‹ Histoire de FranceChapitre 10 sur 26 · HI8T0IU BB FIAHGB · texte numérisé non relu

HI8T0IU BB FIAHGB

Quinze jours après, une loi mit cent yingt miUe conscrits à la disposition du premier consul.

Bonaparte avait espéré entraîner dans ses desseins contre TAngleterre la République des Etats-Unis. L'Union se ressouvint de ses longues luttes et évita de les renouveler. Bonaparte se borna à lui vendre la possession de la Louisiane pour 81 millions , comme s'il eût pressenti que dans une guerre avec TAngleterre , il courait risque de mal défendre ses possessions lointaines.

3 mai. — Enfin éclata le manifeste de TÂngleterre ; les griefs contre la France furent dénoncés à TEurope, et le SOmai , Tambassadeurlord Witworth quittait Paris. Bonaparte publia à son tour ses accusations et ses apologies , et la France les accneillit avec Femportement accoutumé de ses antipathies pour TAnfleterre [23 mai].

Le message du premier consul au Sénat, au Corps législatif et au Tribunat fut calme et solennel. D récapitulait les actes de F Angleterre ; c'était l'Angleterre qui avait violé la sainteté des traités; le refus d'évacuation de Malte justifiait surtout cette plainte. Puis venaient les armements insolites de l'Angleterre , indice éclatant de projets nouveaux. « Il n'était pas dans les principes du gouvernement, disait alors le premier consul, de fléchir sous la menace; il n'était pas en son pouvoir de courber la majesté du peuple Français sous des lois qu'on lui prescrivait avec des formes si hautaines et si nouvelles. »

« Le gouvernement, ajoutait-il, s*est arrêté à la ligne que lui ont tracée ses principes et ses devoirs... Du moins nous combattrons pour maintenir la foi des traités et pour Thonneur du Nom français... La nation se reposera dans le sentiment de ses forces, quelles que soient les blessures que l'ennemi pourra nous faire dans les lieux où nous n'aurons pu ni le prévenir ni l'atteindre; le résultat de cette lutte sera tel que nous avons droit de Fattendre de la justice de notre cause et du courage de nos guerriers. »

Bonaparte était sûr de remuer la France en Fappelant aiû armes contre FAngleterre; les deux nations nourrissaient alors une haine mutuelle qui allaient jusqu'au fana-

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tisme. Mais , chose nouvelle ! il imagina de mettre la guerre sous la protection delà religion , et , pour la première fois, depuis la Révolution qui avait brisé les vieilles coutumes de la France catholique , on vit le chef de TÉtat appeler la prière publique sur ses desseins et sur ses armes. Une lettre fut adressée aux évèques; elle était ainsi conçue : « Monsieur, les motifs de la présente guerre sont connus de toute FEurope. La mauvaise foi du roi d'Angleterre qui a violé la foi des traités en refusant de restituer Malte à TOrdre de St-Jean de Jérusalem , qui a fait attaquer nos bâtiments de commerce sans déclaration préalable de guerre, la nécessité d'une juste défense, tout nous oblige de recourir aux armes. Je vous fais donc cette lettre pour vous dire que je souhaite que vous ordonniez des prières, pour attirer la bénédiction du Ciel sur nos entreprises. Les marques que j*ai reçues de votre zèle pour le service de FÉtat , me font espérer que vous vous conformerez avec plaisir à mes intentions.

» Ecrit à St-Cloud , le 18 prairial an XL Bonapabte. »

Prodigieux retour, en effet, aux formes anciennes de la monarchie , et qui déconcerta les politiques routiniers de la République. « Vous verrez, avait dit Bonaparte, à l'époque duConcordat, quel parti je saurai tirer des prêtres ^» Il en faisait des instruments de règne; mais son dessein, ne fût-il qu'un calcul, ne restituait pas moins à la Religion son caractère public d'autorité.

Il n'y eut pas jusqu'à cette désignation de Monsieur à la place de celle de cUoym^ qui survivait dans les formules pu* bliques, qui ne fut un abandon des trivialités que la Révolution avait mises à la place des vieilles formes de politesse et de convenance.

Mais par malheur, à ces actes de grande politique, s^ajoutèrent des actes de guerre insolites entre Etats policés. Un arrêté des consuls prescrivit d'arrêter tous les Anglais commerçant ou voyageant en France, et de les constituer prisonniers de guerre; rigueur extrême, germe d'une haine immortelle, et motif de représailles atroces.

* Mém, de Bourrienne»

En même temps, le général Mortier envahissait le Hanovre. Toute rarmée ennemie fut faite prisonnière de guerre. La Russie offrit sa médiation ; TAngleterre la refusa , tant que le Hanovre ne serait pas évacué.

Hais un vrai théâtre de bataille manquait à Bonaparte, lia puissance maritime de la France s'était évanouie, et les yais9edux anglais couvraient TOcéan. C'est alors qu'il imagina les préparatifs d'une descente en Angleterre au moyen de petits bâtiments de transport amoncelés à Boulogne, lesquels se gUsseraient parmi les flottes ennemies , et l'appareil sérieux qu'il donna à ce dessein trompa longtemps l'Angleterre, FËurope et la France même.

£t pendant ce temps il affermissait sa puissance par des actes de politique préméditée. Le concours des deux autres consuls importunait sa domination ; il en fit une ficlion. Les arrêtés avaient été rendus jusque-là au nom des consuls de la République; à cette formule, il substitua celle de Goueemement de laRipiLblique, et lui seul fut le Gouvernement.

34 juin 1803. — Alors, il fît des voyages, traversa la Picardie, visila la Belgique, et partout il se laissa recevoir comme un souverain. Il passait sous des arcs de triomphe, écoutait les harangues et félicitait les peuples. La France semblait se plaire à ces retours d'habitudes monarchiques, et la Révolution s'étonnait de voir s'évanouir ses fictions de démocratie. Après avoir ébloui de la sorte les villes et les campagnes, il revint reprendre à Paris ses apprêts de guerre et ses réformes de paix.

Tout était ramené à son pouvoir par la hiérarchie militaire et par les honneurs civils , par les travaux des arts et par l'encouragement des sciences.

C'est à ce moment qu'il renouvela V Institut , que la Convention avait créé en expirant.

Les anciennes académies avaient disparu dans la Révolution avec tout ce qui avait fait l'honneur de l'esprit humain. Bonaparte les fit revivre sous d'autres noms.

L'Institut fut divisé en plusieurs classes , à la tôle desquelles fut mise celle des sciences. Ce privilège avait appartenu jadis à l'Académie française ; elle avait mérité de le

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perdre par Tabus que les écrivains du demiersiëcle avaient fait de Fesprit. Puis, le talent de parler ou d^écrire n'ayant le plus souvent servi dans la Révolution qu'à donner de la vraisemblance aux paradoxes et aux rêveries , ou bien à préconiser le désordre et à justifier le brigandage, ce souvenir plus récent suffisait à Taversion naturelle de Bonaparte. La nature de son génie était d'ailleurs peu sympathique aux arts de Fesprit, à ceux qui semblent avoir pour objet d'associer aux délicatesses delà pensée les élégances de la parole. Il haïssait cette sorte de culture , et les poètes lui étaient odieux comme les gens de lettres. Quelques écrivains avaient survécu au naufrage : Ducis , Chénier , Bernardin de St-Pierre , divers de génie , ne manquaient point de renom; Bonaparte les haïssait également. Suard, Morellet, Laharpe , Marmontel représentaient une littérature impuissante à dompter cette antipathie; et entre les vieux noms, deux seulement répondaient à son imagination , plus éprise du grand que du délicat , de l'idéal que du parfait ; ces noms étaient ceux de Corneille et d'Ossian ; tout le reste de la littérature n'était qu'un arrangement sonore qui ne frappait que l'oreille ^

11 n'en était pas ainsi des sciences positives, qui se révèlent à des procédés définis et à des résultats palpables. Les noms de Lagrange , de Berthollet , de Monge , de Fourcroy le remplissaient d'enthousiasme ; mais aussi il semblait aimer leur gloire comme une partie de la sienne.

L'Histoire , au reste, doit remarquer que les noms illustres , avec beaucoup d'autres qui apparaissaient dans les sciences , les uns plus anciens , les autres plus récents , Lacroix, Haiiy , Cuviér , étaient tous sortis des écoles de la monarchie ancienne ; la Révolution n'avait rien légué au siècle nouveau , si ce n'est des témoignages de son aversion pour toutes les études.

Ce fut donc avec ces pensées qu'il reconstitua l'Institul. Il y avait une classe qu'on appelait la classe des sciences morales et politiques. Elle se composait précisément de

* Mém, de B<mrrienne,

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cette sorte d^esprits qu*il appelait des idéologues et des rêveurs , lesquels s* occupaient de théories de législation et remuaient des questions de morale qui touchaient aa gouvernement des peuples et à l'amélioration du sort des hommes. La seule idée d'une Compagnie délibérant sur de tels sujets faisait frissonner Bonaparte. Il la supprima.

L'Institut n'eut plus que quatre classes, qui correspondirent à l'ancienne Académie des sciences, à T Académie française , et aux Académies des inscriptions et des arts.

Bonaparte continua de faire partie de la première classe; Lucien fit partie de la seconde. En ce moment, on Ta vu, se levait à l'horizon le nom de Chateaubriand ; de Bonald, moins aperçu de la foule, plus admiré par le petit nombre, jetait la base d'une philosophie destinée à rattacher la raison humaine à son principe. Ni l'un ni l'autre ne fut alors de l'Institut; en dehors des sciences, tout resta frappé de médiocrité.

Cependant Bonaparte ne délaissait pas les soins de la politique.

En s'aventurant dans une guerre qui allait intéresser tous les États, il s'était assuré par des traités la neutralité de l'Espagne et du Portugal, deux puissances qui pesaient alors dans la politique. Mais d' affreux désastres à St-Domingue assombrirent ces débuts.

