CHAPITRE iV
Le» maires carlovingiens. — Tant qu'avait duré la lutte de l'Austrasie et de la Neustrie, du maire et du roi, la nation franque, le pouvoir royal étaient tombés bien bas. Cette bande de nations sujettes ou tributaires qui entouraient de tous côtés le royaume fondé paie Clovis, les Bretons, les Aquitains, les Bourguignons, les Bavarois, les Allemands, les Saxons, les P'i isons, avait secoué le joug, et menaçait de ne pas s'arrêter à la conquête de son indépendance. D'autre part, la féodalité qui, comme nous l'avons dit, ne fut qu'interrompue par l'empire carlovingien, s'établissait de toutes parts. Les leudes se regardaient déjà comme de petits rois dans leurs gouvernements. En 640, Sigebert voulut dépouiller Badulfe du duché de Thuringe qu'il lui avait confié: Radulfe marche à sa rencontre avec une aimée, et après deux combats inutiles, Sigebert est
obligé de se contenter d'un nouveau serment de fidélité *. « Quand la bataille de Testry eut mis fin à cette crise, il fallut relever ce qui tombait en ruines avant de rien construire à neuf, raffermir l'ancienne domination des Francs avant de l'étendre, refaire la royauté avant de créer l'empire. Ce fut la tâche des trois hommes dont l'histoire compose ce chapitre. Leurs trois règnes ne sont pour ainsi dire qu'une préparation au grand règne de Charlemagne. C'est la partie laborieuse de l'histoire des Carlovingiens. Si l'on en excepte les deux expéditions de Pépin en Italie, on ne fait la guerre que pour se défendre, ou pour regagner le terrain perdu ; les guerres contre les Saxons, les Frisons, les Allemands, les Bavarois, les Aquitains, les Bretons, n'eurent pour objet que de faire rentrer sous la domination franque les peuples qui s'en étaient écartés. On ne doit pas croire que la domination des Francs sur la Germanie date de Charlemagne, ni même de son aïeul ; on l'avait établie dès le règne de ce Théodebert, contemporain de Clotilde, qui menaça un moment l'empire grec et par llUyrie et par le Danube. L'empire de Charlemagne ne s'étendit guère plus loin de ce côté. Mais alors ce n'était qu'une espèce de patronage que les victoires des premiers Carlovingiens convertirent en véritable sujétion. C'est là le seul changement important qu'ils firent subir au royaume franc tel qu'ils le reçurent des mains des Mérovingiens ; et encore cette sujétion ne fut pas tellement complète qu'il ne restât rien à faire à Charlemagne. Son règne s'ouvrit par la révolte de
* Il n*y a pas grande différence entre ce Radalfe et le seigneur du Puiset repoussant Louis le Gros des murs de son château, et achetant la paii à chaque campagne par une prestation de foi et hommage: seulement la féodalité en est à ses premiers essais; il ne suffit pas d*un ch&teau fort pour se croire indépendant, il faut une province entière. Le principe n'est pas encore reconnu, il a besoin d*une armée pour prévaloir.
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TAquitaine. Il trouva les Bavarois dans une sorte d'indépendance, puisqu'ils avaient encore leur famille royale, et ils ne furent vraiment sujets qu'après le jugement de Tassillon. Enfin les trente-trois années de guerre qu'il eut à soutenir contre les Saxons sont ce qu'il y a de plus populaire dans son règne. »
Il ne faut pas s'imaginer cependant que les trois guerriers chargés de préparer les voies à leur heureux successeur aient mal gagné la réputation qu'ils se firent dans l'accomplissement de cette mission. Ce n'était pas petite chose que de repousser avec les seules forces de l'Austrasie, et l'invasion du côté du Rhin, et l'invasion du côté des Pyrénées, de courir des Sarrasins aux Saxons, des Bavarois aux Bretons, de contenir l'ancienne Neustrie, qui regrettait toujours le temps de ses rois, de veiller en même temps et sur la Bourgogne et sur l'Aquitaine, où le parti à la fois national et mérovingien était toujours prêt à donner la main à l'étranger, et au milieu de tous ces embarras de se faire obéir d'une aristocratie indocile et puissante, qui avait ses lieux.de réunion au palais et à l'armée, qui venait de renverser ses anciens maîtres, et d'autant plus exigeante, qu'on lui devait le pouvoir. Certes, il y avait bien là de quoi fournir à la gloire de trois noms, et l'entreprise était assez difficile pour exiger cette succession de grands hommes, unique dans l'histoire, que nous présentent les commencements de la race carlovingienne.
« Dans les premiers jours qui suivirent sa victoire. Pépin songea d'abord à rétablir l'ordre et la discipline dans le royaume ; mais à peine avait-il commencé à raffermir une administration qui croulait de toutes parts, qu'il lui fallut courir à la frontière, où depuis la mort de Dagobert on avait cessé de reconnaître la suprématie des Francs. Il commença par les Frisons, que le père de Radbode, leur duc présent, avait rendus à l'indépendance. Radbode fut
battu et soumis au tribut, après quoi Içs troupes fraaques se .(^ntonnèrent dans leurs quartiers d'biver, d'où Pépin devait les tirer à chaque printemps pour les ramener à des combats sans fin.»
Le nouveau maître des Francs combattait d'une main, et de l'autre il organisait. Ce fut en revenant de son e^^pédition contre Radbode qu'il rétablit ces assemblées i;iatiqnales, souvenir de l'ancienne vie germaine, que les fils de Clovis avaient laissées tomber en désuétude, et qui devaient occuper une si grande place dans l'administration carlovingienne.
Dès l'année qui marqua leur retour, Pépin songea à fortifier son autorité, que pouvaient n[iéc9nna.itre encore les IjBudes ses compagnons d'autrefois. 11 fit ordonner au nom de son roi Thierry, qu'à son premier ordre les ducs et les comtes devaient tenir leurs hommes cle guerre prêts à se mettre en marche , et partir sur-le-champ au second avis.
Cette précaution était nécessaire au moment où allait commencer une liitte terrible et sans relâche, avec les tribus restées barbares en Germanie. Dès le printemps decettç année il fut obligé de retourner aux Frisons, encore debout malgré leur dernière défaite, et qui refusaient déjà le tribut. Radbode fut battu de nouveau ; mais le jour de la soumission des Frisons était loin encore. Les Allemands attirèrent trois foi§ les armes de Pépin sur eux. Là s'arrêtent tous les détails qui nous restent de. ces guerres pénibles dont la postérité a si mal récompensé les courageux e^cteurs. Un seul mot des annales de Metz, la grande source historique pour cette époqup,, nous fait deviner cependant bien des choses. En 713, Pépin, malade à sa maison de Jopil, tout entier à régler ce qui viendrait après Sja mort, qu'il sentait prochaine, laissa reposer ses troupes dans leurs cantonnements. L'annaliste désigne cette année-là par un titrç
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qui devait la distinguer des autres. 11 l'appelle Vannée sans
guerres *
Au milieu de ces préoccupations guerrières, Pépin avait encore a se tenir en garde au dedans, contre les tentatives clés leudes. A la manièie aussi hardie qu'habile dont il maniait les atfaires publiques, ceux-ci s'étaient aperçus bientôt qu'ils n'avaient vaincu que pour changer de maître, comme il arrive j resque toujours ; et, sans s'inquiéter s'ils avaient gagné ou perdu au change, ils voulaient déjà renverser le nouveau pouvoir à son tour. Ce fut surtout sur les dernières années de Pépin, quand il eut nommé luimême ses deux fils Drogon et Grimoald, maires de Bourgogne et de Neustrie, que la réaction se û*i sentir le plus violemment. Drogon étant mort, et son père souffrant cruellement de ses infirmités, une conjuration se fît parmi les leudes pour détruire la domination naissante de la famille d'Héristall et revenir à Vancienne for me de gouvernemenu c'est-à-dire à l'anarchie du temps d'Ébroïn. Grinioâld tomba sous les coups des conjurés,; mai s Pepi fut aussi fort contre les leudes que contre les barbares. Avant de mourir, il mit à mort les meurtriers de son^ fils, et fit passer son héritage $ur ]^ tête dq son petit-fils Théodoald. Ensuite il expira à Jopil le 16 décembre de l'année 714; laissant le royaume aux mains des deux enfants, Théodoald le maire, et Dagobert il le roi, uii fantôme sur un fantôme, selon l'heureuse expression de Bossuet.
Pendant le règne de Pépin, trois rois s'étaient succédé spr le trône imaginaire qu'il conservait aux descendants de Mérovée, Clovis III, Childebert III et Dagobert II, morts tous les trois avant d'être sortis de l'adolescence. Le droit sans importance de porter les longues boucles de Jeur chevelure royale, était tout ce qu'il leur avait laissé de l'héritage de leurs ancêtres. Il les faisait élever dans la ferme de Maumaque, sur les bords de l'Oise, entre Compiègne ei
Noyon, d'où il les envoyait chercher quand il avait convoqué quelque assemblée. Ils présidaient du haut d'un trône, et prêtaient leur nom pour sanctionner les capitulaires ; ensuite ils retournaient à Maumaque, traînés par ce classique attelage de bœufs qui a tant occupé les poètes et les historiens, et coulaient doucement leurs jours dans les loisirs d'une heureuse vie de grands propriétaires, laissant volontiers à Pépin la gloire laborieuse de tenir tête à la barbarie et à la féodalité.
La mort du vainqueur de Testry pensa remettre en question tout ce qu'il avait fait contre l'une et contre l'autre. Sa veuve Plectrude, qu'il avait chargée de la tutelle de Théodoald, était une femme habile et déterminée ; mais que pouvait la main d'une femme pour retenir des rênes qui avaient presque échappé à la main puissante de Pépin ? Une dissolution générale menace le royaume. Plectrude s'était mise en route avec une armée et Théodoald, pour venir s'installer à Paris. Les Neustriens vont à sa rencontre à Compiègne, mettent ses troupes en déroute, et se donnent un maire à eux, nommé Rainfroy. Rainfroy place sur le trône un homme fait, le fils de Childéric, échappé aux coups de Bodilon, qui vivait dans un cloître sous le nom de Laniel. C'était un collègue et non un jouet, comme les rois de Pépin. Ensuite il pousse sa victoire, et attaque l'Austrasie au midi, pendant qu'il la faisait envahir au nord par les Frisons et par les Saxons. Toutes les tribus germaines secouent le joug à la fois. L'Austrasie semblait perdue : un jeune homme de ving-cinq ans la sauva.
Outre Grimoald et Drogon, Pépin avait eu de sa concubine Alpaide, un troisième fils nommé Charles. Les orages d'une jeunesse indisciplinée avaient éloigné de lui les yeux de son père, et la voix publique l'accusait même du meurtre de Grimoald. En ce moment Plectrude le tenait emprisonné dans la crainte d'une révolte. Il échappe à ses garr
diens, se met à la tête des leudes humiliés d'obéir à une femme, chasse du pays les Saxons et les Frisons et bat Tarmée neustrienne, dans les environs des Ardennes, sous les murs de la maison royale d'Amblef (716). Il n'avait avec lui qu'un petit corps de troupes avec lequel il se tint caché sur la hauteur où Amblef était bâti. Un des siens descendit au camp neustrien pendant la nuit, criant à haute voix que Charles arrivait, et comnîença le désordre en égorgeant à l'écart quelques soldats sans défense. Le reste s'émut tellement, que les Neustriens n'eurent qu'à fuir. Rainfroy et son roi Daniel, connu sous le nom de Chilpéric II, n'arrêtèrent leur fuite que quand ils furent sortis de la forêt des Ardennes.
L'église d'Amblef fut un asile pour quelques fuyards. Il y a là-dessus une anecdote, chose rare dans cette histoire indigente, qui révèle, sous un jour assez curieux, la subtiUté féroce du génie superstitieux des Francs. Parmi ceux qui avaient trouvé leur salut dans l'église d'Amblef, il y en eut un qui se traîna tout sanglant devant le chef austrasien, se plaignant qu'on eût violé l'asile en sa personne : un soldat lui avait coupé le pied d'un coup de sabre, au moment où il entrait en courant dans le saint lieu. Charles appela le soldat, qui dit pour sa défense que la jambe mutilée se trouvait encore hors de l'église quand il avait frappé, et qu'ainsi on ne pouvait l'accuser sans injustice. Il fut renvoyé par son général, avec un éclat de rire.
L'année qui suivit la bataille d'Amblef, l'invasion fut reportée en Neustrie par les vainqueurs, qui, suivant le chemin choisi par Clovis, quand il était venu en Gaule, traversèrent la forêt Charbonnière, et rencontrèrent Chilpéric et Rainfroy à Vinci, entre Arras et Cambray (717). Le dimanche, 19 mars, la bataille se livra, et la fortune se déclara encore une fois pour les Austrasiens. Ce fut comme une seconde victoire de Testry . Charles vint se faire recon-
naître à Paris. Ensuite il marcha sur Pleçtrude, qui tenait toujours à Cologne, devenue la capitale de TAustrasie depuis Pépin, et la força de lui livrer la ville avec les trésors de son père. Chilpéric et Rainfroy, aljandonnés de leurs alliés germains, avaient eu recours à Eudes, duc d'Aquitaine, qui essaya en vain de les soutenir. Ses troupes et les leurs se débandèrent à l'approche de Charles, qui mena ces guerriers jusqu'à Orléans, et força le duc d'Aquitaine de lui livrer Chilpéric. Rainfroy se défendit encore quatre ou cinq ans dans le comté d'Angers, et ne se rendit qu'avec la condition qu'il serait maintenu dans le gouvernement du comté. Pour Chilpéric, il resta roi de Neustrie, m^is roi fainéant. Il fallut six ans à Charles pour mettre à terme toute cette lutte, et ce ne fut qu'en 720 que, libre enfin de tout embarras intérieur, il put reprendre l'œuvre interrompue de Pépin.
Comme son père, Charles cçnduisit en Germanie de rudes et fréquentes expéditions. Les Frisons, les Allemands, les Saxons^ et jusqu'aux tribus du Danube, appelèrent plus d'une fois l'effort de ses armes. Cependant ce n'est point ià qu'il frappa les coups les plus brillants, sinon les plus grands. La gloire de son règne est au midi, où se montraient alors des ennemis, nouveaux, et où ses combats du moins ont trouvé des historiens.
Le choc des Francs et des Arabes, les deu^r plus grandes puissances de l'univers d'alors, et dans lesquelles deux mondes entiers se résumaient, est le fait le plus important peutêtre après l'établissement des barbares, en Gaule. Mais avant d'en commencer le récit, il y a toute une longue histoire à dire. Il faut rappeler ce qu'était devenue l'Aquitaine, si complètement oubliée par les annalistes francs, depuis Dagobert, ses révolutions, ses combats, et les commencements de sa lutte contre les musulmans, dont elle arrêta les armes la première.
Nous avons laissé le midi delà Gaule entre les mains des fils de Caribert et de leur grand-père Amaridus, le duc des Vàscons. Malgré le serment de fidélité que Dagôbert s'était fait prêter par les envoyés vascons, à tlichy, Tindépendance des contrées méridionales n'avait pas fléchi à la mort de Caribert et d'Amàndus, et sous les successeurs de Dagôbert elle ne fit que s'affermir encore. 11 s'agissait de bien autre chose au nord de la Loire que de revendiquer de vieux titres sur un pays qui n'avait jamais abdiqué sa nationalité. Des intérêts plus présents y retenaient tous les gueririers francs, et l'Aquitaine entièrement abandonnée à elle-même avait mené dès lors une vie de libellé et de désordres, sans qu'on sache bien au juste de quelle manière et sous quels cbefs.
Vers 673, au moment où l'assassinat de Childéric II mettait le comble à l'anarchie dans les provinces du nord, un grand événement se passait au pied des Pyrénées, et sur les bords de la Méditerranée. Les populations de laSeptimanie, si semblables aux populations aquitaines de mœurs et de physionomie, souffraient impatiemment de rester sous le joug des Visigoths, pendant qu'elles voyaient leurs voisines rendues à la liberté. Les comtes vascons^ aussi portés que les leudes francs à l'indépendance, ne manquèrent pas de profiter de ces regrets nationaux pour viser à la souveraineté. Wamba venait de monter sur le trône. Là révolte des Vascons de l'Èbre l'appelait en Cantabrie; flilderîc, comte de Nîmes, crut le moment favorable, et se révolta de concert avec les autres comtes de la Septimanie. Le duc Paul, qui est envoyé contre eux, passe dans leur camp avec son armée et quelques comtes de la frontière, et se fait nommer roi de Septimanie à Narbonne. Toute la Catalogne s'était déjà déclarée en sa faveur, quand Wamba, vainqueur des Pyrénées, marche aux révoltés et soumet toute la province en quelques jours. Il ne lui restait plus
que Nîmes à réduire. Paul s'y était enfermé avec les principaux chefs de la révolte et un corps nombreux d'auxiliaires venus d'Aquitaine, auxquels Julien, archevêque de Tolède, l'historien de cette guerre, donne le nom de Francs. C'était Lupus, alors duc des Vascons, qui les avait envoyés; et lui-même était attendu de jour en jour par la garnison de Nîmes, mais Wamba ne lui laissa pas le temps d'arriver à son secours. L'assaut dura deux jours. Sur la fin du second, les gens de Wamba étant parvenus à mettre le feu aux portes, les remparts se dégarnirent en un clin d'oeil, et toute la garnison se porta aux arènes, où commença bientôt ime scène horrible. Hildéric, avec ceux de Nîmes, accusait de trahison Paul et ses Wisigoths ; les deux partis en vinrent aux mains dans Tenceinte même des arènes et dans toutes les rues de la ville , sans s'occuper des ennemis qui s'avançaient toujours dans Nîmes, et qui eurent bientôt bloqué les arènes. Ce qui restait des rebelles y soutint un siège en règle, mais il fallut céder à la fin. A peine avaient-ils succombé que l'on apprit l'arrivée du duc des Vascons, qui venait de déboucher par la vallée de l'Aude, et qui parut bientôt à deux journées de marche de la ville. Quand il sut ce qui était arrivé, il se hâta de rebrousser chemin, et rentra précipitamment dans son pays, suivi de près par Wamba, entre les mains de qui il laissa une partie de ses bagages.
Lupus entretenait autour de lui une armée nombreuse qui se recrutait sans cesse de tous les aventuriers des Pyrénées, et même d'une foule de leudes neustriens chassés de leur pays par la tyrannie d'Ebroïn. Maître de toute la Gascogne et probablement du pays de Toulouse, il avait pensé réunir la Septimanie à ses États, car on ne peut croire que le secours qu'il voulut donner aux sujets rebelles de Wamba fût un secours désintéressé : en 675, pendant les démêlés d'Ebroïn avec Dagobert, il passa dans le pays au nord de
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la Garonne, et fit reconnaître son autorité jusqu'à Limoges, dont révêque et les habitants lui prêtèrent serment de fidélité.
On ne voit point ce que (levenait pendant ce temps la famille de Caribert. Boggis et Bertrand disparaissent entièrement derrière le duc vascon ; il semble même qu'ils aient été dépouillés par lui, car on voit leurs deux femmes, Aude et Phigberte, retirées en Austrasie, où s'établit aussi Hubert le fils de Bertrand, qui combattit Ebroïn sous les ordres de Martin et de Pépin, et qui, devenu plus tard évoque de Liège, se rendit si célèbre parmi le peuple sous le nom de saint Hubert.
Il est difficile de comprendre après cela, comment Eudes, le fils de Boggis, se trouve succéder à Lupus, non-seulement en Aquitaine, mais encore chez les Vascons(681). Quoi qu'il en soit de ce problème historique, qui n'a point été résolu, en 719, à l'époque où Eudes intervint entre Charles et Chilpéric, il se trouvait maître absolu de tout l'ancien royaume visigoth, à l'exception seulement de la Septimanie, et à n'envisager que la domination réelle, il possédait presque autant de territoire que le fils de Pépin, jorcé presque partout de promulguer ses décrets l'épée à la main. Jamais homme, depuis les rois visigoths, n'avait joui d'une puissance telle dans le midi de la Gaule : on eût pu croire que la nationalité de l'Aquitaine allait enfin triompher, grâce aux embarras de ses anciens maîtres. Mais déjà les Arabes menaçaient cet État de fraîche date de tous les sommets des Pyrénées. Déjà ils s'étaient montrés en Provence, et la conquête de la Septimanie les établissait aux portes de Toulouse. C'était par eux que les Francs devaient rentrer en possession de ces riches provinces, un moment perdues pour eux.
L'invasion des barbares de la Germanie avait eu son pendant au septième siècle, et les guerriers fanatiques, en-
voy^s par Mahomet à la conqiièUî du inonde, venaient d*enlever à eux seuls plus de conlrécs à l'empire d'Orient, que les compagnons réunis d'Alaric, de Genseric, de Çlovis et d'Alboin, n'avaient pu en arracher à l'empire d'Occident. A force de victoires, la loi de leur prophète s'était étendue d'un bout à l'autre de l'Orient des anciens, des bords du Gange aux colonnes d'Hercule ; la trahison d'un comte goth les aida à franchir cette dernière limite, et les jeta sur l'Occident, encore avides de nouvelles conquêtes. Ce fut en 711 qu'eut lieu le passage des Arabes en Espagne. Rodrigue y régnait alors. Le fameux comte Julien, dont il avait violé la fille, les introduisit dans le pays pour le servir dans sa vengeance, et d'escarmouches en escarmouches on en vint enfin à un combat général sur les bords du Guadalète. Rodrigue, qui avait avec lui cent mille hommes, combattit pendant huit jours, et maltraita d'abord la petite année des Arabes, à laquelle il fit perdre seize mille hommes. Mais une partie de ses leudes était pour le comte Julien, leur compagnon. Dans une action générale, ils lâchèrent pied, et laissèrent Rodrigue au milieu des bataillons ennemis. Où il trouva la mort. Son prédécesseur avait fait démanteler toutes les villes de l'Espagne pour se mettre en garde contre les révoltes des grands. Il ne fallut que quatorze mois aux vainqueurs du Guadalète pour se rendre maîtres dé toute l'Espagne. Un cousin de Rodrigue, don Pelage, iparvint seul à se maintenir dans quelques cavernes des tnontagnes de Cantabrie, et y fonda le royaume des Asturies, nommé Galice par les Arabes, qui fut le noyau des royaumes chrétiens d'Espagne au moyen âge. Mais fl n'y avait pas là de quoi inquiéter les conquérants qui ne prévoyaient guère l'avenir de cette imperceptible principauté, lïs passèrent outre, et parurent bientôt en Gaule.
a Maîtres de tous les défilés des Pyrénées, les Arabes étaient, par tous les points de cette frontière, en contact
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avec la Gaule. Par les défilés occidentaux, ils touchaient aux cantons montagneux de la Vasconie ; par ceux de la partie orientale, à la Septimanie. Ce fut par ces derniers qu'ils firent leurs premières irruptions dans la Gaule.
