‹ Histoire de FranceChapitre 16 sur 26 · UI9T01BB DB FEAKCB · texte numérisé non relu

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ment roonié les Amed, et dont la gloire risquait ae mourir dans les complaisances de la soumission; aux deux cardi» naui, s*ajout«ient Farchevèque de Tours, les évèques de Nantes, de Trêves, d'Évreux et de Verceil, du Père Fontana, général des Barnabites, et de l'abbé Émery, supérieur de St-Sulpice : noms choisis avec art , mais entre lesquels la conscience publique savait démêler ceux qui inquiétaient la foi ou la rassuraient.

Le cardinal Fesch appelait la confiance, le cardinal Maury excitait Finquiétude. L'un avait refusé d*ètre archevêque de Paris , sMl n* était pas assuré de recevoir Tinsti- . tution canonique du Pape; Fautre avait accepté la nomi-^ nation impériale , et il avait pris aussitôt radministration de rÉglise : double exemple, qui agitait diversement les opinions, et indiquait à quelle confusion et à quelles extré^ mités devaient arriver les conflits.

Cependant, FEmpereur affectait de donner des soins à Fadministration matérielle des églises; il distribuait des bourses pour les séminaires; il réparait les édifices; il augmentait le nombre des succursales, comme si ce sèle eût dû absoudre la violence aux jeux des peuples.

Dans le compte annuel de la situation de FEmpire [décembre 1809] , il avait voulu que le ministre de Fintérieur ajoutât au récit de ces améliorations «me déclaration de principes, qui parut consacrer la séparation des deux pouvoirs spirituel et temporel, comme s'il eût dépendu de sa puissance arbitraire de marquer la limite de F un et de Fautre. Le ministre disait que « Napoléon avait eu des différents avec le chef de la Chrétienté comme souverain temporel, et qu'il avait fait, sans toucher au spirituel, ce qu'exigeait le grand système qui régénérait FOccident ; qu'il n'y avait qu'un seul moyen de conciUer les intérêts de FÉtat et ceux de la religion : qu'il fallait que le successeur de St-Pierre fut pasteur comme lui, qu'occupé du salut des âmes et des intérêts spirituels , il cessât d'être agité par des prétentions de souveraineté, par des discussions de limites , de territoires , de provinces ; et que c'était dont un bienfait d'avoir séparé la religion de ce qui lui

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était étranger, dePavOif placée dans son état dé pureté évangélique^ »

Ainsi Napoléon déterminait, par sa volonté, le droit de St-Pierre , et il ne s'emparait du domaine de FÉglise que pour rendre à FÉglise sa pureté. La conscience publique avait résisté à ce sophisme; mais l'esprit philosophique applaudissait à Une poHtiqae qui semblait devoir se résoudre par l'asservissement de la religion.

La commission ecclésiastique s'occupaif , de son côté, des questions de droit canonique que FÈmpereur avait soumises à sa décision. Les questions étaient graves; sous Une forme de généralité insidieuse , elles dissimulaient la pensée d'ébranler la constitution même de FÉglise.

Le gouvernement de FÉ^iàe était-il arbitraire ?

Le Pape pouvait-il , par de» motifs d'affaires temporelles, refuser son interventioli daÉs les affaires spirituelles?

Était-il convenable qUe lès affaires de FÉglise fussent examinées à Rome par un petit nombre de prélats et de théologiens pris dans les petites localités des environs de Rome? Ne conviendrait-il pas de convoquer un concile? Et ne faudraitril pas que le consistoire, ou conseil particulier du Pape fut composé de prélats de toutes les nations , pour éclairer Sa Sainteté ?

Napoléon enfin ne réunissait-il pas sur sa tète les droits qui reposaient sur celle des rois de France, des ducs de Brabant , et des autres souverains des Pays-Bas, des rois de Sardaigne, des ducs de Toscane, soit pour la nomination des cardinaux, soit pour tout autre prérogative?

Telles étaient les questions générales; elles se rapportaient à Fétat deâ égUses de FEmpire , dont plusieurs étaient sans pasteurs, soit en France , soit en Allemagne, parle refus que faisait le pape d'instituer les évèques qui lui étaient présentés par Napoléon. Et à ces questions s'en coûtaient d'autres, et particulièrement la question de Fexcommunication prononcée contre FEmpereur, question soumise à Fexemen avet mystère, car, en dépit du scep-

' Mém, hiêt, sur les a/f. ecelésiast.^ tom. IL

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ticisme politique, on sentait ce qn*elle eût pu remuer de malédictions ou d^alarmes.

La réponse à ces questions fut pleine d*ambiguités ; la commission s*efTorçait de tempérer la guerre faite à TËglise. par des concessions faites à TEmpire; et cette disposition paciûqueressembla plusd'unefois à une désertion de la constitution catholique. La question la plus décisive concernait Finstitution des évoques ; on n'alla pas jusqu'à abandonner le droit du pape, mais on ne niait pas que Texercice n'en pût être modifié, et, en ce cas^ on établissait la nécessité de consulter l'Eglise dans un concile.

Quant à la question de l'excommunication^ elle était moins fondamentale , mais non pas moins délicate. On l'avait ainsi posée : « La bulle d'excommunication du 10 juin 1809 étant contraire à la charité chrétienne , ainsi qu'à l'indépendance et à l'honneur du trône, quel parti prendre pour que, dans des temps de troubles et de calamités, les Papes ne se portent pas à de tels excès de pouvoir? »

La commission se sauva d'une décision par des généralités sur l'interprétation du droit des Papes, défini par le concile de Trente. Le prince n'était pas dans le cas de l'excommunication ! H avait relevé les autels , et on ne pouvait lui attribuer des complots d'impiété! La situation des églises n'était pas, à la vérité, satisfaisante, mais le chef de l'Etat n'avait pas moins rempli toutes les promesses du Concordat. Et, de plus, les censures ne devaient 6tre employées que dans les cas où les actes des souverains peuvent avoir du péril pour la foi^ ce qui ne se rencontrait pas dans l'occupation de Rome ; c'était ici un débat temporel comme on en avait vu sous Philippe le Bel, sous Louis XII, so is Henri IV, sous Louis XIV;set, enfin, les principes de TEglise gallicane couvraient le souverain contre de telles censures, et un concile national convoqua pour Texamen d'une si grave question, déclarerait, selon toute apparence , la nullité de l'excommunication et interjetterait appel au concile général ou au Pape mieux informé.

