‹ Histoire de FranceChapitre 5 sur 16 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

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Hugues Capet. Robert. Philippe /•' (987-1408). Les cent vingt et une années que nous allons parcourir, sont une époque de stagnation pour la royauté : elle reste en place et se tient à l'écart ; on ne la voit jouer aucun rôle dans les événements qui se passent autour d'elle ; on dirait qu'elle a honte de se montrer, qu'elle craint qu'on ne s'aperçoive de son existence. !1 semble, en effet que ce soit par mégarde que la féodalité, après avoir anéanti la royauté, en ait laissé subsister le nom et qu'une seule démonstration hostile de la part de cette dernière aurait suffi pour que sa rivale se retournât et achevât son ouvrage. . Ne vous fiez point cependant à cette royauté qui dort ; elle ne grandit pas , mais elle enfonce en silence de profon des racines dans le sol, elle vit, et, par le seul fait de son existence , elle habitue les peuples à la regarder comme un fait nécessaire ; quand l'opinion se sera décla-

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rée pour elle, elle relèvera la téte, et arrachera une à une à son imprévoyante ennemie toutes les pièces de l'autorité qui lui ont été enlevées. Pour que la royauté pût prendre cette position pacifique, il fallait, selon l'expression de M. Michelet, qu'elle descendît de la montagne de Laon, où elle était à la merci du premier vassal mécontent ; il fallait qu'elle devînt indépendante, qu'elle eût ses domaines égaux à ceux des grands vassaux : l'avènement de Hugues Capet réalisa ce vœu constamment formé par l'impuissante politique des derniers Carlovingiens : c'était un pas immense de fait pour eUe ; maintenant elle peut attendre en paix.

Avant d'entrer dans son repos, la royauté capétienne eut une lutte à soutenir contre les derniers efforts que faisait la famille carlovingienne, pour ressaisir ce sceptre qui lui échappait pour la troisième fois. Le théâtre de la guerre fut bien resserré : elle se passa tout entière dans la ville de Laon. Charles de Lorraine, qui s'y est introduit par trahison (988), la perd ensuite par trahison, et est fait prisonnier par son rival, qui l'enferme dans la tour d'Orléans (989), où il meurt trois ans après (992). En même temps, Hugues battait les Aquitains, qui, toujours attachés à l'ancienne famille, refusaient de le reconnaître, et mettaient en tête de leurs actes : Christo régnante y rege nullo. Après la victoire, Hugues entame une lutte d'un nouveau genre, qui devait être familière à presque tous ses successeurs. Amoul, archevêque de Reims, l'avait trahi dans la dernière guerre ; il le dépose, et met en sa place le précepteur de son fils, le fameux Gerbert, qui plus tard fut pape sous le nom de Silvestre II. Le pape Jean XV excommunie Gerbert, et réintègre Amoul dans son archevêché ; mais Hugues tient bon ; il ne lâche pas Amoul qu'il tenait en prison, et maintient Gerbert sur le siège où il l'a placé. En vain un concile tenu à Reims en 995, confirma la sen-

tence du pape ; le roi refusa obstinément de délivrer le prisonnier, et Ton ne put reprendre cette affaire qu'après sa mort (996).

Voilà à peu près, si on ajoute quelques guerres avec de petits seigneurs, une tentative d'hostilité par une ancienne bande normande établie près de la Somme, et le sacre de son fils Robert, arrivé en 988, tous les faits dont se compose le règne de Hugues Capet. Ce sacre anticipé dont on Ta beaucoup loué, ne lui appartenait pas ; c'était un emprunt fait aux Carlovingiens. On se rappelle que Pépin fit sacrer ses deux fils par le pape, et Lothaire avait employé le même expédient pour assurer la couronne à son fils Louis. Hugues Capet fut enseveli à Saint-Denis, dont il était abbé : ce lieu, où reposaient déjà les restes de plusieurs rois, fut dès lors la sépulture exclusive des rois de France, en même temps que Paris, dont il était comte, devenait pour toujours leur capitale. Il ne faut pas s'imaginer néanmoins que Paris fût dès ce moment la capitale de ce que nous avons nommé plus tard Ja France. Il n'y avait point de France à cette époque : chacun s'était fait une patrie du lieu où il était né ; à cinq lieues du clocher de son village on était en pays ennemi. Un abbé de Cluny, prié par ses confrères de Saint-Maur de venir les visiter, s'excusa sur la longueur du chemin qu'il avait à traverser « dans un pays étranger et inconnu. »

Le moment était loin où le roi de Paris mettrait un terme à cet effroyable isolement, en ralliant une à une autour de lui toutes les parties dispersées çà et là de son royaume; du moins celui qui montait alors sur le trône devait peu s'en occuper. Le bon roi Robert commence son règne par des disputes de prêtres et de femmes ; c'est Arnoul dont on exige la liberté ; c'est Berthe qu'on veut lui faire répudier. Il résista d'abord, et soutint le choc d'une excommunication dont nos historiens ontfait un grand bruit;

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mais il faut en ranger les rigueurs exagérées avec le conte de la reine Pédauque^ qui fait accoucher la reine Berthe d'un enfant avec un cou d'oie, en punition de la contumace des deux époux. Robert n'osa pas néanmoins pousser plus loin la lutte avec le pouvoir spirituel. Arnoul fut r^^tabli sur son siège (998), Berthe renvoyée, et Constance lui succéda (i 000).

Nous ne saurions laisser tomber cette année iOOO de notre plume, sans dire un mot des terreurs dont elle fmppa la génération qui la vit. C'était une croyance universelle qu'eUe devait amener la fin du monde. Il est facile de concevoir cette croyance à une époque d'ignorance et de naïve crédulité, quand on se rappelle que le dix-huitième siècle fut un jour en alarme pour une comète dont quelques mathématiciens l'avaient menacé. Quoi qu'il en soit, son existence est un feit incontestable : tous les actes du temps en font mention. C'est à celte cause, sans aucun doute, quelque singulière qu'elle paraisse, qu'il faut attribuer en partie l'immense richesse du clergé au moyen âge. Le monde se croyant près de son terme, avait plus besoin de prières que de biens : de tontes parts on lui fit des donations qu'il paya en oraisons.

On retombe dans un nouvel étonnement quand , de ce spectacle du monde écoutant si son heure ne sonne pas, on revient au bon Robert, qui ne songeait alors qu'à échapper aux tracasseries de sa nouvelle épouse. La vive et impétueuse femme du midi s'était mise tout de suite au-dessus de cet homme, plus clerc que chevalier*, qui chantait au lutrin et faisait des hymnes latines : on dit même qu'eUe allait quelquefois jusqu'à le batlre. « Ne le dites pas à ma femme, »

^ L'on peut déjà se servir de cette expression que nous voyons en vogue dés la première croisade. La cl^evalerie n'était pas encore déOnUivement (onstituée; mais il y avait déjà des chevaliers.

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disait Robert aux gens de sa maison , quand il avait été surpris agissant contre ses ordres.

Il est triste, en vérité, de donner ici, pour toute histoire de France, Thistoire du ménage d*un homme qui avait le nom de roi, et qui gouvernait quelques lieues de pays autour de Paris ; mais il faut bien prendre notre histoire telle qU*on nous l'a faite, avec les lacunes de la chronique, et les oublis de la tradition. Lorsque, à l'affaire de Berthe et aux tracasseries de Constance, nous aurons réuni une expédition contre Eudes , comte de Chartres (999) , une dans le duché de Bourgogne (1001), dont Robert investit son fils Henri (1005); le sacre de Hugues, filsduroi(1017); un pèlerinage de Robert à Rome (1020) ; la mort de Hugues (1022); les brouilleries de Henri, son second fils, avec Constance (1023); son couronnement f 1026), et la mort de Robert (1031) ; nous serons censé avoir raconté ce qui se passa en France depuis l'an 096 jusqu'à l'an 1031 . On s'est plaint d'avoir l'histoire du comté de Paris au lieu de l'histoire de France, ce n'est pas assez : on doit se plaindre encore de n'avoir pas même l'histoire de ce comté.

Le règne de Henri I*' est un peu plus animé. Il commence par une révolte de son frère Rd)ert, qui, poussé par Constance et soutenu par Eudes, duc de Champagne, le force à s enfuir, lui douzième , de l'ancien duché de France , qui portait le nom d'un royaume depuis que son chef était roi. Henri , qui s'est réfugié auprès de Robert le Diable, duc de Normandie, reparait bientôt à la tête d'une armée; il bat les révoltés, et remonte sur le trône. Mais la victoire lui coûta cher ; il fallut donner au vaincu le duché de Bourgogne, et à celui qui avait si puissamment aidé le roi, Gisors, Pontoise et le Vexin(1052). Le duché de Normandie s'avançait par cette concession jusqu'à dix lieues de Paris. Une nouvelle révolte vint ensuite troubler le roi; son frère Eud^ s'unit avec les ducs de Meaux et

de Chartres, et veut imiter l'exemple de Robert (1037). U fut promptement soumis ; mais au lieu du riche apanage qui avait récompensé pour ainsi dire la rébellion de son frère, il fut envoyé dans la tour d'Orléans, d'où il ne sortit que deux ans plus tard (1059).

Pendant que la famille royale semblait uniquement occupée à s'entre-déchirer, le clergé travaillait pour elle, en portant les premiers coups à la féodalité. U publiait la trêve de Dieu (1041), protestation solennelle contre les habitudes sauvages de cette race hautaine et batailleuse qui avait alors tout le pouvoir entre les mains. « Un synode tenu dans le Roussillon , en 1027, avait décrété que personne n'attaquerait son ennemi, depuis l'heure de nones du samedi, trois heures après midi, jusqu'au lundi, à l'heure de prime, trois heures avant midi. On prit cette décision pour modèle et pour point de départ. Les peuples d'Aquitaine, dit Glaber, et toutes les provinces des Gaules, à leur exemple, cédant à la crainte et à l'amour de Dieu, firent un pacte vraiment inspiré du ciel. On décréta que du mercredi soir au lundi matin, aucun chrétien ne ravirait quoi que ce fût à son prochain, par violence, ne tirerait vengeance de ses ennemis, ou même exigerait de gages de qui lui aurait donné caution. Les . infracteurs de ce pacte furent condamnés à composer pour leur vie j ou à se voir bannis de leur pays et de la communion des chrétiens. Cette loi nouvelle reçut le nom de treugue ou trêve de Dieu. Ces jours de paix avaient été choisis en mémoire de la Passion du Sauveur, qui commença de souffrir le mercredi ; les jours de grandes fêtes, l'avent et le carême tout entiers, furent compris dans la pacification : pendant ces deux saintes périodes, il fut même défendu de se livrer à tous travaux guerriers, tels que construction et réparation de chàteaux-forts, exercices d'armes, etc. On mit les églises et cimetières non fortifiés sous la sauve-garde per-

LES CAPÉTlEiNS. ^H

péluelle de la trêve de Dieu^ ainsi que la personn^i^Qde clercs et des moines , peurvu qu*ils ne portassent pon^, d*armes. U fut interdit à l'avenir de tuer, de mutiler, d'emmener captifs les pauvres gens de la campagne, lorsqu'on guerroyait contre les seigneurs, et de détruire méchamment les ustensiles de labour et de récolte. » (Henri Martin. Hist. de Fr, t. 5).

Il appartenait au clergé d'élever le premier la voix pour ramener quelque apparence d'ordre dans cette grande république anarchique que Ton nommait la féodalité. Restreindre son droit de guerre privé, c'était s'attaquer au plus précieux de ses privilèges ; elle résista longtemps. En Normandie, où elle existait dans toute sa pureté, un refus net répondit aux sommations du clergé ; mais le ciel se déclara pour la trêve de Dieu ; le mal des ardents fut envoyé pour punir les réfractaires, et ils se soumirent. Us se forma une confrérie sous le nom de confrérie de Dieu, pour veiller au maintien de la nouvelle institution, à peu près comme la sainte hennandad fut fondée en Espagne pour s'opposer aux brigandages des hidalgos.

