‹ Histoire de FranceChapitre 11 sur 26 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Georges Gadoudal et Moreau. — Procès célèbre. — Intérêts du public pour les accusés. — Scènes dramatiques. — Condamnation. — ^Émotion publique; jugements de Tbistoire. — Suite de la politique de Napoléon. — Pie VII arrive en France. — Réception pompeuse. — En même temps sont dépouillés les suffrages de la Nation pour l'Empire. — Discours nouveaux du Sénat. — Proclamation de l'bérédité. — ^Napoléon est sacré par le Pape , à Notre-Dame. — Effets de la présence du Pape à Paris. — Napoléon distribue les aigles â Tannée. — Ses desseins contre TAngleterre. — Ses griefs au sujet de la paix d'Amiens. — Lettre au roi d'Angleterre. — Menaces de l'Europe. — Napoléon prend la couronne d'Italie. — Situation de l'Europe , et en particuler de l'Autriche. — L'Autriche se déclare.

— Napoléon annonce la guerre au Sénat. — En un moment tout est prêt pour la guerre en Italie et en Allemagne. — Magnifiquei faits d'armes. — Échecs maritimes ; journée de TraÊdgar. — Suite de la guerre contre l'Europe. — Napoléon à Vienne. — Conduite diverse des généraux ennemis; essais de négociations; bataille d'Austerlitz. — Génie de Napoléon. — Traité de paix. — Le Sénat décerne le nom de Grand à Napoléon. — Le monde est à ses pieds.

— Son discours au Corps législatif. — La mer lui reste fatale. — Il déclare son frère Joseph roi des Deux-Siciles. — Peu après il fait son frère Louis roi de Hollande — Résistance de l'Angleterre. — — Dislocation du vieux empire d'Allemagne. — Desseins nouveaux au sujet de la papauté. — Résistance du Pape. — Menaces de Napoléon. — Échange de notes. — Grandeur du Pape. — L'Europe s'alarme. — Vagues indices du côté de l'Espagne.

Tandis que s'étalait devant la France la pompe impériale sous le nom encore survivant de République, le gouvernement poursuivait le procès contre Cadoudal, le général Moreau et ceux qu'on appelait les complices de la conspiration de Pichegru.

Georges Cadoudal avait quelque temps échappé , dans Paris, aux recherches de la police, et enfin reconnu dans un c€d)riolet de place, il avait défendu sa liberté avec la

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yaillance d*un soldat qui se croit en état de gaerre. Tout fut dramatique dans la vie de cet homme; il voulut être pris comme dans un combat, afin de protester davantage contre le soupçon d'assassinat qui révoltait son héroïsme '. Mais Taccusation ne fut guère touchée de ce caractère de chevalerie. Déjà des formes insolites avaient été données à la justice , aûn d* assurer la condamnation. Dès Farrestation de Moreau et de Pichegru, un sénatus-consulte [S8 février] avait suspendu pendant deux ans les fonctions du jury pour le jugement des attentats dirigés contre la personne du premier consul; et le lendemain une loi prononçait que le recèlement de Cadoudal et de ses complices serait frappé des mêmes peines que 16 crime principal. £nûn , un tribunal spé<7ial avait été institué pour juger la conspiration, et Finstruction et Faccusation avaient été confiées à Thuriot, un ancien conventionnel régicide dressé aux pratiques de la justice d'exception; ses conclusions Jfurent terribles ; quarante-sept accusés étaient coupables de conspiration effective ; ils devaient être punis de mort.

Entre les accusés, il y en avait un qu'on supposait poursuivi par une envie secrète de Napoléon, et son crime était sa gloire : c'était le général Moreau ; et pour cela même une faveur soudaine s'était partout déclarée pour Fillustre vainqueur de Hohenlinden. Le tribunal ne pouvait se soustraire à Fimpression des jugements publics ; aussi bien , quelques juges effrayaient le gouvernement par Fintégrité de leur vie. De ce nombre était Clavier, le traducteur de Pausanias ; on essaya de le disposer à Finiquité en lui parlant de la clémence de Napoléon : « l'Empereur, lui disaiton, fera grâce à Moreau. » — « Et qui nous fera grâce, à nous? » répondit Clavier.

Ce procès avait ému Paris. L'armée frémissait au nom de Moreau; àFaudience, la vue de ce général au banc des accusés serrait le cœur du peuple pressé dans le prétoire, et, chaque fois qu'il se levait pour répondre au président, les gendarmes se levaient et se découvraient. La sympa-

' Voyes les récits de Bourrienne.— Jf^m. , tom. YI.

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thie se peignait jusque dans le regard des juges. Un jour, on vit le général Lecourbe fendre les flots de l'auditoire , élevant un enfant dans ses bras : « Soldats, cria-t-il, voilà le fils de votre général! d Cétait Tenfant de Moreau. Tous les soldats, spontanément, présentèrent leurs armes; un tressaillement soudain avait couru dans la salle ; Moreau i«sta calme et muet; un mot eut suffi pour renverser le triisunal et faire dans Paris une explosion.

Georges passionnait le public d'une autre manière : la curiosité se mêlait à Fintérêt; on voulait voir cet homme qui semblait n'être pas de son temps ; il faisait contraste ^ »ar son attitude à la fois grave et moqueuse^ résignée et Ironique, avec celle de ceux qu'on appelait ses complices, et dont quelques-uns, disait-on, avaient accepté le rôle 4*aGCusés suppliants.

Les réponses de Georges aux questions qui lui étaient feites ressemblaient à des sarcasmes. « Avez-vous quelque chose à répondre? — Non. — Convenez-vous des faits? — Oui. Et comme il n'avait pas l'air de se douter qu'il y eût là un tribunal et des juges, et qu'il fouillait dédaigneusement quelques papiers devant lui , le président Hémart l'avertissait du respect qu'il devait à la justice, et les questions continuaient. « Vous convenez d'avoir été arrêté dans l'endroit désigné par le témoin ? — Je ne sais pas le nom de l'endroit. — Vous convenez d'avoir été arrêté ? — Oui. — Avez-vous tiré deux coups de pistolet? — Oui. — Avezvous tué un homme? — Ma foi, je n'en sais rien. — Vous aviezunpoignard?— Oui. — ^Et deux pistolets? — Oui. — ^Avec qui étiez-vous ? — Je ne le connais pas. — Oîi avez-vous logé à Paris? — Nulle part. — Au moment de votre arrestation, ne logiez-vous pas rue Montagne-Sle-Geneviève , chez une fruitière? — Au moment de mon arrestation , j'étais dans un cabriolet; je ne logeais nulle part. — Où avez-vous logé la veille de votre arrestation? — Nulle part. — Que faisiez-vous à Paris? — Je me promenais. — Quelles personnes y voyiez-vous? — Je n'en nommerai aucune, je ne connais personne. »

Telle était l'attitude méprisante et hautaine de Georges

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Cadoudal. H déconcertait la justice par sa forte résolution de mourir, car il savait que son procès c'était la mort.

Ce caractère d'énergie avait étonné tout le monde, excepté Napoléon, qui, au début de sa puissance, avait voulu rattirer à lui, et avait éprouvé la rigidité de ses opinions et râpreté de son âme. « (Testun homme bien trempé, disait-il ; entre mes mains il aurait fait de grandes choses. » Mais Georges n'était à personne; il avait résisté aux séductions; il n'obéissait qu'à sa foi. On l'accusait pour une conspiration , pour lui c'était une bataille.

Près de ces deux hommes extraordinaires, s'effaçait le reste des accusés. Toutefois , les yeux ne tombaient pas sans attendrissement sur quelques jeunes gens dont les noms rappelaient de tristes et dramatiques vicissitudes, les deux frères Armand et Jules de Polignac, Charles d'Hozier, de Rivière, et quelques autres fidèles au souvenir des vieux rois. Plusieurs accusés étaient inconnus; ils étaient de cette foule où la police de tous les temps est toujours assurée de saisir quelques affidés des trames politiques, même quand elles sont imaginaires.

D y eut aux dernières séances du tribunal un incident qui fit couler des larmes. Les deux frères Polignac se disputèrent la mort. « Je n'ai plus qu'un vœu à former, dit Armand, c'est que si le glaive que vous suspendez sur nos têtes doit frapper quelques accusés, en faveur de sa jeunesse, si ce n'est en faveur de son innocence, sauvez mon frère , et faites tomber sur moi votre courroux. » Le lendemain, Jules dit à son tour : « Je n'ai pu hier, à cau:^ de mon émotion , dire ma pensée. Que ce que vous a dit mon généreux frère ne vous engage pas à avoir égard à ses vœux ; si l'un de nous doit succomber, s'il en est temps encore, sauvez-le ; rendez-le aux larmes de son épouse; je n'en ai point , comme lui , je sais braver la mort ; trop jeune encore pour avoir goûté la vie , puis-je la regretter? — Non ! non! s'écria Armand; c'est moi qui dois périr. »

A la vue de ces deux frères demandant l'up pour l'autre la grâce de mourir, tout l'auditoire s'émut; Georges seul restait impassible, et quelque peu dédaigneux. « Les débats

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sont terminés ! » dit alors le président d'un ton accusateur; et le tribunal alla délibérer.

Il délibéra tout le jour et toute la nuit. La foule continuaiit de se presser dans la salle et à ses abords^ pleine d'ans^iété, agitée par mille pensées, mais silencieuse et glacée.

a Nous attendîmes jusqu'à quatre heures du matin, dit un témoin , et une stupeur générale frappa l'assemblée quand Hémart eut repris le fauteuil , tenant en main Tarrèt du tribunal*. »

Georges Cadoudal, Bouvet de Lozier, Russillon, Rochelle , Armand de Polignac , Charles d'Hozier, de Rivière, Louis Ducorps, Picot, Lajolais, Roger, Coster St-Victor, Deville , Gaillard, Joyaut, Burbau, Lemercier, JeanCadoudal, Lelan et Mérille étaient condamnés à mort.

Jules de Polignac , Leridant , le général Moreau , Rolland et Hisay étaient condamnés à deux ans de détention.

Cette arrêt fut comme un coup de foudre; la foule s'éloigna consternée, et Paris se réveilla dans la stupeur.

