CHAPITRE XI
HENRI n.
« Henri D continua la politique extérieure de son père, avec la même alternative de revers et de succès ; mais, à l'intérieur, il ne sut pas assez tenir comme lui en respect les influences subalternes qui régnaient à sa cour. François !•' n'avait été faible qu'avec sa mère et sa maltresse ; je ne sais quel instinct de méfiance l'éloignait des grands seigneurs, de ceux qui lui étaient le plus utiles. Montmorency, après avoir sauvé le royaume au camp d'Avignon, avait passé dans la disgrâce les dernières années du règne qui venait de s'écouler. Dans son testament, François recommandait à son fils de se défier des Guises, qui, depuis Marignan, jouaient un si noble rôle à la tête de son armée. Henri, élevé pour ainsi dire dans les camps de son père, y avait eu pour compagnons d'armes ces illustres suspects, et avait contracté avec eux des habitudes d'amicale familiarité qui' le suivirent sur le trône. Montmorency,
qu'il nommait son compère, fut rappelé aussitôt de Chantilly, où il vivait dans une sorte d'exil, et prit la direction des affaires que François avait léguées en mourant à d'Annebaud. François de Lorraine, duc d'Aumale, le compagnon d'enfance du dauphin, fui introduit par le roi de France dans le conseil, où il remplaça le caurdinal de Toumon, l'un des vieux et fidèles serviteurs du roi défunt. Le changement s'opéra si vite, que, le troisième jour après la mort de François [•% Montmorency était à Saint-Germainen-Laye, et recevait les députés de Paris venus pour complimenter le nouveau roi. La duchesse d'Étampes, honteusement renvoyée à son mari , céda la place d'honneur qu'elle occupait à la cour à la duchesse de Yalentinois, la belle Diane de Poitiers, et alla vieillir obscure dans une de ses terres. Cruellement éclipsée par la favorite, la femme de Henri II, Catherine de Médicis, en prenait son parti sans fausse honte, et s'exerçait par avance aux ruses de sa politique nationale, flattant, pour se les ménager, toutes les influences rivales de la sienne, quelque odieuses qu'elles pussent lui être. A elles quatre, les factions réunies des princes lorrains, de Montmorency, de Diane et de Catherine, entouraient le roi de toutes parts. « Rien ne leur échappait, dit un écrivain du temps, non plus que les mouches aux hirondelles, que tout ne fût englouti... de sorte qu'il était quasi impossible à ce prince débonnaire d'étendre à d'autres sa libéraUté, car ils étaient quatre qui le dévoraient, comme un lion dévore sa proie. »
Le premier usage que François de Lorraine fit de sa nouvelle autorité fut en faveur de sa nièce Marie Stuart. L'ambition de la famille était de voir la couronne de France sur la tête de la jeune reine d'Ecosse. De son côté, le duc de Sommerset, qui gouvernait l'Angleterre sous le titre de protecteur, voulait faire épouser Marie à son pupille Edouard YL Appelant les armes à l'appui de ses négocia-
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lions, il venait de gagner à Pin-Rinceluth une grande victoire sur les Écossais, et il proposait au conseil d*Écosse de réunir les deux royaumes et de faire abandonner à Edouard le titre de roi d'Angleterre pour celui de roi de la Grande-Bretagne. L'intérêt de la France, autant que celui de la maison de Lorraine, s'opposait à cette réunion. D'Ellé, envoyé en Ecosse avec six mille hommes, expulsa les Anglais du pays, et fit conduire Marie-Stuart en France, pour y être élevée à la cour, jusqu'au moment de sgn mariage avec le dauphin. Cette énergique démonstration replaçait la France en quelque sorte sur le pied de guerre avec TAnglelerre. Une révolte qui éclata sur ces entrefaites dans les provinces de l'ancienne Aquitaine, faillit fournir à Sommerset l'occasion de prendre une cruelle revanche de l'intervention française en Ecosse. On se rappelle le soulèvement qu'avait excité sous le dernier roi l'établissement de la gaJbelle dans cette contrée. La force en avait fait promptement justice; mais l'irritation des esprits subsistait toujours : les troubles se renouvelèrent en 1 548, et sous un aspect bien plus menaçant.
Quelques commis de la gabelle, qui s'en allaient prélever les droits par les villages, furent maltraités par les gens de Laurignac, qui les poursuivirent jusqu'aux portes de Cognac. A cette nouvelle, toutes les campagnes voisines se soulèvent, on sonne le tocsin, et une foule d'hommes armés de faux, de fourches, de vieilles épées, de fléaux, de broches et de bâtons, se répandent dans les champs pour assommer les archers du seL Les insurgés mirent à leur tête Boismenil, surnommé Galafire, bourgeois de Bansac, et un gentilhomme appelé Puimoreau, qui envoyèrent des billets par les bourgs et les villages, ordonnant, sous peine de mort, . aux habitants de venir se joindre à eux, afin de les aider à exterminer les gabeleurs. En peu de jours, ils eurent cinq à six mille hommes sous leurs ordres. Antoine de Bourbon,
le père de Henri IV, qui commandait dans ces quartiers-là, rassembla trois cents hommes d'armes pour étouffer la révolte naissante; mais à peine la petite troupe eut-elle paru en campagne, que le tocsin se mit à sonner de tous côtés, et, de peur d'être enveloppés, les hommes d'armes battirent en retraite. L'attroupement grossit aussitôt à un tel point que Boismenil et Puimoreau se virent bientôt à la tête de quarante mille hommes. Dans l'Agénois, le Périgord, le Limousin, le Poitou, la Gascogne, les paysans commençaient à prendre les armes. 11 fallut faire monter la noblesse à cheval, et les compagnies bourgeoises montaient chaque nuit la garde sur les remparts avec autant d'inquiétude que si une armée d'ennemis eût été au cœur du royaume. Les chefs de la révolte, se sentant grandir à l'improviste, envoyèrent offrir à Sommerset de remettre tout le pays sous l'ancienne domination anglaise, et le soulèvement de Bordeaux, qui se déclara pour eux, donnait déjà quelque poids à cette audacieuse proposition. La populace bordelaise massacra le commandant Tristan de Moneins ; elle ouvrit le corps et le remplit de sel, en haine de la gabelle. Le parlement, qui voulut s'interposer, fut brutalement éconduit d'abord, et les conseillers, forcés de monter la garde avec les gens du peuple, parurent sur la place, la pique à la main, en costume de matelots. Ils reprirent pourtant le dessus à la an. Un petit marchand, François Lavergne, qui le premier avait sonné le tocsin, fut tiré à quatre chevaux en face de l'hôtel-de-ville, et la sédition s'apaisait d'elle-même, quand arrivèrent par Toulouse le duc d'Aumale et Montmorency, le grand rahroueur de personnes. Les dix mille fantassins et les mille chevaux qu'ils avaient avec eux furent rejoints en route par la noblesse du pays, menacée un moment de voir se renouveler les scènes du temps des Jacques et des Pastoureaux. Montmorency marcha sur Bordeaux en ordre de bataille, précédé de dix-huit