En même temps se préparait déjà, àl'insu de la royauté, un grand mouvement qui devait aussi contribuer puissamment à la relever. L'esprit des croisades commençait à percer, et les regards des tidèles h se tourner vers le berceau de leur religion. Robert le Diable part en pèlerinage pour la Terre-Sainte, et meurt en chemin (1047). Avant de partir , il avait fait venir devant ses barons un petit bâtard qu'il avait eu d'une fille de Falaise, et leur avait fait promettre de le reconnaître en sa place. C'était Guillaume le Bâtard, surnom qu'il changea plus tard en celui de Conquérant. Quand la nouvelle de Jla mort de Robert arriva en Normandie , une partie des barons fut infidèle à ses serments , et mit à sa tête un seigneur pommé Guy. Henri vint secourir le fils de son ancien pro-

JSTOIRE DE FRANCE.

avec lui les rebelles à la bataille du

en donnant de sa pereonne, il fut ren-

îoui ut risque de la vie (1047).

son plus grand exploit. Ce n'est pas

IT souvent en guerre, tantôt avec Geof-

/ d'Anjou, tantôt avec un Guillaume

Tello, tantôt avec quelque autre sei- / .-ance et de l'Orléanais, mais toutes ces

peitces cxpeanioiib sont restées ensevelies dans une obscurité profonde, et Thistoire n'a presque rien à dire de lui Jusqu'en 1054, où on le retrouve en Normandie. Cette fois, c'était pour attaquer Guillaume, auquel il voulait reprendre le Vexin : il fut battu, et sortit de Normandie pour n'y plus rentrer. Six ans après cette expédition, Henri mourut (1060), après avoir eu la précaution de faire sacrer son fils, Philippe (1059), enfant de sept ans, né de cette Anne de Russie , dont la présence en France, à une époque où Ton passait en pays étranger à chaque journée de chemin, est un problème que Ton n'a pas encore bien expliqué. Loin d'augmenter la puissance de sa maison , Henri semble plutôt l'affaiblir par la cession de la Bourgogne et du Vexin, et cependant sous lui la royauté nous parait j[)lus forte, parce qu'elle est plus active, et l'histoire commence à se ranimer.

Sous Philippe F', l'intérêt augmente : l'histoire du roi est pale, mais l'histoire de la France brille d'un éclat qu'elle n'avait point eu depuis Charlemagne C'est la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant : c'est la fondation du royaume de Portugal , par une troupe de chevaliers bourguignons ; c'est enfin et surtout la première croisade, le plus grand fait du moyen âge, qui dans un sens, semble encore plus français qu'européen, tant la France y prit de part: et bien loin derrière les hauts faits des nobles et des châtelains, quelque chose qui se remue dans les

LES CAPÉTIENS. Sil

villes et les bourgs; c'est le peuple qui nait, qui fonde les communes et qui devient puissance : tel est le spectacle que nous offre, non pas le règne de Philippe !•% mais la France, pendant que Philippe régnait. Nous regrettons de ne pouvoir présenter ici ce grand tableau dont chaque pailie a sa place ailleurs , et nous allons suivre comme nous avons fait jusqu'à présent, mais bien à contre-cœur cette fois, Ici triste série des actions du prince.

Henri avait donné en mourant , pour tuteur à son fils, Baudouin, comte de Flandre, qui s'acquitta dignement de cette fonction. Il commença sa régence par une expédition dans le Midi contre les Gascons, qui refusaient, dit-on, de reconnaître Philippe. Ce motif semble un peu suspect; il y avait longtemps que les rois n'avaient plus rien à démêler avec ces peuples : néanmoins, si le fait est vrai, il semblerait prouver qu'il existait encore dans ces contrées une espèce de soumission nominale à celui qui portait le nom de roi de France, soumission à laquelle les rois tenaient encore, et qui avec le temps se convertit pour eux en une souveraineté complète. Les autres événements de la régence de Baudouin sont peu importants , à Texception de l'expédition de Guillaume en Angleterre (1066). Le duc normand reçut de Baudouin un secours de 200 lances dont on l'a blâmé à tort, puisque ce n'était pas d'un aussi faible secours que dépendait la réussite du conquérant. D'autres ont été plus loin , et ont prétendu que Baudouin aurait dû interdire à Guillaume, au nom de Philippe, son suzerain , une expédition qui devait le rendre si puissant. C'est bien peu connaître l'esprit féodal : croit-on de bonne foi que Guillaume, dont la force surpassait celle du roi, se fût soumis à un tel ordre? D'ailleurs ce fut peut-être le salut du roi de France, selon la pensée de M. Michelet, que les Normands aient tourné à l'ouest cette ardeur guerrière qui les emportait toujours en avant : ils étaient déjà arri-

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vés jusqu*au Vexin, à dix lieues de Paris; qui sait s*ils se fussent arrêtés en chemin?

Une année après le départ de Guillaume, la mort de Baudouin vint rendre à Philippe Tusage de la couronne que jusqu'alors un autre avait portée pour lui (1067). Le premier usage qu'il en fit fut pour soutenir Richilde , la veuve de son tuteur, contre Robert, duc de Frise, qui lui disputait les états de Baudouin . Battu à Saint-Omer(l 071)* par Robert, qui lui offre des terres dans l'Orléanais, Philippe n'hésite pas à abandonner unecause malheureuse ; il s'unit à son vainqueur, et le duc de Frise arrache enfin de Richilde la cession de la Flandre (1075). Le roi de France avait bien autre chose à faire que d'intervenir dans les querelles de ses vassaux : il surveillait avec inquiétude la puissance de Guillaume, qui, maître absolu de l'Angleterre, le dominait trop pour ne pas l'effrayer. Il cherchait de tous côtés à lui susciter des embarras : c'est ainsi qu'en 1075, il soutient Hoel, duc de Bretagne, contre les armes normandes; en 1076, il accueille avec joie le fils de Guillaume, Robert, et lui fournit des secours pour faire la guerre à son père. Ces hostilités avaient paru faire peu d'impression sur Guillaume, qui laissait son ennemi en paix; une plaisanterie le décida à lui déclarer la guerre. « Quand ce gros homme accouchera-t-il donc? » avait dit Philippe , en parlant de Guillaume , qui , gêné par un excès d'embonpoint , suivait un régime à Rouen pour remédier à cette incommodité. Le gros homme s'écria qu'il irait lui-même célébrer ses relevailles en France, avec 1 0,000 lances en guise de torches. A peine est- il en état de monter à cheval, qu'il se met à la tête de ses troupes, et vient assiéger Mantes, qu'il prend d'assaut et livre à l'incendie. Le plaisir de la vengeance lui coûta la vie. Comme il se promenait dans la ville, son cheval ayant trébuché en heurtant un cadavre, il tomba sur sa selle et se blessa. Rap-

porté dans sa tente, il ne ût plus que languir et mourut (1087), laissant son royaume d'Angleterre à Guillaume le Roux, et son duché de Normandie à Robert, Tainé de ses fils. Ce partage, qui affaiblissait la puissance de sa maison, la rendait moins redoutable à Philippe, et bientôt la discorde qui se mit entre les frères lui enleva tout sujet d'inquiétude de ce côté.

Un autre embarras vient bientôt fondre sur lui. Il répudie Berthe, son épouse (1083), et enlève à Foulques le Rechin, comte d'Anjou, la belle Bertrade que le vieillard avait épousée depuis peu (1091). A peine le bruit de cette alliance adultère se fut-il répandu que le clergé tonna contre les époux coupables, mais ils refusèrent de se séparer. Au fameux concile de Clermont où se décida la première croisade, le pape Urbain II lança contre Philippe une excommunication solennelle (1095) dont Teffet fut un peu tardif, car Philippe ne consentit à renvoyer Bertrade qu'en 1098; encore fut-ce pour la reprendre l'année suivante. Sa conduite, dans toute cette affaire, présente un singulier mélange de fermeté et de faiblesse. Il venait de reprendre Bertrade en 1099 , excommunié à Poitiers , il la renvoie de nouveau un an après, pour la reprendre encore en 1103.

« D'année en année quelque nouveau concile renouvelait l'excommunication lancée contre les deux adultères. Philippe promettait d'obéir, et gardait tranquillement Bertrade. D'après la législation canonique de Grégoire VII, l'excommunication le privait de la couronne. Il ôta le cercle d'or de son front. Le chant des prêtres et celui des cloches cessaient sur son passage ; mais on lui disait la messe, à voix basse, dans sa chapelle. « Dès que Philippe « et Bertrade sortaient d'une ville, les prêtres entonnaient « leurs antiennes, les cloches se mettaient en branle. « Entends-tu, ma belle, disait le roi en riant, entends-tu

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«comme ces gens-Jà nous chassenl? » Il finit par faire sacrer Bertrade, et rartifîcieuse femme alla jusqu'à réconcilier son vieux mari avec l'alfront qu'on lui faisait. En il 06, elle conduisit Philippe à Angers, et se fit voir à l'église, en compagnie du roi et du comte à la fois. Au château , elle faisait asseoir le premier à ses cotés, l'autre à ses pieds, sur un escabeau.

Il y avait pourtant du danger à se jouer ainsi d'une puissance qui accomplissait de si grandes choses. A ce moment même où Philippe tournait l'excommunication en plaisanterie, et laissait traîner son nom dans les actes de tous les conciles, la pensée chrétienne remuait le monde entier, et enfantait les croisades.

Depuis près d'un siècle, le goût des pèlerinages lointains, joint à l'humeur aventureuse de la chevalerie, à cette habitude devenue générale, de trancher toutes les questions avec l'épée, préparait comme invinciblement les croisades. Elles furent précipitées par une révolution arrivée en Asie, révolution qui donna de nouveaux maîtres à la Palestme, le but favori des grands pèlerinages, la Terre Sainte par excellence. Vers le milieu du onzième siècle, la domination arabe, domination intelligente et paisible, qui laissait les chrétiens d'Orient satisfaire à l'aise leur piété curieuse, fut renversée par une horde de Turcomans, venus des bords de la mer Caspienne, avec des habits de peaux de bêtes, et des étriers de Lois. Dès lors les pèlerins, à la merci de ces hommes féroces, durent acheter cher leurs joies de voyageurs et de chrétiens. Dévalisés sur tous les chemins, ils arrivaient sous les murs de la ville sainte, sans avoir pour la plupart une pièce d'or à donner aux portes, il ne pouvaient entrer, et succombaient dans la campagne, de misère et de chagrin. Ceux qui pénétraient dans l'enceinte de Jérusalem, s'y trouvaient continuellement en danger de mort. Leurs Irères du pays les

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cachaient de leur mieux, sans oser les protéger, car eux aussi souffraient la persécution. Souvent, au milieu des offices, entrait dans l'église quelque bande de Turcomans qui s'asseyaient sur l'autel, brisaient les vases sacrés, prenaient les prêtres par la barbe ou les cheveux.

