HI8TOI1B DB FIARCI
Taine grandeur , le bien du commerce , la prospérité ii rieure , le bonheur des familles ? Comment ne sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins , comme la première des gloires ?
• Ces sentiments ne peuvent 6tre étrangers au cœur de Votre Majesté qui gouverne une nation libre et dans le seul but de la rendre heureuse.
» Votre Majesté ne verra dans cette ouverture que mon désir sincère de contribuer efficacement, pour la seconde fois , à la pacification générale par une démarche prompte « toute de confiance , et dégagée de ces formes qui , nécessaires peut-être pour déguiser la dépendance des Etats faibles, ne décèlent dans les Etats forts que le désir mutuel de se tromper.
» La France , l'Angleterre , par l'abus de leurs forces , peuvent , longtemps encore pour le malheur de tous les peuples, en retarder Tépuisement; mais, j'ose le dire, le sort de toutes les nations civilisées est attaché à la fin d' une guerre qui embrasse le monde entier.. »
Ainsi parlait Bonaparte au roi d'Angleterre , et quelle que f&t en réalité sa pensée , la politique sous sa plume retrouvait une langue de dignité qu'elle avait désapprise , et cette lettre, à ce point de vue, mérite d'être gravée dans l'histoire.
Mais cette convenance ne parut pas sans doute suQisante, venant d'un homme qui n'était pas roi, ou peut-être la rigidité des formes constitutionnelles voulut que les ministres gardassent la responsabilité d'une opinion qui engageait la conduite de l'Etat.
Le ministre Talleyrand avait expédié la lettre du premier consul au ministre du roi d'Angleterre. Celui-ci répondit à Talleyrand : « Monsieur, j'ai reçu et mis sous les yeux du Roi les deux lettres que vous m'avez transmises. Sa Majesté ne voyant aucune raison de se départir de ces formes qui ont été longtemps étabUes en Europe pour traiter d'affaires avec les Etats étrangers , m'a ordonné de vous faire passer en son nom la réponse officielle que je vous envoie ci-incluse. »
Cette réponse était une apologie de l'Angleterre, fondée
HISTOIEB DE FfiARCB. 67
^ur les agressions de la France , et surtout sur le système de destruction universelle qui avait éié toute la politique do la Révolution. Ce fut Toccasion d'un échange de notes , où Bonaparte eut Fart de s'oublier lui-même, et de s'attirer le mérite de la modération ^ Pendant ce temps , Pitt criait aux communes : « Dans aucun cas, ne traitez avec cet homme ! » Il ne croyait pas à sa parole , ou peut-être il nie croyait pas à sa force. Alors Bonaparte prit un autre langage, cr Le ministère britannique, dit-il aux Français, repousse la paix ; il faut pour la conquérir de l'argent, du fer et des soldats. »Et bientôt 4^£urope apprit qu'elle avait à tenir compte de ses ouvertures de paix comme de ses menaces de guerre.
Du reste , il avait aussi écrit une lettre à l'empereur d'Autriche ; mais il n'y eut de ce côté qu'un vain échange de notes. Le meurtre des plénipotentiaires français deRastadt avait laissé des causes de guerre difficiles à arracher par des raisonnements et par des théories d'humanité. Cette initiative pacifique ayant donc été vaine , Bonaparte se ré* serva de s'en faire une force pour la guerre , et il adressa une proclamation à l'armée; c'est l'armée qu'il faisait juge de tout ce qui se rapportait à l'honneur public , et déjà on a vu quelle langue il savait parler pour remuer la fibre militaire.
« Soldats , dit-il cette fois, en promettant la paix au peuple français , j'ai été votre organe ; je connais votre valeur.
» Vous êtes les mêmes hommes qui conquirent la Hollande , le Rhin , l'Italie , et donnèrent la paix sous les murs de Vienne étonnée.
» Soldats, ce ne sont plus vos frontières qu'il faut défendre ; ce sont les Ëtats ennemis qu'il faut envahir.
» n n*est aucun de vous qui n'ait fait plusieurs campagnes, qui ne sache que la qualité la plus essentielle d'un soldat est de savoir supporter les privations avec constance; plusieurs années d'une mauvaise administration ne peuvent être réparées dans un jour.
* Voyez ees notes dans lei Uém* de Bvwrriwne , ton. III.
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» Premier magistrat de la République , il me sera doux de faire connattre à la nation entière les corps qui mériteront, par leur discipline et leur valeur, d'être proclames les soutiens de la patrie.
