‹ Histoire de FranceChapitre 14 sur 26 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Caractère de la guerre en Espagne ; combats acharnés. — Sîége de Sarragosse. — ^Succès divers de Gouvion-Saint-Gyr , de Victor, de Soult en Espagne et en Portugal. — Succès maritimes des Anglais. ,

— Politique de F Autriche; commencement de la renommée de Metternich ; TAutriche déclare la guerre à la France. — Affronts faits à l'Empire par les vaisseaux de l'Angleterre, -r- Guerre en Allemagne; combats éclatants; Napoléon devant Vienne; Vienne ouvre ses portes. — Proclamation de Napoléon. — Décret daté de Vienne contre la souveraineté politique du Pape. — Bataille d'Essling; lutte inutile. —Bataille de Wagram; victoire décisive. — Énorme contribution de guerre ; abaissement de l'Autriche ; traité de paix. — Toute l'Allemagne est remaniée.— Entreprise d'assassinat contre Napoléon ; révélation et alarme. — La paix est signée et le meurtrier est exécuté. — Événements en Espagne. —Nouvelles insultes faites à l'Empire par les flottes anglaises. — La guerre faite au Pape émeut toutes les puissances.

— Bulle d'excommunication. — Napoléon s'étonne , et puis s'irrite; le Pape est enlevé à Rome. — Lettre de l'Empereur aux Évêques. — Commencements de persécutions. — Suite de la guerre en Espagne. — Système continental en Europe.— Louis Bonaparte, roi de Hollande, résiste aux desseins de Napoléon; plaintes de Napoléon; menaces contre la royauté de Louis. — Caractère de Louis Bonaparte. — Napoléon poursuit son dessein ; rupture de Napoléon avec son frère.— Desseins nouveaux ; Napoléon annonce à Joséphine son projet de divorce ; scène touchante.— Convention de mariage avec l'archiduchesse Marie-Louise ; discours de Fon-

taues. Un sénatus-consulte sanctionne la réunion des États du

Pape à l'Empire. — Mariage à Vienne et à Paris ; conduite des Cardinaux. — Actes du gouvernement; système général de l'administration ; la police domine les lois. — Justice ordinaire et justice exceptionnelle , décret sur les prisons. — Louis cesse de régner; la Hollande ftdt partie de l'Empire. — Industrie et travaux publics; prix décennaux ; état des sciences.

1809. L'année nouvelle s'ouvrait sous des présages

sombres; et l'esprit des peuples se portait avec épouvante

252 UUTOUB DB FâANCB. 1809

vers TEspagne où les combats s'offraient avec un caractère

3ue les guerres n'avaient jamais eu, ni dans ce siècle, ni ans aucun autre.

L'armée anglaise s'était repliée vers le Portugal au bruit de la nouvelle que Napoléon en personne arrivait de Madrid pour la séparer de la mer. Soult, néanmoins, atteignit et dispersa son arrière-garde, et peu de jours après il lui livra bataille à la Corogne. Le général anglais Moore et deux autres généraux périrent dans le combat; le commandant en second fut gravement blessé ; il ne put qu'embarquer précipitamment ses troupes à moitié détruites; la place capitula; puis le Ferrol se rendit; Soult y trouva seize cents pièces de canon, des provisions dans les magasins , huit vaisseaux, trois frégates et plusieurs bâtiments dans le port.

En même temps , le maréchal Victor avait détruit à Taraçona, près d'Aranjuez, un corps espagnol échappé de Tudéla. On eût pu croire que de tels désastres hâteraient la soumission ; ils ne faisaient qu'irriter l'indépendance. Cest en ce moment que se fit un traité d'alliance entre le roi d'Angleterre et les insurgés comme entre deux Etats fortement et tranquillement assis sur leur base (14 janvier). Cette confiance donnait à la guerre une ténacité inconnue: défaite ou victoire importait peu , pourvu que la lutte fût atroce , tant le sentiment du droit était profond dans l'âme des révoltés.

23 janvier. — Napoléon n'avait pas pressenti les périls d' une telle guerre, et son génie des batailles s'étonna de rencontrer des populations qui déconcertaient la stratégie comme la vaiÛance. Néanmoins, il put croire à la conquête, lorsqu'après la bataille de la Corogne, son frère rentra à Madrid dans la pompe d'une royauté maîtresse et reconnue. Lui-même venait d'exalter ses armées par sa présence; il leur laissa ses fascinations accoutumées , et il rentra dans son empire.

Mais TEspagne suivait ses entrahiements, et l'histoire a peine à nombrer les luttes par où devaient longtemps se signaler, et son héroïsme, et celui des armées de France.

21 février. — La plus éclatante de toutes fut le siège de Sarragosse, capitale de FArragOD. Cette grande ville était depuis longtemps investie par le maréchal Lannes. Elle n'avait point de fortifications régulières, mais la ville même se transforma en immense citadelle. Le général Palafox s*y était renfermé avec douze mille hommes, et des bandes armées des campagnes voisines avaient volé à son secours; les moines étaient sortis de leurs couvents pour aider à la défense. Femmes, enfants, vieillards, s'étaient faits soldats ; c'est devant ces combattants que fut tenue en échec, durant huit mois^ la vaiUante stratégie de Lannes. Les maisons de la ville avaient été percées pour servir de communication entre elles ; les portes en étaient scellées ; les habitants semblaient n'être plus qu'une vaste famille, résolue à mourir d'un même coup au même foyer. Les combats furent fréquents et meurtriers; enfin, la sape et la mine s'ajoutèrent au canon, et, après vingt-huit jours de tranchée ouverte , l'entrée de l'enceinte fut forcée ; mais il fallut vingt-trois jours encore pour emporter les maisons, ainsi liées par une défense commune , jusqu'à ce qu'enfin il ne restât aux mains des vainqueurs qu'une vaste mine sous laquelle gisaient quarante mille morts. Nul siège, dans les temps anciens et modernes, n'a laissé dans l'Histoire de tels souvenirs de courage et de malheur, de patriotisme et de désespoir.

Ailleurs , Gouvion-St-Cyr signalait son épée ; à Vais , près de Taragone, ildétruisitun corps espagnol. Puis, dans i'Estramadure , Victor eut un brillant succès à MédeUn; et le lendemain il touchait à Badajos. En Portugal, Soult poursuivait ses avantages ; il entra à Chaves ; de là, après un premier combat , à Lanhozo , sous Braga , il courut sur Oporto; là, c'est Févêque qu'il eût à combattre; la lutte fut désespérée; Soult entra dans la ville sur des monceaux de cadavres: vingt miUe hommes avaient péri; deux cents pièces d'artillerie tombèrent au pouvoir du vainqueur.

Ainsi, partout la victoire redevenait fidèle aux armes firançaises; mais la fortune n'en était pas plus assurée.

Les Anglais se vengeaient au loin par des succès mari-

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limes; ils avaient lancé une expédition sur la Marlinique; le yice-amiral Villaret-Joyeuse fut obligé de capituler.

D'autre part, TÂutriche à qui pesaient ses défaites et la politique continentale qui les avait suivies, épiait les événements de TËspagne , et facilement TAngleterre les lui montrait comme une occasion d'afEranchissement et de séparation.

L'Autriche avait alors à Paris un ambassadeur , M. de Hetternich , qui s'essayait par des succès de salon et par des habiletés d*intrigue à une destinée qui devait être d^un grand éclat. Metternich crut aussi le moment venu pour TAutriche de relever sa *ète , accablée sousTadversité , et lui-même prit par degrés un langage qui ressembla à de Taigreur. Bientôt on sut que TAutriche affectait de se tenir prête à conjurer des périls qu'elle feignait de croire imminents. Napoléon de son côté appela brusquement une conscription. La politique était sans griefs^ mais non pas sans défiance ; les soupçons tenaient lieu de menace , et la guerre éclata par une de ces résolutions d'autant plus impétueuses qu'elles paraissent moins motivées.

Tout à coup on apprend que l'archiduc Charles, qui commandait les armées autrichiennes, a fait passer l'Inn à Braunau et à Scharding, et la Salza à Burghausen; d'avance , il avait envoyé au commandant des troupes françaises en Bavière, une note ainsi conçue : « D'après une déclaration de Tempereur d* Autriche à l'Empereur Napoléon , je préviens M. le général en chef de l'armée française, que j'ai l'ordre de me porter en avant avec les troupes sous mes ordres^ et de traiter en ennemies toutes celles qui me feront résistance. »

En même temps , l'empereur d'Autriche lançait une proclamation adressée à ses peuples. c< Depuis trois ans , di-^ sait-il , j'ai tout fait pour vous procurer les bénédictions d'une paix durable... Tous mes efforts ont été vains. La monarchie autrichienne était destinée à succomber sous l'ambition de l'Empereur Napoléon. De même qu'il travaille à subjuguer l'Espagne , qu'il humilie insolemment le chef sacré de l'Eglise y qu'il s'approprie successivement

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les provinces de l'Italie, et que, d'après son bon plaisir, il dispose de celles de rÂllemagne ou les opprime , de même FAutriehe devait rendre hommage à ce grand empire que , depuis quelques années , il proclame avec tant d'emphase. » L'empereur d'Autriche protestait contre un tel vasselage, et l'épée de l'archiduc Charles était tirée pour sauver l'honneur de l'Allemagne.

« L'empereur d'Autriche, disait à son tour l'archiduc dans une adresse aux Allemands, se voit forcé de prendre les armes, parce que l'Empereur des Français veut qu'il no subsiste pas un seul Etat qui ne reconnaisse sa suprématie et qui ne serve d'instrument à ses projets d'agran** dissoment; parce qu'il exige que l'Autricho , renonçant à son indépendance, désarme et se livre à sa volonté ; parce que les armées de l'Empereur des Fiançais et de ses alliés qui ne sont que ses vassaux , se mettent en mouvement contre l'Autriche. »

Tel était le signal imprévu d^une guerre nouvelle. L'Autriche se jetait dans cette aventure soudaiae avec cinq cent cinquante mille hommes qu'elle avait tenus en armes soit en Allemagne, soit en Italie ; c'était arracher Napoléon à l'Espagne, et mettre son génie à l'aise, parce qu'ici il aurait à combattre des afmées régulières, et qu*au lieu de combats épars la guerre se viderait en un champ clos.

Aussi fut-il prompt à répondre à cette provocation. Le 11 avril, la note de l'archiduc Charles arrivait à Sf-Cioud par le télégraphe ; deux heures après. Napoléon était sur la route d'Allemagne.

