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cabinet , et là Mallet , hfttant son rdle , lai tire on coap à» pistolet dans la figure ; la balle entre dans la joue sans le tuer. Tout cela se fait sans tumulte ; le capitaine de la garde nationale n'en est point surpris , et Mallet continue son expédition moitié atroce et moitié burlesque. H se rend tranquillement chez Tadjudant général Doucet ; mais là s*offire un inspecteur général de police^ venu à Tétalrmajor pour prendre des renseignements sur tout ce drame. Cet inspecteur reconnatt le général Mallet , qui était sous sa surveillance , et il Tarrète. Mallet veut prendre dans sa poche un autre pistolet , mais on le saisit et on le désarme , et li s'achève la conspiration. Quelques jours après , les trois machinateurs étaient fusillés , mais avec eux onze personnes plutôt dupes que complices. Paria, selon sa coutume , ne vit dans cette aventure que ce qu'elle avait de ridicule. On se moqua du ministre de la police et du préfet, qui s'étaient laisse enlever et emprisonner ; on se moqoa même du général Hulin qui avait reçu une balle dans la bouche * , et la machination , bien qu'ensanglantée par des supphces, ne laissa pour toute émotion qu'une longue excitation de rires et de sarcasmes.
Pendant ce temps , la guerre arrivait à ses dernières épreuves. La Russie, dès le mois de mai, avait hftté la paix avec la Turquie, et son armée du Danube avait pu quitter la Moldavie, et elle venait de se réunir à Lutsk, dans la Wolh3mie, à l'armée de réserve, au moment oh celle-ci avait été battue par le prince Schwartzemberg, qui commandait l'armée auxiliaire d'Autriche et de Saxe. Ce renfort changea le sort des batailles. L'armée du Danube rejeta le général autrichien dans la Gallicie. En même temps, deux combats étaient livrés à la fois, àPolotsk, par le russe Wittgenstein contre Gouvion-Stp^yr; à Winkowo, par Kutuzow contre Murât. Gouvion-St-Cyr, gravement blessé, repoussait son ennemi; mais Murât était complètement battu [17-18-19 octobre] . Ces combats épars avaient commencé de rompre les conmiunicaitions des di-
* On l'appela pour «èla houf/U à IhUU,
vers corps de la GrandorAnnée, et Napoléon, après quarante jours d*immobilité dans les cendres de Moscou, ouvrit enfin les jeux sur la gravité périlleuse de la situation oii il semblait s^ètre engourdi.
Cette armée de quatre à dnq cent mille hommes , partie si brillante, était déjà réduite de plus de moitié, soit par les combats, soit par les maladies. La privation Textenuait; les provisions n^arrivaientplus àMoscou. Àun rayon de plusieurs lieues , des partis de cavalerie semaient la destruction. Les habitants des villes et des bourgs avaient reçu Tordre de s'éloigner devant les Français , en enlevani ieors bestiaux et tout ce qu'ils pouvaient emporter, el mettant le feu à tout le reste, aux maisons, aux fours, aux moulins, aux fourrages; les ponts étaient détruits; les routes rompues ; tout le pays était comme une solitude désolée. Telle était la défense nationale. La Russie, ne pouvant égaler le génie de Tagresseur, se sentait assurée de le vaincre par la barbarie.
Napoléon avait jusque-là rencontré des systèmes de défense qui avaient mieux secondé ses entreprises. Les souverains lui avaient ouvert leurs capitales, pour ne pas les exposer à la destruction. Cest que le pouvoir des monarques dans la vieille Europe avait gardé quelque chose de son caractère chrétien , même dans la décadence des mœurs anciennes. En Autriche surtout, la royauté était paternelle , et elle ménageait les hommes , au risque de perdre des provinces et des cités. Ainsi la guerre avait été une lutte , mais die n'avait pas été une extermination. En Russie , au contraire , pays de servage , la terre valait mieux que l'homme, et il fallait défendre la patrie au risque d'en Caire un désert et une ruine : c'était une défense de scythes plutôt que de chrétiens. Et ce fut par là que Napoléon fut arrêté dans sa course. Il pensait dicter la paix à Moscou, comme il Tavait dictée à Milan, à Berlin, à Vienne. On le laissa dans sa conquête , et on lui en fit un tombeau.