« Les chroniques chrétiennes font commencer ces irruptions en 719, année de la prise de Narbonne ; mais il y a tout lieu de croire qu'elles ne sont pas exactes sur ce point. Les conquérants arabes distinguaient avec précision divers genres d'expéditions contre les infidèles, selon que la guerre avait pour objet de conquérir définitivement, de posséder la terre ennemie, ou seulement de la parcourir en la ravageant. A toute expédition ou série d'expéditions, de conquêtes, ils donnaient un nom équivalent à celui de guerre sérieuse, de véritable guerre (el djihed). Us confondaient sous la dénomination plus vague de ^asouat, toute invasion momentanée, toutp surprise, tout pillage, toute dévastation du pays ennemi. En général, ce dernier mode de guerre ii'était, pour les Arabes, que le prélude du premier; c'était une manière de tàter l'ennemi et de pressentir son courage, sa force, ou ses côtés faibles. Il parait constaté qu'ils ne procédèrent point autrement dans la Gaule, et, qu'avant ide rien posséder dans la Septimanie, ils l'avaient plus d'une fois menacée et ravagée. » {Fauriel),
En présence d'un ennemi d'autant plus terrible, qu'il apportait de nouvelles croyances avec de nouvelles lois, les populations méridionales devaient chercher à se grouper autour d'un chef; ce chef, ce fut Eludes. La Vasconie et l'Aquitaine étaient déjà sous son autorité directe; les Provençaux vinrent s'y ranger d'eux-mêmes en le prenant pour roi; la Septimanie seule demeura isolée, et nç tarda pas à devenir la proie des Arabes. La prise de Narbonne, arrivée en 719, fut bientôt suivie de la soumission de toute la province. Sans perdre de tomps, Zama, le général musulman, entra de suite sur les terres du duc Eudes, et
vint mettre le siège devant Toulouse, la capitale de ses États. Une défaite éclatante rabattit pour quelque temps l'ardeur conquérante des envahisseurs qui, ayant voulu tenter en 726 une nouvelle expédition en Provence, y furent battus encore une fois par le duc d'Aquitaine, et se retirèrent en désordre, emportant leur chef Ambessa, blessé à mort. Jusqu'alors, toute la gloire de cette guerre était pour Eudes. Il était le rempart, non-seulement de la Gaule, mais de l'Occident tout entier. Tous les yeux étaient fixés sur lui. Quelque temps avant la bataille de Toulouse, le pape Grégoire II lui avait envoyé trois éponges avec lesquelles les papes essuyaient la table de la communion. Une alliance inattendue qui lui survint tout à coup, put lui faire croire un moment que la partie était gagnée.
Les guerriers qui avaient passé le détroit à la voix du comte Julien, était de deux races. Les uns venaient de l'Arabie, les autres étaient barbares ou maures ; et ni les uns ni les autres n'avaient oublié leur origine. En 731, cette différence de races pensa remettre en question la conquête musulmane de l'Espagne. « Un chef de race maure, dit Isidore de Béja, nommé Munuza, apprenant que ses compatriotes gémissaient en Lyhie, sous le gouvernement oppressif de leurs juges, s'allie aux Francs sur-lechamp, et prépare une guerre cruelle aux Sarrasins d'Espagne. » Munuza commandait la frontière des Pyrénées, le poste le plus important alors de toute l'Espagne. Il s'allia avec Eudes, dont il épousa la fille Lampagie, et déjà la Septimanie, enfermée entre les deux alliés, allait tomber entre leurs mains, quand Munuza, attaqué à l'improviste par Abdérame, le gouverneur de l'Espagne, et trahi par ses complices, fut dépouillé de son gouvernement, et périt en s'enfuyant dans une gorge des Pyrénées avec la belle Lampagie, qui alla grossir à Damas le sérail du chef des croyants. Abdérame avait à peine été arrêté par le rebelle ;
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passant outre, il déboucha bientôt dans les plaines vasconnes par la vallée d'Hengué, si célèbre dans la suite sous le nom de vallée de Roncevaux, 732, Il amenait avec lui une armée formidable, non point telle cependant que Tout faite plus tard certains calculs grossis par une tradition mensongère. 60,000 à 80,000 hommes entrèrent avec lui dans la Gaule. C'était trop peu pour qu*il en soit resté 360,000 dans les plaines de Tours, mais c'en était assez pour épouvanter les peuples du midi de la Gaule, et les forcer d'avoir recours aux armes détestées des Francs.
Nous revenons enfin à Charles. Depuis Tannée 720, époque de son traité avec Eudes, le duc austrasien, tout entier à ses guerres de Germanie, semblait avoir perdu le midi de vue. Cependant, vers la fin de l'année précédente, il avait fait une excursion au delà de la Loire, comme pour rappeler à Eudes qu'il se trouvait entre deux ennemis. Il le vit bientôt arriver à Paris, fugitif et désespéré, implorant son secours contre Abdérame, dont le premier choc avait été irrésistible. Vainqueur des Aquitains, près de Bordeaux, dans une terrible bataille « où Dieu seul sut le nombre de ceux qui périrent, » dit Isidore de Déjà, le chef musulman avait porté ses ravages bien au delà des limites de l'Aquitaine, et jusque sous les murs de Sens et d'Autun. Qu'il le voulût ou non, Charles se trouvait bien forcé de prendre part à une guerre dont les désastres rejailliraient sur lui. Il envoya Eudes ramasser les débris de son armée, et luimême partit à la rencontre des Sarrasins qui s'étaient rabattus sur le pays entre Tours et Poitiers. Ce fut là que se donna cette bataille célèbre, assignée par tous les historiens comme le terme de la conquête musulmane en Occident, et après laquelle elle n'enfanta plus rien de grand. Pour la première fois les barbares de l'Orient et ceux d'Occident se trouvaient en présence ; les pesants bataillons germains l'emportèrent sur les escadrons légers d' Abdérame.
I2é HISTOIRE DE FRANCE.
«Immobiles comme un mur, dit Isidore de Béja, et comme retenus ensemble par une couche déglace, les hommes du nord, forts de leur taille gigantesque, maniaient hardiment de lourdes armes. » Ils rompirent d'abord les rangs ennemis ; mais les Arabes, à la manière des guerriers d'Orient, étaient aussitôt ralliés que dispersés, et le combat se prolongeait indécis, quand, sur la fm de la journée, un grand bruit se fit entendre dans le camp d'Abdérame. C'était Eudes, avec une troupe d'Aquitains armés à la légère, qui l'avait attaqué en faisant un détour. La déroute des Musulmans commença par là. Abdérame tomba sous la hache d'un Franc en essayant de disputer encore quelque temps la victoire; et le lendemain, comme le camp sarrasin demeurait morne et silencieux, les éclaireurs francs s'avancèrent aux portes, et rapportèrent qu'il avait été abandonné pendant la nuit. Tout le butin ramassé en Aquitaine s'y trouvait encore ; il devint la proie des guerriers de Charles- Martel, ainsi nommé par les siens sur le champ de bataille, parce que, dans la mêlée, il avait frappé sur les Arabes comme le marteau sur l'enclume (732).
Le contre-coup de cette victoire devait se faire sentir dans tout le midi de la Gaule, condamné ainsi à perdre son indépendance, quel qu'eût été le vainqueur. D'abord Eudes ne put renvoyer au delà de la Loire son dangereux allié, avant de s'être reconnu son sujet et de lui avoir prêté serment de fidélité. 11 dut ensuite abandonner ses droits à la souveraineté de Provence, qui rentra nominalement du moins, sous la domination franque, ainsi que tout le pays de Lyon, devenu pays libre sous Ébroïn. Sur ces entrefaites, Eudes mourut, et son fils Hunald lui succéda (735). Hunald refusa le serment qu'avait prêté son père ; c'en fut assez pour attirer sur lui les armes de Charles-Martel. « Eudes étant mort, dit une chronique méridionale, Charles prit les armes contre ses fils, et leur fit beaucoup de mal ; mais la
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lutte ayant ses vicissitudes, et beaucoup d'hommes ayant été tués de part et d'autre, les deux partis conclurent une alliance qui ne devait pas durer longtemps. »
Cependant, malgré la concession du duc d'Aquitaine, Charles-Marlel n'avait pu s'avancer encore en Provjence au delà de la Durance. Son armée s'était arrêtée dans Dignes, et il menaçait de franchir bientôt cette limite ; mais plutôt (lue de retomber sous le joug des hommes du nord, la Provence préféra se donner aux Arabes. Un 736 on les voit établis sous la conduite de Youssouf, depuis la Méditerranée jusqu'à Lyon. C'était Mauronte, l'homme le plus influent en Provence, depuis la démission du duc Eudes, qui avait ménagé cette révolution. Par ses intrigues, il fit entrer les Arabes dans Avignon, où Charles avait laissé une garnison franque. Okba, nommé depuis peu gouverneur d'Espagne par Obeid-AUah, préparait en même temps de l'autre côté des Pyrénées, une expédition pareille à celle d'Abdérame, et menaçait les bords de la Garonne et de la Loire de la domination établie déjà sur ceux du Rhône.
Le moment était critique. D'un jour à l'autre les Lombards, sollicités de loi^ue-main parles révoltés provençaux pouvaient passer les Alpes, et compliquer encore les embarras de Charles au midi. Il était alors de l'autre côté de la Gaule, dans les marais des Frisons, qu'il soumettait enfin pour la dernière fois, et dont il détruisait les bois sacrés et les idoles, autant par politique que par religion. Aux premiers beaux jours de l'année suivante, il prit le chemin de la Bourgogne, envoyant devant lui une piartie de son armée commandée par son frère Childebrand, le même dont le nom n'a pu trouver grâce devant Boileau '.
^ Oh! le plaisant auteur...
Qui de tant de héros va choisir Childebrand.
Satire x.
128 UISTOIRE DE FRANCE.
Childebrand commença le siège d'Avignon, où commandait le général musulman Àthime, et son frère étant survenu, la place fut emportée d'assaut après une vigoureuse résistance. Arabes et Provençaux furent tous passés au fil de répée, et le carnage fut suivi de l'incendie de la ville.
Au lieu de continuer sa marche le long du Rhône et de pousser jusque sous les murs d'Arles, le quartier général de la révolte, Charles traversa le fleuve à l'improviste, et conduisit ses Francs dans les plaines de la Septimanie, dégarnie de la moitié de ses défenseurs depuis l'occupation de la Provence. Déjà il avait commencé le siège de Narbonne, j
quand on apprit qu'une armée arabe descendait des Pyrénées pour défendre la Septimanie. Un combat s'engagea à cinq ou six milles de Narbonne, dans la petite ville de Berre, entre les montagnes de Corbières et l'étang salé de Sigean. Charles fut vainqueur, mais une partie de l'armée ,
vaincue parvint à se faire jour jusqu'à la place. Il fallut re- j
noncer à la prendre (737). Pour se venger, le duc austrasien fit en se retirant d'horribles ravages par toute la Septimanie. Maguelonne fut détruite de fond en comble. Les Francs poussaient devant eux, « accouplés deux à deux comme des chiens, » d'immenses troupeaux de captifs septimaniens. Arrivés à Nîmes, ils abattirent les portes et les remparts, et voulurent mettre le feu aux arènes, où se j
défendait une partie de la population, comme au temps du duc Paul, mais la flamme n'eut point de prise sur ces indestructibles constructions. Les arènes sont encore debout aujourd'hui, noircies partout par les feux qu'alluma Charles-Martel, témoignage impérissable des vieilles hostilités de deux races, réconciliées à la fin, mais sans avoir perdu le souvenir du passé.
Les Provençaux ne se tenaient pas pour battus. L'année suivante, Charles-Martel ayant été appelé en Germanie par une nouvelle révolte des Saxons, Mauronteet les siens ren-
trèrent dans Avignon, dont ils chassèrent pour la seconde fois la garnison. La vengeance de Charles ne se fit pas attendre. Non-seulement il reprit Avignon ; mais ses troupes franchirent la Durance, prirent Arles, Marseille, chassèrent les Arabes de toutes les villes, et forcèrent Mauronte, le champion acharné de la nationalité provençale d'abandonner le pays. Quelques bandes de pillards arabes essayèrent en vain de se maintenir au milieu des rochers et des forêts de pins de la Garde-Fraisnet : ils furent forcés dans ce dernier refuge par les troupes réunies de Charles et de Luitprand, le roi des Lombards, qui se rapprochait de plus en plus des Francs, comme s*il eût voulu conjurer la lutte qui allait s'établir entre eux et les siens.
Depuis le commencement du règne de Charles-Martel, une révolution importante avait eu lieu dans le pays des Lombards. Vers l'année 720 les violences de Léon Tlconoclaste avaient détaché de l'empire d'Orient les possessions qui lui restaient encore en Italie, et qui, sous le nom d'exarchat de Ravenne, comprenaient à peu près ce qui compose aujourd'hui les États de l'Église. L'exarchat, une fois abandonné à lui-même, ne tarda pas à devenir la proie des Lombards qui, conduits par Luitprand, s'emparèrent d'une partie du pays. Déjà Rome était serrée de près par les troupes lombardes ; les papes, devenus les véritables souverains de la ville , s'agitaient en vain pour attirer l'attention de la cour de Constantinople. Grégoire III, nommé en 740, tourna enfin ses regards d'un autre côté, et demanda l'appui de Charles-Martel, le sauveur de la chrétienté, protecteur des missionnaires qui convertissaient alors la Germanie.
L'année 740 était Vannée sans guerre du règne de Charles-Martel. Vainqueur des Arabes, des Provençaux, des Saxons , des Allemands , des Frisons , des Prêtons, qui avaient eu aussi leur part des révoltes, il se reposait dans sa maison de Kiersy-sur-Oise, n'ayant plus rien enfin à
130 HISTOIBE DE FBANCE.
pacifier du Wéser et du Danube aux Pyrénées. Ce fui là qu'il reçut une lettre de Grégoire iïl, lettre fameuse dans rhistoire des papes, parce qu'elle est le point de départ de toute l'existence pontificale au moyen âge. « Nous sommes a agités de beaucoup de tribulations, disait le pontife en « commençant, mais les larmes coulent jour et nuit de nos « yeux, quand nous voyons l'Église abandonnée de toutes a parts par ceux de ses enfants dont elle espérait le plus de « défense et de protection. » Et sur la fin: « Ancard, un « de nos vassaux, qui est le porteur de cette lettre, dira de « vive voix à votre excellence ce qu'il a vu de ses yeux, et « ce que nous lui avons ordonné de vous dire. Je conjure « tout de nouveau votre bonté devant Dieu, qui est témoin « de ce que je dis, et qui sera notre juge, de vous hâter « d'adoucir nos douleurs, et de nous envoyer au plus tôt « une réponse qui nous réjouisse, afin qu'avec joie nous « implorions Dieu pour vous et pour vos sujets, devant le « tombeau des saints apôtres, saint Pierre et saint Paul. » Cette lettre, quelque pressante qu'elle fût, ne put faire oublier à Charles les services et l'amitié de Luitprand, auquel il avait fait adopter Pépin, son fils aîné, à l'époque de ses guerres de Provence. Grégoire III revint l'année suivante à la charge. Il envoyait au chef des Francs les clefs du tombeau de saint Pierre avec une partie de ses chaînes. Les ambassadeurs étaient chargés de présents pour les leudes. Mais ce qui devait assurer plus que tout le reste le succès de sa demande, c'était l'offre qu'il lui faisait de le reconnaître consul de Rome et empereur d'Occident. Ce titre magnifique, le terme futur de la grandeur de son petitfils, avait flatté délicieusement l'orgueil de Charles-Martel. Déjà l'abbé de Corbie, et un moine de Saint-Denis avaient porté sa réponse à Rome. Sa mort et celle de Grégoire IIÎ arrêtèrent tout à coup cet importante correspondance qui devait se renouer bientôt.
EMPIRE C\RLOVINGIEN. 131
Charles-Marlel n'avait que cinquante ans quand il mourut, et comme son père, il succombait sous le poids de ses infirmités. C'est que les hommes s'usaient vite, à cette vie de fatigues éternelles. Et pourtant, après s'être épuisé à la lutte pour rendre au royaume franc son unité, Charles laissait tout à faire en apparence à ses deux successeurs Carloittân et Pépin. L'Aquitaine était encore là, hostile et indépendante. Les Arabes n'avaient pu être refoulés de l'autre côté des Pyrénées. En Germanie, la paix universelle de 740 ne devait guère être regardée que comme un temps d'arrêt. La révolte ne se taisait que pour reprendre haleine. Plus d'une fois encore, nous verrons les Francs de l'autre côté du Rhin.
Le nouveau règne s'ouvrit par un désordre immense. Charles, dans son testament, avait partagé son royaume entre ses deux fils du premier lit. A Pépin il avait donné la Neustrie, la Bourgogne et la Provence ; à Carloman, TAustrasie et la Germanie. Grippon, qu'il avait eu de son Second mariage avec Sonnichilde, la nièce d'Odilon, duc des Bavarois, n'avait point eu de part à l'héritage paternel. Le testateur respirait encore, quand Sonnichilde, profitant d'une expédition de Pépin dans la Bourgogne toujours mal soumise, obtint de lui pour son fils un legs de plusieurs provinces enlevées aux parts des deux frères. A son retour. Pépin protesta hautement, appuyé des leudes et de Carlotnan, contre une donation arrachée à un mourant. Grippon et sa mère, attaqués à l'improviste, ne purent tenir la campagne. Assiégés dans la ville de Laon, si célèbre depuis dans les annales carlovingiennes, ils furent pris et enferrhés, Grippon, au château de Neufchàtel, dans les Ardeniies, Sonnichilde dans une cellule du monastère de Chelles.
Ce n'était que le prélude de mille autres troubles. La Provence chasse de nouveau les Francs. Odilon, pour venger sa fille , entraîne dans la révolte les Bavarois et les
Allemands. Hunald refuse le serment, et s*imit à Odilon. Dans cette attaque générale, Tunion des deux frères les sauva. Mettant leurs intérêts en commun, ils marchèrent ensemble contre les Aquitains d'abord, ensuite contre le duc de Bavière et les Allemands, et, victorieux partout, rétablirent, pour le moment du moins, leur autorité menacée.
Cependant de grands changements avaient lieu dans les gouvernements de la Gaule. Depuis 735, année de la mort de Thierry III, le dernier roi de Charles-Martel, la race mérovingienne n'avait plus même la triste consolation de fournir des rois fainéants. Fier de ses succès et de sa gloire, le vainqueur de Tours, le marteau des Musulmans, avait dédaigné de se donner l'ombre d'un maître, et la maison Héristal gouvernait le royaume en son propre nom. Soit que Pépin se sentît moins fort en présence de tant de révoltes, soit que, pressé d'en finir, il voulût remettre une dernière fois l'idole sur ses pieds, pour la mieux renverser ensuite, il fit monter sur le trône un de ces moines de race royale qui devaient encombrer à cette époque les monastères, car on en voit sortir de partout, et lui ordonna de signer les actes publics du nom de Childéric II. Ce n'était là après tout qu'une formalité : la retraite de Carloman fut un événement plus grave. Carloman touchait à la quatrième année de son règne. Habile administrateur et brave guerrier, il n'avait récolté jusqu'alors que de la gloire, quand il fut pris du dégoût des choses humaines. Il abdiqua sa part de gouvernement, et, suivi d'une nombreuse escorte, il partit pour Rome, déjà l'asile de ceux qui abandonnaient le monde, ou que le monde abandonnait. De Rome, Carloman se retira sur le mont Soracte, à quelques lieues de la ville ; mais, comme les visites empressées des Francs qui venaient à la cour pontificale lui rappelaient sans cesse le souvenir importun de son ancienne grandeur.
EMPIRE CARLOYINGIEN. 133
il courut s'enfermer au Mont-Cassin, dans le célèbre monastère, chef-lieu de Tordre de saint Benoit : il passa là le reste de ses jours, sous la conduite de Tabbé Optât, dans les pratiques religieuses et les travaux corporels qui remplissaient la vie d*un simple frère. En Aquitaine, le duc Hunald imitait à la même époque l'exemple de Garloman. Quelques-uns ont dit que, sentant arriver le moment où l'Aquitaine allait avoir à défendre son indépendance contre les armes de plus en plus redoutables de la maison d'Héristal, et reconnaissant la supériorité de son fils Waïfre sur lui, il lui avait cédé la place par un noble sentiment de générosité nationale. S'il fut poussé par un motif religieux, il faut convenir au moins que sa piété était bizarre. Il avait un frère, nommé Hathon, qui revendiquait aussi quelques droits à la souveraineté de l'Aquitaine. Pour en délivrer son cher Waïfre, Hunald attira Hathon dans les murs de Bordeaux, la résidence actuelle des ducs, lui fit crever les yeux, et le jeta dans une prison dont il ne sortit plus. Ensuite il dit adieu à sa femme, et alla revêtir l'habit de moine dans un monastère de l'Ile de Rhé, à côté du tombeau de son père (745).
L'avènement de Waïfre, en supposant qu'il eût été déterminé par un motif de prudente modestie de la part de son père, était bien de nature à inquiéter Pépin. Mais avant de porter ses armes de ce côté, d'autres soins devaient l'occuper ailleurs.