Cependant , plus d'un affront était fait à son empire. Douze vaisseaux et quatre frégates étaient mouillés sous le feu des batteries de File d'Aix; les Anglais vinrent les assaillir avec leurs brûlots; plusieurs furent atteints par l'incendie, quelque&^uns se firent échouer; deux seulement purent remonter la Charente; ainsi périssait la marine française, à mesure que se faisaient quelques efiforts pour la raviver.

15 avriL — En même temps, les Autrichiens envahissaient le grand duché de Varsovie. L'arefaidue Jean livra

2S6 HISTOIBS DE FRAIIGE.

un premier combat en Italie, à Pordenone, sur le Tagliamento : une avant-garde française de deux mille hommes fut enleyée; et le lendemain, le prince Eugène Beauharnais , voulant réparer cet échec, était obUgé de se replier la nuit derrière la Livenza.

En Allemagne, les débuts de la guerre étaient moins tristes ; Oudinot avait repoussé un corps autrichien à Pfaffenhofen ; toutefois, on avait d'abord senti Napoléon absent ; le maréchal Bertier avait mal engagé sur Ratisbonne le corps du maréchal Davoust. Celui-ci prit sur lui d'opérer une marche différente sur Abensberg, et il arrêta à Tann toute Tarmée autrichienne; alors parut Napoléon.

Six jours après son départ de Paris , il était à Donawerth, et il dictait une de ces proclamations qui faisaient bouillonner tous les courages.

« Soldats , disait-il , le territoire de la confédération a été violé. Le général autrichien veut que nous fuyons à Faspect de ses armes et que nous lui abandonnions nos aUiés ! J'arrive avec la rapidité de Téclair. Soldats, j'étais entouré de vous lorsque le souverain de l'Autriche vint à mon bivouac en Moravie ; vous ]'avez entendu implorer ma clémence et me jurer une amitié fraternelle. Vainqueurs dans trois guerres , l'Autriche a dû tout à notre générosité ; trois fois elle a été parjure ! Nos succès passés nous sont un sûr garant de la victoire qui nous attend. Marchons donc, et qu'à notre aspect l'ennemi reconnaisse son vainqueur. »

Ce ne fut aussitôt qu'une suite de combats rapides et éclatants.

L'armée française était à peine formée ; Napoléon se nàil à la tète des Bavarois et des Wurtembergeois : il animait tout du feu de son génie.

Dès le SO avril, il frappait d'une défaite éclatante, à Abensberg , les deux corps d'armée de l'archiduc Louis et du général Hiller , forts de soixante mille hommes ; dix-huit mille prisonniers restèrent en ses mains avec huit drapeaux et douze pièces de canon. La ville de Landshut tomba le lendemain en son pouvoir.

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m avril. — Et aussitôt une bataille plus décisive s'engagea à Eckmûhl avec Tarchiduc Charles, qui avait autour de lui cent dix mille hommes. Ce fut un des plus grands faits d'armes de TEmpire ; Davoust y brilla entre les plus vaillants ; il eut le principal honneur de la victoire , et aussi Napoléon le fît prince d'Eckmiihl : cette journée décida de toute la guerre.

L'archiduc fut obligé de s'abriter derrière le Danube , et Napoléon attaqua Ratisbonne. Dans un combat livré sous les murs , il fut légèrement blessé d'une balle au talon : la ville fut enlevée par un assaut.

Cest de Ratisbonne qu'il parla de nouveau à ses soldats : « Vous avez justifié mon attente , leur disait-il, vous avez suppléé au nombre par votre bravoure. En peu de jours , nous avons triomphé dans les trois batailles de Thann, d'Abensberg et d'Eckmiihl, et dans les trois combats de Peissing, de Ladshut et de Ratisbonne. L'ennemi, enivré par un cabinet parjure , paraissait ne plus conserver un souvenir de nous. Vous lui avez apparu plus terribles que jamais ; naguères il a traversé l'Inn et envahi le territoire de nos alliés ; naguères il se promettait de porter la guerre dans le sein de notre patrie ; ai]gourd'hui défait , épouvanté , il fuit en désordre. Déjà mon avant-garde a passé l'Lin ; avant un mois nous serons à Vienne. •

Rien n'allait résister. Masséna traversa Passau et brûla Scharding ; l'armée passa l'Inn sur plusieurs points. Peu après , elle passait le torrent périlleux de la Salza à Burghaussen sur des ponts jetés à la hâte, et , par une manœuvre savante mêlée de combats acharnés, elle rompait l'armée de l'archiduc Charles, en rejetait les débris vers les défilés de la Bohème , et eUe put librement s'avancer par la rive droite du Danube jusqu'à Ebersberg, à trois Ueues de Lintz. Ebersberg est un bourg sur une hauteur à la droite de la Traun; on pouvait le prendre par un détour;l'armée voulut l'enlever ; cinq mille soldats furent foudroyés et précipités dans le torrent, mais le bourg fut emporté après quelques heures. Ce n'était plus qu'un amas de décombres , l'ennemi y mit le feu en s'éloignant.

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Telle était Tardear de vaincre , la guerre était devMne inhumaine : on ne supportait pas que les peuples hésitassent même dans la soumission, il fallait tout emporter par la force.

L'Autriche avait donc à regretter déjà la guerre qu^elle avait entreprise ; la Russie aggrava ses périls en prenant parti pour la France et jetant une armée dans la Galhcie. Ce renfort était inutile, et peut-être n* était-ce qu*un simulacre. Le 12 mai, Tarmée française était devant Vienne; le lendemain , elle y entrait après un bombardement de trente-six heures.

D'étonnants contrastes signalèrent ce triomphe.

Au milieu du bombardement , et comme Tincendie gagnait la ville , Napoléon apprit qu'une archiduchesse était restée malade dans Vienne ; il fît aussitôt cesser le feu : « Bizarrerie de la destinée de Napoléon! dit Bourrienne; cette archiduchesse était Marie-Louise. »

Puis, lorsque la ville ouvrit ses portes, Napoléon adressa à son armée une proclamation mêlée d'humanité et d'injure.

« Soldats , disait-il, un mois après que l'ennemi a passé l'Inn, au même jour, àla même heure, nous sommes entrés dans Vienne. SesLandwehres, ses levées en masse, #es remparts créés par la rage impuissante des princes de la maison de Lorraine, n'ont point soutenu vos regards. Les princes de cette maison ont abandonné leur capitale, non comme des soldats d'honneur, qui cèdent aux circonstances de la guerre, mais comme des parjures que poursuivent leurs propres remords. En fuyant de Vienne, leurs adieux à ses habitants ont été le meurtre et l'incendie. Gomme Hédée^ ils ont, de leurs propres mains, égorgé leurs enfants. Soldats , le peuple de Vienne, selon l'expression de la députation de ses faubourgs, délaissé, abandonné, sera l'objet de vos égards. J'en prends les bons habitants sous ma spéciale protection; quant aux hommes turbulents et méchants, j'en ferai une justice exemplaire. Soldats , soyez bons pour les pauvres paysans, pour ce bon peuple qui a tant de droits à notre estime ; ne conservons aucun orgueil

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de nos succès ; voyous^j une preuve de cette justice divine qui punit Tingrat et le parjure. »

17 Mai. — Mais ce langage de protection hautaine faisait trop voir que Napoléon était lui-même enivré de sa gloire. Trois jours après Foccupation de Vienne, il lança un dé« cret portant réunion des États-Romains à TEmpire français; ainsi avait-il fait dans les précédentes victoires. Après la première campagne de Vienne , il avait disposé du royaume de Naples ; après celle de Tilsitt, il avait fondé le royaume de Westphalie aux dépens de la Prusse; cette fois , il mettait le sceau à ses desseins obstinément prémédités contre la souveraineté politique du Pape.

Par ce décret , Napoléon déclarait révoquer les dons faits par Charlemagne, son illustre prédécesseur, aux ovêques de Rome, se fondant sur Tabus qu'ils avaient fait de ces dons au détriment de leur charge spirituelle et des intérêts des peuples; du reste, il concédait au pape la faculté de séjourner à Rome avec un revenu de deux millions de francs. Ainsi achevait-il de renverser la constitution de la vieille Europe, en l'attaquant dans son centre ; car c'est Rome qui, en dépit des séparations religieuses et des guerres politiques, avait été 1q lien des Etats civilisés, réunis en un seul corps sous le nom de Chrétienté. Napo* léon ne soupçonnait pas, qu'ébranlant cet édifice, il rendait désormais la victoire inutile à l'affermissement de son propre empire.

Bientôt il recommença ses batailles. Les nouvelles dltalie étaient propices. Le prince Eugène avait vengé ses échecs de Pordenone par un combat brillant à Caldiéro» et ensuite par le passage de la Piave : l'armée de l'archiduc Jean avait été deux fois en déroute.

Puis un détachement de l'armée d'Italie avait occupé Trieste ; enfin son quartier-général était à Viilach, et ses avant-postes arrivaient à Klagenfurth, tandis que le ma* réchal Lefèvre occupait Inspruck après avoir soumis une partie du Tyrol.

Ainsi l'armée d'Italie touchait à l'armée d'Allemagne^ et Napoléon se plut à célébrer cette jonction qui s'était faite

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par de beaux faits d^armes. « Soldats de Tarmée d'Italie, disait-il dans une proclamation , tous avez glorieusement atteint le but que je vous ayais marqué; le Sommering a été témoin de votre jonction avec la Grande-Armée.

» Soyez les bienvenus ! je suis content de vous ! »

Puis il énumérait leurs combats dans une langue pittoresque et pleine de vie ; chaque parole était une flamme qui entrait dans les âmes. « Cette armée autrichienne dltalie, disait-il eufin, qui un moment souilla par sa présence mes provinces, qui avait la prétention de briser ma couronne de fer, battue, dispersée, anéantie, grâce à vous, sera un exemple de la vérité de cette devise : Dio la mi diede^ gwii a chi la tocca.,, »

Cependant Napoléon profita mal des forces que lui apportait cette jonction des deux armées. Il engagea une bataille avec Tarchiduc Charles fortifié au village d'Essliog sur la rive gauche du Danube, à trois lieues au-dessous de Vienne ^ bataille imprudente , inutile assaut de courage et d'héroïsme , où durant tout un jour Tannée française tenta de forcer les positions de Tennemi qui la foudroyait, tandis qu'elle-même restait séparée de son artillerie par la rupture soudaine des ponts du Danube. C'est là que fut frappé à mort le maréchal Lannes, la plus grande renommée de cet âge de héros ; trois généraux perdirent la vie; plus de cinq cents officiers , plus de dix-huit mille soldats étaient blessés; le nombre des morts est resté douteux; Napoléon le réduisit à onze cents dans ses bulletins. Du côté des Autrichiens une perte semblable attestait l'achar nement de celte lutte. L'archiduc annonçait quatre miUe deux cents tués et seize mille blessés. La bataille avait ét^ une destruction sans victoire.

