Louis, cette leanne dédaignée , qui oonrut tomber aux pieds de son frère Gharies YllI, avec des priènes et avec des larmes, jostifiaiït son époux, attestant son innoo^œ, et deman* dant aa liberté comme elle eût foit si elle eût dû jouir de sa tendresse. Le rm fut attendri ; il embrassa $a soeur» « Vous aurez, bii dit-il, celui qui cause vos regrets; eC veuille le ciel que vous n'aycE à vous repeiKâr de ce que vous faites pour lui M » Charles vm venait de prendre une résor lulion secrète et soudaine ; «t toiU à coup on le vit parte de He8sis4es*7aurs, s^amioer vera liaintrjdittrd, et de M

' Traité d'Arjra»»a4ia.

3 Hist. latine ds Louis 111, recueiUia ji«r fiodefiipy.

HISTOIRE DE FBAKCE. 45i

donner. Fordrô d'amener Louis d'Orléans de Bourges au pont de Barangon ; il y alla lui-même, et là il fit tomber les fers du prisonnier. Anne de Beaujeu restait tout étonnée de cet acte libre de royauté, le premier que Charles VllI eût paru faire; mais elle garda tout le calme de son esprit et môla sa joie avec celle des princes. Dés ce moment tout changea d'aspect; la prison avait guéri le duc d'Orléans d^ ses IrrJlations çt de ses rivalités. Il voyait le roi se révéler avec sa pensée propre; sa raison é4^t droite ^ son cœor généreux ; la gratitude reuchsdna, il oublia ses anciennes espéi'ances, et ne pensa plus qu'aux desseins de Charries VIIK Par malheur il oublia l'admlrabie médiatrice qui Itk première avait fait tomber ses fers.

Alors se fit entre tous les prioces une ligue peur le 9er^ vice du roà\ ligue fortunée, qui venait après de si long» déchirements prodamer l'unité de la puîssanee, et le devoir commun des sujets. Louis d'Orlâaoaeut la gloire de donner aux grands du rojraume cet exemple de discipline; c'était la consécration de l'œuvre politique des plus grands rois.

Après ^oi il se fît uégoelateur da jn«u*iage du roi, et il r^arut auprès d'Anne de Buetagne^ non plus comme ua amant qui dispute sa m^n à des rivaux, mais oomme uo heureux iustrunœnt de la paix du royaume.

€e fut pourtant une étrange chose de voir encore Char-; les VIII s'avancer en armes de Rennes, où se fmait la né* gociation, comme pour achever par la force ce qqe testait rintervention du plus brilkuit et du plua dangeroix médiateur.

Anne résistait par la crainte de violer une promesse faite en face de l'Eglise à Maximilien» Ce fut l'impétueux Dunois qui conseilla au roi de s'approcher avec son armée. U fallait que la politique seule fît ce maiiage célèbre. L'amour élait sacrifié, mais la renson même a'était pas maUresse; la crainte acheva les délibérations. Bientôt après se signait uo traité d'aUiancè qui unissait la Ib^tague à la France,

• Signée à la Flèche sous ce nom. Observations sur VBisU de Charles YUL

C'était la fin des antiques vassalités. 11 n'allait rester de la féodalité que des existences parlielles, plus ou moins considérables encore^ mais point assez fortes pour ^offrir un centre d'action imposante aux passions ambitieuses des seigneurs. Ce fut là un mémorable événement. 11 semblait clore la longue série des guerres qui avaient déchiré la France depuis tant de siècles, et îl couronnait mer\'eillcuflement l'œuvre de tant de rois^ assidus à une même pensée depuis Louis le Gros jusqu'à Louis XL

Le traité prévoyait les cas de mort, et tout était conçu de telle façon que la Bretagne ne pouvait désormais éehap per au sceptre. Toutefois Anne, devenue reine de France, retenait sa vie durant l'exercice de Fautorité ducale en Bretagne. Si le roî mourait sans enfants, elle devait épouser son successeur : c*était une éventualité pour le duc d'Orléans. Si elle mourait avant le roi, tous ses droits restaient acquis à la lignée des rois de France.

Puis on s'api^iqua à désintéresser tous ceux qui pouvaient avoir des droits quelcomiues à la succession de Bretagne, notamment le prince d'Orange, fils de Catherine de Bretagne, sœur du dernier duc, et le vicomte de Rohan, qui avait épousé une fille cadette de l'avant-dernier duc.

Enfin on reconnut les privilèges de la Bretagne, dont les états vinrent demander la confirmation, ainsi que toutes les vieilles coutumes qui devaient rester intactes; et après tous ces actes solennels de liberté^ il n'y eut plus qu'à célébrer le mariage qu'on alla faire avec pompe au château de Langey en Touraine. De là on conduisit la jeune reine à Saint-Denis pour y être couronnée. Les peuples accouraient sur ses pas. Jamais la monarchie n'eut de fôles plus magnifiques et pbis nationales.

1492. — Dunois avait été l'instrument le plus actif de cette politique fortunée. Il ne jouit pas de sa gloire; quelque temps après il mourait frappé à cheval d'apoplexie. Ce fut une perte pour l'Etat. Il portait un nom glorieux, et il Teût illustré davantage encore par son gônie.

Ilaxîmilien, furieux du double affront qu'il recevait par le renvoi de sa fille Marguerite et par le mariage du roi

avec Anne sa fiancée, se hâta d'appeler la guerre sur la France. Henri VII se laissa aller, quoique avec une hésilatîon timide, aux provocations. Il jeta une armée en France, et déjà il assiégeait Boulogne ; on le désarma par un traité d'argent. Le roi, qui gagnait la Bretagne, ne balança pas à payer cher celte pacifique conquête. On paya au roi d'Angleterre sept cent quarante-cinq mille écus, valant chacun trente-cinq sols tournois \ A ce prix Henri VII s'en retourna, laissant Maximilien engagé dans une guerre qui semblait devoir être inégale.

Mais Maximilien, toujours bouillant de colère, ne se laissa pas décourager ; il s*empara d'Arras par une surprise, et le roi.s'apprôla à la vengeance. Mais un autre ennemi se montrait: c'était Ferdinand, le célèbre roi de Castille, que Maximilien avait entraîné dans sa cause. Ferdinand revendiquait le Roussillon et la Cerdagne, autrefois engagés à Louis XI pour trois cent mille écus d'or que celui-ci avait envoyés avec deux mille hommes de secours à Jean, roi d'Aragon, contre ses sujets révoltés. Ferdinand, alors infant d'Aragon, avait été délivré par les armes de Louis XL Devenu puissant par son mariage avec Isabelle, il avait oublié le bienfait; et naguère revenu de son expédition contre les Maui'es tout couvert de gloire, il se crut assez fort pour réclamer le prix môme de sa délivrance.

