‹ Histoire de FranceChapitre 5 sur 26 · TOM. L · texte numérisé non relu

TOM. L

Si UiSTOUB DB FIAKCS.

et de commerce avec les Etats-Unis venait d^ètre signé à Paris (30 septembre). La France imposait an monde par sa fortune , partout s'ouvraient des négociations; rAntrleterre, moins atteinte parles armes de la France , luttait encore par sa politique : toutefois elle sentait le besoin de suspendre les luttes où s'épuisait l'Europe , et mftme on venait de voir le roi d'Angleterre effacer son titre nominal de roi de France , afin de désarmer les irritations nationales. C'est au milieu de ces événements que se fit à Paris Fexplosion d'un crime tenté contre Bonaparte,

La gloire et 1a prospérité de ce vainqueur n'avaient fait évanouir ni les passions révolutionnaires , ni les haines royalistes. Son élévation au pouvoir suprAme blessait toutes les âmes indépendantes. Par malheur , il se trouva alors comme toujours des hommes capables de remplacer la lutte parle crime et de venger la liberté par l'assassinat.

C'était le U décembre — 3 nivdse. — Le premier consul venait de se rendre à l'Opéra , par la rue St-Nicaise, à huit heures du soir. Quelques instants après son passage, se fit dans cette rue une explosion effroyable; c'était un tonneau rempli de poudres, de balles et de lingots qui éclatait. Le feu devait être mis par une mèche à un moment fixé; on se trompa de seconde. L'éclat fut horrible ; toutes les rues voisines furent ébranlées; des personnes périrent ; l'épouvante gagna tout Paris. Cet événement qui fut désigné sous le nom de machine infernale duSnivAae, devint aussitôt, aux mains du Gouvernement, un levier terrible. La police s'arma de moyens nouveaux de répression et de vengeance contre les restes des partis. Tous furent accusés , les royalistes comme les jacobins. On emprisonna pêle-mêle des honnêtes gens et des bandits; on les soumit à des inquisitions qui rappelaient la torture; et tandis qu'un sénatusconsulte condamnait à la déportation cent trente individus, choisis entre les révolutionnaires qui s'étaient signalés aux jours sinistres de la Convention , on amoncelait dans les donjons des royalistes,, coupables deise souvenir d'un régime qui avait péri dans le sang et dans lea ruines. Une procédure a'ouvrit; cktux chouans obscurs y périrent; mais

le 3 nivâse resta un affreux mystère , et tout ce qui en sortit, ce fut un régime de police , conçu par Fouché , ministre qui s'était initié, par le régicide , aux pratiques de la tyrannie. A dater de ce jour^ la liberté française alla mourir aux pieds de Bonaparte.

1801. — Devenu maître par la compression , il n'aban* donna pas ses pensées de réforme politique ; la paix même devait servir à son pouvoir , et il parut seconder ce vœu des peuples , en hâtant les négociations qui partout s'étaient ouvertes.

16 janvier. — ^Les deux puissances principales de l'Europe couraient, de leur côté, au-devant de sa pensée. Un armistice avait été signé à Trévise entre Brune et Bellegarde ; et la Russie, pour ôter tout prétexte de défiance , ajouta ses affronts à ceux que les divers états d'Europe avaient, tour à tour , versés sur la tête de Louis XVIII , de ce roi couronné d'adversité , et qui se vengeait du malheur par la grandeur de son courage. Peu auparavant , le czar PaulP' avait mis une sorte de coquetterie impériale à lui offrir une hospitalité magnifique. U l'avait appelé à Mittau , et là le proscrit , entouré de cent gardes du corps et traité en souverain, put , non pas s'endormir dans une royauté imaginaire et oisive , mais nourrir des espérances dignes de sa race.