Un pauvre moine de Picardie, nommé Pierre TErmite, 'vint comme les autres à Jérusalem, et s'indigna de toutes ces choses. Il songeait déjà aux moyens d'y mettre un terme, par un appel aux nations de l'Occident, quand, s'étant endormi une nuit sur le pavé de l'église de la Résurrection, il vit en songe f. C. , qui lui dit : « Debout, Pierre, et fais ce qui t'a été prescrit. » Il partit aussitôt, et se rendit à Rome, où il n'eut pas de peine à entraîner Urbain II dans un projet que nourrissait la papauté, depuis le célèbre Gerbert. A|)rès avoir parcouru l'Italie, Pierre passa en France, prêchant la croisade aux chevaliers et au peuple, et, malgré sa mine basse et commune, et son chétif équipage, sa parole soulevait tout. On s'ai*rachait les débris de ses vêtements, et les poils de l'àne sur lequel il était monté. Les esprits préparés, Urbain convoqua un grand concile à Clermont. Des milliers de chevaliers, et une immense multitude de petites gens s'y rendirent de toutes parts. La ville fut trop petite, et cette foule demeura sept jours sous la tente, en dehors des murs, pendant que les évêques délibéraient. Le septième, Pierre l'Ermite et Urbain prirent la parole devant le peuple, qui d'une seule voix s'écria : Diex el volt! Dieœ el volt! (Dieu le veut! Dieu le veut!) De grandes piècet^: d'étofles rouges avaient été découpées d'avance en croix. On les distribua aux assistants, qui se les attachèrent aux épaules, et retournèrent chez eux se préparer au grand voyage. » (Hist. de France).

On sait quels furent les résultats de cette expédition mémorable, le bouleversement de tout l'Orient, et la fondation

d*un royaume franc sur cette terre consacrée, ancien séjour du peuple de Dieu. L'écho de ces grandes choses n'alla pas jusqu'aux oreilles indifférentes de Philippe P'. Loin de se réveiller au bruit des exploits lointains de ses comtes et de ses barons, il se lassa même à la fin de sa royauté, toute mesquine et pacifique qu'elle était.

A paitir de l'an 1105, ce ne fut plus lui qui régna, mais son fils Louis le Gros, qui fut sacré cette année, et sous le règne duquel la royauté commençant à quitter cette physionomie calme et insignifiante qu'elle consei-vait depuis Hugues Capet, devait sib mettre en marche vers cette autorité absolue où la conduirait le cours des choses. Louis n'attendit pas la mort de son père pour entamer cette régénération de la royauté. A peine sacré, il se mit à guerroyer infatigablement contre les petits barons du comté de Paris et d'Orléans, qui s'étaient habitués, sous la molle administration de Philippe, à méconnaître l'autorité de leur suzerain ; c'étaient les seigneurs de Montmorency, de Luzarche, de Montlhéry, de Marie et de Coucy. Il assiégeait tour à tour et prenait leurs forteresses, lui-même passait dans le fossé, et montait à la brèche : il y acquit le surnom de Batailleur. La royauté commençait la conquête du royaume par la conquête de son propre domaine, dont ses vassaux immédiats l'avaient déjà presque dépouillée. Pendant que Louis était tout entier à cette guerre de partisans, son père mourut (1108) à l'âge de soixante ans, après un des plus longs règnes dont il soit parlé dans notre histoire (quarante-huit ans), laissant une mémoire décriée par le clergé, et peu respectée par la postérit<^.

Ils sont passés maintenant, ces temps d'épuisement et d'impuissance à travers lesquels nous nous traînons si péniblemeutdepuisles derniers Carlovingiens ; la France a retrouvé sa sève et sa vie, et l'histoire se ranime et renaît avec elle. Un grand combat va commencer entre la royauté

et la féodalité ; dans lequel il semble qu*une sorte de fatalité a disposé tous les événements pour assurer le triomphe de la première ; le peuple qui vient de naître grandit en silence pendant la lutte, et arrivé ledernier sur le champ de bataille, c'est à lui que restera la victoire.

Louis le Gros* Louis le Jeune (1108-1180. — Quand Louis le Gros monta sur le trône, il y avait déjà cinq ans qu'il gouvernait. Degré ou de force, Philippe, son père, lui avait remis l'administration de son royaume, ou plutôt de ses domaines, et nous l'avons déjà vu courant de châteaux en châteaux, et commençant, selon notre remarque, la conquête de la France par la conquête de l'Ile-de-France. Les quelques villes dont se composait au fond le domaine royal, Paris, Melun, Étampes, Orléans, Compiègne, pouvaient à peine correspondre entre elles, car sur le chemin se trouvait quelque château féodal, dont le seigneur arrêtait ou rançonnait les voyageurs, et les messagers du roi, comme le reste, quand il avait à se plaindre de lui. Entre Étampes et Paris s'élevait cette formidable tour de Mont- Ihéry, qui avait fait passer à Philippe V% comme il le disait lui-même un jour à son fils, tant de nuits sans sommeil; entre Paris et Melun, c'était Corbeil ; entre Étampes et Orléans, le Puiset. Tout cela faisait de l'indépendance à la manière des ducs et des comtes, et à chaque pas que hasardait le roi dans son duché de France, il lui fallait traiter de puissance à puissance. Louis le Gros avait déjà commencé à y mettre bon ordre, quand son père lui céda la couronne. Ses vassaux, qui se voient sérieusement menacés, forment une ligue contre leur suzerain, et la guerre éclate sur mille points à la fois. Us ne cachaient guère leur I, 19

2}S nisTDfim pe vraisce.

doss^iQ. Le seigneur de Corbeil s'armait dans la grande cour de son chiteau pour aller combattre Louis ; oomme il montait à cheval, la diâtelaine vint lui apporter sa lance : « Vous \e^ donner à un comte, lui diMl en Tepibrassant^ c'est un roi qui vous la rapportera. 9

Louis fit face de tous côtés : le roi de Corbeil est tué dans la bataille, le jour même de sa bravade ; les seigneurs de Montlhéry, de Coucy, qui veulent secouer le joug de la suzeraineté féodale, sont battus et réduits à l'obéissance ; \b icbàteau dii Pai$et ^ pri^ jusqu'à ivc»» fois, et enfin xs^. En même tamps, Louis soutenait une guerre activa avec HQuri» ro^ d'Angleterre, qui, de son ducbé de Normandie, sollicitait les seigneurs de l'Ile-de-France à la révolte, et convoitait Gisors, dont la possession lut la cause, et plus souvent le prétexte de tant de guerres entre les rois de France et d'Angleterre (il 10). Il ne faut pas s'attendre À rencontrer ici les grands Dsiits d'armes qui remplirent ces guerres, quand Paris sera la capitale de la France, et que l'Angleterre s*en n^êlera : ce sont deux ducs, celui de Normandie et celui de l'ile-de-Fraoce, qui sont en jeu, et la guerre se fait en petit. Elle se passe tout entière dans les fossés et derrière les barbacanes des châteaux-forts; au lieu de se diercher, les deux rois allaient assiéger les partisans de lem* ennemi, et, chose bizarre, c'étaient, pour la plupart, des châteaux français que Louis emportait d'as^ saut, et des châteaux normands qui retenaient Henri devant leurs ponts-levis. Des deux côtés, des vassaux indodles prêtaient le nom d'un roi à leur révolte, et dans le fond, ne se battaient que pour eux-mêmes. Enfin, après m ans d'hostilités indécises (1108-1114), la paix se fit; maisce fut pour peu de temps. (Paix de Gisors, 1114. — Guerre en faveur de Chim, 1116.)

Au milieu de ces misères, une singulière ambassade vint rappeler à la royauté un souvenir de son antique

splendeur. Le temps était loin où de cette œuronne, dotit les Capétiens avaient hérité de la famille de Charlemagne^ relevaient toutes les contrées qui vont du Rhin à l'Ebre, de l*Océan à T Adriatique, et cependant en Tan 4109, au retour d'une expédition contre le Puiset, Louis le Gros vit arriver à Paris les envoyés du comte de Barcelone, qui venaient demander à leur seigneur suzerain, aide et protec tion contre les Sarrasins. Après tant de révolutions, la tradition de Fempire de Charlemagne vivait encore au fond des esprits * ; et la féodalité avait négligé ou n'avait pu détruire ce téihoignage toujours subsistant qui protestait contre elle, et dont les rois surent si bien profiter plus tard. Mais le moment n'était pas encore venu où la royauté devait descendre dans le midi et lui demander compte d'une indépendance usurpée; il ftiUait auparavant 6'afitermir dans les provinces de l'ancienne France, et avoir reconquis les bords de la Seine avant de passer la Loire. L'ambassade du comte de Barcelone n'amena d'autre incident qu'une trêve de quelques mbis, et à peine le traité de lii^ft eut-il mis fin à la guerre avec l'Angleterre, qu'elle se ralluma avec plus de force que jamais.

Deax ans avant la mort de Philippe l®*, la bataille de Tinchebray (1 i 66) avait livré à Henri I", son frère Robert, qui lui disputait la Normandie, et lui avait assuté la possession de cette province. Mais Robert laissait un fils, Guillaume Cliton, enfant de cinq ans, qui, devenu grand, alla chercher dans les cours de France des protecteurs contre l'ambition de son oncle. Il en trouva plus d'un, car la réunion de la Normandie à l'Angleterre en rendait le maître trop puissant pour la sûreté de ses voisins ; les comtes de Flandre et d'Anjou se réunissent au roi de France pour le rétablir

^ Les coitttes de Barcelone ne cessèrent de dater learë actes du règne des rois de France que sons Louis le Jeune.

dans son héritage (1116). On avait gagné quelques seigneurs nonnands, qui se déclarèrent pour le fils de Robert, et Henri put se croire un moment en danger. Mais il se rassura bientôt, car cette guerre ne se passa pas avec plus d'activité que la précédente. Des châteaux pris et repris, des expéditions de seigneurs à seigneurs, des duels, pour ainsi dire, plutôt que des combats, voilà tous les événements dont elle se compose. Son grand fait d'armes, la journée, nous n'osons dire la bataille de Brenneville(1119), fut une mêlée confuse de chevaliers, où ceux qui se laissèrent désarçonner, tombèrent entre les mains de leurs jouteurs, et en furent quittes pour débourser une rançon ; il y eut trois hommes de tués. Louis le Gros put en revendiquer un des trois, s'il faut ajouter foi à l'anecdote qui a fait la fortune de la journée de Brenneville* ; anecdote qui n'a rien d'invraisemblable, et qui prouverait au besoin qu'on ne prenait guère alors les combats au sérieux. L'année qui suivit la bataille de Brenneville, termina cette guerre insignifiante, et la paix qui fut conclue entre les Français et les Anglais (1120), laissa Guillaume Cliton aussi pauvre qu'auparavant.

Mais le désastre de Barfleur* (1120) vint bientôt ranimer l'audace de ses partisans. Une nouvelle ligue se forme en sa faveur, et cette fois Henri songe à faire repentir Louis le Gros de ses agressions multipliées. Pendant qu'il passe en Normandie, où il re mporte la victoire de Téroude (1123),

• *■ « Le roi est pris », s*écria un écayer anglais en saisissant la bride de son cheval. ~ « Ne sais -tu pas qu'on ne prend point le roi aux échecs, » dit Louis le Gros> et il retendit k ses pieds d*un coup de sa masse d'armes.

* Un vaisseau qui rapportait en Angleterre presque toute la famille périt dans la traversée avec ceux qui le montaient. Depuis ce moment, une tristesse profonde s'empara de Henri, et quelquesuns rapportent qu'on ne le vit jamais rire.

il appelle à son secours Tempereur Henri V, auquel il avait donné sa ûlle Matilde en mariage, et qui, débarrassé depuis deux ans de la fameuse querelle des investitures, ne cherchait qu'un ennemi à combattre. Henri V entre en Champagne avec une puissante armée, et il s'avançait déjà pour donner la main aux chevaliers normands de son beau-père, quand il se vit arrêté tout à coup par une levée de boucliers que l'histoire ne s'attendait guère à trouver après les jeux de Brenneville.