» Soldats , lorsqu'il en sera temps, je serai au milieu de TOUS , et l'Europe étonnée se souviendra que vous êtes de la race des braves. »
Cétait une préparation plutôt qu'une excitation des esprits. Bonaparte avait l'art d'amener les armées à vouloir la guerre; c'était un moyen de la rendre passionnée et formidable. *
En même temps, il continuait d'organiser l'administration, les ministères, les corps publics; le conseil d'État fut l'objet principal de ses soins. Là devait être le nerf de son gouvernement. Die divisa en sections : intérieur, finances, marine , guerre , législation. Il voulut que les conseillers d'État eussent un costume; la République, par son système de nivellement , avait ôté tous les signes extérieurs de dignité ; il les fit reparaître , mais en leur donnant une exagération théâtrale.
Il pensait ne point choquer l'égalité démocratique par ces sortes d'inégalités , qui semblaient n'être qu'une pompe ; les consuls eurent leur costume comme les ministres, n voulut que les fêtes même eussent un caractère de distinction; c'était, pensait-il, ramener les goûts et les mœurs de la monarchie à la place des trivialités de la République*.
Une autre sollicitude le captivait ; il avait à pacifier les provinces oh la guerre civile gardait tous ses germes. La chouannerie avait jeté moins d'éclat que la Vendée ; mais elle n'avait pas moins tenu en échec les armées les plus intrépides et les généraux les plus vaillants. Une première convention signée à Monfaucon (20 janvier 1799) avait été un heureux commencement de paix ; les restes épars de ces forces catholiques achevèrent de se soumettre. Le Morbihan, lesCôtes-du-Nord,le Finistère suivaient l'exem-
' Voyei les Même de Bourrienne , tom. III.
pie de Haine-et-Loire, non sans laisser dansTesprit de Bonaparte la pensée d*une satisfaction éclatante à donner à la foi qui avail armé ces populations.
Cest au nom de la foi qu*elles avaient, en effet, soutenu des luttes si acharnées ; pour elles la royauté était une par* tie du christianisme, et elles n* avaient eu que trop de motifs d'associer de la sorte la politique à la religion , lors* qu'elles avaient vu tomber du même coup la monarchie et rÉglise , et périr sur les mêmes échafauds les fidèles de Tune et de l'autre.
Bonaparte, avec ses instincts de bon ordre, vit aisément que le plus assuré moyen de désarmer la colère toujours bouillonnante des populations catholiques serait de leur rendre leurs prêtres avec la sécurité de leur culte et la dignité de leurs autels.
Bientôt, il fut affermi dans sa pensée par un événement que les hommes auraient pu croire inespéré dans l'état où la mort de Pie VI avait laissé l'Église.
Au dire des survivants des philosophes du xvin* siècle , Pio VI devait être le dernier pape. Mais juste au moment de sa mort, s'était fait ce brusque retour de fortune qui avait livré l'Italie aux armes de l'Europe ; et alors on avait vu cette étonnante coalition de Russes, d'Anglais, d* Allemands, de Turcs, catholiques, protestants, scbismatiques, infidèles, tous pêle-mêle, marchant vers Rome, et arrachant l'Église à la servitude. Les Turcs étaient à Ancône; le Milanais était sous la main des Russes; Venise était libre; c*est là que trente-deux cardinaux, auparavant dispersés par la tempête, purent se réunir pour l'élection d'un pape nouveau, et délibérèrent durant cent quatre jours, comme si le monde eût été dans sa marche naturelle, et sans aucun indice de tempête ni de péril.
Le conclave avait été laborieux ; il lui fallut vaincre la longue résistance du cardinal Cbiaramonti,évêqued'Imola, lequel pouvait se croire inégal à un tel fardeau dans les conjonctures présentes. L'humble évêque enfin se résigna, tenié peut-être par le pressentiment des angoisses qui pouvaien t lui être réservées, et de s'associer à la gloire du grand
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pape Pie YI, dont il était le parent et dont il avait étérami.