Un instant, voyant Thiver approcher, il voulut environner Kutuzow de manèges diplomatiques , et il lui envoya le général Lauriston, d'une habileté renonuuée dans la se-
SSi HISTOIBS BBFRAirCB.
duction. Kutazow résista aux artifices, et seulement ils loi apprirent que son système de guerre était efficace ; et il le laissa se compléter de lui-même par la venue des glaces et des neiges, ces auxiliaires effroyables de Tincendie.
Napoléon partit donc de Moscou [23 octobre]. U remit au maréchal Bf ortier le soin d'achever le désastre de la cité , en faisant sauter Tarsenal, les magasins, et ce Kremlin , vieux palais des ducs Moscovites , citadelle restée debout parmi les cendres et les 'ruines. Mais la retraite à laquelle Napoléon se décidait en frémissant, ne devait pas se faire sans combats. Uarmée russe si souvent battue renaissait d'elle-même ; elle allait se multiplier sous les pas de Tarmée française. Dès le lendemain, le prince Eugène eut à combattre Kutuzow à Malo-Jaroslawitz avec des forces très-inférieures; ce fut une bataille acharnée de cinq heures du matin à dix heures du soir; la ville fut prise et reprise huit fois ; le prince Eugène resta victorieux. Mais Napoléon entrevoyait de plus en plus ses périls; il voulait marcher vers Smolensk par une route que la guerre n'avait pas dévastée ; il la trouva protégée par des flots de combattants , et il eut à s'en aller par les pays dont le ravage avaitfaitun désert. Unautrecombatfutlivréà Wiasma; [3 novembre] Eugène, Ney, Davoust y jetèrent leur éclat accoutumé; mais la victoire désormais était sans fruit. Déjà l'hiver apparaissait avec ses horreurs. Les chevaux mouraient sur la neige ; les soldats manquaient de pain ; nulle précaution n'avait été prise ; on s'avançait sous le fea de multitudes de cosaques qui harcelaient la marche et troublaient le bivouac. Ainsi arriva-t-on à Smolensk [14]« pour recommencer aussitôt cette marche de retraite au travers des mêmes difficultés.
Napoléon ne pouvait songer à relever le courage de ses soldats par quelque tentative de grande bataille. Les corps étaient épars; nulle action concertée n'était possible; chacun cherchait à hâter et assurer sa marche ; et cependant les hommes continuaient de mourir sous l'angoisse terrible du froid ; et c'est au milieu de ces périls que Napoléon apprit la conspiration de Mallet [6 novembre] : sombre di«
HISTOIBB DE FAAIfCE. 325
version jetée dans son esprit au travers des anxiétés présentes; lueur fatale sur l'avenir de son Empire! Quelque extravagante qu'eûlétérentreprise,Napoléonputs'étonner que des insensés même commençassent à soupçonner que son pouvoir ne devait pas être immortel. « Voilà donc, dit-il à Rapp, à quoi tient mon pouvoir! Quoi!... il est donc bien aventuré , s'il suffit d'un seul homme , d'un détenu pour le compromettre! » Et sa parole sortait irrégulière , impétueuse , semant la plainte contre son gouvernement, contre la police , contre tout le monde. « Un malheur n'arrive pas seul, s'écria-t-il, c'est le complément de ce qui se passe ici ; je ne puis être partout; mais il faut que je revoie ma capitale ; il me faut des hommes , de l'argent ; il me faut remonter l'opinion; de grandes victoires répareront tout : il faut que je parte * ! » Et, dès lors, il songea à quitter l'armée.
Cependant la retraite se continuait avec une hâte désastreuse. On délaissa Minsk pour courir sur la grande route vers la Bérésina; Minsk avait des provisions; l'armée russe de Moldavie s'en empara.
Kutuzow semblait partout présent en dépit de ses défaites ; sa vieille ardeur était tout son génie. Il voulut couper à Krasnoë les colonnes qui marchaient vers la Bérésina, et il les attaqua avec soixante-dix mille hommes d'infanterie et trente mille chevaux. Les Français n'étaient pas plus de vingt-cinq mille hommes; mais ils étaient conduits par le prince Eugène et Davoust; Ney suivait de loin à l'arrièregarde avec six mille hommes. Ce fut une suite de combats de trois jours; le nombre fut impuissant à rompre cette armée de vaillants. Mais d'autres corps russes , conduits par les généraux Lambert et Langeron , tous les deux français, jetés par les révolutions au service d'un empire étranger, avaient devancé sur la Bérésina la marche de l'armée de Napoléon, et déjà ils étaient qiattres de Borisow, point nécessaire au passage du fleuve.