Aussi les amis les plus vrais de Napoléon se mirent à le supplier de faire grâce ; le plus prompt fut Murât , son beaufrère, gouverneur de Paris. Mais sa parole fut impuissante; Napoléon voulait croire qu'il avait couru de grands périls, et qu'une justice inexorable était nécessaire. La femme de Murât et l'impératrice Joséphine reprirent les supplications en y mêlant leurs larmes; ces deux femmes, alors tout étonnées de la nouveauté de leurs destinées , et réservées a des retours plus prodigieux encore, gardaient en leur cœur la miséricorde et la bonté, cet ornement de toutes les fortunes. Joséphine surtout, que le meurti-e du duc d'Enghien avait frappée d'une douleur sinistre, s'épouvantait à ridée de meurtres nouveaux , et bien que sa tristesse importunât Napoléon, elle ne craignit pas de le fatiguer par ses prièrçs et par ses pleurs. Elle suppliait surtout pour AOTkWd de Polignac et M. de Rivière. Elle parvint à faire aiïiwf Madame de Polignac aux pieds de son mari. « Mon

* BouTrienne.— Jf^m., tom. VI.

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Dieu, qu*elle était belle ! » disait-elle ensuite en racontant ces scènes tragiques. Enfin quelque sensibilité se remua dans Fâme de Napoléon. « Madame, dit-il , c'est à ma vie qu'en voulait voire mari , je puis donc lui pardonner. » Et ce mot est comme un rayon du Ciel sur ces horreurs politiques. « Vous savez qu'il n'est pas méchant, ajoutait Joséphine dans son récit ; ce sont ses conseillers et ses flatteurs qui lui font commettre de vilaines actions ^.» Quelques autres grâces furent accordées; le général Rapp en arracha une par sa rude résistance ; Bouvet de Lozier avait mérité la sienne par des révélations; Russillon, de Rivière, Rochelle, d'Hozier, Lajolais, Armand Gaillard furent enfin sauvés du supplice; les autres furent conduits à la mort le 25 juin. Leur courage fut calme et résigné; on avait fait courir le bruit que Georges avait eu sa grâce: « Je ne demande qu'une grâce, dit-il, c'est de mourir le premier. » B voulait que ses compagnons emportassent la certitude qu'il ne leur avait pas survécu.

Telle fut la fin de cette conspiration de Georges et de Pichegru , conception moitié réelle , moitié factice , mêlée d'entreprises sérieuses et de complicités puériles , grossie enfin par la politique , et pour cela longtemps déniée par l'opinion.

Il arriva de cette conspiration ce qui arrive de toutes les conspirations qui ne réussissent pas , c'est qu'elle fortifia le pouvoir qu'elle devait renverser.

Après tant de punitions , Napoléon put croire que son pouvoir était désormais au-dessus des atteintes. Toutefois il songea à le faire ratifier devant le monde par l'autorité du Pape , comme s'il eût senti que le suffrage du peuple était insuffisant à créer le droit de régner et à le protéger contre des attentats nouveaux ; et ainsi , même dans le triomphe de la force , il proclamait l'empire du droit , tel que la Religion toute seule peut le consacrer.

En même temps , il continuait d'exalter l'imagination populaire par l'idée d'une descente en Angleterre : près de

* Mim* de B<mrr%eniM*

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deux mille petits bâtiments étaient amoncelés dans les ports d'Ëtaples, de Boulogne, de Vimereux, d'Ambleteuse et de Calais ; seize mille marins montaient cette immense flottille , et cent soixante mille hommes avec neuf mille chevaux étaient appelés à compléter les apprêts de Texpédition ; toute FËurope avait les yeux fixés sur cette étonnante entreprise ; Napoléon la réglait par des ordres donnés à ses généraux avec une affectation de minutie. « Faites embarquer , disait-il , un grand nombre d'outils d'artillerie ; j'aurai le siège du château de Douvres, de Chatam, peutêtre de Portsmouth à faire. Il est possible que j'aie assez de troupes pour les faire tous trois à la fois. » Et en même temps il a'Ssignait à chacun sa mission ; et à cet air de confiance et d'enthousiasme , l'armée comme la France put croire à un renouvellement des invasions des Saxons ou des Normands ; ce n'était qu'un éclatant déguisement de desseins d'une autre sorte ^

C'est donc au milieu de ces émotions de la pensée publique , qu'on vit arriver le Pape Pie VII , pour achever par un grand coup de théâtre l'inauguration de l'Empire

Ce n'était pas sans de laborieuses négociations , qu'on avait obtenu du Pape l'acte de condescendance dont Napoléon espérait tirer la consécration définitive de son pouvoir. Ce qui restait d'évêques rebelles au Concordat , n'avait point cessé d'adresser à Pie VU des protestations contre le renversement des lois politiques de la France. Récemment encore , ils venaient de pubher à Londres deux écrits , l'un ayant pour titre : DéclarcUion sur les droUs du roi; l'autre : Suite aux réclamations canoniques et respectueuses '. Ils déclaraient que nulle puissance n'avait pu altérer les droits que Louis XVIII tenait de sa naissance , ni rompre la foi des serments de ses sujets ; ils se plaignaient des prières ordonnées par le pouvoir nouveau ; ils protestaient contre la spoUation des biens ecclésiastiques , et aussi contre plu-

• Voyez les Ordres écrits de la main de Napoléon, Mém, de Bourrienne, tom. vu, fin du vol.

' Mém, hiêt, sur les aff, eeehde France , tom. L

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sieurs dispositions du Code civil , qui étaient en effet une tUteinte notoire au dogme catholique , particulièrement en tout ce qui concernait le mariage. Et chacune de ces plaintes semblait cacher une accusation contre le Pape , qui couvrait ces grandes altérations du droit politique et du droit ecclésiastique par la bienveillance de ses actes envers Mar poléon.

Aussi n'était-ce pas sans anxiété que Pie Vn avait à délibérer s'il viendrait donner à de telles plaintes soit un prétexte plus plausible , soit une énergie plus éclatante. Napoléon appliqua toutes les habiletés de sa politique à vaincre les scrupules du Pontife. Le Pape Etienne n , réfugié en France contre les Lombards, y avait sacré Pépin ; Gharlemagne avait été sacré à Rome par Léon m ; on rappelait ce que ce double sacre avait amené de bien à FEglise ; et un bien plus grand encore lui viendrait du sacre nouveau. Le cardinal Fesch, ministre plénipotentiaire à Rome, multipliait ses promesses ; un aide de camp de TEmpereur , le général GafîareUi , fut envoyé au Pape pour lui assurer la restitution des légations de Bologne , de Ferrare et de Ravenne , que lui avait ôtées le traité de Tolentino ; mais ce qui émut le Pontife, ce fut plutôt la crainte de heurter par son refus la toute-puissance d'un homme dont la bienveillance pouvait être profitable à la Religion après ses tempêtes, dont l'inimitié pouvait , au contraire , la rejeter encore en des épreuves redoutables. C'est pourquoi il voulut que son acquiescement aux instances de Napoléon fût dégagé de toute pensée d'intérêt politique ; quelques cardinaux conseillaient d'exiger que la promesse des légations fût écrite ; le Pape aima mieux faire un acte de bonne grâce , et il partit , en se fiant à la foi de l'Empereur et surtout aux destinées de l'Eglise.

Sur toute la route , on avait préparé au Pontife de grands honneurs ; partout on lui fit des triomphes ; mais l'ornement principal de cette pompe , ce fut l'afQuence des multitudes catholiques, courant sur ses pas, recherchant sa bénédiction , tombant à genoux, et se relevant les yeux pleins de larmes ; il pensa voir une nation inconnue , ou

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bien un peuple dont l'histoire récente aurait été déshonorée par des fictions et des calomnies. Ce n'était plus la France athée et sanglante qui apparaissait devant lui ; c'était la France fidèle et pieuse , la France des temps de ferveur et d'enthousiasme ; ainsi arriva-t-il à Fontainebleau, le 25 novembre , tout ému des spectacles qui venaient de surprendre et d'attendrir sa piété.

Napoléon l'attendait en ce palais des vieux rois ; il le reçut avec de grands témoignages , et , le 28 , le Pape entra à Paris ; il fut reçu aux Tuileries , et là , tous les grands corps de l'Etat , avec les archevêques et évoques, lui portèrent aussitôt leurs hommages.

Tout était prêt pour le sacre. Et d'abord , le premier décembre , le Sénat alla porter à Napoléon le dépouillement des suffrages de la France. Trois millions cinq cent vingt et un mille six cent soixante-quinze voix lui avaient décerné l'Empire ; deux mille cinq cent soixante-dix-neuf le lui avaient dénié. En ces rencontres , les majorités et les minorités méritent à peine d'être comptées ; les unes et les autres obéissent à une force indéfinie , qui emporte ou domine les volontés ; et l'intervention du peuple apparaît comme une formaUté, non comme une ratification. Le Sénat n'eut qu'à varier ses adulations : François, de Neufchâteau, portait la parole en son nom , et il trouva encore d'étonnants artifices de langage pour motiver la transformation nouvelle du pouvoir politique, et glorifier le génie qui « faisait entrer au port , disait le Sénat, le vaisseau de la République. »

« Oui , Sire , de la République ! s'écriait l'orateur ; ce mot peut blesser les oreilles d'un monarque ordinaire. Ici le mot est à sa place devant celui dont le génie nous a fait jouir de la chose, dans le sens où la chose peut exister chez un grand peuple. »

Et alors s'étalaient de beaux sophismes , pour montrer que la RépubHque ne se pouvait réaliser qu'en s' absorbant dans l'empire d'un seul; c'était l'éternel paradoxe des esclaves. Après quoi venaient encore les adulations. « Si une République avait été possible en France, nous

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ne saurions douter que vous n'eussiez voulu avoir l'honneur de rétablir, et, dans cette hypothèse, nous ne serions jamais absous de ne Tavoir pas proposée à un homme assez fort pour en réaliser l'idée, assez grand personnellement pour n'avoir pas besoin d'un sceptre, et assez généreux pour immoler ses intérêts aux intérêts de son pays. Eussiez-vous dû, conune Lycurgue, vous bannir de cette patrie que vous aviez organisée, vous n'auriez pas hésité. »

Mais l'hypothèse était chimérique, disait l'orateur, et il ne dépendait pas de Napoléon de créer une République dont personne ne voulait en France. « Sire, il est vrai, ajoutait-il, que votre vie est un tissu de prodiges ; mais quand vous auriez pu ployer la nature des choses et le caractère des hommes au point de jeter un moment les masses de la France dans un moule démocratique , cette merveille n'eut été qu'une illusion passagère; si nous y eussions concouru, nous n'aurions forgé que des fers pour la postérité. »

Et alors il jetait un regard sur l'histoire.

