CHAPITRE \III
Suite de la guerre en Espagne. GomlNiU divers. — Traits d'hérotsme. — ^Révolution de Suède ; BemadoUe est nomme prinee héréditaire.
— Nouveaux agrandissements de TEmpire ; exagération du système de Napoléon. — Souflrances de la France. — Les batailles continuent ; succès et malheurs en Espagne. — Wellington aux prises avec Soult. — Faits d'armes de Suchet. — Affaires de FÉgUse en France ; toute la hiérarchie est troublée ; commission ecclésiastique ; questions agitées ; droit du Pape , droit de l'Empereur.
— Le Pape lance des protestations ; transactions apparentes ; concile national. — Incidents notables , scènes admirables. — Fin du concile ; décret nouveau sur l'Université. — Chateaubriand à l'Institut, discours célèbre; la France est muette. — L'année 1812 s'ouvre , année fatale. — Guerre d'Espagne ; Wellington grandit.
— Ebranlements dans la politique en Europe. — Situation des États ; alliances nouvelles. — Pressentiments sinistres. — Confiance aveugle de Napoléon ; son étoile. — Frémissement des peuples; associations allemandes. — Napoléon à Dresde; il affecte la domination du monde. — Proclamation contre la Russie ; toute la France est appelée aux armes. — Le Pape est transféré à Fontainebleau. — Guerre de Russie ; marche et disposition des armées.
— Défense de la Russie ; appel i la foi et au patriotisme ; traités avec les divers États. — Progrès de la Grande-Armée ; suite de combats jusqu'à la Moskowa. — Proclamations de Rutuzow et de Napoléon. — Bataille de la Moskowa. — Napoléon â Moscou. — ^Incendie de Moscou ; scènes effroyables. — Conspiration MaUet, à Paris, sérieuse et burlesque. — Nouvel aspect de îa guerre. — L'armée française est entourée d'affreux périls ; retraite de Napoléon. — Récits lamentables ; désastre de la Bérésina ; bulletins de l'armée; consternation de k France. — Napoléon quitte l'armée. Suite des malheurs. — L'armée à Wihia ; horribles épisodes. — Commencements de défection. Murmures de Murât; partout le vertige. — Discours du Sénat à Napoléon. — Tout se précipite en Europe ; mouvement formidable dans toute l'Allemagne.
Tandis que le gouvernement de TEmpire s'entourait des arts de la paix , la guerre ne cessait point de sévir ; la Péninsule d'Espagne était le théâtre d'une lutte implacable,
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et tel it$it raebam^ment, que la défaite alimentait la lutte; Ul les armes apglaiies s'enhardissaient à heurte» les armes de la France, secondées qu'elles étaient par un peuple entier , ce qui donnait aux victoires comme aux défaites un caractère qu'elles n'avaient point eu dans les autres guerres.
Toute Tannée fut pleine de combats et de sièges de ville, e'e^t-Mire d'exterminations.
Suchet défit le général espagnol O'Donnel à Lérida , et pnis il s'empara de la ville après quinze jours de tranchée ouverte : peu après , il entrait de vive force dans Mequinenza, ville forte au confluent de FËbre et du Sègre.
Masséna avait été chargé d'opérer sur le Portugal où restait mettre Wellington. La renommée du favori de la otoloire , ainsi nommait-on Masséna , devait y recevoir une triste atteinte.
Junot faisait partie de son armée ; il emporta d'aseaut Attorga après dix-huit jours de tranchée ouverte. Le ma* réchal Ney, qui marchait aussi vers le Portugal, s'empara de Ciudad-Rodrigo , sur la limite de la province de Léon ; c'était une prise importante. Masséna, lui-même, s'empara de la ville portugaise d'Alméida, et marcha en avant, vers Goïmbre» brûlant d'atteindre Wellington; et il Tatteignit, en effet, àBusaco, au pied de la montagne d'Alcoba, non loin de Viseu. Les Anglais occupaient des hauteurs escarpéeSi q^'U était facile de tourner; Masséna les attaqua de front et perdit pinq mille hommes. Le lendemain, il tourna les hauteurs, et les Anglais s'éloignèrent, quoique plus nombreux, entraînant avec eux la population des villages^ et laissant comme un désert devant Masséna. Wellington alla, de la sorte, occuper Torrez-Vedras, à douze lieues de Lisbonne, et là il s'étabUt avec des moyens de défense formidables, résolu à déconcerter l'impétuosité française par son inaction.