Charles VIII, qui se sentait épris de Tamour des batailles, eût pu facilement s'affranchir de cette double menace de Maximilien et de Ferdinand; mais par malheur il rêvait des conquêtes chimériques. On l'avait fait se souvenir du droit de la maison d'Anjou sur le royaume de Naples. Il trouvait de la gloire à aller relever ce sceptre, et, au lieu de frapper de son épée des ennemis qui touchaient son royaume, il leur fit des concessions inattendues. A Ferdinand il rendit le Roussillon et la Cerdagne sans indemnité, réservant un vain droit d'arbitrage sur les titres des deux parties contractantes. A Maximilien il restitua des villes qui déjà s'accoutumaient au sceptre de France, ainsi que les comtés de

• Du Tillel. Recueil des traités.

Bourgogne, d'Artois, de Charolais, réservant le droit de ressort et de souveraineté royale. C'était singulièreraent atténuer ce que la politique d'Anne de Beaujeu avait fait pour le début de son règne ; et déjà on sentait que le génie de cette fenime ne régnait plus dans les conseils de son frère.

Ce n'est point le lieu sans doute de reprendre dans sou origine cette question souvent débattue du droit de la maison de France sur la couronne de Sicile.

Charles VII fit publier un mémoire, en forme de manifeste, pour réclamer cette royauté dont l'origine montait au duc d'Anjou, frère de saint Louis, et dont la dépossession s'était consommée par l'horrible extermination des vêpres Siciliennes '.

Ledroitde laFrance pouvaîtêtreinconteslableen théorie; mais l'entreprise d'une telle conquête n'en paraissait pas moins téméraire. Déjà on l'avait tentée plus d'une fois, et toujours les armes de France étaient allées se briser contre des rivalités ennemies. La maison d'Aragon, établie en Sicile, et actuellement représentée par un bâtard, Ferdinand, fils du dernier roi Alphonse, importunait moins l'Italie et FAllemagne que ne l'eût fait la maison de France, déjà si imposante à tous les Etats ; et c'est pourquoi Louis XI, souvent sollicité par les Génois, s'était contenté de jeter sur ce pays, comme ailleurs, son réseau d'intrigues, au lieu d*y paraître avec une expédition armée.

Charles VIII n'avait point cette sagesse ; et même îl avait suffi que les plus habiles de son conseil eussent exprimé la défiance du succès pour qu'il se précipitât dans son dessein avec pétulance. Il brûlait de se montrer affranchi du joug de sa sœur. Les conseils de prudence lui étaient suspects; la gloire lui paraissait un moyen d'échapper à des habitudes de tutelle. 11 médita sa résolution avec des conseillers qui n'avaient garde de le contredire; puis il l'annonça comme

1 Le mémoire fut écrit par Léonard Baronnat, maître des comptes, sous le titre de Traité des droits de Charks Fiff.— Le P« Daniel Ta exactement analysé dans son Histoire.

«STOfRE DE VRANCr. 455

un dessein sayamment préparé. La France n'avait plas qu'à le seconder par son courage et par ses armes.

En ce temps ritalie semblait avoir suspendu Tanarchie de ses guerres; mais Fanarchie politique subsistait. Les tromperies de cour, les usurpations de pouvoir, les injustices diplomatiques avùent succédé aux batailles; puis d'affreux scandales de moeurs s'ajoutaient à tout ce désordre *.

 Milan, Ludovic Sforce avait rav! ledudié à Jean Galéas Sfprce, son neveu, dont il s'était fait le tuteur. Ludovic joignait l'habileté à la perfidie. Déjà, sous Louis XI, on l'avait vu remplir les cours de ses manèges.

A Florence, Laurent de Médicis venait de gouverner sagement et fortement la république. Mort prématurément, il laissait le pouvoir à son fils Pierre, qui n'avait ni son génie ni sa prudence.

A Naples, le roi Ferdinand, bâtard d'Aragon, était odieux par son orgueil : à force de tyrannie, il avait ravivé le vieux parti de la maison d'Anjou.

A Yenîse, c'était un sénat qui gouvernait. Il semblait avoir la prépondérance sur le-reste de l'Italie.

A Rome paraissait sous la tiare Alexandre VI, dont l'histoire a peur de dire le nom et les souillures.

14&3. — Telles étaient les rivalités principales qui se trouvaient en présence en ce pays longtemps ravagé par des guerres civiles, et maintenant travaillé encore par de» prétentions de souverainetés. L'histmre se perd au nittiea de cette dipTomafie mêlée de turpitudes. Les ligues secrotoenl, les mariages se mêlent, les alliances sont confuses ; etœ qui humilie l'écrivain catholique, c'est de voir des bâtards de papes jetés gravement dans cette anarchie. Ici serah ble se révéler comme un vague pressentiment d'exf^tioDS funestes; car l'Eglise même avait oublié sa simple mission p<rfitique. L'Italie semblail un grand chaos gouverné par le crime et par le vice.

Cependant la complication même des intérêts avait établi

* Voyez Gtticfaar^n, fftt l. éeiialie, liv. I.

456 HISTOIftE DE FRANCE*

un certain équilibre qui ressemblait à la paix ; l'ambition de Ludovic Sforee rompit cet équilibre. Les Florentins s'étaient liés principalemeirt avec le roi de Naples ; Ludovic se crut menacé dans son usurpation par cette ligue; car son neveuavait épousé une fille d'Alphonse, fils du roi Ferdinand; Aussitôt il créa, à force d'intrigues, une ligue nouvelle entre Milan, le pape et les Vénitiens, pour l'opposer à la première ; et alors l'Italie se retrouva coupée en deux grandes fractions qui pouvaient raviver toute la fureur des vieilles guerres.

Pour comble, Ludovic Sforee, d*accord avec le pape^ sollicita le roi de France par une ambassade à se venir mêler à ce déchirement ; et leur appel allait précisément le trouver dans cette disposition désastreuse à jeter une expédition sur ritalie.' Alors le conseil délibéra sur cette affaire, et Ton vit deux hommes d'un caractère différent, l'un valet souple et habile, l'autre tour à tour magistrat, surintendant des finances, évèque, cardinal de haut mérite, vaincre par leur opinion toutes les résistances des plus sages. Le premier s'appelait Etienne de Vese, Languedocien, précédemment valet de chambre du dauphin, aujourd'hui élevé aux honneurs, et s'y soutenant par les ruses de son esprit; le second était Guillaume Briçonnet, ministre expérimenté, mais alors fatalement entraîné, comme son maître, par une pensée de gloire. C'était déjà un triste indice d'avenir d'engager une telle entreprise sous les auspices d'un prince méchant comme Ludovic, lequel devait bientôt achever son usurpation par l'empoisonnement de^son neveu. On ût avec lui un traité; le rai s'obligeait à le laisser dans son duché, et Ludovic ouvrait un passage aux armées de France, et devait y joindre des secours. Après cela, le roi eut encore quelques négociations avec le pape, avec les Vénitiens, avec Pierre de llédicis. Ce n'étaient que des incidents d'intrigue, jetés parmi les préliminaires de la guerre. Déjà l'Italie avait quelques altérations dans ses alliances; msûs, quelleque dût être la nouveauté des accidents survenus entre les Etats rivaux^harles VIII avait déjà tiré l'épée. Il n'y avait plus qu'à paraître en Italie ; déjà les troupes s'assemblaient à Lyon.