« Le vaste miroir du passé, disait-il, est la leçon de l'avenir. »

Or, toutes les répubhques célèbresdans l'histoire avaient été concentrées ou sur des montagnes stériles ou dans une seule cité; hors de là, ce régime avait fait dans tous les temps le désespoir et la ruine des provinces sujettes ; et l'orateur concluait de ces souvenirs d'histoire que tout avait été chimérique dans l'œuvre des politiques de la Révolution, lesquels, « avant d'être désenchantés par une triste expérience, avaient a'îoré de bonne foi le fantôme trompeur qu'ils prenaient pour Fégalité. »

Donc l'ogalité ne se réalisait que dans la forme monarchique, et l'orateur épuisait de rechef son érudition et sa logique à montrer que les vœux de la Révolution s'accomplissaient uniquement dans l'établissement de l'Empire. Et alors la thèse de la monarchie était développée à plaisir, comme si durant quinze ans les rhéteurs de la Révol ition ne s'étaient pa^ appliqués à l'abolir par des paradoxes tout opposés; et le tout était couronné par un

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▼œu énoncé d'une façon presque impérieuse, dernière attestation de la liberté que le Sénat se réservait dans FËmpire.

« Sire, la conséquence de l'hérédité proclamée, c'est le dépôt dans nos archives des actes qui constatent Tétat civil des princes du sang impérial. Nousbéglahons ce grand dépôt, et le sénateur conservateur prie Votre Majesté de donner peomptement les ordres nécessaires pour que ces actes importants , confiés à sa garde par Tarticle 13 du titre lU de Tacte des constitutions du 2i8 floréal dernier, lui soient apportés dans les formes et avec la solennité qui peuvent garantir au peuple Fauthenticité de ces actes , auxquels doit s'attacher réternelle durée deFEmpire français. »

Tel fut le langage du Sénat , langage inconnu dans la vieille monarchie de France, o^ les hommes n'avaient pas besoin de s'abaisser pour être fidèles , où le respect s'associait avec l'indépendance, et l'amour avec la dignité.

Napoléon jeta aux sénateurs quelques paroles qui laissaient croire qu'il prenait le trône comme s'il eût été un héritage, ft Je monte au trône , dit-il, où m'ont appelé les vœux unanimes du Sénat , du Peuple et de l'Armée, le cœur plein du sentiment des grandes destinées de ce peuple que du milieu des camps j'ai , le premier, salué du nom de Grand. Depuis mon adolescence, mes pensées tout entières lui sont dévolues , et je dois le dire ici , mes plaisirs et mes peines ne se composent plus aujourd'hui que du bonheur ou du malheur de mon peuple. Mes descendants conserverontlongtemps ce trône. Esneperdrontjamaisde vueque le mépris des lois et l'ébranlement de l'ordre social ne sont quele résultat de la faiblesse et de l'incertitude des princes. »

Le lendemain, le pape couronnait et sacrait à Notre- Dame Napoléon et sa femme Joséphine * . Grande nouveauté de voir un empereur, sorti de la Révolution , incliner son front devant le Pape , après que la Révolution avait déclaré une guerre à mort à la papauté, et recevoir de lui l'onction

Joséphine Tascher de la Pagerie , veuve d'Alexandre de Beauharnaia, mère d'Eugène de Beauhamais» resté longtemps populaire soua le nom de prince Eugène .

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sacrée, après que toutes les doctrines modernes s'étaient résumées dans la proclamation de la force pure. Quels qu'aient été, depuis, les jugements des partis politiques sur la condescendance de Pie VII, FHistoire ne voit pas moins dans cet acte éclalantde sa souveraineté spirituelle quelque chose qui passe la sagesse vulgaire des hommes. Ainsi était réhabilité le principe de Tautorité morale ; ainsi rÉglise reprenait son empire ; ainsi le matérialisme était chassé de la pohtique, en dépit de tout ce que le pouvoir aurait encore de violent et d'arbitraire.

Au reste, la présence du Pape en France ne fut pas inutile à remuer les âmes chrétiennes et même celles que Tincrédulité du dernier siècle avait touchées de sa contagion. A l'aspect du Pontife , tout semblait se soulever d'enthousiame ; toutes les classes et tous les Ages , les vieillards et les enfants , les hommes et les femmes s'ouvraient aux émotions d'amour. Les jeunes gens, que la Révolution avait glacés et qui ne savaient rien du Christianisme, affectaient, parfois , une impassibilité dédaigneuse ; puis la majesté clémente du Pontife les captivait, et l'attendrissement les faisait fléchir, lorsqu'ils se croyaient de force à résister au respect de la croyance. Aussi, n'est-ce pas sans raisott qu'on a pu dire en Italie que le sacre de Napoléon fut la réhabilitation de tout ce qui fait l'ordre dans la société*.

Ajoutons que durant son séjour à Paris, le Pape put voir de près et mieux connaître le clergé de France ; il calma les dissidences qui vivaient toujours , soit de la part de la vieille Église gallicane, soit de la part de la nouvelle Église constitutionnelle; il apaisa les scrupules des fidèles, et désarma les rébellions des schismaliques; puis il atténua les prétentions les plus menaçantes de l'État, telles qu'elles s'étaient produites dans les artkles organiques; il fit assurer l'existence encore précaire de vingt-quatre mille desservants, et il put croire enfin qu'après tant de témoignages reçus, son passage en France serait pour l'Église un long souvenir et un long bienfait.

* Le P. Ventara , Oraison fan. du pape Pie TH.

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Il s'en retourna à Rome le 4 avril de rannée suivante.

Cependant Napoléon , béni et sacré, avait eu hâte d'aller demander à ses soldats une autre consécration de sa puissance. Le lendemain du couronnement, toutes les troupes qui se trouvaient à Paris furent réunies au Champ de Mars pour la distribution des aigles en remplacement des drapeaux de la République. Il entoura de pompe cette cérémonie ; il savait l'art de passionner Tarmée ; et ce jour la multitude curieuse s'ouvrit aisément aux émotions d'enthousiasme militaire. En distribuant les aigles aux députations des corps , il leur adressa ces paroles : « Soldats , voilà vos drapeaux ; ces aigles vous serviront toujours de point de ralliement, ils seront partout où votre Empereur les jugera nécessaires pour la défense de son trône et de son peuple.

« Vous jurez de sacrifier votre vie pour les défendre, et de les maintenir constamment par votre courage sur le chemin de la victoire! Vous le jurez! » Et à ces mots un mouvement électrique avait couru dans tous les rangs, el un vaste cri avait répondu : « Nous le jurons! » A cette exaltation des soldats, partagée parle peuple. Napoléon put croire son empire à jamais enraciné dans toutes les âmes. . Mais une voix solitaire était partie de l'exil, c'était celle de Louis XVIII, qui, de sa retraite de Varsovie, n'avait pas vu sans frémissement cette érection solennelle d'une monarchie nouvelle, et qui avait fait parvenir à Paris une protestation, laquelle déjà circulait à l'insu du gouvernement. Le ministère delà police était alors supprimé; mais Fouché avait gardé ses moyens accoutumés d'espionnage, et il remit la protestation du Roi à l'Empereur. L'Empereur affecta du dédain , et fit pubUer la pièce au Moniteur^ en même temps il rétablit le ministère de la police et le rendit à Fouché. Le ministre de la justice Régnier était puni de la sorte pour n'avoir pas été le plus prompt à découvrir cet acte que Napoléon feignait de mépriser.

Des préoccupations d'une autre sorte allaient d'ailleurs saisir l'opinion pubhque. Napoléon était rapidementrevenu à ses desseins, un moment délaissés, de politique; sa psin-

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eipale pensée était d'armer le monde contre FÂngleterre; toute puissance qui résisterait à ses vues, lui serait ennemie. Dès ce moment , il fut aisé de pressentir un système continental , qui renfermait des nécessités de guerre universelle et permanente.

Tandis que Napoléon obtenait de TEspagne une déclaration de guerre contre TAngleterre , TAngleterre signait une convention arec la Suisse et s'engageait à lui fournir un subside contre la France, premier indice des longs déchirements qui devaient se faire en Europe. Et c'est au milieu des pressentiments les plus sombres que s'ouvrit le Corps législatif.

« Si la mort, dit Napoléon , ne me surprend pas au milieu de mes travaux, j'espère laisser à la postérité un souvenir qui serve à jamais d'exemple ou de reproche à mes successeurs. Je ne veux pas accroître le territoire de l'Empire , mais en maintenir l'intégrité. Je n'ai point l'ambition d'exercer en Europe une plus grande influence , mais je ne veux point décheoir de celle que j'ai acquise. Aucun Etat ne sera incorporé dans l'Empire. »

Il voulait donc qu'on crût à sa modération, et c'est dans ce sens que parlèrent les ministres; la paix d'Amiens était la règle de la France , et l'Angleterre l'avait faussée en s'appropriant l'île de Malte, qu'elle avait promis de restituer; c'était le grief incessamment renouvelé de Napoléon; il dépendait donc de l'Angleterre d'empêcher la guerre, et détait Napoléon qui gardait les conditions de la paix.

1805. — Et, pour achever d'ôter tout prétexte aux réciîminations contre sa politique , Napoléon écrivit au roi d'Angleterre une lettre où il parlait de la paix comme s'il l'eût aimée.

14 janvier. — Il lui disait : « Monsieur mon frère! « H ne doutait pas que le monde ne crût désormais à sa royauté, et, pour lui, il l'entourait de toutes les formules accoutumées de l'étiquette des vieilles cours. Et à son frère il demandait grâce pour l'humanité désolée par la guerre. « La France et l'Angleterre , lui disait-il , usent leur prospérité. Elles peuvent lutter des siècles. Mais leurs gouvernements

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remplissent-ils bien le plus sacré de leurs devoirs? Et tant de sang versé inutilement et sans la perspective d'un but, ne les accuse-tril pas dans leur propre conscience ?

» Je n'attache pas de déshonneur, ajoutait-il, à faire le premier pas. Pai assez, je pense, prouvé au monde que je ne redoute aucune des chances de la guerre. La paix est le vœu de mon cœur. » — Et il sollicitait le roi de ne pas se refuser au bonheur de pacifier le monde; une coalition , d'ailleurs , que pouvait-elle, sinon accroître la prépondérance continentale de la France?

Le roi d'Angleterre ne répondit pas à l'Empereur; ce fut le cabinet qui répondit au ministre Talleyrand : l'Angleterre voulait que la paix reposât sur des engagements qui pussent prévenir le renouvellement des malheurs de l'Europe ; et elle ne pouvait répondre à l'ouverture qui venait d'être faite , qu'après qu'elle aurait pu communiquer avec les puissances du continent, « et particulièrement, ajoutait le cabinet , avec l'empereur de Russie , qui a donné les plus fortes preuves de la sagesse et de l'élévation des sentiments dont il est animé, et du vif intérêt qu'il prend à la sûreté et à l'indépendance de l'Europe. » >

Une telle réponse , et dans une telle forme , était d'une signification qui ne permettait d'aucun côté les ambiguïtés et les tromperies.