Des traits épavs d'héroïsme et d'aventure se mêlaient à cette guerre , qui était comme un embrasement général de la Péninsule. On vit six cents Français, détenus sur un ponton , dans la baie de Cadix , s'échapper par un coup d'audace inouï. Sans armes et /mis e?(périenc« de la mer ^
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ils se mirent à manœavrer leur carcasse de navire , dépouillée de tous ses agrès, traverser deux escadres, bra^ ver les chaloupes canonnières et la batterie de Pontalès, ol, enfin, aborder le rivage, après qu*nn de leurs officiers, nommé Faurax, était allé s*assurer le secours du maréchal Victor, en traversant à la nage un espace de deux .mille toises. Ce fut Taventure la plus extraordinaire qu*on eût vue dans ces vingt ans de guerre.
Cependant, des événements d'une autre sorte jetaient une diversion puissante sur ce spectacle de luttes acharnées. La Suède avait eu des changements pohtiques qui, pour n*ôtre pas déterminés par les vicissitudes des batailles, n'allaient pas moins remuer les bases des plus grands Etats.
Dès le mois de mars 1809, une révolution s'était déclarée en ce pays oppressé sous le double poids de la Russie et de la France, et que son jeune roi Gustave-Adolphe IV s'efforçait de rattacher à l'Angleterre contre le gré du peuple entier, épris d'enthousiasme pour le nom de Napoléon. De là des conflits violents dans le gouvernement et dans l'armée. Une conjuration s'ourdit contre Gustave-Adolphe, qui tira vainement l'épée pour se défendre : on le désarma comme un furieux. Quelques jours après , il déposait sa couronne par un acte motivé d'abdication, et les Etats de Suède publiaient , à leur tour, un acte de souveraineté par lequel ils se dégageaient eux-mêmes du serment d'obéissance. Après un exposé de la situation désastreuse duroyaume, les Etats disaient : « D'après tous ces motifs , du plus haut intérêt, et ces considérations importantes, auxquelles l'acte d'abdication dressé volontairement et sans contrainte par Sa Majesté le roi, écrit de sa propre main, dont lecture nous a été faite, mais que nous ne regardons pourtant pas comme nécessaire pour nos démarches, donne un nouveau poids, nous avons pris la résolution ferme et inaltérable qui suit : Nous abjurons , par le présent acte, toute fidélité et obéissance que wows devons comme sujets à notre roi Gustave-Adolphe IV, jusqu'à présent roi de Suède , et le déclarons ainsi que ses héritiers, déjà nés et à naître, pour le présent et à jamais, déchu de la couronne et du gouvernement de Suède.
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Tel avait été le premier acte de la révolution de Suède. Le duc de Sudermanie , oncle du roi , d* abord régent provisoire, fut ensuite proclamé roi par la diète, sous le nom de Charles Xin ; Gustave-Adolphe fut banni ; mais on Fen* toura d'égards et de respect : c'était une révolution déli-^bérée, où la diète des Etats semblait affecter la retenue dans Texercice d'un droit extrême , exemple de déchéance , qui subordonnait la royauté à la volonté souveraine des peuples , et achevait l'ébranlement dont la réforme religieuse avait frappé toutes les couronnes.
n ne resta plus qu'à consommer cette révolution , et le 21 juillet 1810, les Etats rassemblés en diète extraordinaire à OErébro , élurent prince héréditaire de Suède un des lieutenants'de Napoléon, Jean-Baptiste-Jules Bernadette , maréchal de France , prince de Ponte-Corvo. Ce fut pour Napoléon une surprise étrange de voir Bernadette appelé à devenir roi par une autre volonté que la sienne , et il hésita à consentir à cette royauté qu'il n'avait pas faite. « Voudnez-vous, lui dit Bernadette, que je fusse plus que vous , en me faisant refuser une couronne ? » L'Empereur étonné répondit : « Soit! allez! que nos destinées s'accomplissent ! 9
Elles devaient s'accomplir en effet, et d'une façon que Napoléon n'avait pas prévue.