Resté seul à la tête du royaume par la retraite de Carloman, il se rappela son autre frère Grippon, toujours prisonnier à Neufchâtel. Grippon fut rappelé à la cour, cx)mblé de biens et d'honneurs ; mais Pépin ne le rendit que plus ambitieux encore de régner, en le rapprochant du trône. Le rêve de Grippon était la souveraineté de l'Austrasie. Il attire à lui une foule de leudes, s'assure une retraite chez les Saxons, et disparait un jour de la cour, suivi de près I. 12
13/l HISTOIRE DE FRANCE.
par ses partisans, qui vinrent le rejoindre sur les bords du Weser, avec leurs troupes (747). fl n'eut que le temps de commencer quelques ravages en thuringe, et vit bientôt arriver son frère, accompagné de cent mille Venèdes. L'appui que les Saxons lui avaient donné leur coûta cher. Pendant quarante jours, Pépin laissa vivre à discrétion son arméti sur leur territoire. Tous leurs forts furent rasés. Beaucoup d'entre eux n'échappèrent à la mort qu'en se faisant chrétiens. Déjà ils commençaient à se lasser de Grippon, qu'ils allaient livrer peut-être, quand la mort de son grand-père, Odilon, ouvrit une nouvelle carrière à son ambition. Marchant sur Id Bavière avec son armée de Francs, grossie encore d'un corps d'Allemands et d'une nouvelle troupe que lui amenait un leude franc, nomme Suger, il s'empara en arrivant de la duchesse Hiltrtide et de son fils, le fameux Tassillon, et se fit reconnaître sans peine duc des Bavarois. Cette seconde tentative fut déjouée comme la première par Pépin, qui rendit à Tassillon l'héritage paternel, et s'enipara du rebelle usurpateur. Un prince de là race de Qotaire et de Chilpéric l'eût mis à mort, ou pour le moins enfermé dans un cloître ; Pépin continua de le traiter en frère. Il lui* fit une petite cour dans la ville du Mans qu'il lui donna, et le mit, avec le titre de duc, à la tête de douze conités delaNeustrie (748). Comme rois et comme hommes , les princes de la famille nouvelle l'emportaient en tout sur les descendants de Clovis. Cependant leur triomphe demeurait encore incomplet ; il manquait quelque chose à leur fortune tant qu'elle ne serait pas légalisée. Le moment était favorable. On avait encore à la cour de Pépin les lettres envoyées par Grégoire à son père. Les Lombards étaient toujours aux portes de Rome, d'où le cri de détresse, poussé pour la première fois en 740, ne cessait de s'élever vers le chef des Francs. En échange du secours qu'on Implorait, Pépin résolut de de-
mander une consécration solennelle du pouvoir usurpé par les chefs de sa maison. Zacharie occupait, alors le siège pontifical. Saint Boniface, le grand apôtre de la Germanie, rhomme le plus célèbre alors de toute la chrétienté, fut chargé de tàter le terrain. Lulle, un de ses prêtres, vint à Rome, avec une lettre où il demandait la solution de quelques difficultés théologiques et une mission secrète, qu'il ne devait confier qu'au pape seul et de vive voix. Ce ne fut qu'au retour de LuUe que Pépin se décida enfin à une démarche ouverte. Il envoya l'évêque Burcard, et Fulrade, abbé de Saint-Denis, chargés de poser au pape cette question : « Quel est le véritable roi, de celui qui en porte le titre, ou dé celui qui en a la puissance ?» La réponse était prête d'avance. « Alors, du conseil et du coqsentement de « tous les Francs, et avec l'autorisation apostolique, l'il- « lustre Pépin, par Télection de toute la, .France, la consé- « cration des évêques et la soumission des grands, fut « élevé à la royauté suivant les anciennes coutumes, et « oint, pour cette haute dignité, de l'onctioa sacrée, par 1^ « sainte main de Boniface, dans l'église de Soissons, Quant « à Childéric, qui se parait, du faux nom de roi, Pépin le « fit raser et mettre dans le couvent de Saint-Omer (752).» {Eginhard,)
Ce n'était pas là une révolution, mais tant de mystère et de précaution d'abord, tant de solennité ensuite pour détrôner un fantôme de rpi, montraient bien que c'était une chose grave après tout. Il y a toujours une secoure à craindre quand du fait, si bien établi qu'il soit du reste, on veut passer au droit. L'illustration de la famille qui s'en allait, devait remonter probablement bien au delà de Mérovée et se rattacher à tous les souvenirs de l'invasion. Et puis chez les peuples de race germanique, la royauté n'était pas seulement une magistrature, comme dans les sociétés anciennes. Quel que fût parmi eux l'état précaire de l'autorité
de roi, il y avait une sorte de culte attaché à sa personne, et le christianisme avait consacré cette religion. Ces vieilles fidélités des temps modernes qui ont encore pour devise : « Dieu et le roi, » et qui ont toujours eu tant de peine à oublier le passé pour le présent, doivent nous faire comprendre quelle espèce de lutte avait à redouter Pépin, à une époque où les traditions germaniques étaient fraîches encore, otiles leudes portaient tous, bien souvent à tort, il est vrai, le nom de fidèles. D'ailleurs il y avait deux races derrière les deux dynasties. La Neustrie était mérovingienne, par esprit national, sinon par affection. Le prince mérovingien qui régnait en Aquitaine, devait naturellement se révolter contre une mesure qui assurait définitivement l'abaissement de sa famille. Enfin, c'était une occasion de révolte pour les peuples tributaires et les mécontents.
Les Saxons et les Bretons appelèrent en effet cette année-là même les armes de Pépin, plutôt sans doute pour obéir à leur génie inquiet, que pour venger la maison de Clovis. Waïfre refusa hautement de reconnaître le nouveau roi. Grippon, insensible à la générosité de son frère, avait levé de nouveau l'étendard de la révolte : il s'était retiré chez le duc d'Aquitaine qui l'avait reçu à bras ouverts et appelait à lui les leudes francs, toujours prêts à secouer le joug. Mais Pépin était en mesure. Il bat les Saxctfis auxquels il impose de nouveaux missionnaires. Il envahit la Bretagne et s'empare de Vannes, ville frontière entre le pays breton et le pays franc. Waïfre, sommé de livrer Grippon, et menacé d'une armée qui prend le chemin de la Loire, se trouve heureux de voir son hôte partir pour l'Italie. Grippon comptait sur la haine des Lombards contre son frère depuis qu'il avait hé sa cause à celle des papes : il ne put arriver jusqu'à eux. Déjà il touchait les Alpes ; deux comtes, postés à Saint-Jean-de-Maurienne, lui barrèrent le passage, et il périt en voulant le forcer. Le sort
de son protégé était d*un fâcheux augure pour Waïfre dont les craintes s'augmentèrent encore quand il vit Pépin s'établir dans la Septimanie. La trahison d'Ansemond, seigneur goth, nommé par les Arabes gouverneur de Nimes, de Béziers, d'Agde et de Maguelonne, ouvrit ces quatre places aux Francs, qui pour la première fois prenaient pied dans ce pays. De là ils menaçaient plus que jamais l'Aquitaine, ouverte par eux de tous côtés. Mais avant d'entreprendre une conquête qui couronnait l'œuvre de sa maison, Pépin avait un devoir de reconnaissance à remplir. Il s'y prêta d'autant plus volontiers que la politique était ici d'accord avec la reconnaissance.
Zacharie était mort peu de temps après le couronnement de Pépin. Etienne II, puis Etienne III lui avaient succédé. Les Lombards venaient de reconnaître en même temps un nouveau roi, Astolphe, à qui son frère Rachis avait laissé la couronne de fer pour aller rejoindre Carloman au Mont^ Il Cassin. Astolphe ouvrit son règne par une grande conquête,
^ par la prise de Ravenne et de son territoire, ce qui l'éta-
blissait, à la lettre, aux portes de Rome. En vain le pape essayait-il de se débattre contre l'envahissement des Lombards. Les évêques et les maires qu'il envoyait à Pavie étaient renvoyés avec mépris. Les messagers à Constantinople n'avaient pas eu plus de succès. Les lettres qu'il écrivait à Pépin étaient interceptées au passage. Il parut un jour sur les murs de Rome, pieds nus, couvert de cendres, et portant, attaché au haut d'une croix, un traité signé par Astolphe et bientôt rompu. Tout cela n'empêchait point les Lombards d'avancer et de tenir la ville comme bloquée en assiégeant les châteaux de la campagne romaine. Enfin Pépin, qu'Etienne avait secrètement averti par un pèlerin franc, lui fit dire de venir le trouver, et ses envoyés l'escortèrent jusqu'aux Alpes, sans qu'Astolphe osât l'arrêter en chemin (754).
Pour la première fois, ces deux puissances qui se comprenaient, el se cherchaient en quelque sorte, depuis 14 ans, allaient donc se trouver en présence. L'entrevue eut lieu à Pontyon, dans un bourg du Pertois. On lit dans la vie d*Étienne que Pet)in se prosterna à terre à la vue du pape, et qu'il le conduisit lui-même en tenant son cheval par la bride. Le continuateur de Frédégaire dit seulement qu'Etienne « vint en présence du roi, et distribua beaucoup de présents, à lui et aux siens, demandant du secours contre la nation des Lombards et leur roi Àstolphe. » Le roi lombard avait bien deviné d'avance ce qu'Etienne allait faire en France : il y envoya de son côté un moine de ses états, dont il espérait que la voix serait au moins aussi puissante que celle du pape. C'iétait Carloman, qui, soumis aux ordres de son abbé, consentit à reparaître en ambassadeur dans une cour qu'il avait quittée avec un appareil de roi. Au surplus, son intervention passive fut inutile. L'expédition contre les Lombards entrait probablement depuis longtemps dans les plans de Pépin, et le moine du Mont-Cassin ne pouvait guère parler avec assurance contre les intérêts du pape. On envoya une ambassade à la cour d' Astolphe avec l'ordre formel de renoncer à ses desseins sur les terres romaines, et Carloman reprit tranquillement le chemin de son monastère, (}u'il ne devait plus revoir. Il mourut en chemin avant d'être sorti des états de son frère.
« Le roi Pépin n'ayant pu obtenir ce qu'il avait demandé « par ses envoyés, et Astolphe ayant dédaigné de le faire, « l'année écoulée, le roi ordonna à tous les Francs de ve- « nir à lui aux kalendes de mars, comme c'est la coutume « des Francs, dans sa maison de Braine. Ayant tenu^con- « seil avec ses grands, à l'époque où les rois ont coutume « de partir pour la guerre, il se mit en marche, accompa- « gné du pape Etienne, avec toutes les nations qui rési- « daient dans son empire et les bataillons des Francs ; et
« s'avançant en grande multitude vers les frontières de la « Lombardie, par Lyon et Vienne, ils arrivèrent à Mau- « rienne. A cette nouvelle, Astolphe, le roi des Lombards, « rassemblant toute l'armée de sa nation, vint jusqu'à « l'endroit appelé la vallée de Suze, et ayant établi là son « camp, il s'efforçait, à grand renfort de traits et de ma- <( chines, de soutenir injustement les violences qu'il avait « commises contre la république et le siège apostolique de « Rome. Cependant le roi Pépin avait fait une halte à Mau- «^enne avec les siens, arrêté par l'étranglement de la « vallée et la hauteur des montagnes; à la fin, quelques « soldats de son armée débouchèrent par d'étroits passa- « ges, et descendirent dans la vallée de Suze. Voyant cela, « le roi Aslolphe fit armer tous les Lonjbards, et vint fon- « dre audacieusement sur eux. Les Francs ne mettaient « point leur salut dans la force de leurs bras : ils invoquent « Dieu et prient le bienheureux apôtre Pierre d'être leur « soutien , puis ils engagent l'action et combattent courait geusement. Le roi Astolphe, voyant son armée mal- « traitée, tourne le dos, après avoir perdu dans cette ba- « taille presque toute l'armée qu'il avait amenée avec lui, « des ducs, des comtes et des anciens de la nation lom- « barde; et lui-même s'échappa à grand'peine en escala- « dant un rocher, et gagna sa ville de Pavie avec un petit « nombre de gens. L'illustre roi Pépin, victorieux avec le « secours de Dieu, s'avança jusqu'à Pavie avec les nom- « breux bataillons de son armée, et se campa sous les murs « de la ville, ravageant tout le pays à la ronde, incendia « toute cette partie de l'Italie, ravagea toute la campagne, <c saccagea tous les lieux de campement des Lombards, « s'empara de grands trésors d'or et d'argent, d'une foule « d'ornements, et de toutes leurs tentes. Enfin le roi As- « tolphe, voyant qu'il ne pouvait plus échapper, demanda « la paix par l'entremise des prêtres et des principaux des
« Francs, exécuta tous les ordres du roi Pépin, et pour ra- « cheter entièrement tout le mal qu'il avait fait injuste- « ment à l'Église romaine et au siège apostolique, il s'en- « gage par serment et en donnant des otages, de ne jamais « se dérober à la domination des Francs, et de ne jamais « s'approcher énormes de la république et du siège apos- « tolique de Rome. Le roi Pépin, clément comme il l'était, « lui laissa la vie et son royaume, et le roi Astolphe dis- « tribua un grand nombre de présents dans son camp. « Puis il fit de nombreuses largesses aux seigneurs francs. « Après cela, Pépin envoya le pape Etienne en grand hofi- « neur à Rome, avec ses grands, et une foule de présents, « et le rétablit sur le siège apostolique, rendu à la tran- « quillité dont il jouissait auparavant. Les choses terminées, « le roi Pépin et son armée revinrent chez eux, avec l'aide a de Dieu, chargés de trésors et de présents (755). » (Continuateur de la chronique de Frédégaire. 4* partie.)
Astolphe avait promis, pour se délivrer de ce terrible ennemi, d'abandonner Ravenne et tout ce qu'il possédait de l'exarchat, dont Pépin avait fait présent au siège pontifical, par un acte fameux dans l'histoire des papes. A peine l'armée franque eut-ehe repassé les Alpes, qu'il voulut prendre une revanche éclatante de son humiliation. Au lieu de livrer Ravenne, il veut mettre le siège devant Rome. Le V janvier de l'année 756, les Romains se virent tout à coup investis par l'armée lombarde, qui s'empara de tous les passages, et tint la ville si bien bloquée qu'Etienne ne put en donner avis au roi des Francs, avant le cinquantecinquième jour du siège.
Sur ces entrefaites, arriva un envoyé de l'empereur de Constantinople. A la nouvelle dès succès de Pépin contre les Lombards, il était parti pour lui apporter les félicitations de son maître, et redemanda Ravenne avec l'exarchat. On lui répondit que le vainqueur en avait disposé déjà. Pepiii
EMPIRA CARLOVINGlEIf. 141
accourait, en ce moment, au secours de son protégé. Il confirma la réponse d'Etienne. Dès ce moment tous les vœux de la courbysantine furent pour les Lombards. Nous la verrons intriguer en leur faveur jusqu'à la fin du règne de Gharlemagne.
Cependant Pépin, laissant Astolphe se morfondre devant les murs de Rome, que défendait une troupe de. Francs laissée en 755, marcha droit à Pavie. Le roi lombard plia encore cette fois. Au territoire qu'il avait cédé l'année précédente, il ajouta Comachio, paya les frais de l'expédition et se soumit au tribut de 12,000 sous d'or que sa nation avait payé autrefois aux Francs, jusqu'au règne de Clotaire !•'. Peu de temps après, étant à la chasse, son cheval le jeta rudement contre un arbre; il se releva tellement froissé de cette chute, qu'il en mourut en quelques jours. Il ne laissait pas d'enfants : deux compétiteurs à la couronne de fer, se présentèrent en même temps. L'un était Rachis, le prédécesseur d' Astolphe, qu'une ligue de seigneurs vint tirer de son monastère et replaça sur le trône ; l'autre était un duc lombard, nommé Didier, qui, se voyant le plus faible, eut recours à l'intervention du pape. Il lui promit l'exécution fidèle du dernier traité avec Pépin, et offrit d'ajouter Bologne aux villes delà donation. Etienne se fit mettre d'abord en possession de quelques terres où commandait Didier ; ensuite, il envoya un prêtre de l'Église romaine au moine fugitif, pour le réprimander de sa sortie du Mont-Cassin, et fit déclarer Pépin pour Didier; en quelques jours Didier régnait sans opposition sur les Lombards, et Rachis avait repris la robe de bénédictin. Déjà l'on pouvait prévoir quel serait l'avenir de cette puissance naissante, si faible par elle-même, si redoutable par les intérêts qui se ralliaient à son nom, et par les forces qu'elle faisait mouvoir. Au milieu de ces troubles, les ducs de Spolète et de Bénéveut s'isolèrent du royaume lombard, et se
déclarèrent indépendants, « sous la protection des Francs et de VÉfflise rùmaine. » Dès lors Pépin tourna ailleurs son attention. Seulement une révolte générale ayant éclaté en 758 dans le pays des Saxons, pendant que toutes ses for,ces étaient occupées de ce côté, Didier, peu soucieux des promesses faites à la cour de Rome, du temps qu'il mendiait son appui, reprit avec elle le rôle hostile de Luitprand et d'Astolphe, et renouvelales alarmes des Romains. Déjà une partie de ces villes, si péniblement conquises sous Etienne» était retombée entre les mains des Lombards. Paul, le frère et le successeur d'Etienne, écrivit à Pépin. Après plusieurs négociations inutiles, le roi franc fit partir enfin Rémi, son frère naturel, évèque de Rouen, et le duc Antaire, avec ordre de menacer les Lombards d'une troisième expédition s'ils osaient remuer plus longtemps. Didier eut le bon esprit de ne pas attendre l'exécution de la menace, il retira son ar7 mée, et rendit ses conquêtes. 11 ne devait pas être aussi prudent avec Charlemagne.
Pépin se voyait l'arbitre des destinées de l'Italie ; et dans la Gaule même, à quelques lieues de l'ancienne capitale des provinces mérovingiennes, un état indépendant, semblait protester, par son attitude hostile, contre cette grande restauration du royaume franc. Pépin ne devait point léguer cet importun voisinage à son fils. Ce qui nous reste encore à parcourir de son règne sera rempli par l'histoire de la conquête de l'Aquitaine.
Nous avons laissé les affaires du midi de la Gaule, pour ainsi dire en suspens. L'armée franque était campée encore sous les murs deNarbonne; Waïfre et Pépin s'observaient tous d'eux d'un œil inquiet. En 759 la prise de Narbonne en refoulant au-delà des Pyrénées , les derniers débris de l'armée arabe , et en établissant définitivement la domination franque à l'extrémité méridionale du sol gaulois, précipita un engagement que l'on attendait de
part et d'autre depuis longtemps. En Saxe, en Italie, rien ne résistait plus à Pépin. Tassillon, le duc de Bavière, venait de jurer fidélité, non-seulement à Pépin, mais à ses deux fils, Charles et Carloman. « Il y avait deux ans, dit le continuateur de Frédégaire, que la ferre se reposait. » Waîfre, resté seul de tous les antagonistes de Pépin, ne pouvait manquer d'essuyer à la fin le choc de ses armes partout victorieuses. La guerre commença en 760.
Pour couvrir d'un prétexte l'attaque qu'il méditait, Pépin envoya au duc d'Aquitaine une ambassade solennelle, chargée d'exiger qu'on lui livrât tous les leudes francé réfugiés à sa cour, et qu'on fît justice aux réclamations de quelques églises franques, qui avaient été dépouillées des domaines qu'elles possédaient en Aquitaine.' Jamais ambassadeur franc n'avait été bien reçu en Aquîtaihe. î^ur une réponse hautaine de Waïfre, Pépin assembla tbtis ses leudes à troyes, et passant par Auxerre, Nevers et le Berry, il entra dans le pays des Arvernes, où il init tout à féû et'à sang. Le duc, pris au dépourvu, eut retours aux négociations. 11 offrit de s'en rapporter au jugemerit d'un plaid général, donna en otage deux de ses parents, Adalghier et Ithier, et obtint ainsi la retraite de l'âtmée ennemie'. Maïs l'année suivante, à peine Pépin eut-il congédié l'asëemblée qui se tenait déjà au mois de mai, à lamode carloviiigiennd, que Waïfre parut tout à coup sur les bords de la Loire avec ses bandes de Gascons, saccagea Châlons, Auturi, et repassa le fleuve, selon l'expression du chroniqueur, « sans avoir vu la pique d'un Franc. » 11 vit bietitôt les Francs euxmêmes danfe ses états. Pépin venge Autun et Châlons, sur Chantelle et Bourbon-l'Archambault, et vient mettre le siège devant Clermont, la capitale de l'Auvergne, dont il s'empare après une vigoureuse résistance, et que les siens brûlent sans son ordre, au dire de l'annaliste de Metz (761). La campagne de 762 s'ouvrit par le siège de Bourges, quo
ikù HISTOIRE DE FRANCE.
Waïfre avait confié au comte Humbert, et dont les Francs ne purent se rendre maitres qu'après avoir abattu une partie des murs à grands coups de bélier. Delà ils vinrent à Tours, qui ne fut plus qu'un monceau de cendres et de ruines au bout de quelques jours. En vain Waïfre essaie-t-il d'arrêter par des diversions la marche irrésistible des envahisseurs. Le comte Maucion, qu'il envoie en Septimanie, est battu et tué par les Francs du pays. Le comte Adalard éprouve le même sort dans le Lyonnais. Pour surcroit d'humiliation, le comte de Poitiers, dans une expédition sur le territoire tourangeau, se fait battre, lui aussi, par les vassaux du monastère de Saint-Martin; et, comme ses deux collègues, il reste avec la plupart de ses gens sur le champ de bataille. La trahison de son oncle Rémistan, qui passa dans le camp de Pépin au moment où la saison le forçait de se retirer, vint encore ajouter aux infortunes du malheureux duc d'Aquitaine, et l'expédition de l'année suivante semblait devoir l'achever. Une autre trahison retarda sa chute. Traversant rapidement les pays déjà ravagés, l'armée franque s'engagea dans la vallée de la Vienne, et détruisit les vignes du Limousin, d'où les monastères tiraient alors leur vin, les riches comme les pauvres, dit le continuateur de Frédégaire. Déjà l'on était arrivé sur les bords de la Dordogne, quand Tassillon, le jeune duc des Bavarois, se rappelant sans doute la vieille alliance de son père Odilon avec les Aquitains, rompit tout à coup avec Pépin, déclara qu'il ne voulait plus le voir en face, et rebroussa chemin avec les siens. Sa retraite n'empêcha pas le roi franc de continuer sa marche, et de remporter une grande victoire sur les Vascons de Waïfre ; mais le besoin de surveiller Tassillon, qui venait d'épouser la fille du roi des Lombards, l'obligea de s'arrêter, et de retourner sur les bords du Rhin, d'où il tint quelque temps en échec, à la fois, et son ennemi déclaré et son sujet insoumis.
La guerre recommença avec une nouvelle fureur en 766. Waïfre , voyant que ses meilleures places tombaient Tune après l'autre entre les mains des Francs, et devenaient ensuite autant de points de ralliement pour eux, imagina de faire démanteler toutes celles qui lui restaient , et d'attendre que Pépin vînt l'attaquer dans la vallée de la Dordogne, où il se retrancha avec ses troupes au milieu des rochers et des ravins. Cette tactique hardie fut déconcertée par celle de Pépin , qui , dédaignant d'aller chercher Waïfre dans le pays sauvage où il semblait s'être réfugié , parcourut en vainqueur toute l'Aquitaine , et prit possession des places abandonnées dont il n'eut plus qu'à relever les murailles.
Frappant sans relâche son ennemi à terre, il prit à peine le temps d'aller présider au petit village de Gentilly, près Paris, le fameux concile où se décida la grande question du culte des images, et sitôt après les fêtes de Noël, il partit pour rAquitaine (767). Toulouse, l'Albigeois et le Gévaudan furent soumis pendant l'hiver. Puis il remonta vers la haute Auvergne, prit Turenne, Peirac, et le château de Scoraille, bâti au sommet d'une montagne, près de Mauriac. Tant de désastres réveillèrent dans le cœur de Rémistan quelque pitié , sinon pour son neveu , du moins pour son pays. Il sortit du château d'Argenton, en Berry, dont on lui avait confié la garde , et se mit, à la tête de quelques troupes légères , à faire des courses dans le Limousin et le Berry. Sa seconde trahison fut moins heureuse que la première. Il fut pris dans une de ses courses, et amené devant Pépin, qui le fit pendre sur-le-champ, de lamain de l'un des deux comtes qui l'avaient fait prisonnier.