Des deux côtés on attendit des événements nouveaux. Le prince Eugène suivait le cours de ses succès : l'armée d'Italie opéra sa jonction avec l'armée d'Allemagne ; l'archiduc Jean se retira sur la Hongrie, où il ne tarda pas d'être atteint par le prince Eugène ; et là eut lieu la bataille de Raab où brilla le général Lauriston : huit jours après Raab capitulait.

Hais Napoléon cherchait une réparation de la bataille inutile d'Essling. Les deux armées s*étaient, durant six semaines , tenues immobiles , Tune à droite, Tautre à gauche du Danube , chacune épiant Toccasion d*attaques nouvelles ; Napoléon sortit le premier de son repos, en passant sur la rive gauche. Un combat très-vif s* engagea près de la petite ville d'Enzersdorff, qui fut réduite en cendres ; c'était le prélude d*une rencontre plus générale et plus formidable.

Le 6 juillet , par un des jours les plus purs et les plus ardents de Tété , les deux armées développées dans la grande plaine de Wagram , à cinq lieues nord de Vienne , Tune commandée par Napoléon, Tautre par Tarchidnc Charles , chacune d'une force de cent vingt à cent trente mille hommes , Tarmée française un peu plus nombreuse, mais inférieure en artillerie , toutes les deux égales en vaillance , se heurtèrent avec un ensemble qui ne s'était vu dans aucune autre bataille. Neuf cents canons tonnaient à la fois , vomissant le fer et le feu ; la plaine couverte de riches moissons offrit bientôt le spectacle d'un vaste incendie ; c'est au miheu des flammes que la victoire fut disputée durant tout le jour ; les plus grands capitaines de la France prenaient part à la lutte , M asséna^ Bernadette, Eugène , Marmont , Oudinot , Davoust ; Tarchiduc Charles était moins secondé : il avait attendu , au point du jour , le corps de l'archiduc Jean qui s'était replié vers la Hongrie ; ce corps ne parut pas : ce fut la perte do la bataille. A la fin du jour , l'aile gauche de l'archiduc Charles étant renversée , l'espérance d'une réunion avecl' armée de Hongrie s'évBnouit, et l'archiduc quitta le champ de bataille par une retraite savante : il laissait la plaine de Wagram couverte de morts , Autrichiens et Français , et il emmenait neuf pièces de canon qu'il avait enlevées à la division Boudet ; mais la victoire restait à Napoléon , si ce n'est qu'elle n'était pas attestée par la dispersion et par la déroute des vaincus. Bernadette y avait concouru , en combattant à la tète de huit mille Saxons ; Napoléon lui fit un crime d'avoir parlé à ses soldats ^ leur part de gloire dans un ordre du jour ; et lui-même adressa un ordre du jour

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secret aux généraux, pour infliger le blâme à son lieutenant. « C'était àluiqu*il appartenait de distribuer la gloire! et quant au succès , il était dd aux troupes françaises et non à aucun étranger * ! 9 Ainsi Napoléon ne souffrait aucun partage , et Bernadottelui fut suspect dès qu'il avait cru pouvoir louer ses soldat^. Les bulletins français annoncèrent quinze cents morts et quatre mille blessés ; ce n* était qu'une faible partie des pertes ; vingt-trois hôpitaux s'emplirent à Vienne de soldats mutilés des deux armées , ramassés dans la plaine après qu'ils avaient enduré, pendant plusieurs jours , d'affreuses tortures , sous le feu d'un soleil brûlant. La guerre , en un mot , avait déployé à Wagram ce qu'elle a de plus grand et de plus horrible ; aussi la consternation commença d'entrer dans toutes les ftmes 9 à la pensée de tant de destructions ; déjà les peuples frémissaient ; le Tyrol se levait en masse ; le Vorarlberg bouillonnait ; la douleur disposait à la colère ; le jWurtemberg , la Westphalie , la Saxe étaient traversés par des partisans redoutables, et surtout par le Prussien Sclîi]!, le plus redoutable de tous ; une insurrection universelle menaçait de séparer Napoléon de son Empire ; mais , au moment oil Farcbiduc Charles s'apprêtait à suivre dans la Moravie un système de guerre défensive , qui eut donné aux populations le temps d'éclater , et contre lequel le génie de Napoléon eut risqué de s'épuiser en efforts stériles , l'empereur François prit la résolution de désarmer son vainqueur par la soumission. La Russie ne s'était point hâtée dans sa marche sur la GaUicie ; et , tout en paraissant fidèle à ses traités avec la France , elle n'avait pas d'intérêt à lui livrer l'Allemagne entière. La demande d'un armistice manquait donc de politique ; mais l'humanité prév alut, si ce n'est que Napoléon la fît tourner au profit de la victoire. Par un premier décret du 12 juillet , il avait frappé , d'une contribution de guerre de quatre-vingt-seize millions , les Etats conquis ; ce jour même l'armistice était signé à Znaïm, et, le lendemain, un nouveau 4écret portait la contribution

* Mém. de Bourrienne, tom. Vlil.

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de guerre àdeux cent treiyte-sept millions huit cent soixante mille francs. Tels forent les préliminaires d^une paix qui devait consommer rabaissement de rAutricfae. Le traité ne fut sijgné à Vienne qu'après de laborieuses négociations. La Russie y comparut pour avoir sa part des dépouilles. Salsbourg, Bergtolsgaden, une partie de la Haute-Autriche furent cédés à la confédération du Rhin : la France eut Gorice, Montefalcone, Trieste , le cercle de Villach dans la Carinthie , et tous les pays à la droite de la Saxe , jusqu'à la frontière de la Croatie turque. Le grand duché de Varsovie s'accrut de la Gallicie occidentale avec Gracovie , et du cercle de Zamosc dans la Gallicie orientale. La Russie enfin eut une portion de territoire , comprenant une population de quatre cent miUe âmes, pris à TOrient de la Gallicie. L'empereur d'Autriche souscrivait d'ailleurs aux actes de la politique continentale de Napoléon , et reconnaissait les changements déjà consommés ou qui pourraient l'être, soit en Italie , soit en Espagne : elle s'engageait enfin à rompre toute relation politique ou commerciale avec l'Angleterre, cette ennemie déclarée du continent, comme l'appelait Napoléon.

Tout dimc fléchissait en Allemagne , et dès le 14 octobre Napoléon publiait un décret daté de Scbœnbrunn , portant réunion des pays cédés à la France par le traité de Vienne, plus la Dalmatie, en un seul corps sous le nom de Provinces Illyriennes : il posait à son gré les bornes des États et réglait à la fois la juridiction des gouvernemenls et la soumission des peuples.

Toutefois les prospérités de Napoléon avaient leurs angoisses. Cest au milieu des apprêts de cette paix triom- . phante qu'on surprit à Scbœnbrunn un jeune allemand, qui cherchait à s'approcher de l'Empereur dans une revue, avec l'intention de le tuer. Ce jeune homme, au regard doux et calme, senommaitStaps ; il portait caché sous ses vêtements un énorme couteau ; on l'interrogea, et il répondit sans emphase qu'il ne voulait répondre qu'à ^Empereur. Il se fit alors un étrange colloque entre Napoléon et le meurtrier, — D'où êtes-vous? demanda Napoléon. — De Narrem-

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bourg, répondit Staps. — Que fait votre père? — Il est ministre protestant. — Quel âge avez-vous ? — Dix-huit ans. — Que vouliez-vous foire de votre couteau? — Vous tuer. — Vous êtes fou, jeune homme ; vous êtes illumine. — Je ne suis pas fou ; je ne sais ce que c'est que d'être illuminé. — Vous êtes donc malade? — Je ne suis pas malade, je me porte bien. — Pourquoi voulez-vous me tuer? — Parce que vous faites le malheur de mon pays.— Vous ai-je fait quelque mal? — Comme à tous les Allemands.— Par qui êtes-vous envoyé? qui vous pousse à ce crime?— Personne; c'est Tintime conviction qu'en vous tuant, je rendrais le plus grand service à mon pays et à TEurope, qui m*a mis les armes à la main.

£t ce colloque dura ainsi quelque temps encore. Napoléon s'étonnait de cette résolution calme et de cette parole assurée. H appela Corvisart, son médecin ; et le jeune homme garda son sang-froid. — N'est-ce pas, monsieur^ je ne suis pas malade? dit-il à Corvisart. £t Corvisart dit qu'il se portait bien. — Vous avez une tète exaltée, reprit Napoléon ; vous ferez la perte de votre famille. Je vous accorderai la vie si vous me demandez pardon du crime que vous avez voulu commettre, et dont vous dfivez être fâché. — Je ne veux point de pardon ; j'éprouve le plus vif regret de n'avoir pu réussir. — Diable ! il paraît qu'un crime n'est rien pour vous. — Vous tuer n'est pas un crime, c'est un devoir. — Quel est le portrait que l'on a trouvé sur vous? — C'est celui d'une jeune personne que j'aime.— Elle sera sans doute bien afQigée de votre aventure? — Elle sera afOigée de ce que je n'ai pas réussi; elle vous abhorre autant que moi. — Mais enfin, si je vous fais grâce, m'en saurez-vous gré ? — Je ne vous en tuerai pas moins.

« Napoléon était dans un état de stupéfaction quejenelui ai jamais yu, » disait Rapp, racontant cet horrible épisode.