1494. •— Sur ces entrefaites niourut le roi de Naples. L'a* vénement de son fils Alphonse ne changeait rien aux dispositions des factions. Mais on avait l'œil sur la conduite du pape, qui devait donner Tinvestiture du royaume. Le pape s'entoura d'ambiguïtés. 11 envoya le chapeau de cardinal à Briçonnet^ etcommit un légat pour aller couronner Alphonse^ Et chose singulière ! alors même Briçonnet commença à changer d'avis sur la guerre dltalie. On soupçonna que le pape l'avait sollicité à d'autres pensées. Le roi se hâtait; il parut à Lyon, où on lui fit des fêtes. Un moment on crut que les plaisirs allaient l'arrêter ; les maladies contagieuses le firent partir. Il laissait le duc de Bourbon lieutenant général du royaume; mais il emmena le ducd*0r1éans, par ia crainte de quelques brigues nouvelles. On s*assembla à Grenoble, d*où l'on parUt enfin avec une armée brillante, commandée par des généraux formés aux guerres de Flandre et de Bretagne. En cette expédition commença à se révéler le bon chevalier sans paour et sans reprouche^ Bayard, cette brillante expression de la vieille chevalerie de France, mo« difiée par un caractère nouveau d'honneur personnel *.

A mesure que l'on s'avançait, les dispositions de l'Italie se modifiaient. Les envoyés du roi trouvaient partout de la défiance, et Alphonse ne manqua point d*habileté pour en* tourer l'expédition de périls. Déjà il avait attiré à soi par des ' négociations le pape et les Médicis, et son frère Frédéric tenait pour lui vaillamment l'épée. Hais le duc d'Orléans donna à la guerre un entraînement soudain en enlevant k port et la place de Rapallo à Frédéric qui venait de s'en emparer, et qui de là ravageait les terres des Génois.

Rien ne devait résister au brillant courage des Français. I^ roi était à Ast ; la petite vérole Yy avait surpris et retenu un mois. Tous les hommages allèrent vers lui. Mais les intrigues napolitaines n*étaient pas pour cela désarmées. Alphonse avait commencé déjà- à semer la défiance entre

> MM. Michaud et Poujoulat ont fait entrer dans leur collection l'admirable Chronique du hon chevalier , publiée déjà dans la Bihlith ihèque choisie (deM.Laurentie). C'est la plus riante et la plus exacte peinture des mœurs de cette époque. .

45ft HfSTOIRE DE FRANCS.

LudoTic et le roi ; Pierre de Médici» servait d'instranient aveugle à sa poKtique. C'est par là que Charles YIII pouvait être exposé à des mécomptes; mais tout céda à l'ardeur française. Une fols engagée au travers de l'Italie, rarmée ne paroi phis soupçonner oi craindre lès perûdlesv C%Arles VIfl s'aventura au travers des intrigues ; et aûsn nuUe part ii ne trouva de résistance armée. Entré à Florence avec aolennîfté, 11 publia un marafeste pourexj^îqoer et just^ier aea desseins. Les Florentins, dans un traité, s'engagèrent à le seconder par des secours d'hommes et d'argent. Puis il t'achemina vers Rome. Là il fut enveloppé de consens vio» leots. Le pape était odieux pour ses débauches anciennes et poiM* ses intrigues présentes. Une partie des cardinaux poussait le roi à des pensées extrêmes. Ce nom de condle général revenait encore. On parlait de déposer le pontife qui souillait la tiare. Heureusement le roi n'écouta pcnnt ces inspirations; U aima mieux tnnter avec le pape : H y eut entre eux une entrevue dont le cérémonial était écrit d'avance '. La dignité du monarque était conciliée avec la majesté du chef de TEglise; mais les pensées de défiance étaient, égales de part et d'autre : ks honneurs qu'on se rendait cachaient des pièges, et jusqne dans Taclb^ d'obé» dience filiale du roi de France il y avait une réticence pour ' surprendre l'assentiment du pape à l'investiture du royaume de Naples. C'étaient des artifices où l'on eût cru voir revivre le génie de Louis XI^ mais avec une volonté moins décidée ou moins habile de fourberie.

i49S. ^ La récondliaâon^ n'en fût pas moins sceMée par un trailé solennel, mwA que par des actes de souveraineté royale que le pape laissa faire à Charles Vin dans la cité de iloine, comme au tempe de Cbarlemagne.

Une clause du traité doit être notée dans Tiiistoire; elle était relative aux affaires de Cbostantinople , et semblait

< Diarium Burehardù Burchard était maître des cérémonies de la ooor de Rome. Son joomai est pRcieux* Godefiroy « ^^w 1> ^*^ ^ Cèarks Vil, g'en est servi. ^ MM. Gimber et Danjoaen ont paUté tesIragmeDtsles plus importaattdans les Àrchitegcuneu$e$, (om. I. -> Comines, liv. VU, ch. 19. -^ GuiehaidiB^ iiv. L

HlSTOnB BB FBàBGK. 459

révéAetxme peasée de poUilqaequi allait de beaucoup nxx delàée Texpéditioa pr^ente.

Z^nes, ou Zizim (selon d'autres €en), oa Zim-Zim}, frère de Bajazet, empereur des Turcs, lui avait autrefois disputé Tempire*. Il avait été vaincu dans la Natolie, et il s'était r^gié à Rhodes, auprès du grand maître Pierre d'Âubus-^ son. Puis il avait paru en France, au temps de Louis XI, clierchant à relever sa oauae par le secours des armes chrétiennes. Ses efforts furent vains. Mais Innocent VllI, fidèle à la pensée des papes, Tavait appelé en Italie; quelque occasion, croyait*il, pouvait se prodiare où te prince turc lui serût un instrument de politique. Le pontife acheta par de grands honneurs la concession que le grand maltredefihodes lui fit de ce captif. I>epuislors Zizim était resté en Italie, et Alexandre VI, le montrant à Bajazet comme un objet d'é» pouvante, en avait fait une aorte de ^culation. Il se faisait payer par Bajazet quarante mille docats pour Tentretien de son fr^e ; à ce prix il l'avait tenu immdbileet désarmé.