L'infortuné Waifre ne pouvait plus tenir la campagne. Réfugié dans les Cévennes , il échappa quelque temps encore à ses ennemis en les promenant de caverne en caverne. Se voyant enfin sur le point d'être forcé , il ramassa quelques amifi dévoués, et se jeta, avec une bande déterminée, I. 13
HP HISTOIBE Die FRàï^CE.
da-ns la fiM^êt d'ptojîple (aujourd'hui Y^r), près de Poitiers, oft il disputî^ s^ vie pendant plus d'un mois aux pomJ)^e^x détachements qifi hattaient la forêt de tous côtés. Maigri^ )a persévérî^ce de leur poursuite, les Fr£|.ncs n'^urept point rjipimeur de sa mort : il tomb^. sous les coiips d'un traître nommé Waraton, qui l'assassina dans une nuit du mois de juillet de l'année 768.
Pépin mourut à la ftn du mois suivant. Comme il revenait après la mort de Waïfre, la fièvre le prit à Saintes, p se pt t][^nsporter à Tours, au tombeau de saint Martin, et de là à Saint-pepis, où il mourut et où il fut enterré. Sm tombeau était 4 }a porte d^ l'église , et l'on y lisait cette inspriptioi^ composée par qp moine du temps de saint J^ouis : ftPepii^, père du CharhïïKJ^ne. » (^?>t. 4f Fv-]
Ckarlemagne* r— Le mouvement national qui avait élevé la fomille de Pépin d'Héristal sur les ruines de la famille de Plovis , était vepu à propos pour retremper Tardeur guerrière de la nation franque, en faisant passer Je pouvoir des Franco-Pomains aux Francs de race pure, car son existence était menacée. Au midi les Sarrasins, au nord les gaxops rçnvahissent à la fois ; quand Charles-Martel eut ¥ainGu les premiers à Tours, quand Pépin le Bref eut rendu les seconds tributaires , quand les Francs se virent enraiâpés mieux que jamais sur ce sol qu'on leur avait disputé, alors il y eut réaction de leur part, et n'ayant plus besoin de se défendre ils attaquèrent. Çharlemagne monta sur le trône, juste au moment où le mouvement en avant avait lieu ; il le présida, et c'est à cela qu'il dut sa gloire. Nous ne prétendons pas la rabaisser par là ; Çharlemagne ne créa pas son époque, et qui jamais la créa? mais il sut la comprendre et s'en servir ; un homme vulgaire ne l'aurait pas fait.
EMPIAE GARLOVlNGlErf. i/|7
Toutefois, dvatit d^entrer dans les merteilles de ce tègtïe, il faut traverser quatre années d'incertitude et de troubles domestiques, où Ton tie sait si la domination nouvelle, ibiidée par la maison d'Héristal , ne va pas tomber à son tour sur les débris de la monatchie mérovingientie. Charleè fte succédait pas seul à Pépin ; avec lui montait sût" le trône son frère Carloman, auquel Pépin avait donné la Bourgogne , la Septimanie, l'Alsace , la Provence , la moitié de la Neustrie et de l'Aquitaine, et dont les instincts jaloux semblaient présager le retour des anciennes discordes mérovingiennes. A peine les deux ffèreS avaient-ils reçu les piremiers serments de leurs leudes que l'Aquitaine , tout épuisée encore de sa lutte sanglante avec Pépin, tente un dernier effbrt pour recouvrer son indépendance, et se rallie autour du vieil Hunald, son ancien roi , qid vient de s'échapper du monastère de l'île de Rhé, Charles ramasse aussitôt ses guerriers , et n'a besoin que de paraître pour fkîre rentrer les rebelles dans le devoir ; mais Carloman avait refusé son appui à l'expédition, quoique ses intérêts propres fussent en jeu dans cette guerre. Hunald, vaincu, avait trouvé un asile à la cour du roi des Lombards , qui songeait aussi à s'afiranchit, de son côté, de cette espèce de sujétion à laquelle l'avaient réduite les armes victorieuses de Pépin. Didier négociait sous main avec le duc de Bavière. Une insurrection des tribus germaines allait peutêtre éclater contre la domination nouvelle de la maison d'Héristal : la mort de Carloman vint lui rendtê à pfopos son unité (771). Rien ne donne à croire, dans le^ histoires du temps, que Charlemagne y fût poùf quelque chose ; néanmoins la mésintelligence entré les deux frères en était à ce point déjà que la veuve de Carloman n'osa pas affronter, pour ses deux enfants, la rivalité du roi d'Austrasie, et s'enfuit avec eux auprès de Didier, l'ennemi naturel de Charlemagne, qui venait d'ajouter encore, en répudiant sa
l/(8 HISTOIRE DE FRANCE.
fille Désirée, un nouvel affront à tous ceux que les rois lombards avaient reçus déjà des rois francs. Charlemagne se plaignit hautement de la fuite de sa belle-sœur, mais il n*en mit pas moins la main sur le royaume de ses neveux. Dès-lors il disposait à son gré des forces de la nation : Tannée suivante, il commence la guerre avec les Saxons. Cette guerre est son plus beau titre de gloire ; on a parlé d'amour effréné de domination , de nations entières sacrifiées à la gloire d'un seul homme, tandis qu'il ne s'agissait de rien moins que d'une question de vie ou de mort entre deux peuples. Croira-t-on que les Francs, ces mêmes hommes qui avaient refusé de suivre Pépin en Italie , qui firent essuyer le même outrage à Charlemagne au commencement de son règne, se fussent laissé conduire trente ans de suite dans ces marais de la Saxe , où il n'y avait que des coups à recevoir et point de butin à gagner, dans le seul but de servir ce que l'on a appelé l'ambition de Charlemagne? Que parlons-nous de trente années? Il y avait déjà un siècle et demi que la lutte était commencée ; dirat-on que ce furent les ambitions successives de tous les rois pour s'emparer des forêts et des marais de la Saxe, qui poussèrent de règne en règne un peuple sur un autre? Les Francs sentaient qu'il fallait anéantir le nom saxon , ou que les Saxons les anéantiraient, et ils marchaient ; on ne voit point qu'un seul murmure se soit fait entendre quand il s'est agi de marcher contre les Saxons. Loin de là, ils y allaient souvent malgré leurs rois, comme cela arriva sous Clotaire P^. Nous renvoyons là dessus nos lecteurs à une note assez curieuse, en ce qu'elle donne une idée à la fois et de cette haine nationale des Francs, et du peu de pouvoir qu'avait le roi franc sur son armée ^ Supposons un mo-
^ Adonc le roi parla en cotte manière aux siens : Departez-Yous d'en vouloir à ces gens-là» de peur que Tire de Dieu ne s'allume
EMPIRE CARLOVINGIEN. l/t9
ment que Charlemagne ait voulu imiter Clotaire, nous n'irons pas jusqu'à dire qu'on l'eût traité de même, parce qu'il était plus fort que le fils de Clovis; mais il eût été ' tout au moins un prince impopulaire. On pourrait nous reprocher de nous étendre un peu au long sur cet article ; mais c'est que la guerre des Saxons est la moitié de Charlemagne ; la suite expliquera plus tard cette expression : réfuter le reproche absurde qu'on lui a intenté au sujet du peuple, c'est le remettre en possession de sa gloire tout entière ; et ce dont on a voulu , de nos jours , faire une tache à son nom , fut sans doute alors ce qui lui attira le plus de reconnaissance et d'admiration. Mais revenons aux faits.
Les Saxons avaient provoqué en quelque sorte les armes des Francs, en brûlant l'église fondée à Deventer par un missionnaire anglais, saint Libuin. L'Anglais eut l'audace de se présenter à leur assemblée générale sur les bords du Weser, et vint leur annoncer que les bandes franques allaient envahir leur pays, s'ils ne reconnaissaient enfin ce Dieu des chrétiens, si brutalement accueilli par eux jusqu'alors. « L'effet suivit de près la menace : au printemps
contre nous. A quoy les siens ne voulurent acquiescer. De surplus les Saxons leur présentèrent des vêtements , du bétail et tous leurs meubles, leur disant : Prenez tout ceci, avec la moitié de notre terre, et laissez seulement nos femmes et nos enfants libres, et ne nous faites point la guerre. Les Francs ne voulurent point aussi consentir à cela. Le roi leur dit : Désistez, je vous prie, désistez de celte intention, car nous n*avons point de parole d'eux qui nous puisse justement occasionner de guerroyer contre eux. Ne descendez point en une guerre en laquelle vous soyez en danger de vous perdre; toutefois , si vous êtes si obstinés que d'aller jusque-là, je ne vous suivrai point volontairement. A ce mot, les François, saisis de courroux contre le roy, se ruèrent contre luy, et, déchirant son pavillon, le chargèrent d'injures atroces, et le tirant dehors à vive force, le vouloient massacrer s'il différoit d'aller avec eux.
150 HtôtOlflE DE FRANCE.
de 772^ Karl rêanit le champ de mai à Wortiis, passa le Rhin avec toute Tarmée des Francs , envahit ce fameux canton de la haute Lippe, dont les forêts et les montagnes avaient été jadis le théâtre des grands combats d' Armirin , de Varus et de Germanicus, et marcha droit à Ehresbourg; ou Heresbourg, la ville d'honheui- ou la tille de Vd guerre^ ce place également fortifiée par la nature et par la main de rhomme, » dit le poète saxon, et qui était à la fois la citadelle et le sanctuaire de la Westphalie. Au sommet de la montagne sur laquelle était bâti le bourg, s'élevait, dans un noir massif d'arbres séculaires, le temple qui renfermait le mystérieux Ir-Mensul (Hermen-Saûl, la colonne d'Arminn, ou Hermann), simulacre qui était, suivant les uns, le symbole de la nationalité germanique , et qui , suivant d'autres, avait été érigé à la mémoire du grand Arminn , le vainqueur de Varus et des Romains. Les Francs, le glaive et la torche à la main, pénétrèrent jusqu'aux sources de la Roer et de la Lippe , emportèrent à grarkle force d'armes (magno rohore) le château d'Ehresbourg S s'emparèrent des trésors accumulés dans le sanctuaire de la montagne, et passèrent trois jours à démolir le temple, à briser l'idole, à brûler le bois sacré d' Arminn. » (Henri Martin, t. IL )
Tant qu'Etienne IIl avait occupé le trône pontifical, sa politique faible et timide n'avait pas donné de prise aux attaques du roi lombard. Mais en 773, Etienne fut remplacé par Adrien I", qui, dès l'abord, rompit ouvertement avec l'ennemi du saint-siége. Sommé par Didier de sacrer les deux fils de Carloman , il répond par un refus formel,
1 Ehresbourg est, dit-on , Arensberg sur Ui Rohr, an Stftdlbefg sur le Dimel, ou bien encore Mespurg ou Mesborg. Spalmann prétend que rir-Mensul était une statue, armée de toutes pièces, portant dans la maih droite une bannière, dans la gauctie une balance, (^vec uq bouclier sur leauel était représenta un lion.
EMPIHE CAALOTINGIBN. iSl
et fait bamcader les portes de l'église de SainVPierre , située alors hors de la ville. Il savait bien que les Lombards allaient arriver, et, en effet, leurs cavaliers parurent bientôt dans la campagne romaine. Mais déjà l'alarme avait été donnée de l'autre côté des Alpes , Charlemagne accourait parle mont Cenis. Bernard, son frère naturel, amenait au pape une Seconde armée par le grand Saint-Bernard. Didier veut arrêter les envahisseurs dans les plaines du Piémont ; mais son armée se débande à leur approche. Luimême, entraîné parle flot des fuyards, se jette dans Pavie, où il est investi aussitôt. Le siège dure six mois, pendant lesquels le roi franc s'empare à loisir de toutes les provinces loiiîbardes, et va triompher d'avance à Rome , où le peuple le reçoit avec les croix et les bannières, et en chantant : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur^ » Cependant la résistance de Pavie approchait de son terme. Les maladies s'étaient mises dans la ville et la dépeuplaient rapidement ; bientôt bourgeois et soldats crièrent tout haut qu'il fallait se rendre. Le vieil Hunald, qui combattait dans les rangs des Lombards, voulut réprimer la sédition et fut assommé à coups de pierres par les femmes de Pavie. La ville ouvrit alors ses portes (774), et la domination lombarde expira en Italie deux cents six ans après la venue d'Alboin. Du reste , cette conquête changea peu de chose aux allures du pays. Le roi franc laissa les ducs et les comtes du peuple vaincu en possession de leurs gouvernements, et ne mit de garnison frarique qu'à Pavie. Les Lombards conservèrent leurs lois, leurs terres, et même leur nationalité. Charlemagne ceignit la couronne de fer, et ajouta au titre de roi des Francs celui de roi des Lombards. La conquête se trouvait ainsi fort abrégée, mais aux dépens de sa stabilité , et la suite le fit bien voir. Peut-être aussi que le temps manquait à Charlemagùe , car il fallait déjà retourner aux Saxons , (Jai , revenus de Içt^r ptWÎ^J
effroi, avaient repris Ehresbourg, et ravageaient la Frise et la Hesse.
Charlemagne n'avait fait, pour ainsi dire, que se montrer aux Saxons ; bientôt la voix suppliante du pape Adrien l'appelle en Italie (774) , où l'attendait une conquête plus brillante et plus facile. Alors commence ce perpétuel voyage d'Italie en Saxe et de Saxe en Italie , qui semble remplir tout son règne. Les Saxons l'ont rappelé en 775; en 776 il est de retour en Italie, où il repousse la tentative du fils de Didier, d'Adalgise, qui, vaincu, se réfugie à Constantinople, d'où il était parti. Les Grecs regardaient d'un œil inquiet ce prodigieux royaume qui se formait en Occident, et dont ils se trouvaient tout à coup voisins. A peine Adalgise est-il vaincu qu'il faut retourner en Saxe (776), où les missionnaires ont été massacrés. La rapidité de ces voyages a quelque chose de magique pour nous, qui sommes habitués à ne voir un général faire un pas qu'avec tout l'attirail d'une armée ; mais il en était autrement du temps de Charlemagne. Chaque province avait son armée toujours prête à se rassembler ; il n'avait qu'à quitter l'une pour venir se mettre à la tête de l'autre ; c'était le général et non l'armée qui faisait le voyage. Cette nouvelle expédition nous présente un fait qui pourrait étonner d'abord ; une assemblée tenue à Paderborn, au sein même du pays ennemi. Ce fait néanmoins s'explique facilement : tout homme libre était soldat alors , et quand nous voyons une assemblée tenue dans le fort de la guerre, c'est que l'armée elle-même était l'assemblée. Nous nous étendrons plus au long sur ce point, quand nous parlerons de la composition de l'assemblée sous Charlemagne ; revenons à celle de Paderborn.
Pendant que Charlemagne recevait les serments des Saxons et qu'il établissait de nouveaux évêchés dans leur pays, il vit arriver à l'assemblée des infidèles venus d'Es-
EMPIRE CARLOViriGIEN. 153
pagne, des émirs sarrasins qui venaient implorer son secours contre le calife de Cordoue (778). Voltaire, dans son esprit de scepticisme moqueur, a voulu établir un rapprochement malin entre ces deux circonstances d'évéchés et d'infidèles pour jeter une teinte odieuse sur le caractère de Charlemagne. 11 y avait pourtant quelque chose de vraiment national dans cette guerre comme dans celle des Saxons : les Francs avaient été attaqués au midi comme au nord, moins longtemps il est vrai, mais d'une manière plus effrayante. Les marches bruyantes et rapides de la cavalerie aMcaine avaient dû les frapper plus vivement que les obscures incursions d'hommes ayant les mêmes armes, les mêmes mœurs, le même langage qu'eux. Il ne faut pas non plus s'imaginer que l'invasion musulmane n'ait fait que passer, ni croire qu'elle n'alla pas plus loin que cette bataille de Tours, dont on a fait peut-être sonner le nom un peu trop haut; les Sarrasins avaient possédé la partie visigothe de la Gaule plus de vingt ans, et ils avaient été, pendant ces vingt années, pour ainsi dire aux portes de la partie franque : il n'y avait pas dix-sept ans que Pépin était encore devant Narbonne. Nous ne voulons pour preuve de cette antipathie de race que ces légendes qui circulèrent si longtemps dans le midi de la France sur les ravages des Sarrasins , et dont l'effet se fit peut-être sentir, à l'époque des croisades, plus vivement qu'on ne croit ^
Une autre preuve plus directe, c'est que nous voyons, contre la coutume , deux marches, celle du Rhin et celle d'Espagne, joindre leurs forces pour cette guerre. Les comtes d'Austrasie descendent lentement la Gaule avec leurs lourds bataillons, et viennent se réunir aux Aquitains
^ La croisade fat toujours populaire dans le midi, les troubadours du midi prêchaient la croisade bien longtemps après qu'on n'y pensait plus dans le nord ; on se rappelle ce Raymond, comte de Toulouse, qui, dans la première croisade, fournit à lui seul une armée.
15b HISTOIRE DE FUANCE.
pour combattre les fils de ceux qui avaient combattu leurs pfères à Tours. L'armée de Charles-Martel, comme celle de Charlemagne ; ne se composait que d'Aquitains et d'Austrasiens. La campagne fut courte et heureuse , s'il faut en croire les Francs; mais dans la retraite, interprétée diversement par les auteurs des deux nations, les Vascons lui firent éprouver un échec à Roncevaux. Là périt ce Roland, personnage peu connu de son temps, mais qu'un chant de guerre et quelques romans ont rendu si populaire qu'on serait incomidet, même dans le résumé le plus serré, si l'on parlait de cette guerre d'Espagne sans prononcer son nom.
Heureuse ou malheureuse, à peine la guerre est-elle finie* à peine Charlemagne et son armée ont-ils repassé les Pyrénées, qu'une double révolte éclate à la fois en Saxe et en Italie ; c'est Witikind qui a reparu, c'est un duc lombard qui appelle les Grecs. Les hommes d' Austrasie se rendent, d'une seule marche, des bords de la Méditerranée à l'Elbe et au Weser ; Charlemagile vole en Italie : il abat en courant le rebelle , et arrive en Saxe , furieux et prêt à tirer une vengeance éclatante de serments tant de fbis violés. Cette vengeance n'est que trop fameuse : quatre mille cinq cents Saxons qui ont mis bas les armes sont égorgés en un jour. Ici, tous les panégyristes de Charlemagne semblent s'être voilé la face et sangloter sur l'erreur d'un grand hmime. Pour nous, nous croyons que celui qui entreprend l'éloge d'un homme de ces temps-là doit l'accepter avec toutes les conditions de sa nature barbare. Il n'y avait point égarement chez Charlemagne, ou plutôt chez Karl, car nous tious ferons mieux comprendre en lui restituant ici son nom franc ; il obéissait à son instinct de barbare , qui lui disait de tuer quand les autres moyens ne suffisaient pas. Il en est de ce massacre comme des assassinats de Clovis, que l'on ne manque jamais d'accompagner
PMPIBfi CiBLOVIQiGIEN. 155
d'une phrase sentimentale, et que saint Grégoire de Toufs rapporte comme ua^ cJiosjb toute simpje.
Au re$te , sa brutale politique lui réussit mal. Cet indomptable Witikind entraîne à sa suite les Danois en Saxe ; au moment où les Francs et les envahisseurs sont en présence au pied du mcmt Saunthal (78â). Les Saxons auxquels on a eu 1 imprudence de rendre leurs armes se jettent sur leurs maîtres, et la mort de vingt-quatre mille Francs ex{tte le massacre des quatre mille cinq cents Saxons.
Dès lors Charlemagne leur déclare une guerre d'extermination ; les serments ont été trop de fois violés pour qu'il s'y fie de nouveau ; ses missionnaires ont été mass«icrés ; les essais de conquête religieuse n'ont pas mieux réussi que les essais de cQpquête politique ; il craint peutêtre de léguer cette rude guerre à ses successeurs, il semble pressé d'en finir par la fprce seule avec un peuple que la force et la douceur n'ont pu vaincre : c'est un dépit, disons mieux , un désespoir de retrouver à chaque pas pe peuple fatal qui il'arrache tour à tour de l'Italie , de l'Espagne, du sein des assemblées; son amour-propre de conquérant et de civilisateur est piqué ; s'U ne peut venir à bout de cet obstacle, il l'ôtera de son chemin. Trois armées envahissent à la fois ces contrées t^t de fois envahies ; mais cette fois ce n'était plus pour vaincre, p'était pour anéantir. Les trois colonnes infernales détruisent tout sur leur marche ; cent lieues de pays sont changées en flésprts en autant de temps qu'il en fôut pour les parcourir. Désormais Charlemagne ne vent plus conquéiir les Saxons à la religion chrétiennne, il veut les exterminer ; le capitulaire par lequel il les fait chrétiens est un code pénal. Si qn Saxon retourne à ses faux dieux, qu'il meurp de mort; s'il se cache dans la foule pour se dérober au baptême , qu'il meure de mort ; s'il mange de la yiande un jour maigrp, qu'il meure de mort. La mort se rencontre à chaque ligne
de cette espèce de constitution imposée au peuple le plus impatient du joug de tout ce qui restait de Fancienne Germanie, et cependant ils s'y soumirent : ils étaient tombés trop bas pour secouer celui-là ; depuis trente ans ils n'avaient essuyé que des défaites , leur jeunesse était détruite, leur pays dévasté, leur vainqueur maître de l'Europe, et "Witikind avait fait sa paix (785), Witikind au moins l'égal de Charlemagne dans cette lutte qui a laissé une trace si profonde dans l'esprit des peuples. Tout l'intérêt se porte sur lui, parce qu'il est malheureux ; mais rappelons-nous que Charlemagne eût joué • le rôle de Witikind s'il ne l'eût vaincu. En effet c'était là, s'il en fut jamais, une lutte non plus de deux hommes, mais de deux peuples. Charlemagne a pardonné à l'homme, il ne pardonne pas au peuple; et tandis que Witikind , devenu son fidèle , jouit en paix des domaines et des honneurs qui sont le prix de sa soumission, ses compatriotes gémissent sous un des régimes les plus oppressifs dont il soit parlé dans l'histoire. Le vainqueur frappe impitoyablement son ennemi à terre , il ne se contente pas de mesquines persécutions , c'est à la nation même qu'il en veut, et il persécute . n grand. Ce sont des lois qui frappent d'un seul coup toute une génération, telle que celle qui ôtait aux Saxons la faculté de tester, semblant par là en faire une race à part et réduire un peuple entier à la condition d'esclaves ; ce sont surtout ces déportations de dix mille, de vingt mille familles, le moyen le plus terrible que l'on ait imaginé pour dénationaliser un peuple, le seul peut-être qui puisse réussir, moyen que Rome avait employé déjà, mais en vain, et que notre siècle, tout civilisé qu'il est, n'a pas le droit de reprocher au siècle barbare de Charlemagne, car il en offrira lui-même à la postérité un exemple tout à fait semblable et dans une cause à peu près la même. Ce fut le coup de mort pour les Saxons, et cette nation, qui avait tenu un moment
EMPinE GARLOVINGIEN. 157
la fortune en suspens entre elle et le premier peuple de TOccident, ne s'en releva pas. Elle reparaîtra plus tard, s'agitera comme tant d'autres, et donnera même des empereurs à l'Allemagne, mais ne jouera plus désormais qu'un rôle secondaire.
