CHAPITRE VI
Ambiguïtés de b Pmiae* — Irritation et pamphlets à Paru. -— Manifeste du roi de Prusse. — Étrange mêlée de la France, de k Prusse et de l'Angleterre. — Bataille d'Iéna. «^Double défiiite des Prussiens. — Toute la Prusse au pouvoir des armées de Napoléon. — Décret de Berlin sur les gardes nationales de FEmpire.
— La Russie avec ses masses militaires. — Décret de blocus universel contre l'Angleterre. — Napoléon est étourdi par la victoire.
— Contrastes ; beau trait de Napoléon. — Les Russes s'avancent.
— Proclamations. — Nouveaux combats. — Représailles de l'Angleterre. — Bataille d'Eylau. — Siège de Dantzick ; autres combats. — Bataille de Friedland. — Entrevue et paix de Tilsitt. — Humiliation de la Prusse. — Abus de la victoire. — Royautés nouvelles. — La paix n'est qu'une dissimulation. — Fuites nouvelle! de Louis XYIII. — Napoléon i Paris ; pompe des adulations. — Le royaume de Westphalie. — Remaniement du monde. — Haine acharnée de l'Angleterre et de la France. — Bombardement de Copenhague. La Russie rompt avec l'Angleterre. — L'Angleterre et le Portugal. — État de l'Espagne ; dessein de Napoléon. — Drames funestes.— Suite du système continental ; entreprises con» traires de l'Angleterre et de la France. — Junot à Lisbonne. Le Portugal est frappé d'une contribution de guerre de cent millions.
— Indices d'événements formidables. — Une armée française en Espagne. — Intrigues de Madrid. Révolution de palais. Murât i Madrid. — Violences contre le Pape ; bref comminatoire. Le légat quitte Paris. — La famille royale d'Espagne à Bayonne. — Scènes étranges. — Madrid en révolte contre Murât; horribles punitions; le roi d'Espagne Charles IV â Compiégne ; ses fils à Valençay ; un abtme s'ouvre. — Proclamation â l'Espagne. — Toute l'Espagne est en feu. — Joseph roi d'Espagne. — Insurrection et désastres.
— Le général Dupont capitule à Baylen. — Jugements. — Toute l'Europe s'émeut ; épisodes ; guerre gigantesque. — Le nom de Wellington parait en Portugal. — Défaite de Junot â Vimeiro. — Le Portugal aux mains des Anglais. — L'Empereur des Français et l'Empereur de Russie à Erfurt. — Vains efforts de pacification avec r^jigleterre. — Discours de Napoléon au ^s législatif —
HISTOIRE DB FRAlfCB. 207
n court en Espagne. Il anime les combats. Il change les lois par des décrets. — Semblants de soumission. — Napoléon rentre â Paris. Actes d'administration. Fondation de TUniversité.
Tandis que la Russie éloignait, par ses difficultés de diplomatie, une paix suspecte, la Prusse tentait d'échapper par des alliances à une prépondérance qui menaçait d'être une oppression ; on Tavait vue soigneuse de se lier par des traités avec T Angleterre, la Russie et la Suède, durant la longue neutralité qu'elle avait gardée envers la France ; mais cette situation ambiguë ne pouvait désormais suffire à la politique de Napoléon. Aussi lorsque la Prusse vit se consommer cette transformation du corps germanique, aisément elle pénétra ce qu'elle renfermait pour elle de perplexité et de péril; aussitôt, elle essaya de former au Nord une contre-fédération , dessein téméraire, précisément parce qu'il était naturel, et qui donna lieu à l'explosion soudaine des colères de Napoléon.
Les journaux et les pamphlets de Paris annoncèrent à Berlin l'espèce d'animosité que la Prusse s'était attirée par ses longues ambiguités; la personnalité s'ajoutait à la politique; la reine de Prusse était injuriée ; l'outrage devenait une raison d'Etat ; c'était l'indice des fureurs qui se mêleraient à la lutte , et qui pourraient souiller la victoire.
Mais cela même irrita le patriotisme des Prussiens; les flatteries françaises avaient, depuis le dernier siècle, exalté leur vanité ; les insultes allumèrent leur courage. Us se crurent dignes de lutter contre l'oppresseur des Etats, ils demandèrent la guerre , tandis que leur gouvernement continuait de parler de paix ; et déjà , en effet, la guerre était à leurs portes.
En un moment, sept corps d'armée avaient enveloppé la Prusse, etNapoléonenpersonneétaitarrivéàBamberg. Bernadette^ Lannes, Davoust, Augereau, Ney, Soult, Lefèvre, marchaient sous ses ordres; Murât commandait , selon la coutume, la grande réserve de cavalerie. Unhuitième corps, sous les ordres de Mortier, se formait dans la Westphalie^
Le roi de Prusse eut à peine le t^joips de lancer un ma-
^8 HISTOIRE i>E FRANCB.
nifcsle à 1 Europe. H dénonçait les actes de violence de Napoléon, lequel x était parvenu à ce degré d'ambition que rien ne peut satisfaire , et qui marchait sans cesse d'usurpation en usurpation. » Griefs trop justes , mais qui laissaient sans excuse Timprévoyance et la témérité du roi , qui se plaignait de la sorte ; car lui-même avait voulu profiter de la dislocation des vieux États pour s'emparer du Hanovre, et c'est ce qui faisait qu'il avait à soutenir une guerre d'agression contre l'Angleterre, en même temps qu'une guerre défensive contre la France , et cela était de la justice à ses plaintes, en même temps que de la force à ses armes.
C'était là une étrange mêlée; trois puissances aux prises, trois guerres dans une guerre. Fox venait de suivre Pitl au tombeau ; un moment, on avait pensé que ce grand politique mettrait fin aux luttes sanglantes de l'Angleterre et de la France; sa mort rompit des négociations commencées, et Napoléon continua de suivre sa fortune, sans prendre souci des derniers restes de la marine française, qui çà et là expiraient sous le feu des escadres de l'Angleterre.
La guerre avec la Prusse s'était ouverte par des combats isolés. Bernadette avait e,u un avantage à Schleitz, dans la pe< tite principauté de Reuss , et Maison avait brillé à ses côtés. Suchet, de la division de Lannes, avait eu un engagement avec le prince Louis de Prusse à Saalfeld , à huit lieues d'Erfurt ; le prince y avait péri ; l'infanterie prussienne avait été mise en pleine déroute ; trente canons et mille prisonniers étaient restés aux mains du vainqueur. C'était le prélude d'une action plus sanglante et plus décisive.
14 octobre. — L'armée française était coupée en deux grands corps séparés par un intervalle de six lieues, mais obéissant à une même inspiration de commandement et d*opération.
Napoléon , avec quatre-vingt-cinq mille hommes , occupait léna , ayant pour lieutenants Soult à la droite, Augereau à la gauche , Lannes au centre , avec Lefèvre , qui commandait la garde impériale; sur les bords de la Saaila s'étendait la cavalerie de Murât.
En regard , se développaient les Prussiens au nombre de
HiSTomB DE nuncB. S09
soixante-cinq mille, commandés par le prince de Hohenlohe, et par les généraux Tauenzien et Ruschell.
Telle était la première partie de la bataille.
Plus loin, à la droite de la Saale, Davoust, posté entre Nauhburg et Doernburg, avec trente mille combattants, avait en face une armée double agissant sous les ordres du roi de Prusse, dont le quartier général était à Auerstaedt; auprès d u roi , le duc de Brunswick, généralissime, le môme qui avait paru à la tête de la première coalition contre la Révolution française, et avait borné la guerre à un manifeste; les maréchaux MoellendorfT et Kalkreuth, déjà célèbres , et le général Blucher, destiné à le devenir.
C'était la seconde partie de la bataille.
Les deux chocs furent terribles, mais la lutte fut diverse. Sur le terrain d'Iéna , l'avantage se déclara en un moment pour Napoléon , et l'action fut décidée par la cî^valerie de Murât qui dispersa l'armée prussienne et en poursuivit les débris jusqu'à Weimar , à cinq lieues de la bataille.
Du côté d' Auerstaedt , la résistance fut plus ferme et plus tenace. Davoust, avec un nombre inférieur , manquait de cavalerie ; il avait de plus à lutter contre une armée qu'animait le regard du roi ; là furent tous les périls de la journée : Davoust suppléa à l'inégalité des forces par son intrépidité. Les généraux Gudin , Friant , Morand secondèrent son courage , et l'armée prussienne finit par céder à l'impétuosité française : à Auerstaedt comme à léna , la victoire étak complète , mais à Auerstaedt plus disputée et plus éclatante.
Les Prussiens , dans cette double défaite , perdirent quarante mille hommes , deux cent soixante canons et leurs magasins de subsistance. Vingt-six généraux prussiens restaient prisonniers; le duc de Brunswick était blessé à mort, ainsi que le maréchal Moellendoriï et le général Schmettau ; le prince Henri de Prusse et le général Ruschell avaient aussi de graves blessures ; tout attestait l'acharnement de la lutte ; les Français enfin avaient eu douze mille hommes hors de combat ; ils avaient perdu un général et neuf co« lonels.
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no HlSTOnB QB nLARCB.
Cette bataille fut fatale à la Prusse. En un mois , tout croula sous les coups précipités de Napoléon.
Dès le lendemain, Soult atteignait à Greussen , au delà de Weimar, une colonne servant d'escorte auroi dePrusse dans sa fuite , et la poursuivait jusqu'à Magdebourg.
Le même jour, Erfurt capitiûait ; quatorze mille Prussiens se rendaient prisonniers ; un parc de cent pièces d^artiUerie et d'immenses magasins tombaient au pouvoir des vainqueurs d'Iéna.
Le 17, Bemadotte battait sur la Saale la réserve prussienne commandée par le prince Eugène de Wurtemberg.
Le 18, Davoust entrait à Leipsick ; le 19, Murai occupait Halberstadt ; le 24, Lannes entrait à Postdam , et il marckait sur Berlin.
On ne saurait tout dire : la Prusse entière tremblait au bruit des pas des vainqueurs ; les villes s'ouvraient, les citadelles capitulaient ; le 25, Berlin vit entrer Davoust, qui avait envoyé aux magistrats l'ordre de préparer sa récep^ tion ; trois jours après , Murât avec dix mille hommes de cavalerie fondait à Prenzlow, à neuf lieues de Stettin, sur un corps d'élite de seize mille hommes commandés par Hohenlohe , et leur faisait mettre bas les armes ; puis le général Lagrange s'emparait de Stettin ; le général de cavalerie Becker faisait capituler à Anklam quatre mille Prussiens ; Davoust faisait tomber , sans coup féiir , la place de Kustrin, une des plus fortes de la Prusse.; ailleurs, le général Joseph Lagrange occupait les Etats de Hesse^ Cassel ; Bernadette et Soult marchaient sur Lubeck à la poursuite de Blucher , et là , à l'entrée de la ville , se livrait un combat acharné : les Français , soutenus par la cavalerie de Murât, finissaient par rester maîtres ; et cinq Meues par delà, Blucher hii-méme, atteint à Ratkau, tombait au pouvoir des Français avec le duc de Brunswick-Œls , dix généraux , dix ou douze mille officiers et soldats, quatre mille chevaux, et tous les débris d'artillerie de ce corps d'armée«
Enfin, tout s'acheva par la prise de Magdebourg, le boulevard de la Prusse. Le marédial Ney avait paru devant cette ville avec dix miUe hommes; il était impossible
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de rinvestir; eUe s'ouvrit d'elle-même : il y avait là vingt généraux, vingt mille hommes, plus de sept cents canons et des provisions immenses; tout tomba aux mains des Français. Napoléon était ainsi maître de la Prusse entière; il s'établit à Berlin , comme dans sa capitale , et là il n'eut plus qu'à signaler par des actes extrêmes d'autorité la plus étonnante conquête doutThistoire eûtjamais fait mention. Il avait donné le gouvernement de la ville au général Clarke , qui se signala par des exactions , dont le souvenir devait rester profond, et donner lieu plus tard à de tristes représailles *. Lui-même [9 novembre] frappa une contribution de guerre de cent cinquante millions sur la Prusse
et ses alliés. Puis, il envoya le maréchal Mortier prendre possession du Hanovre pour la France. En même temps, il datait de Berlin [12 novembre] un décret sur l'organisation des gardes nationales de l'Empire.