Mais Chartes VIII reprit la pensée sérieuse d'Innocent VUI, et il demanda Zizim pour condition du traité avec Alexan-* dre Vi. Il espérait apparemment le jeter sur Gonstantinople. Ainsi Naples semblait n'être qu'un passage vers l'Orient. C'était un ressouvenir de la vieille politique chrétienne; mais le gérae eût manqué sans doute à une ausm grande ambition ; la mort d'ailleurs rompit les dessehis* A peine Zizim fut-il entre les mains de C^iarles VDI qu'il mourut^ 8<Ht de ses débaudies, scNt du poison qui lui avait été donné, les uns disaient par les Vénitiens à Finstigation de Bajazet, les autres par le pape même pour ravir an roi de France eet instrument de politique.

Telle était Rome à cette époque. La puissanee était soulh lée; et quand elle n'eût pas fait de tels crimes, c'était beau* €Oup' tr<^ que les peuples passent les soupçonner.

Charles Vlll s'en alla vers Naples. Tout s'agitait au bruit de son approche : le parti fhinçaîs s'était révefllé ; la province d'Abruzze était en révolte contre le roi Alphonse ; à

1 Je suis le jouraal de Burchard.

Aquila on frappait une monnaie toute française. Alphonse, qui se sentait odieux au peuple , crut sauver la couronne en la mettant sur la tête de son fils Ferdinand, puis H alla se cacher en Sicile. Mais Faroiée de France emportait tout sur son passage. Le brillant Louis d'Armagnac, comte de Guise, et depuis duc de Nemours, paraissait à Tavant-garde, jetant au loin la terreur. Ferdinand voulut aller s*opposer en armes à ce torrent. L'épouvante gagna son armée; tout s'enfuit jusqu'à Naples. Déjà Ferdinand sentait la défection autour de lui. U appela les grands et les chefs de la bourgeoisie, et leur fit une harangue désespérée. Quelques-uns furent émus; mais la haine et Tamour des nouveautés emportaient le peuple. Bientôt il fut obligé de sortir de la ville, remettant à Dieu son droit à défendre. Peu après Charles VIII paraissait avec son armée triomphante. Les châteaux s'étaient partout ouverts sans défense. Naples l'attendait comme un libérateur; le peuple entier se précipita sur ses pas; on l'entoura de fêtes. Il entra au bruit des cloches et des acclamations. Il était tout surpris de ce succès, qui dépassait son^ espérance. Et c'était en effet une étonnante nouveauté de voir ce roi de peu de génie achever en moins de cinq mois une conquête pleine de périls. 11 alla ceindre avec solennité la couronne de Naples et de Jérusalem, et faire les serments accoutumés eu présence de la plus illustre chevalerie de France et d'Italie. On se serait cru revenu au temps de l'héroïque duc d'Anjou '.

Mais ce n'était là qu'une aventure romanesque ; Charles YIII avait laissé derrière lui d'ardentes intrigues. Ludo* vie Sforce qui avait appelé les Français n'en avait plus besoin; il avait empoisonné son neveu , et il était duc de Milan , et Maximilien , devenu empereur, lui avait donné rinvestiture. N'ayant plus besoin des Français, il en eut peur, et bientôt il sema l'alarme sur leur dessein de dbmi-

^ Les détails du séjour de Charles YIII à Napl«8 se trouvent dans le Vergier d^honneur, par André de la Vigne, livre curieux que MM. Cimber et Danjou ont mis dans leurs Archives, — La Chronique d'Anjou, de Bourdigné, a aussi des détails (rès-curieux : rien n'y est omis, pas même la cérémonie royale de la guérison des éciouelles.

HISTOIRE DE FRANCE. 46 i

Rer ritftlie. Les Vénitiens écoulèrent ses excitations ; la plainte éclata. La présence du duc d'Oriéans à Àst paraissait principalement suspecte; on en fit un grief. Le pape et Tempereur avaient d*autres motifs de ne point supporter la domination ft*ançaise; Tun et Tauti'e favorisaient les cabales. C'est de Venise que partaient les trames; Gomines, rhabile politique, y avait été envoyé par le roi pour déjouer ou suivre les mauvais desseins ; il ne put que les deviner. Sous ses yeux une ligue se forma, et quand le doge lui en apprit la conclusion, il ne put que lui répondre, selon la finesse déjà naissante des diplomaties, qu'il la savait déjà, et qiie dès la veille il en avait instruit le roi, le duc d'Orléans et le lieutenant général du royaume.

L'objet apparent de la ligue était, premièrement de défendre la clirétienté contre les Turcs, secondement de conserver la liberté de l'Italie, troisièmement d'empôcher qu'on n'entreprit rien contre les Etats des princes ligués. Sous ces dehors se pouvaient cacher les inimitiés et les desseins de perfidie. Dès ce moment les sages conseillers du roi purent voir la témérité de la conquête qu'on venait de faire en courant, et tout le péril de cette gloire.

Le roi, une fois couronné à Naples, s'était abandonné à toutes les joies du triomphe; il oubliait la politique dans les plaisirs ; et à ses jeux, à ses tournois, à ses spectacles il faisait mêler des railleries, contre le pape et contre les princes d'Italie. L'imprévoyance était au comble. Il STait laissé le roi Ferdinand maître de quelques places, au lieu de le chasser brusquement de tous ses asiles. De là Ferdinand attendit la fin de l'orage, et suivit la réaction qui se préparait. Enfin Charles VIII vit qu'il était tenu de prendre au sérieux sa royauté napolitaine. Mais pour toute défense U ne songea plus qu'à regagner son royaume.

Il eût pu laisser à Naples un homme de tète pour défendre sa conquête; il y laissa <3ilbert, comte de Montpensier, vaillant à la guerre, mais sans génie politique. D'autres étaient mieux choisis pour protéger les provinces et les places; mais on ne pouvait laisser avec eux que trois ou quatre mille hommes; c'étaient des forces inégales à une telle dé-

462 HISTOIBS DE FRANCE.

fense. 11 restait environ huit mille hoimaes , aroe lesquels le roi ^en aliait reprendre le même diemin qu'il avait parconrn, mate potnr y rencontrer cette fols des fiais d'arme et tonte k confédération de nialie.

Il repassa à Rome; Alexandre slètsàt Soigné; le« «anlî^ naiix ne lui rendirent que de vains bcnneura.