8 mars. — Trois jours après, une loi ordonnait une levée de soixante mille conscrits. Tout alla se précipitant. Par un traité signé à Pétersbourg entre l'Angleterre et la Russie, l'empereur Alexandre s'obligea à mettre sur pied une armée de cent quatre-vingt mille hommes et à entrer dans une coalition dans le but de dégager le Hanovre, d'arracher à la politique et aux armes de la France la Hollande et la Suisse, d'affermir l'Autriche, do déUvrer le royaume de Naples, et de rétablir le roi de Sardaigne dans ses Etats d'Italie. Napoléon répondit aux actes menaçants de l'Europe en acceptant la couronne royale d'Italie , que lui offrait la République italienne. « De tant de provinces conquises, dit-il au Sénat, nous n'avons gardé que ce qui était nécessairepournousmainteniraumèmepointde considéra-

18S HISTOIBB DB FRANCS.

tion et de puissance où a toujours été la France. Le génie du mal cherchera en vain des prétextes pour mettre le continent ûQ guerre ; ce qui a été réuni à notre empire par les lois QOnstitutionneUes de TEtat y restera réuni. Aucune nouvelle puissance n'y sera incorporée ; mais les lois de la Ré- ; publique balave, Tacte de médiation des dix-neuf cantons suisses , et ce premier statut du royaume d'Italie , seront coBstanunent sous la protection de notre couronne ; et nous ne souffrirons jamais qu'il y soit porté atteinte. Dans toutes les circonstances et dans toutes les occasions, nous montrerons la même modération, et nous espérons que notre peuple n'aura plus besoin de déployer ce courage et cette énergie qu'il a toujours montrés pour défendre ses légitimes droits. »

26 mai. — Deux mois après, Napoléon allait à Milan poser sur sa tète la couronne de fer, et le prince Eugène était déclaré vice-roi d'Italie, La République de Lucques 1 devint une principauté et fut donnée à une sœur de Napoléon, et un décret régla l'organisation du duché de Parme, comme dépendant du territoire de l'Empire.

Ainsi se déployait cet Empire , né de la République , et supplantant la République par des royautés, affectant la souveraineté de Charlemagne , et couronnant le dogme de l'égalité par le pouvoir du glaive.

Grand exemple de la facilité avec laquelle les peuples se plientàla domination , lorsqu'elle se montre forte etrésolue !

Et il est vrai que Napoléon avait l'art d'intéresser la démocratie à sa puissance. En lui, la Révolution se croyait encore maîtresse; il avait gardé sa langue , et par sa langue il satisfaisait ou captivait ses passions. La guerre , même faite aux vieux Etats , semblait une suite des systèmes et des destructions révolutionnaires; et par là s'explique la popularité d'une politique sous laquelle la France allait épuiser sa fortune et sa vie.

9 août 1805. — Cependant l'Autriche ébranlée , amoindrie, humiliée par la domination française en Italie et sur le Rhin , sentait amèrement ses blessures.

Napoléon avait affecté, dans son apparition en Italie, de

HISVOIRB DB PBiJICB* 183

faiM manœuiFrer une armée de 40 mille hommes dans la plaine de Marengo , comme pour célébrer, d'une façon plus insultante , la yictoire qui avait été le point de départ de son élévation à TEmpire. Tout révélait un système politW que, qui tendrait à rabaissement indéfini de cette maison d'Autriche , dont la rivalité avait été si souvent désastreuse à la France. La Russie , de son côté, avait besoin de n'être pas séparée du Rhin par une neutralité systématique de FAllemagne ; et FAngleterre enfin, toujours menacée par les armements de Boulogne , s'efforçait de détourner CAt orage; aisément la double excitation de ces deux Etats entraîna l'Autriche , et le 9 août elle accéda au traité de Pétersbourg ; c'était une troisième coalition qui se levait an Europe contre la France.

Déjà l'Autriche avait de grands armements sur pied, elle n'eut qu'à les faire mouvoir. Le général Kléoau envahit la Bavière , alliée de la France : et bientôt se déploya de ce côté une armée de 80 mille hommes, commandée par l'archiduc Ferdinand , sous la conduite du général Mack. En même temps, 30 mille hommes, sous le» ordres de l'ai^ chiduc Jean, entrèrent dans le Tyrol , et l'armée d'Italie , commandée par l'archiduc Charles , s'avançait sur l'Adige.

C'était donner à Napoléon l'occasion d'une de ces manifestations par lesquelles il savait l'art de remuer l'imagination des peuples.

Il se rendit au Sénat avec solennité, et dénonça la conduite de l'Autriche comme oppressive de ses alliés : touèefois, c'est au génie de l'Angleterre qu'il renvoyait l'odieux des violences et la responsabilité des malheurs publics ; et, pour lui, il ne faisait que céder au devoir de protéger la Bavière et l'Italie ; c'était son honneur de secourir les faibles ; c'est pour les faibles qu'il allait tirer l'épée.

« L'Autriche et la Russie , disait-il , se sont réunies à l'Angleterre. La méchanceté des ennemis du continent s'est dévoilée ; ils craignaient encore la manifestation de mon profond amour pour la paix. Us craignaient que l'Autriche, à l'aspect du gouffre qu'ils avaient creusé sous ses pas, ne revùit à des sentiments de justice et de modo-

1 8i HISTOIBB DB FBAIIGB.

ration ; ils Vont précipitée dans la guerre. Je gémis du sang qu'il va en coûter à TEurope ; mais le nom français en obtiendra un nouveau lustre... Mon peuple m'a donné dans toutes les circonstances des preuves de sa confiance et de son amour... Dans cette circonstance si importante pour sa gloire et la mienne, il continuera de mériter le nomde grand peuple, dont jele saluai au milieu des champs de bataille. »

La guerre n'allait donc être qu'une défense , et le Sénat n*avait qu'à répondre à cette générosité par l'applaudissement et aussi par des levées d'hommes.

Deux sénatus-consultes ordonnèrent la levée de quatrevingt mille conscrits de 1806, et la mise en activité des conscrits des cinq années précédentes : un troisième organisa les gardes nationales pour le maintien de l'ordre dans les cités et pour la défense des côtes et des frontières. On entrait dans un système de guerre que les précédents capitaines n'avaient pas connu , où l'on verrait des masses ) armées se mouvoir, se choquer et se détruire, sans qu'une seule victoire ou une seule défaite dût suffire à venger les affronts ou à résoudre les difficultés politiques qui auraient donné lieu à de tels conflits, comme si dans la civilisation nouvelle la guerre ne devait plus être qu'une vaste extermination d'armées, de peuples et d'Etats.

Mais bien que Napoléon feignît d'être provoqué et surpris, ses dispositions d'attaque plutôt que de défense étaient prises partout avec un ensemble qui dut étonner et déconcerter tous les hommes de guerre de l'Europe.

Vingt mille voitures furent soudainement employées à transporter les corps formés sur les points divers de l'Empire : jamais activité semblal)le ne s'était vue, et cette rapidité môme contribuait à exalter l'enthousiasme. Du 26 au 30 septembre , une armée formidable, qu'on appela la grande armée, divisée en sept corps, se trouvait jetée sur la rive droite du Rhin ; le premier corps , commandé par Bemadotte, le deuxième par Marmont, le troisième par Davoust, le quatrième par Soult, le cinquième par Lannes, le sixième par Ney, le septième par Augereau ; une grande réserve de cavalerie était commandée par Murât, ayant

HISTOIRE DE F&AIfGS. 185

SOU& ses ordres Nansouthy, d*Hautpoul, Klein, Beaumont, Walthef; cette armée présentait un ensemble de cent soixante mille combattants.

En même temps Masséna allait prendre le commandement deTarmée d'Italie. Un traité signé à Paris avec Ferdinand ly, roi de Naples, avait assuré la neutralité de ce monarque; Napoléon, de son côté, s'était obligé à retirer ses troupes de son royaume. L'armée de Masséna se trouva de la sorte d'une force disponible de quatre-vingt mille hommes , et il put marcher librement sur T Adige , où se trouvait déjà l'armée de l'archiduc.

Enfin, trois corps d'armée de réserve allaient se former à Boulogne^ à Mayence et à Strasbourg, et trois camps Tolants de grenadiers étaient établis à Rennes, dans la Vendée et à Marengo.

Rien n'avait été omis dans ces apprêts de lutte ; tous les périls avaient été prévus ; la promptitude égala la prudence ; en quinze jours l'armée de Napoléon entrait au cœur de l' Allemagne, et menaçait toutes les capitales. Luimême l'avait devancée, en courant se mettre à la tête des Bavarois^ avec lesquels il remporta les premiers succès; et alors parut à l'ordre la proclamation suivante :

« Soldats, la guerre de la troisième coalition est commencée. L'armée autrichienne a passé l'Inn, violé les traités, attaqué et chassé de sa capitale notre aUié. Vous-mêmes vous avez dû accourir, à marches forcées, à la défense de nos frontières. Mais déjà vous avez passé le Rhin ; nous ne nous arrêterons plus que nous n'ayons assuré l'indépen-* dance du corps germanique, secouru nos alliés, et confondu l'orga^l de nos injustes agresseurs. Nous ne ferons plus de paix sans garantie ; notre générosité ne trompera plus notre politique.

» Soldats, votre Empereur est au milieu de vous. Vous n*ètes que l'avant-garde du grand peuple; s'il est nécessaire, il se lèvera tout entier à ma voix pour confoudre et dissoudre cette nouvelle ligue qu'ont tissue la haine et l'or de l'Angleterre.

» Mais, soldats, nous aurons des marches forcées à

186 HISTOIBB DB FRÂlfCE.

faire, des fatigues et des privations de toute espèce à endurer; quelques obstacles qu'on nous oppose, nous les vaincrons, et nous ne prendrons de repos que nous n'ayons planté nos aigles sur le territoire de nos ennemis. » Tel fut le défi de guerre de Napoléon.

Ce n*est point Tobjet de la présente histoire, onTavu déjà, de raconter des batailles; elle ne saurait non plus s'abstenir de les noter. Les batailles sont tout le génie de la grande période où nous sommes; c'est par la guerre que semani* feste la révolution profonde qui va transformer l'Europe.

Dès le 6 octobre, l'Empereur Napoléon a jeté ses principaux corps d'armée dans la Franconie ; il s'est placé sur les derrières de l'armée ennemie, et il évite'ainsi d'avoir sur ses flancs les débouchés du Tyrol : la rapidité de sa marche a déconcerté la lente stratégie des Autrichiens.