Peut-être n'était-ce pas un simple caprice de conque^ rant. Car, à ce moment même, la Russie soulevait ses multitudes militaires pour les jeter au secours de la Prusse, avant qu'elle fût accablée , et Napoléon voyait au loin s'élever des nuages de guerre nouvelle; il avait donc à armier la France , ne fut-ce que pour attester les moyens qu'il avait de vaincre toujours.
En même temps se complétait l'occupation des points libres encore de l'Allemagne. Mortier s'emparait de Hambourg, et mettait la main sur les marchandises anglaises. Brème était occupé de la même façon; et Napoléon enûn mattre, pensait-il , du continent , publiait contre l'Angleterre un décret de blocus universel, point de départ de ce système fameux où l'Angleterre semblait devoir périr, mais d'oÎL elle eut la puissance de faire sortir la ruine de son mortel ennemi.
Les îles britanniques, portait le décret impérial daté de Berlm [21 novembre] , sont déclarées en état de blocus. Tout commerce et toute correspondance avec les îles britanniques sont interdits. Les lettres ou paquets adressés eu
' Voyez les JR^ctU de Bourrtenne utom* VU.
S12 HISTOIBE BE FBAITGE.
Angleterre, ou à un anglais, ou écrits en langue anglaise , n'auront pas cours et seront saisis. Tout individu de TAngleterre , de quelque état ou de quelque condition qu*il soit , qui sera trouvé dans les pays occupés par les Français ou par leurs alliés, sera fait prisonnier de guerre. Le commerce des marchandises anglaises est défendu , et toute marchandise, quelle que soit son espèce , provenant de TAngleterre, est déclarée de bonne prise. Aucun bâtiment venant directement de FAngleterre ou des colonies anglaises, ou y ayant été depuis la publication du décret, ne sera reçu dans aucun porrt.
Et ces dispositions étaient sanctionnées par des confiscations et par des saisies; tout était eiLtrème , la définition des délits et celle des peines : c'était l'atteinte la plus inouïe au droit de paix et de guerre, tel que l'avaient consacré ou reconnu les nations civilisées; et cette déclaration une fois jetée dans le monde , il fallait la soutenir par tous les expédients d'une lutte à mort. Napoléon était étourdi par la victoire : il crut maîtriser le monde et l'avenir.
Dans cet exercice énorme de la puissance, l'histoire aime à noter un souvenir qui atteste que l'humanité s'éveillaitparfois en cette âme enivrée par la prospérité et par la gloire.
Le prince de Hatzfeld était resté à Berlin après la fuite du roi de Prusse, et il crut pouvoir, comme auparavant, confier ses lettres à la poste. Mais toutes ses dépêches étaient lues. On saisit une de ses lettres au roi ; il lui disait la force et la disposition des corps de l'armée française; de là une accusation d'espionnage , et une commission militaire fut aussitôt instituée. Le jugement n'était point douteux ; tout Berlin s'émut au danger que courait le prince de Hatzfeld. Madame de Hatzfeld, éplorée, courut à Duroc qu'elle avait connu dans ses voyages à Berlin, et Duroc, touché par ses larmes, l'introduisit auprès de Napoléon. « Lorsque je lui montrai la lettre de son mari , dit Napoléon lui-même dans une lettre adressée à sa femme Joséphine , elle me dit en sanglotant, avec une profonde sensibilité et naïvement : Cest bien là son écriture. Son accent allait à l'âme^
UISTOIKE DE FRANGE. 213
elle me fit peine ; je lui dis : Ëh! bien, Madame, jetez cette lettre au feu, je ne serai plus assez puissant pour faire condamner votre mari. Elle brûla ma lettre, et me parut bien heureuse ; son mari est depuis tranquille ; deux heures plus tard il était perdu ^ »
Il y avait donc quelques contrastes dans cette vie si pleine d'orages. Mais tout le ramenait bientôt à ses enivrements de puissance. TouterAlIemagne septentrionale venait de tom ber en un moment sous ses armes. Les ports anséatiques étaient en ses mains. Un corps formé des contingents de la Confédération du Rhin, commençait Toccupation delà Silésie;le général Vandamme, chargé d'appuyer ce corps, s^emparait de Glogau, oùilrecueillait deux cents pièces d'artillerie ; rÉlecteur de Saxe accédait à la Confédération du Rhin, et s'assurait, à ce prix, le titre de roi; les duchés de Mecklembourg étaient occupés au nom de la France, et Murât était allé prendre possession de Varsovie. Tout donc semblait se courber devant le» sceptre de Napoléon, et il pensa que le bruit de sa colère sufQrait pour dompter la politique de T Angleterre.
Mais d'autre part s'avançaient les armées Russes, précédées d'un manifeste de guerre.
« Le Très-Haut prendra notre juste cause sous sa protection, » disait l'empereur Alexandre.
Et l'Empereur Napoléon répondait à des menaces faites au nom du ciel par une excitation du courage de ses soldats.
« Vous avez justifié mon attente , leur disait-il, et répondu dignement à la confiance du peuple Français. Vous avez supporté les privations et les fatigues avec autant de courage que vous avez montré d'intrépidité et de sangfroid au milieu des combats. Vous êtes les dignes défenseurs de l'honneur de ma couronne et de la gloire du grand peuple. Tant que vous serez animé de cet esprit, rien ne pourra vous résister. Je ne sais désormais à quelle arme donner la préférence. Vous êtes tous de bons soldats! »
' Lettre citée dans les Mémoires de Bourrienne , qui dit qu'il a Toriginal dans les mains, tom. Yll.
214 HISTOIRE DE FRAIVGE.
Puis il leur exposait les résultats de la guerre^ mettant en commun leurs travaux et les siens , admirable façon de les passionner pour des desseins que seul il avait conçus.
« Soldats, ajoutait-il, les Russes se vantent de venir à nous ; nous marcherons à leur rencontre , nous leur épargnerons la moitié du chemin; ils trouveront Austerlitz au milieu de la Prusse. »
Et cependant il leur annonçait que la France entière se levait en armes pour garder leurs conquêtes. Et enfin, il s'écriait : « Nous ne serons plus le jouet d'une paix traîtresse, et nous ne poserons plus les armes que nous n'ayons Obligé les Anglais, les étemels ennemis de notre nation, à renoncer au projet de troubler le continent et à la tyrannie des mers. »
Ainsi r Angleterre était comme un fantôme présenté à l'imagination militaire, même dans la lutte avec les autres Etats. Le blocus continental était donc la guerre éternelle.
25 décembre. — D'ailleurs la fortune de Napoléon ne parut pas changée dans les premiers engagements avec les Russes , seulement il commença de soupçonner que les siccès seraient désormais cruellement achetés. A Czarnowo, au confluent du Bug et de l'Wrka, les Russes furent battus par la division du général Morand. A Mohrungen , Bernadette, au moment oh il s'arrêtait et se cantonnait sur la Vistule, fut attaqué par des forces supérieures; il resta maître de ses positions, et fit éprouver aux Russes de grandes pertes. A Pultsk , à treize lieues nord de Varsovie , un combat acharné eut lieu entre Davoust et Beningsen ; Faction fut indécise, mais les Russes s'éloignèrent dans la nuit. A Golymin, une autre rencontre mit aux prises Augereau et le général russe Buxhowden ; la cavalerie de Murât prit part à cette action ; la mêlée fut sanglante ; Rapp y fut grièvement blessé; les Russes furent repoussés.
Ainsi s'achevait l'année. L'hiver était atroce; des deux côtés il y avait comme un consentement à suspendre les batailles; Napioléon fit prendre les cantonnements à son armée, et lui-même s'établit à Varsovie.
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Mais là quelques généraux viorent lui dire que le découragement semblait gagner les soldats. Les marches , les privations , la fatigue , Thiver, les éprouraient plus tristement que les combats ; « je vais les réveiller ! » dit-il à Rapp , et il dicta une proclamation nouvelle pleine de pompe ; c< qui donnerait aux Russes , disait-il à la fin , le droit de balancer les destins ! Eux et nous , ne sommesnous plus les soldats d'Austerlitz? »
1807. — Et, pour mieux anWer son armée, il se mit aussitôt à préparer des combats nouveaux. Des renforts lui étaient venus. La confédération du Rhin avait envoyé ses contingents, et avec eux Napoléon avait reçu les secours de la HoUaode : cet ensemble de forces constituait la Grande- Armée. Trois autres armées s'échelonnaient de Naples à la Dalmatie ; en France , le Sénat avait ordonné une levée de quatre-vingt mille hommes. Les camps de Boulogne, de la Manche et de la Vendée formaient des réserves disponibles et formidables.
S janvier. — Et tandis que Napoléon épiait à Varsovie l'occasion de donner à la guerre tout son éclat , ses généraux Vandamme et Hédouville s'emparaient de Breslau , capitale de la Silésie ; d'autres villes, Brieg et SchweidnitZf tombèrent de même sous les armes françaises.
De son côté , l'Angleterre répondait par des représaiUes à la déclaration du blocus continental. Une déclaration de l'amirauté britannique porta que nul navire sortant des ports au pouvoir des Français ou de leurs alliés, et desquels les navires anglais seraient exclus , ne serait reçu dans aucun autre port.
Le reste du monde attendait la fin de ces grandes luttes ; c'était partout une sorte de stupeur. Quelques bruits lointains détournaient à peine l'attention pubÛque; les révolutions de St-Domingue suivaient leur cours; les mulâtres et les nègres se disputaient le pouvoir par des atrocités. Dessalines avait péri dans cette anarchie. Le noir Chris* tophe et le mulâtre Pétion se faisaient la guerre par un échange de crimes , et la célèbre colonie achevait de s'affranchir par toutes sortes de barbaries. Mais ces événe*
2116 HTSTOIBB DE FRANGE.
ments semblaient inaperçus ; tout s'effaçait devant ce grand duel entre la France et la Russie.
8 février. — Ce furent les Russes qui les premiers sortirent de leur repos par une attaque soudaine , imprévue, des postes français à Ëylau, à douze lieues de Kœnisberg.