Là se découvrit la situation de l'armée française ; là c 0m-
* Hém, de Bourrienne , tom. IX.
3216 HISTOIBB DE FRÀVCB.
menc^rent des drames effroyables et des désastres dont l'histoire est impuissante à dire Fhorreur.
(Test alors que Kutuzow parla aux peuples de la Lithuanic, dont la fidélité semblait avoir fléchi sous la fascination du génie de Napoléon. « Les destinées de Tannée coalisée, leur disait-il, sont accomplies; vous avés vu défiler ses innombrables bataillons; vous voyés dans ce moment ses tristes débris qui fuyent devant une armée victorieuse. Dans ces circonstances solennelles, lorsqu'elle arrive pour rétablir chés vous l'ordre et la tranquillité, pour replacer les aigles russes triomphants dans les provinces qui ont souffert quelque temps d'une invasion étrangère, rappelésvous vos devoirs, la sainteté de vos serments, pensés à votre bonheur, à celui de vos enfans, songes qu'un agresseur qui n'a pu ni vous protéger, ni tenir les fausses promesses qu'il ne vous a faites que pour vous perdre, doit achever de vous abimer, pour tenter d'assurer sa fuite per sonnelle et celle de quelques-uns de ses affîdés. Si des idées fausses , une erreur d'un moment ont séduit quelques-uns d'entre vous, leur conduite peut tout effacer, car la clémence de Sa Majesté l'empereur mon auguste maître est sans bornes, et il m'est doux à moi, que mes souvenirs attachent toujours à la province que j'ai gouvernée , d'avoir été destiné par la Providence à devenir l'organe de tant de magnanimité Vous avés vu , ajoutait-il, disparaître la fausse grandeur devant la bonne cause. Dieu la protège visiblement, vos compatriotes reviennent couronnés des palmes de la victoire. Encore une fois^ montrésvous dignes d'eux. Vous pouvés faire quelque chose aussi pour la patrie et Thonneur. Quelle belle destination! Hâtésvous de la saisir *. »
Cependant le maréchal Oudinot^ qui ouvrait la retraita, reprit le 23 novembre le poste de Borisow, par où devait s'assurer la marche de l'armée vers le Niémen. Mais ce n'était là qu'une Ugne étroite , pressée de toutes parts par
* Cette proclamation est en mes mains. Elle est en français, datée da quartier général de Maladeczno, 26 novembre 1812.— Je garde Torthographe de Foriginal.
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des masses ennemies, mahresses du pays entier. A droite Witigenstein , à gauche Tschitchakow , partout Kutuzow , avec son vaste corps d*armée , accablent de leur nombre des corps harassés , affamés , engourdis par le froid , devant qui se déroulent les eaux à moitié gelées de la Bérésina 9 et bordées au loin d*afifreux marécages.
L*armée, condensée sur Borisow , présentait encore un ensemble de quatre->vingt mille hommes; c^était, avec quelques divisions éparses, tout ce qui restait de cette gigantesque expédition, jetée si témérairement dans les neiges de la Russie. Toutefois, ces étonnants soldats, exténués par la soufifrance, retrouvaient leur énergie quand on leur montrait Tennemi, et ils eurent à déconcerter par des attaques hardies les dispositions qui semblaient devoir les envelopper autour de ce poste de Borisow et les emprisonner derrière une montagne de glaces.
28 novemlMre. — Le maréchal Oudinot arrêtait Tschitchakow sur la rive droite; blessé dans le combat, il laissa à Ney le soin et Thonneur de cette lutte; Victor arrêtait Wittgenstein sur la rive gauche; il se battit en héros : il n'avait plus que douze mille hommes , la division Partouneaux ayant été la veille enveloppée tout entière par plusieurs divisions ennemies. Et pendant ce temps le génie militaire trompait la poursuite, en jetant précipitamment deux ponts à Weselowo , à quatre lieues au-dessus de Bo* risow, sur une largeur de deux cent cinquante toises. L'armée fiit lancée sur ce passage sans que les combats fussent suspendus. Mais lorsque les corps principaux eurent traversé les ponts, on les fit sauter, et alors s'étala le plus affreux spectacle. L'curtillerie et les bagages n'avaient pu passer ; la plaine qui s'étend devant Weselowo parut au loin eouverte de fourgons , d'hommes , de chevaux , de femmes même et d'enfants qui avaient suivi l'armée ; plusieurs avaient voulu se jeter sur les ponts et avaient été repoussés; un grand nombre s'était noyé. Ce qui survivait de ces multitudes sans armes restait frappé par les boulets et les balles des deux partis; la plupart étaient broyés sous la roue des chars et sous les pieds des chevaux ; on les
3i8 mSTOlBB DB FBA5CB.