Le 8 , le maréchal Murât , appuyé du maréchal Lannes, enveloppe à Wertingen une division ennemie qui , dans la fuite , tombe en partie aux mains du général Oudinot. Ney met en déroute l'archiduc Ferdinand , à Guntburg ; Soult occupe Augsbourg; Bernadette entre à Munich. Soult ensuite marche on avant sur l'IUer et s'empare de Mimmingen ; Ney poursuit ses succès , et combat à Elchingen avec éclat : trois mille autrichiens sont prisonniers ; c'était , dit Bournenne , une victoire par jour ; on eut dit un temps fabuleux. Le corps principal de l'armée autrichienne reste isolé sur la rive gauche du Danube. ; le général Mack se renferme dans Ulm. Alors paraît une colonne de soixante mille Russes sur la rivière de l'Inn ; mais entre cette ri* vière et Munich se déploie Bf^rnadotte : le secours des Busses sera vain ; Mack enserra dans Ulm avec trente mille hommes ne tente pas de rompre les corps d'armée qui l'entourent ; la rapidité des mouvements de Napoléon semble avoir tout glacé , génie et courage. Mack , après trois jours, capitule et rend la place avec ses magasins et son artillerie ^ L'armée prisonnier ) est envoyée en France ;

* Voyez dang leg Mém, de B(furrienne le récit de cette capitulation, fait par M. de Ségur, qui ayait «'téenToyé en parlementaire par Napole*OTi.

HISTOnS DB FRÂITGE. 187

soixante canons attelés et trois mille chevaux restent aux

mains des Français ; seize généraux avec tous les officiers-

sont renvoyés sur parole. Nulle victoire n'eut eu un tel

prix , ni de telles suites. En moins de quinze jours, Tar-

mée autrichienne avait perdu cinquante mille prisonniers,

et elle était réduite à s'abriter derrière Tlnn. De son côté,

Murât avait atteint de nouveau les Autrichiens commandés

par le général Werneck , et l'avait forcé de capituler avec

sa division ; la haute Autriche s'ouvrait à l'armée partout

victorieuse.

Alors Napoléon put à bon droit féliciter son armée ; il lui adressa une proclamation.

« Soldats de la grande armée , disait-il , en quinze jours nous avons fait une campagne ; ce que nous nous proposions de faire est rempli : nous avons chassé de la Bavière les troupes de la maison d'Autriche , et rétabU notre allié dans la souveraineté de ses États. »

Après quoi il récapitulait les actes de cette campagne. « De cent mille hommes qui composaient cette armée , soixante mille sont prisonniers ; ils vont remplacer nos conscrits dans les travaux de la campagne.

9 Deux cents pièces de canon, tout le parc , quatre-vingt dix drapeaux, tous leurs généraux sont en notre pouvoir Il ne s'est pas échappé de cette armée quinze mille hommes » Soldats , je vous avais annoncé une grande bataille mais , grâce aux mauvaises combinaisons de Tennemi, j'ai pu obtenir ]es mêmes résultats sans courir aucune chance ; et ce qui est sans exemple dans l'histoire des nations, un pareil résultat ne nous affaibht pas de quinze cents homimes hors de combat. »

H rapportait ensuite à la vaillance de son armée de si étonnants succès , et il lui en annonçait de nouveaux et de prochains.

« Cette armée russe , ajoutait-il , que l'or de l'Angleterre a transportée des extrémités de l'univers , nous allons lui Mre éprouver le même sort.

» A ce combat est attaché plus spécialement l'honneur de l'infenterie française ; c'est là que va se décider , pour

188 nSTOIBB DB FBV5CB.

la seconde fois , cette question qui Va déjà été une fois en Suisse et en Hollande , si Tinfanterie française est la pre* mière ou la seconde de FEurope.

» H n'y a pas là de généraux contre lesquels je puisse avoir de la gloire à acquérir ; tout mon soin sera d'obtenir la victoire avec le moins d'effusion de sang possible ; mes soldats sont mes enfants. »

Ainsi parlait Napoléon à son armée. En la glorifiant , il délibérait avec elle ; il la faisait participer à ses desseins. Etonnante façon de l'exalter en l'identifiant avec son génie !

Mais la guerre ne nous était pas heureuse sur les mers, bien qu'elle eût débuté avec éclat.

Une escadre , partie de Rochefort dès les premières ruptures avec l'Angleterre, était allée aXiàqueT la Dominique;. les troupes commandées par le général Lagrange avaient fait une descente , avaient surpris et enlevé la garnison avec son artillerie , et détruit tous les bâtiments dans le port. De là, l'escadre était allée ravitailler la Guadeloupe ; puis elle avait porté le ravage dans les tles anglaises de Monferrât et de Saint-Christophe ; et , après avoir débloqué Santo-Domingo , investie par les Noirs de la partie française , elle avait pu rentrer dans la Charente , riche de butin ' et n'ayant éprouvé aucun dommage.

Mais , peu après , l'amiral Villeneuve éprouva un premier échec dans une rencontre de sa flotte avec celle de l'anglais Robert Calder. Deux vaisseaux espagnols , qui faisaient partie de la flotte française, tombèrent au pouvoir de Calder, par l'effet de manœuvres mal saisies ou mal exécutées au milieu d'une brume épaisse. Ce ne fut que le prélude d'un plus grand désastre. Le 21 octobre , deux flottes formidables se rencontraient à la hauteur du cap Trafalgar , à dix lieues Est de Cadix : l'une composée de dix-huit vaisseaux français et de quatorze vaisseaux espagnols , l'autre de vingt-huit vaisseaux anglais ; la première commandée par Villeneuve , la seconde par Nelson ; Villeneuve illustré par des défaites, Nelson illustré par des victoires ; d'un côté l'impéritie , de l'autre la gloire. La lutte fut horrible, acharnée. Villeneuve avaitréglé d'avance

HISTOIEB DB FRIHGE. 189

SOU ordre de bataille ; il ne le sut pas modifier en présence des dispositions de son ennemi , ou bien Tautorité manqua à. son conmiandement pour donner aux manœuvres de la précision, de la rapidité et de l'ensemble ; il ne resta à la flotte française que le courage désespéré, et cette résolution intrépide qui fait les morts héroïques à défaut des triomphes glorieux.

La flotte française fut ravagée ; quatre vaisseaux furent pris, trois brûlés , trois coulés bas , dix échoués ; huit purent rentrer à Cadix ; quatre n'avaient pas été dans la mêlée , ils s'éloignèrent intacts pour tomber quelques Jours après au pouvoir d'une autre escadre ennemie ; l'amiral Villeneuve était prisonnier, le contre-amiral Magon tué ; l'amiral espagnol Gravina grièvement blessé, ainsi que le contreamiral Alava ; un autre contre-amiral , Gisneros , prisonnier. La flotte anglaise avait aussi ses ravages : seize de ses vaisseaux étaient mis hors d'état de tenir la mer ; mais la perte la plus cruelle était celle de son amiral : Nelson avait été tué d'un coup de mousqueterie , parti d'un vaisseau français qui tentait l'abordage.

Cette journée de Trafalgar fut fatale à la marine française ; elle balança tristement les rapides victoires des armées de terre ; et longtemps ce souvenir , ajouté à celui d'Aboukir , devait peser sur la gloire de Napoléon et sur les destinées de son empire.

Mais il ne suivait pas moins sa fortune en Autriche» L'empereur Alexandre avait visité à Berlin le roi de Prusse Frédéric-Guillaume ; là , les deux monarques s'étaient liés par des traités secrets , et même ils avaient juré sur le tombeau de Frédéric une guerre immortelle à la France. Et tandis que ces jeunes imaginations royales s'exaltaient par de tels serments. Napoléon faisait passer l'Inn à sa grande armée [le 28 octobre]. Lannes occupa Braunau ; Bernadotte , Saltzbourg ; l'arrière-garde des corps russes qui marchaient au secours de l'Autriche fut battue à Amstetten ; Davoust occupa Steyer, dans la haute Autriche ; Inspruck et Hall tombèrent au pouvoir de Ney; tout fuyait devant nos généraux; l'armée autriehienne du Tyrol était disper-

190 HI8T0IBE DB FBAICGB.

sée ; Davoust battait à Marienzell le corps de rautrichien Meerfeldt ; Marmont entrait à Léoben , dans la Stjrie ; Mortier avec cinq mille hommes, engagé dans un défilé & Diernstein sur la rive gauche du Danube, rompait un corps de vingt mille russes , et rejoignait sa division sur la rive droite ; et ainsi, par mille combats épars, on arrivait aux portes de Vienne , laissant par derrière ou chassant devant soi des armées russes et autrichiennes déroutées et meurtries par ces coups imprévus de stratégie.

En Italie, Tarchiduc Charles soutenait mieux Thonneur de ses armes. Masséna ayant passé TAdige , s'était heurté contre le vaillant homme de guerre ; le combat avait été sanglant à Caldiéro, près de Vérone, et Tarchiduc était resté mattre du champ de bataille. Mais les renforts conduits de Naple« par Gouvion-St-Cyr arrivaient à marches forcées , et devant des forces inégales Tarchiduc se replia sur Palma-Nuova. Tout , d'ailleurs , cédait à la fortune de Napoléon.

13 novembre. — Déjà son armée était devant Vienne ; Farmée autrichienne n'avait pu songer à s'y défendre ; la garde du pont du Thabor avait été seulement confiée à des ofQciers, qui s'apprêtaient à le faire sauter, lorsque Lannes et Murât , par une supercherie mihtaire , trompèrent leur courage, les firent prisonniers, et précipitèrent une colonne choisie de grenadiers sur les travaux de la mine. La ville s'ouvrit de la sorte, et Napoléon alla s'établir au palais de Schœnbrunn , d'où il dirigea la suite de ses desseins de guerre et de poh tique ^

Cest là que lui arriva la fatale nouvelle du désastre de Trafalgar. Et ce n'était pas la seule qui vint troubler la joie de ses succès. U apprenait en même temps des malheurs d'une autre sorte ; d'affreuses banqueroutes s'étaient déclarées à Paris , par suite des entreprises aventureuses de deux financiers, Ouvrard et Desprès; le trésor pubhc en

' Voyez le récit de cette aventure telle que Lafines Pavait racontée à BourrieoDe.

JMm de Bourrienm, tom. VIL

HISTOIBB DE FfiAIfCE. 191

avait été atteint ; la banque en avait reçu le contre-coup ; répouvante s'était mise dans les affaires , et une crise horrible sembla menacer TEtat et les particuliers d'une ruine entière *.