Cet événement ne fut pas inaperçu de Bonaparte ; il savait la puissance de la foi et la part de la religion dans la conduite des peuples. U sentit aussitôt Faction qui reviendrait au souverain pontife pour l'apaisement des âmes. Déjà on Tavait vu, par un instinct rapide, et dès qu'il avait touché le sol de France en revenant d'Egypte , s'incliner devant la mémoire du pape Pie VI, et protester autant qu'il le pouvait alors contre les barbaries du Directoire, Comme en effet il se rendait de Fréjus à Lyon , il apprit à Valence les infortunes et la mort de Pie VI. Il voulut voir les ecclésiastiques, serviteurs du pape, et il écouta leurs récits avec émotion. C'est un d'entre eux qui le raconte : « Et vous» que pensez-vous faire? dit-il. Nous lui répondîmes que nous désirions beaucoup retourner en Italie, mais que, malgré toutes nos instances, nous n'avions pu obtenir de passeports. U est juste, reprit-il, que vous retourniez aux lieux où votre religion s'exerce en liberté. Mais le corps du pape que voulez-vous en faire? Nous lui dîmes que nous avions jusqu'alors inutilement sollicité du Directoire la permission de le transporter en Italie, pour Finhumer suivant les intentions qu'avait manifestées le feu pape. Bonaparte répliqua qu'il ne voyait à cela aucune difficulté ^ n
Bonaparte enfin s'informa de tout ce qui pouvait toucher ces pauvres prêtres expatriés; il s'étonna d'apprendre qu'on ne leur permettait pas de correspondre avec leurs familles: C'est trop fort! s'écria-t-il, et il promit de faire ^n sorte que cë^ rudesses farouches eussent une un.
Et, en effet, à peine arrivé à Paris, Bonaparte avait fait changer les mesures impitoyables à l'égard des serviteurs du pape, et, peu après le 18 brumaire, un arrêté consulaire prescrivit que des honneurs publics seraient rendus au corps de Pie VI , délaissé tristement dans un coin de la citadelle de Valence.
« Les consuls , disait l'arrêté , considérant que le corps de Pie VI est en dépôt dans la ville de Valence , sans qu'il
' Baldassari. — ITûf. de Venlèvement et de la captivité de Pie VL
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lai ait été accordé les honneurs de la sépulture; — que si ce vieillard respectable par ses malheurs , a été un moment Tennemi de la France , ce n*a été que séduit par les conseils qui environnaient sa vieillesse ; — qu*il est de la dignité de la nation française , et conforme à la sensibilité du caractère national , de donner des marques de considération à un homme qui occupe un des premiers rangs sur la terre ; arrêtent : 1® Le ministre de Tintérieur donnera ses ordres pour que le corps de Pie YI soit enterré avec les honneurs d'usage pour ceux de son rang; S® Il sera élevé ^ sur le lieu de sa sépulture un monument simple, qui fasse connaître la dignité dont il était revêtu '• »
Et cet arrêté fut exécuté avec éclat. Les autorités civiles et militaires entourèrent d'honneurs le cercueil du pape , et les multitudes populaires s'étonnèrent de voir de tels hommages rendus à celui dont il était criminel peu auparavant de plaindre le malheur.
Ainsi s'était annoncé , de la part du premier consul , un retour de politique en sens inverse des pensées qui avaient fait du gouvernement des peuples une théorie demi-sauvage.
Et tandis que se méditaient en son esprit de si prodigieux retours, le monde voyait se multiplier une étrange variété d'incidents.
En Egypte , Kléber avait signé un traité d'armistice avec le grand-visir, 24 janvier. Il devait évacuer l'Egypte, et l'armée française devait être transportée en France, tant sur ses vaisseaux que sur ceux que la Porte aurait à fournir. L'amiral anglais sir Sidney Smith avait pris part à la négociation de ce traité par ses communications officielles avec la Porte ; il ne fut pas également soigneux d'en assurer l'exécution. Kléber, se confiant au traité d'El-Arisch, avait déjà Uvré les places de Salahich , Catiëh , Belbéis et Damiette , et il se disposait à embarquer son armée, lorsqu'une lettre de lord Keitb , commandant la flotte anglaise, vint le sommer de mettre bas les armes et de livrer son armée à discrétion. Kléber se borne à distribuer cette let-
' Baldaauuri.— Hiff. d0 la captivité de PU TL Pièces JiMtif.