Yoyait mutilés, sanglants; el, bientôt dépouillés par les soldats ennemis, ils expiraient nns sur la neige. Jamais la guerre n'avait étalé tant d'horreurs *.
n resta aux mains des Russes près de vingt mille prif onniers et cent cinquante pièces de canon ; dans les ba« gages ils purent retrouver les dépouilles de Moscou.
Napoléon dans cette retraite venait de se montrer inégal à lui-même : un vertige avait troublé son génie. Il sembla se confier ou dans son destin, comme il le disait, ou dans Timpéritie de son ennemi : le mépris , à la guerre et partout , est le plus mauvais conseiller de la conduite des hommes. Et comme aucun malheur n*avait été prévu, aucun ne fut évité. Napoléon avait pu dédaigner la stratégie de ces deux armées russes , arrivant Tune de la Livonie et de la Finlande suédoise , Tautre de la Moldavie , et qui semblaient devoir accabler , à Borisow , tout ce reste d'armée française , en dépit de son héroïsme ; mais il ne devait pas dédaigner les menaces d'un climat fatal ; et , en s' endormant sur les cendres de Moscou , il attesta que dans son génie il y avait plus de témérité que de prudence , et dans sa gloire plus d'aventure que de raison.
Cependant il fallait apprendre à la France le sinistre dénouement d'une campagne que les sages avaient redoutée, mais que nul n'eût osé blâmer. Napoléon data de Malodeczno [3 décembre] le bulletin de ce grand désastre ; c'était le 29* : jusque-là on n'avait raconté à la France que des triomphes , ou bien on avait pompeusement dissimuléi les malheurs. Le jour du départ de Moscou , on avait dit [23 oct., 26* bulletin] : « L'Empereur compte se mettre en marche le 24 pour gagner la Diina , et prendre une position qui le rapproche de quatre-vingts lieues de Pétersbourg et de Wilna, double avantage ; c'est-à-dire plus près, de vingt marches, des moyens et du but. » Trois jours après, on s'écriait [27* bulletin] : « Le temps est superbe , les chemins sont beaux , c'est le reste de l'automne ; ce temps
' Voyes les récits da comte de Ségar. — Histoire de Napoléon et à» la Grande-Armée , en 1812.
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dorera encore hait jours , et , à cette époque , nous serons rendus dans nos nouvelles positions. » Enfin il fallut laisser tomber tous les voiles. L'attente de la France était sombre , et des pressentiments s'étaient fait jour depuis Tévacuation de Moscou. Napoléon , puissant à remuer la fibre firançaise par une langue militaire pleine d'images, eut le courage de révéler cette fois toute l'étendue de ses malheurs : il ne doutait pas que la France ne fût prompte à se passionner pour son adversité , et il trouva des applaudissements à donner à ses débris de soldats , comme s'il n'y avait plus en France d'autre gloire que celle de mourir. « Les hommes que la nature n'a pas trempés assez fortement pour être au-dessus de toutes les chances du sort et de la fortune , disait le 2i9* bulletin , parurent ébranlés , perdirent leur gaieté , leur bonne humeur , et ne rêvèrent que malheurs et catastrophes ; ceux qu^elle a créés supérieurs à tout , conservaient leur gaieté et leurs manières ordinaires, et virent une nouvelle gloire dans de nouvelles difficultés à surmonter. » Mais ces attestations de la gaieté et des tno* nières ordinaires dans les hommes que la nature a créés supérieurs à tout, dissimulaient mal Tatrocité des épreuves ; aussi ^s populations firent un retour sur tant de familles désolées, sur tant de ruines, sur tant de morts, et l'imagination , attendrie par la douleur de tant de mères^ resta frappée du contraste d'une parole du bulletin, qui concernait la personne de Napoléon : « Jamais sa santé n'a été meilleure ! » mot imprudent qui fit frissonner les cœurs ; et les adulateurs de l'Empire purent soupçonner , aux indices qui se trahissaient , une aversion que le succès avait contenue , mais que ne maîtriserait pas Tinfortune.