Telles étaient les réponses de la commission. Elles suffi-

Baient potir enhardir FEmpire dans ses entreprises, et c*est ^ alors qn' on le vit s'armer d*actes de police arbitraire contre les prêtres etles évoques, disposésaublâmeetaumurmure. Napoléon continuade nommerauxévèchés,soiten France, soit en Allemagne, soit en Italie. Il administrait FEglise comme nn corps public. En Italie , en particulier, il supprima, par un décret, les ordres monastiques et les congrégations régulières ; et, chose étrange! en même temps, il instituait deux grands couvents, Tun en France, Fautre ^au delà des Alpes, pour les individus âgés de plus de quarante ans, qui, las du bruit du monde, voudraient achever leur vie dans le silence. Toutes les conceptions entraient dans ce génie , mais toutes faussées par la pensée d*une domination absolue et exclusive sur tous les actes de la vie publique et de la vie privée des hommes.

A ce moment, Pie YII lança de Savonne des actes de protestation contre les usurpations qui troublaient la conduite de FEglise. Le cardinal Maury, qui avait pris le gouvernement du diocèse de Paris, fut surtoutfrappé de censure; et peu après, dans un autre bref, le Pape déclarait nul tout ce que ferait le cardinal en vertu des pouvoirs conférés par le chapitre. Mais ce bref, adressé à un vicaire général de Paris, Fabbé d*Astros, célèbre depuis par son courage et par sa foi , fut saisi à Savonne , et il devint Foccasion d*actes éclatants de persécution. L*abbé d' Astres fut emprisonné, des prêtres forent exilés, FEghse de Paris fut dans la terreur ^

Napoléon, toutefois, ne restait pas sans trouble, et tout en faisant cette guerre à outrance à Fautorité spirituelle, il sentait le besoin d'être en paix avec elle. La commission ecclésiastique, de son côté, supportait mal son rôle de tempérament entre deux pouvoirs séparés par un conflit si profond. Alors on songea à des rapprochements avec le Pape ; des députations furent envoyées à Savonne ; on rédigea des formules d'accommodement; les cardinaux Fesch et Maurj y ajoutèrent des lettres d'humilité et de suppli-

* Kim, hiit. swr Us aff, ecclùxast,^ tom. IL

SOS HiSTOIBE DB FIAHCE.

cation. On espéra vaincre le Pape par le tableau des mat heurs de TEglise, que la paix devait guérir ; on Fenvf loppa de conseils, de promesses et de prières ; mais seul, privé de ses cardinaux , et n* ayant d'autre inspiration que son courage et sa foi , il restait inflexible , ou bien ses concessions de charité réservaient l'intégrité de son droit. La lutte fut longue; elle aboutit à une transaction sur Tinstitution des év6ques nommés , et sur une modification à intervenir dans le Concordat , le Pape déclarant qu*il ne se déter* minait à ces concessions, que dans Tespérance que lui avaient fait concevoir les évoques députés qu'elles seraient une préparation à des arrangements qui rendraient la paix à réglise, et au Saint-Siège sa liberté, son indépendance et sa dignité.

(Test en ces conjonctures que se réunit à Paris le concile national, qui devait, pensait-on, résoudre les difficultés et mettre fin aux périls.

Quatre-vingt-dix-sept év6ques de France et d'Italie étaient présents ; tous n'avaient pas été convoqués, et quel* ques-uns n'étaient pas venus. Cette assemblée fut soleanelle et imposante; et l'on vit alors , même dans une réiH nion qui n'avait rien de canonique et d'universel, œ qu'une assemblée d'évéques a de secrète puissance pour relever les caractères et raffermir les courages. Isolés, plusieurs de ces prélats avaient été faibles; réunis, tous furent forts. Le concile s'ouvrit le 17 juin 1811 par une messe solan* nelle que célébra le cardinal Fesch , et par un discours quf prononça l'évèque de Troyei, II. de Boulogne, dont l'éloquence était alors populaire. On vit, dès le début, que la foi antique était vivante ; l'évèque de Troyes avait parlé comme aux temps d'unité catholique et de ferveur chrétienne. Le premier acte du concile fut de lire avec solen* nité la profession de foi du concile de Trente ; le président lut ensuite la formule du serment prescrit par la bulle de Pie IV [1$64], et commençant par ces mots : « Je jure et promets une véritable obéissance au Pontife romaip. » Chaque prélat fît ce serment, et les travaux furent ouverts.

Napoléon s'étonn^ de ce début; il avait attendu la sou-

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mission , et par degrés se firent voir des indices de liberté. Les grandes questions de droit canonique et de constitution catholique étaient ramenées à leur simplicité ; la captivité du Pape était déplorée; les évêques se dégageaient des pensées politiques pour ne songer qu*à la dignité de l'Église; au bout de quinze jours, le concile était devenu une assemblée indépendante, au sein de laqueUe se faisaient à peine entendre quelques voix disposées à seconder les desseins dominateurs de Napoléon.

L'Empereur voulut aussitôt renvoyer le concile ; on lui conseilla des tempéraments , et il envoya un décret qui réglait tout ce qui concernait la vacance des évêchés , la nomination aux sièges vacants, et l'institution et la consécration des évêques nommés. Ce décret renversait les vieux droits , les vieilles règles , et même les concordats ; et aussi , au lieu de la paix, les otages se levèrent. Le décret, soumis à tine commission , fut modifié par elle et puis adopté, mais h la condition expresse qu'avant d'avoir force de loi , il devrait être approuvé par le Souverain Pontife. Le rapport fait au concile devint l'occasion d'une tempête ; la clause de l'approbation du Pape changeait toute l'économie du décret ; n se trouva quelques évêques qui mirent en question le droit du Pape : « Le Pape n'était pas , disaient-ils^ le maître absolu de TEgltse ! » et ils mêlèrent à leur opinion des plaintes passionnées sur l'excommunication de l'Empereur : le Pape , aioutaient-ils , avait excédé ses pouvoirs en la publiant. Et comme cette nouveauté de langage avait ému le concile , on vit an des plus saints évêques , l'archevêque de Bordeaux , vieillard vénérable , se lever, tenant en sa main un exemplaire du concile de Trente ouvert à Tarticle des excommunications, et jeter le livre sur la table, en s' écriant : Condamne! donc l'Eglm ! Et à ces mots , un soudain frémissement gagna l'assemblée ; tous les évêques étaient prêts à adopter le rapport, mais le président leva la séance.