Les opinions de Bonaparte sur l'esclavage étaient absolus. Dès la première soumission de St-Domingue , il avait rétabh dans leur vigueur les vieux règlements sur le gouvernement des colonies , et à la paix d'Amiens il avait promulgué une loi qui rétablissait la traite des noirs. La Guadeloupe avait eu ses révoltes, il les frappa à outrance. n avait commencé par promettre aux rebelles des Antilles leurs droits politiques ; il finit par voir en eux des vaincus, qui n'étaient pas môme des hommes. Les noirs de St-Domingue sentirent Feutrage ; c'était comme une injure faite à eux-mêmes. Leur chef, Toussainl-Louverture , avait de plus été enlevé dans une de ses propriétés, pour être transporté en France ; ce fut pour les noirs l'indice d'une servitude qui serait désormais sans consolation et sans

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merci. La haine fermenta en ces âmes uloérées , et enfin elle fit explosion au mois d'août 180S. Deux hommes de couleur, Petion et Clervaux, deux noirs, Dessalines et Christophe , se mirent à la tète des insurrections. Le général Leclerc, par ses affectations de sécurité, leur avait donné le loisir de méditer leurs desseins , et la facilité de saisir l'heure de Texécution. Puis son administration avait été sans prévoyance ; il avait refusé de croire aux périls de la maladie en des climats qui donnent la mort, et Farinée française avait fini par être ravagée par la fièvre jaune ; lui-même fut emporté parThorrible mal; et c'est à ce moment qu'éclataient les révoltes. ÂussitôtSt-Domingue se remplit d'atrocités! La plupart des colons furent égorgés; mille barbaries désolèrent la colonie; et Fflarmée, décimée par tous les fléaux , finit par être inégale à une lutte qui se multipliait par la dévastation , par le meurtre et par l'incendie. Le général Rochambeau rassembla ses débris et essaya vainement de se défendre dans la ville du Cap ; assiégé par les noirs, bloqué par les Anglais, bientôt il manqua de vivres, et il fut obligé de se rendre ; d'une armée de près de quarante mille hommes, cinq mille hommes survivaient ; ils furent prisonniers de guerre des Anglais, avec huit cents officiers; St-Domingue resta Ubre, et les Noirs vainqueurs se donnèrent peut chef Dessalines, d^abord sous le nom de capitaine général^ et puis de gouverneur général à vie ; le barbare ne devait pas tarder à justifier cet honneur par une guerre à mort faite à tous les blancs. Ainsi s'acheva l'expédition de St-Domingue; l'atrocité du commandement s'eipia par l'atrocité de la liberté, et la France perdit, par l'inflexibihté et par l'ineptie, une p(^session qu'elle eût pu garder par l'habileté et par la condescendance.

1804. — Telles étaient les nouvelles qui venaient surprendre Bonaparte à ses débuts de guerre avec l'Angleterre. En même temps s'ourdissaient autour de lui des oppositions politiques et des trames armées. Le général Pichegru, que le 18 fructidor avait déporté, s'était échappé de Sinnamary et avait reparu en Europe avec des desseins

ambigus, mais favorables, pensait-on, à la cause des Bourbons. Son esprit d'aventure l'engagea en des entreprises suspectes, et des indices de conspiration véritable ou imaginaire ne tardèrent pas à être saisis. Georges Cadoudal, un nom survivant de la Vendée et de la Chouannerie, caractère de héros dans une nature peu cultivée, était entré plus loyalement en des desseins contre Bonaparte ; poor lui, combattre était la seule façon de conspirer; ce qu'il se proposait, c'était d'attaquer à main armée le premier consul, comme dans une guerre ouverte, le droit d'une part, l'usurpation de l'autre. Des compagnons de gloire et d'adversité ne manquaient pas au vaillant Breton. Moreau , admirable génie dans les batailles , esprit indécis dans la politique, n'entrait dans les trames que par le mécontentement de sa nullité dans l'Etat nouveau. Hais cela même semblait être une complicité déclarée; et, enfin, le Gouvernement, sans autre indice que des soupçons de police, motivés par les irritations de la servitude ou de l'envie, fil tout à coup annoncer à la France qu'il avait saisi les fils d'une conspiration savante , dont le but était le meurtre du premier consul. La justice aHait être implacable, et pour la faire accepter d'avance par l'opinion, il fallut grossir les périls de l'Etat tout entier. Un rapport du grandjuge Régnier accusa l'Angleterre d'avoir ourdi et payé la conspiration dans laquelle la France avait risqué de périr. Nul document ne révéla mieux le caractère des passions qui servaient d'inspiration et de règle à la politique , et aussi l'espèce de langage qui semblait devoir suffire à la crédulité de la nation. Quelques fragments vont suffire.

« De nouvelles trames , disait le grand-juge , ont été ourdies par l'Angleterre ; elles l'ont été au milieu de la paii qu'elle avaitjurée; et quand elle violait le traité d'Amiens, c'était bien moins sur ses forces qu'elle comptait que sur le succès de ses machinations.

» Mais le Gouvernement veillait : l'œil de la police suivait tous les pas des agents de l'ennemi; elle comptait les démarches de ceux que son or ou ses intrigues avaient corrompus.

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» Enfin , la toile paraissait achevée ; déjà , sans doute , on s^imagine à Londres entendre Texplosion de cette mine qu'on avait creusée sous nos pas, on y semait du moins les bruits les plus sinistres , et Ton s'y repaissait des plus coupables espérances.

» Tout à coup les artisans de la conspiration sont saisis, les preuves s'accumulent, et elles sont d'une telle force, d'une telle évidence, qu'elles porteront la conviction dans tous les esprits.

» Georges et sa bande d'assassins étaient redtés en Angleterre; ses agents parcouraient encore la Vendée, le Morbihan, lesCôtes--du-Nord, et y cherchaient en vain deis* pairtiaans que la modération du gouvernement et des Iràs leiir avait enilevés !

» Pichegru , dévoilé parles événements qui précédèrent le 18 fhictidor a» V , dévoilé surtout par cette correspondance que le général Moreau avait adressée au Ditectoire , Pichegru avml porté en Angleterre sa haine contre sa patriab

» £n l'an VIII , il était avec Williot , à la suite des ariftées ennemies , pour se rallier aux brigands du Midi.

» En l'an IX, il conspirait avec le coknité de Bareuth; depuis la paix d'Amiens , il était encore le conseil et Tea^ poir des ennemis de la France.

» La perfidie britannique associe Georges h Pichegru , l'inftme Georges à ce Pichegru que la France avait estimé, qu'elle avait voulu tongtesips crom incapable d'une tra*hison.

» En l'an XI , uiM réconciliatioa criminelle rappraehe Pichegru du général Moreau , deux hommes entre lesquek rhonncur devait mettre une haine étertielle. La police saisit à Calaià un de leurs agents, au moment ok il retournait pour la seconde fois en Angleterre. Cet homme est sous sa main , avec toutes les pièces qui constatent la réalité d'un raccommodement inexplicable alors, si les nœuds n'en avaient pas été formés par lô crime. »

Et après cet appareil métaphorique d'accusation , le frand-juge exposait quelquesCàiis d'une signification doU* lause, des rencontres, desconférences, des débarquements

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de brigands de l'Angleterre, reçus par des hommes payés pouf les guider dans la nuU, de staiion en station, jv^u'à Paris , indices grossis par une solennité de rhétorique , inusitée dans la discussion des crimes.

« Cette présence de Georges et de Pichegru à Paris , disait le rapport, les conférences avec le général Moreau, sont constatées par des preuves incontestables et multipliées. Les traces de Georges et de Pichegru sont suivies de maison en maison. Ceux qui ont aidé à leur débarquement, ceux qui, dans Fombre de la nuit, les ont conduits de poste en poste, ceux qui leur ont donné asile à Paris, leurs confidents, leurs complices , LajoUais , leur principal intermédiaire , le générai Moreau sont arrêtés ; les effets et les papiers de Pichegru sont saisis, et la police suit ses traces avec activité. »

Le rapport se tenninait par des paroles de sécurité.

« Je dois ajouter, disait le grand-juge, que les citoyens ne peuvent concevoir aucune inquiétude. La plus grande partie des brigands est arrêtée, le reste en fuite, et vivement poursuivi par la police. Aucune classe de citoyens, aucune branche de Tadministration n'est atteinte par aucun indice, par aucun soupçon. »

Telle était la langue du grand-juge, alors chargé de la police. C'était un souvenir de la langue révolutionnaire. La police de Tempire ne devait pas tarder à remplacer cet appareil de métaphores par des apologies plus soudaines et plus décidées.

Quoi qu'il en soit, Moreau arrêté, Pichegru ne tarda pas à l'être à son tour. Georges Cadoudal échappa quelque temps aux recherches, et n'en parut pas moins au premier plan dans ce spectacle de lutte contre Bonaparte; il sembla tenir en échec la police de Paris , prêt à défendre sa liberté et sa vie comme dans une bataille.

Mais à peine les périls véritables ou supposés de ce complot furent connus, qu'on vit la servitude publique éclater par des adulations , les corps de l'État complimentèrent le premier consul, comme s'il avait échappé à une mort certaine; et toute la France lui fit des messages où

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éclata Fenthousiasme par des lâchetés analogues. Bonaparte reçut ces hommages en homme dressé aux habitudes de la Royauté, ou qui croit et veut {aire croire à sa destinée.

« Je ne puis me défendre, disait-il, d'un sentiment pro-fbnd el pénible, lorsque je songe dans quelle situation se trouverait aujourd'hui ce grand peuple, si le dernier attentat avait pu réussir. Pai depuis longtemps renoncé aux douceurs de la condition privée. Le Ciel veillera sur la France en déjouant les complots des méchants. Les citoyens doivent être sans alarmes. Ma vie durera tantqu'elle sera nécessaire à la nation. Mais ce que je veux que le Peuple sache bien , c'est que l'existence , sans sa confiance et sans son amour, serait pour moi sans consolation et n'atrait plus aucun but. »

Comme s'instruisait le procès contre les conspirateurs, un coup plus effroyable vint frapper et étourdir la Nation française et l'Europe.

Il y avait autrefois en France une grande race miUtaire, c'était la race de Condé. Elle avait été mêlée aux grandes vicissitudes nationales, tantdt par la fidéUté, tantôt par l'indépendance, toujours parle courage et par la gloire.

Cette race, que la Révolution avait chassée avec la Mo«narchie , était représentée par une triple génération , le vieux prince de Condé, le duc de Bourbon, son fils, et le fils de celui-ci , le jeune duc d'Enghien. Le premier avait jeté un grand éclat sur les batailles de l'émigration, et le duc d'Enghien , à la suite de son père^ avait révélé dans ces luttes fatales une âme héroïque. Nulle vie de prince ne s'était mieux annoncée; on eût dit un rayonnement de foi chevaleresque en un temptoù tont s'était amoindri , mëmA l'honneur. Un tel jeune honuue, avec son nom et ses souvenirs, pouvait renouveler les prestiges des vieux temps, et ressaisir la popularité à force d'enthousiasme et de valeur : dansles grandes révolutions il suffît d'un homme pour changer la fortune et vaincre l'adversité.