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tre à ses soldats , avec ces mots pour toute harangue : « Soldats , on ne répond à de telles insolences que par la victoire ; marchons ! »
Kléher rencontre Tarmée ottomane à une lieue du Caire, sur les ruines d'HéliopoUs. Cette armée se composait de soixante mille hommes , Turcs , Arabes , Mamelucks ; Kléher n'avait que dix mille hommes. Le courage supplée au nombre , et la colère ajoute au courage. L'armée ottomane est détruite et dispersée ; son camp est la proie du vainqueur, etsesrestes vont périr dans le désert. Kléber ne songe plus à quitter TEgypte; maià il reprend par la force les places qu'il a livrées , et il assure de nouveau, par les armes, une conquête qui lui était disputée par la perfidie.
Bonaparte, de son côté, s'apprêtait à donner à la guerre en Allemagne et en Italie une activité inconnue.
Une loi venait de mettre à sa disposition tous les Français de vingt ans; c'était la première classe de la conscription : tout conscrit déserteur serait condamné à quinze cents francs d'amende. Les armées allaient être mises sur un pied de guerre formidable ; une armée de soixante mille hommes serait concentrée sur Dijon, pour fournir des renforts selon les besoins du Rhin ou des Alpes.
Cet appareil de guerre étoqna l'Europe , et d'autant plus que l'organisation politique et civile suivait son cours; on sentait qu'un génie nouveau s'était levé sur la France.
bientôt les armées se montrent. Bonaparte laisse à Moreau la conduite de la guerre sur le Rhin , et il se réserve l'Italie. Mais il embrasse les événements dans leur ensemble, et il semble les dominer par de vastes plans;
Moreau parut ne pas saisir toute la grandeur de ses desseins. Ce que Bonaparte proposait, c'était de réunir 200,000 hommes dans la Souabe el le Vorarlberg, d'accabler les Autrichiens et d'aller dicter sur l'Inn la restitution de l'Italie. Moreau faisait la guerre avec moins de hardiesse ; il fallut lui laisser le soin plus modeste , mais plus certain, de gagner des batail'es isolées.
Dès le 30 avril, les Français passaient le Rhin, conduits par Gouvion-St-Cyr, et occupaient Fribourg; en trois jours,
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toutes les divisions furent développées sur la rive droite , et le 3 mai, Moreau gagnait une première bataille à Engen^ dans la Forêt-Noire : les Autrichiens perdirent dix' mille hommes. Le 5 , une nouvelle bataille était livrée à Moeskirch , et Moreau était encore vainqueur. Le 9, Gouvion- St-Cjrr battait une troisième fois les Autrichiens à Riberach (sur la Riss) , et le général Lecourbe entrait à Menningen , après un quatrième combat également heureux ; Tarmée autrichienne , frappée par ces défaites rapides , avait perdu ses magasins ; elle fut obligée de reculer sa ligne, en appuyant sa gauche au Vorarlberg, sa droite à Ulm, mais perdant sa communication avec le Tyrol , et laissant à l'armée française la liberté des mouvements et Tabondance des provisions. Peu à près les Français s'étendaient jusqu'à Angsbourg, et les Autrichiens avaient évacué tous les. pays entre le Rhin , le lac de Constance , le Danube et le Lech (2i9 mai).
Alors Bonaparte put donner à sa marche sur l'Italie un caractère d'énergie, d'audace et de rapidité que la guerre n'avait point connu depuis Annibal.
Là, les derniers événements n'avaient point été heureux (6-20 avril). L'armée française, commandée parMasséna, luttait par le courage contre des forces supérieures. Epuisée en plusieurs petits combats, elle avait fini par être coupée par les Autrichiens ; Masséna s'était replié sur Gênes, où il n'avait pas tardé à être assiégé , et Suchet, qui commandait la gauche , s'était retiré sur Nice. Il ne resta à ces deux débris qu'à illustrer les revers par l'héroïsme.
Bonaparte avait attendu les succès de Moreau pour aller relever la fortune en Italie. Il lui demanda un renfort, que Moreau céda avec peines pendant cette hésitation^ Gênes était près de succomber sous un siège poussé à outrance. L'Italie allait donc passer tout entière aux mains de l'autrichien Mêlas; mais déjà Bonaparte traversait les Alpes.