 Sienne, €oraînes le vint trouvier. On parla des Vénitiens ; « EstKse que ces républtcaina n'enverront pas aurdevant «le moi ? disait le roi en riant* ^ Oui, «re, réfwndit Coodnes; Sa Seigneurie m'a dit, quand j'ai pris congé â'eUe^ que Volr4^ Mtj^té trouverait en son ebemin quarante oûile bommes de leea% troupes et de ceUes dUi duc de Milan. »

Gomînes conseillait de se hàier; H voulait qja'oa aUàL. joindre à Ast les forces du duc d'Orli^ns. Le ro! aima mieux se laisser flatter par la petite république de Sienne qui lui demandait de la protéger contre la domination des Floren^ tkis. On dit que Louis de Lnxemboui^, comte de Ligny, tré&avant dans les bocmes grâces de Chartes Vlll dont il . était cousin par sa mère, se fit médiateur des âieaaois pour de Targent On enveloppa le roi de suj^licatlons ei de plai«sirs, et il perdit du temps à ce patitdnage chimérique, v

En même temps on délibéi*ait au conseal sur les places cpie les Ftoentios avaient mises entre les bs^s du roî^ ei qu'Ua offfsâeitf de raeh^er par de gmsses sommes, a'en^ gageant à fournir trois cento hommes d'armea et deux mille, hmmnes de pied, jusqu'au retour de Faorméeen lYanee,. Lasagesse conseillait eacore d'accepter ces offres. La vanité remporta. Les Pisaos exéer»eitt ia dcnama^n flweniine;; ils firent comme les Sieanoia; iUi attin^^ent à euK Cbmr**^ les VIH, qui iéla se livrer à la séductioii de leurs fê^ et de le«s trlomphea^

Toutes ces pertes de teaspsdoQnaieat & la ligua la libené. de se développer. On étmt parvemi è y f»i« entrer le aoi Ferdinand de CasËHe. Wenàpm gmHiiasaî^nt ]m périls; et eomu» on délbérail an eensett connnol ob «"«Élaqueraii. aux ebitaeles, et «urtoiit comment en se ^^m^mm&t^t a»^ les G^ioia, travaillés par des partîa eontrama, «n apprH que la petite flotte ftançatae^eompoaôads huit miiitm ip^

HISTOntS DB FRAKQB. 46^'

liant de N^^es, avaH été dispersée à ia bamteur de DepaUo par les mêmes setgoeum italiens qm, quelques oiois aupara^ranEt, a'v^ienlhon loin de ce lieu même secondé la pre^ mière <vktoire du duc d'Orléans.

C'était ua sinistre signal de réaction; et dès ce moment onirit qu'il ne restait que Tépée pour se frayer une i^oute.

Pendant ce temps le duo d^Orléans avait suivi l'impulsioa particulière de son ambition^ U avait de vieux droits sur le Ittiafiais; ils remontaient à Valeotine. et il s'efforçait de les faire prévaloir. La ligue donna au duc de Milan plus de hardiesse peur repousser ces prétentions, et bientôt les deux, princes firent diversion aux quereilgs générales par leur conflit particulier. Le due de MÛan se préparait à fondre sur Âst, d'olt il aurait élevé une barrière contre Tarmée du rd. fiC diie d'Orléans le pnévifit« et courut s'emparer de Novare* Peut-èlre avec {^s de bardtesse ou plus de forces il eût. pu en ce moment aller faire tomber Milan. Déjà le duc Ludovic fuyait treml^joC Le duc d'Orléai^ avec un assess grand > nombre de soldais resta dans ]^i»re.

Le roi s'était enfin mis en marche Tors ia ville d'Ast, mais il œaziqualt de moyens, (k truisport pour faire traverser rApennin à ses canons;. Les Suisses offrirent de ies traînar ou de les porter au travers des monts. La Trémeuitie présida àeette étrange manœuvre; elle fsitpMne de difficultés* La Trémouîlk donnait TexemplevSe in^nl aux travaiUeura, et excitant leur codirage « par belles paroles comme pêx trompettes, clarons, fleutes, taboors, bons vins, promesses de rÀaoflipettses et autres semUables que bien eotenâeat eoEpérimentés capitaines '. » L'émulation fui admirable, et rœuvye fut mise à leuablefiD, dit le poétique chrofiiq^^r» I^ Trémouille eourut au rd, Mire comme ung more; et le roi le voyant en cet* état d'épuisement et de désordre, lui adressa ces paroles : « Pourpejourd'huy, mon cousin, vous aveK fait plus que peurent onc faii'e Hannttml de Cartsge ne Jules César, au dangier de vostre personne, que ne voulustes onc espargner à me servir et les miens, le promets è

< Le iteégyric 4a Gbsvatior. ssat reproche.

464 HISTOIRE DE FRANGB.

Dieu que si je puis vou* revoir en France, les récompenses que j'espère vous faire seront si grandes que les aultres y acquerront une nouvelle eslude bien me servir.- — Il me desplaît, sire, répondît l'admirable chevalier, que mon corps et mon esprit ne ser peuvent mieulx acquitter au deu de mon office, et ne veulx aultre récompense que voustre grâce et bîeveillance '. » Ce fut une scène d'héroïsme antique.

Cependant à la descente des monts on vit Tarmée des Vénitiens et des fédérés d'Italie qui s'assemblait non loin du village de Fornoue. D^à l'avant-garde du roi touchait ce village. Bientôt les deux armées furent en présence. Le roi n'avait que huit mille hommes; les fédérés étaient plus de trente mille ^ Les chances semblaient inégales. Mais Charles Ylil, roi de peu de génie, était admirable aux batailles. « Ije bon et gentil prince qui estoit cœur de lion, » dit la chronique du Chevalier sans Paour, parcourut la nuit tous les rangs des soldats, leur disant qu'ils étaient un contre dix, mais qu'ils sciaient vainqueurs par leur courage. 11 leur inspira sa confiance, et le matin il reparut au milieu d'eux, le visage riant, comme si déjà il eût été maître de la victoire. On le vit même haranguer à cheval ses généraux. « Que dites- VOUS; messieurs? N'étes-vous pas délibérés de me bien servir aujourd'hui ? Ne voulez-vous pas vK^re et mourir pour moi P » Tous répondirent avec des acclamations d'enthousiasme. Alors il reprit sa harangue en termes chevaleresques : « Dieu est pour nous, et Dieu bataillera pour nous; Dieu veut aujourd'huy montrer le bon amour, la dilectîon et la charité singulière qu'il a pour les bons et loyaux François, par quoy je vous prie que chascun se fie plus en luy et en son aide qu'en la force de soy-même; et en ce faisant, ne doutez point qu'il nous donnera faculté

i Ibid,

' Comines dit trente-cinq mille. D'après le calcul des hommes éParmeSf qui devaient mener chacun quatre hommes, il n'y aurait eu que vingt mille hommes. Guichardin. — LaChroniguedu bon chevalier tans Paour et sans Reprouche dit « qu'il y avoit bien soixante mille oombaltantsducôtédesltalièns^etquele roi n'avoitavecqueluy point plus de dix mille hommes.» — Jfem. de.GuilL de .Villeneuve.