Restait encore ce peuple insaissisable des Huns ou Avares qui, d'Attila à saint Etienne, se présente à nous toujours avec ses mœurs de Tartares et sa face hideuse, mais toujours avec un nom nouveau, semblant se jouer des recherches de l'historien, comme il se jouait autrefois des poursuites de ses ennemis. Quand Charlemagne eut dompté les Saxons, soumis les Allemands et les Bavarois, rendu les Slaves tributaires, il se trouva face à face avec le vieux peuple d'Attila, et sans prendre haleine, entreprit de le traiter comme il avait traité les Saxons. La dernière révolte des Saxons ne précède que de deux ans le premier coup porté aux Avares (786-88). Gette guerre a moins de célébrité que la précédente ; il parait cependant qu'elle ne ftit pas sans danger, ou du moins sans fatigue. Elle n'a qu'un seul fait populaire, c'est celui qui la termine, c'est la prise de ce fameux ring des Avares, où étaient entassées les dépouilles de tant de nations et de siècles. Les Avares sont dispersés, mais non détruits ; car ils ne seront pas longtemps à reparaître.
Ici finit avec le siècle la première moitié du règne de Charlemagne ; le guerrier va faire place au législateur, le roi barbare à l'empereur romain ; Karl va s'effacer devant Charlemagne.
Les Saxons étaient anéantis, les Avares dispersés, l'ancienne Germanie sujette ou tributaire ; tout avait plié devant Charlemagne; il avait un pied dans l'Espagne; à peine un coin de l'Italie s'était dérobé à sa domination : du Danube à l'Océan, de la Baltique à la Méditerranée, tout lui obéissait. Il manquait cependant quelque chose &
1^8 HISTOinr. DE FRANCE.
cet cn^pire fondé par la force ; il fallait le légaliser. Charlemagne sait bien où il trouvera celte légalité qui lui manque ; il sait tout ce qui rqste encore de respect, dans Tuniyérs étonné de se trouver libre, pour cette Rome qui l'a si longtemps gouverné. Rome est à lui, il est déjà patrice des Romains, un pas lui reste à faire ; il sera empereur.
Ce fjjt le jour de Noël de Tannée 800, que le roi frapc choisit pour accomplir cette transformation solennelle de sop empjre. « Le roi Karle étant pntré dans l'église avec tout <!E le peuple, pofjr la messe de ce jour, et s'étant jnpliné « devant l'autel pour prier, le pape Léon lui posa une « cpuronne sur la têtp, et tous les Romains crièrenj; par « trois fois : 4 Karle, três-pieux, auguste, coi^ronifié de c< J)ûtif grand et pc^ifique empereur, vie et victoire ! Après n laquelle proclamation (littéralement, qprès les louanges, « post laudes) y \e pontife se prosterna devant lui, et Vaf< dora, suivant la coutume établie du temps des anciens « empereurs. Karle fut constitué empereur des Romains o par les acclamations de tous, et le pontife l'oignit de j< l'huile sainte, aipsi que le roi son très-excellent fils (le « roi d'Italie, Pépin). Après quoi, le sérénissime seigneiir a en^pereur, offrit des dons inestimables aux basiliques de ^ Saint-Pierre, de Saint-Papl, de Sainte-Marie de la Crè- « che, et à la basilique du Christ, dite de Constantin. » 4insi fut relevé l'empire d'Occident, aii profit du peuple ]3arbî^re qui lE^vait hérité de la puissance territoriale et de }a glqife militaire des Romains... Éginhard prétend que Karle n'accepta le titre d'empereur qu'avec répugnance. Karje ^spra que ce jour-là, quoique ce fût si grande fête, s'il eût connu à l'avance le dessein du pontife, il ne fût point entré dans l'éghse. Cette répugnance n'était certainement pas sincère, et tout avait été sans doute concerté entre le roi et le pape, dès le voyage de Léon à Paderborp. Le titre de patrice, en vertu duquel les rois francs commandaient
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à Rome et à l'Italie, impliquait une sorte d'infériorité vi6-àvis des empereurs de Constantinople, et convenait niai ait plus puissant monarque de l'Europe. » (Hetiri Martin,)
On se hasarde beaucoup en pliant à un plan de politique les actions des hommes de ces temps-là ; cependant il est difficile de croire que Charlemagne ait pris ce titre d'éilipereiir par fantaisie, par vanité, et non dans un but politique. Voyez avec quel empressement il met à profit Ce bienheureux titre dès qu'il s'en voit possesseur. Ce modeste patriciiis romanus, vir illustriê, les préfaces des capitulairès ne suffisent plus pour contenir ses titres : c'est id le magnus, invicius, serenissimus et Augustus împerator, et ailleurs, Carolus, serenissimiis Augustus àDeo coronatus, magnus, paeificus imperatot, Romanorum gùbernans itn^ perium. Ne souriez pas ; il y a autre chose qu'une vanité puérile dans cette liste emphatique de titres ; chactin d'eux a son retentissement en îtalie, en Germanie, eii Gaiilë ; Charlettiagne exploite ce sentiment vague d'admiration et de respect qui errait pour ainsi dire dans l'esprit des pétiples pour l'ancien empire ; il le fixe en concentrant s\it lui-même ce qui s'attachait confusétnent à un nom, et sa puissance en est doublée. Sicpromittoegoillepartibùs éomini mei Caroli, et filiorum ejus quia ftdélis surh et éirô diehus vit(jb meœ Hne fraude vel rnalô itigenio. Tel est l'ancien serment que l'on prêtait au roi franc. Maintenant écoutons ; voici le nouveau serment impérial : Prc^cèpitque ut omnis homo in toio regno «wo," sive ècctesiasticuè, svtûe laicus, uriùsquisque secùnduth mtum et ptopùsitUtH sùurh, qui anted fidelitatem sihi tegis nomine proniisiéseti nunc ipsumpromissumhominis Cesari faciat. Le fidèle de Charles est l'homtae du César ; l'homme libre est devehu sujet, ou mieux le Franc est devenu Romain. Et qu'il ne s'y trompe pas, c'est bien là toute la portée du serment qu'il prête ; Charlemagne lui-même est là pour le lui ap«
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prendre : Et ut omnibus traderetur publiée qualiter unusquisque intelligere posset quàm magna in koc sa^iramento etquàm multa comprehensasunt. On le voit, Charlemagne avait peur que son époque comprit mal sa pensée, alors il la dévoile tout entière ; il n'est plus besoin de le deviner.
La preuve, au reste, qu'il avait bien jugé d'elle en basant son autorité sur les traditions romaines, la preuve que quelque chose de romain vivait encore dans le fond de ces sociétés faites barbares par la conquête, c'est que ce nom d'empereur survécut à Charlemagne avec toutes les idées dp gloire et de puissance qu'il réveillait sous lui; c'est qu'il a traversé tout le moyen âge sans rien perdre pour ainsi dire de cet entourage ; c'est qu'enfin la magie qui accompagnait ce nom ne s'est pas même dissipée devant la révolution * qui a bouleversé l'Europe à la fin du siècle dernier. C'était comme empereurs que les Henri et les Frédéric revendiquaient l'Italie ; c'était comme en possession de ce nom fatal que la maison d'Autriche prétendit un moment à la monarchie universelle. Mais, sans suivre la destinée de ce nom si loin dans les siècles, contentons-nous de rappeler ce qu'il fit au siècle de Charlemagne.
Nous avons dit qu'il sanctionnait ses conquêtes, ajoutons qu'il sanctionna en même temps quelque chose d'aussi important , c'est-à-dire ses institutions. L'acquisition du nom d'empereur est le lien qui unit entre elles les deux moitiés de Charlemagne, sa vie de guerrier et sa vie de législateur. Elle les résume toutes deux ; c'est le dernier mot de sa politique : réunir les barbares de la grande invasion sous un seul empire, donner à cet empire la consistance du vieil empire romain.
Cette entreprise était plus difficile que la première. L'a-
^ Quand Napoléon voulut un titre qui rélev&t au-dessus des rois, il se fit empereur.
BMPIRK GARLOVINGIEN 161
vénement de sa maison avait été le triomphe de l'aristocratie franque, dont les prétentions avaient grandi avec la fortune ; il la fit plier, il est vrai, mais le règne de Louis le Débonnaire est une preuve qu*il lui fallut peu de temps pour se relever ; et l'espèce de minutie avec laquelle on voit Charlemagne, dans ses capitulaires, réprimer les moindres empiétements des grands, montre assez qu'il ne tenait pas son triomphe pour assuré. On eût dit que le sort des Mérovingiens l'épouvantait pour sa famille, et qu'il pressentait l'avenir. Par une espèce de fatalité, la maison carlovingienne voulut opposer l'influence du clergé à la force des grands, le clergé contribua à sa ruine. Ce n'est pas ici le lieu d'expliquer comment cela se fit, ni pourquoi l'empire tel que l'avait conçu Charlemagne ne pouvait subsister : contentons-nous de remarquer qu'il ne négligea rien pour l'exécution de son plan ; traditions romaines, religion, civilisation, institutions, il mit tout en œuvre. Avant d'entrer dans le développement de cette portion si intéi*essante de son règne, faisons une réflexion qui est nécessaire pour en donner l'intelligence entière. Charlemagne ne créa rien ; il donna une nouvelle énergie à tout c^ qu'il trouva. Ses missi dominici, ce sont les legati des Mérovingiens, ou mieux des Romains ; mais leurs attributions sont augmentées. L'action qu'ils exercent sur les magistrats est doublée. Ses capitulaires, ce sont les édits que donnaient les rois Childebert et Contran ; mais au lieu d'apparaître de loin en loin, et de n'aborder que quelques questions, ils se pressent et embrassent tout ; enfin ces fameuses assemblées dont nous allons nous occuper tout à l'heure, ne sont autre chose que le plaid mérovingien, mais rendu plus solennel. Maintenant, voyons quel parti Charlemagne sut tirer de ces institutions que lui avaient léguées la famille de Clovis, et qui n'avaient pu la sauver.
Tous les ans, aux calendes de mars, les fils de Clovis
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tenaient dans leur palais une assemblée solennelle où se réunissaient ceux de leurs leudes qu'il leur plaisait d'y appeler. Là, ils leur soumettaient quelques actes d'administration, ils examinaient avec eux leurs différends ; la discussion était libre, mais la décision appartenait au roi. S'il méditait une guerre, il leur marquait dans ses lettres de convocation d'arriver en appareil militaire. Le duc et le comte amenaient les milices de leurs provinces ; le bénéficier, ses hommes d'armes, qu'on nous passe cette expression, trop jeune de deux siècles ; et si la guerre leur plaisait, car il pandt qu'en ce point c'étaient eux qui commandaient, on partait au mois de mai.
Voilà le plaid tel que le reçut Cbarlemagne. Tous ces caractères se retrouvent dans ce que nous avons appelé l'assemblée. C'est le souverain qui la convoque ; on n*y est admis que par son ordre ; c'est à lui qu'appartient la décision ; et si la guerre est projetée, on vient en armes. Voilà pourquoi l'on voit des assemblées en pleine guerre ; c'était l'assemblée elle-même, comme nous l'avons dit, qui faisait la guerre. Pour donner plus de solennité à ces assemblées, Cbarlemagne ordonna aux comtes d'amener avec eux douze scabins ou juges. C'est là-dessus qu'on s'est fondé pour prétendre que Cbarlemagne avait voulu établir une représentation nationale; l'assertion est plaisante. Ces douze scabins étaient nommés au gré du comte, et pour le dire en passant, c'était là pour lui un moyen de vexation en faisant toujours tomber son choix sur les mêmes têtes ; et ils n'avaient pas voix délibérative ; ils n'étaient pas même introduits dans cette assemblée, qui elle-même ne décidait rien. Si nous composions une dissertation sur le règne de Cbarlemagne, nous présenterions la preuve à côté de charque fait que nous avançons ici ; ne faisant qu'un tableau, il nous suffit de le constater.
ïj'e(ssemblée était le centre du monde carlovingien : on y
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rendait les jugenients ; on y réglait Tadministration ; on y rece?ait les ambassadeurs étrangers ; on y traitait de la guerre et de la paix. Tout ce qui s'y décidait, une ibis re- Têtu de la sanction royale, mais alors seulement, ne perdons pas ce fait de vue, était irrévocable. C'était de rassemblée que partaient ces nombreux capitulaires qui régissaient Tempire, et que Ton pourrait appeler à bon droit le code Charlemagne. On a voulu contester à celui-ci le titre de législateur, parce que, dit-on, le recueil de ces capitulaires est un amas sans ordre ; tout y est pêle-mêle; un léger désordre réprimé s'y trouve à côté d'une grande mesure politique ; un édit sur la religion est suivi d'un capitulaire dans le genre de la fameuse charte de villis. Sans doute, Charlemagne ne fut pas un législateur comme Solon, Justinien et Napoléon. Il ne se présenta pas un beau jour à ses Francs assemblés, un énorme cahier à la main, divisé par livres et chapitres, et ne leur dit pas : Voilà la loi que vous suivrez désormais. Mais n'y a-t-il que cette manière d'être législateur ? Si une série d'édits sont tous dans le même esprit, qu'importe leur date et leur place dans le livre ? Le recueil des capitulaires de Charlemagne fut composé comme l'Alcoran de Mahomet. Ce prince faisait face aux circonstances à mesure qu'elles se présentaient ; c'était la marche la plus utile qu'il pût suivre, et nous ajouterons la seule praticable. On n'impose pas impunément d'un coup toute une législation à un peuple aussi fier qu'était celui des Francs, et quelque étendu que soit à nos yeux, le pouvoir de Charlemagne, nous ne pensons pas qu'il eût pu aller jusque-là. Mais revenons au tableau de ses institutions.
A mesure qu'un capitulaire avait été rendu, les missi dominici en prenaient copie, et le portaient dans leur légation. Nous avons déjà parlé de ces missi; leur fonction était de faire sans cesse la tournée de la province qui leur
avait été assignée, pour examiner la conduite des magistrats, et recueillir les plaintes portées contre eux. C'étaient, comme on le voit, des espèces de surveillants destinés à contenir ces grands dont Charlemagne redoutait le pouvoir. Les missi venaient rendre compte de leur tournée à rassemblée, et rapportaient chez eux les capitulaires qui y avaient été rendus. De retour en leur légation, ils y convoquaient une autre assemblée où se répétait en petit ce qui s'était fait à la grande assemblée, et où ils publiaient les capitulaires. Cette assemblée qui semblait devoir être un des plus fermes soutiens du pouvoir royal, lui fut d'un faible secours dès que Charlemagne eut disparu. Les missi s'élèvent contre Louis le Débonnaire dans celte fameuse assemblée de Compiègne, où le pauvre prince se vit forcé d'abdiquer la couronne impériale, et dès-lors on les perd de vue. Sur Charlemagne seul reposait un édifice que lui seul avait élevé malgré son siècle ; à peiae le soutien eut-il manqué que tout croula ; heureux peut-être d'être mort à temps, car qui sait quel échec aurait pu apporter à sa gloire une vie plus longue de cinquante années; déjà, quand il descendit dans la tombe, Godefrield l'avait menacé de venir le trouver à Aix-la-Chapelle, et il avait pleuré sur les ravages des Normands.
Les dernières années de Charlemagne ne présentent rien de ces grandes expéditions, de ces conquêtes brillantes qui remplissent toute la première partie de son règne. Les négociations, les assemblées et les ambassades y tiennent en revanche plus de place. Immédiatement après son couronnement à Rome, le nouvel empereur conçut , dit-on, la grande pensée de mettre la dernière main à la restauration du vieil empire romain, en réunissant l'Orient à l'Occident par son mariage avec Irène, qui régnait alors à Constantinople. Mais la négociation s'entamait à peine, qu'Irène était renversée du trône par les gardes du palais, et jetée dans
un monastère (802). Nicéphore, au profit duquel avait eu lieu la sédition, envoya demander la paix au monarque franc, qui, après avoir affecté d'écraser les ambassadeurs grecs dans son palais de Seltz, en Alsace, de tout l'éclat de sa magnificence barbare, signa enfin un traité par lequel les deux empereurs se reconnaissaient mutuellement (804); mais la bonne intelligence n'était qu'apparente entre les deux peuples. Un proverbe grec disait: qu'il valait mieux avoir les Francs pour amis que pour voisins ; et, depuis la conquête de l'Italie, les gouverneurs des provinces frontières étaient en lutte continuelle avec les garnisons grecques de Dalmatie et d'Istrie, terrain mixte que chacun revendiquait.
Plus loin dans l'Orient, le nom franc, qui n'inspirait plus d'alarmes, jouissait d'une grande considération. Presque à la même époque où Charlemagne traitait avec tant de hauteur les envoyés byzantins, il lui arrivait de Bagdad une ambassade célèbre dans les annales du temps. Du fond des forêts de la Germanie, où le christianisme luttait encore avec la sauvage religion d'Odin, le regard de Charlemagne plongeait jusqu'à cette contrée lointaine qui avait été le berceau de la foi chrétienne. En 797, il avait envoyé au calife de Bagdad, Haroun-al-Raschid, trois ambassadeurs, parmi lesquels était un juif nommé Isaac, le seul qui revinl, pour appeler sa protection sur les chrétiens de l'Orient, et les pèlerins qui allaient visiter les saints lieux. La réponse se fit attendre plus de trois ans, au bout desquels une députation musulmane débarqua en Italie, apportant à l'empereur des présents magnifiques, et la cession de tous les droits du calife sur la Palestine, cession purement nominale, au reste, et dont on ne voit pas que le monarque franc, ni ses successeurs aient jamais fait usage. « Aaron, dit Éginhard, préféra l'amitié de Karle à celle de tous les rois et princes de la terre. » Néanmoins les intérêts politiques avaient bien leur part dans cette déférence
du maître de Bagdad. Il lui importait de se ménager des alliances avec les ennemis de ses rivaux, les Ommiades de Cordoue; et les nombreuses expéditions que Louis, le jeune roi d'Aquitaine, conduisit à cette époque en Espagne, donnent le secret de ces rapports étranges entre deux puissances qui n'avaient aucun point de contact en apparence. Charlemagne semblait en ce moment exercer un protectorat universel sur toutes les nations. En même temps que les souverains de Constantinople et de Bagdad s'humiliaient en quelque sorte devant lui, les Édrissites d'Afrique lui envoyaient des présents, et se mettaient sous son patronage. On voyait accourir à la fois aux assemblées et les députés des tribus slaves, peuple à moitié soumis, forcé sans cesse à demander grâce pour leurs continuelles rébellions, et ceux des petits souverains de l'Heptarchie saxonne, qui n'appelaient pas d'autre intervention que celle de l'empereur des Fr^cs, dans leurs querelles intestines, et les proscrits de l'Espagne musulmane, qui s'abritaient comme les autres, à l'ombre de la plus grande puissance qui fût alors sur la terre. Mais toute cette grandeur était factice.
Pour donner une idée complète de Charlemagne, il faut dire quelques mots des innovations littéraires qu'il appela au secours de ses innovations politiques.
A lui seul, ce côté de son règne en ferait déjà un grand homme. C'est le seul protecteur des lettres, né sur le trône, qui s'en soit fait une occupation véritable, et non un moyen de briller comme Louis XIV et François I*''. Une éternelle admiration doit s'attacher au nom du barbare qui, pour engager plus efiQcacement d'autres barbares à se livrer aux lettres, consentit à dévorer lui-même les ennuis d'études longues et fastidieuses. Pour apprendre aux Russes à bâtir des maisons, à forger le fer, à construire des navires, Pierre le Grand se fit maçon, forgeron, charpentier. Pour apprendre aux Francs à étudier le latin, le grec, à faire de
l'astronomie, de la dialectique, à écrire, Karl le Grand étudia le latin, le grec, fit de l'astronomie, de la dialectique, et écrivit. Là aussi ses efforts furent vains; mais sa gloire ne doit pas en souffrir ; il échoua, mais qui peut dire ce qui fût arrivé s'il n'avait pas tenté?
Louis le Débonnaire. — Si jamais souverain légua à ses successeurs un rude héritage, ce fut bien celui que laissait Gharlemagne à son fils Louis. Du Danube à l'Océan, de la Baltique à la Méditerranée, plus de vingt peuples, romains, baii)ares, moitié barbares et romains, accx)uplés de force sous un seul empire, s'agitaient dans le cercle qui les renfermait, et cherchaient à en sortir. Au midi, les pirates de l'Afrique s'étaient déjà montrés ; à l'est, les Slaves, quoique tributaires, voisins plus dangereux qu'utiles, menaçaient déjà les frontières; et au nord, cette petite presqu'île du Danemark, où les victoires de Gharlemagne avaient refoulé tant de guerriers, regorgeant de population, s'apï^^êtait à en répandre l'excès sur l'empire du vainqueur, et à venger la cause de l'ancienne Germanie, tout en se faisant ridie. Enfin, par-dessus tout cela, cette société carlovingienne, mécontente de ses lois et de ses formes, ouvrage d'un homme et non des choses, avec son clergé plus ambitieux et plus influent que jamais, son peuple qui, s'en allant peu à peu sous la misère et l'oppression, se perdait dans l'esclavage, et ses guerriers, impatients du joug romain qu'on avait voulu leur imposer, cette société secouait de toutes parts les institutions de Gharlemagne, et marchait vers un gouvernement nouveau, sans trc^ se demander quel il serait.
Sous le règne de Gharlemagne, il y eut une réaction de oe qui restait de romain dans l'Europe, contre ce qui 8*y
était introduit de barbare. Charlemagne recommence Tempire et se fait nommer Auguste; il établit l'assemblée telle qu'elle était du temps des Romains ; il veut ramener la civilisation romaine ; il étudie ; il veut que ses guerriers étudient ; il fait élever leurs enfants dans son palais, et promet les charges aux plus savants : d'un autre côté, il tourne ses armes conlre la partie franchement barbare de sa patrie, et la tue en cette nation saxonne qui la représentait. C'est à Charlemagne que finit l'ancienne Germanie, la Germanie de Tacite et de la grande invasion. La contre-réaction de l'esprit barbare fut terrible. Pour avoir été brusquée, l'unité de pouvoir fut brisée, disséminée en autant de fractions qu'il y eut de royaumes, puis de provinces,- puis de châteaux, et l'empire romain-carlovingien fut suivi de l'anarchie féodale, tandis que cette autre civilisation littéraire, qui, elle aussi, avait été précipitée, s'éteignait comme un feu de paille, dans les cloîtres des dixième et onzième siècles, les deux siècles les plus barbares du moyen âge.