A la voix de Louis le Gros, qui rallie ses vassaux sous l'oriflamme des moines de Saint-Denis, soixante mille hommes des pays de Reims et de Ghâlons, soixante mille du Laonnais et du Soissonnais, se réunissent sous les murs de Reims, où le roi lui-même conduit une grosse armée levée dans son duché de l'Ile de France ; le comte de Flandre arrive avec dix mille hommes : le duc de Bretagne se mettait en marche ; et le duc de Guyenne, alors occupé à une guerre contre les Sarrasins d'Espagne, allait envoyer ses hommes à la défense de la patrie commune, quand Henri, effrayé de voir un petit prince se grandir tout à coup en souverain redoutable, se retirade la partie, et laissa là le roi d'Angleterre, qui fit bientôt la paix (1 125).

Il y a pour nous un enseignement profond dans cette armée de deux cent mille hommes rassemblée comme par enchantement sous la bannière de Saint-Denis, en face de la ville oii l'on sacrait les rois. C'est, à proprement parler, le premier signe de vie que donne la France capétienne ; mais à luiseul, à moins qu'on ne veuille accuser d'exagération les récits de Suger, il prouve qu'une sève active et vigoureuse circulait dans cette France du douzième siècle, que le silence des chroniqueurs, et surtout la pâle figure de ses rois, nous représentent, malgré nous, comme impuissante et débile. Pour la première fois, depuis la chute du grand empire j nous voyons apparaître le peuple ; il était à Reims,

ââî HISTOIBE DE FRANCE.

conduit par ses ciirôs, qui y menèrent chacun les hommeè de leur paroisse, souS la bannière de leur saint; et sans lui, tsomment les châteaux auraient-ils fourni deux cent mille hommes à leur suzerain? Louis le Gros f\it, dit-on, l'auteur decette mesure, qui, en ajoutant à sa force toute la force du peuple, donnait à celui-ci le signal de son affranchisse ment. Ce n'est pas encore la liberté communale qui vient de naître pourtant, mais les vieilles fhtnchises des anciens temps se remontrent au jour, et les hommes, qui ont eU Une fois des armes entré les mains, sont ëU marche vers l'indépendance.

a De la Flandre, de la Normandie, du Maine, la révolu* tion bourgeoise gagnait enfin les seigneurs ecclésiastiques et laïques de la France proprement dite, demeurée jusqu'alôra en arrière : depuis le sighal donné par le Mansen i 070, la fermentation n'avait pas cessé dans les villes françaises ; lies seigneurs voulaient traiter en serfe tout ce qui n'était pas noble, mais « les bourgeois, par leurs fréquentes émeutes, par leurs ligues offensives et défensives, prouvaient que leservage descampagnes n'était pas fait pour les villes. De temporaires qu'elles étaient d'abord, ces associations de défense mutuelle devinrent permanentes ; on s'avisa de les garantir par une organisation administrative et judiciaire, et la révolution fût accomplie. » (Aug Thierry.) « CiBS hommes libres et ces hommes de poeste, ces vilains et ces mainmortables qui souvent, dans une môme cité, étalent possédés par indivis ou partagés comme des troupeaux entre quatre ou cinq seigneurs, mirent en commun leurs bras et leurs amies ; ils se saisirent par force ou par surprise des tours et des murailles de leurs propres villes; ils se réunirent en armes sur les places publiques, et là, en &ce du soleil , ils se jurèrent assistance et fraternité : ils élurent des mayeurs (maires, maj&res)^ des échevins, dies pairs, des jurés, chargés de veiller au maintien de cette

gainte fcbiyui-afton , ils promirent de n'épargner ni biens, ni veilles, ni sang, pour échapper au despotisme de leurs maîtres ; et non contents de se défendre à Tabri des barricades de leurs rues, fermées par des chaînes de fer, ou derrière les murs épaisde leurs maisons changées en forteresses, ils prirent courageusement roffensivé contre ces sombres châteaux, ces fières résidences seigneuriales, qui commandaient leurs villes* etdevant lesquelles avaient si longtemps tremblé leurs pères. Les villes ne se coalisèrent point d'une part et les seigneurs de l'autre ; la lutte n'eut point un caractère si large et si simple ; chaque commune, chaque seigneur, agit pour son compte ; il y eut autant de révolutions ou de tentatives de révolution, qu'il y avait de cités; mais partout le but fut le môme ; partout on combattit et on négocia pour substituer le régime régulier d'une charte, d'une constitution écrite, au régime de désordre et de violence sous lequel on vivait; on lutta, dans la France du douzième siècle, pour des constitutions municipales, comme on lutte dans l'Europe moderne pour des constitutions nationales. Les circonstances et les résultats se diversifièrent à l'infini: ici, on conquit lacharte communale par let fer ; là, on l'acheta à prix d'or; ailleurs, le seigneur prévint la guerre civile par un octroi volontaire; dans d'autres lieux enfin, les efforts de la bourgeoisie ne furent point heureux ; mais les villes les moins favorisées finirent toujours par obtenir quelques privilèges, quelques franchises partielles, quelques Statuts de corporation, à défaut d'une charte de commune, l'objet suprême des vœux des populations urbaines. Ce mot de COMMUNE avait sur les passions des hommes de ce temps un effet vraiment magique ; il enflammait toutes les âmes d'enthousiasme Ou de colère. La plupart des barons avaient en horreur ce nom abominable^ et les mêmes prélats qtii armaient volontiers leurs paysans contre les nobles spoliateurs de l'Église, ne voyaient qu'avec indigna^

22/i HISTOIRE DE FRANCE.

tion les coatitions des citadins. Se soustraire aux prises et tailles arbitraires des évoques, des chapitres et des abbés, c'était révolte contre les sacrés canons, c'était hérésie, ou peu s'en fallait. Ives, évêque de Chartres, Foracle de l'église gallicane en ce temps-là, déclarait hautement, dans une lettre écrite de 1096 à 1099, que les clercs n'étaient point obligés à tenir les serments extorqués par les ligues tumultueuses des bourgeois. « Commune, dit dans ses mémoires l'abbé Guibert de Nogent, commune est un nouveau et très-méchant mot, et voici ce qu'on entend par ce mot : les hommes de chef (cayite censi, gens soumis au cens), ne paient plus qu'une fois l'an, à leur seigneur, la redevance à laquelle ils sont assujettis ; s'ils commettent quelque délit, ils en sont quittes pour une amende (pensio^ une compensation) légalement fixée, et, quant aux autres levées d'argent qu'on a coutume d'infliger aux serfs, ils en sont entièrement exempts. «Un impôt annuel et une jurisprudence régulière, au lieu d'exactions illimitées et de châtiments fiscaux, tel est, en effet, le but des coalitions bourgeoises ; les moyens d'atteindre ce but et de s'y maintenir, ce sont la possession des remparts de la ville, les barrières et les portes intérieures qui protègent chaque quartier, chaque rue, et le trésor commun, et la milice permanente, et les magistrats municipaux chargés de prévoir et de repousser le péril : les insignes de la commune sont le sceau républicain gardé dans la maison de ville pour sceller les actes municipaux, et la bannière aux armes de la ville, .et surtout la tour des signaux, le befhroi, où les guetteurs veillent éternellement, et du haut duquel éclate la voix mugissante du tomn(<ocgtie«ein^, frappe signal), lorsqu'un danger menace la cité. » (Henri Martin.)

En même temps que les communes s'affranchissaient de la tyrannie féodale , le titre de roi de France commençait à devenir pxoins dérisoire, depuis qu'il avait de

récho quelque part, au fond de la Champagne, comme de la Flandre, partout où il y avait du peuple. Les nationalités partielles, enfantées par la féodalité, venaient de s'effacer un moment devant la grande nationalité française ; et le roi de Paris, qui représentait cette nationalité, pouvait dès-lors prévoir qu'il y avait de l'avenir pour lui , et que le cri de Montjoie-Saint-Denis pourrait bien quelque jour être poussé par une bouche normande ou gasconne.

En attendant, il grandissait à petit bruit , faisant de la suzeraineté de droite et de gauche, et mettant à profit le titre que ses anciens compagnons lui avaient laissé prendre par mégarde. Son protégé, Guillaume Cliton, avait été sacrifié de nouveau à la paix de 1125 : il trouva bientôt une occasion de le dédommager. Les Van-der-Straten, les plus riches négociants de la Flandre , avaient massacré dans l'église de Bruges leur duc Charles le Bon, qui, pour leur interdire l'odieux monopole du blé, s'était mis en guerre ouverte avec eux (1127); et la Hollande ainsi que l'Angleterre convoitaient ce riche héritage *. Louis arrive avec Guillaume Cliton , qu'il proclame comte de Flandre, et joignant ses armes à celles des Flamands, qui veulent venger la mort de leur ancien maître, il force les Van-der- Straten dans leur dernier retranchement, l'église môme où s'était commis le crime , et retourne en France laissant Guillaume en paisible possession de la Flandre. Le prince normand se croyant toujours au milieu des pacifiques populations de rUe-de-France et de l'Anjou, veut rançonner les riches bourgeois de Bruxelles et de Bruges. Mais ce n'étaient point là vilains taillables ni corvéables à merci. Les gens^es métiers revêtent leurs haubergeons, et les chevaliers de Guillaume ne tiennent pas longtemps. En même temps les Flamands se nomment un autre comte dans la

' Charles le Bon ne laissait point d*enfants.

236 HJSTOtikE iy£ i^RAKtE.

personne de Thieri^ d'Alsace, qui vient les commander, et la îtiotl de Cliton met bientm fin à la guerre (1128);

Le règne de Louis le Gros semble épuisé d'érénements militaires, les seuls presque dont nous ayons eu à nous occuper jusqu'ici, mais ce qui nous en reste à raconter a bien aussi son intérêt.

Eti 1150 la France vit arriver iin pape qui , chassé de Rome par une faction rivale , vfenait lui demander une sanction que l'Italie n'avait pas voulu lui donner. Déjà grandissait le rôle de la France, et à l'ombre de cette grande ui^té religieuse que l'on nommait la chrétienté, l'unité européenne se formait. Innocent II est proclamé chef de la chrétienté dans le concile d'Etampes, par le clergé français ou plutôt par saint Bernard , son chef et son oracle^ dont l'influence rappelait celle qu'avait exercée autrefois le grand Hincmar. De toutes parts on se soumit aux décisions du concile d'Etampes. C'était la première fois qu'un sCCte danâ lequel figurait le nbm du roi de France avait du retentissement par-delà leâ étroites limites de ses domaines. Un trait singulier d'indépendance de la part d'un des grands vassaux se trouve là en même temps pour nous aider à Hieâurer le chemin qu'avait à flaire la royauté. Toute l'Europe avait reconnu Innocent pour pape légitime; Henri lui-même d'abord fisivorable à Anaclet, s'était enfin rendu à la voix de saint Bernard, et le rival du pape choisi par les pères du concile d'Etampes n'avait plus de partisans que dans les Normands de Roger, qui s'était fait payer son obédience du titre de roi de Sicile, qUand tout à coup le duc de Guienne s'aviàa de se déclarer en sa faveur. Son schisme durait encore après un an et demi, et pour qu'il se rendît, il fallut (iue saint Bernard S'en mêlât. C'était trancher assez ouvertement du souverain, mais ce duc en avait au reste bien le droit. Maître de la moitié du midi , son influence s'étendait sur toute la France d'au-delà de la Loire^ et même

passait les Pyrénées. Pendant que Louis et Hemi s'agi- , taient au milieu d'hostilités insignifiantes, le duc de Guieone menait des années au roi d'Aragon, et livrait aux Sarrasins des batailles où les morts se comptaient par quinze mille (bataille de Co^enza, 1120). Anglais et Français n'avaient perdu que trois hommes à Brenneville.