Napoléon entoura de secret la nouvelle de tous ces malheurs , se réservant soit de les réparer , soit de les punir.

Les Russes , poursuivis au delà de Vienne , avaient proposé un armistice; Murât Favait accepté; Napoléon le refusa : la guerre reprit toute son activité.

Davoust courut s'emparer de Presbourg; Augereau, de son côté, avait traversé les défilés de la Forêt-Noire, avait chassé les Autrichiens de Lindau et de Bregentz, et avait fait capituler un corps de huit mille hommes , commandé par Jellachich; tout le Yoralberg restait aux Français; les vaincus étaient poussés vers la Moravie et la Bohême. Seu^ lement, un petit corps de Russes arrêta à Juntersdroff, à dix Ueues nord de Vienne , Tarmée de Murât , de Soult et de Lannes ; cette ferme résistance protégea quelques moments la retraite; mais le torrent suivait toujours, guidé et précipité par Napoléon, qui poursuivait une rencontre éclatante et décisive.

Déjà une seconde armée russe appMaissait à Wischau , à six lieues de Brunn , en Moravie ; les forces alliées allaient se trouver réunies sous le commandement du général Kutuzow. Un choc était prochain, et il allait être terrible.

D'autre part, l'armée d'itahe s'était avancée sur i'Isonzo, et avait occupé Udine et Palma-Nova, et l' avant-garde de Ney s'était étabU dans le Haut-Adige. Dqus cette immense opération , tout tendait à la jonction de Tarmée d'Italie avec la grande armée. Mais un instant la précipitation des succès sembla pouvoir devenir funeste.

L'armée française était engagée dans la Moravie; devant eUe, les Russes s'étaient repliés , et elle occupait Brunn à lenr place. Une Ugne de quatre-vingt lieues s'étendait de Brunn à Trieste où Masséna venait d'entrer; ligne immense qui , rompue, exposait les corps épars à des at-

' Ces désaitres sont racontés par Bourrienne.— Ibid.

192 KlSTOnS^DE ïHARGB.

laques désastreuses. Sur la gauche, la Bohème était en insurrection; à la droite, les Hongrois présentaient des masses armées; et par eux Farchiduc Charles communiquait avec Kutuzow. Enfin Masséna était arrêté en Italie par Tapparition soudaine d*une flotte anglaise, et Tarchiduc, devenu plus libre, avait pu s'avancer sur Vienne : son approche avait rendu le courage aux populations, etla ville était pleine de fermentation et de menace. La marche en avant de Tarmée française appelait donc une lutte extrême. A ce moment , le roi de Prusse envoya à Napoléon un ultimatum dont le rejet devait être la guerre; mais aussi la jonction de Tarmée d'Italie avec la grande armée venait de se faire àKlagenfurth ; Napoléon, balançant ces chances contraires, n'eut qu'à les résoudre par un coup soudain. Quelques paroles de négociations étaient pourtant échangées, et au moment oh Napoléon avait arrêté ses desseins pour une action décisive, on vit arriver un aide de camp de l'empereur Alexandre, le prince Dolgorowski; il était porteur de messages de paix, mais avec des formes qui méconnaissaient la souveraineté impériale de Napoléon, ou avec des propositions qui allumèrent sa colère. « Vous seriez sur les hauteurs de Montmartre, s'écria-t*il , que je ne répontirais qu'à coups de canon à de pareilles impertinences *. » On était au 2 décembre , et Thiver était atroce. Napoléon groupait autour de lui quatre-vingt mille hommes; en face il avait deux armées, une armée russe de soixantequinze mille hommes; un débris d'armée autrichienne, de vingt-cinq mille ; des deux côtés une artillerie formidable; du côté des ennemis une cavalerie supérieure par le nombre ; mais les Français, enivrés par une suite éclatante de succès, les Autrichiens troublés par leurs fuites, les Russes embarrassés par leur nombre ; d'une part des préparatifs faits avec résolution; de l'autre des dispositions prises avec incertitude. La vaillance allait être égale^mais l'issue était d'avance indiquée.

* Paroles citées par le général Rapp.— Jf^m. de Bourr, tom. , VII. — Bourrienne dit qu'on parla d'une lettre de Tempereur Alexandre , qui portait pour suseription: au chef du Gimvernement Français,

HISTOniS DE FRAKGB. 1D3

Kutuzow, avec de la temporisation, pouvait arrêter la fortune de Napoléon ; une seconde armée russe lui arrivait; en continuant sa marche de retraite, il brisait les communications de Farmée française ; Farchiduc Charles allait toucher Vienne; la Hongrie et la Bohème allaient envelopper Napoléon ; la Prusse même se déclarait'; c^était im de ces moments où le succès des grandes choses ne tient plus qu'à un éclair de génie. Cette illumination manc^ua à Kutuzow.

Les hésitations du général russe, au contraire, hâtèrent la résolution de Napoléon. Tandis que Kutuzow se laissait (embarrasser par les masses armées encombrées sur 01inutz, Napoléon étudiait le terrain où il aurait à engager la bataille ; et telle fut la dextérité avec laquelle il fît replier son avant-garde , qu'il amena les ennemis sur le terrain que durant trois jours il s'était choisi et sur lequel il avait marqué la place de la victoire. Là donc , à deux heues de T3runn, se livra le plus grand combat qu'on eût vu dans les ^çuerres modernes. Le village d'Austerlitz, point principal de l'attaque, devait donner son nom à cette journée. Pendant neuf heures, la victoire fut disputée ; les plus illustres lieutenants de Napoléon rivalisèrent de vaillance; Lannes, avec Suchet, commandait la gauche ; Soult la droite, Bernadotle le centre ; Davoust tenait l'ennemi en observation; Murât appuyait la droite; Oudinot commandait la réserve avec le général Junot; tous intrépides, tous éprouvés aux guerres précédentes , tous aspirant à une gloire nouvelle. L'armée française semblait comme entraînée par une ivresse ; à ce village d'Austerlitz on vit pour la première fois une charge de cuirassiers emporter des batteries de canon. La garde impériale de Napoléon électrisait l'armée par son exemple ; le général Rapp se jeta avec les Mameluks , deux escadrons de chasseurs et un de grenadiers à cheval de cette garde, sur un régiment d'élite de la garde russe, qui déjà avait culbuté nos carrés d'infanterie ; ce fut un duel sanglant; la garde russe ne put résister à ce choc terrible; le prince Repnin, Tun de ses colonels, resta prisonnier; ce fut le commencement de la déroute; le

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généiti Gardanne Tacheya par une charge de dragons. Près de trente nulle morts, du côté des coalisés, jonchèrent la terre ; un lac glacé engloutit des milliers de leurs soldats; le général Kutuzow était criblé de blessures. Les Français avaient perdu dix mille hommes, triste attestation de Tacharnement de cette lutte : les grands massacres étaient le prix qui désormais allait payer la gloire.

L'empereur Napoléon venait d'ailleurs de dévoiler son génie dans une campagne de 70 jours , couronnée par une victoire en plein hiver , à dix lieues au delà de Vienne. La nature de cet homme semblait mêlée de témérité et de prévoyance ; là oii on pouvait le croire emporté par la fougue , il gardait la précision du calcul. Aussi , dans ses desseins , il faisait entrer la fbrtune , comme s'il en eût été le mattre ; de là un système de guerre qui ne ressemblait en rien à la vieille stratégie. La bataille d'Austerlitz, livrée par 80 mille hommes , engageait dix corps d'armée à la fois , disposés de la France en Italie , çt de l'Italie au Danube ; et , sur tous les points de ce vaste ensemble , le succès était prévu comme une nécessité. La grande force de Napoléon, ce fut une foi singulière avec un esprit d'aventure , et c'est ainsi qu'il déconcerta si longtemps la prévision expérimentale des plus illustres capitaines ; la nature même semblait vaincue par sa volonté, et il ne doutait pas que tout ne dût fléchir de la sorte devant son destin : son empire , c'était comme la fatalité des temps nouveaux.

Cette bataille d'Austerlitz fut un coup de surprise pour toute l'Europe.

Le ministre de Berlin, Haugwitz, qui portait aux alliés la déclaration de la Prusse contre Napoléon, courut au camp de Napoléon et le félicita de sa victoire. « Voilà, dit le vainqueur, un comphment dont la fortune a changé l'adresse. » Haugwitz prit sur lui de sauver la Prusse en obéissant à la fortune; en effet, et, sans instructions, il entra librement dans les combinaisons de traités qui allaient se faire.

6 décembre. — Deux jours après , l'empereur d'Autriche, François II , allait en personne visiter Napoléon sous sa tente , et lui demander la paix. Un armistice fut accordé ;

1806 HISTOIBE DB FHINGB. 195

les Russes quittèrent le territoire de leur allié , et rentrèrent par les monts Krapacks dans leur empire. La politique n^eut plus qu'à régler les profits de la guerre.

Par une conveqtion provisoire signée à Vienne, Haugwitz , au nom de la Prusse , commença par céder à la France les pays d'Auspach et de Bareuth, Clèves et Neufchàtel ; et la France , conmie indemnité , lui abandonna le Hanovre qui était à TAngleterre, ce qui impliquait une rapture de TAngleterre et de la Prusse.

Puis un traité de paix signé à Presbourg frappa FAutriche de blessures cruelles : les anciens États de Venise , y compris laDalmatie et FAlbanie, furent cédés auroyaume d'Italie ; la principauté d'Ëichstett, une partie de Tancien ovêché de Passau , la ville d'Augsbourg , le Tyrol , toutes les possessions de FAutriche dans la Souabe, dans le Brisgaw etrOrtenau, furent transportés à l'électeur de Bavière, à rélecteur de Wurtemberg et au duc de Bade ; l'indépendance de la République Batave et de la République Helvétique fut reconnue , et , quelques jours après , ]^ Bavière ci le Wurtemberg étaient érigés en monarchie : ce qui était une autre façon d'amoindrir l'Autriche, et, peut-être, une menace pour la Prusse avec qui venait de se faire un traité dont la ratification était douteuse.

1806. — Napoléon n'eut alors qu'à reparaître en France pour jouir de sa gloire. Mais avec l'orgueil des succès , il rapportait l'impression des calamités qui avaient frappé les finances et les affaires. En montant l'escalier des Tuileries, il prononça la destitution du ministre Barbé-Marbois , comme s'il eût été coupable des témérités financières qui avaient compromis la fortune de l'Etat. Ainsi voulait-il qu'on le sût occupé des soins divers de son Empire. Il nomma ensuite Mollien ministre des finances ; mais ce changement ne pouvait effacer la trace des blessures faites au crédit par des aventuriers, et la guerre elle-même les envenimait au lieu de les guérir.