Il avait appelé auprès de lui Marie-Thérèse, la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, pour la marier au duc d*Angou]ème,fils du comte d'Artois, son frère. Ces scènes defamiUe avaient été pleines d'émotion. La première personne que Louis XYIII présenta à la princesse était l'abbé Edgeworth , le consolateur de son père ; pas une parole ne fut proférée ; les larmes coulaient de tous les yeux. Le Roi la conduisit ensuite au milieu de ses gardes : « VoUà, lui dit-il , les fidèles gardes de ceux que nous pleurons! leur âge, leurs blessures et leur douleur vous disent tout ce que je voudrais vous exprimer ». Tous sanglotaient, et le silence restait profond. « Enfin , ajouta le Roi, elle est à nous! nous i^e la quitterons plus ; nous ne sommes plus étrangers au bonheur I » et il permit alors à la jeune princesse d'aller

84 HISTOIBE DE FBAKGB.

dans son appartement se reposer de ses émotions. Mais là elles ne firent que trouver plus de liberté ; elle appela Tabbé Edgeworth , et, quand elle fut seule avec lui , ses larmes coulèrent en abondance, et sa douleur éclata en sanglots. Le prêtre fidèle fut tout effrayé ; il voulut appeler du secours : « Ah ! laissez-moi , lui dit la princesse , laissez-moi pleurer devant vous : mes larmes me soulagent ! » et cependant elle ne proférait pas une plainte; jamais douleur humaine n'avait égalé la sainteté de cette douleur ^

Mais Paul 1*' sembla bientôt s'être joué de Thospitalité donnée à de tels proscrits. Sa générosité n'avait été qu'une fantaisie ; son caprice en fit une insulte. Tout à coup, fasciné par la gloire de Bonaparte, il retira à Louis XVIII son asile , et le Roi superbe partit aussitôt , par un hiver effroyable, n semblait vouloir défier non-seulement l'adversité, mais la lâcheté même des gouvernements. Sa marche, par des régions sauvages et couvertes de neige , est un épisode qui navre l'histoire : sa nièce , la duchesse d'Ângoulême, guidait et affermissait ses pas; c'était la fable. antique réalisée, et aussi Louis XVIII appelait sa nièce son Antigène. H arriva de la sorte à Kœnisberg, et de là il écrivit au roi de Prusse ; la duchesse d'Angoulême, en même temps , écrivit à la reine , à cette Willelmine-Amélie , célèbre par sa beauté, par sa bonté et plus tard par ses malheurs : là, du moins, de nobles émotions répondirent à la confiance des fugitifs. Le roi de Prusse, lisant la lettre de Louis XVin , laissa échapper ces mots : « Je recevrai les Bourbons , quelles que soient les conséquences d'un acte que l'honneur et l'humanité me commandent. » De son côté , la reine lisait la lettre de la duchesse d'Angoulême et la couvrait de ses larmes ; et, en entendant le Roi s'écrier : Je recevrai les Baurbons , elle courut se jeter dans ses bras en sanglotant '. Le roi de France , sous le nom de comte de Lille, put donc s'acheminer vers la Pologne ;

^ Récita de Tabbé Edgeworth , rapportés dans les Mém. deM.de la Roehefoueaultf tom. IV.

* Le général Dammartin , Mém, §ur la Révolution et V émigration^ tom. II.

HISTOIBE DE FBAIÏGE. 85

les cent gardes du corps que PauIP' avait d'abord accueillis avec éclat , chassés à leur tour comme des malfaiteurs et des aventuriers, reçurent de même ThospitaUté de Frédéric- Guillaume. Tels étaient les retours de politique, en ces temps calamiteux , oii le monde était sorti de sa base : quelques beaux exemples faisaient contraste avec la pusillanimité des caractères et la dureté des âmes.

Quant à TAngleterre , elle persistait dans la guerre , à mesure que TEurope fléchissait, et elle venait (14 janvier) de déclarer l'embargo sur tous les vaisseaux russes , sué-* dois , danois , par représailles d'un traité de neutralité armée , signé par les Etats du Nord pour faire respecter leurs pavillons (16 décembre 1800).

La paix avecrAutriche et le Corps Germanique ne fut pas moins signée à Lunéville (9 février). Les concessions du traité de Campo-Formio furent confirmées ; le Rhin, jusqu'au territoire hollandais , devint la limite de la France ; la Toscane fut cédée à l'infant de Parme ; l'indépendance des républiques Batave , Helvétique , Ligurienne , Cisalpine fut reconnue. Ainsi était ratifiée la Révolution française dans ses actes extérieurs , dans ceux qui déjà avaient le plus ébranlé le droit de l'Europe.

D'autres événements se précipitaient.