Aussi futKse une grande joie à la petite oour de Louis le Gros, quand, un jour de Tannée 1157, vinreiit letroui^r, à Sétisi, des ambassadeurs du duc Guillaume, qui, partant en pèlerinage pour Saint-Jacquesnle^Gompostelle , laissait ses biens h sa fille Élécmoire, sous la condition d'épouser Louis, le fils du roi de France ; et en même temps les ééputés gascons annonçaient que leur duc était mort en chemin. Le jeune prince partit sur4e-champ pour aller cherdier son épouse et prendre possession des domaines qu'elle lui apportait ; mais avant qu'il tût de retour de son duché d'Aquitaine, il était roi de France. Les fatigues d'une vie toute de combats et d'expéditions avaient usé Louis le Gros avant l'âge ; puis la perte de son fils aîné Philippe S jeune homme actif et vigoureux, qui ne lui avait laissé pour successeur qu'un enfant débile d'esprit et de corps, lui avait fait une blessure qui ne s'était pas fermée ; enfin cet em* bonpdnt proverbial qu'il portait si bien dans la vigueur de l'âge, était devenu écrasant pour lui dans ses derniers temps, et les chaleurs de cette année l'emportèrent (1137). Il avait alors soixante ans.

1 Le Id octobre de l'année IISO, PhUippe, alors Agé de quinie ans, caracolait sur la Grève avec de jeunes seigneurs ; un pourceau, échappé de quelque ru^ vojsine, vint sp jçter entre les jambes (|e son cheval, qui s'abattit; et le jeune prince emporté mourant expira dans la nuit. « Louis, dit le père Daniel , ne reprit quelque air de gatté qu'aux clameurs joyeuses que poussa le peuple l'année suivante , quand innoe^nt oignit de la sainte-ampoule son second fils Louis. »

228 HIStOIRË DE FAANGE.

Louis le Jeune quitta en toute hâte sa nouvelle capitale, Poitiers, où il venait de se faire sacrer duc de Guienne avec grande pompe, pour aller renouveler à Reims la même cérémonie. La Guienne le revit bientôt : après avoir soumis quelques vassaux rebelles , entre autres un sire de Mont- Jay, dont il rasa le château S il parut sous les murs de Toulouse, qu'il revendiquait au nom d*Éléonore (1440). Toulouse était alors une sorte de capitale pour le midi de la France, et pour les premiers pas que la royauté capétienne hasardait de Tautre côté de la Loire , c'était une haute prétention que de vouloir mettre la main sur cette ville. Louis fut repoussé, mais son expédition ne resta pas cependant sans fruit ; car en se retirant, il emporta l'hommage du comte de Toulouse, qui se reconnaissait son vassal, et c'était tout ce qu'il fallait aux rois pour l'avenir. De nouvelles querelles de suzeraineté s'élevèrent peu de temps après pour Louis le Jeune, dans le pays franc : Thibaut, «omte de Champagne, l'avait abandonné dans son expédition de Toulouse, et c'était peut-être lui qu'on devait accuser de son revers ; comme pour l'irriter à plaisir, il se porta le protecteur d'un chanoine de Bourges, dont Louis avait cassé l'élection, et qui en avait appelé du roi au pape Des négociations eurent, lieu ; mais au bout de quelque temps, Louis, qui se voyait joué, y coupa court brusquement, et entra sur les terres de Thibaut. Là eut lieu ce fameux sac de Vitry (1143), où treize cents paysans, enfermés dans une éghse, y furent consumés par le feu qui dévorait leur village. Louis le Jeune, qui entendit leui'S cris, et qui voulut en vain les sauver, emporta de là une blessure profonde ; il était poursuivi par la vue de cette église enflam-

1 A Teiception de la plus haute tourelle , qu'il laissa subsister, par un usage féodal doDt on ne nous dit pas bien l'origine et la

raison.

LES GiPÊTIENS. 229

mée, et il ne se sentit délivré que quand il eut pris la croix à Vézelay.

Il y a eu beaucoup de mépris, et quelquefois même d'indignation contre cette conduite de Louis, allant expier en terre sainte un de ces désastres, qui durent se renouveler plus d'une fois à une époque où la guerre était en permanence sur tous les points à la fois. Il eût été plus raisonnable, et surtout plus philanthropique, d'accepter de bonne grâce ces terreurs salutaires, que la religion inspirait à des hommes dont la vie, comme autrefois celle des barbares dont ils venaient, n'était qu'une guerre continuelle, et qui avaient besoin de reconnaître quelque chose au-dessus de la force. Un écrivain qui fait de l'histoire tranquillement assis dans son cabinet, dans un siècle où il est protégé par une police et des tribunaux, peut à son aise déclamer contre la superstition de nos pères : mais demandez à ce paysan du douzième siècle que les hommes d'armes du char telain n'ont pas tué, parce qu'ils ont foi à la Vierge-Marie ou à monseigneur saint Nicolas, demandez-lui ce qu'il pense de leur superstition ; et peut-être aurez-vous plus de respect que de pitié pour les remords de Louis le Jeune. Quant au remède qu'il emploie pour s'en guérir, c'est encore là une de ces déclamations banales dont on commence au reste à débarrasser notre histoire. Il y a quelque chose de singulier, c'est qu en général, à prendre les croisades en masse, on s'accorde à dire que c'a été une grande chose, et l'on va même quelquefois jusqu'à exagérer leur influence sur les destinées de l'Europe ; mais qu'on arrive à l'application ; qu'on parle de telle ou telle croisade, on la regarde comme une calamité, et tous ceux de nos rois qui ont pris la croix sont condamnés. Louis le Jeune aurait mieux fait d'écouter Suger que saint Bernard ; Philippe Auguste obtient encore qlielque grâce à cause de ses exploits, et aussi , disons-le, parce qu'il se dégoûta de la terre sainte et revint

en FrancQ prendre la Normandie à soi> ancien frère d'ft^ mes; mais pour Louis IX c'eût été un prince accompli sans ses deux croisades. Et puis, que quelque roi s'avise de ne pas se croiser avec ses peuples, que Philippe P' laisse partir seuls les croisés de Godefiroy, c'est un lâche, et les grandes choses de son règne se sont faites sans lui* Hais revenpns à la croiaade de Louis le Jeune S

A ce premier moment de stupeur qui frappa les musu]* |nan$ qu^nd apparurent en A^ie les bande$ féodales et chrétiennes de la première croisade , avait succédé une sorte de rage de leur détfaite, et revenant à )a ^arge, ils éj)ranlaient avec viplence le royaume de Jérusalem, cette petite France d'Qrient, perdue au milieu des grandes masses de populations ennemies qui la cernaient de toutes parts. Noureddin, le sultan d'Aiep , après l'avoir longtemps n^enacée, tomba enfin sur |)desse, qu'il saccagea de la m^ère la plus bar];)are, et de là il allait toujours s'avi^ngant dans les possession^ chrétiennes (11 44). La chré^ tienté s'émut, et saint Berne^rd, qui était alors son véritable chef* se chargea de prêcher une seconde crois^^de. Il parcourait, monté sur sa mule, la ville et les campagnes, pr^l^ant les peuples qui s'empressaient sur ses pas, et faisant des miracles partout où il passait : quand la croisade fut devenue assez populaire , il indiqua à Vézelay un concile, où se rendit le roi avec ses grands vassaux, et la foule de ceux qui demandèrent la croix fut si grande que saint Pernard et les siens déchirèrent leurs habits pour y suffire. Les femmes elles-mêmes s'en mêlèrent, à l'exemple et sous la conduite de la reine Éléonore , qui voulut suivre son mari, ou plutôt qui fut curieuse de voir ce que c'était qu'une croisade.

En <M@> pendant c(ue saint Bernard était allé canti*^

t Voyez le quatrième cahier d'Histoire du inoyen*Age«

LES CAPÉTIENS. SSl

nuer séà pt*édications en Allemagne, Louiè et les Mrons se préfiaraient lentement au grand voyage : ce ne f\it (iu*aû bout d'un an qu'ils se mirent en marche (li 47). L'armée française prit à travers l'Allemagne et la Hongrie, suivant là, trace des premier^i croisés, et fut bientôt sous les mtiwJ de Côristantihople. Us allaient en commencer le siégé; poussés à bout par les vexations des Grecs, et tentés peutêtre à la vue de ses richesses : oh se débarrassa bientôt de ces hôtes dangereux , en led transportant sur l'autre boW de l'Hellespont, et là le pretoiet objet qu'ils îencOntrèt^rit itat les débHs de l'arihée de l'empereur Coiirad, qui, persécuté par saint Bernard, s'était enfin décidé à partir pour l'Asie , et s'était feit battre en arrivant. Le présage n'était pas heureux, néanmoins on se mit en marche ; on n'étàil pas à la moitié du chemin que l'armée française avait été battue à son tour par les milices turqueô, et ce ftit à girând* peine qu'elle atteignit le petit port d' Attalié , d'où Louis; âVeC ses selgneurë, et ses hommes d'armeé, s'embarqUà Ik)ut* Anlioche, laissant sur le liviage quelques milliers de pauvres gehs qui péHrent presque tous ; ceux qui échàp- {ièrent à la Mm, à la peste et au tranchant de l'épée turque^ se firent musulmans (il 48).

Arrivés à Antioche, Louis et Conmd seconcehèréntâVeé les barons de la terré sainte, et tous ensemble marchèrent sûr Damias. Les Sarrasins, logés dans les délicieui jartiiné qui entourent la viUe , fatiguèrent longtemps les troUpeS chrétiennes ; mais dès qu'on les eut forcés dans leurs kiosques et leurs bosquets , le siégô avança rapidement. Uti dehiier assaut allait livrer Damas aux chrétiens, quand on s'avisa maladroitement de décider d'avance à qui elle resterait. Les prétendants déçus entravèrent les travaux des chrétiens, et Damas leur échappa (1148). Ce dernier échec décida les deux souverains^ et ils quittèrent sans autre exploit la contrée qu'ils étaient venus protéger contre les al-

taques des infidèles. Conrad partit sur-le-champ; Louis laissa passer la mauvaise saison, et ne s'embarqua que Tannée suivante. Sa présence était pourtant nécessaire dans son royaume : Robert de Dreux, son parent, qui Tavait quitté en Palestine, sollicitait sous main les vassaux de la couronne, les raillant de préférer à un brave guerrier comme lui, un roi plus moine que soldat. Les moines défendirent bien leur élève ; Tabbé Suger envoya des troupes contre Robert, et quand Louis arriva en France, il la trouva soumise et pacifiée (4 4 49).

11 n*était pas encore sorti cependant des embarras de la croisade. Ce n'était guère par amour pour lui qu'Éléonore Tavait suivi en terre sainte, ou du moins cet amour dura peu, car en chemin elle l'avait trahi pour le prince d" Antioche, et même, disaient les chevaliers, pour un jeune Sarrasin. Dès ce moment , Louis forma le projet d'un divorce ; Éléonore, de son côté , le désirait autant que lui ; spirituelle, ardente, habituée aux mœurs libres et légères du midi , elle ne pouvait se faire à la vie triste et dévote d'un mari qu'elle traitait d'abord en enfant, et qu'elle n'avait épousé que pour obéir au testament de son père. La chose eût été bientôt conclue sans Suger, qui s'opposa de toutes ses forces à une mesure dont le résultat était de resserrer encore le royaume en deçà des eaux de la Loire. Mais le sage abbé meurt trois ans après le retour du roi, au milieu des préparatifs d'une croisade* qui devait suppléer à ce que n'avaient fait ni Louis ni Conrad, et sa mort rompit le dernier lien qui retenait les deux époux unis (4452). A peine le divorce eut-il été prononcé, que sa main fut

1 On a souvent relevé ce râle de Suger préchant la croisade après l'avoir désapprouvée. Il prouve invinciblement que ce n'était pas contre le principe que s'élevait en 1146 Tabbé de Saint-Denis, et que les circonstances seules le faisaient parler alors.