Ce fut ce danger que Bonaparte épia, lui qui croyait surtout à la destinée. Et dès que le jeune duc d'Enghien lui fut redoutable , il lui fut aisé de le faire criminel. Son nom fut

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mêlé par la poli<>8 aux conspirations, el il ne lallut pas (f autre indice pour Teiivelopper, s'il était possible, dans ses vengeances.

Ce qui était certain, c'est qu'au moment de la dispersion des princes et de leurs corps d'émigrés, le duc d'Enghien arait erré en Europe cherchant la consolation dans les études ^ En 1803, le cardinal de Rohan, retiré à Ettenheim, dans le duché de Bade, l'appela auprès de lui ; et auprès de lui vivait sa nièce, la princesse Qiarlotte de Roban. Les liens du sang et la communauté des malheurs eurent bientôt disposé ces deux jeunes âmes à un échange d'afièction, et le duc d'Enghien, trompé parle charme, oublia que le voisinage de France pouvait apf>#ler sur lui la défiance et la perfidie. Comment d'ailleurs soupçonner des dasseina qui eussent été une violation éclatante du dYoit des gens? Son grand-père, toutefois , lui avait envoyé des avertissements sévères et souvent répétés* ; il les dédaigna, et il crut pouvoir rester en repos dans un asSe d'oîi il ne sortait que pour des excursions de chasse Ou d'étude.

Mais tout à coup , en pleine paix , le 14 mars , une colonne de trois ou quatre cents hommes conduits par le général Ordener, partait de Schelestadt, à la nuit tombante, et allait passer le Rhin au bac deRheinau. Le lendefioain , avant le jour, la troupe investissait l*habitation où dormait paisible le duc d'Enghien.

Le premier mouvement du prince fut de s'armer d'un fusîl. cr Défendons-nous ! » cria-^t^il ; mais il n'y avait là qu'un valet de chambre, un secrétaire, quriques vieux fidèles et deux prêtres du cardinal ; déjà la m«ison était envahie , il fallut obéir à la force ; en un moment le prince fut enlevé ; on ne se donna que le temps de constater son identité ; puis on le jeta sur une charrette, et on le dirigea sur le Rhin entre deux files de soldats. Bientôt ce nom de

* Ses Mémoires sont d'an extrême teilérét ; en y vcit la marche d'une grande intelligence , qui tend vers ce qui est grand et beau.

Mémoires et voyages du duc d'Enghien, M. Desrosiers, éditeur, 1841.

* Voir ses lettres dans les Mém» du due d^Bnghien, publiés parle général Ghoulôt.

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duc dTnghien avait été murmuré dans les rangs , et les cœurs militaires s^étaient émus : il y a dans la nature du «oldat une étonnante sympathie pour ce qui est grand et malheureux. On ne leur avait pas dit quel était Tennemi qu'ils allaient surprendre ; lorsqu'ils le surent, une si facile victoire sembla leur peser, et un officier, s*appuyant sur la charrette comme pour s'aider dans sa marche , jeta au pnnce quelques mots voilés : « Quand vous serez dans le bateau , lui dit-il , mettez-vous au milieu des soldats , et , si vous savez nager , jetez-vous dans le Rhin ; personne ne tirera ^ » Mais le commandant prévint de si admirables pensées ; il mit le prince auprès de lui et il l'entoura de gendarmes.

A Strasbourg, on l'enferma dans la eitadefHe, et il pul à peine échanger quelques mots avec ses amis, emmenés prisonniers comme lui. L'un d'eux lui demanda à voix basse s'il n'y avait rien dans ses papiers qui pût le compromettre. — « Rien qu'on ne sache, répondit le prince ; je me suis battu , mais depuis huit ans la France n'est ellemême qu'un champ de bataille. Je ne pense pas , ajoutat-il , qu'ils veuillent ma mort ; ils me jetteront dans qudqae forteresse , en cas qu'un otage leur soit nécessaire. Paurai quelque peine à m'habituer à cette vie-là *. »

Après deux jours d'incertitude, Tordre arriva de le conduire à Paris ; on alla réveiller le prince à une heure de la nuit ; tout se faisait avec mystère , et le mystère était sinistre. Le voyage fut rapide ; deux jours après , le prince entrait le soir dans un donjon du château de Vincennee , cette vieille demeure de saint Louis. Il s^attendait i la captivité , et comme il était exténué de fatigue , il demanda an bain pour le lendemain matin ; c'était un noble iikdioe de sécurité. Mais déjà se formait , dans une salle du château , un tribunal secret, composé d'officiers que des ordres isolés avaient inopinément mis en présence les uns des antres pour un dessein inconnu. Telle était l'iguorance

' Mémoires du ihic dPEnghien^ notice du géiiéral Thoulot • Ibid.

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OÙ on les avait laissés , que Tun d'eux craignit qu*on ne Teût envoyé à Vincennes pour y tenir prison ^ Mais tout se dévoila par degrés ; quelques heures de repos étaient à peine écoulées, qu'on entra dans la chambre du prince.—* Quelle heure est-il donc ? dit-il en s' éveillant. — Minuit , répondit un gendarme. En même temps, un capitaine rapporteur annonça sa mission. « On est bien pressé ! dit le duc d'Enghien. » Aussitôt commença un interrogatoire. Il fut court ; il n'y avait qu'à constater ce qui était avéré devant le monde ; le duc d'Enghien était du sang royal que la Révolution avait fait couler sur les échafauds ; il avait fui la patrie malheureuse qui le proscrivait ; il avait fait la guerre à la Révolution , ne la croyant pas faire à son pays ; le prince fit ces déclarations comme il convenait à sa dignité , et lorsqu'il fallut les signer , il écrivit ces mots : « Avant de signer , je fais avec instance la demande d'avoir une audience particulière du premier consul. Mon nom , mon rang , ma façon de penser et l'horreur de ma situation me font espérer qu'il ne se refusera pas à ma demande. » Mais le drame était précipité. Sur la table autour de laquelle on avait fait asseoir les membres ébahis de la commission militaire , s'étalait un arrêté du Gouvetnement ainsi conçu :

« Extrait des registres des délibérations des consuls de ki

République,

> Paris , le 29 ventôse. Fan XII de It Répabliqne » une et indivisible.

» Le gouvernement de la Répubhque arrête ce qui sait : » Article 1". Le ci-devant duc d'Enghien, prévenu d'avoir porté les armes contre la République , d'avoir été et d'être encore à la solde de l'Angleterre , de faire partie des complots tramés par cette dernière puissance contre la sûreté intérieure et extérieure de la Répubhque, sera traduit à

' Explications offertes awD hommes impartiavs , par le général Hnlin » publiées sous la Restauration. — E«(f ait dans les Mémoires da duc d'Engbien , pièces justificatives.

une commission militaire, composée de sept meuibres nommés par le général gouverneur de Paris , et qui se réunira à Vincennes.

» Art. 2. Le grand-juge , le ministre de la guerre et le général gouverneur de Paris sont chargés de Texécution du présent arrêté.

Le premier conml, signé : BONAPARTE.

Par le premier consul^ signé : MARËT.

Poar copie conforme :

Le ginérdl en chef gouverneur de Paris, signé : MURAT. »

Un semblable arrêté dictait la sentence qu'on attendait de la commission, et, pour la mieux assurer, un général était là présent, quoique ne faisant pas partie du tribunal militaire; il s'était établi derrière le fauteuil du président, comme pour épier la façon dont chacun ferait son devoir. Le prince alors fut amené, et devant lui les juges restèrent mornes et muets. Us se transmettaient de main en main rinterrogatoire, et ils ne savaient comment passer outre. « Je dois observer, a dit depuis le président de ce tribunal, que mes collègues et moi étions entièrement étrangers à la connaissance des lois. Chacun avaitgagné ses grades sur les champs de bataille ; aucun n'avait la moindre notion en matière de jugement; et, pour comble de malheur^ le rapporteur etlegrefûern'avaientpasplusd' expérience quenous*.»

Tristes paroles qui attestent le long déchirement qu'une justice ainsi faite devait laisser dans la conscience de ceux qui étaient appelés à en être les instruments.

Le président entra donc, à tout hasard, dans l'examen de cette cause jugée d'avance.

Un des juges demanda les pièces à charge.

On lui montra l'arrêté du Gouvernement.

— Les pièces à décharge ?

Il n'y en avait pas.

' Explications offertes aux hommes impartiaux , par le général Hulin , publiées sous la Restauration. — Extrait dans les Mémoires du duc d'Enghien , pièces justificatives.

142 mSTOIBB DB FBAKGE.

— Eh bien ! dit le président, qu'on procède à l'audition des térnoiDs.

li n'y avait pas de témoins.

Il n'y avait pas non plus de défenseur; mais cette énormilé fut inaperçue.

Le président posa des questions. Qu'avait fait le prince depuis sa sortie de France? quel grade avait-il dans l'armée de Condé? recevait-il un traitement de l'Angleterre? avait-il en ce pays des correspondances?

Le prince raconta de nouveau sa vie sans jactance, mais avec fierté. On lui parla de Pichegru; il n'avait jamais eu de rapports avec Pichegru.

On lui parla de complots contre la vie du premier consul; alors il se souleva d'indignation. Mais aussi il commença do pressentir l'issue du procès. Sa parole n'en fut que plus assurée. « Tai soutenu, dit-il, les droits de ma famille ; ma naissance et mon opinion me rendenl à jamais l'ennemi de votre gouvernement. »

Le président chercha à lui montrer le danger de ses déclarations; il remercia le président. « Je sais, ajouta-t-il, le sort qui m'attend. »

Le procès, en effet, était fini; il n'y avait plus qu'à porter la sentence, et voici quelle en fut la formule :

«f Aujourd'hui le 30 ventôse, an XII de la République,

)» La commission militaire formée en exécution de l'arrêté du Gouvernement, en date du 29 du courant, composée des citoyens Hulin , général commandant des grenadiers de la garde des Consuls , président ; Guitton , colonel du 1*' régiment des cuirassiers; Bazancourt, colonel du 4' régiment d'infanterie légère; Ravier, colonel du 18* régiment de ligne; Barrois, colonel du 96* ; Rabbe, colonel du 2* régiment de la garde de Paris ; le citoyen Dautancourt , remplissant les fonctions de capitaine rapporteur , assisté du cilojen Molin , capitaine au 18* régiment d'infanterie de ligne, choisi pour remplir les fonctions de greffier, tous nommés par le général en chef, gouverneur de Paris,

» S'est réunie au château de Vincennes;

HISTOIRE DE PRAIfCB. 143

» A Teffet de juger le ci-devant duc d*Enghien sur les charges portées dans l'arrêté précité;

» Le président a fait amener le prévenu , libre et sans fers, et a ordonné au capitaine rapporteur de donner connaissance des pièces tant à charge qu'à décharge, au nombre d'une.