Les manœuvres de Napoléon tendaient à s* emparer de Kœnisberg ; les Russes prévinrent ce dessein par une surprise. Au point du jour, leurs masses tombèrent sur les corps des maréchaux Davoust, Soult, Ney, Augereau; la défense n'avait pas été délibérée; elle ne put être que vaillante, et pour cela même désavantageuse. Augereau même, au début de l'attaque , sembla se défier de la fortune du jour, et Napoléon lui ôta brusquement le commandement pour le remettre au plus ancien général de sa division , nommé Desjardins. Celait un vieux soldat ; cet honneur le surprit , et il ne put que le justifier en s'engageant dans la bataille avec intrépidité. L'armée française hâta ses dispojsitions sous cette attaque concertée. Les divisions arrivaient une à une sans répondre au canon de l'armée russe, qui les foudroyait. Bientôt la bataille fut engagée comme dans une vaste mêlée ; on se battit corps à corps dans le village d'Eylau ; ce fut un théâtre affîreux de carnage. La neige tombait à flocons épais ; on ne distinguait pas son ennemi à vingt pas. Le combat dura de la sorte plus de douze heures; ce furent douze heures de massacre. Le 24* régiment de hgne , commandé par le colonel Semelé, y périt tout entier. Plusieurs généraux furent tués , entre autres le général d'Hautpoul , et ce général Desjardins qui avait remplacé Augereau , et qui fut frappé à la tête d*un boulet de canon : officiers et soldats rivalisaient dans cette lutte aveugle et désespérée. Enfin les Russes reculèrent à la fin du jour. Ils avaient perdu de sept à huit mille morts, de douze à quinze mille blessés; la perte des Français n'avait pas été moins cruelle. Les récits ennemis l'ont portée à trente mille morts et douze mille blessés; les bulletins de Napoléon la réduisirent à cinq mille sept cents blessés et mille neuf cents morts ; double exagération qui laisse entre ces deux récits une eenjectore tristement vrai-
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semblable. Ce qui est certain, c'est que le champ de bataille resta aux Français^ mais jonché de leurs cadavres et inondé de leur sang. Napoléon eut besoin de glorifier ce combat comme sMl avait été une victoire, et il en fît les honneurs à la cavalerie de Murât, qui n'y parut qu'au déclin du jour. Pendant ce temps , Augereau, furieux de Finsuite qu'il avait reçue, s'en allait à Paris, semant le murmure au travers de l'Allemagne ; Lannes, moins impétueux, avait aussi laissé échapper quelques mots grondeurs ; Napoléon dissimula pour le moment ses irritations , afin de ne point atténuer les bruits de victoire; mais la renommée devait être crue plus que ses récits, et le nom d'Ëylau est resté funeste dans l'histoire , sans rien ôter aux armes françaises de leur éclat et de leur honneur.
Aussi célébra-t-on celte journée à Pétersbourg par un Te Deum; avoir disputé la victoire à Napoléon était une nouveauté qui ressemblait à un triomphe.
Napoléon toutefois garda l'offensive , mais sans hâter la réparation d'un si grand désastre. En même temps , la politique venait en aide à ses armes. C'est en ces conjonctures qu'il apprit des révolutions de palais consommées à Constantinople par le meurtre , et de cesrévolutions venait de sortir une déclaration de guerre à la Russie : c'est le général Sébastiani , ambassadeur de France , qui avait jeté la Porte dans cette résolution , secours puissant pour les desseins de Napoléon.
Mais déjà quelques combats épars s'étaient mêlés aux savantes manœuvres par où des deux côtés on se disposait lentement à une rencontre plus décisive. Suchet et Oudinot se couvrirent de gloire à Ostrolenka, sur la Narew , à vingt-cinq lieues de Varsovie , où ils battirent le général russe £ssen; ce fut une journée meurtrière. Ber^ nadotte accrut aussi sa renommée par un combat heureux à Braunsberg , à six lieues nord-est d'Ëlbing , et , par ce succès , il assura les positions de l'armée à la gauche extrême de ses opérations.
Telle fut alors la situation des deux armées. Napoléon avait son quartier-général à Osterode etàFinkensteins au-
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tour de lui rayonnaient les corps de son armée, Bernadotte , à Braunsberg ; Soult , à Liebstadt ; Ney , à Guttstadt ; Davoust , à Holsenstein ; Lannes , sur la Narew ; Murât, près d'Elbing et de Marienwerder aveela cavalerie de réserve. Et, en regard de ces corps d'armée, se déployait Farmée russe depuis Secburg jusqu'à Kœnisberg ; le quartier-général de Beningsen était à Lansberg.
Les deux armées se touchaient par tous les points de cette ligne , sans avoir hâte de se heurter. Et même des négociations s'étaient ouvertes entre les puissances belligérantes , et la guerre sembla s'apaiser. Toutefois les occasions étaient épiées , et en France le Sénat continuait à faire des levées d'hommes : quatre-vingt mille conscrits de 1808 furent appelés sous les armes. En même temps , le maréchal Lefèvre continuait le siège de Dantzick avec une intrépidité et une habileté restées mémorables. Le général prussien Kalkreuth capitula , après deux mois d'attaques savantes et cinquante et un jours de tranchée ouverte. De dix-huit mille hommes qui s'étaient enfermés avec lui dans la ville , la moitié avait péri ; ce qui survivait^ s'obligea à ne point servir d'une année. Hait cents pièces de canon tombèrent au pouvoir du vainqueur , ainsi que les magasins immenses de Dantzick. La chute de cette place dégageait la gauche et les derrières de l'armée française. Napoléon ^rifia ce succès en déférant à Lefèvre le titre de duc de Dantzick, et le message qu'il ut au Sénat était plein de ces élans de chevalerie miUtaire, par lesquels il avait Fart d'exalter l'imagination et l'honneur des peuples.
Ce fut comme un signal de l'ardeur qui allait être rendue à la guerre ; les combats s'étaient comme assoupis , sous prétexte des négociations. Ces négociations furent rompues , et dès le 5 juin , après quatre mois de préméditation , une campagne s'ouvrit par des rencontres soudaines et acharnées.
A Spanden , les colonnes russes voulurent forcer le passage de la rivière (la Passarge) ; eUes furent vaillamment repoussées ; Bernadette fut blessé dans la lutte.
A Deppen , sur la même riviève , Soult repoussa de mémo uno alAa^e vusse.
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Napoléon lui-même voulut se saisir de Gultstadt, où Tarrière-garde ennemie s'était établie ; il s'en rendit mattre après une vive résistance.
Un combat plus sérieux eut lieu à Heilsberg , à trois lieues de Gnttstadt : les corps de Lannes et de Soult, soutenus par la cavalerie de Murât , s'engagèrent avec l'armée fusse presque entière ; l'artillerie ennemie fit d'affreux ravages dans les rangs français ; les Russes restaient inébranlables sous l'attaque : toutefois ils quittèrent le surlendemain leurs retranchements.
Par ces quatre combats rapidement livrés en cinq jours, Napoléon avait préparé une bataille où devaient s'engager toutes ses forces.
Le général en chef russe , Beningsen , sembla vouloir éviter ce grand choc, et, le 12 juin, il abandonna ses retranchements de Heilsberg ; le 14, au point du jour , il était atteint par l'armée française sur la rive gauche de fAlle , près de Friedland , à quinze lieues sud-est de Koenisberg. Ce ne fut tout le jour qu'un échange de manœuvres savantes. Enfin, le soir, vers cinq heures, la bataille se déclara par un engagement général des plus effroyables. Berthier , Lannes et Mortier rivalisèrent d'audace ; Bernadette , blessé à Spanden , était suppléé par Victor d'une vaillance calme et ferme. Chacun eut sa part dans cette lutte : Ney avec la fougue de son courage ; Soult et Davoust avec leur intrépidité réfléchie ; et auprès d'eux le» généraux Oudinot, Marchand , Latour -Maubourg, Verdier, aspirant au premier prix de la valeur. Le général d'artillerie Sénarmont commandait, à quatre cents pas en avant des colonnes, une batterie de trente pièces de canon, et , par un feu de mitraille bien conduit, il foudroyait les masses immobiles de l'armée russe : ce fut le gain de la bataillo. Les Russes, partout accablés, hâtèrent leur retraite sur la rive droite de l'AUe ; les Français victorieux s'avancèrent Sur la rive gauche ; la fuite n'était pas celle d'une déroute honteuse, mais d'une défaite éclatante, et telle qu'il la fallait pour la gloire de Napoléon et de ses lieutenants. Les Russes perdirent dix-sept mille hommes, autant de prison-
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niers et soixante-dix canons. La perte des Français fut moindre , mais cruelle ; plusieurs généraux périrent dans Faction ; tous s'étaient jetés au plus fort des périls ; Victor fit tout plier devant lui par sa bravoure ; Napoléon le fît maréchal sur le champ de bataille. Le colonel Curial brilla entre tous les autres ; Napoléon le fit général. Le nom de Friedland resta grand dans l'histoire des plus grandes joui»nées militaires ; toute l'Europe fut éprise d'admiration ; officiers et soldats semblaient avoir surpassé leur renommée , et Napoléon lui-même surpassait sa fortune.
Dès ce jour tout céda aux armes françaises. Soult entra librement à Kœnisberg. Neisse, dans la haute Silésie, ouvrit sa forte citadelle ; Glatz , près delà Bohême, capitula, ainsi que Kosel dans la Silésio ; enfin la Grande-Armée alla établir son quartier-général à Tilsitt, sur la rive gauche du Niémen. Toute la Prusse, à l'exception de quelques places qui tenaient encore, étaient sous la main de Napoléon ; ainsi étaient vengées les injures faites soixante ans avant à la gloire française; ainsi s'expiaient la popularité de Frédéric II et la fierté que son nom avait laissée à sa famille et à son royaume.
La campagtie qui venait de s'achever à Friedland n'avait pas duré quinze jours; toutes les destinées de FEurope^n furent changées. Le 21, un armistice fut signé à Tilsitt, et on ouvrit des négociations de paix. Le 2S , les deux empereurs, Napoléon et Alexandre, se visitaient sous un pavillon dressé sur un radeau au milieu du Niémen ; entrevue imposante où se pesa le sort des vieux Étalas entre deux souverains également épris de gloire dans Finégalité de leur génie.
La victoire avait rendu la paix facile. Les conditîoms n'en devaient être fatales qu'à la Prusse. Le roi de Prusse, admis à une seconde entrevue, n'eut qu'à plier devant la fortune.ToussesÉtatsétaientperdus;Fempereur Alexandre obtint qu'on Ini laissât la moitié de sa Monarchie. L'Europe fut remaniée ; une grande partie de la Pologne prussienne passa au roi de Saxe qui prit le titre de grand duc de Varsovie ; toutes les anciennes bornes furent changées.
HISTOIRB DB FHÀNGE. 22ll
on laissa survivre quelques petites principautés d'Allemagne; d'autres disparurent*. Quant aux États prussiens, ils ne furent plus qu'une communication militaire entre le duchéde Varsovie et la Saxe, et le roi Frédéric-Guillaume III s'obligea à tenir son reste de royaume fermé à la navigation et au commerce de l'Angleterre. A ce prix , Napoléon devait évacuer le territoire prussien avant le premier octobre, mais seulement après que la contribution de guerre serait acquittée. Celait l'abaissement le plus humiliant qui jamais eut atteint une couronne. La Prusse venait de perdre en quelques jours le fruit d'une ambition savante et parfois glorieuse, qui d'un électorat médiocre l'avait, en un siècle, élevée à la puissance d'une grande monarchie.
Mais Napoléon donna à cette humiliation un caractère de vengeance peu digne d'un vainqueur. La reine de Prusse était célèbre par sa beauté , elle venait de se rendre plus célèbre encore par son courage. Napoléon prit plaisir à aggraver l'adversité sur la tète de cette femme > par l'éclat de ses affronts et de ses mépris. Il affecta de la traiter avec insolence^ lorsqu'il eut été beau de la traiter avec respect et avec honneur: il no fit qu'attirer vers elle tous les cœurs; et pour lui, il semait au fond des âmes un germe secret d'indignation. Nouveau venu sur le trône, il semblait ne croire qu'à la victoire et à Fépée : en humiliant les royautés il abaissait la sienne; il ne soupçonnait pas que la gloire a besoin non-seulement de modération, mais de dignité, et qu'il y a quelque chose de plus sacré que la gloire même, c'est le malheur.