Napoléon , de son côté , avait pressenti les dispositions publiques ; et le 5 décembre, arrivé à Smorgony , à douze lieues de Willika , il prit la résolution soudaine de quitter l'armée et de courir à Paris, non comme un déserteur, ainsi qu'on Fa trop souvent écrit , mais comme un chef d'empire qui sent son pouvoir trembler. Il redoutait d'autre part l'effet que produirait son départ , et il le prépara avec mystère. Il appela les maréchaux et leur confia tour à tour
330 HiirroiBB db feargb.
son desseÎD ; puis , les ayant réunis à table , il les loua de leurs belles actions pendant cette campagne. Pour lui, il ne convint de sa témérité que par ces seuls mots : « Si fêtais né sur le trône, si j* étais un Bourbon , il m*aurait été facile de ne point faire de fautes *. » Et enfin il leur dit tout baut ce qu*il avait confié à chacun. Il allait partir dans la nuit ; sa présence était nécessaire à Paris, pour la France et pour les restes de sa malheureuse armée ; c'est de la France qu*il pourrait contenir les Autrichiens et les Prussiens ; et cependant Ney irait à Wilna tout réorganiser ; c'est à Wilna qu'il fallait faire le coup de sabre et arrêter Fennemi ; puis on prendrait des quartiers d'hiver derrière le Niémen : il espérait que les Russes ne passeraient pas la Vislule avant son retour. « Je laisse , ajouta-t-il, le commandement de l'armée au roi do Naples ; j'espère que vous lui obéirez comme à moi, etqne le plus grand accord régnera entre vous. » H les quitta à dix heures en les embrassant.
Les conjonctures étaient peu propices pour un tel changement d'autorité : le nerf militaire s'était relâché dans une retraite si pleine d'angoisse , et le nom de Napoléon seul maintenait le courage et la discipline. Mais sa<iisparition allait rendre les souffrances plus amères et la soumission plus difficile. Le froid était horrible : le thermomètre (réaumur) marquait vingt-cinq degrés ; officiers et soldats avaient les pieds ou les mains gelés ; les chevaux périssaient ; tout manquait à l'armée , les bagages, les provisions , l'artillerie. La marche ressemblait à une déroute , et plusieurs de désespoir se laissaient tomber sur les chemins ou dans les champs, appelant la fin de leurs tortures. On en vit debout , appuyés sur les arbres ; on les croyait vivants , ils étaient morts. La postérité ne croira pas à de tels désastres ; l'imagination a peine à lets concevoir.
« Ceux de nos soldats jusque-là les plus persévérants , dit le comte de Ségur, se rebutèrent. Tantôt la neige s'ouvrait sous leurs pieds, plus souvent sa surface miroitée ne
' Le comte de Ségar. — EUt. de Nap., 1813.
HISTOIBE DE FRAHCB. 331
leur offirant aucun appui, ils glissaient à chaque pas et marchaient de chute en chute ; il semblait que ce sol ennemi refusât de les porter, qu'il s*échappftt sous leurs efforts, qu'il leur tendit des embûches comme pour embarrasser, pour retarder leur marche, et les livrer aux Russes qui les poursuivaient, ou à leur terrible climat.
9 EtréeUement, dès qu* épuisés ilss'arrètaientuninstant, rhiver, appesantissant sur eux sa main de glace , se saisissait de cette proie. Cétait vainement qu^alors ces malheureux, se sentant engourdis , se relevaient , et que déjà sans voix^ insensibles et plongés dans la stupeur, ils faisaient quelques pas tels que des automates; leur sang se glaçant dans leurs veines^ comme les eaux dans le cours des ruisseaux, alanguissait leur cœur, puis il refluait vers leur tète; alors ces moribonds chancelaient comme dans un état d'ivresse. De leurs yeux rougis et enflammés par l'aspect continuel d'une neige éclatante, parla privation du sommeil, parla fumée des bivouacs, il sortait de véritables larmes de sang ; leur poitrine exhalait de profonds soupirs ; ils regardaient le Ciel, nous et la terre d'un œil consterné, fixe et hagard; c'étaient leurs adieux à cette terre barbare qui les torturait, et leurs reproches, peut-être. Bientôt ils se laissaient aller sur les genoux, ensuite sur les mains; leur tête vaguait encore quelques instants à droite et à gaudie, et leur bouche béante laissait échapper quelques sons agonisants; enfin elle tombait à son tour sur la neige, qu'elle rougissait aussitôt d'un sang livide, et leurs souffrances avaient cessé ^ »
Ce n'est là qu'une partie des douleurs et des angoisses racontées par l'historien, témoin d'un si grand désastre; et, pour moi, je cours en frissonnant parmi ces images.