» Après lui avoir donné lecture de Farrèté susdit, le président lui a fait les questions suivantes :

— » Vos nom , prénoms , Age et lieu de naissance 7

» A répondu se nommer Louis-Antoine-Honoré de Bourbon , duc d'Enghien , né à Chantilly le 2 août 1772.

— » A lui demandé , s'il a pris les armes contre la Fraoeo?

» A répondu qu'il avait fait toute la guerre, et qu'il per* sistait dans la déclaration qu'il avait faite au capitainerapporteur, et qu'il a signée. A, de plus, ajouté qu'il était prêt à faire la guerre , et qu'il désirait avoir du service dans la nouvelle guerre de l'Angleterre contre la France.

— » A lui demandé, s'il était encore à la solde de l'Anglelerre ?

» A répondu que oui; qu'il recevait par mois cent cinquante guinées de cette puissance.

» La commission , après avoir fait donner au prévenu lecture de ses déclarations, par l'organe de son président, et lui avoir demandé s'il avait quelque chose à ajouter dans ses moyens de défense, il a répondu n'avoir rien à dire de plus et y persister.

• Le président a fait retirer l'accusé ; le conseil, délibérant à huis-clos, le président a recueilli les voix en com* mençant par le plus jeune en grade; le président ayant émis son opinion le dernier, l'unanimité des voix l'a déclaré coupable, et lui a appliqué l'art. de la loi du

, ainsi conçu, et, en conséquence, l'a condamné à la peine de mort.

» Ordonne que le présent jugement sera exécuté de suite, à la diligence du capitaine-rapporteur, après en avoir donné lecture, en présence des différents détachements des corps de la garnison, au condamné.

144 HI8T0IBB DB FBAKCS.

» Fait , clos et jugé sans désemparer, à Yinceimes, les jour, mois et an que dessus, et ayons signé.

» Signé : P. HuLiN, Bazaugourt, îIabbb, Barrois, Daotangourt , rapporteur^

60ITTO9, RaVIBR. »

Tel était Farrftt de la commission militaire ; et il attestait en effet cette ignorance profonde des lois que le général Hulin devait déplorer plus tard. Le texte même des lois invoquées pour motiver une sentence de mort n*f était pas rapporté : sorte d'irrégularité que les temps les plus barbares n'avaient pas connues ; il eut été moins énorme d'ordonner à des soldats, qui ne savent qu'obéir, de tuer le duc d'Enghien, et de leur épargner la honte de le condamner.

L'âme des juges dut rester troublée à de telles violations de ce que le bon sens révèle à tous les hommes en fait de justice. Aussi le général Hulin a raconté , depuis, que la conunission essaya de s'absoudre en renvoyant le condamné au premier consul. « A peine le jugement futil signé , dit-il , que je me mis à écrire une lettre dans laquelle , me rendant en cela l'interprète du vœu unanime de la commission , j'écrivis au premier consul pour lui faire part du désir qu'avait témoigné le prince d'avoir une entrevue avec lui , et aussi pour le conjurer de remettre une peine que la rigueur de notre position ne nous avait pas permis d'éluder.

» C'est à cet instant qu'un homme qui s'était constamment tenu dans la salle du conseil, et que je nommerais à l'instant , si je ne réfléchissais que , même en me défendant, il ne me convenait pas d'accuser... Que faites-vous là? me dit-il, en s'approchant de moi. — J'écris au premier consul, lui répondis-je, pour lui exprimer le vœu du conseil et celui du condamné. — ^Votre affaire est finie, me dit il, en reprenant ma plume, maintenant cela me regarde. »

La commission eut donc à renfermer en soi sa douleur et ses remords ; et l'on sait que plusieurs de ses membres

1804 HISTOIRB DB FRANCE. 145

sont restés leur vie entière sous le poids mortel de ce souvenir. Cet homme, que le général Hulin n*a pas nommé, mais qui s'est nommé lui-même S se chargea du reste. D'ailleurs tout était prêt, même la fosse pour la victime; on Tavait creusée avant que la commission eût écrit Farrêt.

L'exécution se fit avec la même hâte; l'honneur en avait été remis aux gendarmes d'élite commandés par Savary, qui fut depuis duc de Rovigo ; toutes les avenues de Vihcennes étaient occupées; un fort détachement était rangé en bataille devant le château, en face du bois; derrière dans le fossé , un piquet venait de charger ses armes bientôt s'ouvre la petite porte de l'escalier qui descend dans le fossé; le prince paraît, précédé d'un gendarme portant une lanterne; il voit une fosse ouverte, et devant lui des soldats. « Grâce à Dieu ! dit-il , je mourrai do la mort des braves! » Il se retourne vers les gendarmes qui le suivent, et demande un prêtre. « Veux-tu mourir comme un capucin? » lui cria, dit-on, une voix de sauvage du haut du parapet. Alors le prince s'adresse à l'officier qui commande les soldats, et qui a peine à retenir ses larmes : « Faites remettre, je vous prie, lui dit-il, cet anneau et ces cheveux à la princesse de Rohan. » Ce retard d'un instant parut long à l'homme qui continuait de veiller à cette aâreuse justice et qui avait hâte de voir s'achever le drame ; la même voix crie à l'officier d'en finir. « Allons, mes amis! » dit le prince aux soldats. Ce furent ses derniers mots.

Pendant ce tempsune sombre horreur régnait au château, dans ce vieux château ou Saint-Louis avait autrefois rendu une autre justice.

« Des conversations particuhères s'étaient engagées, dit le général Hulin; j'attendais ma voiture qui, n'ayant pu entrer dans la cour intérieure, non plus que celle des autres membres, retarda mon départ et le leur. Nous étions nous-mêmes enfermés, sans que personne pût communiquer au dehors, lorsqu'une explosion se fit en-

' Mémoires de M, le due de Rovigo.

146 HISTOIRB BB FRJJfCB.

tendre !..• bruit terrible, qui retentit au fond de nos âmes, et les glaça de terreur et d'effroi*. »

C'était le duc d'Enghien qui tombait sous dix baUes! Seize ans plus tard la famille de Bourbon avait repris le sceptre ; des amis du nom de Condé s'en allèrent reconnaître les restes de Finfortuné dans la fosse où on les avait jetés. Son crftne était broyé; une baUe, dirigée par une main tremblante, s'était égarée dans la jambe; on éleva une croix au lieu du supplice ; et depuis, cette croix même a disparu ; tant ily a de vicissitudes dans la vie des peuples^ et de mobilité soit dans les crimes, soit dans les expiations de la politique! Hais Thistoire survit; c'est la grande ven* geresse de Loi conscience de l'humanité!

Cependant, la nuit avait été agitée au palais du premier consul. Sa femme s'était jetée à ses pieds pour lui de^ mander la vie du duc d'Ëoghien, et il avait repoussé ses supplications*. Le malheur de Bonaparte, le plus grand de tous les malheurs pour ceux qui commandent, était d'avoir sous la main des esclaves, non des conseillers. Nul n'avait eu la vertu de lui montrer l'horreur d'un meurtre inutile; nul ne lui eut parlé des malédictions qu'il allait amasser sur sa tète. Tout se borna à pallier les vices de la justice furtive qui venait de se faire ; si on la rendait moins irrégulière, il importait peu qu'elle gardAt son atrocité. On se 1 àta donc de remanier la sentence si étrangement libellée par le général Hulin, et, dès le matin ^ un autre jugement était rédigé, digne, cette fois, de passer par l'examen scrupuleux des juristes '.

Mais l'horreur publique n'en devait pas être tempérée, et lorsque Paris apprit le drame de Vincennes , il se fit, dans toutes les Ames, un mouvement d'étonnement et de stupeur; on se crut reporté aux jours funestes des exécutions révolutionnaires J et vainement des voix complaisantes insinuaient qu'il avait fallu de la sorte prévenir des

* Explication do généra] Hulln* «

* Mém, de Bourrienne.

* Ces deux jugements sont dans les pièeei juttificativeg des Mémoires du duc d'Enghien, ei aussi dans les Mém. de B9i»rrimne, &• vol.

HISTOIBE BB FRAITGB. 147

explosions de crime ; nul ne croyait au crime, de la part du duc d'Ënghicn. La raison publique n'eut plus qu'à s'égarer àlarecherchedes motifs quiavaientpumotiverunsibrusque attentat, et chacun en fit le sujet de conjectures sur les desseins d'avenir du premier consul.

Quant aux hommes plus mêlés aux affaires de la politique, et aussi moins enclins à l'émotion, ils se bornèrent à juger le meurtre du duc d'Ëughien par rapporta ses conséquences. Pour eux, ce n'était pas un crime , mais une faute ; ils y voyaient un déû jeté à la vieille France et à la vieille Europe , blessure inutile faite à la conscience de tous les peuples. Le premier consul risquait de la sorte de détacher sa destinée de tout ce qui constitue la durée des pouvoirs et la force morale des Etats. Il pourrait dès ce moment lui arriver de s'affermir, soit par des batailles, soit par des aUiances ; mais sa puissance serait factice et matérielle ; il ferait plier les corps par la terreur, non les âmes par le respect. On admirerait son génie en le maudissant , et cela même semblerait le vouer à des fautes toujours nouvelles. H appellerait la gloire à son aide , mais la gloire ne l'absoudrait ni devant lui ni devant les autres , et elle finirait par être son dernier péril.