Cependant l'Empire grandissait sans mesure. Le Valais venait d'être réuni à la France et formait un département. Dans son rapport , le sénateur Sémonville s'exprimait en ces termes : « Enfin , après dix ans d'une lutte glorieuse pour la France , le génie le plus extraordinaire qu'ait produit le monde , réunit dafis ses mains triomphantes les débris de l'empire de Charlemagne. » L'empire de Napoléon touchait, en effet , de la Baltique au Garigliauo , de l'Adria tique à l'Océan , des Bouches de l'Elbe au port d'Ostie ; il embrassait trente-six mille lieues carrées , et était couvert de cinquante-six millions d'habitants. Mais un Uen manquait à ce vaste corps , et la guerre devait finir par Ténerver et le dissoudre. Les mœurs et les lois anciennes y cédaient à des lois et à des mœurs nouvelles imposées par la force :
« Masse hétérogène , dit ftourtietiilë , ({iii devait se rotnpre quand cette fotôè p^erdrâit de Sôti action *. » Qiarlemagne IKtait obéi à une petiâée contraite ; en soumettant les peuples pàt l^épée , u leur avait laissé la liberté de leurs coûtâmes ; tii rtin ni Fautre empire ne devait se survivre par Mié diversité dé pôtltiqtle ; toutefois là prévoyance de Chatlelnaghe fut ittleui justifiée ; son nom garda tme Iongué tttitorité sur lés nations quMI avait touchées de son sceptfô, et lorsque àon gémiô manqua à FËurope, chaque peuple , en retrouVâtit Ses lois , resta fidèle à la disciplihé motale qu'il avait partout établie. Mais Napoléon crut trop à la disdpline de la force. Il pensa tenir FEarope dans sa main par l'uniformité de ses lois ; et son système continental fut retpression outrée de cette politique d'unité. Ce fat aussi par là que son autorité s'affaiblit, avant même que son Empire se fût écroulé. Lé blocus universel poussé jusqu'à une sotte de frénésie devint partout une source de désastres. Depuis lei villes anséàtiquésjusqU^à Lisbonne, depuis la Hollande jusqu'à Naples , il fallait que tout fut àéparé du contact de TAngleterre et, par elle, du monde, et le comméTée étouffait dans ce vide immense. La souffranoe devint universelle , et la plainte se communiquât jusqu'eux pouvoirs qui devaient servir d'instruments à l'Empire. Alors Murât, roi de Nâplés, commença à laisser 'échapper des murmureii, premier indice d'une indépendance qui devait plus tard éclater par des fautes. « Il dit qu'il rtous a fait Bois, disait-il; c'est nous qui l'avons fait Empereur ■. » Cest le système continental , ajoute Bourrienne , qui a détaché de l'Empire tous les établissemeUtH nouveaux.
Et tandis que se faisait sourdement ôë travail au dehors de la France , au dedans des conscriptions nouvelles cott^ tinuaient d'enlever les générations à l'activité du travail , à l'agriculture , aux professions libérales et industrielles. Cent soixante* mille hommes forent encore appelés lious
* Uém., tom. IX, page 14»
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les armes par deux séDatus-coosultes : une partie pour le service des côtes ou de la mer , le reste pour cette guerre immortelle d'Espagne , où nos armées s^abtmaient comme dans un gouf&e. « Poursuivez , sire , disait le Sénat dans son adresse , poursuivez cette guerre sacrée , entreprise pour rhonneur du nom français et pour Tindépendance des nations. Le terme de cette guerre sera Tépoque de la paix du monde. Les mesures proposées par Votre Majesté
hâteront ce terme si désirable Le cœur paternel de
Votre Majesté, ajoutait le Sénat en parlant de cette levée d'hommes» laisse voir qu'il ne demande ce tribut qu'avec regret. »
La flatterie déguisait mal la souffrance des peuples , et , dès ce moment , commençait à s'élever un vague murmure, présage des irritations qui éclateraient un jour.
L'année 1811 continua d'être, en Espagne, féconde en batailles, sans autre résultat que des destructions d'hommes et de cités.
Dès le i janvier , Suchet s'emparait de Tortose , après treize jours de tranchée ouverte , et puis le fort St-Philippe de Balaguer tombait en son pouvoir. Olivenza était de même enlevé par nos armes.
Dans i'Estramadure » Soult battait , à la Gébora , une armée qui accourait au secours de Badajoz assiégé par Mortier : peu après, la ville ouvrait ses portes. Dans cette campagne , Soult , avec un corps de vingt mille hommes , prit ou tua plus de vingtrdeux mille hommes de troupes espagnoles ; c'est ce que disait un rapport de WeUington à la régence de Portugal.
Les faits d'armes se multipliaient, brillants, mais d'ordi-* naire inutiles.
La guerre de Portugal n'était point heureuse : contre le système défensif de Wellington s'épuisait l'ardeur française, et les plus vaillants songèrent à se repUer sur l'Espagne.