La*paix s'acheva en une nuit sous de tristes angoisses.. « La terrible naïveté de ces réponses, dit un autre narrateur, témoin et acteur de tous ces drames * ; la froide et iné-

* Le ministre Champagny» duc de Cadort.

bronlableréâoluiion qu'elles annonçaient, et ce fanatisme si fort au-dessus de toutes les craintes humaines, firent sur Napoléon une impression que je jugeai d'autant plusprofonde, qu'ilmontrait plus de sang-froid. Il ûtretirer tout le monde, et je restai seul avec lui. Après quelques mots sur un fa- Batisme aussi aveugle et aussi réfléchi , il me dit : Il faut tiadre la paix ; retournez à Vienne , appelez auprès de vous les plénipotentiaires autrichiens. Vous êtes convenus des points les plus importants; la contribution seule vous arrête, vous diJQTérez de cinquante millions, partagez le différend ; amenez-les à vous donner soixante-quinze millions, si vous ne pouvez avoir mieux, et concluez la paix. 9

Et le lendemain Napoléon demandait à son ministre avec anxiété : « Qu'avez-vous fait cette nuit? — La paix, sire, répondit Champagny. — Quoi, la paix! Et le traité est signé? — Oui, sire; le voilà. » — « Sa figure s^épanouit, continue Champagny ; il téipoigna franchement sa satisfaction; à peine examina-t-il le traité; la joie le dominait, et trois jours après [17 octobre] il était sur la route do Munich. »

« Je suis bien loin, ajoute le ministre, de vouloir imputer à un si grand homme , qui dans sa vie, à jamais célèbre par des succès et des malheurs inouïs, eut tant d'occasions de faire preuve de tous les genres décourage, un sentiment de crainte indigne de lui ; mais il avait une imagination très-vive. Le poignard levé sur lui ne Teffrayait pas; mais il lui révélait les dispositions des peuples de rÂllemagne, leur besoin de la paix, l'ardeur de leurs vœux, et leur disposition à faire, pour l'obtenir, tous les sacrifices... L* éclat du poignard , dit encore Champagny, fut pour lui un trait de lumière qui lui montra ce qu'il ne voulait pas voir*. 9

Quant au meurtrier, on le Uvra à la justice militaire, et Napoléon apprit plus tard quelle avait été sa mort. Staps avait fait sa tentative le 13 octobre, et il fut exécuté le 17,

'Note de Champagny , duc de Cadore, publiée en 1827. — Pièces justiflcatives des Mém, de Bourrienne , tom. Vfll.

266 HIBTOllB DB FRARCS.

à sept heures du matin, sans avoir rien pris depuis le 14. Quand on lui avait apporté de la nourriture, il Tavait refusée en disant : « II me reste assez de force pour marcher au supplice. » Quand on lui a annoncé que la paix était faite, son corps tressaillit comme sous la pointe d*une douleur acérée. Enfin, arrivé au lieu del'exécution.ils^écria : Vivela liberté! vive FAUemagne ! mort à son tyran ! et il tomba *.

Le récit de cette mort suivit de près Napoléon, et put lui faire pressentir quelle traînée de haine et de fanatisme il laissait après lui dans le cœur des vaincus.

D*autre part, tandis que son épée venait de refaire le vieux empire d' Allemagne, une autre guerre avait jeté do sombres incertitudes sur sa destinée.

En Espagne , T autorité de Joseph avait un instant paru 8*imposer sous la parole menaçante de Napoléon. Mais les peuples gardaient les armes avec leurs colères. Dès la fia de mai , le maréchal Soult avciit dû évacuer le Portugal, après avoir perdu une partie de son artillerie ; il avait opéré sa retraite sur le Minho. Les Anglais continuaient de montrer un système de guerre moins aventureux que celui des lnsurrectionsdésordonnées;etl6sengagementssemblèreDt quelque temps être évités. H n^en était pas ainsi au nord de TEspagne. Au mois de juin , deux combats furent lîvré^v d*dbord à Beltchito, puis à Sarragosse parle marécha) Snchet; les Espagnols furent deux fois dispersés; mais par degrés, Arthur Wellesley avait marché sur Madrid, et le taffréchal Victor lui fut opposé avec des forces inégales *• uim* [bataille eut lieu à Talavera-la-Reyna ; le roi Joseph n*attet]'> dit pas la jonction de Soult ; son armée fut battue. Soult parut alors avec toutes ses forces et sa renommée ; les Anglais se replièrent de nouveau sur le Portugal ; il ne restait que des corps Espagnols que Soult frappa de sa rude épéc à Arzobispo sur le Tage. Ces alternatives de victoire indiquaient la gravité des périls qui environnaient le trône de Joseph.

* Mém. de Bourrienne, tfiuu VllI. Bôarrienne écrit d'après le rédt du

Général Rapp.

HISTOIRB DB FBAKCB. 2H7

Sur les mers, les flottes anglaises continuaient à frapper nos restes de possession. Elles avaient enlevé le Sénégal, et les Espagnols de Santo-Domingo , en révolta contre les Français, avaient livré Fîle àTAngleterre. Des entreprises plus insultantes furent faites sur le continent de TEurape. Une expédition formidable, lancée des ports anglais, parut à Tembouchure de l'Escaut , enleva Midd^lboorg, Terver, le fort de Batz, et courut bombarder Flessingue. La place était défendue par trente-quatre mille hommes , et Fennemi était à quatre cents toises. Le général Monnet manqua de résolution : il rendit la place après un bombardement de trente-six heures; un conseil de guerre frappa la f iblesse de sa défense d'une flétrissure. Toutefois, l'expédition anglaise n'eut pas d'autre suite : elle s'éloigna après avoir démoli les arsenaux.

Enfin , ce qui captivait l'imagination des peuples dans celte succession rapide de vietoiresetde malheurs, c'était la guerre faite au Pape; guerre. sans, combat, mais qui, pour cela, remuait davantage la dowleur et la colère.

Le décret de péunion des.EtaU de l'Eglise à l'Ëmpirei français, avait été promulgué; la nouVrcUe de. cette violence, bientôt répandue, émut toutes les puissances. de rEurop«, et naféme les puissances. protestantes, qui, sans re^onnaîtïe l'autorité spirituelle deSi Papes, voyaient dans la papauté politique une institution consacrée par le respect des ègeô. D'ailleurs , les peuples commençaient à frémir sous le joug d'une souveraineté absolue qui disposait arbitrairement des Etats, et chaque récit nouveau d'abus de puissance motivait et grossissait les aversions partout

alluméea.

Le Pape n'en était pas plus affermi contre la violence qui le dépouillait. Le peuple de Rome était frémissant, et il eut été facile de produire une révolte générale ; mais la compression eut été sanglante , et le Pape , avec sdn courage résigné , n'avait pas besoin d'une résistance aussi fatale et aussi vaine. Ce qu'il se proposait, c'était de donner à tous se» actes un caractère de solennité suffisant pour

268 HiSTOlBB DB FBANCE.

attester Féclat de la violence. Il s'était réservé d'ailleurs une sorte de défense dont remploi se conformait strictement aa droit spirituel de TÉglise , Texcommunicatioa ; défense vaine aux yeux de ceux qui se croyaient pleinement dégagés de toute pensée de foi , mais qui allait peutêtre montrer au mondé que le scepticisme moderne n'avait pas émoussé pour toujours le tranchant du glaive catholique.

« Les Français veulent me forcer à parler latin , avait dit le Pape ; eh bien ! nous le ferons. »

Une bulle d'excommunication était donc toute préparée pour le moment où la violence serait accompUe. Il n'eut pas beaucoup à attendre. Le général MioUis , gouverneur de Rome et des États-Romains, avait inondé la ville de soldats, sous prétexte de passage pour entrer dans le royaume de Naples. Chacun pressentait quelque événement décisif; enfin le 10 juin, vers deux heuros, on vit tomber les armes pontificales au château Saint-Ange et s'élever à leur place le drapeau impérial , salué aussitôt par l'artillerie , tandis que les autorités françaises publiaient dans la ville, au son de la trompette, le décret qui réunissait Rome à l'Empire.

Cest alors que le Pape lança sa bulle d'excommunication. Il était périlleux de la pubUer ; le Pape ne voulait pas exposer les afficheurs, et on leur reconmianda de la prudence; mais le peuple entier était emporté par la colère^ la bulle fut affichée en plein jour à Saint-Pierre , à Sainte Marie-Majeure , à Saint-Jean-de-Latran , à tous les Ueux accoutumés.

Pie VU, dans cette bulle , commençait par rappeler les longs méfaits exercés envers l'Église de Rome, la violation du Concordat , les usurpations d'autorité , les violences envers les cardinaux, envers les évoques, envers les prêtres , enfin l'abolition de Fautorité temporelle du Pape ; et puis il s'écriait :

« Le temps de la douceur est passé. Personne , à moins de fermer les yeux à la lumière , ne peut ignorer quel est

le bat de tant d'attentats , et quelles en seront les suites, si Von n^emploie à temps tous les moyens possibles de les prévenir. D'ailleurs tout le monde voit bien qu'il ne nous reste plus aucun espoir que les auteurs de tant de maux puissent jamais être touchés de nos avis et de nos conseils, ou que nos prières et nos réclamations puissent les disposer plus favorablement envers l'Église

» Jadis tant de souverains Pontifes, illustres parleur science et leur sainteté , ont été forcés , parce que la oause de l'Eglise l'exigeait , d'en venir à de pareilles extrémités contre les princes et les rois rebelles , seulement pour un ou deux deces crimes queles canons punissent d'anathëme ; craindrons-nous donc de suivre enfin leur exemple , après tant de forfaits , de sacrilèges si énormes , si atroces et si universellement notoires ? Ne devons-nous pas craindre , au contraire , d'être justement accusé d'inertie et de lenteur , plutôt que de témérité et de précipitation , surtout lorsque le dernier attentat , mettant le comble par son audace à tout ce qui a été entrepris contre notre autorité temporelle , nous avertit que désormais nous n'aurons plus la liberté de remplir ce devoir si grave, si nécessaire de notre ministère apostolique ? »

« A ces causes, disait la bulle, par l'autorité du Dieu tout-puissant, par celle des saints apôtres Pierre et Paul, et par la nôtre , nous déclarons que tous ceux qui , après rinvasion de Rome et du territoire ecclésiastique , après la violation sacrilège du patrimoine de saint Pierre, prince des apôtres, par les troupes françaises, ont conunis à Rome et dans les États de l'Église , contre les immunités ecclésiastiques , contre les droits même temporels de l'Eglise et du Saint-Siège , les attentats ou quelques-uns des attentats qui ont excité nos justes plaintes ; tous leurs commettants , fauteurs , conseillers ou adhérents ; tous ceux enfin qui ont facilité l'exécution de ces violences ou les ont exécutées par eux-mêmes, ont encouru l'excommunication majeure et autres censures et peines ecclésiastiques portées par les saints canons et constitutions apostoliques, parles décrets des conciles généraux, et no-