Les Anglais jetent dix-huit mille hommes sur l'Egypte ; ils débarquent à Aboukir , conduits par Abercrombie (8 mars) ; les Français , au nombre de quatre mille , sortent d'Alexandrie pour s'attaquer à des forces trois fois et quatre fois supérieures ; ils sont rejetés dans la place. Une action plus générale est engagée près de Canope : là, neuf mille Français luttent contre quinze mille Anglais; l'acharnement est égal , mais le nombre l'emporte ; les Français perdent deux mille hommes , le général anglais est blessé à mort ; Menou est inégal à cette lutte : il laisse ses débris d'armée s'enfermer à Alexandrie et au Caire ; d'autres combats ont lieu; les Anglais reçoivent de l'Inde iin renfort de dix mille cipayes ; les Français voient, au contraire, leur petit nombre se réduire encore. D'autre part , le capitanpacha débarque avec des IGLots de Turcs ; tout annonce à

86 HISTOIBB DE FRAT^GE.

la vaillante expédition une fin prochaine; mais elle ne cédera que par une capitulation digne de ses armes.

Peu après , le général Belliard^ accablé dans le Caire , non-seulement par les Anglais , mais par des multitudes sauvages, accourues de toutes parts, avides de proie , séparé d'ailleurs du général Menou , qui est enveloppé de même dans Alexandrie , signe une convention honorable et conforme au premier traité d*EI-Arisch, que les Anglais avaient violé sans profit. Six mille soldats sont rendus à la France.

Mars 1801. — En Europe, les négociations se mêlent à la guerre. Par un traité avec TEspagne, les États de Parme sont livrés à la France , et Finfant de Parme va régner en Toscane sous le nom nouveau et quelque peu dérisoire de roi d'étrurie. Un autre traité avec le roi de Naples assure à la France Tîle d'Elbe^ Piombino et les Présides.

Et sur ces entreSaites, l'empereur Paul V meurt à Pélersbourg, étranglé dans son palais par des mains mystérieuses. A sa place , paraît Alexandre , destiné à une éclatante variété de fortune ; son premier acte est d'offrir à Louis XVIII le secours de deux cents mille roubles , que ce roi, dont Texil fut grand, avait rejeté, en cherchant d'autres asiles.

Avril. — En même temps, l'Angleterre poursuit à outrance son système de résistance contre la neutralité armée du continent. Elle dirige sa vengeance sur le Danemarck;. une flotte de trente vaisseaux, commandée par Nelson, va bombarder Copenhague : l'incendie de cette ville excite des cris d'anathème ; un armistice de trois mois met fin à cet affreux scandale. Peu après, une convention avec la Russie termine cette guerre de représailles.

La guerre sur mer avec la France est plus généreuse , et la France la soutient avec éclat.

K juillet. — ^L'escadre du contre*amiralLinois, qui compte deux vaisseaux de quatre-*vingts, un de soixante-quatorze, une frégate de quarante, rencontre dans la baie de Gibraltar, à Algésiras, l'escadre anglaise, commandée par Jolm Saumarez, composée de deux vaisseaux de quatre-vingts.

HISTOIEB DE FRAHCB. 87

quatre de soixante-quatorze , une frégate de trente-six et tin lougre. Les forces sont inégales; mais les Français sont appuyés par une batterie d'artillerie et par sept chaloupes espagnoles. Bs restent maîtres du combat; le vaisseau ÏÂnnibal est le prix de la victoire.

Quelques jours après « leur vaisseau le FormidcLble^ qui avait le plus souffert dans cette bataille d'Âlgésiras, est enveloppé en vue de Cadix par trois vaisseaux de Fescadre anglaise. Il démâte Tun de ces vaisseaux et force les autres à Tabandonnér.

Tel était le mélange d^ événements dans ce début du siècle. L'Europe était lasse de ses dix ans de luttes mal concertées. La France avait besoin de respirer. La paix, proclamée sur le continent, fit nattre Tespérance au cœur des peuples, et tout fut propice pour faire succéder à la longue anarchie qui avait désolé TÉtat un système de gouverne* ment qui pacifiât les opinions et rétablit la sécurité.

88 mSTOIBB DB VBJJfCB.

Page 1