C'était le 10 juillet. Napoléon , en apprenant ces scènes (Témotion et d'i'tdépendanee, lance un décret qui dissout le concile. Vainsement , sen oncle , In cat dinal Fescfa, rmi

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calmer sa colère ; Napoléon s'irrite contre son oncle même, qu'il accuse de seconder les rebeUes. Ufait arrêter les évoques de Tournay et de Troyes , auteurs principaux du rapport , avec révêque de Gand , H. de Broglie , caractère énergique et encÛn aux résistances , et il les jette à Vincennes. Le lendemain, on lui dit que cette rigueur soudaine a glacé de terreur le reste des évèques, et qu'il peut retirer son décret de dissolution. U laisse donc le concile siJger de nouveau ; et il lui fait rapporter le décret sur Finsliiution des évèques , mais refait sur d'autres bases, avec la clause ajoutée de l'approbation du Pape ; ce décret ainsi modifié est enfin adopté et aussitôt envoyé aiTPape , qui l'approuve à son tour ; et alors s'achève, au moins en apparence, le conflit des deux pouvoirs , sans que le germe de la dissidence soit arraché tant que le Pape reste captif et que Napoléon aspire à maîtriser l'Eglise.

Après Tacceptation du Pape , le concile n'avait plus d'objet ; les évèques rentrèrent dans leurs diocèses ; mais les trois que Napoléon avait fait arrêter furent contraints de se démettre de leurs sièges , et ainsi la guerre se perpétuait jusque dans la paix.

La volonté de soumettre l'Eglise à l'Etat continua d'ailleurs à se révéler à des actes systématiques ; et c'est surtout par l'éducation que l'Empire s'efforçait d'arracher les Ames à l'autorité des pasteurs. Le décret de 1808 , qui avait organisé l'université , avait laissé aux évèques le droit de former la jeunesse cléricale, et ils avaient pu ériger des écoles ecclésiastiques en des lieux éloignés du tumulte et des passions des villes : ces écoles échappaient à la juridiction universitaire, elles échappaient surtout à la contagion des vices et des fausses études. Un décret nouveau, dicté parla colère [15 novembre], vint saisir ces établissements, et non-seulement les remettre violemment sous l'autorité de l'État, mais disposer de leurs propriétés mêmes, attribuer leurs maisons et leurs meubles aux écoles publiques, supprimer les écoles ecclésiastiques qui étaient dans les campagnes, ordonner qu'elles ne pourraient s'établir que dans les ville« où il y aurait un lycée ou

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on collège de TÉtat, et que leurs élèves seraient tenus de suivre les classes de ce lycée ou de ce collège. La liberté des évèques n'avait reçu jamais de plus mortelle blessure. La propriété était atteinte comme la foi, et, en regard de ce système de domination, Firritation religieuse devenait aisément un commencementd'opposition politique. Vainement on avait compté sur Findifférence de la France en matière de religion; la haine de l'arbitraire tint lieu de ferveur.

Puis, les lettres vinrent ajouter leur indépendance accoutumée à ces irritations de la foi publique. Déjà une voix avait commencé à faire entendre des murmures ; c'était celle de Chateaubriand. Le brillant auteur du Génie du Christiamsme avait été nommé membre de l'Institut (classe des lettres , ancienne académie) à la place de Ghénier. Le discours que le nouvel académicien dût présenter à Texamen fit tressaillir l'Institut. C'était une protestation contre le régicide, et bien que Napoléon^ dès son élévation à la puissance, eût manifesté son aversion pour les hommes qui avaient tué le Roi , l'éclat qu'une autre voix que la sienne pouvait donner aux analhèmes , ressembla à une menace d'opposition. Napoléon crut sentir trembler son sceptre dans sa main ; il voulut lire le discours de Chateaubriand, et il laissa échapper un cri de colère . « Si ce discours avait été prononcé , dit-il , j'aurais fait murer l'Institut et jeter H. de Chateaubriand dans un cul de basse fosse pour le reste de sa vie ^ » Le discours resta inédit, mais bientôt il circula dans l'Empire par des copies souvent in fidèles» et Tempressement avide à le rechercher devint un indice plus redoutable que le discours même.

Alors nulle libeirté n'était laissée a la presse ; l'esprit des écrivains s'essaya à la suppléer par des allusions, souvent pires que l'attaque ouverte. C'est encore Chateaubriand qui fut le plus téméraire à la fois et le plus ingénieux à cette lutte. Un article longtemps célèbre fut inséré dans le Uereure. « Cest en vain » disait l'écrivain , en parlant

* Mém, de Bourriennê. « Cette exclamation , ajoute Bourrieme , me fot rapportée plus tard , et confirmée par Doioe. » Tom. IX, page "f*.

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d'un livre qui le reportait aux souvenirs de Tempire romain, c*est en vain que Néron triomphe ; Tacite est déjà né dans Tempire. » H était peu sage de trouver une allusion en celte parole ; on en faisait une blessure sanglante ; la politique d'alors accepta cette horrible injure , et le Mercure fut supprimé. Hais quelque exagération qu'il y eût dans ces si* militudes et dans ces haines , le malaise des âmes s'y découvrait ; les colères même de l'Empire attestaient ses commencements de décadence , et par degrés il éprouvait que le moyen le moins assuré de saisir les ftmes, c'est la compression.

Ainsi s'ouvrait l'année 1812 , année fatale où conunença de se déclarer une sorte de vertige , précurseur d'une immense ruine.

La guerre d'Espagne renaissait incessamment d'ellemême. Un moment Napoléon put croire que l'est de la Péninsule était conquis. Suchet avait hâté le siège de Valence, et les populations amoncelées dans cette ville, quelle que fut leur volonté d'imiter Sarragosse, avaient été entraînées par la capitulation de leurs généraux ; dix-huit mille soldats furent prisonniers ; quatre cents bouches à feu et d'immenses munitions tombèrent au pouvoir du vainqueur. Napoléon décerna à Suchet le titre de duc d'Albufera , et, par un décret , il dota Farmée d'Arragon de biens situés dans le royaume de Valence , pour une valent de deux cent millions ; peu après , il réunissait la Catalogne à la France et la divisait en quatre départements^ Hais c'était trop bâter le triomphe ; tout ce qui devait rester de ces faits d'armes et de ces batailles, c'était la gloire de Suchet.

Wellington sortait de nouveau de son système de lenteur. 11 conmiença par s'emparer de Ciudad-Rodngo, et il reprit le siège deBadajoz que déjà il avait abandonné deux fois. Le général Philippon était resté enfermé treize mois àMSkS la ville , et avec trois mille hommes il avait bravé des araaées de cinquante mille soldats. Enfin , la force et le nombre triomphèrent du courage ; Badajoz fut emporté d'assaut , et ses défenseurs furent prisonniers.