TeUe était la méditation des plus pénétrants , et bientôt elle se justifia par l'explosion des anathèmes qui partirent des divers points de l'Europe. Il se fit partout comme un tressaillement d'indignation. Toutes les cours s'épouvantèrent^ et en quelques lieux l'horreur éclata par l'injure. A Berlin , le jour où arriva la funeste nouvelle , il y avait réception à la cour ; il ne se trouva personne qui voulût s'asseoir à la table de jeu avec l'ambassadeur de France , H. de Laforêt. Le peuple entier laissa éclater la même aversion , on fuyait le contact des Français comme s'il eût été funeste ^

En Angleterre, l'émotion fut toute politique. « Bonaparte , dit le ministre Pitt , vient de se faire plus de mal que nous ne lui en avons fait depuis la déclaration de

' Mém. de Bourriinne , 7' vol., p. 294.

148 HISTOIBB DB FBANCE.

guerre. » La presse ne désigna plus le premier consul que sous le nom éC assassin du duc (TEnghien^.

Et aussi le cabinet anglais pressentit aussitôt la facilité de faire des coalitions nouvelles. Le palais de Pétersbourg s'était ému ; toute TAUemagne frémissait de douleur , et bien que la colère ne fit pas explosion partout comme à Berlin, la politique put espérer devoir la peur céder bientôt à l'aversion.

Mais où la douleur fut amëre et l'indignation désolée, ce fut au cœur de la famille de Bourbon, qui avait été si souvent mutilée, mais ne l'avait pas été encore avec ce calcul de barbarie. Les lettres que s'écrivirent les princes dispersés de cette famille attendrissent l'histoire ; jamais la Providence n'avaitfaitpasserdesâmesroyalesparde tels déchirements.

« Je reçois l'affreuse nouvelle, mon cher cousin , écrivit Louis XVni de sa retraite de Varsovie au prince de Condé. Taurais plus besoin de recevoir moi-même des consolations que je ne suis en état de vous en donner. Une seule pensée peut nous en fournir : il est mort comme il avait vécu , en héros. Ah ! du moins que ce malheur n'en entraîne pas d'autres ! Songez que la nature n'a pas seule des droits sur vous , et que le vainqueur de Friedberg et de Berstheim se doit aussi à la France , à son roi, à son ami. Adieu , mon cher cousin. »

Et le vieux prince de Condé répondit au roi :

« L'affreux événement que j'éprouve et qui me brise le cœur, et qui le déchirera jusqu'à la fin de mes jours (heureusement prochaine) , ne m'empêche pas d'être plus sensible que je ne puis dire à Y. M. à l'obligeante et tendre lettre que je viens de recevoir d'elle. Cette lettre me pénètre d'une reconnaissance aussi profonde que les regrets qui l'occasionnent , et c'est tout dire. Votre Majesté sentira que , dans l'état où je suis, je ne serais pas lisible si j'écrivais longtemps , et j'espère qu'elle me pardonnera de finir en l'assurant qu'EUe n'a point de prince de son sang qui lui soit plus attaché que moi. »

< Mém. de Bourrienne , tom. VI, pagei 4 et soiv.

HISTOIBE BB F&AKGB. 149

« Ce n'est point un cousin que je perds , écrivit de son côté M. le duc d'Angoulème à ce vieillard désolé , c'est un frère ; et c'est à ce titre que je regrette infiniment de n'être pas auprès de vous , je ne dis pas pour vous offrir des consolations (car il n'en existe que dans la religion pour un pareil malheur) , mais pour pleurer avec vous. »

« Malgré tout ce que j'ai souffert , disait à son tour Madame la duchesse d'Ângoulème , et ce mot exprimait des angoisses que nulle langue ne pourrait décrire , malgré tout ce que j'ai souffert , les pertes cruelles que j'ai éprouvées , je n'aurais jamais pu imaginer Tévénement affreux qui nous met tous dans le deuil. »

En chacune de ces lettres s'épanchait une cruelle douleur , mais nulle ne laissait échapper un cri de haine. Seul, le vieux prince de Gondé ne put longtemps contenir son courroux ; sa douleur fit explosion par une adresse destinée aux souverains , et que l'histoire doit recueillir, puisque le malheureux père faisait appel à l'histoire,

« C'est le cœur percé de la plus cruelle des douleurs , que j'invoque ici le ciel vengeur des forfaits , que j'en appelle à toutes les puissances de la terre, à tous les peuples, à tous les souverains qui conservent encore de l'horreur pour le crime ; c'est à eux que j'ai recours dans mon affliction , pour dénoncer le forfait inouï qui s'est commis dans la personne de mon petit-fils le duc d'Ënghien.

» Un monstre atroce , qui a usurpé le trône que les aînés de ma race ont rempli si glorieusement , a osé , contre toutes les lois divines et humaines , porter une main sacrilège sur le dernier rejeton de ma branche.

» De ma branche , de celle de Condé ! J'en appelle à l'histoire ; j'en appelle aux armées qui ont pu juger, dans ces derniers temps , si la victime de ce monstre était digne de la gloire de ses ancêtres.

» S'il suffisait des déchirements du remords auxquels l'âme d'un scélérat ne saurait échapper, je serais assez vengé ; mais il importe à la surface de la terre que l'accumulation de tant de crimes ne reste pas impunie. C'est à moi qu'il appartient d'en procurer l'effet.

» Que le roi, mon légitime souverain, que tous les princes de ce sang auguste dédaignent , méprisent les calomnies odieuses que ce tyran de ma patrie , ce fléau de FEurope entière, répand audacieusement contre eux, je le conçois ; j^en ferais autant dans toute autre situation. Hais le genre de douleur que j'éprouve ne me permet pas de me contenir dans la ligne de cette noble fierté. Comme père, je le redis encore , j'ai le droit , j'ai le devoir de demander vengeance à tout l'univers. »

Ainsi éclatait la désolation du chef de la race de Condé, frappée dans son dernier rejeton. L'histoire pardonne à la violence de cette plainte d'un vieillard ; mais aussi elle admire l'indignation plus contenue de Louis XVIII. Il avait su qu'à l'occasion de la paix avec l'Espagne , le premier consul avait reçu l'ordre princier de la Toison-d'Or ; il renvoya les insignes de cet ordre au roi Charles IV , avec la lettre suivante (12 avril) : « Monsieur et cher cousin, c'est avec regret que je vous renvoie les insignixi de l'ordre de la Toison-d'Or, que S. M. votre père, de glorieuse mémoire , m'avait confiés. Il ne peut y avoir rien de commun entre moi et le grand criminel que l'audace et la fortune ont placé sur un trône qu'il a eu la barbarie de souillet du sang pur d'un Bourbon, du duc d'Enghien. La religion peut m' ordonner de pardonner à un assassin, mais le tyran de mon peuple doit toujours être mon ennemi.

» Dans le siècle présent il est plus glorieux de mériter un sceptre que de le porter.

» La Providence, par des motifs inexplicables, peut me condamner à finir mes jours en exil ; mais jamais , ni mes contemporains , ni la postérité ne pourront dire que, dans les temps de l'adversité , je me suis montré indigne d'occuper jusqu'au dernier soupir le trône de mes ancêtres. »

Ainsi la famille de Bourbon protestait contre le meurtrb du duc d'Enghien; à mesure que l'adversité la frappait de ses coups , elle s'agrandissait par la fierté devant le monde et devant l'Histoire.

Les fortes âmes suivirent le même élan. Chateaubriand venait d'être destiné à un poste diplomatique ; le matin

mSTOIBB DB FBAlfCB. 181

même de la nuit&tale (31 mars) , il était allé prendre congé da premier consul ; mais, perdu dans la foule , il n* avait pifi que remarquer son regard troublé et son allure effarée; rentré chez lui , il avait appris par les crieurs publics la nouvelle sinistre. A Vinstant , il envoya au premier consul sa démission de ministre plénipotentiaire dans le Valais ^ : on le crut perdu; Bonaparte le laissa en paix. Hais autour du nom du glorieux écrivain commença dès lors à se former une puissance « d'abord toute littéraire , puis par degrés politique , laquelle , sans autre concert que Tadmiration commune des choses grandes et des choses saintes , servit de lien aux flmes indépendantes, et finit par suppléer à réclat des protestations contre la servitude. Ainsi les lettres humaines allaient sauver ce qui restait de liberté et de dignité après tant de crimes.

Tel fut donc ce drame de la mort du duc d'Enghien. Il a fallu sortir de notre brièveté accoutumée pour en faire connaître les principaux incidents ; car il a dans Thistoire une importance supérieure aux événements les plus éclatants de la politique. Par ce meurtre, médité et exécuté d'une façon si résolue , se révélèrent tous les desseins de Bonaparte. Quelques-uns avaient rêvé qu'il ne relevait le pouvoir que pour le rétabhr sur sa base ; il crut politique de les dissuader, comme pour être plus libre de suivre des vues d'une autre sorte. Mais il était fatal qu'il ne pût autrement les éclairer que par le meurtre ; et son propre effroi, lorsque tout fut consommé, lui apprit que son ambition n'y avait rien gagné , si ce n'est des haines , des angoisses et des périls.

On a écrit que Bonaparte, après l'événement, s'enferma huit jours à Sain t-Cloud, comme poursuivi par des visions semblables à celles qui épouvantèrent Néron après le meurtre d'Agrippine. Bonaparte, toutefois, avec l'extrême activité de sa pensée , eut bientôt fait de chasser les sombres images, et bientôt on le vit rendu à tous les soins accoutumés du Gouvernement.

* Mém. de BùurrienM , \pm» V«

152 HISTOIRE DS FRAUGB.

Cest alors qu'une loi prescrivit la réunion de toutes les lois civiles en un seul corps de lois, sous le nom de Code eml des Français.

Alors aussi les grandes réformes étaient poursuivies, les grandes inventions encouragées : c'est de cette année que date la Société pour la propagation de la vaccine. Tout se mêlait en cette tète extraordinaire : les pensées de bien et les pensées de mal, les organisations puissantes et les conceptions téméraires^ la justice et la violence, la sagesse et le délire.

Et parmi ces préoccupations si ardentes et si diverses se faisaient de formidables apprêts de guerre.

Soixante mille hommes avaient été appelés pour fortifier les armées ; on entrait dans un système qui dépasserait tout ce que le génie de la guerre avait connu en fait d'armements. En même temps , on reprenait le plan de ces flottilles qu'on avait une première fois déployées comme une menace pour l'Angleterre. On se mit à construire dans tous les ports et même sur les rivières de petites embarcations, chaloupes, prames, péniches, bateaux plats, dont la réunion devait se faire à Boulogne^ au nombre de douze cents. Une escadre anglaise vint attaquer, en ce port, ces multitudes d'esquifs^ mais sans leur faire éprouver de dommage.