Le départ de Napoléon aggrava la souffrance. On croyait à son génie sauveur; présent, il encourageait la douleur; absent, il la laissait sans espérance. Puis, son autorité ayant disparu, le désordre se mit dans l'armée. Nul ne sut commander, nul ne sut obéir. L'administration existait à
' Hiêt, de Napoléon et de la Grande-Armée, en I812.
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peine ; les distributions de vivres ne se faisaient plus. L*liorrible faim ajouta ses atrocités à toutes les autres. « A Joupranouï, dit encore M. de Ségur, des soldats brûlèrent des maisons debout et tout entières pour se chauffer quelques instants. La lueur de ces incendies attira des malheureux, que Tintensité du froid et la douleur avaient exaltés jusqu'au délire; ils accoururent en furieux, et avec des grincements de dents et des rires infernaux, ils se précipitèrent dans ces brasiers, où ils périrent dans d*horribles convulsions . Leurs compagnons affamés les regardaient sans effroi ; et il y en eut même qui attirèrent à eux ces corps défigurés et gnllés par les flammes, et il est trop vrai qulls osèrent porter à leur bouche cette révoltante nourriture *. »
Telle était donc la fatale extrémité où était arrivée cette armée, naguère partout victorieuse et partout triomphante. Ainsi poursuivait-elle sa retraite désespérée, en proie à des angoisses dont la seule pensée fait frémir Thistoire.
Elle se traîna de la sorte jusqu'à Wilna ; et à rapproche de cette ville, un reste de courage sembla se ranimer; c'était le magasin, c'était le dépôt de Tarmée; c'était la première ville riche et habitée que depuis l'entrée en Russie on eut rencontrée : l'armée y rentra donc comme dans un lieu de repos. Mais plus l'espérance avait été douce, plus la réalité fut atroce.
« Le passage de l'armée dans Wilna, dit un autre témoin, est une époque des plus désastreuses de la retraite , sans en excepter même le passage de la Bérésina. Un grand nombre d'officiers et de soldats avaient épuisé le reste de leurs forces pour arriver à une ville dont les magasins offraient à leur imagination l'idée de l'abondance, et un dédommagement à leurs longues souffrances. C'est là quMls espéraient réacquérir encore assez de forces pour reprendre les armes qui échappaient à leurs membres engourdis , et arrêter l'insolent triomphe d'un ennemi toujours vaincu sur le champ de bataille , et devant lequel la rigueur d'un climat supérieur aux forces physiques des peuples policés
' Bist. de Napoléon et de la Grande-Armée^ 18l2.