«■iPPiH

demandée par tous les grands seigneurs du nord et de Touest. Quelques-uns même tentèrent de s'en emparer ; mais elle éluda leurs poursuites , et alla la porter ellemême avec sa dot à Henri Plantagenet, maître de TAnjou, du Maine et de la Normandie, et prétendant à la couronne d'Angleterre, qui par la mort d'Etienne , roi de. ce pays, vint grossir, en 1155, ses vastes possessions.

Ce fut alors que le roi de France se sentit plus petit que jamais devant ceux qu'il nommait ses vassaux. A l'Angleterre, qui seule eût suffi, pour en faire un ennemi redoutable , Henri ajoutait tout le littoral de la France, depuis la Manche jusqu'aux Pyrénées; par la Normandie il plongeait au cœur des domaines royaux. Contre un tel rival, Louis ne pouvait trouver assez d'alliés ; il en chercha deux dans le midi : Alphonse VH, roi de Tolède, dont il épousa la fille , Constance ; et le comte de Toulouse, auquel il donna la main de sa sœur (1155). Henri, de son côté, se liguait avec les grands feudataires d'outre-Loire, avec le comte de Montpellier, avec Guillaume deTrincavel, comte de Nîmes et vicomte de Béziers : l'influence des hommes du nord allait toujours grandissant dans ces contrées; et ces ligues, ces mariages préparaient déjà le moment où la brillante nationalité du midi s'effacerait devant l'envahissement des barbares ; car pour Toulouse et Béziers, les habitants de la Normandie et de la Flandre étaient toujours des barbares , des Francs. Ce fut sous les murs de Toulouse que commença l'inévitable guerre que l'on attendait à voir éclater à tous moments entre le vassal et le suzerain. Henri , après avoir réuni autour de lui une grande troupe de routiers^ y parut devant la ville (1158),

* a Henri II appela sous les drapeaux vingt miUe de ces soldats {souldoyers, soudadierà) mercenaires, qu'on nommait Brabançons à cause de la patrie de beaucoup d'eux , et cottereavuR * à cause de leurs longs couteaux ou dagues. Ces aventuriers, oont il faut

33& HISTOIRE DE FBAIICE.

et il allait s'eû rendre maître, quand Louis s*y jeta et le ût reculer. Il transporta alors les hostilités dans le nord, et la trahison d'Amaury Montfort, qiii reçut dans toutes ses places des garnisons normandes, avait déjà livré les campagnes d'Orléans et de Paris à leurs ravages, quand Rome vint s'interposer encore cette fois entre les deux princes, et appeler leur attention de leurs querelles aux siennes, il s'agissait de décider entre Alexandre et Victor, qui se disputaient la papauté; Alexandre Tempottasur son compétiteur malgré les efforts de Frédéric Barberousse, qui porta même son acharnement, dans cette querelle, jusqu'à meniacer la France d'une invasion (116â). Cette menace réunit de nouveau les deux rois, qui n'avaient pas respecté longtemps, comme on peut se l'imaginer, la paix de 1160; mais la rettuile des troupes impériales ramena bientôt les hostilités , et elles allaient se prolongeant sans terme, comme sans intérêt, quand une querelle plus sérieuse vint retenir Henri chez lui, et changea la position des deux rivaux : ce fut Louis qui prit l'offensive, et il put croire un moment qu'il anéantirait son superbe ennemi. tJn homme seul était venu à bout d'opérer cette révolu-

peut-étre attribuer l'origine à Thabilude de courses, de pillerfes et de Vagabondage rét)andtie dans le peiit peuple par les crotsadesy avaient communément à leur tête des chevaliers satts terres, des cadets de fttoiilie, des bâtards de grands seigneurs i bandit» pendant la paii, ils se montraient en temps de guerre bien supérieurs aui milices féodales, quoique celles-ci les traitassent dédaigneusement de rompters ou routiers (ruptuarii), c'est-à-dire gens de labour, serfft habitués à rompre la glèbe. tJne grande partie des sondoyers étaient en effiet des serfs récréants (serfs rebelles ou renégats). Outre la discipline dont ils étaient susceptibles, on pouvait les retenir^en campagne tant qu'on avait de l'argent et du butin à leur oflTrtr tandis que les hommes d'armes féodaux se dispersaient aussitôt qne leur service obligé, de trente, (luarahte jours, ou un i[>eu plus, était terminé. » {Henri Martin.)

^rm

LES GAt»ÊTlkNS. 2^5

tion, ïhais c'est qu'il avait derrièt^ lût toute i'église, et toute liile race : cet homme était le Sàxoli Thomas Becket. Thomas Becket était le chancelier et Tami de Heilri, un joyeux compagnon, qui un jour, envoyé à LôtiiS eh ambassade, étonha là France de son luxe. Quand Tarchevôchë de Cantorbert vint à vaquer (4462), Henri , qui avait besoih d'un homme sûr pour une place si importante, jeta leô yeux sur Thomas BSecket ; miais, à peine sacré, le gai icourtisan devint un homme grave, austère, inflexible sur les droîtlii de l'Église i deux anè ne s'étaient pas écoulés, qtie l'arche^ Vêque et lie roi étaient ennemis mohels , et que Becket, chassé d'Angleterre, allait demander un asile à la France. La politique et la piété ordonnaient également à Louié de donner assistance à l'exilé \ il le reçut à braà ouverts ; et Henh, qUl se Voyait aloré léUr les bras et Rome, et son clergé, et là vieille race saxonne jpout qui le nom de Thomas Becket était devenu Un mot de t^lliement, tenta etl vain, à force de promesses, et prfesque de soumissions, de gagner à lui le h)i de France. Il fallut ferifin se soumettre, et après cinq ans d'hostilités indécises fet de négociations toujours rompues, il fut obligé d'accepter le traité de Montmirail, qui lui renvoyait Thomas Becket(4 469).Le fougueux Plantagenet ne porta pas longtemps le joug^ Bebket, replacé sur son siège, n'avait rien diangéde son indomptable résistance : « Eh quoi! s'écria Henri, un jour qu'il venait d'apjprendre utt nouveau trait d'audace de l'archevêque, li'y aura-t-il personne de mes serviteurs qui me délivre de ce prêtre? » Ce mot ne tomba pas en vain : quelques jours après, Thomaâ Becket avait été égorgé entre les bras de ses clercs (4470).

Ce fut alors comme une explosion universelle, et Henri, qUi ne s'attendait pas à cet orage, plia bien vite pour ne pas être brisé. !1 pleura devant les envoyés de Rome, protesta avec Serment de son innocence ; et quand on l'eut vu

agenouillé sur le tombeau de sa victime, force fut bien de lui pardonner. En quelque temps, Henri se voyait délivré de tous les embarras de cette affaire; les Saxons étaient domptés, la Normandie, qui s'était soulevée, réduite à Tobéissance ; la cour de Rome lui avait rendu son amitié ; il n*y avait pas jusqu'au comte de Toulouse qui n'eût fait sa soumission, et Louis allait se voir seul face à face avec un ennemi d'autant plus formidable, qu'il avait plus de vengeances à exercer; une diversion puissante qu'il sut habilement lui opposer, le sauva. Dans une de ces négociations infructueuses qui avaient rempli l'espace de temps écoulé entre l'exil et le rappel de Thomas Becket, Louis avait promis la main de sa fille Marguerite à Henri, dit Court Mantel, fils aîné du roi d'Angleterre; et lors du traité de Montmirail, Henri avait emmené avec lui sa fiancée. Quelques années après, Louis exprima le désir de revoir sa fille, et Henri, qui la lui ramena, exposé à toutes les séductions de son beau-père, se laissa gagner par lui. Les trois fils du roi d'Angleterre, Henri, Geoffroy et Richard^ réclamèrent en vain de lui la jouissance des apanages qu'il leur avait assignés d'avance, réclamation dont il tenait peu de compte, car il lui aurait fallu se dépouiller pour les satisfaire : ils ne demandaient pas moins, pour eux trois, que l'Angleterre, la Bretagne et la Guienne. Dans leur dépit, ils se prêtèrent facilement aux vues du roi de France, et tout à coup Henri, attaqué par la roi de France, eut à se défendre contre sa famille entière, car Éléonore s'était jointe à ses fils (1173). Une grande partie des barons s'étaient réunis aux rebelles, et l'Angleterre, qui n'avait pas oublié Thomas Becket, ne se montrait guère disposée en faveur du vieil Henri : il se soutint à force d'adresse et d'audace. Bravant la haine universelle, il s'entoure de routiers, et renverse tout ce qui s'oppose à lui. Cependant, mal rassuré par ces premiers succès, il veut regagner les

bonnes grâces du peuple anglais, et c*est alors qu*a lieu, sur le tombeau de Thomas Becket, cette comédie célèbre, où le fier guerrier, jouant le remords et le repentir, vint pleurer et jeûner sur les cendres du martyr, et présenter ses épaules nues aux verges des moines ; puis, se relevant plus fort que jamais du sein de cette humiliation, il court en Normandie repousser Louis des murs de Rouen, et il eut bientôt conquis la paix (1177).

Cette paix, qui fut cimentée par le mariage de Richard* et d'Alix, fut le dernier acte du règne de Louis. Deux ans après, menacé de perdre Philippe, son fils aîné, dangereusement malade, il partit en pèlerinage pour le tombeau de Thomas Becket, déjà célèbre par les miracles qu'il opérait. Vieux et infirme, Louis ne craignit pas de rester des heures entières agenouillé sur la pierre humide et froide du sépulcre, et, quand il revint en France, il trouva son fils en santé; mais lui même était atteint d'une maladie à laquelle il succomba en quelques mois (1180).

Phili^^e Auguste. Louis Cœur de Lion (1180-1226). — Jusqu'ici la royauté capétienne n'a fait autre chose que se traîner péniblement et lentement vers un but qu'elle semblait ne devoir atteindre jamais. Avec Philippe Auguste, son allure devient plus vive et plus franche : elle abaisse devant elle la féodalité, en même temps qu'elle s'enrichit aux dépens de son redoutable vassal. Le grand développement de la puissance territoriale de Philippe Auguste le place au niveau du roi d'Angleterre, et lui donne rang entre les grandes puissances de l'Europe. Celui qui devait s'élever si haut, n'était qu'un enfant de quinze ans quand il monta sur le trône (1180) ; mais déjà il montrait ce qu'il saurait

fâire un jour. Sa mère et ses quatre oncles, qui veuleiit lui Imposer leur tutelle, sont battus et réduits à Tobéissance ; maigre leur opposition il se choisit lui-même pour tuteur I^hilippe, comte de Flandre, dont il épouse la nièce ; puis, comme Philippe refuse de lâcher le Yermandois, qui, pat la mort de sa femme Elisabeth, revenait à la couronne, il tourne ses armes contre lui, le bat et lui arrache cette province.

Tieux alors, peu aimé de ses sujets, trahi par ses fils, qui étaient en guerre ouverte avec lui, Henri songeait plUs à défendre sa couronne qu'à faire des conquêtes; d'ailleurs, ce n'était plus au pacifique Louis le Jeune qu'il avait afifeiire, et soit épuisement, soit qu'il se souciât peu de jouter avec ice belliqueux jeune homme, il se tint en repos durant les premiers orages de sa minorité. L'occasion était belle cependant, et les prétextes n'avaient pas manqué : Philippe entretenait à sa cour les fils rebelles du roi d'Angleterre ; Henri Court Mantel combattait à seis côtéô contré ses oncles et son tuteur ; et quand il mourut à Paris, ses funérailles y furent célébrées avec autant de pompe que s'il eût été le frère ou le fils du roi de France (1483); enfin, comme le prince anglais ne paraissait point s'émouvoir de ces affronts, Philippe entra en Normandie, et vint lui demander les villes qui avaient composé le douaire de sa sœur Marguerite, et qui n'appartenaient plus à l'Angleterre depuis qu'elle était veuve de Henri Court Mantel (li86). Le vieux roi se résigne à la guerre, et, passant le détroit, marche à son ennemi avec quelques milliers de Brabançons, les seuls soldats qu*il connût depuis longtemps, cai» il ne se fiait pas à la milice féodale, et d'ailleurs elle reftisait de le servir. La campagne fut malheureuse pour Henri : son second fils Richard, dont il gardait pour lui la fiancée, Alix, sœur du roi de France, s'était rangé soUs tes drapeaux de Philippe ; et mis en déroute suï

\.BS CAPÉTIENS* SS9

tQU8 les points, forcé d'abandonner ses villes aux troupes françaises, il pe put édiappeir à ce^te gueyre désastre^çi^ qu'en signant le honteux traité de la Colomb^ère, à Vigno winie duquel il ne survécut pas longtemps (1 1 89|).