Cest alffrs ^e des ébranlements conmiencèrent à se

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faire sentir dans la politique ; le spectacle de cette guerre de quatre ans , soutenue par la nation espagnole, avait fîni par étonner les peuples et par éveiller les cours : on s'accoutuma à soupçonner que le vainqueur de FEurope pouvait être atteint dans sa fortune , et quelques indices venus du Nord trahirent des animosités concertées , contre les^ quelles il s'arma soudainement de desseins extrêmes.

A peine associé au trdne do Suéde , Bernadette avait fait sentir en cet Etat une action inusitée d'indépendance ; le général Priant alla, dès le début de Tannée, occuper la Poméranie suédoise , au nom de la France » en vertu du traité de Tannée précédente.

Bernadette sentit qu'il était temps d'échapper a des desseins plus menaçants. La Russie lui offrait une alliance , il s'y précipita. Napoléon comprit, de son côté, ce que la défection politique de son ancien lieutenant, d'un homme qui savait Tart des révolutions , pouvait apporter de force à des ligues qui seraient faites contre sa puissance.

Aussitôt, à ces symptômes encore douteux, il opposa un système de traités nouveaux avec les États qu'il tenait encore sous sa main.

La Prusse était dans un état de soumission humiliée : Berlin était environné de troupes françaises, et Oudinot pouvait à chaque moment y entrer de vive force. Le roi n'était pashbre de choisir ses alliés: il reçut celui qui était maître. Trois conventions furent signées [24 février] ; les mesures prohibitives contre le commerce anglais étaient renouvelées ; dans le cas de guerre avec la Russie, la Prusse s'obligeait à faire marcher vingt mille soldats, avec soixante pièces de canon; les contributions de guerre enfm, dues par la Prusse, étaient réduites à soixante-deux millions.

Peu après, un traité d'alliance était signé à Paris entre la France et T Autriche [14 mars]. Les deux États se promettaient un secours mutuel de trente mille hommes avec soixante pièces de canon ; par ce traité était garantie l'intégralitédes possessions européennes de la Porte ottomane.

Ainsi, Napoléon s'assuraitleconcoursdeTAllemagne dans l'explosion d'une guerre que ces apprêts même rendaient

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inérltable. Il ne fut pas de même attentif à Réassurer l'alliance de la Turquie, qui alors était en lutte avec la Russie, et qui, de la sorte, eut jeté dans la guerre d'Europe une diversion puissante,

La Russie, de son rdté, étendait au loin sa pénétration politique. L'empereur Alexandre courut au-devant de Bernadette, et assura son avenir contre les hasards des événements. IJn traité d'alliance avecla SuMe fut signé à Pétersbourg : Bernadette, prince royal de Suède, s'obligeait à entrer en campagne avec un corps russe sous ses ordres; la Norwége était promise à la Suède [24 mars]. Un mois après, l'Angleterre accédait à cette alliance par une convention. L'Europe fut donc coupée en deux portions qui menaçaient de se heurter et de se briser l'une contre Fautrce

Et alors commencèrent à entrer dans les âmes des pressentiments sinistres. Nul ne se défendait d'une sombre impression, à la pensée d'un duel à mort entre ces deux moitiés du monde européen. Et aussi des avertissements vinrent à Napoléon de ses amis, de ses serviteurs, de sa famille ; mais tout allait mourir devant une volonté qu'il croyait iUuminée par un rayon du Ciel. Quelques-uns de ses lieutenants osaient se plaindre de la perpétuité de la guerre ; leur murmure l'irrita. « Vous êtes las de la guerre ! disait-il; vous voulez jouir de vos belles fortunes! Est-ce que je me repose, moi • ? »

Ses ministres essayèrent de lui montrer les périls d'une expédition lointaine qui s'offrait aux imaginations éperdues avec des présages funestes : on la comparait à l'expédition fatale de Crassus contre les Parthes ; ou bien on lui parlait du danger de s'éloigner de la France, où les vieilles passions, tout au plus engourdies, pouvaient se réveiller et compromettre l'Empire. A tous les conseilS; à toutes les plaintes, à toutes les menaces, il répondait par l'infaillibilité de sa destinée.

« Pourquoi menacer mon absence des difîérents partis encore existants? oîi sont-ils? Je n'en vois qu'un seul contre

* Mém, de Bourrienne, tom. IX.

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moi : celui de quelques royalistes, la plupart de Pancienne noblesse , vieux et sans expérience. Mais ils redoutent plus ma perte qu'ils ne la désirent. Voici ce que je leur ai dit en Normandie : On me vante fort comme grand capitaine, comme politique habile, et Ton ne parle guère de moi comme administrateur ; pourtant, ce que j'ai fait de plus difficile et de plus utile, a été d'arrêter le torrent révolutionnaire; il aurait tout englouti, l'Europe et vous! J'ai réuni les partis les plus opposés, mêlé les classes rivales, et parmi vous, cependant, quelques nobles obstinés résistent ; ils refusent mes places ! Eh ! que m'importe à moi? c'est pour votre bien , pour votre salut que je vous les offre. Que feriez-vous, seuls et sans moi? Vous êtes une poignée contre des masses ! Ne voyez-vous pas qu'il faut éteindre cette guerre du tiers-État contre la noblesse, par un mélange complet de ce qu'il y a de mieux dans les deux classes? Je vous tends la main , et vous la repoussez! Mais qu'ai-je besoin de vous? Quand je vous soutiens, je mo fais tort à moi-même dans l'esprit du peuple; car, que suis-je, moi ? Roi du tiers-État; n'est-ce point assez ? »

Après quoi il exposait ses inspirations de politique, comme autant de volontés du destin. « Je me sens poussé, disait-il, vers un but que je ne connais pas; quand je l'aurai atteint , dès que je n'y serai plus utile , alors un atome suffirait pour m' abattre; mais jusque-là tous les efforts bumains ne pourront rien contre moi. Paris ou l'armée , c'est donc une même chose ; quand mon heure sera venue , une fièvre , une chute de cheval à la chasse me tueront aussi bien qu'un boulet : les jours sont écrits M »

Le cardinal Fesch , son oncle , mêlait aux conseils politiques des paroles de modération chrétienne ; et comme un jour oc il conjurait Napoléon de ne pas s'attaquer ainsi aux hommes , aux éléments , aux religions , à la terre et au ciel à la fois ; et qu'enfin , il lui montrait la crainte de le voir succomber sous le poids de tant d'inimitiés , pour

' Le comte de Ségur . — Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée,

18l2,tom. I.