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les forçait , en frémissant , de se retirer. Maïs là même , leur espérance fut déçue. Ils avaient fait le dernier effort ; ils y succombèrent. Beaucoup d'entre eux ne pouvant plus trouver d'asile dans les maisons encombrées par leurs camarades , qui comme eux cherchaient de la nourriture et une température plus supportable , restèrent dans les rues , et y trouvèrent bientôt la fîn de leurs maux. Ceux, qui avaient rencontré un toit qu'ils croyaient hospitalier ne furent pas moins malheureux , surtout s'ils étaient désarmés et isolés. Leur corps épuisé, qui ne se soutenait que par une tension extrême , tomba dans l'affaissement et la consomption , par l'effet même du soulagement momentané qu'il éprouvait; leurs membres, conservés par l'action du froid qui les avait engourdis, furent frappés d'une eorruption rapide , qui bientôt éteignit en eux le principe de l'existence. On les voyait gisant à la place où pour la première fois depuis longtemps ils avaient reposé à l'abri des rigueurs de l'air, hors d'état de se mouvoir pour cher-' cher de tardifs secours, et dévoués à la pitié ou à l'humanité de ceux qui les entouraient. Cest là où le fanatisme, la barbarie, la cupidité et la trahison, enveloppés dans le manteau du patriotisme, venaient, sous l'égide des proclamations adressées au peuple russe, leur porter la mort sous mille formes diverses. Les plus modérés de leurs bourreaux se contentèrent de les jeter dans la rue , où bientôt ils avaient cessé d'exister. Le plus grand nombre les assassina, ou les dépouilla auparavant. Les juifs surtout se signalèrent par cette lâche cruauté dont on trouve tant d'exemples dans leurs annales. Le lendemain, des milliers de cadavres, nus ou habillés, qui encombraient toutes les rues, attestèrent, à la face du Ciel, qu'il n'est point d'excès auquel un peuple sauvage ne puisse se porter. Quiconque fut témoin des scènes qui se passèrent alors à Wilna a perdu le droit de taxer d'exagération les atrocités qui noircissent tant de feuillets de l'histoire du genre humain. Cest encore ici le lieu de rendre à ces braves patriotes polonais , nos compagnons fidèles dans tant d'occasions, la justice que méritent la loyauté de leur ca-
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racttoe et la franchise de leur.aitaehement pour rions... SI Ton entend un de ceux qui furent prisonniers à Wilna se louer de son hôte , on peut hardiment assurer que cet hâte fut un Polonais ^ »
L'histoire recueille en gémissant de tels souvenirs, et elle répète la plainte de ceux qui prirent part à de si cruelles douleurs; mais, plus indépendante, elle ne voile point la cause des maux, et eUe accuse Fambition humaine qui jette les nations dans un tel délire.
Tel était donc le reste de la grande armée de Napoléon. A peine trente miUe hommes purent continuer leur marche vers Kowno, et encore il leur fallait combattre des nuées de cosaques ardents à poursuivre le butin et à dépouiller des cadavres. Lo'Oiaréchal Ney fut le bouclier de ce petit nombre de survivants; et enfin, le 16 décembre, ils purent repasser le Niémen , qui quelques mois auparavant s'était vu traverser, dans des conditions si différentes, parla plus belle armée du monde.
Alors commencèrent à entrer dans la tète de Murât des pensées funestes. Cet homme , né soldat , avait justifié sa fortune par un éclat de vaillance qui en faisait un héros antique. Lorsqu'il sentit TEmpire chanceler, il songea i sa couronne, il oublia sa gloire, l^garé, éperdu, en voyant les fuites, les dispersions, les désastres de Tarmée dont le conmiandement vacillait dans ses mains, il se laissa aDer à la colère et puis à la plainte contre rÉmpereur.
Depuis Kowno , Tarmée marchait sans arrière-garde; heureusement les Russes, ayant affranchi leur territoire, cessèrent de hâter la poursuite : ils ne savaient s'ils entreraient sur les terres prussiennes en alliés ou en ennemis , et Hurat profita de cette incertitude pour s'arrêter quelques jours à Gumbinnen , pour diriger sur différentes villes de la Vistule les restes des corps. Là il réunit les chefs, et il se crut le dioii d'accuser devant eux l'ambition qui venait de causer de si grands malheurs. D se prenait pour un monarque dont le droit eût été compr>omis par les entre-
* Mémoire du général Vaudoneourt.
HISTOIBE DE FRANGE. 33 S
prises de Napoléon; et on Tentendit s'écrier : « qu*il n'était plus possible de servir un insensé; qu'il n'y avait plus de salut dans sa cause ; qu'aucun prince de TEurope ne croyait plus ni à ses paroles ni à ses traités. Il regrettait de n'avoir pas accepté les propositions des Anglais; il serait encore , ajoutait-il, un grand roi, tel que l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse*. »
C'était un autre vertige qui troublait cette tête héroïque. Et aussi ces paroles émurent tristement les généraux. Davoust, le plus impétueux, l'interrompit : «Le roi de Prusse ! l'empereur d'Autriche ! lui cria-t-il ; ils sont princes par la grâce de Dieu, du temps et de Thabitude. Vous, vous n'êtes roi que par la grâce de Napoléon et du sang français. L'ingratitude vous aveugle. »-
C'était l'ambition qui le rendait fou. Les paroles de Davoust le troublèrent; les autres chefs se turent; on prit pour un égarement de douleur ce qui était un indice d'infidélité, en même temps qu'un présage de malheur.