Est-ce la faute de ce pauvre Louis le Débonnaire, si son nom marqua cette époque de dissolution, s'il régna en 814 au lieu de régner en 768? Indignés de voir tomber tout à coup cet empire carlovingien, objet chéri de leur prédilection, les historiens s'en sont pris aux quelques noms que leur présentent les rares chroniques de l'époque, sans chercher si cet empire, tel qu'il était, pouvait subsister, si même son existence eût servi l'humanité. A peine deux générations se sont écoulées depuis Charlemagne, que l'Europe des Carlovingiens semble dégénérée comme aux temps des derniers Romains ; les scènes de la grande invasion reparaissent ; des poignées de barbares font trembler des provinces entières ; les cavales et les faces hongroises viennent rappeler à l'Italie les Huns d'Attila ; cet épuisement ne cesse que quand les peuples se sont affranchis de cette chaîne commune qui les liait l'un à Vautre, et de Carlovingiens
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sont devenus Français, Allemands, Italiens. Si cet état forcé eût duré, si cet échafaudage hardi, mais sans soutien, fût resté debout, point de doute que cette société abâtardie n*eût bientôt succombé sous l'invasion étrangère, et eût-elle résisté aux Hongrois, aux Normands et aux Sarrasins, point de doute qu'elle ne fût devenue quelques siècles plus tard la proie de ces Mongols, qui vinrent épouvanter le moyen âge féodal, tout robuste qu'il était, et dont la seule idée faisait pleurer la reine Blanche devant son fils. Mais quoi qu'il en soit de l'à-propos du monde de Charlemagne, une chose est certaine, c'est qu'il ne faut pas en imputer la chute à ses successeurs, et à Louis le Débonnaire, moins qu'à tout autre.
<c Remercions Dieu, avait dit Charlemagne mourant, ce « jeune homme sera plus sage et plus habile que nous. » Dès ses premiers essais, le jeune homme semble vouloir se placer au-dessus de son père. Avant de mettre le pied dans la cour du vieil empereur, il la purifie ; et ses maîtresses, ses filles, sont chassées avec leurs amants. Depuis que les Saxons étaient, non plus vaincus, non plus domptés, mais presque anéantis, les rigueurs semblaient superflues; Louis rend à leur patrie ces malheureux exilés qu'on avait chassés par troupeaux dans les montagnes de la Suisse, et les marais de la Hollande, et casse l'édit qui les rendait inhabiles à tester. Dans un de ses plans de réforme, Louis atteint aussi le clergé. L'épée au côté, chaussés d'éperons, montés sur de fringants coursiers, et conduisant leurs hommes à la guerre, les évèques et les abbés luttaient avec les guerriers de magnificence, de bravoure, de débauches ; la cour licencieuse de Charlemagne fourmillait de moines qui le dirigeaient ; les évoques sont condamnés à quitter ce faste, et les moines renvoyés dans leurs monastères. Ces réformes faisaient, il est vrai, des ennemis à Louis ; gardons-; nous cependant de les regarder pour cela comme des fautes ; U 45
car, à CjB compte, les abus en saine politique seraient éternels ; quel est en effet le réformateur, par (eeja même qu*il réformiB, qui ne choque pas quelques intérêts?
Tous ceux qui ont entrepris le règne de Louis le Débonnaire, et Montesquieu comme les autres, l'ont fait avecl'iQtention prononcée d'avance de trouver dans les fautes de l'homme les causes de la décadence de l'empire ; ils se sont dit : Voyons comment le faible successeur de Charlemagpe laissa se perdre la supcession du grand homme ; et, prenant une à une toutes les actions de l'infortuné, ils se sont demandé quelle faute y a-t-il là-dedans? C'est dans cet esprit qu'ils ont envisagé ces réformes qui semblaient annoncer à l'empire qu'une main plus ferme avait saisi les rênes quQ la main devenue débilp du vieux Gharlemagne laiss£ût déjà flotter ; ef jamais on ne manque de placer dans les cpmmepcements du règne de Louis, iine phrase à peu près semblable à celle-ci : « Louis, outré dans ses rigueurs, comme tous les princes faibles quand ils veulent montrer de laferipeté, fait mettre à mort les aipants des princesses ses sœurs, et par des réformes hors de saison, indispose contre li^i tout le clergé, trouvant ainsi le jîipyen de faire une faute dans cela même dont un autre aurait su faire un titre de gloire. »
Il faut faire ici bon marché de cette accusation banale d'une faiblesse don|; on ^ exagéré le caractère et la portée. Louis n'était pas un homme faible de la façon misérahle et puérile dont l'ont entendu la plupart. Son genre de faiblesse est parfaitement exprimé dans ce surnom de pius que lui avaient donné ses contemporains, surnom que nous avons traduit si malignement et si mal par le mot de Débonnaire. « Je ne s^s, disait Henri UI, mais il me semble que ce mot de Débopnaire implique sous soi je ne sais quoi du sot. » Il avait raison, mais cette traduction est un contre-sens qu'on aurait dû faire disparaître il y a longtemps de notre bis*
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toire ; et ce contre-sens, nous n'en doutons point, est une des principales raisons pour lesquelles on a faussé si universellement le caractère de Louis. Une fois le moule donné , chacun s*est arrangé pour y jeter son Débonnaire, et rien n'était plus facile. On voyait un souverain dépouillé deux fois de ses états par les évéques, la grande antipathie de tous nos historiens, surtout de ceux du siècle dernier ; un père sans cesse en guerre avec ses fils, auxquels il a partagé son royaume dès la première année de son règne, et pardonnant sans cesse ; sous lui, les frontières de l'empire sont entamées, légèrement il est vrai, mais un premier coup, quelque faible qu'il soit, est toujours plus remarqué ; sous lui cette espèce de noblesse guerrière dont l'existence légale est encore aujourd'hui contestée, mais qui existait de fait du temps même des Mérovingiens, commence à se débarrasser des entraves qu'elle avait reçues de Gharlemagne ; sous lui enfin, le pape, cette autre antipathie de ceux qui se sont occupés de notre histoire, semble sortir de l'état d'infériorité où l'avait tenu l'ami d'Adrien ; un pape fait étendre des paroles hautaines ; un autre pape prend une part active à la seconde déposition de Louis ; et toutes ces misères sont là, comme par dérision, pour faire suite à ce r^e si beau, si glorieux de Gharlemagne, pour lequel on n'a pu trouver assez de louanges. Si les expressions ont manqué pour célébrer la grandeur du père, elles manquent pour flétrir la débonnaireté du fils, et l'hymne de victoire entonné depuis Charles-Martel, se change tout à coup en une espèce de complainte monotone, et à un seul refrain, qui ne cesse plus jusqu'aux Capétiens.
Certes, il était possible d'envisager tout cela autrement qu'on ne l'a fait ; mais, avant de chercher à relever le caractère de Louis le Débonnaire, il convient de déclarer d'abord que l'importance de cette question est toute relative. Que Louis ait été débonnaire ou non, peu importe dans le
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fond, l'empire carlovingien n'en est pas moins tombé; et tout le piquant de la discussion est, non dans la chose, mais dans l'erreur et l'injustice de ceux qui l'ont traitée. Ce n'est point cependant une affaire de pure curiosité. Prouver que Louis ne fut pas incapable, c'est prouver, du moins en partie, que si l'empire de Charlemagne ne vécut pas âge d'empire, ce ne fut pas la faute des hommes, mais des choses.
Le premier, le grand reproche fait à Louis, est ce malheureux partage reproché à Clovis, reproché à Clotaire, reproché à Charles-Martel, qu'on n'a pas reproché à Charlemagne, et à tort, car il en fit un tout à fait semblable, et pour lequel on ne devait pas s'attendre à voir Louis épargné. Mais d'abord pouvait-il, et devait-il agir autrement? Non, certes. On parle de troubles excités par un partage ; mais on oublie ceux qui auraient suivi le refus d'un partage. C'était un usage qui avait presque force de loi, et dans un temps où chaque fils de prince avait autour de lui sa petite armée de leudes, croit-on que les enfants sacrifiés se fussent laissé dépouiller sans résistance de ce qui en effet leur était dû légitimement? Et après tout, pourquoi vouloir affubler de nos mœurs et de nos idées les hommes des temps passés ; pourquoi faire un crime à Louis d'avoir pensé comme on pensait autour de lui? Est-il plus coupable pour avoir partagé ses états entre ses enfants, qu'un de nos souverains modernes le serait pour les réunir sur la tête d'un seul héritier ? Et puis, une chose a trompé les historiens : c'est ce mot de roi. Nous sommes habitués à attacher à ce mot une idée de puissance et d'indépendance absolue, mais il en est de ces rois carlovingiens comme de ces rois goths, francs et vandales dont on faisait des espèces de monarques ayant cour et parlement, et sur lesquels il a fallu tant rabattre ; le roi barbare n'était que le premier entre les guerriers ; les rois carlovingiens furent les pre-
miers entre les magistrats, et pas autre chose : leurs pères les envoyaient dans un royaume comme ils auraient envoyé un duc dans un duché, et ils gouvernaient leurs royaumes au même titre qu'un duc son duché. Ils n'en demeuraient pas moins soumis au grand magistrat, au Kaiser qui avait sur eux les mêmes droits que Théodose ou Constantin auraient eus sur un préfet de l'Orient ou des Gaules; et les révoltes de Lothaire, de Pépin et des autres ne prouvent pas plus en faveur de leur indépendance, que celles de Vindex ou de Céréalis contre l'autorité de l'empereur romain sur eux et leurs provinces. Au reste, mettons de côté toutes ces considérations et envisageons la question sous un autre point de vue.
« Il y a des nations, a dit M. Augustin Thierry, sous les démarches et les mouvements des princes carlovingiens. » Il y avait des nations sous ces royautés, dont l'apparition a excité la colère de nos historiens : l'Aquitain voulait un roi, le Lombard voulait un roi, le Bavarois et l'Allemand en voulaient aussi, c'était pour ces peuples enfermés pêlemêle dans un seul empire, nn moyen de s'isoler en quelque sorte du milieu de tant de populations inconnues ou ennemies, et de se reconstruire une nationalité : c'était là le germe de la dissolution d'un empire factice, dont les parties, avant de se séparer violemment, commençaient à se détacher.
Ceux qui voudraient voir un nouveau trait de faiblesse de la part de Louis dans cette condescendance aux vœux des peuples, ont oublié sans doute qu'ils en ont déjà fait un titre de gloire à Charlemagne, qui même avait été plus loin. A peine a-t-il fait la conquête de l'Italie, qu'il y laisse son fils Pépin avec le titre de roi des Lombards, et ce pauvre Louis le Débonnaire, accusé tour à tour, et pour avoir abandonné, et pour avoir suivi les Irs^ces de son père, à peine âgé de
nu HISTOIRE DE FRANCE.
tiols ans, atvait été porté, dans son bercean, avec le titre de roi; an pays des Aquitains, avait appris leur langue, s*était revêtu de leur saye, s'était feit à leurs exercices^ tout eela par ordre de Charlemagne^ et pour faire oublier, ce semble, aux Aquitains qu'en dernier ressort ils étaient soumis à une domination étrangère, en leur donnant pour cbef immédiat un prince semblable à eux. Il arriva que Louis^ en suivant la même politique qui avait bien réussi à son père^ s'en trouva mal; il arriva que les ôls d'un fils obéissant se révoltèrent contre leur père : la raison n'en est pas dans le caractère de Louis, dans quelques mesures qu'on dit fausses ; là aussi il y a des nations, l'esprit d'indépendance avait marché en avant ; il ne se contentait plus d'un simulacre de nationalité, il fallait quelque chose de plus pour le satisfaire.
Les révoltes des ôls de Louis peuvent , dans un sens^ être envisagées comme des insurrections des peuples vaincus, conduites par leurs chefs naturels, par ces rois particuliers qu'on leur avait jetés, pour ainsi donner le change aux désirs d'indépendance qui les agitaient. Et même, à travers le fatras de nos historiens modernes, on peut démêler quelques traces de ces nationalités qui se forment et se conMttent : c'est Louis déposé à Compiègne avec une espèce de fureur par les Français, qui commencent à repousser les hommes d'au-delà du Rhin, et rétabli avec éclat parle plaid germanique deNimègue ; c'est cette même Germanie qui se déclare plus tard contre Louis, en faveur de son roi à elle , de son Louis le Germanique , qui répudie l'empire, elle, la nation mère du monde carlovingien, et qui aime mieux être Germanie et indépendante, que reine d« l'Europe et Garlovingienne ; ce sont les Aquitains, qui, àk mort de leur roi Pépin, repoussent hautement le nouveau roi qu'on veut leur imposer; il faut que Louis, pour lep" faire prêter serment à ^n bien-aimé, envahisse leur
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pays les armes à la main» et encore n'obtient-il pas d'eux qu'on lui livre les enfants de l'ancien roi, et plus tard l'Aquitaine se laissera ravager plus de dix ans, avant de se laisser enlever cette famille germaine qu'elle a adoptée : ce n'est plus im roi qu'elle veut, c'est une femiile de rois ; il y avait progrès, et ce progrès ne devait plus s'arrêter. Et maintenant viendra-t-on accuser Louis de faiblesse, si, au sortir de ces bumiliatiqns, il pardonne à ses fils, sacrifiant ainsi l'empereur au père, d'après la phrase reçue ? Que pouvait il contre ces formidables chefs d'insurrection, le pauvre empereur germain, que la Germanie ne soutenait pas toujours? Après la scène de Gompiègne et la restauration de Nimègue, on veut faire repentir Lothaire de sa conduite ; l'Italie s'arme en sa faveur, elle envoie Grégoire sous les drapeaux du rebelle, et ces velléités de vengeance aboutissent au ehcmf du mensonge.
Nous venons de parler de déposition, il est temps d'aborder enfin cette question, la plus grave de toutes, parce que c'est là que l'on triomphe, que l'on montre pour ainsi dire une à une toutes les nuances de la faiblesse de Louis, tandis que, selon nous, il ne fut que malheureux. Louis se montra faible en un point, ce fut en présence des idées religieuses. Le prince qui toute sa vie voulut se faire moine, devait se trouver bien petit devant un concile, et l'on conçoit qu'il n'ait trouvé rien à répondre aux évoques de Saint Médard de Soissons, quand ils lui citaient des textes, quand ils l'accusaient d'avoir fait marcher des troupes pendant le carême, et tenu une assemblée le jeudi-saint. DisonS-le cependant, ce n'était pas aux évêques tout seuls que Louis obéissait, car derrière le concile il y avait l'armée, l'armée qui avait convoqué le concile, et se tenait là, prête à employer la force si les décrets ne suffisaient pas. « Quand on lut cette confession absurde, dit M. Michelet, le pauvre Louis ne contesta rien, il signa tout ; il s'hun^ilia atitaat
que l'on voulut, se confessa trois fois coupable, pleura et demanda la pénitence publique pour réparer les scandales qu'il avait causés. » Qui nous a révélé les secrets de sa prison? Louis était entre les mains des rebelles, et les hommes d'aloi*s étaient peu délicats sur le choix des moyens. Quatre siècles plus tard, il y eut un roi d'un caractère autrement déterminé que celui de Louis le Pieux, un prince impie qui tuait les évoques et se moquait du pape : c'était Henri IL II vivait à une époque où les croyances religieuses avaient perdu quelque chose de la force qu'elles avaient au temps de Louis, dans un siècle qui avait produit Abailard et Arnaud de Brescia ; et cependant, quand on le voit venir nu-pieds au tombeau de Thomas Becket, se faire flageller de la main des moines, il ne vient pas à l'esprit de le taxer de faiblesse, parce que nous connaissons les motifs qui le font agir. Il n'y a point de parallèle à établir entre les deux faits, ils n'ont rien de commun ; mais cet exemple peut montrer qu'il ne faut point se hâter déjuger un homme quand les ressorts secrets de sa conduite vous échappent.
Au reste, nous ne prétendons point justifier Louis de tout point. Il faut bien après tout qu'il y ait eu quelque chose de faible en lui, puisque cette malheureuse tradition de débonnaireté est restée attachée à son nom, au point d'en devenir inséparable : mais ce qu'il y eut de faiblesse en lui a été cruellement exagéré. Louis se laissa déposer, mais savons-nous s'il eût pu résister ? Qu'eût fait l'homme le plus ferme en présence de ces Vala, de ces Matfroy, de c^s Lambert, rois dans leurs provinces, et les véritables maîtres de l'empire, de ces hommes qui faisaient le sort et des rebelles, et de l'empereur, de cette féodalité non encore légalisée, mais déjà formée et vigoureuse? Le principe féodal, l'obéissance au seigneur immédiat, existait déjà, quatre ou cinq désertions suffirent pour dépeupler le camp de Louis au champ du mensonge-
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Est-ce encore à lui qu*il faut s'en prendre de ce progrès de Taristocratie? mais avec quoi eût-il résisté? On n'avait alors ni arrêts de cour royale, ni troupes de ligne; dans le système de gouvernement que Louis avait reçu de Charlemagne, l'armée, le seul pouvoir d'alors, était entre les mains des grands, et on ne pouvait combattre les uns qu'avec le secours des autres; c'est-à-dire qu'ils étaient les maîtres. Aussi les voyons-nous, par leurs défections, faire tour à tour le succès des révoltes et celui des restaurations : ce sont eux qui détrônent Louis à Compiègne, et le rétablissent à Nimègue ; ce sont eux qui le font déposer à Saint- Médard de Soissons par les évoques , et forcent ensuite Clotaire à lui rendre et la liberté et Tempire. Abaissé, relevé au caprice des grands, Louis ne se montra pas faible cependant ; il ne s'abandonna pas en présence d'une puissance qui le dominait de si haut; on enlevait tout, il ne céda rien. On ne cite de lui aucun de ces grands actes, tels que ceux qui furent arrachés plus tard aux carlovingiens, ses successeurs, qui légalisaient d'un seul coup les empiétements de longues années. On peut bien citer quelques phrases prises cà et là dans ses capitulaires, invoquer quelques diplômes exhumés des archives des villes et des monastères, pour établir que Louis prêta les mains à cet envahissement universel de la féodalité ; maisde bonne foi, croit-on qu'il serait bien difficile de faire un travail semblable sur Iç règne de Charlemagne? Nous en dirons autant de ces concessions faites au clergé, de ces donations, de ces privilèges qu'on a fait sonner si haut, et dans lesquels Louis ne faisait qu'imiter son père. On pourrait ajouter un mot sur ce dernier article, c'est que l'évêque et Tabbé n'étaient pas seulement des hommes de Dieu; c'étaient aussi des hommes forts, et ils obtenaient peut-être plus à ce titre qu'au premier.
Représentons-nous donc ce Louis , que nous voulons
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avoir été si faible, au milieu de ces populations qui ne veulent pas de lui, et s'agitent en tous sens pour lui échapper; entouré ce ces grands, qui eux aussi ne veulent pas de lui^ et ne pouvant rien contre eux que par eux ; assailli à chaque instant par des fils rebelles, qu'il est aussi dangereux de punir que de renvoyer impunis ; et loin de lui reprocher ce qui est arrivé, nous le louerons de ce qui n'est pas arrivé. Et qu'on vienne l'accuser maintenant d'une incursion de Normands ou de Sarrasins, d'une révolte de Slaves ou de Gascons, comme si cette dissolution universelle et de tous les jours sous laquelle s'affaissait le grand empire, ne prêtait pas assez beau jeu aux peuples des frontières, aux pillards du nord et du midi, pour qu'on veuille expliquer leurs attaques par la faiblesse du souverain !
n est temps d'en finir avec une discussion roulant sur quelque chose d'aussi mince que le caractère d'un homme, quand il s*agit d'une des révolutions les plus importantes de l'histoire, et de laquelle est sortie l'Europe moderne. Résumons en deux lignes la pensée qui a présidé à cette espèce de dissection du règne de Louis. On a cru trouver la raison des grands mouvements qui agitèrent l'Europe sous Louis le Débonnaire, dans la foiblesse de son caractère, et ce sont ces mouvements eux-mêmes qui le lavent de tout reproche de faiblesse.
Nous ne pouvons terminer sans dire un mot de cette femeuse Judith, qui à elle seule semble remplir le règne de Louis dans quelques-uns de nos historiens, dont la malignité s'est servie d'elle, pour faire jouer à ce prince le rôle le plus ridicule de tous, celui de mari débonnaire. Une phrase de M. Michelet explique tout, ce nous semble : « Savante, dit l'histoire, et plus qu'il n'eût fallu, elle hvra son mari à l'influence des hommes élégants et polis du midi. » La question nationale était donc pour beaucoup dans cette haine que les Francs de Louis vouèrent à lu-
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diUi; et quand, pour décrier l'époux, ils font courir des bniits injurieux à la réputation ^le la femme, TaJultère qu'ils lui choisissent est un Aquitain, c'est Bernard le duc de Septimanie.
Ainsi, Louis n'est pas cette insignifiante figure que Ton ipetrouve partout, et nous aurions pu rapporter ici toutes les occasions où il se montxa homme de tête et de cœur s'il n'eût fallu le justifier avant de le glorifier ; nous n'arvons point voulu cependant eu faire un grand homme, et surtout un grand homme avec nos idées. Louis était un homme de son temps, il pensait, agissait comme on pensait et on agissait à ses côtés ; il obéissait aux idées religieuses parce qu'elles dominaient son époque, il était vêtu comme les Francs, parlait comme eux, chassait, se battait comme eux; c'était un des meilleurs cavaliers et des plus habiles jouteurs de son royaume ; et pourtant une épithète a tué tout cela : une épithète, d'un portrait, a fait une caricature. Au débonnaire point d'épée, point de casque, une robe longue, des sandales fouirees et un bonnet le plus bourgeois de tous ! La tradition mardie, cette piteuse image à la main, et nous rions, acceptant ainsi la condamnation portée contre un roi par la mauvaise humeur du peuple, qui jamais ne veut admettre la responsabilité du temps et des causes accidentelles.