Traités du 7 et du 9 juillet. — La paix de Tilsitt régla Texistence des États nouveaux. Joseph, Louis, Jérôme, frères de Napoléon , furent reconnus, le premier comme roi de Naples, le second comme roi de Hollande, le troisième comme roi de Westphalie. Dantzick recouvra une sorte d'indépendance avec un territoire libre de deux lieues de rayon. La confédération fut maintenue, et l'Em-
* Voyez des détails curienx sur les princes d'Allemagne dans les Mém, de Bourriennef tons. VU.
%i9 HISTOIRE DE FRAIfCE,
pire français, embrassant presque tous les Etats du vieux empire de Charleznagne, concentra^ de fait, dans les mains de Napoléon , une puissance devant laquelle s'abaissaient toutes les couronnes. Il ne resta devant lui que deux Etats libres, la Russie et TAngleterre ; Tune atteinte néanmoins par deux blessures cruelles , Fautre maîtresse des mers , mais séparée du continent : double germe d'aversion subsistante. Aussi l'empereur Alexandre se posa vainement médiateur entre l'Angleterre et la France. La paix ne devait être qu'une éclatante dissimulation de la guerre, et d'autres incendies ne devaient pas tarder à s'allumer en Europe.
Et au milieu de ces révolutions d'Etat et de ces violents changements de destinées, l'histoire laisse tomber son regard sur une autre sorte d'infortune , sur celle de l'ancienne royauté de France et des restes de l'émigration française , que les victoires de Napoléon poursuivaient en Europe d'asile en asile.
Louis XVIU que nous avons vu chassé par la Russie et recueilli par la Prusse , avait suivi les vicissitudes de la guerre sans rien perdre de sa foi. U semblait défier l'adversité ; et toutefois d'horribles angoisses avaient éprouvé sa constance ; des trames mystérieuses l'avaient enveloppé dans son séjour à Varsovie , et il avait vu ses jours et ceux de tous les siens menacés tantôt par le poison , tantôt par l'incendie ^ La Russie , sur ces entrefaites , lui avait de nouveau ouvert un refuge ; et il était allé retrouver à Mittau la retraite que le caprice de Paul I" lui avait offerte et ôtée. Mais la paix de Tilsitt vint bientôt lui apprendre que nuUc hospitaUté ne lui était sûre désormais sur le continent, et il demanda un abri à l'Angleterre. Une quitta point Mittau sansylaisserl'empreintedesaroyauté.Lesarméess'étaiont battues non loin de ce lieu d'asile , et des prisonniers fr^oiiçais étaient relégués à peu de distance. Louis XVIII en-
* Voyez les curieux récits de M. Martin d'Oisy, Examen de la vie politique de Louis XVUl^ en tête dn li?re inUtulé : Mantucrit de louis XVm, 1839.
msTOiBB SB Watob. SS3
voyti des secours aux soldats de Napoléon ; il fit panser ]m Misses , et il chargea Tabbé de Firmont d^ aller ajouter <^ t^es soins des consolations plus tendres. Ce fut pour le Roi Toccasion d'une rude épreuve. L'abbé de Firmont, en exerçant son ministère auprès des malades, fut frappé de la contagion , et il mourut. Louis XVIII annonça lui-même cette douleur au frère de Tabbé de Firmont. « Je pleure , lai <iisait-il, un ami^ un bienfaiteur, un consolateur qui avait conduit mon frère aux portes du ciel, et m'en traçait h moi-même la route. Oui, monsieur , la mort de votre frère a été une calamité publique ^ » Ainsi Louis XVIII restait roi , ne fut-ce qu'en s'égalant à la grandeur des infortunes que Dieu versait sur sa tète.
Il s^en cdla donc s'abriter en Angleterre , le seul pays qui ne fût pas atteint par les armes de Napoléon. £n même teaips erraient en Europe les débris de la vieille noblesse de France , que les lois d'amnistie avaient exceptés, ou qui avaient voulu perpétuer leurs exils. Les peuples et les gouvernements les voyaient fuir soit devant la guerre , soit devant la paix; et à la fin la pitié, comme l'admiration , s'évanouit ; l'Europe frappée par ses propres adversités s'accoutuma à dédaigner le spectacle de ces grandes fidélités et de ces grandes infortunes. On vit à Hambourg plusieurs familles de la plus haute noblesse recourir à un travail rebutant et stérile •. La providence frappait d'une humiliation cruelle une aristocratie qui n'avait pas toujours justifié son élévation par la vertu, et ce spectacle glissait sur l'imagination des peuples ; les catastrophes de l'Europe avaient glacé toutes les Ames.
Juillet 1807. — Napoléon cependant s'en vint jouir de sa gloire , comme si son ambition était désormais satisfaite ; il rentrait à Paris après dix mois d'absence : les corps de l'Etat furent ingénieux à trouver des formes nouveites
* Voyex les eurleux récits de M. MarUn d'Oisy, Exomen dêlaviê pO' Uiique de Louis XYIU , en tête da livre intitulé : Manuscrit de Louis JVIU , n^9.
* Voyez les Mëm. du général Dammariin et aiusi les Mém, de Bou/f" rienner tom. VU.
224 HI8T0I1B DB FRAKG».
d*«dulation ; Tenthousiasme ressembla à une extase, si ce n'est que souvent la parole perdit son élégance, en même temps que la pensée perdait sa dignité. « Il est une chose plus extraordinaire que les prodiges de Votre Majesté , lui dàX le premier président Séguier ; c'est que vous résistiez à la fortune^ qui affecte pour vous Fempire. de la terre ; que VOU& soyez moins ambitieux de vaincre que de vous réeoncilier ; que vous ne fassiez sentir par vos armes les dangers de votre inimitié , que pour faire comprencke par la force de votre génie les avantages de votre alliance. Napoléon n'a jamais voulu que la paix du monde : il a toujours présenté la branche d'olivier à ses provocateurs, qui Font forcé d'accumuler les lauriers. Napoléon est au delà de Fhistoire humaine; il appartient aux temps héroïques; il est au-dessus de Fadmiration ; il n'y a que Famour qui puisse s'élever jusqu^à lui. »
Napoléon, à Fexagération de ces louanges, pouvait se croire au-dessus de Fhomme; il affecta d'être modéré, et Fadmiration n'en fut que plus passionnée.
Le 16 août il ouvrit le Corps législatif, et il parla de paix en annonçant une diminution d'impôts. « Je désire la paix maritime, dit-il; mon ressentiment n'influera jamais sur mes déterminations; je n'en saurais avoir contre une nation, jouet et victime des partis qui la déchirent , et trompée sur la situation de ses affaires comme sur celle de ses voisins. Mais quelle que soit Fissue que les décrets de la Providence aient assignée à la guerre maritime, mes peuples me trouveront toujours le même, et je trouverai toujours mes peuples dignes de moi. »
El quelques jours après , Fontanes , président du Corps législatif, allait lui répondre : « Tous nos cœurs sont émus aux témoignages de votre affection pour les Français. Les paroles que vous avez fait entendre ont déjà réjoui les hameaux. Un jour on dira en parlant de vous (et ce sera le plus beau trait d'une histoire si merveilleuse) , on dira que la destinée du pauvre occupait celui qui fait la desfinée de tant de rois^ et qu'à la fin d'une longue guerre vous avez diminué les charges publiques , tandis que vos
HISTOIBS DE FRANGE. 225
mains victorieuses distribuaient avec tant de magnificence des couronnes à vos lieutenants.... et comment, ajoutait le flatteur, n'accueilleriez -vous pas ce langage aussi éloigné de la servitude qu'il le fut de l'anarchie? »
Telle était la pompe des adulations. A ces hommages la poésie ajouta ses apothéoses. Les théâtres et les académies retentirent d'applaudissements; des livres furent faits pour apprendre à la jeunesse des écoles à n*admirer que Napoléon; tout s*efifaçait dans l'Histoire devant son génie.
Aussi profita-t-ilde cette disposition publique pour achever de concentrer en ses mains toute la puissance de l'Empire. H restait dans la Constitution quelques formes de représentation qui semblaient rappeler la liberté de la République ; il les supprima. Le Tribunat, qui préparait l'examen deslois, futremplacé par des commissions prises dansle Corpslégislatif; etleCorps législatif lui-même ne servitguère qu'à revêtir la puissance absolue d'une forme de délibération publique. Ainsi dégagea-t-il son empire de ce qu'il appelait des bavards, des idéologies, des phraseurs et des avocats *. En un mot, la France s'absorba dans la volonté d'un maître. Il ne resta, dit Bourrienne, « qu'un Sénat pour voter des hommes, un Corps législatif muet pour vojer de l'argent, point d'opposition dans l'un, point de réflexions dans l'autre ; nulle part de contrôle ; la possibilité de faire sous les seules lois de son bon plaisir tout ce qu'il voudrait ; la presse enchaînée ; voilà ce que voulut Napoléon •. « L'histoire ajoute : et pour son malheur il obtint ce qu'il avait voulu.
En même temps Napoléon faisait sentir au monde la puissance de son sceptre.
Il lui suffit d'un décret pour réunir en un seul Etat les Etats de Hesse-Cassel , de Brunswick, de Fulde, de Paderborn, d'une grande partie du Hanovre et de plusieurs enclaves, et cela s'appela le royaume de Westphalie; une
' Jr^m. de BowTienne , tom. VU.
• Ibid.
tW HtarOIBB DB VBASCB.
régence temporaire, composée des conseillers d'Etat Beu* gDot^ Siméon, JolU^iet, et du général Joseph Lagrange alla organiser radministration de ce royaume , réservé à Jérôme Bonaparte.
Peu après, il créait de même un gouvernement sepi^ insulaire 4ans la mer Ionienne , comme faisant partie de FEmpire ; ce gouvernement comprenait les sept Ûes célèbres de cette mer, Corfou, Paxos, Ste-Maure, Ithaque, Céphalonie, Zante et Cérigo, qu'on avait vues, en 1800 , réunies en confédération républicaine sous Faction concertée de deux Etats despotiques , la Russie et la Porte '.
Mais dans ce vaste remaniement du monde , une chose resta au-dessus du pouvoir de Napoléon, ce fut de rétablir la paix entre la Turquie et la Russie. Le général Sébastiaui avait si bien allumé la guerre, que le général Guilleminot ne ptt réteîndre.
L'Europe elle-même gardait ses luttes.
Deux puissances résistaient à Napoléon dans son sys^ t^e de domination universelle , TAngleterre et la Suède, inégales en force et mues par des pensées diverses , la première par Taversion^la seconde par Tindépendance; celle-ci obéissant à la politique de Tautre, et d* ailleurs emportée par les témérités de son roi Gustave IV , qui ne vit pas les périls où courait sa royauté.
Le maréchal Brune, dans une campagne rapide, frappa les Suédois de défaites sanglantes. Stralsund, dans la Pomoranie suédoise» s'ouvrit à ses armes, et, quelques jours après, l'île de Rugen fut occupée par suite d'une capitulation ; l'armée suédoise avait vainement lutté avec courage;
* Corfou , l'ancienne Gorcyre ; ^ Paxes» Tanclenne C^icose; — Sainte- Maqre, Lencade; — Zante, Zacinthe; — Cérigo « Cythère.