Ce passage des Alpes par le grand St-Bernard est dans l'histoire l'événement le pins extraordinaire qui jamais ait été accompli par le génie de la guerre. Bonaparte fît attaquer les rochers, les glaciers, les abîmes, comme il eut fait
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attaquer des armées en bataille ; tout s'aplanit devant cette témérité. MarmonI commandait l'artillerie ; Gassendi, inspectourdugénie,veillaitàrezécution des ordres. Ces hommes étonnants trouvèrent les moyens de transporter les canons sur leurs affûts le long d'escarpements ot l'œil ne plongeait pas sans que l'imagination fût épouvantée. Oa creusa des arbres en forme d'auge, pour foire glisser les obusierssur ces traîneaux jusqu'au haut des monls les plus ardus ; là ob l'homme seul n'eût point hasardé de tracer un sentier, cheminaient les chars et les bagages. La nature était vaincue, soit par le génie, soit parla témérité. Bonaparte inspirait celte audace ; tout s'ouvrait devant lui, et en quatrejours , le gros de son armée avait franchi ou plutAt avait dompté les Alpes. En même temps , d'autres divisions escaladaient et franchissaient de la sorte le petit St- Bernard,leSimplon,le St-Gothard, le mont Cenis, le mont GenËvre, et bientât toute l'armée toucha l'Italie par trois débouchés , n'aj anl perdu dans cette traversée des Alpes qu'un canon et quelques soldats; c'était comme une apparition mystérieuse. Le général Mêlas niait les rapports qui lui étaient faits. Déjà le général Lannos était tombé sur la ville d'Aoste ; d'autres corps surprenaient de même Suze, la Brunette , Ivrée ; Murât occupait Verceil, et Mêlas persistait à ne voir en ces récits que des puérilités grossies par la peur. Son dessein persistant était d'envahir la France par le pont du Var, et il pensait l'exécuter sans délaisser le siège de Gêne», ce qui coupait son armée en deux parts, et étendait ses lignes sur un espace de soixante -dix lieues. Grflce à cette incrédulité aveugle, les Français s'étaient ranimés ; Suchct, qui les commandait, rejeté jusqu'au Var, avait repris l'oftensive^ur la rivière du Ponent; et enfin Bonaparte put développer à l'aise son armée, sans troubler la quiétude de son ennemi ; le "i mai, il occupait Milan, et toute la Lombardie était en son pouvoir.
5 mai. — Cependant Masséna, bloqué dans Gènes depuis cinquante jours avec sa petite armée de seize mille hommes, avait épuisé toutes les ressources d'une défense désespérée. Jamais siège n'avait été plus atroce. Vingt-cinq
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mille habitants avaient péri de misère ; toute noarriture manquait aux survivants ; la garnison avait fini par manger un pain fait de son, de folle-avoine, de graine de lin, d'amandes, d'amidon ; le tout légèrement imbibé d'huile de cacao; pâture horrible, et qui déjà manquait aux soldats affamés. De seize mille , ils n'étaient plus que huit mille, et tous étaient menacés de mourir de faim ; toutefois ils se défendaient encore ; on eût dit des cadavres debout âur les murs , et au moment où Masséna croyait ne plus avoir qu'à se mettre en tète de ses compagnons exténués pour s'ouvrir un passage au travers des lignes qui cernaient la ville , arriva de Vienne au général Ott l'ordre de lever le siège ; Masséna dictales conditions de sa délivrance, et dans la convention le mot de capitulation ne fut pas écrit. Les Anglais bloquaient la ville par mer; l'amiral Keith fut obligé de souscrire aux conditions de Masséna ; cinq corsaires français bloqués dans le port purent prendre la mer, et la garnison sortit avec ses armes et ses canons , se dirigeant vers Nice. L'état-major et les malades furent transportés par mer sur Antibes sous l'escorte des Anglais. Ainsi s'acheva ce siège , exemple de ce que peut Fascendant d'un homme sur la volonté d'une armée dans les épreuves extrêmes. Le nom de Masséna devint en France et en Europe égal à celui des héros.
Alors aussi tout commença à changer d'aspect. Un mois après, Suchet battait les Autrichiens à la Piéva ; le général occupait Pavie , garni de trois cents canons et de riches magasins, et enfin Bonaparte avait un engagement à Montebello , dans le Piémont, avec le général Ott; ce ne fut pas une vraie bataille , mais un combat acharné ; Lannes s'y couvrit de gloire; ainsi se préparait un événement plus décisif.
Il est remarquable que dans ces rencontres l'ardeur suppléa des deux côtés à la stratégie. Le général en chef des Autrichiens , Mêlas , semblait avoir disparu , et Bonaparte put croire qu'il fuyait son approche. Cinq jours après le combat de Montebello, les deux généraux furent face à f<rce, Bonaparte surpris par Mêlas qu'il voulait surprendre.