Lothaire, auquel Louis, mourant, avait envoyé son sceptre d'or, tenta de réunir l'empire tout entier. Repoussé par Louis de Bavière, il envahit le royaume du jeune Charles, qui, trahi par les seigneurs neustriens, est obligé de se réfugier derrière la Loire. Déjà il était facile de voir à qui resterait en définitive un pouvoir que les princes se disputaient avec tant d'acharnement. L'aristocratie était en droit de mettre sur son écu, qui je proté§e est roi. C'est elle qui tour à tour avait fait et défait Louis et ses fils. A force de (Ranger de maîtres elle devait bientôt
s*habituer à n'en reconnaître aucun. Charles, errant presque seul, réduit pour dernière ressource au cheval qu'il mentait et aux habits qui le couvraient, rencontre pour auxiliaires le mécontentement de quelques seigneurs, et le voici passant la Loire à la tête d'une armée. Lothaire, trahi à son tour, lui rend son royaume. Il n'avait pas renoncé cependant à ses ambitieux projets. Les deux frères menacés se liguent contre lui, et après avoir vainement demandé la paix, offrent la bataille à Fontenay (841). Lothaire est vaincu, mais après un carnage qui épouvante une génération accoutumée, depuis vingt-cinq ans, à des guerres sans combat. Elle donne ce grand désastre pour excuse de son impuissance contre les Normands.
Lothaire soutient encore ses prétentions à l'omnipotence impériale; et déjà les évoques avaient fait bonne part à ses frères. Le traité de Verdun (842), donnait à Charles toute la partie de la Gaule située au couchant de la Meuse, de la Saône et du Rhône, et la partie de l'Espagne située entre les Pyrénées et l'Ebre ; à Louis le Germanique, la Germanie tout entière jusqu'au Rhin ; à Lothaire, l'Italie et la contrée, qui à défaut d^autre nom, prit celui de part de Lothaire (Lother-ring) ou Lotharingie, depuis Lorraine.
« Le traité de Verdun défaisait en quelques lignes l'œuvre de Charlemagne. Chacun rentrait chez soi. Italiens, Francs, Germains, reniant cette fraternité de convention qu'on avait voulu imposer à tous. A partir de là, l'histoire de France, comme un fleuve débordé qui rentre tranquillement dans son lit, perd son universalité fatigante des règnes précédents, et cesse d'être l'histoire de l'Europe. Mais la dissolution n'était pas à terme. Il y avait loin de cette nationalité générale recouvrée les armes à la main, à la conquête de cette foule de nationalités locales, le but et le moyen de tant d'ambitions, et que nécessitait
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alors la division si nette et si tranchée des races. La Bretagne était toujours là, donnant aux populations visigothes de TAquitaine, aux Bourguignons des bords du Rhôife, le spectacle d'une race indomptée, se maintenant à soi, malgré tout et reconnaissant à peine aux Francs de la maison d*Héristall un droit de patronage, à chaque instant méconnu. Ce n'était pas tout. Quelque profondément oubliée que paraisse sous Charlemagne la vieille distinction de Neustriens et d'Austrasiens, on s'en souvenait encore à Paris, à Orléans, à Soissons. Les fils des Francs venus avec Clovis, héritiers des charges de leurs pères, se trouvaient à la tête des anciennes populations gallo-romaines, dont elles avaient adopté les mœurs et le langage, et n'avaient pas renoncé à reprendre la question décidée une fois à Testry . Les guerriers des Pépins et de Charles-Martel n'avaient pu se fondre ainsi avec les hommes de la Neustrie au miheu des guerres de chaque jour qui les entraînaient du Wéser aux Pyrénées, et des Marches de Bretagne au Ring des Avares, et aux plaines de l'Italie. Ils n'avaient pris racine nulle part, et restaient après un siècle et demi comme des hôtes incommodes dont la présence irritait. Puis il y avait encore la féodalité, fière de ses triomphes sous Louis le Débonnaire, et dont les prétentions ne connaissaient plus de bornes depuis qu'elle se sentait la maîtresse. Protectrice hautaine ' de Louis le Débonnaire et de ses fils, il fallait bien que le nouveau roi lui fît hommage de sa couronne, et les questions de race qu'elle-moine soulevait sur tous les points, lui prêtaient encore un élan irrésistible. » f Histoire de France.) Une nouvelle ère commence, il faut renoncer aux contrefaçons maladroites de l'empire romain. L'unité est brisée, les grandes divisions reconnues, chacun pour soi et par soi. Cet égoïsme se subdivisant, nous aurons res[)rit de province, l'esprit de localités, bases sur lesquelles re^
pose tout le régime féodal. Sarrasins et Normands sont venus, les hautes murailles et les tours crénelées s'élèvent; ces forteresses, le peuple les appelle asiles; chacun y apporte sa pierre, chacun y met la main sans arrière-pensée de tyrannie. C'est le troupeau docile qui construit luimême son parc sous les yeux des bergers et des chiens. Sarrasins et Normands sont venus. Il ne s'agit pas de susceptibilité politique, de discussions de droit, de municipalité, de franchises ; on aura le temps plus tard de songer à tout cela. Maintenant il s'agit de vivre, entre le protecteur et le protégé le pacte sera bientôt fait. E^n vain le capitulaire de Pistes (864) déclarera la loi faite par le consentement du peuple et la constitution du roi, formulera une théorie de défense contre l'invasion, réforaiera les monnaies, rendra Yhabem corpus aux hommes libres qui l'avaient vendu, et ordonnera la démolition de tous les châteaux-forts construits sans la permission du prince ; le mal vivra des causes qui l'ont fait naître, et il n'y aura eu qu'un édit royal de plus pour prouver solennellement l'impuissance de la royauté.
« A tant de causes de changements, dont le germe existait déjà avant Charlemagne, vint se joindre un mal nouveau qui porta le dernier coup. Elles sont célèbres les larmes versées par le vieil empereur à la vue des blanches voilée des pirates danois s'enfuyant sous le vent avec les dépouilles de ses sujets. Sous Louis le Débonnaire, les hommes du nord furent encore contenus par ce qui restait de majesté à l'empire. L'ombre de Charlemagne planait sur son fils. Mais quand vint la guerre civile, et ce terrible massacre de Fontenay, suivi d'une dissolution, quand le trône impérial fut occupa par le fils de Judith, la pierre de scandale du règne précédent, la tempête éclata, et toutes les provinces furent inondées à la fois. Les Normands entrent en Neustrie par la Somme et la Seine, en Aquitaine par la
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Garonne. Lantbert, déshérité par Charles le Chauve du comté de son père, les introduit dans la Loire, où ils incendient Nantes en 845, deux ans après la prise de Rouen par Oscheri. En Aquitaine, ils sont appelés par le petit-fils du dernier empereur, par Pépin H, qui veut recouvrer à tout prix le royaume de son père, donné à Charles, par le traité de Verdun.
Les sympathies des Aquitains étaient toutes pour Pépin, mais Charles était le plus fort. Deux lois Pépin tenta la révolte, deux fois il tomha entre les mains de son oncle. Ni les Normands, ni les Sarrasins, car il les appela aussi, ne purent lui rendre son héritage. A la fin, il alla mourir dans un couventde Sentis (864). Avant lui, Bernard, duc de Septimanie, celui que la voix publique faisait passer pour Tancien amant de Judith, et donnait même pour le père de Charles ie Chauve, Bernard avait voulu exploiter à son profit le sentiment de répulsion qui régnait en Aquitaine pour toute domination venue de loin. Mais Charles l'avait prévenu. Après de grandes menaces, il feignit une réconciliation et ramena à une entrevue au monastère de Saint-Cernin. Au moment où Bernard fléchissait le genou, il le prit de la main gauche, comme pour le relever, et de la droite, il lui plongea un poignard dans le cœur. Ensuite, il frappa du pied le cadavre, en s'écriant : « Malheur à toi qui as souillé le lit de mon père et de ma mère. » En adoptant ainsi la rumeur populaire, il ne faisait que rendre plus odieuse une trahison qui tournait au parricide.
Cet hommo, si impitoyable avec les siens, avait moins de cœur contre des ennemis plus redoutables. Il laissait arriver les Normands jusqu'aux portes de Paris, et au heu de les attaquer avec l'armée qu'il amena à la fin dans les plaines de Saint-Denis, il fit otïrir à leur chef, Ragenaire ou Régnier, 7,000 livres pesant d'argent, s'il voulait s'en retourner, et jurer de ne plus revenu*. Régnier lui en donna
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sa parole de Normand, redescendit la Loire en pillant tout sur sa route ; et de retour à la cour de son roi Hérik, il fit étaler devant lui l'or et Targent qu'il avait pris, et celui qu'il avait reçu, les serrures des portes de Paris, et le bout d'une poutre qu'il avait fait scier dans le monastère de Saint-Germain-des-Prés. Il ajouta que le pays était habité par des lâches, et que les morts lui avaient opposé plus de résistance que les vivants. Il faisait allusion àlamort de quelques-uns des siens écrasés sous les ruines du monastère de Saint-Germain, ce que Tonne manqua pas de transformer en miracle (845) .
Après avoir combattu les Normands avec de pareilles armes, il fallait s'attendre à les revoir bientôt. Les Normands de la Loire, et ceux que Pépin venait d'appeler en Aquitaine, saccageaient les villes, et ravageaient les campagnes. Les Sarrasins qui venaient de piller l'église de Saint-Pierre, aux portes de Rome, couvraient les côtes de Provence de leurs hardis pirates. Les Bretons, Noménoé à leur tête, harcelaient toujours les dominateurs de la France, du fond de leurs landes. Ils faillirent s'emparer de Charles le Chauve, comme il traversait un marais entre la Bretagne et le Maine, et le bruit courut même qu'il avait été tué. Pendant ce temps, Charles le Chauve tenait des conciles et fabriquait, à Mersen, de concert avec son frère Lolhaire, des règlements de police intérieure, dont on ne devait tenir compte ni chez l'un ni chez l'autre (847). Tout cela donnait beau jeu aux Normands, qui, un an après l'assemblée de Mersen, parurent devant Bordeaux. Les juifs, pour qui la vie du moyen âge commençait déjà, saisirent cette occasion de vengeance, et livrèrent, une nuit, la ville aux barbares. Charles, content de leur avoir pris neuf de leurs barques qui s'étaient aventurées dans la Dordogne, les laissa tranquillement bouleverser Bordeaux de fond en comble, et s'en alla en Bretagne se faire battre par Noménoé. Im-
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patient de tirer à lui sa part de dépouilles dans ce pillage universel de l'empire de Charlemagne, le chef breton avait tenté la conquête de l'Anjou et du Poitou. Charles le ramena sur les bords de la Vilaine, où la bataille s'engagea dans la plaine de Ballon, à quelques lieues de Redon. Montés sur les petits chevaux du pays, au pied sûr et infatigable, les Bretons voltigeaient autour des lourdes phalanges de l'armée franque et les criblaient de javelots. Puis ils se réfiigiaient au milieu des bruyères et dans les marais. Après deux jours de combat, Charles, voyant presque tous ses hommes blessés, sa cavalerie démontée, et l'ennemi prêt à recommencer un jeu sans danger pour lui, jugea qu'il en avait assez fait pour sa gloire. Il s'enfuit du camp pendant la nuit, comme un transfuge, laissant son armée à la merci des Bretons, qui la détruisirent le lendemain. Noménoé partit de la plaine de Ballon pour revenir dans le Maine et l'Anjou, qu'il soumit jusqu'à la Mayenne. Se croyant alors assez fort pour tout oser, il se fit sacrer roi dans l'église du monastère de Dol, et se mit avec le roi des Francs sur le pied, non plus d'un vassal en révolte, mais d'un collègue, et d'un collègue menaçant.
Des affaires beaucoup plus importantes retenaient ailleurs Charles le Chauve. Un moine du monastère d'Orbay, près Soissons, nommé Godescale, avait eu l'audace de prêcher que Dieu nous prédestinait au mal comme au bien, et que Jésus-Christ n'était pas mort pour tout le monde. Il avait même erré, dit-on, sur le mystère de la sainte Trinité. Hincmar, son métropolitain, l'impérieux archevêque de Reims, qui dans ses lettres, pleines de domination, traçait pas à pas à Charles la ligne de conduite qu'il fallait suivre, le fit venir au concile de Kiersy , où le malheureux Godescale futaccusé et convaincu d'hérésie. On le fustigea cruellement, et après avoir jeté lui-même ses écrits au feu, il entra dans une prison qui devait être perpétuelle. Mais il arriva en-
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suite que quelques esprits plus modérés, voulurent en rappeler de ce jugement. On écrivit pour et contre, on tint conciles sur conciles ; tout l'entourage royal fut en émoi. Noménoé, lui, déposait les évêques, et donnait les sièges épiscopaux à ses créatures. 11 renvoyait sans l'ouvrir une lettre du pape, et recevait sans s'étonner les menaces d'excommunication qui lui arrivaient de Reims et de Tours.
Ce chef intrépide mourut en 851 , et Charles le Chauve voulut essayer s'il n'aurait pas prise sur son fils Hérispoé. Le nouveau roi l'attendit de pied ferme, et les descendants des plus hardis guerriers de l'invasion barbare s'enfuirent, selon leur coutumr, dit la chronique de Fontenelle, Charles dut se trouver heureux qu'Hérispoé voulût bien lui faire hommage des conquêtes de son père. Le chef breton vint à Angers mettre ses mains dans les mains du roi ; il lui jura fidélité, et reçut en échange la consécration de tous ses droits de souverameté sur Rennes, Nantes et le pays de Raiz (851). Jusqu'alors la Bretagne ne sortait pas de ce qui s'appelle encore aujourd'hui la Bretagne bretonnante, elle reçut à cette occasion ses limites définitives, encore les mêmes aujourd'hui.
Les Normands continuaient toujoure leurs ravages. Dans toutes les grandes rivières, ils s'étaient choisis un point d'appui, un lieu de campement où ils se tenaient en permanence. Lesflotilles de barques arrivaient du nord, et retournaient au pays une à une ; mais le camp restait, se vidant et se remplissant à mesure.
A l'embouchure de la Loire, c'était l'île de Noirmoutiers ; dans la Seine, la fosse Ghiwald, à Vernon, et ensuite l'île d'Oissel, à quelques lieues au-dessus de Rouen. De là, comme d'une tanière, ils remontaient ou redescendaient à volonté le courant, débarquant à droite, et s'avançant hardiment dans les terres par bandes de trente et quarante. Quelquefois ils ramassaient des chevaux dans une campa-
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gne, et improvisaient une cavalerie qui allait rançonner les villes et les monastères, situés trop loin du fleuve. En 8S2, deux bandes formidables descendirent à la fois la Seine et la Loire. Nantes, Angers, Tours, le Mans furent saccagés et brûlés. Un débordement sauva le monastère de Saint- Martin (Marmoutiers), le saint de prédilection de la race mérovingienne, dont la piété s'était traduite en riches offrandes, dignes de tenter la rapacité des Normands. Les moines, effrayés, transportèrent à Orléans les reliques de leur patron. Bientôt Orléans lui-même ne fut plus un lieu sûr. On alla à Auxerre. Les routes étaient couvertes de peuple qui fuyait et de moines qui portaient leurs reliques en procession. Les hommes de guerre cherchaient à se roidir. Ils se faisaient des asiles dans les forêts et sur les rochers. L'époque des forteresses arrivait. La cabane se mettait à Tabri sous le château. Encore Charles le Chauve voulut-il enlever cette dernière ressource à ses sujets, croyant sans doute mauvais qu'ils fussent défendus par d'autres, tandis qu'il était impuissant pour les défendre luimême. En 864, il rendait un capitulaire qui ordonnait la démolition des châteaux et fcrtés construits sans son ordre. Heureusement que ce qui s'était élevé sans lui, resta debout malgré lui.
En 855, l'année de la mort de son frère Lothaire, Charles le Chauve sembla pourtant reprendre cœur. Biœrne, un des plus fameux rois de mer, venait de paraître en Normandie. Il l'attaqua dans la forêt du Perche, et le força de regagner ses barques en déroute. Mais ce ne fut qu'un succès passager. L'année suivante, les Normands pillaient Orléans. En 857, ce fut le tour de Chartres, dont l'évêque se noya en traversant l'Eure à la nage pour leur échapper. Un an auparavant, Paris les avait revus. Les magasins des commerçants de la Cité furent livrés au pillage. Les îles dô la Seine étaient toutes blanches des os des captife morts
entre leurs mains , dit Hiidegher , évoque de Meaux. Une grosse bande, commandée par Weeland , s'abattit sur la Somme, dont le lit marécageux les avait rebutés jusque-là, et pilla Saint-Valery, Amiens, le ricbe monastère de Saint- Ricquier. De désespoir, Charles le Chauve prit une détermination singulière, il proposa aux Normands de la Somme 3,000 livres pesant d'argent s'ils voulaient le débarrasser des Normands de la Seine. Il fallut un an pour les ramasser, et dès que Weeland les eut touchées, il vint bloquer l'île d'Oissel à la tête de deux cent soixante voiles. Mais il ne gagna pas loyalement son argent. Quand, réduits par la famine , les assiégés lui eurent livré leur butin de cinq années, qui s'élevait à 6,000 livres d'argent, il s'en tint là, et bien plus, il fit cause commune avec eux (861). Sous prétexte que la saison était trop avancée 'pour qu'on pût tenir la mer, il leur fit donner, à eux et aux siens , des quartiers d'hiver sur tout le bord de la Seine , entre Paris et Melun , et dès le printemps, il entra avec eux dans la Marne. Charles eut honte de se voir ainsi joué. D assembla à Senlis les comtes et les seigneurs du pays, borda de soldats les deux rives de la Marne, et fondit sur les Normands comme ils revenaient d'attaquer Meaux. Il fallut capituler, et reprendre sans tarder le chemin de la mer. Weeland se fit baptiser et prit un rang à la cour du roi. C'était un essai qui devait, plus tard, se refaire en grand avec Rollon. Cependant la résistance s'organisait à la fin. On fermait la Seine à trois lieues au-dessus de Rouen, là où avait été ' le camp normand; Robert, comte d'Anjou, le fameux Robert le Fort , tenait tète à de nouvelles troupes de Normands qui l'attaquaient de concert avec les Bretons, et passait au fil de l'épée l'équipage de douze de leurs barques, envoyées par Salomon, duc de Bretagne. Mais son courage ' personnel ne pouvait suffire à tant d'attaques. Au comjneacement de l'année 866, il fut battu près de Melun , et
sa défaite décida le roi à signer un traité bizarrement honteux, par lequel outre 4,000 livres d'argent qu'il donnait aux Normands, il s'engageait à leur rendre les prisonniei-s échappés de leurs fers, et à leur payer la mort de chacun de leurs compagnons tués en combattant. La môme année, quatre cents Normands conduits par Hasteings, au retour d'une expédition sur le Mans, se trouvèrent enveloppés par Robert et trois autres comtes dans un village appelé Brissete, sur les bords de la Sarthe en Anjou. Il y avait là une église bien bâtie et en fortes pierres, et dans laquelle ils tinrent bon tout le jour. Sur le coucher du soleil, Robert fit retirer ses troupes qu'il disposa tout autour de l'église, et vint se reposer dans sa tante. La chaleur était accablante ; il ôta son casque et sa cuirasse. A l'entrée de la nuit un grand bruit se fit entendre : Hasteings tentait un coup de désespoir pour forcer le passage. Sans prendre le temps de s'armer, le chef angevin courut au combat, et se fit tuer devant l'église, sur le seuil même de la porte. Ainsi périt celui que les annales de Fulde appellent le Machabée de son temps. Ses enfants, Eudes et Robert, étaient trop jeunes pour lui succéder dans ses charges. On les confia à Hugues, son cousin. Nous verrons bientôt reparaître tous ces noms-là.
Nous laissons de côté toute l'histoire de la famille carlovingienne, qui n'est plus de l'histoire de France, depuis le traité de Verdun. Charles le Chauve se trouva pourtant mêlé à toutes les querelles de partage qui suivirent la mort de ses deux firères Lothaire et Louis le Germanique. Il jouait un rôle trop insignifiant chez lui pour ne pas chercher à se donner quelque importance au dehors. Peut-être aussi regrettait-il d'avoir eu en partage le pays le plus maltraité de tous par les barbares, le plus impatient du joug carlovingien. Peut-être aurait-il échangé volontiers tout son royaume de France pour la Souabe ou la Bavière.
On le voit rôder sans cesse autour de la succession de ses frères. En 865, il cherche à se faire donner la Provence à la mort du roi Charles, troisième iils de Lothaire, mais ses neveux le gagnent de vitesse. Plus tard, il s'interpose dans le long procès de son neveu Lothaire avec les papes, au sujet de son mariage illégitime avec Valdrade, et finit par donner gain de cause à l'excommunication pontificale, en s'emparant de la Lorraine. A la mort de l'empereur Louis II, il accourt en Italie, et à l'ombre du grand nom d'Hincmar, il réussit à faire placer sur sa tête la couronne impériale et la couronne de fer des rois lombards (875). Pendant qu'il fait parade en France de sa nouvelle dignité, et qu'il se fait voir à ses comtes assemblés à Ponthion, vêtu d'une longue dalmatique qui traînait à terre et sur la tête un voile de soie surmonté du diadème, Louis le Germanique meurt à son tour (875), et indifférent à l'arrivée de cent voiles normandes, Charles court intriguer à Aixla-Chapelle, escorté des légats du pape. Les fils de Louis le Germanique répondirent à ses prétentions par la bataille d'Andernach. Culbutée dès le premier choc, son armée perdit la plupart de ses chefs : lui-même pensa être pris ; sa femme Richilde, forcée de quitter Héristall sur les trois heures du matin, accoucha en route d'un fils qu'un de ses serviteurs plaça sur son cheval, et qu'il porta ainsi jusqu'aux environs de Reims. L'on appelait Charles à grands cris sur les rives de la Seine que dévastait le fameux Rollon, le chef des Normands nouveaux venus. Mais il lui était arrivé de fâcheuses nouvelles de l'Italie, que ses neveux songeaient à lui arracher. Le choix fut bientôt fait. H envoya de l'argent à Rollon, et prit le chemin des Alpes. Ce fut à ce moment qu'il tint l'assemblée de Kiei'sy, où, pour gagner la faveur des grands, il proclama ces fameux capitulaires qui déclaraient héréditaires toutes les charges du royaume, et à partir desciuels la féodalité se
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trouve véritablement constituée. Il recueillit peu de chose d'un si grand sacrifice. Arrivé en Italie, il y trouva Carloman, roi de Bavière, avec une nombreuse armée, et se hâta de revenir sur ses pas. Mais il n'acheva pas la route. La fièvre, ou le poison, l'arrêta au pied du mcmi Cénis, où il expira le onzième jour (6 octobre 877) dans une misérable cabane. Son médecin juif, Sédécias, avait mis, dit-on, une poudre dans la potion qui devait le guérir. Constamment le jouet des événements, Charles le Chauve ne put même obtenir de la fortune d'être enterré comme il l'avait voulu. C'était le monastère de Saint-Denis qu'il avait choisi pour le lieu de sa sépuUure. La décomposition du cadavre fut si rapide qu'on fut obligé de le laisser à Nantua Il mourait à cinquante-quatre ans, après trente-huit ans de règne. Son fils, Louis le Bègue qu'il avait déjà fait reconnaître pour son successeur par ses seigneurs assemblés, monta sur le trône après lui.