Venifle s'était emparée de ces îles et les avait gouvernées , comme les RépuUiqoas gouvernent leurs eolonieB , avec tyrannie. Le traité de Camptii>*Formio avait détruit Venise à son tour. En 1798, la Russie et I^a.PortQ siétaient eaiparées des Sept lies eA en avaient fait, en 1 800, an Gouvernement libre. Dès 1803, l'anarchie s'était mise dans cette fédération. En 1809, Napoléorn mettait la main sur les Sept-Iles pour les gouverner par ses procédés absolus 4 iaai%i^ flotte:! Miglaiseis D'aUaient pas tarder à les lui ravir.
HISTOIBB DB FRANGE. 227
les secours anglais Tavaient délaissée, et enfin elle rentra dans la Suède , irritée et portant le germe des impopularités^ sous lesquelles Gustave IV ne devait pas tarder à périr. La guerre resta animée entre FÂngleterre et la France, et elle s'exerça par des actes réciproques de blocus et de représailles. On vit alors une étrange rivalité de barbaries, exercées contre le commerce et ses marchandises *. Mais l'Angleterre , maîtresse sur les mers , pouvait donner surtout à ses vengeances un funeste éclat. (Test alors qu^on la vit 4^éshonorer sa politique par ube Violence inouïe dans rhistoire des peuples policés. Elle n*avait pu entraîner le Danemarck dans son système contre la France; et cdinme elle soupçonnait qu'il ne tarderait pas , au contraire , à obéir au système continental que Napoléon iilnposait par Jes armes à tous les Etats , elle crut devoir le prévenir par une agression ; et tout à coup parut une flotte anglaise devant Copenhague; elle s'en venait bombarder la ville sans autre déclaration de guerre. Cette barbarie dura troisjours; six cents maisons furent incendiées; et la ville capitula. Ce fut en Europe un cri d'étonnement et d'horreur ; les plus ennemis de Napoléon maudirent une violence qui attestait que tout désormais, dans la guerre comme dans la paix , sortait des lois strictes du droit des gens. Le roi dé Danemarck poussa des cris de vengeance ; il défendit toute espèce de commerce avec les Anglais , fit arrêter ceux qui étaient dans ses Etats et confisqua leurs propriétés. Napoléon redoubla de colère et de menace et fît un traité aVec le Danemarck ; l'empereur Alei^andre enfin rompit totiâ ses rapports avec l'Angleterre , et (déclara qu'aucune communication ne serait rétablie avec elle, tant que cette grande violation de la justice et de Fliumanité ne serait point réparée , et aussi tant que fa paix no serait pas faite entre l'Angleterre et la France. « Deux fois^ portait la déclaration , l'Empereur a pris les armes dans une cause o^ l'intérêt le plus direct était celui de ^Angleterre ; il a solli-
' Bowiienne , consul général à Bambourg , put iwir de ppte cm mU» insensé»* — Jf^m.,tom. VU,
228 HISTOIBE DE FRAHCB.
cité en vain qu'elle coopérfi suivant le commun intérêt; mais loin d'agir de bonne foi, elle est restée froide spectatrice de la guerre qui s'est allumée à son gré. Elle a envoyé ses troupes attaquer Buénos-Ayres, chercher à s'approprier l'Egypte. Elle exécute sur les côtes du Danemarck un acte de violence, dont l'histoire , si féconde en exemples de ce genre , n'en offre pas un pareil. » Par ces motifs, la Russie revenait à ses principes de neutralité armée, « ce monument de la sagesse de l'impératrice Catherine. » Ainsi Napoléon , soit par ses victoires , soit par les victoires mêmes de l'Angleterre , sa principale ennemie , affermissait son autorité sur l'Europe , du centre au nord, et il n'eut plus qu'à porter sa vue sur les points par où l'action de l'Angleterre paraissait encore défier la sienne.
C'est par le Hidi que l'Angleterre touchait à l'empire de Napoléon. Elle était maîtresse en Portugal , quelque soin que prît la cour de Lisbonne de dissimuler sa longue habitude de soumission à la politique de Londres. Vainement Napoléon avait voulu entraîner cette cour dans sonsystème continental ; la séparation en deux parts de l'empire portugais, ses colonies transatlantiques, ses possessions dans toutes les parties du monde , ce qui faisait en un mot sa puissance lui ôtait à la fois de sa liberté ; la prépondérance de l'ADgleterre s'imposait naturellement à cet Etat ainsi coupé par les mers, et tout ce qu'il avait pu concéder à Napoléon , c'était de garder la neutralité dans la guerre.
Mais la neutralité ne suffisait point : Napoléon voulait une rupture déclarée , et ne pouvant l'obtenir parla politique, il la fit par les armes, si ce n'est qu'attaquant le Portugal , il le livrerait de plus en plus à l'Angleterre ; et c'est ce que ne vit pas assez Napoléon ; la fortune aveuglait son génie , et, à force de poursuivre les conséquences de son système, il risquait de rencontrer des aventures où sa logique serait vaincue comme son épée.
Napoléon, toutefois, donnait à ses entreprises un caractère de grandeur , qui , l'éblouissant lui-même , étonnait l'imagination d'autrui. Ce n'est pas seulement le Portugal
HISTOIBS D£ FRANCE. S29
qu'il arait à arracher à raction politique de TAngleterre , c'est toute la Péninsule quMl avait à s'assujettir ; et c'est ce dessein qu'il avait conçu , et qu'il espéra de réaliser soit par la politique, soit par la guerre : dessein audacieux qui ne se pouvait consommer que par un renversement com« plet de toutes les souverainetés.
La cour de Madrid était alors en proie à des intrigues où la majesté du monarque était aux prises avec la perfidie des favoris. La grande race de Louis XIV s'était abaissée en des plaisirs sans dignité ; la monarchie espagnole avait suivi cet abaissement ; sa puissance même l'avait énervée ; princes et grands rivahsaient d'humiliation ; et, en cette universelle décadence , Godoï , ministre de cour, trafiquait les restes de puissance de l'Espagne , pour agrandir et assurer sa propre fortune.
Le prince des Asturies , Ferdinand, fils dn roi Charles IV, n'avait rien de ce qui arrête un empire sur son déclin ; mais on lui avait appris à se défier des perfidies de Godoï , et autour de lui s'étaient formées quelques oppositions contre la pohtique qui menaçait de perdre le trône de son père : oppositions impuissantes , et seulement capables d'aggraver les troubles et de hâter la ruine.
Il fut aisé à Napoléon de faire sortir de cette anarchie de palais des combinaisons de diplomatie secrète , favorables à ses témérités pohtiques. Déjà il avait préparé une expédition armée pour le Portugal, et il en avait remis la conduite au général Junot, esprit médiocre et plein d'orgueil , qui le fatiguait à Paris par ses prodigalités et par ses désordres *. Un traité secret signé à Fontainebleau associa TEspagne et la France pour la conquête du Portugal. En même temps furent réglés des échanges de souveraineté : le roi d'Etrurie devait abandonner son Etat d'Italie et recevoir la province portugaise entre Douro et iMinho , avec le titre de roi de la Lusitanie septentrionale ; les Algarves et l'Alentejo seraientremis en souveraineté à Godoï, le célèbre favori, et ces deux principautés seraient placées
* Mém. de Bourrienne , tom. VIL ,
»ous la suzeraineté du roi Charles IV. UEmpereur des français reconnaîtrait enfin le roi d'Espagne comme empereur des deux Amériques ; et, à ces conditions, une f^mée française de quarante noiille honimes allait pouvoir partir de Bayonne , trarerser TEspagne , et consommer par les armas le partage du Portugal.
Telle était Fentreprise de Napoléon ; et à ce moment éclata 1^ murmure qui déjà se faisait autour du prince des Asturies. On crut ou on feignit de croire que le prince youlait détrôner son père ; en d'autres temps , ce soupçon eul donné lieu à des drames funestes ; tout se borna à des scènes ridicules. Quelques seigneurs furent arrêtés , et Ferdinand demanda grâce. Le roi déclara par un décret que la voix de la nature désarmait le bras de la vengeance ; les complices de Fwdinand furent néanmoins livrés au conseil de Gastille. Le procès fut instruit avec éclat ; on eut dit un crime d'État au premier chef ; le conseil de Gastille projnonça Tinnocence de tous les accusés.
Devant une cour ainsi travaillée , la politique de Napoléon se sentit à Taise , et il suivit avec sécurité TexécutioD de ses desseins.
Son système continental continuait de sMmposer à FEuropç. L'empereur Alexandre avait mis Fembargo sur tous les bâtiments anglais dans les ports de la Russie ; et la Prusse ne tarda pas à prononcer toute interdiction de communication avec TAngleterre. De son côté, TAngleterre se défendait par des représailles : une ordonnance du roi Georges là porta que « tous les ports de la France et de ses alliés , et tous les pays doat le pavillon anglais était exclu, seraient soumis aux mênxes interdictions maritimes et commerciales que s'iLs étaient rigoureusement blo([ués par les forces navales britanniques. » — Tout commerce d'objets provenant des ports ou pays sus-mentionnés , était déclaré illégal. Tout navire sortant de ces pays ou devant s'y rendre serait légitimement capturé. Lps bâtiments des puissances neutres et même alliées de 1* Angleterre seraient assujettis non-seulement à la visite des croiseurs anglais, mais encore à une station obligée dans un des ports de
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l'Angleterre, et à une imposition sur leur. chargement qui serait réglée par la législation anglaise. »
Alors Napoléon redoubla de déclarations et de décrets ; un dernier décret , daté de Biilan , porta que tout bâtimeol de quelque nation qail fût, qui se serait soumis à Tordon*nance du roi d'Angleterre , serait par le fait dinationalisi ; qu'ayant ainsi perdu la garantie de son pavillon , il serait considéré comme propriété anglaise , et , par suite , s'il tombait au pouvoir d'un navire français , déclaré de bonne prise. Par ce décret , les Iles-Britanniques étaient déclarées en état de blocus , et tout bâtiment expédié de leurs ports ou de leurs possessions serait légitimement capturé. Ainsi les lois de la mer faisaient place à un vaste système de piraterie ; et le roi d'Angleterre, répondant à la déclaration de l'empereur Alexandre , qui avait rappelé le droit de neutralité armée de l'impératrice Catherine eonune la sauvegarde de la liberté et de la dignité des Etats , finit par établir une théorie toute contraire , celle du droit de déprédation maritime : « Principes, disait le roi, qui avaient de tout temps contribué à la puissance de l'Angleterre , et devenus d'une importance incalculable , à une époque oh la puissance maritime de la Grande-Bretagne était le seul boulevard existant contre les usurpations sans cesse renaissantes de la France, et le seul refuge auquel d'autres nations pussent avoir recours dans des temps plus heureux. »
Ainsi s'achevait l'année 1807. Triste exemple donné au monde par deux grandes puissances qui, ne pouvant s'atteindre par les armes , cherchaient à se détruire par des actes où se trahissaient l'acharnement de la haine, plutôt que la rivalité de la gloire.
Cependant l'armée française, commandée par Junot, s'était avancée vers le Portugal, sans que le prince régent eût soupçonné la gravité des périls qui le menaçaient*
Le 9i5 novembre, il ouvrit le Maniteur du id qu'un bâtiment expédié de Londres venait d'apporter en toute hâite à l'ambassadeur anglais ; •t il y lut ces étonnantes paroles : « La maison de Braganca a cessé de régn^nr en Europe! »
Tels étaient les arrêts que prononçait Napoléon sur les dynasties.