(^a mort de Henri semblait devoir réconcilier pou? tpn* jours la France et TAngleterre ; pioti^rd, qui lui 8ucçéd£^t» cuvait juré une éternelle amitié à Philippe ; on les avait vu| dans la d^rpiére guerre manger à la môme table, et cou? cher daps le môme lit, et le premier apte de son règne fut de se croiser avec son frère d'armes.

Jérusalem venait d'ouvrir ses portes aux années d^ Sa^ l^din ( 1 1 87) , et à cette fatale nouvelle l'Çurope entière avf^it été remuée. Pendant que les débris de la puissance chrétienne ep Asie se rassemblaient devÉ^nt Saipt-Jfean-d'Acre, I'Qct cident se ruait à la çrois£|de, comme au temps de Pierre l'Ermite. Les galères de Gênes et de Venise paraissent de^ vaut Saint-Jean-d'Acre , l'Ecosse et l'Irlande y envoient leurs guerriers; des bandes de Norwégiens débarquent à la vue de ses murs, armés de cette terrible hache de combat, l'arme nationale des peuples du Nord ; l'Espagne elle* même, qui n'avait point encore voulu combattre d'^ptre^ musulmans que les siens, dérobe à sa croisade domestique une troupe de chevaliers qui s'embarque pour Saint-Jeand'Acre, le rendez-vous des peuples de l'Europe ; et l'Allemagne descend en Asie sous la conduite de son grand empe^ reur Frédéric Barberousse.

Restaient encore l'Angleterre et la France ; parties les dernières, ce fut ^ elles que demeura toute la gloire de cette croisade dont le souvenir est resté attaché aux noms de Richard et de Philippe Auguste. Richard va s'embarquer ^ Marseille, tandis que le roi de France était forcé d'aller jusqu'à Gênes pour trouver un port de la Méditerranée qui lui prêtât ses vaisseaux, tant le Midi tenait peu de compta du roi de la Langue d'Oil I On se rejoignit en Sicile ; mais

2/iO HISTOIRE DE FRANGE.

là le bon accord des deux rois fut bientôt rompu. Prodigue, spirituel, d'une valeur et d'une force de corps extraordinaires, Richard éclipsait Philippe, qui se vengeait à son tour du brillant chevalier en faisant avec lui le suzerain. Blessés Tun et l'autre de leur hauteur mutuelle, ils devinrent bientôt ennemis. A la fin Philippe, impatienté, laissa en Sicile son rival qui venait de rompre tout à fait avec lui, en épousant Bérengère, au préjudice d'Alix de France, et fut bientôt au camp de Saint-Jean-d'Acre (1190). La ville allait être prise, et une large brèche en ouvrait déjà les murs aux chrétiens, quand Philippe, par une courtoisie chevaleresque, fit retarder l'assaut pour laisser à Richard sa part de gloire. Les Sarrasins ne l'attendirent pas; et en peu de jours un nouveau mur s'était élevé derrière le pan écroulé. Richard avait mis à la voile cependant, mais il marchait sans se presser ; et l'île de Chypre s'étant trouvée sur son chemin, il s'amusa à en faire la conquête (1190). Quand il eut assez des vins et des sites de sa nouvelle possession, il prit la route de la Palestine, et eut bientôt rejoint ses frères d'Europe, qui malgré ses retards l'accueillirent avec une grande joie. Soutenue par Saladin, qui campé sur les hauteurs voisines harcelait sans cesse les chrétiens, la ville se défendait toujours vigoureusement : il lui fallut céder enfin à un siège de deux ans; sa brave garnison, réduite de 20,000 hommes à une poignée de mourants, met bas les armes après avoir tenu tête l'une après l'autre à toutes les nations de l'Europe, et les chrétiens entrent en vainqueurs dans Saint-Jeand'Acre (1191).

Là s'arrêtèrent les succès de cette croisade : dégoûté d'un climat fatal aux hommes de l'Occident, et d'un camp où son rival commandait, Philippe revint bientôt dans ses châteaux du bord de la Seine, se guérir des lèpres de la Palestine, et se venger des hauteurs de Richard. La von-

gcance lui fut facile : pendant que celui-ci dépensait à massacrer des musulmans, et à suspendre des têtes au poitrail de son cheval, plus de courage et de hauts faits d^armes qu^il ne lui en eût fallu pour faire la conquête du royaume de France, Philippe s'alliait sous main à Jean, duc de Guienne, qui s'était déclaré, en Tabsence de son frère, roi d'Angleterre, et, pour sa part de prise, s'arrogeait la moitié de la Normandie. Puis, quand, lassé de lauriers stériles, Richard s'achemina à son tour vers son royaume (1195), il put regarder la France comme fermée pour lui, et se vit forcé de passer par l'Allemaigne, où, découvert par un autre de ses ennemis, car il s'en était fait partout, il fut jeté dans les fers. Sa captivité dura quinze mois, pendant lesquels Philippe, plus ami que jamais du duc de Guienne, devenu le roi Jean, tirait sans cesse à lui quelque nouvelle partie de ses dépouilles. Mais un jour (1194), Jean reçut de France une lettre qui ne contenait que ces mots : « Prenez garde à vous ; le lion est déchaîné; » et peu de jours après, Richard était en Angleterre, redemandant compte à son frère du royaume qu'il lui avait confié en partant. Alors les rôles changèrent; Jean devint un courtisan, rampant aux pieds du terrible guerrier qu'il avait offensé ; et, pour l'apaiser, il fit mettre à mort lâchement les garnisons françaises qu'il avait reçues dans ses places de Normandie, tandis que Philippe quittait l'insultante offensive qu'il affichait depuis son retour de la terre sainte, pour 5e défendre à son tour.

La guerre fut poussée cependant avec moins de vivacité qu'on aurait dû l'attendre du fougueux Plantagenet, après d'aussi sanglants outrages. Richard avait épuisé toutes ses ressources dans son voyage en Palestine ; et l'argent était déjà le nerf de la guerre pour les rois d'une famille qui avait adopté le système des troupes mercenaires. Cette fois I. 21

243 H19T0|flE PE PBANCE.

encore^ Oû ne se battit que par escannouched : ta plus s^-^ rieuse rencontre de la cs^mpagne, celle de Fréteval, pe fut qu'une affaire à*arrière-garde, une surprise rendue célèbre par la perte des archiyes de la couronne que nos rois traînaient après eux dans les bagages, et qvû ne changea rifui à la fortune des deux partis. Il y a encore loin de là au)^ grandes guerres d'Azincourt et de Grécy. Au reste, celle-çâ fut la dernière de ces guerres sans vie et sans pouleur, au milieu desquelles nous marcbpns depuis le conunenceu^eut de cette période. Nous touchons à Vépoque o^ les rpis capétiens yont commencer à régner dans notre France, et leurs guerres à devenir des guerres nationalss«

Il y avait à peine un spn que Richard avait fait la paix avec Philippe, quand la renommée d'un trésor c|éterré daqs le Limousin, l'amena devant un petit château du pays où il était, disait-on, caché- Le seigneur de Ghalus se défesodit vigoureusement, et I^ichs^rd, atteint d'unç flèche, alla mour rir dans sa tente, pendant que ses gens emportaient pour lui la place d'assaut (1199).

La mort de Richard laissait la couronne d'Angleterre en suspens entre Jean son frère, et son neveu Arthur de Bre^ tagne : Jean se l'attribue ; mais l'enfance d'Arthur trouva des protecteurs intéressés, et le roi de France prit les arômes en sa faveur (1300). Malgré ce puissant auxihaire, Arthur fut battu, et le dévoùment de ses fidèles Bretons ne put l'empôcher de tomber entre les mains de son ennemi. Jean tenta d'abord de lui arracher à force de menaces et de promesses, la cession de ses droits ; le courageux enfEmt lui opposa une résistance dont rien ne put triompher ; enfin, dans l'année lâOÎ, il disparut. On raconta qu'unç; nuit, le roi était venu le prendre d^uis la prison de Rouen» et l'avait fait monter avec lui sur une barque* Arrivé au milieu de la Seine, comme l'enfant lui résistait toujours, il tira son épée et regorgea lui-même, car il n'avait trouvé

Les ca^étikns. %M

péi^ohne qui vôUlût s*eii charger ; puis il jeta le corpô à la rivière, et revint se coucher dans son palais. Aussitôt Philippe assemble sa cour des pairs, ce qui avait été le plaid chez les Mérovingiens, l'assemblée BoUS Charlemagne, ce qui fut plus tard le parlement ; et Jean est sommé de com* paraître à Paris, devant son suzerain, pour se disculper du crime dont Taccuste Topinlon. !1 ne comparaît point, et Philippe feit confisquer ses provinces de France. Les Français entrent par Touest en Normandie, tandis que les Bretons d* Arthur Fenvahissent par le sud. En quatre ans, Jeah avait perdu la Normandie, l'Anjou, le Maine et le Poitou \ il ne lui restait plus que la Guiieiîïie (4202-1106).

Les premières années du treizième sièfcle sont celles qui fbnt briller d'une manière définitive pour cette race qui 6'était groupée autour de Paris, son triomphe sur les races qui l'entouraient, et son illustration européenne. Pendant que Philippe ftiisait plier devant elle la t-ace aUgevine et la race normande, et, en attendant que Simon de Montfort lui soumît au midi ces peuples d'origine visigothe où romaine, qui ftiisaientune nation à part sous le hom de Provençaux, elle s'en allait par-delà les mers détruire par occasion, ce qui restait du Vieil empire romain, et fonder un fempire fVane sur ses débris (1204). Il n'entre pàs dans no tiie plan de donner l'histoire détaiUée de la quatrième croisade, qui appartient à un autre récit ♦ mais aussi nous devons la signaler comme un foit important en faveur du grand développement que prit alors le monde capétien. Cependant, remarquons en passant la prompte dégénération de l'esprit de croisade dans le pa^s Oti il â germé pour 1à première fois, dans la France. Celle-ci a été prêchée dans un tournoi, entre la barrière des combattants et les galeries des dames; elle n'a entraîné que de nobles hommes qui s'y sont pris de longue main, et ont commencé la guerre sainte par une ambassade aux marchands de Venise. La

Wl HISTOIRE DE FRANGE.

croisade a laissé là le peuple et sa foi naïvement imprudente; elle s'est faite chevaleresque et mondaine, et parle plutôt à Tesprit d*aventure qu'à la piété. L'on pourrait déjà faire l'application de ce mot de Joinville, au milieu des Sarrasins ; mot d'un sens profond, tout ingénument prononcé qu'il fût : « Certes, sire chevalier, aurons-nous à con^ ter aux dames, si revenons en France* »

Sept ans après le départ des conquérants de Gonstantinople, une autre croisade fut prêchée dans les mêmes lieux, et vint rassembler de nouveau les guerriers du pays. Cette fois le but de l'expédition n'était pas éloigné ; ils n'avaient qu'à passer la Loire pour l'atteindre : c'était la fameuse croisade contre les Albigeois (1209).