Un prince bègue et perclus se présentait pour soutenir une cause déjà perdue : il avait contre lui un parti à la tête duquel étaient Bozon, duc de Provence et d'Italie, Hugues l'Abbé, le successeur de Robert le Fort, et jusqu'à la veuve de son père, Timpératrice Richilde, pleine de mauvais vouloir contre le fils d'une rivale. A force de largesses et de concessions, il obtint grâce à la fin. Richilde lui remit la couronne et le manteau royal, déposés entre ses mains, et l'assemblée des grands, qui se tenait à Chêne, villaToysÀe de la forêt de Compiègne, consentit à lui rendre un hommage qui n'engageait à rien. En Aquitaine, on refusa de souscrire au choix intéressé des comtes français. Les Normands, plus rares dans les dernières années du règne de Charles le Chauve, reparaissaient à rembouchure de la Loire et de la Seine. Louis courut au plus prcvssé, et se mit en marche contre le chef de la révolte aquitaine, Bernard duc de Septimanie. En passant par la Bourgogne,
le débile monarque tomba malade à Troyes, et quelques jours après, il expira, le vendredi-saint de Tannée 879, après un règne de dix-huit mois.
Louis le Bègue laissait deux fils, Louis et Carloman, dont Taîné atteignait à peine sa seizième année. Bozon et Hugues TAbbé se mirent aussitôt à la tête des aJBFaires. Ils convoquèrent à Meaux une assemblée d'abbés et de comtes dans laquelle on reconnut les fils du dernier roi, mais cette fois encore ils trouvèrent des contradicteurs. L'abbé de Saint-Denis et de Saint- Germain-des- Prés, Gozlin, l'ancien favori de Charles le Chauve, voulut donner aussi la couronne. Il entraîna Conrad, le comte de Paris; ils tinrent à Creil-sur-Oise, à l'embouchure du Tésin, une assemblée rivale de celle de Meaux, et qui offrit le royaume à Louis de Germanie. Gozlin réussit aussi peu que Bernard de Septimanie, et fut bientôt obligé de sortir du royaume; mais, en revanche, Boson donnait au même instant un souftlet plus sanglant encore à la royauté carlovingienne. D se faisait couronner roi de Provence par les évoques du pays, et les deux rois qui protestèrent d'abord les armes à la main, le laissèrent bientôt, absorbés qu'ils étaient par de plus graves soucis.
Le règne de Louis III et de Carloman, fut marqué par d'atroces ravages de la part des Normands. Tout jeunes qu'ils étaient, les fils de Louis le Bègue ne manquèrent point à leurs peuples. A l'opposé de son grand-père, qui laissait Rollon dans la Seine, pour aller défendre une royauté imaginaire en Italie, Louis III quitta Vienne, où il assiégeait Hermengarde, la femme de Bozon, dès qu'il apprit que les Normands venaient de prendre Arras. Les Normands, sous les ordres de Varamond, s'étaient avancés jusque sous les murs de Beauvais, quand Louis arriva en Picardie. Ce n'étaient plus des bandes de pillards, courant la campagne. Ils s'étaient fait une cavalerie nombreuse, et
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ravageaient en corps d'armée, à la manière des barbares de rinvasion. On combattit à Saucourt en Vimeux, à trois lieues d'Abbeville. 9,000 Normands restèrent sur la place, mais les hommes de la Neustrie avaient une telle habitude de la fuite, qu'une poignée de pirates retranchée à Saucourt, mit le soir en déroute l'armée victorieuse (880). La journée de Saucourt, malgré cet épisode honteux, délivra, du moins quelque temps, le pays des incursions des Normands, qui, à la même époque, ravageaient toute la Germanie, et logeaient leurs chevaux à Aix-la-Chapelle dans l'église où était le tombeau de Charlemagne. Pour la première fois depuis longtemps, on entendit les chants populaires en l'honneur d'un roi.
Louis III ne survécut pas longtemps à cette espèce de réhabilitation de sa famille. En 882, s'étant transporté sur les bords de la Loire, pour s'aider des Bretons contre les Normands, il tomba malade à Tours, et s'en alla mourir à Saint-Denis. Son frère Carloman occupa le trône encore deux ans, pendant lesquels on le vit toujours sur la brèche, s'opposant partout aux terribles guerriers que le Nord vomissait sans relâche sur la France et la Germanie. Une de leurs armées, chassée des bords du Rhin par l'empereur Charles le Gros, s'était jetée sur le pays de Laon et de Reims, et l'archevêque Hincmar, âgé alors de plus de quatre-vingts ans, s'était enfui devant eux, emportant les reliques de son église. Carloman se trouva là bientôt, et battit les Normands, près de l'Aisne. Mais la tâche était trop lourde pour lui. Les Normands battus reparaissaient plus nombreux, ou transportaient leurs ravages ailleurs. Carloman fut réduit à en revenir à la tactique de Charles le Chauve, et de payer ceux qui venaient de brûler Amiens, pour obtenir de respirer un moment. Néanmoins, il n'abandonna pas la partie, et déjà il venait de rassembler de nouvelles troupes quand il trouva la mort dans une chasse i'. 17
llNi «ISTOIRC I>B PRikNCE.
au sanglier, près de Corbie, frappé par ranimai, ou par un chasseur maladroit, comme le prétend Tannaliste de Metz (884.) n emportait dans la tombe les dernières sympathies du peuple pour la maison de Charlemagne.
Il ne restait de la famille de Louis le Bègue, qu'un enfant, qui, plus tard, devait être Charles le Simple. On le dédaigna, car les Normands venaient d'arriver encore une fois, et il fallait une main puissante pour les arrêter. L'assemblée des seigneurs ne vit rien de mieux à faire que d'offrir le trône à l'empereur Charles le Gros, qui, par la mort de tous les siens, avait recueilli, avec la couronne impériale, tous les débris de l'empire carlovingien. Charlemagne semblait revivre cette fois, et l'Europe recouvrait son unité rompue.
Quatre ans suffirent pour remettre à terre cet édifice sans base, reconstruit à coups de testaments. Un chef normand, cantonné dans la Frise, ayant élevé des prétentions incommodes, Charles, trop timide pour lui tenir tête, le fit assassiner par ses gens dans une entrevue où on l'attira, & l'endroit où le Uhin se sépare en deux branches pour former l'île Batave. La vengeance ne se fit pas attendre. Bientôt, de toutes les criciues du nord s'élancent les barques de pirates ; une flotte et une armée descendent à la fois la Seine, et ne s'arrêtent que devant les murs de Paris (885).
A ce siège de Paris par les Normands, commence véritablement l'histoire de la nation française. C'est la première fois qu'on la voit agir et remuer derrière ces pâles figures carlovingiennes, dont la nullité attriste ce coin stérile de nos annales. L'évoque, le bourgeois et le comte, cette triple personnification de la société telle qu'elle fut au moyen âge, y paraissent enfin à découvert, travaillant chez eux côte à côte, salis se soucier qu'il y ait un roi quelque * part. Le siège fut long et terrible. Toute la population 8*était réfugiée dans la Cité, derrière les remparts élevés k
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la place qu'occupent aujourd'hui le grand et le petit Chàtelet. En vain les Normands épuisèrent-ils les ressources grossières de Tart militaire de ce temps, en vain, pour combler les fossés, y jetèrent-ils jusqu'aux cadavres de leurs prisonniers. Paris tint bon jusqu'au bout, avec ses seules forces. Henri de Saxe, envoyé par Charles le Gros, vint caracoler quelque temps entre la ville et le camp. Un jour, son cheval tomba dans une fosse couverte de gazon, comme les Normands en avaient creusé çà et là dans la plaine, et, avant qu'on eût eu le temps de le dégager, il fut assommé. Depuis ce temps, Charles, qui était venu se poster comme en observation dans la plaine de Saint-Denis, avec son armée, demeura spectateur impassible de la lutte. Il ne donna signe dévie à la fin que pour offrir aux Normands de l'argent, et leur abandonner la Bourgogne à dévaster. Ce n'était pas ainsi que les braves habitants de Paris s'attendaient à voir couronner leur glorieuse résistance. Malgré le traité, ils refusèrent net le passage aux Normands. Ebles, neveu de l'Évêque, tua d'un coup de flèche le patron de la première barque qui s'avança sur la foi de la permission impériale. D fallut que les Normands, trop avides pour abandonner ainsi une proie livrée d'avance, tirassent à terre leurs grandes barques, et les traînassent sur le bord opposé jusqu'à deux milles au-dessus de la ville, car les Parisiens ne voulurent point entendre à ce qu'on les remît à Ilot en vue de la Cité.
Les ambitieux de tous les pays saisirent avidement l'occasion de cette nouvelle tache imprimée au front du maître. Assend)lés à Tribur, les grands le déposèrent d'une voix unanime, et chaque nation se donna aussitôt un souverain particuher. Huit rois se partagèrent ce grand héritage. En France, ce fut Eudes, comte de Paris, celui qui venait de le défendre contre les Normands, et dont la gloire était encore relevée par le contraste avec l'ignominieuse
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conduite de Charles le Gros (888). » (Histoire de France.) A l'époque où nous sommes arrivés, la féodalité est dans toute sa force. De Eudes à Hugues Capet, elle ne grandit pas ; elle s'afifranchit de la famille carlovingienne, et se fixe sur le sol. Cette période de notre histoire est peut-être la plus désespérante de toutes pour un historien. Cette stérilité d'hommes et de faits que nous avons remarquée dans la précédente, reparait ici plus effrayante encore : il y a dix-sept années du règne de Charles le Simple sur lesquelles nous ne savons absolument rien. L'on n'a pas même, comme auparavant, la consolation de penser que, malgré le silence des chroniqueurs, quelque grand événement s'opérait alors : tout est fini ; l'empire est mort ; la féodalité a triomphé; les ravages même des barbares, qui jetaient quelque apparence de vie sur les règnes inanimés de Charles le Chauve et de Louis le Bègue, languissent et cessent bientôt. Les dernières convulsions de la royauté expirante, qui veut essayer de se débattre encore contre la féodalité, quelques guerres sans suite des seigneurs entre eux, voilà tout ce qui compose l'histoire du siècle qui s'écoula entre Charles le Gros et Hugues Capet (888-987). U fallait donner à un monde naissant, le temps de se reconnaître et de se fortifier : pendant ces années d'inaction, les provinces se repeuplaient, les seigneurs élevaient leurs chàteaux-forts, et de nouvelles générations plus fortes et plus guerrières remplaçaient cette génémtion lâche et efféminée qui avait fui devant les Normands.
Nous passerons rapidement sur les règnes de ceux qui ne présidèrent pas à cet époque, mais qui du moins la représentent chez la plupart de nos historiens. Le règne d'Eudes commence par deux nouveaux démembrements de la couronne de France : Adolphe se fait nommer roi dans la Bourgogne transjurane, Rainulfe dans l'Aquitaine. Eudes qui ne régnait qu'au môme titre qu'eux n'avait gai'de de
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les inquiéter, et d'ailleurs, les Normands lui donnaient trop d'occupation chez lui pour qu'il songeât à s'aventurer sur des terres qui déjà pouvaient passer pour étrangères. C'est en vain qu'il bat les hommes du Nord à Montfaucon (888) ; l'année suivante ils reparaissent à Meaux (889), puis à SaintrLÔ (890) , puis tour à tour sur les bords de la Somme, de la Seine et de la Meuse. Eudes se lassa bientôt de combattre des ennemis toujours renaissants; du moins le poète qui avmt chanté ses exploits lors du siège de Paris lui reproche d'avoir oublié son antique valeur et d'avoir abandonné son peuple aux ravages de ses ennemis.
Bientôt Eudes eut un nouveau sujet d'inquiétude : le jeune Charles, fils de Louis le Bègue, avait grandi, et les partisans de sa famille voulaient le mettre sur le trône (893). Le puissant roi de Germanie, Raoul, élu par les seigneurs à la place de Charles le Gros, appuyait de son influence et même de ses armes cette restauration de la famille carlovingienne dont il était lui-môme. Après s'être longtemps débattu, Eudes venait enfin de consentir à un partage (897), quand il mourut (898), laissant à son rival un titre qui devait peu lui servir.
Le règne de Charles le Simple, un des plus longs decette époque (vingt-cinq ans), est le plus nul de tous. Il faut sauter d'un seul coup de l'année 898 à l'année 912 pour trouver un événement qui, à proprement parler , est le seul de ce règne : il est vrai qu'il est d'une grande importance. C'est la cession de la Neustrie au chef normand Rollon. Le nom de Neustrie donné d'abord à tout le pays qui portait alors le nom de France, avait été assigné à la province qui prit ensuite celui de Normandie, du nom de ses nouveaux possesseurs. Rollon la demanda à Charles, pour prix de la paix, et obtint plus qu'il n'avait demandé,' car le roi de France lui offrit de son propre mouvement cet indomptable duché de Bretagne, qui depuis Glovis avait su
se maintenir indépendant, malgré les efforts des rois francs, et dont Charles se débarrassait ainsi plutôt qu*il ne s en privait. Rollon accepte le baptême et la main de Gisèle, fille du roi ; il consent à lui rendre hommage pour la province, mais en trouvant moyen d'humilier son suzerain dans cette cérémonie même, où il devait s'abaisser devant lui. De chef de pirates devenu fondateur de société, Rollon fit fleurir en peu de temps sa province de Neustrie que les ravages des Normands avaient presque entièrement dépeuplée. Modelant ]a société qu'il créait sur celle qu'il voyait établie autour de lui, il prit toute formée cette féodalité qui ailleurs avait grandi peu à peu, et rédigea en corps de législation ce qui n'était chez ses voisins qu'une coutume. Nulle part la féodalité ne se dessina d'une manière aussi prononcée qu'en Normandie. Ainsi ce peuple nouveau se trouva placé dès sa naissance à la tête du monde féodal en France, et désormais nous trouverons son nom à toutes les pages de notre histoire.
L'établissement de la bande de Rollon en Neustrie fut le terme des incursions des Normands. Mais la dynastie carlovingienne, délivrée de ces formidables ennemis, n'en était guère mieux affermie sur le trône où elle venait de remonter. Haganon, homme de basse naissance, s'était introduit dans l'esprit du roi, et les seigneurs murmuraient de son crédit. Robert, frère de Eudes, dont la famille apparemment n'avait pas renoncé à ses droits sur la couronne, les rassemble à Soissons (922) : Ils brisent des pailles devant le roi, lui déclarent qu'ils ne veulent plus de lui, et mettent Robert sur le trône. L'Aquitaine, toujours attachée à la maison carlovingienne, fournit à Charles une armée, et Robert est tué dans une bataille qu'il livre aux troupes du roi, près de Soissons ; mais Hugues, son fils, rétablit le combat, et Charles vaincu se réfugie auprès d'Herbert, comte de Yermandois ; tandis que Hugues fait nommer roi son
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keau-frère Raoul, duc de Bourgogne (925). Ce nouveau règne n'offre guère plus d'intérêt que les précédents. Raoul qui ne régnait véritablement que dans son duché de Bourgogne, eut d'abord à se défendre contre le fils de Rollon, Guillaume Longue Épée, qui s'était déclaré le protecteur de celui auquel sa famille devait son duché. Raoul, soutenu d'Herbert qui traitait Charles plutôt comme un prisonnier que comme un roi fugitif, soutint assez bien la lutte, et obtint enfin la paix. Pour récompenser les services d'Herbert, il avait donné l'archevêché de Reims à son fils, enfant de cinq ans ; le comte de Vermandois poussa plus loin ses prétentions, et demanda la ville de Laon. Refusé, il s'unit avec Hugues et Guillaume, et déclare qu'il va remettre Charles sur le trône. Raoul, occupé alors à revendiquer, les armes à la main, en Aquitaine, l'hommage que lui devait le duc de ce pays, retourne aussitôt en Neustrie (928), et une bataille allait se livrer auprès de l'Oise, quand le pape Jean X négocia un accommodement. Herbert eut la ville de Laon, et fit rentrer Charles dans l'obscurité. Ce malheureux prince mourut peu de temps après dans la maison royale d'Attigny, que Raoul lui avait donnée (929). On ne sait sur quoi se fonde cette opinion populaire qui le fait égorger par le comte de Vermandois, dans le château de Péronne, et qui se trouve reproduite tout au long, dans un des meilleurs romans de Waller-Scott.
Raoul régna ou plutôt vécut encore sept ans, et mourut (en 936) après avoir repris à Herbert le comté de Laon, sous prétexte d'une rébellion. Le comté de Laon était alors le seul domaine attaché à la couronne, et quand les seigneurs français, par un retour à la maison carlovingienne qui conservait toujours ses partisans, eurent rappelé d'Angleterre le jeune Louis d'Outre-mer, qui s'y était réfugié après la défaite de Charles son père, comme il arrivait dans son royaume nu et sans possessions, il fut obligé de
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se contenter de ce mesquin patrimoine, dernier débiis de Timmense fortune de sa famille. Son premier acte d'autorité royale fut une humiliation : Hugues, qui avait puissamment contribué à son rappel, le traîne à sa suite en Bourgogne, et se fait donner l'investiture du duché vacant parla mort de Raoul. Hugues le Noir, frère du dernier roi, défendit vaillamment son héritage, et le força enfin à partager. Louis voulut se venger de ce nouvel affront en Lorraine où l'appelaient quelques seigneurs mécontents d'Othon le Grand (939). Othon le bat, et le malheureux roi, rentré dans ses États, y trouve Hugues révolté. Ce seigneur demandait le comté de Laon ; Louis, qui n'aurait plus été qu'un étranger dans son royaume, s'il eût cédé la seule ville qui lui restait, refuse obstinément ce dernier sacrifice, et, incapable de tenir tète à son puissant vassal, appelle à son secours Othon qu'il vient d'attaquer, et Guillaume, duc de Normandie (940). Othon eut la générosité de se rendre à son appel, et Hugues fut réduit. Mais le secours que Guillaume avait prêté à Louis pensa devenir funeste à sa maison. Il mourut bientôt (942) laissant un enfant pour lui succéder. L'ingrat roi de France s'unit à Hugues pour le dépouiller, et entra en Normandie : le petit Richard ne lui échappa que par la lidélité d'un serviteur qui l'emporta dans un paquet d'herbes. Quand il s'agit de partager, la discorde se mit entre les vainqueurs; Hugues rétablit Richard, et la guerre s'allume entre lui et le roi. Poussé à bout, Louis eut enfin recours à Othon, qui fit excommunier Hugues au concile d'Ingelheim (946). Celui-ci tint bon. S'étant rendu maître pendant la guerre de la personne de Louis, il l'avait forcé à lui remettre Laon pour se racheter. Après l'avoir longtemps gardé, en dépit d'Othon et des excommunications du pape, il consentit enfin à le rendre, mais Louis n'en jouit pas longtemps ; il mourut bientôt d'une chute de cheval (954) , après un rè-
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gne.beaucoup plus agité qu*on n'aurait dû Fattendre d'un prince dont le domaine avait au plus quelques lieues carrées. Louis voulut relever sa puissance royale, mais, trop faible pour lutter avec ses ennemis, il eut recours à la ruse. Son règne n*est plus qu'un tissu d'intrigues et de trahisons.
Hugues le Grand, tout puissant alors en France, voulut bien permettre au fils de Louis de monter sur le trône, mais il se fit payer cette complaisance. L'avènement de Louis lui avait valu le duché de Bourgogne, il exigea de Lothalre celui d'Aquitaine. Lothaire accorda tout, mais le maitre véritable de l'Aquitaine, le duc Guillaume le reçut les armes à la main, quand il se présenta avec le nouveau duc. Hugues de son côté appuya son droit d'une armée, et la guerre durait déjà depuis deux ans, quand sa mort vint délivrer Guillaume d'un rival si redoutable (956). Ses deux fils, Hugues Capet et Othon, se partagèreni ses vastes domaines : le premier eut les comtés d'Orléans et de Paris ; le second le duché de Bourgogne, et l'on n'inquiéta plus Guillaume dans la possession de son duché.
Pendant ce temps, Lothaire intiiguait, comme avait fait son père, pour tâcher de rendre quelque éclat à la couronne, en y reunissant quelqu'une des grandes souverainetés fdodales. Il échoua d'abord dans un plan qui avait pour but de s'emparer de la Normandie en se rendant maître de la personne de Richard (961), parvint à enlever quelques villes à Arnoul, comte de Flandre (966), et s'engagea, douze ans après, dans une guerre avec Othon U au sujet de la Lorraine sur laquelle les derniers rois carlovingiens jetaient constamment un œil d'envie. Othon, surpris à Aix-la-Chapelle (978) prit bientôt sa revanche en venant camper sur les hauteurs de Montmartre d'où il fit entonner à ses troupes un alléluia qui retentit dans tout Paris. C'était pour accomplir un défi qu'il avait fait cette bravade ; elle lui servit peu. Obligé de se retirer, harcelé dans sa re-
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traite par les troupes françaises, il rentra en Germanie sans autre exploit que Falleluiade Montmartre (980).
Nous touchons enfin au terme de cette fatigante histoire : I^thaire meurt (986), et son fils Louis Y lui succède. C'est à tort qu'on a donné à ce jeune prince le surnom de fainéant {juveniê quinihil fecifjy Tunique année de son règne est remplie par une petite guerre qu'il soutint contre Adalberon, archevêque de Reims. Louis Y mourut l'année suivante (987), empoisonné, dit-on, par sa femme Blanche d'Aquitaine ; et Hugues Capet, qui se trouve prêt le premier, se fait nommer roi en toute hâte à Noyon, à l'exclusion du frère de Louis, Charles de Lorraine, dont on estimait peu le caractère, et que quelques-uns même accusaient de la mort du jeune roi.
Ce fait paraît bien peu de chose en lui-même, et la nomination de Hugues ne dut guère frapper les esprits plus que celle d'Eudes et de Raoul. Cependant à partir de cette nomination, une nouvelle ère commence pour la féodalité. Elle couronne son chef. Dès lors il devient son ennemi ; la lutte s'établit entre elle et la famiUe qui lui doit le trône, et ne finit que par son entier anéantissement. C'était la seconde fois que l'aristocratie triomphait de la royauté ; pour la seconde fois les hommes qui avaient marché à sa tête devaient se tourner contre elle après la victoire. A la république austrasienne la famille d'Héristal avait fait succéder l'empire carlovingien, à la féodalité qui, elle aussi, était une république , la famille des Capet va faire succéder la royauté absolue telle qu'elle exista jusqu'en 1789.