H19T01KE DB FBAMGS. 465

victorieuse, yengeance^ de nos çnnemis et gloire bien beurrée \

T^e était la mâle inspiration.de ce roi débile.

On courut se battre avec celte résolution. Entre les généraux ennemis brillait par sa valeur François de Gonzague, marquis de Mantoue, conunandant les Vénitiens. Dans la petite armée de France paraissaient avec éclat le maréchal de Gié, qui conduisait le premier corps de bataille, la Trémouille, que le roi mit an centre avec lui, et le comte de Foix, qui défendait Farrière-garde. On s'aventura ainsi dans un combat qui semblait téméraire, et dans une heure Farmëe italienne était dispersée. La crainte des chefs fut que les soldats vainqueurs ne fussent emportés par le pillage i^rès la déroute des ennemis. Guinegatte ! Guinegatte I.leur criai^itrils. Us leur rappelaient Guinegatte, où les Français, ajrant aussi dispersé Tarmée de Maximilien, avaient perdu leur victoire en se précipitant sur les bagages. On s'appli* qua à contenir leur ardeur, et Ton sentait que cette fois la victoire môme laissait subsister tous les périls. Trois mille cinqc^nts hommes avaient péri du côté des Italiens ; il n'y en eut pas cent du c6lé des Français.'. C'était un succès Inespéré pour tout le monde, excepté peut-être pour le roi. 11 s'était jeté au plus fort de tous les périls, «. l'espée au poingt-j lu bouche plaine de bonnes et vet'tueuses paroles à ses gens; le cueur plus gros que le corps, ajoute le chroniqueur, avecques la fierté de ung lyon tant que la bataille difi*a, et après la victoire douls et begnin comme un ange, recognoissant la grant grâce que Dieu lui avoit foite '. >»

Toutefois cet éclatant succès ne pouvait que favoriser la

1 Journal de la Vigne. — Voyez la harangue dans la Cfir. â^Anjoii /c'est une harangue à la romaine; elle se termine fNir une phrase héroïque. « Si vous avez autre courage, et que aymez mieulx vous garantir par fuyte et veoir votre roy et naturel seigneur dolent et captilès mains de ses ennemys, declairez de bonne heur. » . 3 Gomines.* -— Guiehardin ne va pas à deux cents. Les nombres sont un peu exagérés dans la Chronique du bon ehevalier sans paour. Le roi, dit-elle, ne perdit point sept cents de ses gens; les ennemis en perdirent Iraytoudix mille.

» Mém. de Guill. de Vllleneave.

T. ni. 30

l'etraite vers la vUle d'Ast ; et en effet, dès le lendemain on se remettait en marche, pendant que€omines allait amuser les généraux confédérés par des pourpariers sor les bords du Taro *.

Cette marche des Français^ après une bataille, fournît aux Italiens un prétexte de s'attribuer la Tictoire. On fit des feux de joie à Venise, et depuis lors il s'est trouvé des Us* toriens pour accréditer ce mensonge politique par des ré^ dts mêlés de barbaries *. D*autre part il est remarquable que d'avance on crojrait à la défaîte des confédérés. Gomines ne craint pas de dire, en divers endroits de ses mémcnres, que frère Hyeromimo^ l'illustre prêcheur Savonarole, lui avait souvent pronostiqué les détails de la mission du roi, avec des incidents de morts et de batailles déjà réalisés, jusqa*à oette rencontre furieuse avec les Yénitiens, dont Vhoimeur M demeurerait^ disait le mystérieux prédicateur de réformes*. Quoi qu'il en soit, Charles VOI édiappait à d'ex* trêmes dangers par un beau fait d'armes. Mais il est vrû aussi que les Français, accoutumés à profiter autrement de la victoire, supportaient mal les fatigues etlesprécaulimis d'une retraite. « Plus approchions du lieu de seureté, dit Gomines, et moins monstroient les nostres qu'ils eussent voukMr de combattre ^ « C'est ainsi qu'on arriva à Ast l^e roîétaitmécontentduducd'Orléans, qui s'était aventuré dans une entreprise personnelle contre le duc de Milan, et qui maintenant, Moqué dans Ferrare avec des soldats épiûsés par la misère et décimés par une contagion, compliquait les difficultés et grosslssal les périls. On ne pouvait pourtant

< Gomines, liv. Vllf, ch. 7.

2 Paul Jove raoïmte que les FfâDçais enterment kuit gwa saaoos

tvMijMini hagu^leBpfiMpiéciettx^etquUiségorgmnt kun blesacs, pour les empêcher d'être pris. C'est là de rhisioice éertte ^eur d«a ineptesott des fwienx.

3 Liv. VUI, ch. 1. Cest ub chapitre trèe-cnricox à liM, et qaleùl empéehé l'abbé M iUot, uneespèee de mauvais phélosopbe, de parler deSavoaaraleeonuiie d'un isnatlquedigiieda bâcher.^ VehramM le eh. S. ~

* Gomines ajoute : « Aussi dit-on que ^esl la aatufede «mm Fias» çois : et l'ont escrit les Italiens en liwi hiihiiws, diiaas^'au vcair

HISTOIRB DE FRANCE. 467

i'4b$ndonner« Le roi se rendit à Tarin pour être plus près de Novare, et le P. Daniel ajoute : « et en même temps d'une maîtresse qu*îl avoit à Giers. » Puis la diplomatie de Gomines acheva ce que ne pouvait faire l'épée. Un traité fut fait avec Ludovic, duc de Milan : on lui rendait Novare, à des conditions qui eussent été favorables s'il avait dû les tenir, U s'obligeait à se détacher de la ligue, à favoriser le passage des armées de Charles YI(I vers son royaume de T^aples, à rendre les vaisseaux retenus à Gênes, ainsi que les gsjères de Rapallo, On eût dit encore des conditions de victoire. Mais pour voir les Français s'éloigner de son duclié usurpé, Ludovic en eût signé d'autres encore, comptant sur 99, perfidie pour s'en affranchir.