Déjà la foudre suivait la menace; le lendemain rarmée française entrait à Âbrantès, à vingt lieues de Lisbonne. Le régent semblait n'avoir pas soupçonné la marche de cette expédition de trente à quarante mille hommes ; et il est vrai qu'en un mois elle avait franchi Fespace depuis Bayonne avec une vélocité sans exemple au travers des montagnes et des torrents , et par un temps de pluies qui ôtait toute vraisemblance à la nouvelle de son approche. Junot s* était joué de tous les obstacles, n'ayant pas Fair de soupçonner que la moitié de son armée avait péri dans cette course. Surpris, éperdu, le Régent ne songe qu'à la fuite par delà les mers. H a sous la main une armée vaillante et qui ne demande que des ordres; dans le port, huit vaisseaux de ligne, quatre frégates, plusieurs corvettes, des bricks, des sloops armés, ensemble trente-six voiles; tout Fappareil |d'une défense si le courage ne manquait pas; il ne sait que se précipiter sur sa flotte à peine approvisionnée avec la reine sa mère, avec sa famille, avec quelques courtisans, avec ses effets les plus précieux, et il vogue vers le Brésil , laissant le Portugal en proie à deux périls , celui de la con~ quête par la France , celui de la défense par F Angle terre.
Le lendemain [30 novembre], Junot entrait à Lisbonne sans coup férir; il s'emparait de toutes les propriétés anglaises et de tout ce qui restait de navires dans le port : de quatre vaisseaux, de cinq frégates, de douze bricks, de plusieurs bâtiments en construction, et d'un arsenal riche en provisions de bois et de fer; et il répétait les paroles fatidiques de Napoléon : « La maison de Bragance a cessé de régner! »Peu après [23 décembre], un décret impérial frappait le Portugal d'une contribution de guerre de cent miUions.
Ainsi s'ouvrait Fannée 1808.
Jérdme Bonaparte était allé s'asseoir sur son trdne de Westphalie ; Marie-Louise de Bourbon, régente duroyaume d'Étrurie pour son fils , Louis II , encore mineur, avait en son nom renoncé à cette royauté artificielle, et une armée
HISTOIBB DE FBANGE. 233
française avait pris possession de ses États ; la Prusse et TËspagne rivalisaient de soumission. Une cédule du roi Charles IV rappelait les griefs de la guerre maritime de 1804 pour motiver son accession au décret de blocus universel , et le roi Frédéric-Guillaume avait de même déclaré ses états fermés à rAogleterre, tant que subsisterait Tétat de guerre avec la France. £n même temps, F occupation de la Galabre ultérieure par le général Reignier , achevait la conquête du royaume de Naples, et Joseph, frère de Bonaparte, apparaissait un moment sur ce trône ; un sénatusconsulte réunissait à Fempire les villes de Khel, de Gassel et de Wesel, sur la rive droite du Rhin, ainsi que la ville et le port de Flessingue. Tout obéissait à la volonté de Napoléon , mais ses desseins grandissaient à mesure que s'élargissait son empire ; et bientôt on vit des armées nou* velles s'avancer vers TËspagne ; en même temps un corps d'armée entrait à Rome sous prétexte d'écarter de la cité neutre par excellence les influences ennemies que couvrait, disait-on, le nom de la papauté.
Ce fut l'indice d'événements plus formidables que ceux qui avaient si profondément remué tous les États.
Des troupes françaises commencèrent par entrer à Pampelune de vive force, et à Bar colonne par stratagème; d'autres corps envahirent St-Sébastien , Figuières et plusieurs autres places , non comme ennemies mais comme auiiliaires de l'Espagne, et sous ce nom étaient violées toutes les lois de la guerre comme de la paix.
L'Espagne ne put se méprendre sur ce qu'il y avait au fond de ces actes insolites , et la cour de Madrid elle-même parut sortir de sou sommeil et ouvrir les yeux. Napoléon s'était appliqué à la tenir spus l'étreinte, non d'une diplomatie, mais d'une police armée d'artifices. Il avait trouvé le moyen de compromettre l'Espagne dans sa politique continentale, par l'envoi de vingt mille hommes d'élite de son armée dans le Danemarck, afin d'y protéger la hberté des mers. Tout servait à ce génie, l'audace et la ruse, la témérité et la tromperie.
Mais à mesure que les armes françaises roulaient comme
3S4 HISTOIBB DB fhaucb.
des fiots vers PÈbre, sous prétexte d'enserrer le Portugal eu d'aller attaquer Gibraltar, la cour de Madrid sentait Fin-» quiétude, l'étounement , la peur, la colère naître et fermenter au cœur de la Nation, et elle-même fut travaillée par des cabales bientôt furieuses. C'était Godoï, disaient les uns, qui livrait TEspagne pour faire périr plus à Taise le prince des Asturies. C'était Ferdinand, disaient les au trcs, qui appelait les armes de Napoléon au secours de ses complots contre son père. Le nom de la reine était tristement mêlé dans ces échanges d'accusations; la cour s'abtmait en des intrigues de lâcheté et de scandale; et comme les armées s'avançaient touj ours, les courtisans, rappro chés parunerommune épouvante, ne surent plus que conseilL r la ftiite, à l'imitation de Jean de Bragance; ce conseil fut écouté, et le départ de la cour fut résolu. Mais aussitôt se fit une vive émotion dans tout lo peuple ; à peine commençaient les apprêts du départ , que les habitants de Madrid coururent k Aranjuez, soulevant et traînant avee eux les paysans des environs. En un moment on se précipite rers llMbitartion de Godoï, prince do la Paix; on la pille et on la dévaste; lui-même n'échappe à la fureur populaire qu*en faisant annoncer par le roi qu'il abandonne ses charges et ses honneurs ; mais à cette satisfaction donnée au peuple, s'ajoute la lâcheté des mensonges. « Mes aimés sujets , dit le roi , tranquillisez vos esprits ; sachez que l'armée de mon cher allié, l'Empereur des Français, traverse mes États avec des sentiments de paix et d'amitié; elle a pour bat de se porter sur des points menacés d'un débarquement de l'ennemi. La réunion de ma garde n'a pour objet ni de défendre ma personne, ni de m'accompagner dans un voyage que la malignité vous a fait supposer nécessaire. »
Vaine tromperie! Falarme ni la colère n*est apaisée , et le roi Charles IV , emporté par la peur , abdique en faveur de son fils Ferdinand ; Godoï est arrêté ; Ferdinand ordonne la confiscation de ses biens ; et cependant l'émotion populaire dure toujours; Madrid est en proie au désordre, on cherche une autorité, on ne trouve que des intrigues ; et c^est au milieu de cette confusion qu'apparaissent les
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pt emières troupes françaises : à Finstant se fait un morne silence ; la stupeur est sur tous les visages ; le calme e»t dans les rues , mais tout indique de sombres pensées dans les âmes, Hurat occupe la ville sous ces impressions ; c'est un drame nouveau qui s'ouvre, et la consternation publique fait pressentir ce qu'il aura de terrible.
Ailleurs, d'autres événements non moins sérieux se déroulaient.
Le Pape , depuis longtemps atteint dans sa souveraineté temporelle, avait, comme le reste de l'Italie, fléchi sous la force. Mais l'invasion de Rome était une trop rude violation de son droit, et il protesta par un bref comminatoife d'excommunication adressé directement à l'Empereur.
^7 mars. — « Depuis longtemps, disait-il, le domaine du Saint-^ége a dû supporter la charge énorme de vos troupes; en sorte que, depuis 1807 jusqu'à présent, elles ont consommé à peu près cinq millions d'écus romains... Vous nous avez dépouillé des duchés de Béaévent et de Ponte-Corvo... Enfin vous avez envahi hostilement la capitale même , eivous nous avez constitué nous-mèm^ prisonnier dans noire résidence apostolique, en pesant militairement sur notre peuple. Nous en appelons, pour la décision de cette manière d'agir de votre part, au droit de tous les peuples ; nous en appelons à vous-même comme à un iils consacré et assermenté , pour réparer les dommages et pour soutenir les droits de l'Église cathohque. » Et, après ces protestations^ le Pape déclarait que siNapo* léon persistait dans la violence , il serait forcé de faire^ dans VhvmilUé de son ccBur, usage de cette force que Is Dieu toutpuissant avait miseensesmains. » Napoléon répondit à cette menace par un décret [^ avril] qui démembrait de l'État ecclésiastique les provinces d'Ancône , d'Urbin , de Macerata , de Gamerino , et les annexait au royaume d'Italie.
Le lendemain , le légat du Pape quittait Paris. Alors s'échangèrent quelques notifications entre les deux États, l'un spoliateur, l'autre spolié, l'un invoquant la conquête, l'autre invoquant la conscience, l'un se hâtant dans l'oppression ^l'autre patient dans la soumission; lutte inégale
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OÙ le plus faible , toutefois , devait unir par urètre pas le vaincu.
Mais déjà Napoléon courait à d'autres desseins.
n avait convié la famille royale d'Espagne à se rendre à Bayonne, pour conférer avec elle des intérêts de FEspagne. Godoï lui était un instrument nécessaire , il le fit délivrer par Murât, qui eut Fair de concéder sa liberté aux instances de la reine. En même temps, le général Savary , émissaire affidé de Napoléon, s'était rendu à Madrid pour entourer cette famille aveugle de toutes les ruses de son espionnage. Ferdinand seul opposait quelque défiance aux manèges; on le vainquit à force de cajolerie, et il fut le premier à arriver à Bayonne , incertain de son rôle et de sa royauté ; Napoléon le reçut comme prince des Asturies, et peut-être alors il découvrit le piège oîi il s'était laissé traîner; peu à près, s'achemimiient à leur tour Charles IV et la reine , avec leur favori et toute une cour de princes et de grands hébétés, non sans un profond étonnement des peuples, restés sous foccupation militaire de cent mille Français.
Alors enfin s'accomplit à Bayonne un mystère triste et savant de politique. Napoléon avait sa pensée arrêtée; « L'Espagne sera toujours l'ennemie cachée de la France , lui avait dit son ministre Champagny dans un rapport; il faut qu'an prince ami de la France règne en Espagne; c'est l'ouvrage de Louis XIV qu'il faut recommencer ; ce que la politique conseille, la justice l'autorise. » C'était toute une théorie de spoliation , et Napoléon n'eut qu'à en hâter la pratique. Tout servait à son dessein; les princes d'Espagne étaient à ses pieds ; le vieux roi Charles IV le saluait comme un sauveur.
L'infortuné monarque ne voyait personne à accuser autour de lui, si ce n'est Ferdinand son fils. Il protestait contre l'abdication qu'on lui avait arrachée ; il s'attendrissait au nom de Murât, qui lui avait rendu le prince de la Paix, son ami, le guide de sa politique et de sa vie; et enfin rien ne manquait à sa sécurité , puisqu'à présent il était sous la protection d'un si grand allié. Et Napoléon se
laissait prodiguer les témoignages de gratitude sans rien changer à ses desseins. D'abord, il fit restituer la couronne à Charles lY par son fils Ferdinand ; et ces incertitudes de royauté étaient un abaissement de plus de la dynastie royale. Puis, au milieu de ces trames politiques, arrivèrent des nouvelles sinistres. Le peuple de Madrid était sorti de sa stupeur et s'était mis en révolte ; les paysans étaient accourus et avaient grossi l'insurrection : plusieurs soldats français avaient péri dans cette attaque soudaine ; Murât avait fait tirer à mitraille sur les multitudes; et, lorsque le calme avait été rétabli et une amnistie proclamée , il avait fait fusiller de nuit une centaine de rebelles au Prado, sans autre jugement. Ces nouvelles arrivaient après avoir traversé TEspagne , où elles avaient semé l'épouvante et l'horreur. Elles hâtèrent le dénouement du drame politique. Murât, maître de Madrid par la terrenr, y avait établi une junte suprême dont il s'était fait nommer président. Charles IV commença parreconnaître cette junte, et nomma par une cédule Murât son lieutenant-général dans les Espagnes ; quelques jours après , il signait un traité [5 mai], par lequel il cédait à Napoléon tous ses titres et tous ses droits sur la monarchie espagnole, et lui résignait notamment le droit de disposer de sa couronne en faveur de qui il voudrait ; et ce traité était ratifié par Ferdinand et par tous les autres infants.