Masséna lui-même semblait s'être brisé contre l'immobilité
du général anglais , et quelque chose de découragé commençait à glacer son génie.
La retraite ne se fit point sans édat ; à Bcdinha , Ney
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arrêta par son brillant courage la poursuite ardente des ennomis. A Alfayétès , le général Régnier , atteint par des forces supérieures , soutint vaillamment Fattaque et put reprendre sa marche ; mais il avait peidu mille quatre cents hommes.
Ainsi rentra-t-on on Espagne par la frontière de Ciudad- Rodrigo. La froide inertie de Wellington , renfermé pendant cinq mois à Torrez-Vedras, avait fait le mauvais succès de cette expédition , où ne s'étaient point rencontrées de ces actions décisives , qu'il fallait au bouillant courage de nos généraux et de nos armées. C'était un éclatant démenti donné aux arrêts de Napoléon contre lamaison deBragance. Sans batailles véritables , FAngleterre avait planté son drapeau sur le Portugal , et de là elle allait continuer à faire reculer devant elle les aigles de la France , par une stratégie qui n'aurait besoin que d'entretenir la colère espagnole , et de faire servir les désastres même à la perpétuité de la guerre.
Une seule place restait aux Français en Portugal ; c'était Alméida. Masséna essaya de la défendre , en attaquant les Anglais à Fuentes de Onoro ; ce fut un combat inutile ; peu de jours après, le général Bernier de Montmoraud qui gardait la place fut obligé de Fabandonner , mais en faisant sauter les fortifications , et , dans Fexplosion , s'ouvrant un passage avec ses quinze cents hommes de garnison au travers d'une armée de quarante-cinq mille hommes. Masséna parut avoir hâte de quitter ce théâtre d'une guerre où venait s'émousser son épée ; Harmont prit le commandement à sa place.
Soult semblait seul devoir égaler la grandeur de ces luttes renaissantes d'elles-mêmes. Néanmoins une rencontre avec le général Beresfort , à Alboerra , près de Badajoz , ne fut point heureuse : après une lutte , des deux côtés également meurtrière, Farmée ennemie, mêlée d'Anglais et d'Espagnols, resta mattresse du champ de bataille , et Badajoz fut investi par elle. Hais Marmont ne tarda pas à se réunir à Soult, et Wellington fit lever le siège de Badajoz , pour éviter une action générale : c'est par ces
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alternatives d'action et de retraite qu'il usait Fénergie de ses adversaires*
Ailleurs , le général Suchet bnllait par de beaux faits d'armes.
R assiégeait, depuis deux mois, la place de Tarragone, défendue par une armée entière. Après cinq assauts meurtriers , il finit par s'en rendre matlre ; dix mille hommes, survivants de la vaillante garnison , furent prisonniers de guerre : cette conquête valut à Suchet le bâton de maréchal.
D'autres places tombèrent : Monferrat dans la Catalogne , Oroposa dans le royaume de Valence. Puis , les généraux espagnols Blake et 0*Donnell, ayant voulu arrêter les succès de Suchet par une bataille , l'attaquèrent près de Sagonte ; ils étaient soutenus par le feu des vaisseaux anglais qui longeaient la côte ; l'ardeur était égale des deux côtés ; Suchet fut blessé dans l'action ; à ses côtés brillèrent les généraux Harispe et Montmarie ; enfin il resta victorieux, et, le lendemain , le fort de Sagonte , jeté au haut d'un rocher à pic et défendu par une artillerie formidable, tombait sous les coups du général de génie Rogniat ; la garnison resta prisonnière. Par Sagonte s'ouvraient les routes de Valence , de Sarragosse et de Barcelonne , et le maréchal Suchet put continuer de disperser les insurrections , qui finirent par s'aller abriter dans Valence , résolues à renouveler la résistance désespérée de Sarragosse.
Telle avait été l'année militaire de 1811.
Des événements d'une autre sorte avaient préoccupé la pensée des hommes, pour qui la guerre n'est pas le seul indice de la puissance ou de la décadence des États.
Le gouvernement, on l'a vu, était entré dans une voie de violence par rapport à l'Église et à ses affaires.
Une commission ecclésiastique, instituée par Napoléon depuis deux ans , n'avait pu tempérer les difficultés qui naissaient d'une rupture déclarée avec le Pape. A la tète de cette commission, était le cardinal Fesch, oncle de l'Empereur, avec le cardinal Maury, cet ancien orateur de l'as* semblée constituante , dont l'indépendance avait si vive-