L'enthousiasme fut une distraction de la souffrance. Tout frénûssait d'admiration ; et il devenait facile aux corps pubUcs de célébrer des exploits qui avaient été si brillants et

196 HISTOIBB DB fraugb.

si rapides , sans s'exposer à Thypocrisie des adulations.

Mais le langage des félicitations fut eitrème , et la flatterie ne sut pas rester élégante ; en de telles occurrences, ce qui relève les hommages , c'est la dignité.

Le Sénat décerna à Napoléon le nom de Grand , et ordonna qu'un monument lui serait érigé à ce titre.

« Nous n'essaierons pas , alla lui dire François, de Neufchàteau, nous n'essaierons pas de peindre ce que nous éprouvons. — Ah! que la France doit aimer la quatrième dynastie ! Que de problèmes résolus au dehors et au dedans! Toutes nos craintes sont passées, nos espérances sont accrues. . . et quoique votre modestie ne parle que de prodiges, souffrez que nous exécutions le décret du Sénat, en donnant solennellement au souverain de la France le surnom de Grand , ce nom juste , ce nom que la voix du Peuple, qui est ici la voix de Dieq, nous prescrit de vous décerner. »

La nation tout entière semblait d'ailleurs sanctionner l'adulation des courtisans par son enthousiasme , et cette universalité d'hommages put faire croire à Napoléon que le monde était pour toujours à ses pieds. Maître en Allemagne par les armes , il lui était aisé de l'être en Italie par la politique. Le roi Ferdinand de Naples avait peu respecté le traité de neutralité ; Napoléon fit envahir ses États par une armée ; Joseph, son frère, commandait en chef, ayant Masséna à ses côtés, pour suppléer à son impéritie; huit jours après, les Français entraient à Naples.

Alors Napoléon s'en alla ouvrir [2 mars] la session du Corps législatif, et lui parler en ces termes: « Mes armées n'ont cessé de vaincre , que lorsque je leur ai ordonné de ne plus combattre. J'ai vengé les droits des États faibles... La maison de Naples a perdu sa couronne sans retour; la presqu'île de l'Italie, tout entière, fait partie du grand Empire, rai garanti, comme chef suprême^ les souverains et les constitutions qui en gouvernent les différentes parties.., n m'est doux de déclarer que mon peuple a rempli tous ses devoirs. Au fond de la Moravie, je n'ai pas cessé un seul instant d*éprouver les effets de son amour et de son enthou-

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siasme. Jamais il ne m'en a donné des marques qui aient pénétré mon cœur de plus douces émotions. Français, je n'ai pas été trompé dans mon espérance. Votre amour plus que rétendue des richesses de notre territoire, fait ma gloire... Rien ne vous sera proposé, ajoutait-il, qui ne soit nécessaire pour garantir la gloire et la sûreté de mes peuples. »

Telle était donc Tétrange nouveauté de voir Napoléon , ce soldat de la Révolution française, prendre au sérieux sa souveraineté royale, et parler de ses peuples, comme n'eut pas fait Charlemagne, comme eut fait à peine Louis XIV ; et la France acceptait de bonne grâce cet empire, tant il est vrai que les hommes qui brisent tout pour ne point servir, sont prompts à baisser la tète dès qu'un pouvoir se montre avec la volonté d'être obéi.

Toutefois, la mer continuait d'être fatale à Napoléon. Le 6 février, un combat livré dans la baie de Santo-Domingo avait frappé notre marine d'un grand désastre. Trois vaisseaux avaient été pris; deux échoués et brûlés. Le 13 mars, une forte escadre anglaise s'empara , dans l'Océan , d'un vaisseau et d'une frégate, qui revenaient de l'Inde. Mais Napoléon feignait de n'être pas atteint par ces malheurs, et il continuait de disposer des États et des couronnes. Le 15, il déclara Murât grand-duc de Clèves et de Berg; le %0, il déclara Joseph, son frère, roi des Deux-Siciles. La dynastie deNaples, disait-il, avait cessé de régner, parce que son existence était incompatible avec la dignité de la couronne impériale de France et le repos de l'Europe.

Ainsi , le vieux droit semblait s'évanouir à une parole : toutes les bornes d'empire étaient déplacées. Les princes même hâtaient cette perturbation, pourvu qu'elle leur promit quelque surcroît de puissance. Le 1*' avril, le roi de Prusse, après avoir quelque temps hésité à ratifier la convention de son ministre Haugwitz, avait fini par en accepter les stipulations : une proclamation annonça l'annexation du Hanovre à ses États; on transférait un peuple par une disposition de traité; nulle existence de gouvernement n'était assurée. Peu après [5 juin] , Napoléon dé-

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crétait de son câté que Louis Bonaparte, son frère, était roi de Hollande en vertu d*un traité avec la République Batave. Jamais conquérant ne s'était ainsi joué des nations; jamais, non plus, les nations n'avaient été si faciles à subir de la sorte la fantaisie d'un dominateur.

L'Angleterre seule résistait avec sa politique et avec ses flottes à ce système universel d'asservissement.

Pitt^ son grand ministre , venait de mourir, à l'âge de 47 ans , après avoir dirigé vingt-trois ans ses conseils , plutôt avec ténacité qu'avec génie. La guerre qu'il avait faite à la France avait allumé des haines atroces contre les hommes de la vieille monarchie, sans qu'on pût dire que ses desseins fussent inspirés par le désir de servir leur cause en exterminant la Révolution. Les crimes révolutionnaires lui avaient été un prétexte , mais l'abaissement de la France avait été tout son dessein: aussi avait-il mal secondé les entreprises des princes ; les émigrés lui furent un instrujment; mais la maison de Bourbon lui restait un objet de défiance : ce qu'il poursuivait , c'était la puissance de l'Angleterre.

Fox, son rival au parlement , lui succéda au ministère, et, après avoir combattu ses systèmes, il eut à les subir. Toutefois , il commença par entourer Napoléon de cajoleries, et il pensa surtout lui plaire , en lui dénonçant une confidence d'assassinat contre sa personne *. Ce n'était pas la première fois que des aventuriers étaient allés tenter à Londres la vengeance politique par des propositions de crime. Deux ans auparavant , un homme dé cette sorte s'était présenté aux princes de la maison de Bourbon avec une offre semblable, et à peine lui avait-on permis d'exposer son dessein : « Nous serons toujours, avait dit le prince de Condé , les ennemis de celui qui s'est arrogé la puissance et le trône de notre roi , tant qu'il ne le lui rendra pas; nous avons combattu cet usurpateur à force ouverte; nous le ferons encore, si l'occasion s'en présente ; mais jamais nous n'emploierons des moyens qui ne conviennent

* Mém, de Bourrienne , tom VII.

HISTOIBB BB FRANCS. 199

qu*à des jacobins ^ » Et le noble prince avait expubé avec mépris le scélérat.

La proposition faite au ministre Fox servit qu6l()ttes moments à un échange de procédés , vain déguisement des antipathies ou des desseins de poMtique. Napoléon témoigna de la gratitude pour Tavertissement qui lui fut donné de se tenir en garde contre les attentats , et il feignit d'ouvrir des négociations avec un noble anglais , lord Tar-mouth, retenu prisonnier en France depuis ta rupture du traité d'Amiens. Mais trop d'intérêts étaient en lutte entre r Angleterre et la France , pour que l'ambition mutueUe ittt vaincue par la courtoisie.

Toute l'Europe d'ailleurs était entraînée.

La Prusse avait provoqué F Angleterre par sa proclamation sur le Hanovre ; l'Angleterre répondit par une décla-* ration de guerre au roi de Prusse.

En même temps, elle redoubla d'activité dans toute l'Europe pour raviver les haines mal éteintes et les craintes toujours excitées parla politique grandissante de Napoléon.

Un événement surtout éveilla les défiances des Etats. Le midi et l'ouest de l'Allemagne étaient entrés dans up système de confédération qui les détachait du vieux corps germanique, et les plaçait sous l'action directe de la France. Les Principautés furent remaniées, les territoires changés, les bases d'une diète nouvelle arrêtées; la France y entait avec deux cent mille hommes , la Bavière avec trente mille hommes , le Wurtemberg avec douze mille hommes, Bade avec huit' mille hommes, les petits Etats avec des conditions analogues, non de liberté, mais de servitude, et Napoléon prenait enfin le titre de protecteur de cette oonfis*dération, ruine éclatante du vieux droit de l'Allemagne.

Pour consommer cette dislocation, l'empereur d'Aur triche, François II, renonça au vieux titre d'empereur électif d'Allemagne, et se désigna lui-même sous le titre d'Empereur héréditaire d'Autriche; flâna mourait le saint Empire romain, mille six ans après que Ciiarlemagne Favait institué en recevant la couronne de Léon QI.

' Mém. de la maUon de Condé^ tom. U , 1820.

iOO HISTOIBB DB FRAHCB.

Là ne devaient pas se borner les transformations de la vieillo Europe. Napoléon , en allant se faire couronner à Ilililan, avait indiqué d'autres desseins ; le royaume d'Italie était proclamé , mais , pour en être véritablement souverain, Napoléon voulait que Rome fût en ses mains, et cette pensée s'était trahie dès le séjour du Pape à Paris.

Dès lors, il s'était trouvé des conseillers qui supposaient que le siège de la papauté pouvait être à Paris comme à Rome, et des insinuations avaient révélé à Pie Vil la pos* sibilité de ce déplacement du Saint-Siège. En regard d'iin tel péril, le Pape avait fait la déclaration suivante : « Le bruit s'est répandu qu'il serait possible que Ton nous rettnt en France ; on peut, en effet, nous ravir notre liberté, mats le cas a été prévu : avant de quitter Rome, nous avons signé une abdication régulière et valable dans le cas oïl nous deviendrions prisonnier. Cet acte est hors de l'atteinte du pouvoir français; il est déposé entre les mains du car- |dinalPignatelli, à Palerme. Si donc on tentait d'exécuter les projets que l'on semblerait méditer, on ne le pourrait faire que sur un pauvre moine n'ayant plus d'autre nom que celui de Barnabe Ghiaramonti. »

Mais Napoléon n'était pas homme à faire fléchir ses desseins, il avait laissé le Pape s'en retournera Rome, et aussitôt il s'était mis aie harceler par des communications où il semblait que le droit de la plainte fût acquis à l'Empereur; sa politique imagina même des griefs de religion pour motiver chrétiennement la spoliation de la papauté.