Sur ces entrefaites , Pichegru avait échappé à l'accusation capitale par la mort [6 avril]. Il était enfermé à la tour du Temple; un jour on le trouva étranglé; le gouvernement publia un procès-verbal de ce suicide ; mais l'opinion fut incrédule aux récits ; le crime était devenu vraisemblable depuis le meurtre du duc d'Ënghien : triste condition pour un ppuvoir nouveau d'être exposé à tous les soupçons, comme s'il était condamné à n'être jamais innocent*.

De tels événements, jetés au travers des grands événements qui captivaient l'Europe, remuaient profondément les âmes. Puis à cette émotion publique s'ajoutaient des émotions secrètes, produites parla rumeur des vieux partis , et surtout par l'exaltation de douleur du parti royahste. On

' Voyez les Récits de Bourrienne , tom. YL

1804 HISTOIBB DB fbaugb. 153

savait rimpression qu'avait faite au loin la mort du duc d*Ënghien. On savait les éclats de plainte de la famille de Bourbon; et ses protestations, timidemenl divulguées, nourrissaient à la fois les colères et les espérances. Mais le premier consul ne suivait pas moins tous ses desseins, n aspirait à Tempire , et chaque résistance agaçait son ambition. Aussi bien la flatterie lui ouvrait les voies. Déjà quelques menées secrètes s'étaient faites dans le Sénat; le Conseil d'État avait même ouvert des délibérations sur l'hérédité. Il se trouva au Tribunat un membre obscur, nommé Curée, qui eut hâte de devancer les plus prompts, et de provoquer ouvertement le Corps législatif, comme pour faire violence à la retenue de Bonaparte. En ces occurrences, l'histoire, la morale, l'expérience, ne manquent jamais de venir en aide aux adulateurs ; le droit même excuse ce qui est la violation du droit; et, comme la perpétuité des pouvoirs est un principe salutaire à la société politique, on s'efforce de l'établir après qu'on a tout fait pour la détruire.

« C'est sanctionner par les siècles les institutions politiques , vint dire Curée au Tribunat, et assurer à jamais le maintien des grands résultats qu'elles ont laissés après elles , que de ramener et de rétablir dans un cours de succession certain, authentique, héréditaire, le gouverne-* ment qui est incorporé à ces grands résultats. » Et il s'ensuivait qu'il fallait frapper d'un coup décisif tousles ennemis de la France, en consacrant, par l'hérédité, le pouvoir que tous s'efforçaient d'atteindre par leurs trames. « Il ne nous est plus permis de marcher lentement , ajoutait Curée. Le temps se hâte ; le siècle de Bonaparte est à sa quatrième année ^ et la Nation veut un chef aussi illustre que sa destinée. »

Avril 1804. — Le Tribunat , celte institution de l'an VIII , n'avait été qu'un simulacre et un nom de Répubhque dans une constitution façonnée pour le pouvoir absolu. Toutefois, ce nom même avait inquiété parfois le consul. Le Tribunat devait se composer de cent membres ; Bonaparte, par un sénatus-consulte organique de 1802, les

154 HISTOIBB DB FBAlfCB.

avait réduits à cinquante; et ce petit nombre^ dans le silence de la presse et des tribunes, était devenu un instru« ment d'empire que Bonaparte tenait et faisait mouvoir à son gré.

La proposition du tribun Curée trouva des applaudisseurs enthousiastes. Siméon les dépassa par le soin qu'il eut dâ revêtir Tadulation de la pompe des théories politiques.

« C'est moins d'une récompense, dont Bonaparte n'a pas besoin, disait ce tribun, que de notre propre dignité et de notre sûreté, que nous nous occuperons. Opposerait-on la possession longue , mais si solennellement renversée, de Fancienne d3mastie? Les principes et les faits répondent. Le peuple, propriétaire et dispensateur de la souveraineté, peut changer son gouvernement, et par conséquent des^ titoer, dans cette occasion , ceux auxquels il l'avait confié. L'Europe l'a reconnu. La Maison qui régna en Angleterre n'a pas eu d'autres droits pour exclure les Stuarts. Il fallut qu'après les avoir repris, l'Angleterre chassât les enfants de Charles I"'. Le retour d'une dynastie détrônée, abattue par le malheur moins encore que par ses fautes, ne saurait convenir à une nation qui s'estime.... Qu'on ne se trompe pas, en regardant comme une révolution ce qui n'est rien qu'une conséquence de la Révolution; nous la terminerons ; rien ne sera changé dans la Nation. »

Tous les autres rivalisèrent d* empressement ; la Révolution avait été faite pour la Uberté, tous la couronnaient par le despotisme. Toutefois , quelque scrupule mordait ces âmes , sans doute , et on le peut penser , à voir leur application à repousser le souvenir de Yanclenne dynasêie. L'exemple de la révolution d'Angleterre servait à apaiser ce remords , et peu importait qu'il fût sans analogie avec la révolution de France. Le fait d'une usurpation de trône suffisait à ces politiques, fatigués de leurs hypocrisies de liberté, et aspirant au prix de la servitude.

Carnot et cinq ou six tribuns ne suivirent pas cette impulsion : Carnet, par le souvenir de son âpreté républi* caine dans la Convention ; les autres , par une logique qui gardait sa bonne foi et sa pudeur. Mais tout se précipitait.

HISTOIBS BB FRANC». iSS

Déjà même le Tribunal avait été prévenu par le Sénat conservateur , lequel, depuis deux mois , avait pris les devants par un vote secret porté au premier consul ; et, lorsque le message du Tribunat arriva au Sénat, François, de Neufcbâteau , put répondre que, dèsle^l mars, le Sénat ataUfkté sur le même sujet la pensée attentive du premier magistrat ; c'était à qui serait le premier aux pieds d'un mattre. « Comme vous^ citoyens tribuns , disait François , nous ne voulons pas la contre-révolution , seul présent que puissent nous faire ces malheureux transfuges qui ont emporté avec eux le despotisme , la noblesse , la féodalité , la servitude et Fignorance. »

Et dans ce vote secret , le Sénat avait su trouver à soumettre à ceittepemée attentive du premier tnagistrat, des rai* sons d'Etat qui avaient échappé aux tribuns.

« En réorganisant notre ordre àocial , avaient dit les sénateurs par la bouche de François, de Neufchâteau, votre génie supérieur a fait un oubli qui augmente peut-être vos dangers et nos craintes. Il manque à notre constitution une haute cour , un jury national. Vous avez eu la confiance qu'un pareil tribunal ne serait pas nécessaire ; mais , citoyen consul , vous vous devez à la patrie , vous n'êtes point le mattre de négliger votre existence ; et le Sénat , qui , par son essence , est le conservateur du pacte social, demande que la loi s'explique sur le premier objet de votre conservation. » On voit jusqu'à quel point le Sénat poussait la liberté. « Ce jury national , ajoutait-il, ne suffît pas pour assurer en même temps et votre vie et votre ouvrage, si vous n'y joignez pas des institutions tellement combinées que votre système vous survive. Vous fondez une ère nouvelle , mais vous devez l'éterniser. L'éclat n'est rien sans la durée. Vous êtes pressé par le temps , par les événements , par les conspirateurs , par les ambitieux ; vous l'êtes, dans un autre sens, par l'inquiétude qui agite tous les Français. Vous pouvez enchaîner le temps, maîtriser les évétièmeûts, tnettrè un frein aux conspirateurs, désarmer les ambitieux , tranquilliser la France entière , en lui donnant des institutions qui cimentent votre édifice , et

proloDgentpourlesenfantsce que vousfaiies pour les pères.

» Citoyen premier consul, soyez bien assuré que le Sénat vous parle ici au nom de tous les citoyens. Dans les cours étrangères, la saine politique vous tiendrait le même langage. Le repos de la France est le gage assuré du repos de TEurope. »

Telle avait été l'initiative du Sénat; et Bonaparte feignit de méditer plusieurs jours sur une ouverture si solennelle et si grave. Il ne fallait pas qu*on le crût pressé de saisir la toute-puissance; il devait être seulement résigné à la subir. Après cette apparente délibération avec lui-même , il adressa enfin un message au Sénat.

« Votre adresse, lui disait-il , a été Tobjet de mes méditations les plus constantes. »

£t , bien que le mot d'hérédité n*eût pas été prononcé par le Sénat ^ , mais seulement le mot d'éternité , le premier consul ajoutait :

« Vous avez jugé l'hérédité de la suprême magistrature nécessaire pour mettre le Peuple Français à l'abri des complots de nos ennemis et des agitations qui naîtraient d'ambitions rivales. Plusieurs de nos institutions vous ont , en même temps , paru devoir être perfectionnées pour assurer sans retour le triomphe de l'égalité et de la liberté publique, et offrir à la Nation et au Gouvernement la double garantie dont ils ont besoin. »

n rappelait ensuite , non sans un calcul d'habileté profonde , certaines maximes de souveraineté politique qui flattaient les souvenirs et les prétentions des corps publics, et il feignait d'avoir besoin plus que jamais du concours de la suprême magistrature, du Sénat, du Conseil dÈtai, du Corps législatif, des collèges électoraux, des diverses branches de l'administration^ pour tout ramener à l'intérêt du Peuple Français , à son bonheur et à sa gloire.

« Je vous invite donc, disait-il enfin, à me faire connaître votre pensée tout entière.

» Le Peuple Français n'a rien à ajouter aux honneurs et

* C'est la remarque de Boarrienne.

à la gloire dont il m'a environné; mais le devoir le plus sacré pour moi, comme le plus cher à mon cœur, est d'assurer à ses enfants les avantages qu'il a acquis par celte Révolution qui lui a tant coûté, surtout parle sacrifice do ce million de braves, morts pour la défense de ses droits. » Ce n'étaientlà que des artifices , tristes imitations des habiletés de l'ambition humaine dans tous les temps. Mais tous les vœux étaient pénétrés , et un plus long déguisement eut ôté aux manèges leur dignité.

Le 4 mai , le second consul Cambacérès , le même qui avait trouvé , lors de la condamnation de Louis XVI, des paroles plus inhumaines que le régicide * , alla donc , en tête du Sénat , déclarer à Bonaparte , « qu'il était du plus grand intérêtduPeupleFrançaisde confier legouvernement de la République à Napoléon Bonaparte , empereur héréditaire. »

Bonaparte fut néanmoins cette fois encore moins prompt que les flatteurs. Il eut l'air de délibérer, et peut-être la nouveauté de sa destinée étonnait sa résolution.