V7Q HISTOIBE DE FEANCB.

tanunent du saint concile de Trente , et au besoin nous les excommunions et anathématisons de nouveau , les déclarant par là même déchus de tous privilèges et induits accordés de quelque manière que ce soit , tant par nous que par nos prédécesseurs. »

Et toutefois , le Pape , en lançant ces anathèmes , ne voulait pas qu*ils devinssent une occasion de désordre dans les États , et il ajoutait :

« Mais dans la nécessité où nous sommes de tirer da fourreau le glaive de sévérité de FÉglise « nous ne saurions oublier que nous tenons sur terre , quoique indigne , la place de celui qui , même alors qu'il exerce sa justice , n'oublie pas de faire miséricorde. Cest pourquoi nous prescrivons et commandons d'abord à nos sujets , puis à tous les peuples chrétiens , en vertu de la sainte obéissance , que nuls , à Foccasion ou sous le prétexte .des présentes lettres , ne causent, à ceux qu'elles concernent, ni à leurs biens , ni à leurs droits et prérogatives , aucune iujure « aucun tort ou dommage. Car , en leur infligeant le genre de peine que Dieu a remis en notre pouvoir, et vengeant ainsi tant et de si grandes injures faites à Dieu et à son Église , nous nous sommes uniquement proposé de ramihner à nom ceux qui nous éprouvent S et de faire qu'Us partagenl nos afflictions , si Dieu leur donne la grâce de la pénitence pour connaître la vérité '. »

Telle fut la défense du Pape '. Bourrienne qui rapporte l'acte d'excommunication, l'appelle 6ûarre, extravagant,' il ne devait pas moins remuer la conscience de l'Europe, et le soin qui allait être mis à en prévenir la publicité, attesta la puissance qui restait à l'Eglise dans l'universelle décadence de la vieille foi.

Napoléon s'étonna d'abord de la résistance de Pie Vil; il s'était accoutumé à voir tout fléchir sous son épée; le courage d'un souverain sans soldats ressemblait à une

« St-Aug. In Psal. llv. i? , I.

* Epit. ad Timoth.

• Texte de la bulle dans les ¥^m. du cardinal Poceo,

HISTOIBB DE FfiARGE. S71

grande nouveauté ; ce qui était ao^uveau surtout pour des temps sceptiques , c'était celte voix de Pontife qui se sentait assez puissante pour dire anathème aux oppresseurs.

Mais à la surprise succéda Tirritation. Napoléon envoya de Vienne des ordres d'exécution implacable. Et tandis qu'il gagnait la bataille de Wagram , le général Radet en* levait le Pape à Rome , dans la nuit du 5 au 6 juillet. Alors on vit de nouveau un souverain Pontife errer en Italie de ville en ville. La princesse Ëlisa le renvoya de Florence à Turin; le prince Borghèsele renvoya de Turin en France; et Napoléon enfin le fit ramener à Savone, dans le gou* vernement de Borghèse : triste recommencement do cap* tivité et de persécution , qui allait contraster avec le souvenir de la générosité du généralBonaparte envers Pie VI, et qui, découvrant les extrémités où devaient arriver les derniers enivrements de la puissance , aigrissait le courroux , et nourrissait les alarmes dans le cœur des indifférents comme des fidèles.

Napoléon, étourdi par les succès, ne pressentait pas moins ce qu'il y avait de redoutable dans cette disposition des âmes. Il sembla vouloir prévenir le murmure en adressant aux évèques une lettre rassurante à l'occasion de la bataille de Wagram. Il leur disait « qu'au milieu des soins, des camps , des alarmes et des sollicitudes de la guerre , rien ne le détournerait du grand but vers lequel il tendait, et qu'il avait en partie atteint, le rétablissement des autels; qu'il environnerait les ministres de la religion de toute la considération qu'un souverain pouvait ajouter à celle que commande la sainteté de leur caractère et de leurs augustes fonctions; qu'il écouterait leur voix dans tout ce qui aurait rapport au spirituel ; que Dieu l'avait assez éclairé pour être loin de partager les erreurs de ces princes séparés de l'Eglise, qui, sous le vain prétexte de l'incompatibilité des principes de la Religion avecl'indépendancedes trdnes, avaient prétendu réunir à leur couronne la suprématie spi** rituelle ^ »

* Lettre dn 18 juillet 180S, Mém, sur les aff, eul,iom, II, page 303.

S7S HI8T0IBE DB FEANGB. 1810

Mais celte lettre ne calma point les défiances, et quelques évoques les laissèrent, sinon éclater, au moins se trahir dans leurs mandenrants.

Puis aux sombres présages succédèrent les commencements de lutte entre TEglise et TEmpire. Les communications avec le Pape , d* abord suspectes, furent ensuite interdites ; les prédications, d^abord surveillées, furent ensuite entravées. Les missions furent supprimées; le pouvoir politique mit la main sur le sanctuaire ; Tinstitution des évèques devint une occasion d'entreprises, puis de scandales; et enfin, une commission ecclésiastique fut instituée comme pour couvrir, par des noms honorés et par une délibération apparente, la violation, soit des vieilles règles de TEglise, soit des conventions du Concordat.

G*est par de tels degrés que FEmpire s'avançait dans une voie de persécution où n'entrèrent jamais les pouvoirs politiques sans y trébucher. Faire la guerre à l'Eglise , c*est attaquer le genre humain dans sa conscience : le sceptique même s'étonne de cette entreprise; sa liberté en est offensée , et c'est pourquoi la persécution finit toujours par ôtre vaincue.

1810. — Cependant aux événements de la guerre continuaient de se mêler diversement les actes de la politique.

En Espagne , les insurrections étaient partout frappées, découragées nulle part. Séville , point central de leur action , fut occupée par le maréchal Soult; la junte suprême courut se réfugier à Cadix.

Les Anglais régnaient sur toutes les mers; ils s'emparèrent de la Guadeloupe.

Napoléon n'en suivait que plus obstinément son système continental. La Suède entra dans ce système par un traité qui lui rendit la Poméranie suédoise et l'tle de Rugen. On célébra ce traité à Paris avec solennité. La Hollande paraissait ne se point soumettre de bonne grâce à cette loi universelle de blocus; Napoléon lança des déclarations contre son gouvernement, qu'il accusait de faire des ports bataves les entrepôts du commerce anglais; et Oudinot, fait maréchal après la bataille de Wagram , eut ordre de prendre

HISTOntB DE FRANGE. S73

possession des pays situés entré la Heuse et TEscaut. Ici s'offrent à Thistoire d'attendrissants souvenirs sur la destinée de Louis Bonaparte ; dans la marche rapide de notre récit, nous avons à les noter succinctement.

Louis Bonaparte, à qui Napoléon, son frère, avait, en 1806 , imposé la couronne de Hollande, n'avait pris, de la royauté, que les devoirs, et surtout le devoir de s'identifier avec la petite nation qu'il devait gouverner. Ce n'était pas dans ce dessein que l'Empereur l'avait fait roi.

Aux envoyés de la République batave qui étaient venus demander un roi à l'Empire, Napoléon avait répondu : « J'ai toujours regardé comme le premier intérêt de ma couronne de protéger votre patrie. Toutes les fois qne j'ai dû intervenir dans ses affaires intérieures, j'ai d'abord été frappé des inconvénients attachés à la forme incertaine de votre gouvernement. Gouvernée par une assemblée populaire^ elle eut été influencée par les intrigues et agitée par les puissances voisines. Gouvernée par un magistrat électif , tous les renouvellements de cette magistrature eussent été des moments de crise pour TEurope et le signal de nouvelles guerres maritimes. Tous ces inconvénients ne pouvaient être parés que par un gouvernement héréditaire. » Et à son frère Louis, il avait dit :

« Vous, prince, régnez sur ces peuples; leurs pères n'acquirent leur indépendance que par le secours de la France. Depuis, la Hollande fut l'alliée de l'Angleterre; elle fut conquise : elle dut encore à la France son existence. Qu'elle vous doive donc des rois qui protègent ses libertés ; ses lois , sa religion ; mais ne cessez jamais d'être Français. La dignité de connétable de l'Empire sera conservée par vous et vos descendants; elle vous retracera les devoirs que vous avez à remplir avec moi , et l'importance que j'attache à la garde des places fortes, qui garantissent le nord de mes États et que je vous confie. »

Telle avait été la pensée de Napoléon ; la Hollande devait être une province, et son roi un lieutenant de l'Empire.

Mais Louis s'était pris à aimer le peuple remis en ses mains , et comme la Hollande vivait de commerce, il voyait

TOH. I. 18

S9( HOTOIBE DE PRAHGB.

avec gémissement les mesures violentes qui roiûpaienl relations avec TAngleterre, et par suite condamnaient son aclivité à Tinertie, et frappaient son immense industrie de stérilité.

De là des irritations d'abord eachées, puis éclatantes. Napoléon s'étonna de ne pas trouver son frëre soapie à sa volonté. Il voulut remanier les provinces de Hollande, et en déplacer les bornes; Louis lui résista; Napoléon courut aussitôt à d'autres pensées; la Hollande ne pouvait être as cette indépendance, il la lui fallait asservie. Mais il espéra vaincre la raison rebelle de Louis par des démonstrations de politique, et c'est au moins un mémorable monument que la correspondance qu'il eut avec son firère en cette occlirrence ^ Jamais son génie ne s'était déployé avec cet éclat et cette volonté de domination. « Tespérais, lui disait-il, qu'élevée près de moi, Votre Majesté aurait peur la France cet attachement que la Nation a droit d'attendre de ses enfants , et à plus forte raison de ses princes. J'espérais qu'élevée dans ma politique, elle aurait senti que la Hollande, qui avait été conquise par mes peuples, ne devait son indépendance qu'à leur générosité; que la Hollande, faible, sans alliance, sans armée, pouvait et devait être conquise le jour où elle se mettrait en opposition directe ayec la France; qu'elle ne devait point séparer sa politique de la mienne ; qu'enfin la Hollande était liée par des traités avec la France. Tespérais donc, qu'en plaçant sur le trône de Hollande un prince de mon sang, j'avais trouvé le mexzo termine qui conciliait les intérêts des deux États, et les unissait dans un intérêt commun et dans une haine commune contre l'Angleterre; et j'étais fier d'avoir donné a la Hollande ce qui lui convenait, comme, par mon acte de médiation, j'avais trouvé ce qui convenait à la Suisse ; mais je n'ai pas tardé à m'apercevoir que je m'étais bercé d'une vaine illusion : mes espérances ont été trompées. Votre Majesté^ en montant sur le trône de Hollande, a oublié qu'elle était française, et a même tendu

* EBf Mi rapportée par aouirtonn» JMa.« toia. YIII.