Ainsi s'achevait le mystère , source de longue ignominie pour tous ceux qui y avaient été acteurs , soit par la provocation, soit par la violence, soit par la lâcheté. Cette famille de rois dégénérés fit dcs'actes nouveaux d'abdication par lesquels elle relevait les Espagnols de tous leurs serments et les sollicitait de garder le traité qui déférait le royaume à Napoléon ; après quoi il envoya captifs, Charles IV à Compiégne , ses fils à Valençay , n'ayant plus , pensait-il , qu'à donner un roi à l'Espagne , ainsi conquise par la honte : il ne soupçonnait pas qu'à ce moment s'ouvrait devant lui un abîme de représailles où périrait sa gloire et son génie.
Un instant , toutefois , il put croire que la junte de Ma-
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drid allait tout aplanir devant sa fortune. Elle lui fit une adresse par laquelle elle lui demandait pour roi son frère Joseph, actuellement roi de Naples : et peu après, le conseil de Castille et la municipalité de Madrid souscrivirent le môme vœu. Napoléon se borna d'abord à de vagues déclarations , telles qu'il avait su les faire pour fasciner les esprits français , et telles qu'il les crut propres également à émouvoir les imaginations castillannes.
« Après une longue agonie , disait-il dans une proclamation [24 mai] , votre nation périssait. J'ai vu vos maux, je vais y porter remède. Votre grandeur, votre puissance fait partie de la mienne. Vos princes m'ont cédé leurs droits à la couronne des Espagnes. Je ne veux pas régner sur vos provinces , mais je veux acquérir des titres éternels à Tamour et à la reconnaissance de votre postérité. Votre monarchie est vieille , ma mission est de la rajeunir. . . Soyez pleins d'espérance et de confiance dans les circonstances actuelles ; car je veux que vos derniers neveux conservent mon souvenir et disent : U est le régénérateur de notre patrie. »
Mais ces paroles glissaient sur les âmes espagnoles. L'enlèvement du roi , l'occupation du pays par les armes étrangères , Madrid en proie à la justice militaire , toutes ces scènes deBayonne commentées et grossies parla haine, avaient semé dans toute l'Espagne une sombre horreur ; la colère s'était partout allumée , et partout le peuple , d'un mouvement rapide , avait préparé ses armes : fusil , sabre ou poignard , tout allait servir à la vengeance ; chaque maison allait être une citadelle-; chaque Espagnol , femme , enfant, jeune homme ou vieillard, moine, noble ou paysan, allait être soldat. Jamais , depuis les Maures , ne s'était vu une pareille impulsion de patriotisme , et toutefois sans excitation, sans bruit et presque sans chef, tous obéissant spontanément h une même pensée de colère et de liberté.
Bientôt se fait l'explosion. Le 27 mai , jour de la fête de Saint-Ferdinand , devient de lui-même le jour marqué pour l'insurrection; le peuple de Cadix donne le premier exem-, pie; l'incendie gagne toutes les provinces; l'Ëspagno e^
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en fou» Nul calcul des périls ni des ressources d«ns cet uni* verse) soolèvemeat. Cent mille Français dont* maîtres des villes , des ports, des citadelles; le roi est absent; Napo-* léon est armé de ses abdie»tioDs ; un gouvernement militaire siège à Madrid; quelle for^e peut lutter contre cette domination? Le peuple ne délibère pas , il est irrité, il appelle la vengeance, il sort à flots de ses demeures^ de ses hameaux, de ses couvents , il invoque Dieu et il croit à la victoire.
Pourtant, ce même jour du 27 mai , une ville avait vu se former une junte de magistrats et de notables qui allait ajouter une forme d'autorité à tous ces élans d'insurrection. (Tétait un vieux droit de la ville de SéviUe de constituer 011 son sein xhub junte provinciale , et de ne point recennaîire les ordres du conseil de CastÛle, lorsqu'il arrivait que Madrid fût occupé par une ibrce étrangère. Cette réunion de citoyens , armée d'une liberté ancienne , débuta par un acte qui devait le plus remuer la nation : elle déclara la guerre à la France ; c'était l'exercice de la puissance dans ee qu'elle a de plus souverain. Mais la junte de Séville déclarait à la fois que son pouvoir ne lelèvait que de Ferdinand YII , s«ttl roi légitime des Espagnes , et aictuellement kors d'état de manifester sa volonté. Cet acte soudain exalta les courages ; partout se formèrent des juntes qié eon*espondirent avec la junte de Sé^'iUe ; la population tout entière fut en armes ; elle eaveloppa , elle étreignit l'innée de France , qui resta conmie seule au milieu, de la nation.
Toutefois, en regard de ces élanspopulaires contrastaient quelques apparences de soumission. Napoléo» , qui de Rayonne voyait tout ce drame , s'était hàlé de donner un Roi àl'Bepagne , et il avait désigné Joseph , son frère , qui venait à peine de passer par le trône de Naples : de sa pleine puissance, et comme accédant au voeu de la junte de Madrid et du conseil de Castiile, il avait déféré à son frèro la souveraineté d'Espagne , et il lui avait assuré l'intégrité des Etats de cet Empire qui louchait à l'EuTopu i à l'Afri^ que , à PAâe , à ÏAméfufàe* Il a« trouva dans les ville»
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des corporations qui , par des adresses , déclarèrent accepter cette royauté; et le nouveau roi put croire qu^il n^avait qu'à s*en aUer ceindre la couronne de Charles-Quint.
Mais , tandis que ces apparences donnaient quelque sécurité à Napoléon , Tinsurrection sévissait par des coups éclatants d*hostilité. Elle commença par s'emparer à Cadix des restes de la flotte française , qui avaient trouvé là un asile depuis la journée de Trafalgar : cinq vaisseaux , une frégate , quatre mille marins : ce n'était plus une insurrection, c'était une guerre. Vainement une grande junte d'Etat, appeléeà Bayonne, parut protester par l'acceptation d'une forme constitutionnelle qu'on espérait imposer à la liberté espagnole. Les serments de fidélité trahissaient la contrainte, et le mouvement national n'en était pas affaibli.
Puis la politique anglaise eut hâte d'aggraver cette situation. Une révolte fut suscitée à Oporto , et, à ce signal , le Portugal s'ébranla comme l'Espagne : l'occupation française fut obligée de se replier. En même temps, l'Angleterre interdit les hostilités contre les Espagnols qui restaient Qdèles à Ferdinand YII ; la guerre apparut avec un caractère tout nouveau. Et c'est en ces conjonctures qu'arrivait le roi Joseph; des masses insurgées coururent de la Galice pour lui couper la route de Madrid ; le maréchal Bessières les foudroya à Médina delRio-Seco [14 juiUet], et leur tua huit mille hommes : Joseph put s'acheminer vers sa capitale. Ce ne fut qu un prélude de bataiUes.
Murât, voyant de Madrid les révoltes éclater partout à la fois, avait précipitamment disséminé ses corps d'armée; nulle guerre n'avait ressemblé à cette guerre, et l'expérience devenait stérile comme le courage. Le général Dupont, à la tète d'un de ces corps, devait contenir les soulèvements dans l'Andalousie : c'était un des généraux les plus vaillants et les plus expérimentés de l'Empire ; il s'était couvert de gloire aux grandes batailles de Napoléon , et surtout à la bataille de Friedland. H crut, en Espagne, pouvoir s'engager au miheu des révoltes , et bientôt il fut enveloppé d'insurgés déjà exercésà l'art des batailles, quoique emportés par la précipitation des vengeances. Sa petite
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armée, composée de quinze mille hommes, était coupée en deux corps , Tun sous ses ordres , Tautre commandé par le général Vedel. L'Histoire se tromperait sans doute à interpréter le désordre des marches qui eurent lieu pendant trois jours à la droite du Guadalquivir, dont le général Dupont, établi à Andujar, voulait que Vedel couvrit le passage à Mengibar. Vedel avait poussé la recherche de Tennemi sept lieues au delà, et, pendant ce temps, les Espagnols avaient pu s'établir dans le village de Baylen. La position de Dupont était périlleuse ; il en voulut sortir par la retraite, et, le 18 au soir, il décampa d*Andujar, espérant rejoindre Vedel ou le ramener à lui. Mais le lendemain matin, après une marche faite en désordre, il était en face de quarante*cinq mille Espagnols, en grande partie troupes de lignes , et fournis d'artillerie ; et une lutte inégale était engagée avant qu'il eût pu songer aux apprêts, soit de l'attaque, soit de la défense. Aussi, dès le milieu du combat, Dupont ouvrit une négociation. Le canon avait néanmoins averti Vedel qui pouvait accourir ; mais il ne s'approchait qu'avec lenteur, et, lorsqu'il fut à portée des combattants espagnols, il apprit que Dupont capitulait.
Il capitulait , en effet , soit que cette guerre insolite eût étourdi sa raison plus encore que son courage , soit qu'en réalité la résolution la plus intrépide et l'expérience la plus consommée eussent été impuissantes à résister à des forces quintuples. Vedel pouvait le sauver en se jetant au travers des parlementaires, dont l'œuvre n'était pas consommée ; il resta l'épée au fourreau , au grand étonnement de ses officiers et de ses soldats, tous frémissant d'impatience et de colère , et la France apprit enfin la plus sanglante injure faite à ses armes; un général avait signé un acte ainsi conçu :
« Les troupes sous les ordres de Dupont sont prisonnières de guerre; elles seront embarquées àSan-Lucar et à Rota sur des vaisseaux espagnols et transportées à Rochefort. L'armée espagnole assure leur traversée contre toute expédition hostile. Les généraux conserveront chacun une voiture et un fourgan. »
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Et ce ne fut pas là tout Toutrage. Lorsque la eapituUtioQ fui signée, la junte espagnole l'interpréta à sa façon ; les troupes , au lieu d'être renvoyées à Rochefort, furent reléguées à Cadix sur des pontons , cachots flottants que la haine anglaise inventa dès lors, et oh des milliers de soirdats français expièrent longtemps la gloire et les témérités de Napoléon.
Ce nom de Baylen est resté dans le souvenir des peuples comme une flétrissure cruellement attachée au nom du général Dupont. Telle était depuis vingt ans l'habitude de voir tout fléchir sous la fortune de la France , qu'un si grand malheur parut ne pouvoir s'expUquer que par une perfidie ; et l'indignation toujours survivante a depuis lors rendu l'histoire implacable , sans lui laisser même l'impartiahté du doute et de l'examen.
On a dit que Dupont marchait embarrassé par des masses de fourgons chargés de dépouilles ; c'est de l'Angleterre et de l'Espagne que sont venues surtout ces mortelles offenses à l'honneur d'un général , et la France les a accréditées pour atténuer l'affront fait à elle-même. Il vaut mieux ne croire qu'à l'étourdissement d'une surprise, lorsque, croyant frapper des rebelles, Dupont s'était vu enveloppé par une armée. Il avait pu ensuite ne point s'atlendre à une retraite ni à une bataille aussi soudaine, et dans l'une et dans l'autre il perdit les avantages que la préméditation donne au petit nombre , même lorsqu'il sait qu'il ne sera pas le plus fort.