Pendant ce temps, Napoléon arrivait à Paris. Chose étonnante ! les corps publics de l'État, en lui adressant des harangues, n'eurent pas l'air de soupçonner les désastres de la patrie : la France expiait, par la servilité, la liberté outrée de ses révolutions. « Le Sénat, alla dire le président Lacépéde à Napoléon , s'empresse de présenter au pied du trône de Votre Majesté impériale et royale Thommage d% ses félicitations sur Theureuse arrivée de Votre Majesté au milieu de ses peuples. L'absence de Votre Majesté, sire, est toujours une calamité nationale; sa présence est un bienfait qui remplit de joie et de confiance tout le peuple français. » Après quoi le Sénat protestait de son dévouement pour la quatrième dynastie ; et tous ses membres étaient prêts à périr pour la défense de ce PaUadium de la sûreté et de laprospérûé nationale*
Et l'Empereur répondit:
« Sénateurs, ce que vous me dites m'est fort agréable. J'ai à cœur la gloire et la puissance de la France ;
' LecomtedeSégur.—i?t«t. de ^apo{^Of»et delà Grande-Armée^ 1812.
336 HISTOIBB DB FBAIfCE.
mais mes premières pensées sont pour tout ce qui peut perpétuer la tranquillité intérieure... pour ce trône auquel sont attachées désormais les destinées de la patrie. »
Ainsi se trahissaient les alarmes qui avaient rappelé Napoléon de son armée, et que n^apaisaient point les flatteries. Fontanes , au nom de FUniversité , faisait de Fadulation une formule plus haute ; pour lui , FEmpire était Fautorité des rois telle que Bossuet Favait exposée d'après FÉcriture sainte ; et la dignité semblait survivre dans une théorie revêtue de toutes les apparences d*une foi chrétienne. Mais pour la plupart, Fadulation n*était qu*un abaissement. « Nous sommes prêts, disait le premier président de la Cour impériale de Paris, nous sommes prêts à tout sacrifier pour votre personne sacrée, pour la prospérité de voire dynastie. Veuillez recevoir ce nouveau serment; nous j demeurerons fidèles jusqu'à la mort. »
L'exagération des protestations ne trahissait pas moins quelque chose de nouveau dans la situation du maître qu'on saluait de la sorte, et ce pressentiment n'échappa point dès lors au sens national.
Pendant ce temps les événements se précipitaient. La Prusse si cruellement atteinte par la politique de Napoléon, venait de suivre avec une volupté secrète les retours de fortune qui frappaient si cruellement son oppresseur ; et cet instinct de vengeance s'était aisément communiqué aux troupes prussiennes qui, d'après les traités, formaient le contingent de la fatale expédition de Russie. Ce contingent faisait partie du corps du maréchal Macdonald , qui jusque-là avait opéré avec éclat à Fextrême gauche de la Grande-Armée , et avait pénétré , victorieux , dans la Samogitie et dans la Courlande, avait dépassé la Dûna , entamé la Livonie et menacé Riga. Le général York cornmandaitlesPrussiens;clèsqu'ilvitlemouvementderetraite« son action devinl par degrés plus inerte ; et elle se termina par la défection. Une convention de neutralilé signée avec les Russes rendit ses vingt mille hommes inutiles, dangereux même à Farmée française qui fut dès lors contrainte
d*abandonner tour à tour la ligne du Niémen et de la Vistule , et de reculer jusqu'à la Warta el à TOder.
Ce fut le signal d*un mouvement formidable dans toute r Allemagne. Les associations avaient allumé sourdement le patriotisme ; peuple et noblesse , bourgeois et princes , sortirent en un moment de leur torpeur , et plus ils avaient été humbles sous le pied du mattre , plus ils se relevaient menaçants et altiers contre son pouvoir ébranlé. Quelquesuns avaient reçu ses bienfaits : ce furent les plus prompts à le trahir. Les petites souverainetés disloquées ou envahies se sentirent renaître, chacune ardente à témoigner autant d'indépendance qu'elle avait affecté de soumission. L'Autriche même se laissa toucher par la contagion des haines et des vengeances allumées dans toute TAllemagne; sa politique devint ambiguë , et le concours de ses armes incertain. Ainsi la fortune entière était changée , et ses re* tours devenaient plus manifestes à mesure que Tannée sui* vait sa marche de retraite. Bientôt la Pologne fut évacuée, et la guerre fut rejetée au centre de cette Allemagne ainsi travaillée parles incertitudes et par les infidélités.
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