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toute réponse , TËmpereur le prit par h main , le conduisit à la ienôlre , Touvrit et lui dit : « Voyez-vous là-haut cette étoile 7 — ^Non, Sire. — Regardez bien. — Sire , je ne la vois pas. — ^Eh bien ! moi je la vois. » Le cardinal saisi d'étonnement se tut, s'imaginant qu'il n'y avait plus de voix humaine assez forte pour se faire entendre d'une ambition si colossale qu'elle atteignait déjà les cieux *. »

Ainsi tout fléchissait , et Napoléon obéissant à ce qu'il appelait sa destinée , et avide d'ailleurs de ces grands chocs de nations et 4' armées » courut en Allemagne parmi des flots armés , étonnant, exaltant, effrayant tour à tour les > peuples, et laissant la France dans un vague pressentiment de malheurs extrêmes. De son côté, l'empereur Alexandre partit de Pétersbourg pour aller se mettre à la tète de son armée sur la frontière occidentale de la Lithuanie.

Par degrés s'était accru , dans le cœur des population? allemandes , un frémissement de douleur et de liberté. Le récit qui leur venait des luttes héroïques de l'Espagne contre la conquête, faisait fermenter sourdement les âmes ; et des associations secrètes s'étaient formées, par lesquelles se communiquait Famour de l'indépendance. La confédé ration du Rhin , qui embrassait quatorze millions d'habitants, nourrissait ce feu dans le mystère ; et la Prusse surtout recevait l'inspiration de la liberté avec la sombre aversion qui natt de la honte. L'association principale , dite le Tugend-Bund (le lien de la vertu) , fit un vaste faisceau de ces populations courroucées , de telle sorte , que dans la soumission fermentait la colère, et dans la discipMne des camps l'aspiration de la vengeance.

Les gouvernements, la Russie en particulier, exaltèrent ces mouvements secrets des peuples; alors c'était de la liberté; plus tard, ce pouvait être de la sédition.

C'est parmi ces agitations publiques ou cachées que Na poléon parut àDresde, suivi de l'Impératrice Marie-Louise, de l'empereur et de l'impératrice d'Autriche , du roi de

* Le «jointe de Ségur. — Hisloire de Napoléon et de la Grande-Armée 1812, tom. J.

HISTOIBS DS FKAlICfi. 311

Prasse et de quelques petits souverains d'Allemagne « princes esclaves plutôt que Rois. En ce moment, Napoléon pouvait se croire le chef d*une dynastie maîtresse de toutes les autres. Un fils lui était né , et il lui avait donné le titre de roi de Rome , et, par ce titre même , il affectait la domination du monde.

Bientôt il lança de son quartier général de Wilkowiski , près de Gumbinen , dans la Prusse orientale, une proclamation de guerre contre la Russie.

« Soldats , disait-il , la seconde guerre de la Pologne est commencée. La première s*est terminée àTilsitt. ATilsitt, la Russie a juré éternelle alliance à la France et guerre à TAngleterre. Elle viole aujourd'hui ses serments. La Russie est entraînée par la fatalité ; ses destins doivent s'accomplir. Nous croit-elle donc dégénérés ?.... Marchons en avant. Passons le Niémen ; portons la guerre sur son territoire. La seconde guerre de la Pologne sera glorieuse aux armes françaises conmie la première. »

Ce cri de guerre fut sinistre. Les esprits pénétrants com* mencèrent à se défier de Favenir. La France , qui avait cru à Féternité de TEmpire , soupçonna des retours de fortune. L'enthousiasme survivait dans les armées , mais les peu* pies étaient glacés. Toute la population avait été appelée à se tenir en armes , comme pour prendre part à Texpédition la plus gigantesque qu'on eût encore vue. Un sénatus-consulte [13 mars] avait divisé en trois bancs la garde nationale de l'Empire : le premier banc , formé des hommes de vingt à vingt-six ans non militaires , était destiné à la garde des firontières , à la police intérieure , à la défense des grands dépôts maritimes , des arsenaux et des places fortes ; le reste devait veiller à l'ordre des cités : la France entière n'était qu'un soldat.

Mais aussi tout périssait ; les femmes labouraient la terre , et les autres travaux étaient suspendus : il ne restait des bras que pour fabriquer des armes.

Toutefois , l'armée de Napoléon était la plus imposante qui fut jamais sortie des flancs de FEurope ; elle comptait cmq cent mille combattants et deux mille bouches à feu.

312 HISTOIRB DB FEANGE.

Tout devait céder, pensait Napoléon, au débordement régulier de ces flots armés ; et après que la Russie aurait de nouveau reculé devant une agression si formidable , que serait la résistance de l'Espagne ? que pourrait rAngleterre même avec ses flottes et sa politique ? Napoléon se fascinait lui-même , en remuant le monde : il ne soupçonnait pas que la fortune pût Tabandonner, et peu s'en fallait quMl ne défiât la Providence elle-même de le trahir.

Quelque trouble néanmoins restait en son cœur au souvenir du Pape captif à Savonne , et il pressentait ce que cette pensée pouvait semer d'alarmes et exciter de murmures parmi les chrétiens fidèles. Il arriva même que sur ces entrefaites, une flotte anglaise ayant paru dans la rade do Savonne, l'idée de Tonlèvement du Pape fit frissonner TEmpereur. Le Pape libre , le monde entier retrouvait son indépendance. Alors Napoléon ordonna précipitamment que Pie VU fût transféré en France , et , peu après, on voyait le vieillard arriver à Fontainebleau d'une façon mystérieuse. Lui-même ne savait pas où on le menait ; on l'avait enlevé de nuit ; un colonel et un médecin étaient ses compagnons ; son voyage fut une course rapide^ et , quand on frappa de nuit à la porte du palais de Fontainebleau , le concierge hésita à ouvrir ; il reçut le Pape dans son logement. Ainsi Napoléon achetait sa sécurité par la violation du droit des gens , et par l'oubU de sa dignité même de souverain ; et alors il n'eut plus qu'à s'engager dans la redoutable aventure dont l'imagination publique voyait les apprêts avec des frissonnements.

C'est ici le commencement d'une épopée que d'autres ont longuement racontée , et dont l'histoire présente va pouvoir à peine indiquer la grandeur et les désastres.

La vaste armée de Napoléon se divisait en dix corps , commandés par le maréchal Davoust , par le maréchal Oudinot, par le maréchal Ney, par le prince Eugène, viceroi d'Italie ; par le prince Poniatowski, héros de la Pologne; par le général Gouvion-St-Cyr, par le général Régnier, par le général Junot, par le maréchal Victor et par le maréchal Macdonald. La garde impériale, ce grand corps d'é-

HISTOIIB m FBAHGB. 313

lite , dont le nom exaltait le reste de Tarmée, était divisée en vieille garde et en jeune garde , Tune et Fautre rivales de courage et de gloire , la première, commandée par le maréchal Lefèvre, la seconde par le maréchal Mortier. La réserve de cavalerie , sous les ordres de Murât , roi de Naples, formait quatre corps commandés par les généraux Nansouty, Montbrun, Grouchyet Latour-Maubourg. Italiens, Polonais, Autrichiens, Prussiens, se confondaient dans Fermée avec les Français , et tout obéissait au commandement de cet homme extraordinaire , parti de Corse vingt-cinq ans auparavant pour obtenir un brevet de sou»» lieutenant dans les armées du roi de France.