Quoi qu'il en soit, Dupont éprouva dès lors que , dans la carrière des armes , il faut savoir choisir l'heure de sa mort ; et n'eut-il à Baylen commis d'autre fajute, une faute irrémédiable fut de ne pas s'y faire tuer.
30 juillet. — En même temps que se faisait cette capitulation , le roi Joseph entrait à lladrid , au milieu d'une population muette , morne , effrayante plus encore qu'effrayée ; mais , au bout de huit jours , il s'éloigna de cette capitale enveloppée par les insunreotions, et il alla s'établir à Vittoria.
C'étaient là de brusques et ^'étonnantes vicissitudes, et
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d^à TEurape se sentait frémir au brait des iMmTeBes qm semUaiest annoncer un changement dans la fortune de Napoléon. L'empereur d'Autriche avait ordonné [9 juin] la Icyée d'une milice extraordinaire dans tous ses États ; et FAngleterre venait de jeter une armée en Portugal , à Lei^ riâ, à trente lieues de Lisbonne. C'était Fapparition d'évé* nements plus complexes ; et à cette émotion s'en ajouta une autre plus vive encore , produite par une éclatante aventure de guerre , épisode d'épopée digne des temps les plus héroïques.
Nous avons vu que Napoléon , dans ses apprêts mysté^ rieux de politique sur l'Espagne , avait obtenu du roi Char* ies IV l'envoi de vingt-deux mille hommes d'éUte de l'armée espagnole, pour aller défendre la liberté de» mers vers le Danemarck contre les Anglais. Par degrés on avait rejeté ces troupes vers les lieux les plus enfoncés du Nord ; une «livision considérable semblait enlouie dans les lies de Fionie ou de Funen et jle Langeland , à huit cents lieues de leur soleil. Elles étaient commandées par le général La Rmnana , sous les ordres de Bernadette. Le bruit des évé* nements de son pays alla remuer le vaillant homme de guerre , et tout à coup il forma le dessein de porter secours à ses frères dans leur malheur ou dans leur révolte. U eut le secret de tromper la défiance en affectant du zële pour l'Empire. On touchait à la fête de Napoléon qui se célébrait le 15 août ; il demanda à Bernadotte l'autorisation de se rendre à Hambourg pour prendre part aux joies et aux vœux des Français ; là, il recevait le grand cordon de la Légion-d'Honneur que l'Empereur veâait de lui conférer. Et , tandis qu'il témoignait ce zèle , il réunissait sur la côte une grande quantité de barques anglaises ; c'est de nuit qu'il faisait ces apprêts ; le jour , on le voyait se multiplier et paraître en tous lieux pour la défense des côtes, jusqu'à ce qu'enfin il put embarquer toute son armée : quelque temps après , il arrivait à la Corogne applaudi et glorifié , et il courait tirer l'épée contre les soldats de Napolaon.
Dès ce moment , la guerre en Espagne prit un earactèFe gigantesque. Napoléon leva des soldats, et les jetasiur cette
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terre dévorante ; en passant la frontière, on les entendait s* écrier : Notis aUons à la boucherie/ Nulle guerre ne s'était faite sous de tels auspices.
Murât avait été déclaré roi de Naples à la place de Joseph , et Joseph restait à la tête d*une entreprise de conquête de beaucoup supérieure à son génie. Les armes anglaises brillaient déjà en Portugal. Arthur Wellesley, destiné h la célébrité sous le nom de Wellington , s'était mesuré avec Junot dans une rude bataille , à Yimeiro , sur les bords de la mer ; dix mille Français avaient lutté vaillamment contre une armée de vingt-six mille alliés^ Anglais , Portugais , Hanovriens. Junot avait perdu douze canons, douze cents tués ou prisonniers, huit cents blessés ; les Anglais avaient perdu quinze cents hommes ; une suspension d'armes avait suivi cette action meurtrière. Mais le Portugal entier s'organisait en insurrection ; des renforts arrivaient à l'armée ennemie , et Junot allait se trouver enveloppé par plus de quatre-vingt mille hommes, soutenus par une population frémissante. Une négociation fut ouverte ; Junot en remit le soin à Kellermann , homme de tête et homme d'épée ; et telle était la terreur des armes françaises que Junot parut dicter les conditions , lorsqu'il semblait condamné à subir la loi. Les conditions étaient amères néanmoins , bien qu'elles sauvassent l'honneur. Les troupes françaises devaient évacuer le Portugal avec armes et bagages ; elles ne seraient point considérées comme prisonnières de guerre , et ^ à leur arrivée en France , elles pourraient continuer à servir ; elles emporteraient toute leur artillerie , leurs caissons , leurs chevaux ; les propriétés particulières seraient sauves ; l'Angleterre devait fournir les moyens de transport et débarquer les troupes entre Rochefort et Lorient. Telle était la convention , rapide contrecoup du désastre de Baylen ; le Portugal était vide de Français ; l'Angleterre y restait maîtresse ; à Madrid, Ferdinand Vn était de nouveau proclamé ; et une junte suprême, assemblée à Aranjuez, prenait en son nom les rênes du gouvernement. Les Français n'occupaient plus en Espagne que Barcelonne , la Navarre , la Biscaye et l' Alava.
Napoléon n'eut à opposer à ces rapides événements que des résolutions extrêmes et une politique désespérée.
Deux levées de conscrits furent décrétées par un senattts-consulte ; quatre-vingt mille hommes devaient renforcer les armées; quatre-vingt mille autres devaient garder les côtes de TEmpire ; Napoléon se réservait de prendre la conduite de la guerre , mais d*abord il courut s'assurer les alliances de TEurope.
Une convention avec la Prusse acheva de tenir cet Etat sous la dépendance [8 septembre] , et Napoléon parut ensuite à Erfurt , où il avait convié l'empereur de Russie à une entrevue. Les deux souverains semblaient avoir concerté d'avance entre eux le partage du continent , la France devant s'étendre jusqu'à Gibraltar , la Russie jusqu'aux Dardanelles. Les rois nouveaux , jetés sur des trônes par l'épée de Napoléon , ne pouvaient faire obstacle à de tels desseins; maisil fallait désarmer l'Angleterre; et, du milieu des fêtes, Napoléon et Alexandre écrivirent en commun à Georges III, pour lui demander de prendre part à des négociations qui intéressaient la paix du monde. Ils le sollicitaient « d'écouter la voix de l'humanité, en faisant taire celle des passions. Beaucoup d'Etats avaient été bouleversés^ disaient-ils ; de plus grands changements encore pouvaient avoir heu, et tous contraires à la poUtique anglaise. »
Le ministère anglais répondit : « Le Roi a fait connaître, en chaque occasion , ses désirs et sa volonté d'entamer une négociation pour une paix générale , à des conditions qui puissent être compatibles avec la tranquilhté et la sûreté de l'Europe. — ^Le Roi, ajoutait-on , ayant pris des enga* gements avec les rois de Portugal , de Sicile et de Suède , et avec le gouvernement espagnol actuel, il doit leur être permii^de prendre part à la négociation à laquelle Sa Majesté britannique a été invitée. »
Ce ne fut qu'un vain échange de notes ; chaque Etat re* prit sa position , et la guerre resta allumée.
Alors éclata une harangue , restée célèbre , de Napoléon. Il avait à ouvrir le Corps législatif [26 octobre] ; il parla en ces termes :
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« Tai senti que pour être heureux , il me fallait d^abord Tassarance que la France fût heureuse... La yue de cette grande famille française aujourd'hui prospère , tranquille et unie, a sensiblement ému mon âme... Une partie de mon armée marche contre celles que TÂngleterre a formées ou débarquées dans les Espagnes. Cest un bienfait particulier de cette providence qui a constamment protégé nos armes , que les passions aient assez aveuglé les conseils anglais pour qu^ils renoncent à la protection des mers et présentent enfin leur armée sur le continent... L'empereur de Russie et moi nous nous sommes vus à Erfurt. Nous sommes d'accord et invariablement unis pour la paix comme pour la guerre... Bientdt mes aigles planeront sur les tours de Lisbonne. »
En opposition au bruit de ces menaces, Tannée anglaise toucha le sol de l'Espagne [29 octobre].
Hais Napoléon j parut quatre jours après.
Après avoir adouci envers la Prusse les dernières conditions des traités qui lui payaient ses victoires , il courut à l'autre bout de l'Europe avec quatre-vingt mille de ses plus vieux et plus vaillants soldats , ceux qui avaient gagné les batailles rangées d'Allemagne , et qui allaient avoir à épuiser leur courage dans une sorte de guerre inconnue, oh tout leur serait ennemi, où l'amitié serait funeste comme la haine , où la victoire serait fatale comme la défaite.
Son apparition toutefois donna un grand élan aux combats ; l'Espagne entière était le champ de bataille ; il fallait vaincre partout à la fois.
Le 10 novembre, Soult et Bessières s'emparaient de Burgos après un rude combat, où les Espagnols perdirent trois mille hommes , autant de prisonniers et vingt canons. Le i% le maréchal Victor battait à Espinosa, dans la vieille CastiDe , l'armée espagnole commandée par Blake et La Romana , cet étonnant déserteur du Danemark ; vingt mille Espagnols tués ou prisonniers, dix généraux tués, cinquante canons pris avec d'immenses bagages, telle était la bataille. Le 23, le maréchal Lannes, secondé du général Joseph Lagrpnge, frappait d'une semblable défaite les
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généraux Castanos et Palafox , à Tudela, à seize Ueues de Pampelune , et ouvrait ainsi la route de Madrid.
Et peu après [4 décembre] , Napoléon entrait dans cette viUe , apportant la menace et lançant des décrets , qui , sous le nom de réforme , changeaient les lois et étonnaient les mœurs de la vieille Espagne. Il abolit le conseil de CasfiUe , Tinquisition , les droits féodaux , les droits des barrières ; et cependant il sentait la liberté de ce peuple frémir sous sa main terrible , et , par une proclamation [7 décembre] , il annonça son dessein de traiter TEspagne en pays conquis , si elle n^avait hâte de reconnaître le roi Joseph. « Je mettrai , disait-il , la couronne d^Espagne sur ; ma tête , et je saurai la faire respecter des méchants ; car Dieu m'a donné la force et la volonté nécessaire* pour surmonter tous les obstacles. »
Et tandis qu'il laissait éclater ainsi sa colère , Gouvion- St-Cyr s'emparait de Roses , place maritime importante de la Catalogne ; quelques jours après , il frappait deux fois de son épée des corps d'armée considérables , et enlevait leur artiUerie.
n 7 eut à Madrid des semblants de soumission. L'Empe* reur avait publié des actes de grâce pour la ville , et une députation alla le remercier. « J'ai satisfait , répondit^il, à ce que je élevais à moi et à la Nation ; la part de la vengeance est faite.... » Parler de vengeance à l'Espagne était une arrogance pleine de péril. Puis il laissa échapper son irritation en flots de paroles : les armes anglaises ! il les chasserait de la Péninsule. Quel obstacle pouvait retarder l'exécution de ses volontés. Les Bourbons ne pouvaient plus régner en Europe ; aucune puissance ne devait exister sur le continent , influencée par l'Angleterre. Si quelquesuns le désiraient , leur désir était insensé et produirait tôt ou tard leur ruine ! Ne lui était-il pas facile de gouverner l'Espagne, en y établissant autant de vice-rois qu'il y a de provinces ? C'était son droit ! Cependant il ne refusait pas de céder ses droits de conquête au roi et de l' établir dams Madrid !
Leurs neveux , ajoutait-il , le bénîr^îent comme un ré-