« Votre Sainteté, disait-il, dans une lettre à Pie Vn, peut éviter les embarras en marchant dans une route droite, et en n'entrant pas dans le dédale de la politique et des considérations pour des puissances qui, sous le point de irue de la Religion, sont hérétiques et hors de l'Eglise, et, sous celui de la politique , sont éloignées de ses Etats, mcapables de la protéger et ne peuvent lui faire que du mal. »

Napoléon établissait dans sa lettre, que le Pape devait prendre parti dans ses guerres; qu'iZ devait chasser de ses Etats les Russes, les Anglais, les Suédois , tout agent du rtn de Sardaigne, et fermer ses ports aux bâtiments de leurs

HISTOIBE DE FRANGE. 201

nations. En même temps , il formulait son propre droit sur ritalie.

« Toute l'Italie, disait-il , sera soumise sous ma loi. Je ne toucherai en rien à l'indépendance du Saint-Siège ; je lui ferai même payer les dépenses que lui occasionneront mes armées. Mais nos conditions doivent être , que Votre Sainteté auriei pour moi , dans le temporel , les mêmes égards que je lui porte pour le spirituel, et qu^elle cessera des ménagements inutiles envers des hérétiques ennemis de l'Eglise, et envers des puissances qui ne peuvent lui faire aucun bien. Votre Sainteté est souveraine de Rome « mais j'en suis l'Empereur. »

Et à cette déclaration, d'une signification menaçante, se mêlaient des plaintes d'une nature étrange. La cour de Rome nuisait aux affaires de l'Eglise par ses lenteurs; pour des intérêts mondains , de vaines prérogatives de la tiare ^ on laissait périr les âmes, le vrai fondement de la Religion. Napoléon menaçait de la vengeance de Dieu ceux qui sacrifiaient de la sorte l'Eglise à la politique ; et^ pour lui , il offrait au Pape le moyen de régler rapidement les affaires et de ne pas laisser les diocèses dans l'anarchie.

« Je ne puis laisser languir un an ce qui doit être fait dans quinze jours. Ce n'est pas en dormant que j'ai porté si haut l'état du clergé , la publicité du culte , et réorganisé la religion en France... Ceux qui parlent à Votre Sainteté un autre langage la trompent , et sont ses ennemis ; ils attireront des malheurs qui finiront par le urètre funestes *. »

Ainsi parlait Napoléon ; c'était lui qui portait les sollicitudes du Pontificat , et il menaçait le Pape à force de zèle pour l'Eglise catholique.

La réponse de Pie VII fut magnifique ; c^était une discussion libre de tous les griefs , et il était touchant de voir surtout le Pape étendre sa charité sur tous les chrétiens , en réponse à l'obligation qui lui était faite par Napoléon de se séparer des hérétiques. « Nous, Vicaire de ce Verbe

* Lettre de TEmp. Napol. , 18 novenibre 1805. — L'abbé Gonialès.— le pape en tous les temps.

SOS UISTOIBS DB FRARGB.

éternel , disait-il, qui n'est pas le Dieu de la dissension, mais le Dieu de la concorde, quiest venu au monde pour en chcLsser les inimitiés , et pour évangéliser la paix tant à ceux qui sont éloignés qu'à ceux qui sont voisins (voilà les expressions de Tapôtre) , en quelle manière pouvons-nous dévier de renseignement de notre divin instituteur ? Gomment contredire la mission à laquelle nous avons été destiné ?» Ce n'est pas notre volonté , ajoutait-il , c*est celle de Dieu , dont nous occupons la place sur la terr^, qui nous prescrit le devoir de la paix envers tous , sans distinction de eatho^ liques et d'hérétiques, de voisins ou d'éloignés, de ceux dont nous cUtendons le bien, de ceux dont nous attendons le mal. » Telle était la plénitude de charité égale envers tous , que le Pape opposait au scrupule orthodoxe de Napoléon. Mais aussi sa liberté restait inflexiblo sur les questions de droit ou de discipline que FEglise était accoutumée à résoudre avec maturité , et que Napoléon avait hâte de trancher avec passion.

La question du domaine de Rome semblait la plus périUeuse ; c'est celle que le Pape traitait avec le plus de liberté.

« Votre Majesté, disait-il, établit en principe qu'e^ eU l'empereur de Roms. Nous répondons , avec la franchise apostolique , que le Souverain Pontife , qui est tel , depuis un si grand nombre de siècles , qu'aucun prince régnant ne compte une ancienneté semblable à la sienne ; le Pontife, devenu encore souverain de Rome, ne reconnaît et n'a jamais reconnu dans ses États une puissance supérieure à la sienne; qu'aucun empereur n'a aucun droit sur Rome. Vous êtes immensément grand ; mais vous avez été élu , sacré, couronné, reconnu empereur des Français et non de Rome. Il n'existe pas d'empereur de Rome ; il n'en peut pas exister, si on ne dépouille le Souverain Pontife du domaine absolu et de l'empire qu'il exerce à Rome....

» Votre Majesté, ajoutait le Pape, dit que nos relations avec elle sont les mêmes que ceUes de nos prédécesseurs avec Gharlemagne. Gharlemagne a trouvé Rome dans les mains des Papes; il a reconnu, il a confirmé sans réserve

HISTOIRE DB FRAKCB. 203

leurs domaines; il les a augmentés avec de nouvelles donations; il n'a prétendu aucun droit de domaine ni de supériorité sur les pontifes considérés comme souverains temporels; il n'a prétendu d'eux ni dépendance ni sujétion. IL a reconnu toujours que ses titres et qualités d'avocat, de patricien et d'empereur furent des concessions que lui firent les pontifes.

» Enfin dix siècles postérieurs au temps de Charlemagne ont rendu inutile tout autre investigation plus éloignée ; et la possession pacifique de mille ans est le titre le plus lumineux qui puisse exister entre souverains. »

Toute la suite était digne de cette grandeur. Le Pape combattait surtout une proposition qui touchait à la racine de la constitution de l'Eglise. « Nous ne pouvons admettre, disait-il, la proposition suivante : que nous devons avoir pour votre Majesté, dans le temporel, les mêmes égards qu'elle a pour nous dans le spirituel. Cette proposition a une extension qui détruit et altère les notions de nos deux puissances... Un souverain catholique n'est tel que parce qu'il professe reconnaître les définUiom du chef visible de FEglise, et le regarde comme le maître de la vérité et le seul vicaire de Dieu sur la terre. Il n'y a donc pas d'identité ni d'égalité entre les relations spirituelles d'un souverain catholique avec le suprême hiérarehe^ et les relations temporelles d'un souverain avec un autre souverain. »

Ainsi le Pape retenait l'intégrité de son domaine à tous les points de vue. Et dans cette situation respective des deux puissances, comment Napoléon pouvait-il faire au Pape un devoir d'entrer dans ses guerres? C'était à la fois lui faire perdre le caractère de sa mission divine , qui ne connaît pa$ d'inimitiés , et le subordonner comme souverain à la volonté d'un souverain supérieur. «Charlemagne, ajoutait Pie Vil, et tous les princes avvocati de l'Eglise ont fait profession de la défendre de la guerre et non de l'entraîner à la guerre... Cette proposition tend à faire du souverain pontife un feudataire, un vassaMige de l'Empire français. »

S04 niSTOlBE DE FRAIYGB.

D^autres griefs étaient discutés, celui surtout de n*apporter point de célérité aux affaires de TEglise. « On laisse, (lit-on , périr les âmes pour des intérêts mondains et de vaines prérogatives de la tiare ! Le Saint-Përe reçoit des mains du Très-Haut Thumiliante acerbité de ce reproche; mais Dieu et le monde savent si des intérêts mondains et de vaines prérogatives ont guidé ses actions. » Et le Pape expliquait la nécessité des lenteurs en des affaires qui exigent tant d'informations et imposent tant de sagesse.

Nulle plainte enfin n'était omise, et le Pape terminait sa lettre par ces fermes paroles :

ce Si nous étions assez malheureux pour que le cœur de Votre Majesté ne fût pas ému par nos paroles, nous souffririons avec une résignation évangélique tous les désastres, nous nous soumettrions à toutr s les douleurs, en les recevant de la main du Seigneur. Oui , la vérité triomphera toujours sur nos lèvres; la constf ace à maintenir intacts les droits de notre Siège régnera dans notre cœur; nous affronterons toutes les adversités de cette vie, plutôt que de nous rendre indigne de notre ministère *. »

Telle était la ferme attitude du Pape en regard du Dominateur de toute l'Europe. Napoléon eut le malheur de ne pas soupçonner ce qu'il y avait de puissant et de formidable dans la condition de ce souverain , résigné à toutes les épreuves, et qui, à toute extrémité, était prêt à se réduire à l'état de moine pour laisser à l'Église la plénitude de son indépendance. Napoléon pensait avoir besoin de régner seul sur Fllalie, et les raisons de Pie Vn ne firent qu'agacer son désir; si ce n'est que, désespérant de le vaincre par la politique , il laissa bientôt éclater le dessein de le dompter par la violence.

Ses desseins de domination universelle ne pouvaient désormais échapper à aucune puissance. Déjà le profond renouvellement delà constitution germanique avait troublé ce qui restait d'indépendance dans les chancelleries, et

* J'ai suivi la traduction de M. de Reynold-Chauvaney.— £« pap$ en tou$ les temps , par ïe doct. don Juan Gonzalès.

TAngleterre profitait de ces dispositions pour souffler de nouveaux orages. Elle eut peu de peine à montrer àla Russie ce qu'il y avait de menace pour le continent dans ce sys* tème devant qui tout s'effaçait, les grands empires comme les petits États, et aussitôt un brusque retour se fit dans la politique.

Des préliminaires de paix avaient été signés à Paris entre la Russie et la France [20 j uillet] . Le cabinet de Pétersbourg refusa de les ratifier, mais en feignant de continuer les négociations. Négocier pour Napoléon, c'était trahir la défiance, et la défiance était la guerre.

D'autre part, à l'opposé de l'Europe, à Madrid, de vagues pensées d'hostilité s'étaient déclarées. Un favori du roi Charles IV, Godoï, connu sous le nom de Prince de la Paix , avait cru le moment propice de parler dans une proclamation de dangers mystérieux, d'ennemis cachés, de gloire à conquérir, et il avait appelé la nation espagnole aux armes. Provocation imprudente, que Napoléon feignit, pour le moment, de né pas entendre, mais qui lui plut comme prétexte et comme occasion detiesseins mystérieux pour l'avenir. Sa politique présente s'attachait à d'autres injures et à d'autres vengeances.

S03 raSTOIU DB FURCB.

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