Telle fut la fin de l'expédition de Charles Vill , entreprise mêlée de gloire et de légèreté. Le duc d'Orléans y trouva des mécomptes; mais il était cause d'une partie des mal'^ heura : U lui fallut dévorer son dépit. De leur côté les Suis^^ ses auxiliaires qui s'étaient enrôlés pour la guerre firent uns sédiUoii contre la paîsc* Us voulaient enlever le roi, qui fut obligé de s'éloigner; on les désarma avec de l'argent* Après quoi le roi s'achemina vers Lyon, traînant après soi son armée toute mutilée, et n'ayant pas même la force d'é* taler ses inutiles trophées.

Là on apprit la triste suite des événements de Naples. En peu de temps les afiections et les antipathies populaires s'étaient déplacées. La domination française devint odieuse; l'intérêt se reporta sur Ferdinand d'Aragon , dépouillé du so€q;)tre. Ses aïeux avaient mérité Iq, haine, majs il n'était pas juste qu'il payât la peine de leurs crimes ou de leurs vices. On parla de ses vertus ; on se souvint de sa haran*gue et de ses adieux au peuple de Naples. Peu & peu l'enthousiasme s'échauffa, et le drapeau d'Aragon put se relever. Pour comble, Goozalve de Cordoue , le vaillant homme de guerre, éuùt envoyé par Ferdinand de Castille au secours de la maison es)>agnole de Naples» Le comte de Montpèn-^r sier manquait <te génie pour lutier contre une telle puis*

des François ils sont plus ifu'hommes, mais qu'à leur retraiato ili sont n^uisqu^ £9lMiaes»«(jelS4eray en ff^a^polmt»^ Ip'd,, çk, <•

sance. Aubigny, que le roi avait laissé dans la Calabre^ se distingua vainement par des faits d'armes; Naples se révolta. Aubigny malade envoya de nouveau des troupes d'élite s'attaquera une armée de Ferdinand, prèsd'Elboli. Ce fut une victŒre inutile; il fallut rendre les châteaux de Naples, et le comte de Montpensier, qui avwt exercé quelque temps l'autorité royale avec toutes les témérités d'un orgueil sans habileté, s*en alla dans les provinces s'essayer à des combats isolés avec le peu de troupes qui restaient encore, pendant que déjà l'anarchie des partis se réveillait, et que l'habile parole de Comlnes luttait encore à Venise et rendait incertaine la réaction de Ferdinand.

1496.— Le récit de ces combats n'a point d'intérêt dans la prosente histoire. Un instant on put penser que Charles VIII allait céder aux excitations que lui envoyait le comte de Montpensier. Mais en ce moment même le roi apprit la mort de son fils le dauphin. Cette mort rapprochait le duc d'Orléans du trône, et lorsqu'il fut question de lui donner l'armée à commander, il oublia sa prétention sur le Milanais, et il n'eut plus au conseil que des paroles de prudence ; et, selon Comines, ce fut un malheur que ce changement; car le rusé négociateur croyait avoir mis l'Ilalie en de bonnes dispositions pour une entreprise mieux préparée. Mais tout Semblait bizarre dans la confusion des accidents: lorsque le roi avait paru refaire son armée, la terreur avait ressaisi les âmes et troublé toutes les intrigues; lorsqu'on vit ie roi congédier ses troupes, l'ardeur des partis se ralluma. Un instant le comte de Montpensier eut l'occasion de détruire l'armée de Ferdinand, qu'il avait surprise en désordre, occupée à piller la petite ville de Franget; mais il voulut donner le signal de combattre, et personne n'obéit : chefs et soldats étaient travaillés par le découragement et par Tanarchie. A la fin le comte de Montpensier, qui s'était enfermé dans Atelle, fut obligé dé capituler, et Ferdinand s'amusa à le traîner captif dans Naples, comme pour lui faire expier par la honte sa domination de quelques m(MS.

Pej après ils mouraient l'un et Vautre dans cette inégale

HISTOIRE DE FflAKCE. 469

fortune ; Aubigny se défendait encore; mais les. maladîçs détruisaient peu à peu tous les Français : il n'en restait pas plus de quinze cents dans tout le pays. . On fit des expéditions pour les aller arracher à la. mort; après quoi Charles YllI parut avoir fait, pour le présent, le sacrifice de sa conquôle.

1497. — Ferdinand de Gastille avait ajouté à ses actes d*hostilité dans le royaume de Niiples une attaque soudaine dans le I^nguedoc^ oii sa cavalerie faisait des ravages. Le roi fit réprimer cette violation des traités parle seigneur d'Albon de Saint-André, qui commandait vers les Pyrénées. I^e vaillant capitaine repoussa partout les Espagnols , et courut leur enlever Salses^ dans le Roussiilon. Ferdinand proposa une trêve; elle fut convenue. De là on arriva à d'autnes négociations. Déjà la ligue d'Italie se rompait d'ellemême; les intérêts particuliers des confédérés. s'étaient remis en présence, et en même temps la politique des grands HUats s'était enhardie à des entreprises nouvelles. La maison d'A\itriche et la maison d'£spagne, qui s'étaient trour vces en contact dans cette confédération, n'avaient pas touejié l'Italie sans la convoiter. Mutuellement elles s'excitaient, Tune par l'appât de la Sicile, l'autre par l'appât des villes que Venise avait détachées de l'Allemagne, et Cliar- Ics VIII se remit alors à voir cette question de Naples sous un point de vue plus politique qu'il ne l'avait fait auparavant. Ses négociations avec Ferdinand tendaient à une paix définitive, pour avoir la liberté de reprendre une conquête pi'écédemment entreprise comme un exploit de chevalerie; de sorte que l'Italie, travaillée par ses faibles partis de principautés et de républiques, semblait devoir redevenir quelque jour un théâtre de querelles imposantes et de formidables rivalités. Peu à peu cette pensée se fit jour, et bientôt le parti français se raviva dans le royaume de Naples, et le pape même commença à revenir à Charles VIU, expression d'une domination moins redoutée que celle de l'Autriche ou de FEspagne.

i497-U08. — Pendant deux ans ces idées remplirent le conseil de Charles Vlll. H n'était pas homane à les transfor-

i^ HISTOIRE DE FRANCE.

mer en desseins de politique; il s'en occupait comme d'une espérance glorieuse. Sa vie n'avait pas été pure de voluptés. « Par les salutaires monitîons de révérend père en Dieu monseigneur Jehan de Rely, evesque d*Ângiez, donna fort son courage à Religion, et faisant grandes abstinences ^» Là-dessus il mourut à Âmboise, à Tâge de vingt-sept ans, d'une mort causée par un accident, et hâtée peut-être par ses Incontinences passées. En allant an jeu de paume, il se heurta violemment-le front sous tine porte basse; peu aprèà il fût frappé d'une sorte d'apoplexie, comme il regardait les joueu1^^ On le mit sur une pauvre paillasse, dit Comines, dont jamais il ne partit, jusqu'à ce q\x\\ eût rendu Tàme, et y fut neuf heures. »

Charles VU! avait été un roi médiocre dans une cour remplie de grands personnages. On a beaucoup trop accusé l'éducation que Louis XI lui avait donnée ; on n*a point assez parlé de sa nature débile et chétive. Son enfance annonçait à peine un homme. Il fallut laisser fortifier son corps frôle et quelque peu difforme. Le feu de l'intelligence ne s'alluma que très-tard , et alors on vit briller quelques rayons de royauté, mais sans cet éclat de lumière qui annonce le génie.