U8T0IBR DB fraucb. S75

tous les ressorts de sa raison , tourmenté la délicatesse de sa conscience pour se persuader qu*elle était hollandaise. »

^£t, après ce reproche général, Napoléon exposait en détail la conduite tenue par la Hollande envers la France. Cette conduite , disait-il , était une offense pour la Nation , et par conséquent pour lui-même. « Vous devez comprendre , ajoutait-il , que je ne me sépare pas de mes prédécesseurs , et que , depuis Clovis jusqu'au comité de salut public , je me tiens solidaire de tout ; le mal qu*on dit de gaieté de cœur contre les gouvernements qui m'ont précédé , je le tiens comme dit dans Tintention de m' offenser. . . Ceux qui n*aiment pas la France ne m'aiment pas ; ceux qui disent du mal de mes peuples , je les tiens pour mes plus grands ennemis. N'aurais-je eu que cette seule raison de mocontentement , de voir le mépris dans lequel était tombé le Nom Français en Hollande, que les droits de ma couronne m'autoriseraient à déclarer la guerre à un souverain , mon voisin « dans les Etats duquel on permettrait des insultes contre mes peuples. »

Chose singuUère ! Napoléon se glorifiait de s'être à ce point identifié avec la France , de Clovis à la Convention ; et il ne s'apercevait pas que de la sorte il justifiait Louis, qui n'avait fait qu'obéir à un instinct semblable , par rapport à la HoUande. C'est qu'il fallait que tout s'absorbât en sa puissance et en sa personne , et tel était son instinct d'empire , qu'il n'y avait plus qu'une Nation et une patrie.

Alors il étalait les griefs ; il eut pu , disait-il , se venger en retirant ses armées , et en fermant le Rhin , le Weser , l'Escaut et la Meuse à la Hollande : situation qui serait pire que la guerre. Mais il voulait être modéré , et il finissait par imposer à son frère des conditions de poUtique sufQsantes pour l'assurer de sa soumission.

« Je n'ai pas plus d'intérêt à réunir à la France le pays de la rive droite du Rhin , que je n'en ai à y réunir le grand duchédeBerg et les villes anséatiques. Je puis donc laisser à la Hollande la rive droite du Rhin, et je lèverai les prohibitions données à mes douanes toutes les fois que les

376 HlâTOIBB DB VBAHCB.

traités existants, et qui seront renouvelés, seront exécùtiSs.

• Voici mes intentions :

» i* Uinterdiction de tout commerce et de toute communication avec TAngleterre ;

» S* Une flotte de quatorze vaisseaux de ligne , de sept frégates et de sept bricks ou corvettes armés et équipés ;

» 3® Une armée de terre de vingt-cinq mille hommes ;

» 4^ Suppression des maréchaux ;

» 5* Destruction de tous privilèges de la noblesse contraires à la constitution que j*ai donnée et que j*ai garantie.

» Votre Majesté peut faire négocier sur ces bases avec le duc de Cadore , par Fentremise de son ministre ; mais elle peut être certaine qu*au premier paquebot qui sera introduit en Hollande^ je rétablirai la défense des douanes ; qu'à la première insulte qui sera faite à mon pavillon , je ferai saisir à main armée et pendre au grand mâtTofficier hollandais qui se permettra d'insulter mon aigle. Votre Majesté trouvera en moi un frère , si je trouve en elle un Français ; mais si elle oublie les sentiments qui rattachent à la commune patrie^ elle ne pourra trouver mauvais que j*oublie ceux que la nature a placés entre nous. En résumé, la réunion de la Hollande à la France est ce qu'il y a de plus utile à la France , à la Hollande , au continent ; car c'est ce qu'il y a de plus nuisible à l'Angl^erre. Cette réunion peut s'opérer de gré ou de force ; j'ai assez de griefs contre la Hollande pour lui déclarer la guerre. Toutefois , je ne ferai pas de difGculté de me prêter à un arrangement qui me cédera la limite du Rhin', et par lequel la Hollande s'engagera à remplir les conditions stipulées ci-dessus. »

Ainsi parlait Napoléon à ses feudataires. Louis , son frère, opposa une fermeté inattendue à cette domination ; mais son âme était navrée : il ne supportait pas la pensée des malheurs qu'il pouvait attirer sur la Hollande soit par l'abandon, soit par la défense de sa liberté. Sa vie dès lors fut attristée , et sa douleur s'épancha en des confidences dignes de l'histoire.

Malgré les présages qui menaçaient sa royauté , il vou-

HISTOIHB D£ FEANCE. 277

lait élever son fils comme pour le trône , et il songeait à lui donner pour maître un homme dont le choix honorait sa sollicitude comme père , sa dignité comme roi : cet homme était M. de Bonald. Dans une admirable lettre qu'il écrivit à ce philosophe [1*' juin 1810] , il disait : « Je suis presque toujours malade , quoique jeune ; j'ai des occupations au-dessus de mes forces ; e( le seul but d'une vie laborieuse et pénible , c'est pour moi d'être utile à un pays qui m'a été confié , et de laisser à mon fils une carrière plus paisible et plus heureuse à parcourir. »

Et , après un touchant exposé de ses pensées et de ses vœux sur l'éducation d'un enfant destiné peutritre à commander h ses semblables , il ajoutait :

« Si Ton vous parle de ce pays et de moi , nos malheurs nous donneront sans doute des torts que nous sommes loin de mériter ; on vous dira peut-être que je n'aime que la Hollande , que je ne suis plus Français , que je déteste tous :eux qui se trouvent ou se sont trouvés ici avec moi.... j remettez votre jugement sur tout cela , je vous prie , jusqu'au moment où je pourrai me défendre. Vous verrez alors , qu'attaché par devoir et par incUnation à un paj s dans lequel je suis venu d'abord malgré moi, j'ai tout bravé pour y remplir des devoirs plus difficiles qu'il n'est possible de se l'imaginer : tout , jusqu'à passer pour avoir rçnié mon pays et n'être plus Français.... , tandis que mon cœur, depuis longtemps, ne palpite plus qu'à ce nom ! £t cependant j'en reste éloigné ; je défends de son incorporation, c'est-à-dire de sa ruine totale , un pays dont le cUmat me détruit chaque jour visiblement; — j'y supporte toutes les difficultés , tous les événements , tous les malheurs sacs me lasser. . . ; et si je n'y étais obligé par le plus impérieux des devoirs, resterais-je dans cette situation ! j'y suis obligé; mais j'avoue que mon plus grand malheur vient du renom d'être anti-français, qu'il me faut endurer ^ »

C'était donc une situation touchante que celle de ce roi,

' Lettre du roi Louis , publiée par M. Henri de Boaald« Hotice nur M, le vicomte de Bonald, etc., 1841.

278 HISTOIBB DR FRANCE,

condamné à régner sur un peuple , sans pouvoir le défendre ni le gouverner.

Mais Napoléon suivait à outrance son dessein de blocus universel contre T Angleterre , et il fallait que la Hollande j entrât pleinement, dût-elle y périr. Les industries de ce pays étaient comme étreintes sous un réseau de fer, et vainement Louis fit des efforts pour changer les résolutions de l'Empereur. « La destruction de la Hollande, lui disait-il dans une lettre (%3 mars 1810), loin d'être un moyen d'atteindre l'Angleterre, est un moyen de l'accroître par toute l'industrie et toutes les richesses qui s'y réfugieront. » Les remontrances ne faisaient qu'aigrir Napoléon ; sa colère devint injurieuse , et il fut aisé de voir qu'il se laisserait aller bientôt à toutes les extrémités de son système et à tous les éclats de sa passion.

« En vous mettant sur le trône de Hollande, répondit-il à son frère , j'avais cru y placer un citoyen français : vous avez suivi une route diamétralement opposée ; je me suis vu forcé de vous interdire la France et de m'emparer d'une partie de votre payç. Lorsque vous vous montrez mauvais Français, vous êtes moins pour les Hollandais qu'un prince d'Orange , auquel ils doivent le rang de nation et une longue suite de prospérité et de gloire, d

Et de l'injure politique il arrivait à l'injure personnelle.

« Revenez de votre fausse route, disait-il en finissant, soyez bien Français de cœur, ou votre peuple vous chassera , et vous sortirez de la Hollande l'objet de la risée des Hollandais! c'est avec de la raison et de la politique que l'on gouverne les Etats, et non avec une lymphe acre et viciée. »

Telle était donc cette colère : une aventure de laquais en fit la dernière explosion. Le cocher de l'ambassadeur de France s'élant pris de querelle avec un bourgeois d' Amsterdam, l'Empereur fit de cette affaire de rue une affaire décisive de politique; il renvoya l'ambassadeur de Hollande , et il rappela le sien ; et il écrivit à Louis : « Je ne veux plus exposer un ambassadeur à vosinsultes. Ne m'écrivez plus de vos phrases ordinaires ; voilà trois ans que vous

BISTOIBB DB FRANCB. 279

me les répétez , et chaque instant en prouve la fausseté.

» (Test la dernière lettre de ma vie que je vous écris. •

Cétait annoncer des coups de foudre.

D'autres pensées toutefois captivaient, en ce même moment , ce mattre des Etats. Il voulaitfonder unerace royale, et il n^avaitpas d'enfant ; il résolut de changer de femme , assuré de se faire admettre « par le mariage , dans les vieilles dynasties qu*il avait mises à ses pieds par la victoire. Ainsi, menait-il plusieurs drames à la fois, et Tbistoire a peine à passer d'une émotion à une autre dans cette confusion d'épisodes où s'agitent et fermentent les passions diverses, toutes dominées par celle de l'ambition.