Le 24 et le 25 juin, le quartier-général de Napoléon passa le Niémen vis-à-vis Kowno, première ville de la Lithuanie ; Napoléon, comme obéissant à une inspiration de prophétie^ s'écria de nouveau : « La fatalité entraîne les Russes : que les destins s'accomplissent ! » Imprécation funeste, qu'à son insu il lançait contre lui-même.

L'empereur de Russie, de son côté, parlait à ses peu-» pies un langage de patriotisme mystique, et les évèquesde son Eglise orthodoxe trouvaient quelques restes d'images chrétiennes, pour donner à la servitude moscovite un semblant d'inspiration, de liberté et de sacrifice.

Alexandre s'était mal préparé à la guerre ; il ne pensait pas que la sainte Riissie dût être foulée par le pied du conquérant. Il avait jeté vers les frontières de FOccident deux armées commandées par les généraux Barklay de Tolly et Bagration ; une armée de réserve était aux ordres de Tôrmasow; ces forces s'élevaient à trois cent soixante mille combattants.

L'armée française putUbrement entrer à Wilna, ancienne capitale de la Lithuanie , et une diète assemblée à Varsovie proclama le rétablissement du royaume de Pologne.

Pendant ce temps , Alexandre paraissait à Moscou pour remuer les imaginations populaires par des manifestations de foi. Le métropoUtain, un vieillard de cent dix ans, nommé Platow, qu'on appelait la b(mche d^or russe, répondit à la pensée de Fempereur en lui offrant avec appareil

914 HISTOIBS DE FRAICCB.

11116 image de saint Serge, qui devait être son bouclier dans la guerre sainte ; mais tout passait les bornes dans cette pompe , où la liberté chrétienne se transformait en idolAtrie : « La ville de Moskow, dit le vieillard^ la première capitale de TEmpire , la nouvelle Jérusalem , reçoit son Christ comme une mère dans les bras de ses ûls zélés ; et, à travers le brouillard qui s'élève , prévoyant la gloire brillante de sa puissance, elle chante dans son transport : Hosanna! béni soit celui qui arrive! que Farrogant, Feffronté Goliath apporte, des limites de la France , TefiTroi mortel aux confins de la Russie ! la pacifique Religion, cette fronde du David russe , abattra soudain la tête de son sanguinaire orgueil ! » Et après ces paroles de prophétie , le vieillard remettait à Tempereur cette image de saint Serge, antique défenseur de la fortune de la Patrie. Ainsi s'exaltait le patriotisme; mais à cetEm])ire d'une foi dégradée s'ajoutait le prestige d'une autocratie absolue : l'Empereur était le Christ, et sa volonté suppléait à toutes les inspirations de gloire et de sacrifice.

Néanmoins la poUtique russe n'était pas inerte ; et tandis que l'Angleterre signait un traité de paix avec la Suède , à âSrebro , l'empereur Alexandre signait une alliance avec la régence de Cadix , au nom de Ferdinand VII. De toutes parts se contractaient des engagements de guerre implacable contre le dominateur des peuples. Peu après , un traité de paix et d'union , entre la Russie et l'Angleterre , assurait aux deux puissances le secours mutuel de leurs flottes et de leurs armées ; ainsi se poursuivait de plus en plus ce grand duel qui divisait l'Europe , et menaçait de s'achever dans le sang et dans le feu.

D'un bout de l'Europe à l'autre, les batailles commencèrent à se répondre. En Espagne, l'insurrection semblait fatiguée , et Wellington parut s'en apercevoir. Il s'aventura dans une rencontre avec le maréchal Marmont aux Arapiles , près d'Alma de Torrez , dans la province de Léon, et elle lui fut heureuse [W, juillet]. Marmont grièvement blessé ne put conduire la bataille. La plupart des généraux se fireal tuer ; les autres furent blessés ; six à huit mille

UISTOIRE DB FHAIfCE. 31 S

hommes furent mis hors de combat ; cinq mille furent faits prisonniers ; une partie de Tartillerie fut abandonnée. Uarmée ennemie perdit cinq taille deux cents hommes ; mais sa victoire était complète : ce fut un coup décisif con* tre la conquête , et alors commença de chanceler la couronne de Joseph. Peu de jours après , Wellington entrait à Madrid.

Au Nord , la Grande- Armée s'avançait comme un torrent. Le 33 juillet , Davoust battit le prince Bagration à Mohilow, sur le Dnieper , autrefois le Borysthène ; le 28 , les Français entraient à Wtepsk.

Puis le corps de Macdonald occupait Dunabourg, sur la rive droite de la Dtina : tes Russes avaient voulu rendre cette place inexpugnable par des travaux qui avaient duré quatre ans ; tout céda à Fimpétuosité française ; les fortications furent rasées.

Oudinot eut un succès brillant à Obaïarzma ; il attaqua le premier corps de la grande armée russe , et leur tua près de sept mille hommes.

Tels avaient été les préludes d'une bataille plus éclatante. Barklay de Tolly attendait Napoléon à Smolensk, sur le Dnieper ; c'était le boulevard de la Russie du côté de la Pologne. Napoléon commença Tattaque [17 août]. Les Russes étaient protégés par des constructions qui ceignaient la ville. Tout fut foudroyé ; Barklay de Tolly s'échappa la nuit de Smolensk , après y avoir mis le feu ; il avait perdu douze mille hommes ; Napoléon en avait perdu six mille. Davoust, Ney, Poniatowski s'étaient jetés dans tous les périls; la victoire était complète, et les sages pensaient qu'elle eut dû suffire à la politique comme à la gloire de Napoléon. Mais son génie était enivré, et, fidèle à sa stratégie, qui, dans les guerres précédentes, l'avait poussé droit aux capitales, il résolut de marcher sur Moscou.

Les combats continuaient. Gouvion-St-Cyr battit à Polotsk l'armée russe de Wittgenstein ; ce fbt un des grands exploita de la campagne ; le brillant vainqueur reçut le bâ'^n de maréchal.

A Valontiua-Cora une action fui disputée et meurtrière;

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le maréchal Ney détennina le succès. Le 29 août, Fayant* garde française entrait à Wiazma.