Il eut de nobles instincts de justice. 11 s'efforça de faire des réformes dans la perception des impôts. Il ne voulait pas qu'on foulât le peuple ; il accordait des jours d'audience àceuxqui avaient à se plaindre. «Il escoutoit tout le monde, dît Gomines, et par spécial les pauvres... Il ne se fafsoitpas grandes expéditions à cette audience : mais au moins estoit-ce tenir les gens en crainte, et par spécial ses officiers : dont aucuns avoît suspendus pour pîllerie^ »

Admirable coutume , qui rappelait la justice de saint Louis, et qui depuis s'est perdue dans les vices des cours, et plus tard dans la chimérique responsabilité des gouvernements représentatif^.

I Ch. d'Anjou, Bourdigné.

> « Le cueur luy iaillit et tomba à terre. « Ch, d'Anjou. Bourdigné.

* LiT. Vllf, <*. ».

HISTOIRE m FRANCE. 471

Charles VIII était frappé des abus qui a[)paraissa1en t dans j

quelques ordres, et il voulut les réformer. Volontiers il appelait à lui « les bonnes gens de religion et les oyoit parler. » Mais il eût vouhi empêcher la cumnlation scandaleuse des bénéfices. Le désordre était plus fort que son vwiloir. « 11 aVoit bien vouloir, s'il eusl pu, dit toujours Comînes, qu'un evosque n'eust tenu que son évesché,s*il n'eust été cardinal , et cestui*là deux, et qu'ils se fussent allez tenir sur leurs bénéfices ; mais il eust eu bien affaire à ranger les gens d'église *. »

0 était grand aumônier. « Davantage la plus humaine et douce parole d'homme que jamais fust, estoit la sienne :.car je croy que jamais à homme ne dit chose qui lui deut desplaire. » Timide à parler, il semblait un autre homme dès qu'il était armé de toutes pièces et monté sur son cheval de bataille. Il y eut en lui plus d'un contraste. L'histoire lui a reproché ses amours et ses désordres. H les conciliait avec une foi craintive. Il se confessait souvent; et Gomines raconte que la semaine de sa mort il s'était confessé deux fois; une Fois, dit-il, à cause des écrouelles. Et quelques moments avant qu'il tombât dans cette galerie du jeu de paume, devisant avec ceux qui regardaient avec lui les joueurs^ il disait « qu'il a voit espérance de ne faire jamais péché mortel^ ne véniel s'il pouvoit; et en disant cette parole, il «heut à l'envers '.

Tel fut Charles Vlll, roi frôle, et qui mérita d'ôtre appelé Cœur de Lion. U fut inégal à son siècle. 11 avait assez de courage pour se jeter aveuglément dans les aventures d'une bataille; point assez de raison pour comprendre l'opportunité d'une guerre. 11 s'aperçut de quelques 'désordres qui s'enracinaient dans l'Etat et dans l'Eglise; il ne soupçonna pas la révolution qui déjà travaillait le monde.

Le XVI* siècle allait s*ouvrir ; l'humanité se préparait à entrer dans un ordre inconnu d'idées, de chimères et de crimes. Déjà elle s'était initiée à des choses nouvelles par

« Ihid.

* Comincs, liv. Vlll, ch. 18. * J

de merveilleuses «Recouvertes : rimprimerie grandiswût ; la boussole avait conduit de hardis navigateurs vers un monde inconnu ; les i*elations des peuples étaient changées; le commerce allait toucher aux limites de la terre, et Tanibilion trouvait un vaste théâtre à ses effroyables riva^ lilés».

Puis un mot fatal commençait à retentir à Toreille des: peuples chrétiens, le mot de réforme.

L'Eglise, comme les royaumes, sentait fermenter en son sein un étrange besoin de nouveautés; et il est vrai que des vices et des scandales autorisaient la plainte et Fanathème.

Nous avons rencontré dans cette expédition de Naples le frère Hieronymo, auquel s'attacha Gomines comme à un génie mystérieux. Ce frère Hieronymo, plus connu dans les histoires c^ous le nom de Savonaroie , allait prêchant des malheurs, prophétisant des désastres, découvrant un avenir plein de tempêtes , à cause des grands désordres qui souillaient TEglise. Un moment il crut que les Français étaient appelés à réparer les abus et à arracher les souillures de l'Italie. Mais eux-mêmes apportaient des vices nouveaux, et il racontait à Comines les punitions dont ils seraient frappés. Dieu, disait-il, avait donné au roy la commission de réformer TEglise par Tespée, et de chasser les tyrans de Tllaiie, et au cas qu1l ne le fist, Dieu le puniroit cruellement^ El il disait les espèces de malheurs dont Dieu frapperait le roi, comme tous les autres. Comines, Tadmirable diplomate de Louis XI, ne craint pas, dans ses^ mémoires, de prendre sous le patronage de sa raison le prophète menaçant de Fltalie. Mais cet homme heurtait les vices infâmes d'Alexandre YI et les passions cupides de tous les partis. Les Florentins se chargèrent de délivrer ceux qui vivaient de désordre de la terreur que jetaient ses prédica-

> Volontiers je me laisserais aller au plaisir de traduire ici un chapitre deMariana,siir la découverte du Nouveau-Monde. Cest un des lieaux fragments d*histoire moderne. Je ne puis que Tindiquer, Jib. XXVI, cap. 3.

* Comines, liv. VIII, ch. 19.

tiens : ils ]e brûlèrent comme un hérétique; et, chose plus étrange ! la philosophie moderne Ta plus tard sacrifié comme un fou digne des flammes. Le malheureux prêchait la liberté et la sainteté ! on en a fait un fanatique.

L'histoire ne saurait affirmer que Savonarole fût une de ces voix que Dieu envoie d'ordinaire à la veille des grandes révolutions humaines. Quand il n'eût été qu'un homme de génie, il ne serait pas surprenant qu'il eût senti les bases du monde trembler. La papauté s'oubliait dans la volupté; ce seul présage était sinistre.

474 HISTOIRE fiE fltANCe.

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