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L'armée autrichienne, établie entre la Bormida et le Pd« était coupée de Gènes et du Milanais , mais d'une force nu-> mérique supérieure à Farmée française ; elle était de trente^ cinq mille hommes soutenus par une formidable artillerie; et Farmée française ne s'élevait pas à plus de vingt-cinq mille hommes, elle n'était pas prête d'ailleurs à une action générale.
Dès la pointe du jour, le 14 juin , Mêlas jeta ses masses sur les Français, dans la plaine qui s'étend entre Alexandrie et Tortone. Il n'y avait là que les deux divisions de Lannes et de Victor, fortes de 15 à 16 mille hommes , et Bonaparte n'apprit l'attaque à son quartier-général que vers la fin de la matinée ; il monta à cheval à 11 heures. Déjà les divisions de Lannes et de Victor étaient ébranlées par un choc si violent et si soudain; à midi, manquant de munitions, elles avaient commencé à coder le terrain : alors parut Bonaparte avec sa garde consulaire et deux demi-brigades; il venait de franchir en deux heures Tespace de quatre lieues qui le séparait du lieu de la bataille, et aussitôt il lança les deux bataillons de la garde consu* laire pour soutenir les divisions déjà épuisées parla lutte. Mais ils étaient inégaux au poids de Fattaque ; les brigades étaient de même accablées par le nombre; et enfm Farmée entière était obligée de se repher, mais en ordre, sur San-Guiliano , pour s'y rallier. La bataille semblait donc décidée contre Bonaparte , et Mêlas put se croire victorieux. U avait été blessé après avoir eu deux chevaux tués sous lui ; il laissa le soin de la poursuite à son chef d'étatmajor, et envoya un colonel, devenu depuis le maréchal Radetzky, porter à Vienne la nouvelle du triomphe : luimême rentra à Alexandrie.
Mais cette journée devait avoir d'étonnantes vicissitudes* Le général Desaix, depuis trois jours arrivé d'Egypte, amenait à Bonaparte un corps de quatre mille fantassins, et il avait été retenu quelques heures à Rivalta, à trois ou quatre lieues, par un torrent débordé ; Bonaparte, du milieu de la mêlée , Favait mandé par un billet , et, vers cinq heures, on le vit paraître à San-Guiliano, où se repliaient
les divisions. C'était une nouvelle bataille à livrer. Desaix rend la confiance à ses frères d'armes ; quelques batteries bien postées le secondent; mais à peine a-t-il repris l'attaque, que lui-même tombe sous un décharge, et il meurt à la manière des héros , envoyant dire au premier consul qu'il regrette de n'avoir pas assez vécu pour la gloire de la France. Aussitôt il se fait une hésitation dans ce corpd privé de son chef, et rien ne semble plus empêcher le dé* sastre de se consommer. Mais alors se déclare un nouveau retour, l^^e général Kellermann , fils de Kellermann , le vainqueur de Valmy, devait appuyer Desaix avec sa brigade de cavalerie; par une soudaine inspiration, il se précipite sur les Autrichiens, qui chassent devant eux les divi* sions éperdues, et surtout la division de Victor. Cette charge inopinée change en un moment le sort de la journée ; cinq cents cavaliers arrêtent toute une armée victorieuse; les divisions rentrent dans la lutte. Tout cède à l'impétuosité de cette altaque nouvelle. Le général Zach se rend avec cinq mille Hongrois. Mêlas lui-même se laisse envelopper par des troupes de renfort. La bataille était perdue à six heures du soir; à dix heures, elle est gagnée.
Telle fut cette bataille qu'on appela la bataille de Marengo , parce que le village de ce nom fut le point le plus disputé par les deux armées. Quinze mille Autrichiens jon^ chaientle sol, trente pièces de canon restaient aux mains des vainqueurs ; mais eux-mêmes avaient eu de sept à huit mille hommes hors de combat : l'armée française dormit sur le champ de bataille *.
Toutefois, de tristes pensées troublaient la gloire de Bonaparte. Il s'était manqué à lui-même en cette journée, et peu s'en était fallu que sa destinée ne porît par ce qui allait l'exalter. Aussi , à dix heures du soir, lorsque tout était décidé, et que les généraux parurent groupés autour du chef, il distribua les félicitations avec quelque embarras.
« Le récit de cette journée célèbre a été fait récemment par M. le doc de Valmy , fils du général Kellermann. C'est désormais dans ce livre qoe rhisloire devra chercher sa lumière, lorsqu'elle youdra raconter aveo quelque détail la campagne qui s'acheva à Marengo.