Pendant ce temps , Tempereur Alexandre était à Abo , dans la Finlande, conférant avec Bernadette dans une en--trevue secrète, à laquelle était admis lord Cathcard, ambassadeur d* Angleterre. Là, se prenaient des décisions fatales ; la Suède allait se déclarer contre la France. Des résolutions extrêmes étaient concertées; on écrivit, dit-on, au général Moreau qui s* était retiré en Amérique, et on lui offrit une part dans la lutte désespérée contre Napoléon. Quel que fut le mystère de Tentrevue, elle allait décider du sort du monde.

Mais Napoléon suivait ses inspirations de victoire. Oa était arrivé au village de Borodino, sur les bords de la Kologha, petite rivière qui se jette dans la Moskowa, à vingtcinq lieues de Moscou.

Là, les Russes avaient demandé qu'on cessât de reculer devant Tinvasion de leur pays; le général Barklay de Tolly avait perdu tout empire ; Kutuzow, un vieux général, qui.av ait vaincu les Turcs, parut devoir mieux ranimer les courages. Il prit le commandement de Tarmée, et il Texalta par des paroles auxquelles se mêla Texhortation des prêtres. C'était une guerre sainte, et Fimage de la Sainte Vierge, promenée dans les rangs , promettait la victoire. « Dieu va combattre son ennemi, disait Kutuzow, avec Tépée de Michel, et avant que le soleil de demain ait disparu , vous aurez écrit votre toi et votre fidélité dans les champs de votre patrie avec le sang de Tagresseur et de ses légions. »

Napoléon, de son côté, parlait son langage accoutumé àFarmée qui ne croyait qu'à son génie.

« Soldats , disait-il, voilà la bataille que vous avez tant désirée. La victoire dépend de vous... Elle vous donnera Tabondance , de bons quartiers d*hiver et un prompt retour dans la patrie. Conduisez-vous comme à AusterDtz , à Friedland , à Smolensk. »

Après ces excitations de part et d'autre, on se prépara à la bataille. Des deux côtés la vaillance était égale, le génie ne rétait pas. Kutuzow toutefois fut digne d*un tel

HISTOIBB DE FRANCE. 317

ennemi. Barklay deTolly commandait la droite ; Bagralion, la gauche ; Beningsen , le centre ; l'armée russe était protégée par de fortes redoutes; des batteries couvraient le front et les ailes ; et l'armée elle-même était ferme comme une muraille. Napoléon avait à ses côtés ses généraux couverts de gloire, Davoust, Ney , Poniatowski, le prinoe Eugène ; Murât, comme toujours, commandait la cavalerie avec les généraux Nansouty , Montbrun , Grouchy , Latour- Maubourg. Le 7 septembre , le feu s'ouvrit à six heures du malin. Napoléon ordonna d'emporter successivement les redoutes qui couvraient les Russes : ce fut là toute la bataille. Les redoutes et les batteries furent tour à tour enlevées. Mais c'était une émulation de carnage plutôt que do victoire. Les Russes foudroyaient leurs assaillants , et périssaient comme eux sans quitter la place. Une redoute résistait plus que les autres ; Napoléon la fit attaquer par les cuirassiers. Déjà, en d'autres combats, on l'avait vu lancer la cavalerie sur des batteries de canon. En une heure périrent, à ce redoutable assaut, le général Montbrun, le général Caulaincourt mis à sa place , et une foule d'ofQciers, mais la redoute fut emportée. Telle était cette armée française , et tel aussi celui qui la conmiandait; la gloire était un jeu d'extermination , et les hommes semblaient se plaire à mourir.

Cent vingt mille coups de canon furent, dit-on, tirés dans cette journée fameuse , qui a pris , en France , le nom de la Moskowa , et en Russie celui de Borodino.

Les Russes avaient perdu trente mille hommes , les Français près de vingt mille. Mais la victoire fut sombre. Les Russes s'étaient éloignés sans être poursuivis; les subsistances manquaient à l'armée française ; aux souffrances de la faim s'ajoutèrent celles du froid dans une nuit pluvieuse , et le récit de tant de morts adoucit mal les tourments de la veillée.

Napoléon ne suivait pas moins son dessein. La route de Moscou était ouverte , mais dévastée par l'armée qui s'éloignait devant lui. Déjà s'était montré ce système de faire un désert devant la victoire, et Napoléon eut dû s'arrêter à ce

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spectacle, qui semblait cacher des desseins funestes. Mais, ainsi qu'il Tavait dit , les destins s'accomplissaient.

Napoléon s* avança de la sorte jusqu'à Moscou. Il pensait y entrer comme il était entré dans les autres capitales, ety jouir des voluptés d'un triomphe sous le regard d'une population éblouie. Mais la population avait disparu, Moscou était désert, toutes les maisons fermées; on pénétra comme à tâtons dans cette immense solitude , et Napoléon entra tout pensif dans le Kremlin, à la fois citadelle et palais des czars *. Bientôt allait se révéler un affreux mystère , et éclater par un dernier coup ce patriotisme désespéré qui so défendait parTextermination et par l'incendie. Rasptochin était gouverneur de la grande cité moscovite. Il avait laissé croire aux populations que Kutuzow avait vaincu les Français à Borodino ; et du moins il était vrai que le vieux soldat tes avait combattus avec courage. Mais lorsque la fuite des Russes parut attestée par l'apparition des aigles de Napoléon, la consternation entra dans tous les cœurs, et c'est alors que Rasptochin songea à son tour à une défense digne d'un barbare. Son dessein était prémédité sans doute, et peut-être il lui était commandé. Tandis que la population se précipitait éperdue hors de la ville, cherchant au hasard des abris dans les bois , Rasptochin faisait distribuer à un choix d'hommes dignes d'un tel ofQce , et recueillis pour cela parmi les malfaiteurs des prisons , des instruments incendiaires, et il donnait l'ordre de mettre de nuit le feu à la ville, en divers lieux à la fois ; rien ne devait être épargné, ni les palais, ni les hôpitaux ; les maisons désertes alimenteraientla flamme d'eUes-mèmes, et lorsque ce vaste incendie serait allumé , alors la viUe serait livrée à la conquête. Cet ordre s'exécuta avec une discipline muette^ et, dès que les ténèbres enveloppèrent Moscou , lorsque Napoléon dormait au Kremhn, l'incendie éclata et jeta ses lueurs sur les tentes de Tarmée française ; c'était dans la nuit du 14 au 15 septembre; pendant ce temps s'achevait la fuite des

« Le conte de Ségar. ^ Histoire de Napoléon et de la Grande" Àrvàéêf en laiî.