Sa préméditation n'avait pas échappé à l'œil inquiet de sa £emme Joséphine ; elle suivait avec e&roi tous les indices d'un dessein facilement soupçonné par elle, et le plus assuré de tous était dansl'attitude des courtisans , si prompts dans les cours à pressentir les disgrâces comme les faveurs. Un jour ^ , après un dîner où le silence avait été comme un présage sinistre , Napoléon resté seul avec sa femme , lui avait pris la main , et la posant sur son cœur , il lui avait dit : a Joséphine! tu sais si je t'ai aimée. C'est à toi que j'ai dû les seuls instants de bonheur que j'ai goûtés en ce monde. Joséphine , ma destinée est plus forte que ma volonté. Mes affections les plus chères doivent se taire devant les intérêts de la France. » — N'en dites pas plus! avait répondu Joséphine ; je m'y attendais ; je vous comprends; mais le coup n'en est pas moins mortel. »

Et à ces mots , elle tomba évanouie. On l'emporta demimorte , et Napoléon resta morne devant cette scène atroce. C'est par elle que s'allait achever la destinée de Mme de Beauharnais.

Napoléon lui avait dû sa première élévation ; mais ce souvenir était impuissant à enchaîner sa foi , il Teut plutôt affaibhe et désencbantée. U lui fallait croire, en effet, que rien n'avait servi à ses prospérités , si ce n'est son génie ,

* Le 30 novembre 1S09. — Boorrlenne , d'après le récit de Joséphine. Mém. , tom. VlII.

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et tout au plus ce qu'il appelait sa destinée. Le saurîfice de Joséphine ne fut donc une douleur que pour^ elle. A la blessure d'un amour qui avait eu de l'éclat , s'ajoutait la honte d'un abandon qui enaurait plus encore. Napoléon, au contraire, se dégageait d'un lien qui fatiguait sa gloire et troublait ses rêves de dynastie. La vieille affection était tarie , il ne restait que les éblouissements de la prospérité , et peu s'en fallut qu'on ne fit un devoir à Mme de Beauharnais d'aimer une séparation qui allait permettre à celui qu'elle avait autrefois protégé de monter au faîte de la fortune, pendant qu'elle cacherait ses restes de popularité dans l'humiliation et dans le silence de la retraite.

Au reste , la loi civile du divorce rendait facile le dessein de Napoléon. L'histoire doit ajouter que son mariage avec Joséphine avait été contracté d une façon irrégulière, et, à ce point de vue , la loi ecclésiastique ne faisait point obstacle aui dispositions de la loi civile» L'officialité de {Paris eut à constater que le mariage ne s'était pas fait deva/rU le propre pasteur ; c'était une raison radicale de nullité, conformément aux prescriptions du concile de Trente. Toutefois, il paraissait à quelques-uns, qu'en considération de la difficulté des temps où le mariage avait eu lieu, la condition canonique du mariage pouvait n'avoir pas été strictement exécutée , et qu'une affaire si grave méritait au moins d'être portée devant l'autorité souveraine du Pape , au lieu d'être décidée par l'autorité de l'ordinaire *.

Mais Napoléon ne s'arrêtait pas en des questions de cette sorte. L'intervention du Pape lui était d'ailleurs suspecte, par le souvenir de la résistance invincible que le Souverain Pontife avait opposée à la dissolution d'un autre mariage, de celui de son frère Jérôme. L'autorité diocésaine lui fut donc suffisante ; et déjà il avait hâte de se chercher une alliance en Europe. Il parut avoir à choisir entre la Russie et l'Autriche ; l'Autriche entra mieux dans ses vues, comme s'il eut fallu que rien ne manquât aux jeux de fortune, par où avait passé et devait passer encore cet Empire.

• Mém. hitt. 9ur let affaires ecclet., iom. IL

HISTOIRE 0£ VBAlfCB. 381

Bientôt une convcntioii [7 février], passée à Vienne, assura le mariage de Napoléon avec Farchiduchesse Marie- Louise , fille de Tempereur François T' , et aussitôt intervint un sénatus-consulte qui prononça la dissolution du mariage de Joséphine. On hâta raccomplissement du mariage nouveau ; mais, tandis qu*on en préparait la célébration , de sombres pensées naissaient dans les âmes ; plus Napoléon s'étourdissait dans la gloire, plus Tavenir semblait se couvrir de nuages, Fabus de la prospérité étant d* ordinaire un indice de la décadence.

Toutefois les adulations publiques suivaient leurs épanchements.

La session du Corps législatif ayant été close dans ces circonstances, le président Fontanes prononça un discours où Ton distingua ces raffinements de flatterie.

« On a souvent nommé les rois d'illustres ingrats ; on a dit, non sans quelque raison, qu'ils mettaient trop tôt en oubli le dévouement de leurs sujets, et que, auprès du trône , il était plus utile de flatter que de servir. Combien le maître à qui nous sommes attachés mérite peu ce reproche ! Quels déyouements extraordinaires ne doit pas attendre un souverain si magnanime ! Périsse à jamais le langage de Tadulation et de la flatterie ! Je ne commencerai point à m'en servir dans les dernières paroles que je prononce à cette tribune, d'où je vais descendre pour toujours. Je n'ai point oublié les devoirs imposés à ce corps respectable et cher, et dont j'ai l'honneur encore une fois d'être l'organe et l'interprète. Le Corps législatif ne doit porter au pied du trône que la voix de l'opinion publique. C'est avec elle seule que je louerai le prince. L'éUte de la France et de l'Europe est ici rassemblée. J'en appelle à leur témoignage... J'interroge maintenant tous ceux qui m' écoutent. En est-il un seul qui désavoue le moindre trait de ce tableau? Heureux les princes qu'on peut louer dignement avec la vérité ! Heureux aussi l'orateur qui ne donne aux rois que des éloges justifiés par leurs actions ! »

17 février. — Quelques jours après, un sénatus-consulte organique sanctionnait le décret du 17 mai 1809 , qui avait

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proBoneé la réunion à TEmpire des Etats du Papo , lesquels devaient désormais faire partie intégrante de F Empire et former deux départements : Tun à Rome, Faulro à Trasimène ; le premier aurait six députés au Corps législatif, le second en aurait quatre; le prince impérial porterait le titre de roi de Rome , et un prince du sang tiendrait dans cette ville la cour de TEmpereur. Le sénatus-consulte déclarait en même temps que toute souveraineté étrangère était incompatible avec Vexercice de toute autorité spirituelle dans les limites de TEmpire : c* était prononcer Tabolition de la papauté. On laissait néanmoins au Pape le droit de choisir sa résidence ; deux palais lui étaient réservés, Fun à Paris, Taulre à Rome, avec une dotation de deux millions de revenus en biens fonds , libres de toute imposition. Enfin il était statue que , lors de leur exaltation , les Papes prêteraient serment de ne jamais rien faire contre les quatre propositions de TÉglise gallicane arrêtées dans rassemblée de 1G82 ; et de la sorte FÉglise gallicane devenait la maîtresse de l'Église universelle , et les Papes étaient ses sujets.

' Ainsi se justifiaient les étonnants panégyriques de H. de Fontanes. Le monde politique put ne pas prendre garde à ces énormités d'usurpation; mais les consciences chrétiennes s'en étonnaient comme de nouveautés qui ressemblaient à de noirs présages.

Cependant Napoléon s'enivrait de toutes les joies d^un hymen qui allait le mettre au rang des vieilles races.

Déjà le mariage avait eu lieu à Vienne par procuration, le il mars. Une ambassade extraordinaire, à la tête de laquelle était Berthier, prince de Neufchâtel, avait été envoyée à l'empereur d'Autriche ; rien n'avait égalé, en aucun temps , cette magnificence , et Napoléon avait su mêler à cette pompe des procédés de courtoisie chevaleresque, n avait voulu que l'archiduc Charles , le seul général qui se fût trouvé digne de lutter contre son génie , le représentât à la cérémonie du mariage; l'archiduc avait répondu avec bonne grâce à cette galanterie, et cet échange de délicatesse avait paru un présage heureux d^avenir. Cest à l'occa-

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si on de la mission remplie par Tarchiduc Charies, que FEmpereur lui adressa une lettre mémorable :

« Monsieur mon cousin ,

» Je dois beaucoup de remerctments à Y. A. I. de ce qu'elle a bien voulu me représenter lors de mon mariage avec Tarchiducbesse Marie-Louise. V. A. I. sait que mon estime pour vous est déjà ancienne et fondée sur vos émînentes qualités et vos grandes actions. Je désire beaucoup vous en donner une preuve authentique , et je vous prie d'accepter le grand cordon de la Légion-d'Honneur. Je vous prie également de recevoir la croix de cette même Légion, que je por\e moi-même, et dont sont aussi décores 20,000 soldats qui ont été mutilés ou qui se sont distingués au champ d'honneur La première de ces décorations est le tribut dû à votre génie comme général , et la seconde à votre bravoure comme soldat. »

En ce qui était militaire , Napoléon gardait ses inspira* lions de noblesse et ses élans d'honneur; c'est par là qu'il passionnait l'enthousiasme. L'archiduc Charles fut captivé par cette langue de chevalerie ; et il voua, dès lors, son amitié à Napoléon.

Le mariage, àParis, se fit au mois d'avril avec des pompes où se mêlèrent aux usages anciens de la monarchie des magnificences théâtrales que les temps nouveaux avaient inventées.

Un incident, toutefois, en assombrit la solennité. Un grand nombre de cardinaux étaient présents à Paris. Ils avaient assisté au mariage civil; la plupart ne parurent pas à la cérémonie religieuse , et leur absence, en allumant le courroux de Napoléon , éveilla dans le public de vagues inquiétudes. Les cardinaux furent renvoyés de Paris; on les dispersa dans les villes , et il leur fut interdit d'y paraître avec les insignes de leur dignité.

Ainsi les joies du mariage ne furent pas pures de sollicitudes : à ce moment commençaient à s'aggraver les défiances , et Napoléon se mit à les attaquer par un système de pouvoir excessif, qui bientôt allait réduire le Gouvernement à un pur système de police.

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3 mars. — Alors s^acheva la promulgation des demiëres dispositions du Code pénal. Le Gouvernement avait commencé de pressentir des oppositions secrètes ; les blessures faites à la conscience des fidèles avaient surtout fait naître le murmure ; on pensa prévenir les irritations par des pénalités d*une sévérité inconnue. Les ministres des autels , prêtres ou évêques , devinrent un objet de suspicion : on frappa de punitions ceux qui auraient prononcé la critique ou la censure du Gouvernement, d'une loi , d*un décret , d*un acte quelconque deFautorité publique. Toute association de plus de vingt personnes , ayant pour objet la prière ou le culte , était interdite ; et il n*7 eut pas jusqu*à la correspondance avec une cour ou une puissance étrangère , c'est-à-dire avec le Pape , qui ne fut un crime d'État , si ce n'est que les formes juridiques devinrent superflues pour la punition : on se borna à poursuivre cette sorte de délit par des pénalités d'arbitraire.