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Tous néanmoins avaient leur part de gloire; mais arrivé à Kellermann, qui avait décidé la bataille, il se contenta de lui dire : « Vous avez fait une assez bonne charge. » On a écrit que Kellermann aurait répondu : « Je le crois bien; elle vous met la couronne sur la tète. » (Teût été devancer les temps par un pressentiment hardi ^ Ce qui est certain, c*est que Bonaparte sentit trop ce qui revenait de gratitude au jeune général de cavalerie, pour témoigner sa satisfaction avec liberté; et cela seul explique assez comment ce simple souvenir put dans la suite devenir aisément de la défaveur.
Mais quel qu'eût été le hasard de cette victoire de Marengo, reffet en fut magique. Toute lltalie s'ouvrait aux armes françaises , et l'Europe entière sentait comme un brusque changement qui se faisait dans la politique et dans la guerre.
La nouvelle arrivée à Paris excita Tétonnement, la joie, la confiance. Tout s'anima soudain ; le tiers consolidé, 5 O/q, ce signe visible du mouvement du crédit et des affaires , haussa de six francs ; la veille du 18 brumaire, il était tombé à 1 1 francs trente centimes ; il était dep uis arrivé à 29 francs; à la nouvelle de Marengo , il monta à 36 francs. Triste temps où la fortune des États ne se mesurait qu'à des signes de cette sorte! Le crédit toutefois est un indice de sécurité publique , et l'histoire ne saurait négliger ses inégalités dans l'étude des révolutions.
Quoi qu'il en soit, Bonaparte fut prompt à saisir les fruits de la victoire. Une convention d'armistice, signée deux jours après (16 juin) à Alexandrie, régla que les Autrichiens se retireraient sur le bas Pô, et que les places ou forts de Tortone, d'Alexandrie, de Plaisance, de Turin, de Milan, de Pizzighitone , d' Arona, d'Ancône , le fort Urbin , Coni, Céva, Savone, Gènes seraient remis aux Français. Quelques jours après, Suchet entrait à Gènes, où il retrouvait l'artillerie abandonnée par les Français , et Masséoa
* KeUermann ne dit pas alors cette parole; mais peu de Jonrs après Il récrivit dans une lettre d'ami.
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prenait le commandement de Tarmée dlialie : d*autres ambitions appelaient Bonaparte. Ainsi s'acheva celte campagne de trente jour» ^ qui venait de changer Fart des ba* tailles, et de mettre à la place des méditations savantes, les coups d*audace, de témérité et d'aventure. Le vieux génie de la guerre était dérouté , et la sagesse semblait désormais suppléée ou vaincue par le fatalisme.
En même temps éclataient ailleurs des événements considérables. Kléber, le glorieux vainqueur d'Héliopohs, était assassiné au Caire le jour même de la bataiUe deMarengo. Un Turc fanatique vengeait par le poignard la défaite du grand visir. Le général Menou prit le commandement de Tarmée d'Egypte ;riDertie succédait à la vaillance; la suite de l'expédition ne fut qu'une succession de calamités.
£n Allemagne la guerre avait été brillante.
Dès les premiers jours de juin (5), le général autrichien Klay attaquait une partie de l'armée française sur la rive gauche de mier, à Kirschberg , et il était repoussé par le général Grenier.
Quinze jours après, le général Moreau donnait aux combats un caractère de stratégie inaccoutumée dans les guerres de la République. Une bataille éclatante couronna à Hochstedt, sur la rive gauche du Danube, cette suite de manœuvres savantes glorifiées par les gens de l'art. Lecourbe, Dessoles, Decaen, Grenier, Puthod , d'Hautpoul prirent part à cette grande lutte sur un espace de sept lieues; le résultat fut en un jour de chasser le général Klay de sa position d'Ulm, jugée inexpugnable, et de contraindre les Autrichiens à abandonner la Souabe, la Franconie et la Bavière. Ulm fut occupé par Moreau; c'était la clef du Danube ; cinq mille prisonniers , vingt canons, les magasins de Donarvert restèrent aux mains des vainqueurs.