Mais le Sénat fit tomber ces jeux de résistance par un sénatus-consulte , le 18 mai. Cet acte ne décernait pas seu- , lement l'Empire avec l'hérédité à Bonaparte , il transformait encore toute la constitution de la France. Le premier article était ainsi conçu : « Le Gouvernement de la République est confié à un Empereur qui prend le titre d'Empereur des Français ; » et le reste du sénatus-consulte traitait de l'hérédité , de la famille impériale , des grandes dignités de l'Empire, des serments, du Sénat, du Conseil d'Etat , du Corps législatif, du Tribunat , des collèges électoraux, de la haute cour impériale, de l'ordre judiciaire , de la promulgation , de la sanction enfin de la dignité et de l'hérédité de l'Empire par le peuple.

* m Citoyens représentants , en prononçant la mort da dernier roi des Français , vous avez fait un acte dont la mémoire ne passera jamais , et qui sera gravé , par le barin de Timmortalité , dans les fastes des naUons. Qu'une expédition du décret de mort soit envoyée à l'instant au conseil exécutif, pour le faire exécuter dans les 24 heures de la notiû* cation. » Paroles de Cambacérès, dans la nuit du 19 au 20 Janvier.

1S8 HISTOIBB DB FRANCE.

Cet acte déeisif fut apporté à St-Gloud dans un grand appareil. Là , entouré d'un cortège de généraux , de magistrats^ de législateurs qui tous s'étaient crus citoyens d'une République , Bonaparte reçut le Sénat qui venait le saluer empereur. Cambacérès portait la parole :

« Sire , lui dit-il. »

Et ce premier mot fit tressaillir tout le palais.

« Sire , le décret que le Sénat vient de rendre , et qu'il s'empresse de présenter à Votre Majesté impériale, n'est que l'expression authentique d'une volonté déjà manifestée par la Nation. »

Toute la harangue était un cri d'enthousiasme.

« Eh ! comment le Peuple Français pourrait-il trouver des bornes à sa reconnaissance , lorsque vous n'en mettez aucune à vos soins et à voire sollicitude pour lui? »

L'orateur énumérait les bienfaits d'ailleurs très-véritables de Bonaparte , la victoire rappelée sous les drapeaux, la règle et l'(conomie dam les finances , la Nation rassurée^ les partis calmés, les autels réletés, les notions du juste et de l'injuste réveillées dans Vâme des citoyens. « Enfin , et c'est là, sans doute , ajoutait Cambacérès , le plus grand des mirai- • clés opérés par votre génie; ce peuple que l'efifervescence .civile avait rendu indocile à toute contrainte, ennemi do toute autorité, vous avez su lui faire chérir et respecter un pouvoir qui ne s'exerçait que pour sa gloire et son repos. »

Après quoi Cambacérès entrait dans la question politique de l'hérédité. Le Peuple Français , disait-il, « a pendant des siècles goûté les avantages attachés à l'hérédité du pouvoir ; il a fait une épreuve courte , mais pénible , du système contraire ; il rentre , par l'effet d'une délibération libre et réfléchie , dans un sentier confoirme à son génie.

» n use librement de ses droits pour déléguer à Votre Majesté impériale une puissance que son intérêt lui défend d'exercer par lui-môme.

9 n stipule pour les générations à venir ; et, par un pacte solennel , il confie le bonheur de ses neveux à des rejetons de votre race.

BISTOIBB S8 VRAirGB. 189

' m Ceux-ci imiteront vos vertus, ceux-là hériteront de votre amour et de votre fidélité. »

Et Bonaparte répondit :

« Tout ce qui peut contribuer 'au bien de la patrie est essentiellement lié à mon bonheur.

» J'accepte le titre que vous croyez utile à la gloire de la Nation.

i» Je soumets à la sanction du peuple la loi de l'hérédité. r^sçhïé que la France ne se repentira jamais des honneurs dont elle environnera ma famille. Dans tous les cas , mon ej^prit ne sera plus avec ma postérité , le jour oh elle cess^Rde mériter Famour et la confiance de la grande Nation. »

Après eette cérémonie d'acceptation impériale, Gambacérès et le Sénat coururent saluer l'impératrice Joséphine. J^ jour même, Bonaparte, que l'histoire, dès ce moment, V4 iiéeigaer sous le nom de Napoléon, faisait acle de souveraineté en distribuant à sa famille et à ses fidèles les gnodes charges instituées par le sénatus-consulte. Son fr^e Joseph fut grand-électeur, avec le titre d'altesse iiittpériiale; Louis fut connétable avec le même titre; Cambacérès devint archi-chancelier, et Lebrun archi-trésorier de r£mpire. Le lendemain, un décret ^cernait le titre de Biaréchal de France à un choix de généraux : Alexandre Bertbier, Murât, Honcey, Masséna, Jourdan, Augereau, Bernadptie, Soult, Brune, Lannes, Mortier, Ney, Davoust, Bessièr^s, Kellermann, Lefebvre, Pérignon, Serrurier, la pjj^part étona^BS de recevoir de la main du plus jeune de leurs frères d'armes un tel prix de la gloire , tous fléchis- ^sant Bom la magie d'une destinée gui ressemblait à un prodige et à im mystère.

Puis vinrent les hommages publics ; la langue française eut à rechercher des formes insoUtes pour égaler l'empressement et l'exaltation des flatteries. Le Sénat ayant été admis à prêter serment à l'Empereur, François, de Neufchâteau, fit en son nom une harangue : « Sire, disait-il, vous n'acceptez l'Empire que pour sauver la liberté ; vous ne consentez à régner que pour faire régner les lois ; voufiT W fîtes jamais la gaerre que pour avoir la paix. La liberté.

160 HmOIBB DE FRAirCB.

les lois , la paix , ces trois mots de Toracle semblent avoir été réunis tout exprès pour composer votre devise et celle de vos successeurs. Vous n'aurez point eu de modèle et vous en servirez toujours. »

Telle était la rhétorique des adulateurs; Temphase remplaçait la dignité ; Thumilité des âmes s'épanouissait dans rafTéterie des paroles.

La France, au reste, suivit ces exemples ; de tous les points il partit des adresses, où tous les corps publics rivalisaient d'idolâtrie : les évèques même exaltèrent dans leurs mandements le nouveau Cyrus. Et sans doute l'histoire pourrait s'étonner qu'on courût de la sorte à un tel pouvoir au lieu de l'accepter ou de le subir ; mais, d'autre part, et l'histoire répète à dessein cette remarque , parce que son devoir est d'être équitable , d'autre part le souvenir récent de l'anarchie des Révolutions, de dix ans de ravage et de meurtre; et puis ces ruines soudainement réparées, les autels relevés, la patrie rouverte aux fugitifs , les familles se retrouvant à leur foyer avec une sécurité imprévue, les lois rétabhes; des organisations fortes succédant à des in stitu tiens précaires; l'État affermi, la justice assurée, tous les bienfaits , en un mot , d'une administration régulière avaient aisément fait croire que Napoléon Bonaparte était un envoyé du ciel ; et , à l'exception de quelques âmes inflexibles , la France le saluait comme un sauveur.

Ainsi fut inauguré l'Empire. Par un rapprochement lamentable , Dessalines se déclarait vers le même temps empereur à St-Domingue ; mais la parodie ne fut pas seulement ridicule , elle fut atroce. Le noir féroce avait commencé par exciter ses frères à rechercher dans l'île tout ce qui pourrait y rester de blancs, cachés dans des huttes ou protégés par les anciens esclaves eux-mêmes. Jamais cri de mort n'avait été proféré par un être humain avec cette joie et cette convoitise du sang, ce Soyez cruels et sans merci , avait-il dit dans une proclamation infernale [28 avril] ; soyez semblables à un torrent en fureur qui a rompu ses digues , et qui emporte tout ce qui tente de s'opposer à ses flots. Où est le vil haïtien, si indigne de la

HISTOIBS DE FBAIIGB. 161

régénération, qui croie n'avoir pas accompli les décrets de rstemel , en exterminant ces tigres altérés de sang? S'il en est un , qu'il se retire par la fuite ! la Nation indignée le rejette de notre sein ; qu'il aille cacher sa honte loin de chez nous! l'air que nous respirons n'est pas fait pour ses organes grossiers ; c'est l'air pur de la hberté auguste et triomphante. Oui , nous avons rendu à ces vrais cannibales guerre pour guerre , crime pour crime , outrage pour outrage. Oui , j'ai sauvé ma patrie , j'ai vengé l'Ajôiérique. L'aveu que j'en fais à la face de la terre et du ciel fait mon orgueil et ma gloire : guerre à mort aux tyrans! »

Et à cet appel sanglant s'était achevée cette recherche des blancs , comme une recherche de bètes sauvages ; et on les avait égorgés avec des raffinements de cruauté dont s*ei£raya le monde civilisé , mais que par malheur la France ne pouvait déplorer qu'en baissant la tète au souvenir de ses propres barbaries; et enfin Dessalines, repu de sang, se fît couronner empereur d'Haïti , sous le nom de Jacques I" , comme si Dieu permettait parfois que les élévations d'empire fussent mêlées de dérision , pour montrer quels instruments suffisent à son dessein , quand il veut humilier les rois ou punir les peuples.

Cependant Napoléon, empereur, donnait au gouvernement de la France des formes inusitées de grandeur , de pompe et d'éclat. L'institution de la Légion-d'Honneur , d'abord acceptée avec ambiguité par l'opinion , fut inaugurée avec solennité aux Invalides. Napoléon était habile à remuer l'imagination nationale ; rien ne manqua à cette pompe pour exalter l'honneur pubhc; on eut dit une renaissance de chevalerie. Et pourtant, chose étonnante! dans ce ressouvenir des vieux temps , la Révolution nouvelle gardait l'intégrité de ses opinions comme de ses haines. Lorsque tous les dignitaires de la Légion-d'Honneur eurent prêté serment à l'Empereur , comme auraient fait les chevaliers de l'Ordre à Louis XIV, le grand-chancelier , le sénateur Lacépède , prononça une harangue où se trouvaient ces paroles : « Aujourd'hui , tout ce que le peuple a voulu le 14 juillet 1789, existe par sa volonté. Il a voulu TOM. I. il

les RIBTOnLBlMB FAAKGB.

régalito , elle est défendue par un gouverBement dont elle est la base. Il a voulu que la propriété fût sacrée , elle est rendue inviolable par toutes nos institutions. Répétez ces mots qui ont été déjà proférés dans cette enceinte , et qu'ils retentissent jusqu'aux extrémités deTEmpire : TofiUcequ'a établi le 14 juUlei eit inélnunUible , rien de ce qu'il a détruii ne peut reparalUre. •

Tel était le paradoxe de FEmpire , de concilier la Révolution qui avait détruit tout pouvoir avec le plus énorme pouvoir que la France eût jamais connu , d'allier l'égalité à un établissement de cour , la démocratie à une hiérarchie de féodalité, et la liberté même aux pratiques d'une dictature militaire. Et pourtant ce paradoxe était accepté du peuple , parce que dans cette organisation nouvelle , si le plus petit nombre devait toucher à la puissance ou aux honneurs , nul ne serait exclu du droit d'y prétendre. C était là toute la Révolution.