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derniers soldats , des derniers habitants, et enfin des derniers incendiaires de la ville : au lever du jour se déroula IMmmensilé du désastre quHIs laissaient derrière eux. Tout brûlait à la fois , les palais, les théâtres, la bourse, les édifices publics, les maisons particulières; on n'avait pas voulu avertir Napoléon lorsqu'on avait vu briller les premières flammes; leur clarté brûlante le réveiUa, et, devant cet épouvantable spectacle, il resta comme éperdu ; il allait de fenêtre en fenêtre, jetant des mots de surprise, d'horreur : — « quel spectacle ! ce sont eux-mêmes. Tant de palais ! quelle résolution extraordinaire ! quels hommes ! Ce sont des Scythes * ! »

GTétait pour l'armée française une eŒroyable nouveauté de se voir disputer une capitale par une semblable extermination, et elle s'approcha avec une curiosité mêlée de terreur de la ville dévorée par l'incendie. Mais Napoléon voulut fuir le désastre [16 septembre], et il chercha à se diriger hors la ville sur la route de Pétersbourg, vers le palais impérial de Pétrowsky. Il fallait, pour cela, traverser les flammes qui assiégeaient le Kremlin ; « une seule rue étroite, tortueuse et toute brûlante, s'offrait plutôt conmie l'entrée que comme la sortie de cet enfer *. » L'Empereur s'avança dans ce goufïre entre deux murailles de feu. Autour de lui les édifices craquaient; les flammes tombaient en flots onduleux agités par le vent. Un guide trouvé par hasard, dirigeait cette marche effroyable; mais bientôt il s'arrêta, incertain et troublé : toute voie était fermée; de toutes parts s'élevait une prison de feu; là semblait devoir s^achever la destinée de Napoléon, lorsque des pillards du premier corps', qui s'étaient aventurés dans l'incendie , parurent au travers des tourbillonsde flammes, reconnurent l'Empereur, et le guidèrent vers les décombres d'uA quartier déjà tout dévoré. Napoléon put ainsi s^acheminer vers Pétrowsky, où il arriva le soir, triste et désolé. Le lende-

' Le comte de Ségor. — Histoire de Napoléon et de la Grandê-Armée^ * Ibid.

» Ibld,

390 mSTOlBB DE FBARCB.

main matin , il tourna ses premiers regards vers Moscou , espérant voir Tincendie se calmer; mais la vaste cité n'était qu'une trombe de feu, tourbiUonnant en cercles immenses vers le ciel, et, à cette vue, il se sentit comme foudroyé. Après un long et morne silence , il laissa enfin échapper cette parole : « Ceci nous présage de grands malheurs *l »

L'incendie dura six jours; de quatre mille maisons en pierre, il n'en resta que deux cents; de huit mille en bois, que cinq cents; plus de vingt mille malades ou blessés avaient péri dans les flammes. Cest sur ce reste fumant de cité opulente et splendide quel'armée de Napoléon planta ses drapeaux.

iO septembre. — Cependant l'étonnement, la stupeur, les noirs pressentiments semblaient avoir pétrifié le génie de Napoléon. Il resta à Moscou , comme pour un quartier d'hiver ordinaire, balayant des cendres,relevantdes ruines, et attendant la fortune.

Là , il sembla s'appliquer à se tromper lui-même par des soins d'administration publique, comme s'il eût été dans son palais des Tuileries. Le décret de Moscou, sur le Théâtre Français, est surtout célèbre; ces caprices d'empire voulaient ressembler à de la force ; ils trahissaient la puérilité et le vertige.

Et, de son côté, la France pressentait le péril où s'était aventuré Napoléon à force de victoire, et la pensée publique, mal contenue par la sombre surveillance d'une police armée d'arbitraire, se fatiguait à chercher le dénouement probable d'une situation dont on voilait en vain les perplexités par des bulletins pompeux.

Alors montèrent en quelques esprits des idées de con spiration contre l'Empire. Un général obscur, vieux reste de la République, Mallet, se crut de force à renverser ce grand pouvoir avec deux auxiliaires plus obscurs encore, deux de ces aventuriers qui sous tous les régimes sont prêts à se jeter dans les coups d'audace ; prenant la folie

< Le eomta de Ségor. — HiitoWe de Napoléon et de la Grande^ Armée, 1813.

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pour le coarage et la témérité pour le génie : Fun étnit Lahorie; il avait joué un rôle ambigu dans la conspiration de Georges ; Fautre se nommait Guidai, suspect d'espionnage pour Famiral anglais devant Toulon ; tous les deux étaient en prison : le premier devait être déporté en Amé* lique, Tautre allait être envoyé à Marseille pour y être jugé. Mallet lui-même était dans une maison de santé sous la surveillance de la police. Cest lui qui avait conçu Tétrange machination, et c'est lui qui se mit tout seul à Fexécuter.

Toute la puissance de FEtat résidait dans la guerre et dans la police ; Mallet jugea qu'il suffisait de Fattaquer par ces deux points. Maître de la police et maître de la guerre, la Nation^ pensait-il, devait lui obéir , quel que fût d'ailleurs son dessein.

Tout à coup donc , muni de faux ordres qu*il avait fabriqués et signés , il s'évade dans la nuit de sa maison de santé , et il se rend , à deux heures du malin , chez le colonel Soulier , qui commandait la dixième cohorte de la garde nationale. Cétait le 22 octobre. Il se présente sous le nom du général Lamotte , et il annonce au colonel la mort de FEmpereur, qui a été tué le 8. Le colonel , ému , versant des larmes , donne Fordre à Fadjudant d'assembler la cohorte ; et le général lit , aux flambeaux , à la troupe les pièces qui annoncent un changement de gouvernement. Douze cents hommes marchent aussitôt sous ses ordres, et il va droit à la Force ; là , il se fait délivrer Guidai et Lahorie ; il leur communique ses ordres , et leur donne rendez-vous à FHôtel-de-Yille. Par suite de ces ordres , le ministre de la police , Savary , duc de Rovigo , et le préfet de police , Pasquiér , sont arrêtés aussitôt et envoyés à la Force. On devait ensuite arrêter le ministre de la guerre : ce soin était laissé à Guidai ; mais quelque malentendu trouble Fexécution , et Mallet , pendant ce temps , court au général Hulin qui commande Paris. Il est suivi d'un capitaine et de quelques hommes delà garde nationale ; il déclare à Hulin qu'il est chargé par le ministre de la police de Farrêtor et de mettre les scellés sur ses papiers. Hulin n*hésite pas dans Fobéissance ; il conduit Mallet dans son

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