D'autres combats eurent lieu à l'avantage des Français. Decaen occupa Munich ; Lecourbe et Molitor, après des attaques audacieuses dans le Vorarlberg, se rendirent maîtres de Feldkirch ; un armistice fut signé à Parsdorfif, près de Munich : les Français continuèrent d'occuper la Suisse,
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le pays des Grisons, et les provinces sur la ganclie du I.cch. Ce fut un repos de quelques mois, pendant lequel des pensées de paix commencèrent à entrer dans Tesprit des peuples et des gouvernements.
Dans cet intervalle, File de Malte, bloquée par les Anglais depuis deux ans, fut obligée de se rendre (S septem* bre) : le général Vaubois Tavait défendue avec honneur. Ce fut un grand échec pour la France ; il mettait le comble au désastre d'Âboukir.
Mais tandis que Bonaparte, rentré à Paris, faisait servir sa gloire à raffermissement de Tautorité politique, et aussi à des préparatifs de paix avec les divers états, les armistices arrivaient à leur terme, et tout avait été disposé pour donner à la guerre un éclat nouveau,
Gnq armées françaises s'étendaient depuis la ligne tracée par la neutralité prussienne jusqu'au centre de ritalie ; elles dominaient le cours du Rhin , les Grandes* Alpes , le Haut-Danube et le Pô-Supérieur : à leur tète , Augereau, Moreau, Murât, Macdonald, Brune; des détachements occupaient les côtes de l'Adriatique et de la Toscane. Ces cinq armées formaient une masse de S50 mille hommes.
L'Autriche , de son côté, avait jeté deux cent trente ou quarante mille soldats dans la Souabe, dans le Tyrol et en Italie.
L'armistice fut rompu le 30 novembre. Dès le 3 décembre, Moreau remportait à Hohenlinden, sur la rive gauche de rinn , une victoire éclatante sur l'archiduc Jean , secondé du général Lauer. La bataille dura dix heures, par un temps affreux ; la neige tombait à gros flocons sur les combattants ; Moreau Et tout servir au succès : jamais dispositions n'avaient été plus savantes; nulle part l'exécution ne manqua au dessein. Les Autrichiens perdirent quatre-vingts pièces de canon et dix mille prisonniers; six mille morts couvraient la terre ; les Français n'eurent que trois mille hommes hors de combat. Cette bataille était décisive; Moreau en vit toute la portée, mais il jouH de son triomphe avec modestie : « Mes amis , dit-il aux
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soldats vainqueurs , vous avez conquis la paix ! » I^ bien de la France est tout ce qu'il voyait dans ses succès et dans sa gloire.
D'autres combats partiels suivirent cette grande bataille. Lecourbe força le passage de Tlnn, pour se trouver en regard du corps de gentilshommes du prince de Condé, vaillante élite, qui, depuis dix ans, combattait pour des souvenirs et étonnait les soldats de la République par son héroïsme : aussi était-ce Tarrière-garde que les Autrichiens opposaient d'ordinaire à la poursuite des vainqueurs : fatalité lamentable que les Français n'eussent plus la même gloire et la même patrie.
L'archiduc Charles , après ces malheurs , fut remis à la tête des armées d'Autriche^ épée brillante et réservée à des luttes plus éclatantes. Mais ses conseils étaient tardivement écoutés; tout cédait aux armes françaises. Salzbourg fut emporté par Decaen et Lecourbe ; les lignes de la Salza furent forcées ; peu après la Traun était passée , et Tarmée de Moreau entrait à Linz, capitale de la Haute- Autriche; on n'était plus qu'à quarante lieues de Vienne. On s'avança plus encore, jusqu'à ce qu'un armistice fut signé à Steyer avec l'archiduc Charles, digne de désarmer la victoire par le respect de son nom et de sa vaillance.
En même temps, Macdonald avait passé les Alpes par le Splugen , un des monts les plus élevés. Ni les neiges , ni les abîmes ne l'avaient arrêté ; dans ce nouveau système de guerre , tout semblait devoir être dompté , même la nature. Ainsi Macdonald entra dans la Valteline, et fut en communication avec Brune. Celui-ci , de son côté , était aux prises avec le général autrichien Bellegarde. Des généraux vaillants le secondaient , Oudinot , Moncey , Suchet, Dupont, Davoust, Marmont, tous réservés à des destinées brillantes , quoique diverses.
27 décembre. — Une bataille fut livrée à Pozzolo ; les Autrichiens furent battus ; ils perdirent dix mille hommes et trente canons, tout le pays s'ouvrit jusqu'à Vérone , à Vicence et à la Brenta.
Tous ces succès devaient hâter la paix ; un traité d'amitié