D'autres contrastes devaient choquer davantage la raison publique ; c'était de voir autour de cet Empire des hommes, hier encore fiers de leur rigidité de tribuns, et vêtus de la carmagnole républicaine , se parer de titres chevaleresques et s' affubler de manteaux princiers. Ici la malignité fut à l'aise. Des régicides étaient sénateurs; des moines étaient ducs; des jacobins étaient princes; des évèques portaient Tépée; on eut dit un déguisement de théâtre , et aussi ce qui restait de la société ancienne eut peine à prendre au sérieux ces pompes d'aristocratie , et longtemps elle se dédommagea de la soumission par le persiflage et la satire.

Deux personnages appelèrent surtout l'attention et la malignité dans cette taransformation de la Révolution française , Tallejrrand et Fouché , l'un ayant mis au service de la société nouvelle un nom antique , avec les vices et le génie de la société disparue, l'autre s' étant façonné aux mœurs de l'Empire par les frénésies de la Convention « tous les deux ayant faussé les pratiques d'une vocation qui devait être sainte, tous les deux apostats ; l'un, toutefois, resté grand seigneur et s'imposant à la Révolution par des

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«alkires de supériorité et de mépris; Tautre, effaçant mal ses souvenirs de jacobinisme par des airs de domination, et appliqué à se faire craindre , puisqu'il ne pouvait aspirer à être honoré.

Talleyrand avait quitté la France au moment où la Ré> volution s'amusait à frapper la tète des premiers qui ravaient déchaînée; il y était rentré au moment où le Directoire pensait devoir tirer profit des talents et des caractères dressés à Tart de la corruption.

Fouché s'était glissé parmi les factions extrêmes, les servant tour à tour, et échappant de la sorte à leurs proscriptions.

L'un, ministre des affaires étrangères, semblait avoir été montré aux puissances encore régulières comme un représentant des traditions de la grande poUtique de la France; l'autre , ministre de la police, ou bien maître encore delà pohce quand le ministère était supprimé S était montré aux partis divers comme expression des expédients ténébreux de provocation et d'arbitraire.

Tels étaient les deux hommes dont la puissance agaçait le persiflage , si ce n'est que l'un le défiait par les habitudes d'une moquerie spirituelle , et que l'autre le déconcertait par le mystère d'une police redoutée.

En ce temps-là, les salons s'étaient rouverts et l'esprit national avait repris quelque vie. Mais ce qu'on appelle la société en France , c'est-à-dire cette partie du monde qui se distingue à la fois par l'élégance et par la vanité , par la .politesse et par la morgue , par l'éclat des noms et par le mensonge des souvenirs, s'était retranchée dans une sorte de soUtude d'où se jugeaient, avec des ironies secrètes, mais bientôt divulguées , les vices , les prétentions et les ridicules du régime politique qui venait de s'établir, et que protégeaient en vain la puissance , la fortune et la renommée. Le faubourg Saint-Germain s'était presque repeuplé. Quelques débris de vieilles existences avaient échappé au grand naufrage ; l'opulence avait disparu , non les tradi-

* Voyez les Mém, de Bourrienne, tom. y,,p<usim.

164 HISTOIRE DB FRARCB.

tions de luxe et de goût, et là, en de yieux hAtels démeablés, tendait à se refaire une autorité morale en regard de Fautorité de TEmpire, autorité qui s*exerçait par Topinion , n'ayant plus à s* exercer par le privilège, et d'autant plus puissante qu'elle était désarmée.

Les femmes ne furent pas étrangères à cette autorité des salons. En elles revivait un souvenir de la vieille société , avec le dépit de ne plus régner sur la société nouvelle. Leur raillerie troubla plus d'une fois Napoléon; devant leurs jugements, la gloire sembla n'être pas assurée d^ ellemême , et , ne se croyant pas de force à les affronter par son génie , souvent il les attaqua par la police et les dérouta par les exils '.

Autour de Napoléon, d'ailleurs, s'étaient élevées brusquement des existences toutes différentes de celles du faubourg St-Germain. Des armées de la République étaient sortis des généraux pleins de vaillance , tels qu'il les avait fallus dans ces soudaines transformations de la guerre ; mais plusieurs sans culture , quelques-uns mariés à des fenmies d'une éducation vulgaire , de telle sorte que les élévations glorieuses mais soudaines , avec des habitudes de vie et de langage qui rappelaient une destinée différente, étaient une matière trop facile aux ironies.

Les princes de la famille de Napoléon furent surtout en butte au persiflage , et ainsi plus l'Empire s'entourait de pompe , plus la soumission se vengeait par la moquerie. La destinée de Napoléon n'en était point affaiblie , mais elle en était désolée. Le dépit même put ne pas laisser toujours la liberté à sa pensée et à ses actes, et , devant une société qui pour toute indépendance gardait la malignité, il risqua de fausser sa grandeur en l'exagérant, et de Texposer au ridicule pour la rendre plus imposante.

Enfin une autre autorité apparaissait à la fois, celle des lettres; et celle-là devait aussi importuner l'Empire nouveau.

* On connaît les exils de madame de Ghevreuse^ de madame de Staël, etc.

HISTOnS DB FBAlfGS. 165

n a été de mode de nos jours de jeter la laiUerie sur la littérature de TEmpire. C*est une de ces fantaisies de Topinion, qui aime à se rajeunir par le sophisme et le paradoxe.

Les lettres, sous TEmpire, n'étaient pas destinées à jeter le même éclat qui a marqué trois ou quatre grandes époques de rhistoire. Hais elles devaient arrêter Tesprit humain dans la décadence qui le précipitait depuis un siècle.

Le courant philosophique suivait sa marche ; mais Fexpérience des erreurs commençait à étonner les âmes , et une lutte ouverte put s^ engager entre les opinions qui avaient perverti les lettres et celles qui devaient les relever.

 ce seul point de vue , le début du siècle ne mérite pas, comme on Ta cru , les dédains de Thistoire. Chateaubriand avait entouré de poésie les austérités du Christianisme ; Bonald avait commencé de déraciner la philosophie matérialiste ; le scepticisme survivait, mais déjà déconcerté par la foi , que partout on sentait renaître; la controverse dogmatique reprenait de Fautorité ; la chaire avait retrouvé son éloquence ; Tabbé Boulogne et Fabbé Frayssinous commençaient à se faire écouter ; ce qui restait des meilleurs disciples de Voltaire désavouaient le scandale d'une école impie ; la critique ramenait les esprits aux idées antiques; Laharpe etMarmontel, désabusés, avaient ressaisi le fil rompu de la tradition; quelques poètes chantaient^^ et un certain goût d*élégance , quoique excessif, était une protestation contre les triviaUtés et les barbaries qui avaient déshonoré la langue révolutionnaire.

Telle fiit la réaction qui se déclara dans les lettres ; elle ne fut ni sans courage ni sans éclat. Les académies, réunies sous le nom nouveau d'Institut, résistèrent seules à cette impulsion. Là s'étaient réfugiées les opinions et les haines sceptiques. Là survivait le xviii* siècle avec l'obstination de ses préjugés. Aussi tout essor nouveau donné à la pensée humaine heurtait ces intelligences routinières. Chateaubriand ne fut pour elles qu'un novateur qui violait le goût. Llnstitut ne croyait pas plus à l'imagination qu'au Christianisme ; il était matérialiste, mais il était classique.

Or il arriva une chose étrange; c'est que Napoléon,

160 HISTOIBB BB F&ÂITCB.

qui ne connaissait les lettres que par Tlnstitut, se mit à les exécrer. Le nom d'idéologue désigna pour lui tout écrivain, tout philosophe, tout moraliste, accoutumé à exercer sa pensée sur les grandes choses de la vie intellectuelle. Non qu'il fût insensible aux arts et surtout à la poésie ; il y avait au contraire en sa nature quelque chose qui le portait vers l'idéal. « Comme il y avait du vague dans son esprit , dit Bourrienne , une constante énergie dans son caractère, son esprit se plaisait dans les nuages d'Ossian, etson caractère se trouvait comme exprimé dansles hautes pensées de Corneille; de là sa prédilection presque exclusive pour ces deux auteurs *. » Mais les lettres de l'Institut répondaient mal à cet. élan d'imagination vers le chimérique ou vers le beau, et à force de haine pour Cheoier, à cause des rigidités répubhcaines de sa poésie, ou de mépris pour Bernardin de St-Pierre, à cause de ses rêneries de songe^areux, comme il appelait ses études de la nature *, il finit par ne voir de sérieux que les sciences techniques avec leurs applications •. Et c'est ce qui fit que ce renouvellement des lettres par la philosophie, par la critique et par la poésie s'accompht en dehors de l'action de l'Empire , jusqu'à ce qu'un de ces lettrés , épris de l'antique , Fontanes , vint par l'artifice des louanges tempérer l'aversion de Napoléon et le disposer à raviver dans les écoles les notions du beau à la place des formules abstraites qui depuis quinze ans servaient de base à l'enseignement de la nation.

Napoléon n'en resta pas moins hors du mouvement qui se faisait dans les lettres, et l'esprit humain continua de lui être suspect, même après qu'il eut essayé de l'assouplir par la discipline universitaire.

Ce qui lui resta donc, ce fut d'éblouir le monde par l'éclat de la puissance; il n'aspira pas à conduire les âmes, son ambition fut de les maîtriser.

' Mém, de BoufHenne, tom. Y.

• Ibid.

' Nous avons fait cette remarque à l'occasion de la création del'Inëtitut. Voir.

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