On vit des prêtres « enlevés de leurs paroisses sur le moindre soupçon ; ils étaient enfermés dans des prisons d'État ou placés en surveillance à une grande distance de leur domicile *. ». Ces violences découvraient à quelle distance était Napoléon des temps glorieux oh. on l'avait vu relever les autels et rendre à la nation la sécurité du culte et de la foi.

Bientôt d'ailleurs le même système s'appliqua à tout l'ensemble de l'État : la police finit par dominer les lois ; la sainteté du foyer domestique n'échappa point à ses inquisitions; le secret des lettres fut ouvertement violé , et on avoua cet espionnage , le plus vain et le plus odieux de tous, comme l'exercice du droit de gouverner *.

Au dehors, l'abus de la victoire était extrême', et la pratique des exactions militaires finit par produire au dedans des imitations systématiques d'arbitraire. U y avait

* Mémoires hist, tur let affaires ecelésiast, de France , tom. Il , page 363.

' Mém, de Bourrienne , tom. VUl.

' Voyez, âanB les Mém, de Bourrienne, tom. VIIl» des récits de vlo* lences commises à Hambourg par le général Dupas*

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des généraux, gouverneurs de provinces, pour qui c'était un jeu de forfanterie de faire ainsi prévaloir leur fantaisie de commandement sur la régularité des pouvoirs civils; tout disparaissait devant Tépée. Le Gouvernement luimême se laissa aller à ces formes d'empire. En même temps que la justice ordinaire avait ses règles de pénalité, la justice exceptionnelle garda ses moyens extrêmes de compression. Un décret [3 mars] fut porté concernant les détenus dans les prisons d'État , sorte de criminels qui , pour échapper à la justice , n'appartenaient pas moins à l'arbitraire. « Il y aura, disait le décret , huit prisons permanentes dans les châteaux de Saumur, Ham, If , LandsiTown, Pierre-Chastel, Fenestrelle, Campiano, Vincennes ; a détention sera ordonnée par le conseil privé , sur le rapport du ministre de la police ou de la justice. » Le premier le ces ministres avait de plus le droit de mettre en surveillance les personnes qui lui paraîtraient hostiles ou dangereuses ; ainsi, tandis que les lois politiques n'étaient qu'une organisation savante de discipline , leur application n'avait d'autre règle que le bon plaisir. Dès lors l'admiration longtemps excitée par le génie de Napoléon commença de se mêler d'aversion ou de défiance. Mais le murmure était craintif; toute la liberté fut de gémir.

C'est alors aussi qu'éclatèrent les coups de foudre, dont la menace avait grondé sur la tète de Louis, roi de Hollande. Son crime avait été de tempérer la domination dont on l'avait fait l'instrument, et de croire qu'en recevant une couroDne,ilauraitledroit delaporteravecdignité; Napoléonne lui pardonna point son indépendance. D'abord, il avait diminué son royaume par l'épée du maréchal Oudinot; puis il le réduisit encore, mais par un semblant de traité, qui ajouta à l'Empire le Brabant hollandais, toute la Zélande, et la partie de la Gueldre, située sur la gauche du Wahal: un sénatus-consulte promulgua ce dépouillement.

uouis Bonaparte, affaissé par la douleur, se voyait inutile au petit peuple qu'il était chargé de régir ; il pensa à déposer le sceptre : et il voulut abdiquer en faveur de son

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fils. NapoUon ne lui permit pas cet acte de souvoraineté; mais il lança un décret qui incorporait la Hollande à son Empire. « La réunion de la Belgique à la France, disait le ministre Champagny dans un rapport, ayant détruit Tindépendance de la Hollande, le système de la Hollande est devenu nécessairement celui de la France, comme si elle était une de ses provinces. . . Le peuple, ajoutait le rapport, y gémit sous le poids de vingt-trois contributions et d'une dette énorme... Votre Majesté, en donnant à la Hollande un gouvernement provisoire, n'a fait que prolonger sa douloureuse agonie. , . Ainsi,Votre Majesté doit prononcer cette réunion pour l'intérêt comme pour le salut de ce peuple... La Hollande est comme une émanation du territoire de la France; elle est comme le complément de l'Empire. Pour posséder le Rhin tout entier, Votre Majesté doit aller jusqu'au Zuyderzée. » Et tandis que ces arrêts partaient de Paris, Oudinot s'emparait d'Amsterdam. Peu après, un sénatus-consulte, dit organique , déclarait que la Hollande, les villes anséatiques, le Lauembourg, tous les pays situés entre la mer du Nord et une ligne tirée depuis le confluent de la Lippe dans le Rhin , jusqu'à Halteren ; de Halteren à l'Ems, au-dessus de Telget; de FEms au confluent de la Werra dans le Weser , et de là à Stolzenau sur FElbe , au-dessus du confluent de la Stekenitz, faisaient partie intégrante de l'Empire : tout ce territoire fut divisé en dix départements.

En même temps, le blocus continental emprisonnait l'Europe non moins que l'Angleterre par des actes de plus en plus implacables. Napoléon ordonna par décret le brùr lement de toutes les marchandises anglaises existant en France, en Hollande, dans les villes anséatiques , et généralement depuis le Mein jusqu'à la mer, manière étrange d'établir et de faire honorer l'universalité de l'Empire. On amoncelait sur les places des objets de luxe ou des produits de consommation, et on les livrait aux flammes. Bordeaux, Strasbourg, les villes de la Confédération du Rhin , Eisenach, Cologne , Neuss , Bonn, Coblentz , virent en frémissant cei

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destructions , sorte de représailles qui ressemblaient à des caprices de barbarie plutôt qu'à des actes de politique ou de guerre.

Cest alors que naquit une industrie plus digne de la civilisation et do génie de la France. Le sucre de canne avait disparu de notre commerce; on le remplaça par des essais de toute sorte; la science féconda ces expériences^ et, enfin, apparut le sucre de betterave, d'abord objet de moquerie » puis devenu par degrés un produit immense , appelé enfin à être un rival redoutable du sucre fourni par la riche nature des colonies.

Mais ce ne fut alors qu'une vaine atténuation de la privation publique. Tous les produits coloniaux manquaient à la fois. Les Anglais s'emparèrent de l'Ile-Bourbon, et puis de rile-de-France. Us Irouvèrent dans celle-ci d'immenses munitions navales, cinq grosses frégates , plusieurs petits bâtiments de guerre^ et vingt-huit navires de leur compagnie des Indes tombés au pouvoir de nos corsaires : c'était le dernier coup porté aux établissements de la marine française ; les postes de Madagascar allaient suivre de près ; pas un vaisseau français ne paraîtrait désormais sur les mers , et, dès ce moment, on sut ce que valaient les colonies pour le bien^tre comme pour la puissance des métropoles.

Napoléon , acharné dans son système , ût des décrets pour élever le tarif contre les marchandises coloniales [5 aoill] ; puis il institua des cours prévôtales et des tribunaux de douanes, avec une juridiction exceptionnelle et une pénalité infiamante contre les introducteurs de marchandises prohibées. Ce qu'il y avait de funeste, ce n'était pas que la contirebande fût réprimée , c'était que le commerce fût rendu impossible.

Cependant on trompait la souffrance par quelques artifices, et la variété des Etats compris dans les vastes limites de rSmpire , donnait quelque facilité de transaction entre les produits divers du continent. Alors se firent quelques travaux , notamment le canal de St-Quentin , commencé et toujours interrompu depuis 80 ans. Plusieurs miUiers

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d'Espagnols prisonniers avaient été employés à creuser ce canal en un pays de marécage , et un grand nombre avait péri à ce travail insalubre : le 9 novembre , Touverture du canal fut inaugurée avec solennité.

D'autres efforts étaient faits pour captiver et éblouir les peuples. Les arts étaient glorifiés , et Napoléon avait imaginé des récompenses qui devaient dépasser les honneurs rendus en aucun temps aux travaux du génie. Les prix décennaux furent distribués avec largesse à Tlnstitut ; on donna à cette fête une solennité qui put faire croire à la France que ses lettres , que sa poésie , que ses sciences faisaient du siècle nouveau le plus brillant des siècles. Toutefois la création était absente ; les ouvrages couronnés avec tant d'éclat manquaient de génie ; quelques-uns n'étaient qu'un pâle reflet des idées du dernier siècle ; nul ne dominait le siècle nouveau. Rulhières eut le grand prix d'histoire ' ; Renouard , le grand prix de poésie dramatique * ; l'épopée n'eut que des mentions : Delille et Gaston se partagèrent ce faible honneur. A Saint-Lambert échut le grand prix de philosophie ' ; à Sainte-Croix , le grand prix de littérature ^ ; à Duval et à Picard , des mentions pour la comédie '. Triste contraste entre la faiblesse des travaux et la pompe des récompenses ! On revêtait de gloire la médiocrité ; c'est ce qui arrive dans toutes les décadences.

La musique, la peinture , la sculpture, les arts qui parlent aux sens en même temps qu'à l'esprit, parurent mieux répondre à cet éclat d'honnour ; toutefois , les œuvres restaient loin de celles à qui la foi antique avait servi d'inspiration , et à qui avait su£Q l'admiration des siècles de jiaïveté.

Les sciences techniques et expérimentales justifièrent seules pleinement les honneurs publics ; sorte de sciences ,

* Histoire de VAnarehie de Pologne,

* Lêt Templiert , tragédie.

* CatéchisfM universel.

* Examen critique des historiens ^Alexandre,

* Le Tyran domestique , de Du?al ; le Haut Cours et les JfanonneHes , de Picard.

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qui s'agrandissent d*elles-m6mes par la succession des découvertes , où le génie , à rinrerse des arts de la pensée , se féconde par la patience plus que par la méditation , où la dextérité de Tobservateur supplée, d'ordinaire, aux recherches et aux conceptions du philosophe.

Alors brillaient dans les sciences des noms illustres, et, entre tous, Lacroix, Laplace, Delambre, Berthollet, Lacépède, Pinel, l'abbé Haiiy; tous ne furent pas également honorés ; rabbéHaiiy fut oubUé tout à fait; il survivait dans rétude de la nature une tradition matérialiste qui faussait la justice, et cette tradition devait par malheur se perpé* tuer longtemps encore.

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