Ce serait un long récit que celui qui donnerait l'histoire entière de l'hérésie des Albigeois, en suivant sa marche à travers les siècles, depuis l'Asie où elle avait pris sa source jusqu'au midi de la France, où elle vint mourir. Singulier mélange d'hérésies orientales et de bon sens européen, présentant à la fois le mysticisme de Gerson et les idées de Luther, cette doctrine avait été merveilleusement reçue par les Provençaux, avec leur imagination de feu et leur amour de l'indépendance. Quand Innocent III envoya ses légats pour la combattre, ce n'était pas la première fois que le clergé catholique essayait de lutter avec elle ; bien des conciles et des papes l'avaient déjà foudroyée de leurs anathèmes ; bien d'ardents apôtres s'étaient répandus dans les villes et les /campagnes qu'elle infectait ; mais ni anathèmes, ni prédications n'avaient rien pu contre elle. Le grand saint Bernard lui-même y avait échoué, et cet homme qui avait vu les populations de la France et de l'Allemagne se disputer les poils de sa mule, s'était retiré de la Langue d'Oc poursuivi par les huées du peuple. Le fier Innocent III ne fut pas plus heureux d'abord ; ses légats qui voulurent parler en maîtres, furentmaltraités parles nobles ; et l'un d'eux.

LES CAPÉTIENS. HUb

Pierre deCastelnau, qui se hasarda à lancer contre Raymond, comte de Toulouse, les foudres de Texcommunication, fut égorgé par les gens du comte (1208).

A cette nouvelle, Innocent s'émeut, et, reconnaissant rimpuissance de la parole pour venir à bout de ces rebelles, il appelle à son secours le bras des guerriers. Par son ordre une croisade est préchée chez ses fidèles Français, et jusque sur les bords du Rhin : il invitait des hommes pauvres et belliqueux à s'emparer d*unc riche contrée qu'ils avaient en quelque sorte sous la main ; de toute part on s'empressa d'obéir. Une race légère, élégante, dédaigneuse de ses rudes voisins, plus italienne que française, depuis le jour où, dans la dissolution de l'empire carlovingien elle avait été réunie aux peuples de l'Italie', habitait alors les délicieuses campagnes de Toulouse, Nîmes et Béziers. Là, les vieilles traditions du temps des Romains s'étaient conservées pures ; là le peuple, s'il n'avait pas écrasé la féodalité, comme dans les villes de la Lombardie, marchait du moins son égal, et le bourgeois élevait sa tour en face du château de son seigneur. Enfin le commerce et la navigation fiorissaient'; les mœurs étaient douces et sensuelles; et les poètes se comptaient par milliers : harmonieuse et chantante, la langue elle seule les faisait 3. Les Français de Philippe Auguste étaient loin de cette civilisation brillante, ftvec leurs coutumes grossières et leur littérature encore à

^ Dans le siècle d'Interminables discordes qui suivit pour ritalie la déposition de Gtiarles le Gros, la ProTence donna plus d*un empereur à cette contrée.

> Ce furent les marins provençaux qui se servirent les premiers de la boussole.

* Cette langue était la langue romane, qui fut longtemps parlée dans tout le midi de l'Europe, et d'où sont sortis avec Titalien moderne tous ces patois méridionaux dont se montrent si fiers noa languedociens et nos Provençaux.

l'état d*etifonce : les deux peuples deyaient donc se mépriser et se haïr mutuellement. Ils s'étaient tus aux ctx)isades, et ils s'y étaient jugés; les Français insultaient à leurs sensuels voisins dans les camps d'Orient, où tous les peuples d'Europe étaient renfermés pêle-mêle* ; et à leur tour ceux-ci leur refusaient des vaisseaux pour passer en terre sainte, comme ils venaient de le faire à Philippe Auguste. €e n'était pas tout : outre cette antipathie de race^ les barons français avaient bien d'autres sujets de haine contre les peuples du midi. Quand, à la voix de Pierre l'Ermite l'Europe entière s'était mise en marche pour la Palestine, leurs vassaux avaient passé par ces terre» libres, ils avaient vu Toulouse et Béziers avec leurs capitouls aussi puissants ()ue des comtes, et les tours de leurs bourgeois ; de retour en Bourgogne, dans l'île de France, en Orléanais^ ils avaient mis à profit ces leçons d'mdépendance, en se jetant dans le mouvement communal qui venait de naître. Souvent même des hommes du midi étaient venus prêcher la commune dans les campagnes du nord; il fallait se hâter de fermer cette école d'indépendance politique autant que rehgieuse, et la cause d'Innocent était aussi la cause des barons. Aussi, quUnd les missionnaires de la (»*oisade se furent montrés aux pays français, une foule immense se rua dans l'expédition qu'ils annonçaient, et Lyon, qui était le rendez-vous des croisés, se vit en un instant envahi par une armée de deux à trois cents mille hommes.

Philippe Auguste les laissa partir : peut-être sentait-il que sa présence n'était pas nécessaire de ce côté, et que les conquêtes des croisés lui reviendraient toujours ; et d'ail-

< Un chrobiquear de la premiérd croisade <iii! dotme le tableau da camp dei ctn-éifens devant Antioche^ représente \ei ProTençaax ne rairant tt8a$e de leurs longoei épées que {Hmr déterrer des racines.

-s^^^Tt:

LES CAPÉTIENS. Wl

leuro il avait aussi au nbrd sa croisade qu'il ne tK)ussait pas avec moins d'activité que les confédérés de Lyon, n'en montraient dans le tnidi: L'ennemi qu'Innocent lui avait livré était le roi d'Angleterre, qui venait de s'attirer les foudres du Saint-Siège. C'était lencore l'ardievêché de Cântorbery qui était le Sujet de la querelle ; l'archevêque désigné par Jean avait été repoussé par le chapitre t l'orteilleux dépote mit dans un cachot l'homme du chapitre, et le fit écraser sous une chape de plomb (lîO^). C'était l'année du meurtre de Pierre dé Castelnau ; ici, comme à Toulouse, Innocent opposa la violence à la violence^ et dédara le roi d'Angleterre hors la loi. Son royaume fut abandonné à Philippe; et pendant que l'armée de Lyon se formait pour venger une insulte du pape, les ports de la Normandie se remplissaient de vaisseaux^ et le roi de France rassemblât ses h<m)mes autour de lui pour m venger une autre. Jean voulut d'abord tenir tête à l'implacable pontife^ mais les préparatifs de Philippe avançaient toujours, et déjà l'Angleterre remuait. En vain se cherche-t-il de tous côtés des alliés, en Flandre, en Allemagne, où son hôte * Othon IV venait d'être reconnu empereur, diez ses anciens sujets de la Normandie et de l'Anjou, qui se souvenaient encore de la domination anglaise, et jusqu'auprès du Miramolin d'Afrique, auquel il offrit de se faire mahotnétan, s'il feut en croire quelques récils sans doute exagérés.

Toutes ces intrigues ne le rassuraient pas, et la flotte de Philippe allait partir. Il fallut enfin se décider : aussi lâche dans le malheur qu'arrogant dans la prospérité, Jean se soumit de lui-même aux conditions les plus humiliantes ; il se reconnut vassal du Saint-Siège, pour la couronne d'Angleterre, et oiOTrit à Innocent, pour son droit de suze-

* Othon, chassé d'Allemagne par PhiUppe de Souabe^ s'était réfugié auprès de Jean , qui l'avait reçu magnifiquenienu

raineté, la dixième partie de tous les biens du royaume (1210). C'était mille fois plus que tout ce qu*on pouvait attendre du roi de France. Jean fut reçu en grâce, et Philippe eut ordre de respecter le domaine de Saint-Pierre.

Mais Innocent avstiitrop compté sur son pouvoir* : Philippe n'était pas d'humeur à perdre d'un coup tant de préparatifs aussi longs que coûteux; il s'en tint au premier arrêt du pape, et pressa de plus en plus son départ. Les deux rivaux donnaient alors un spectacle curieux â l'Europe; ils avaient changé de rôle en un clin d'œil, et l'ennemi du pape était défendu en vain par lui, contre celui qui se disait son ami. Il ne servait de rien à Jean d'avoir rampé au pied du pape, et lorage qu'il avait voulu détourner grondait encore tout entier : il se résigna enfin à la guerre. Les dix-sept cents voiles de Philippe se tenaient à l'embouchure de la Seine ; le comte de Flandre prend les armes en faveur de Jean, et pendant que Philippe est occupé de ce côté, cinq cents vaisseaux partis d'Angleterre dispersent la

1 Pour se faire une idée juste de l'espèce d'autorité exercée par les papes au moyen-Age, il faut bien observer qu'ils sont obéis toutes les foisquMIs s'adressent aux intérêts et aux passions. Veulent- ils les froisser, il est bien rare qu'on ne résiste pas. Ce serait quelque chose de curieux que de suivre Tapplication de ceci dans la longue guerre des investitures où le pouvoir des papes se montra dans toute sa force. Pour nous en tenir à Innocent III, ie pontificat de ce pape, i'un des plus impérieux et des plus redoutés qui aient jamais ceint la tiare, nous en offre à lui seul trois exemples frappants. D*at)ord le refus de Philippe-Auguste, puis Montfort, qui se fait le soldat du pape tant qu'il s'agit de conquérir les états du comte de Toulouse, et qui devient impie quand il faut les rendre. Enfin les croisés de 1204. Innocent a bien pu leur faire prendre la croix, parce que leurs goûts les y poussent; mais c'est en vain qu'il les menace , d'une excommunication, si, oublieux de la terre sainte, ils s'arrêtent devant Zara. Quand ses lettres arrivèrent à leur camp, ils étaient partis pour Gonstantinople.

flotte française, et sauvent le royaume d^une invasion (1213). Philippe trouva un faible dédommagement dans le ravage de la Flandre ; son expédition était manquée, et Jean allait bientôt reporter chez son ennemi Tinvasion dont celui-ci l'avait si longtemps menacé.

L'année suivante (lâli), Jean ât un effort désespéré; et rassemblant contre Philippe tout ce qu'il avait de puissants alliés, il appela aux armes l'empereur Othon avec une grande partie de ses feudataires, et les deux comtes de Boulogne et de Flandre, Renaud et Ferrand. Les confédérés ne se cachaient pas de leurs projets , ils ne voulaient qen moins qu'anéantir la royauté capétienne, et démembrer le royaume de France, déjà assez fort pour inquiéter ses voisins. Othon réclamait l'ancienne Lotharingie, et ce qui avait été autrefois l'Austrasie; Jean redemandait les provinces anglaises; pour les deux comtes, ils s'étaient destiné ce qui appartenait en propre à la famille royale, l'Orléanais, l'Ile de France, l'Artois et le Vermandois : c'était la première protestation de la féodalité contre les progrès devenus redoutables de cette royauté qu'elle avait laissée vivre par grâce, ou par oubli, et qui menaçait déjà de l'écraser. Tant que la famille de Gapet s'était fortifiée obscurément et sans bruit, personne n'avait songé à elle ; il n'en fut pas de même quand on la vit grandir tout à coup de moitié, attirer à elle tout l'ouest de la France, et de là menacer l'Angleterre, tandis que ses vassaux reculaient par leurs conquêtes sa domination de la Loire à la Méditerranée. Alors l'attention des peuples se fixa sur elle, et dans la réaction qui eut lieu contre cet agrandissement subit, la première pensée de ses ennemis fut de l'étouffer. Mais Philippe sut défendre ce qu'il avait fait. Déjà l'invasion commençait sur deux points à lafois; Jean, débarqué dans le Poitou, avait réuni d'anciens serviteurs autour de lui, et s'avançait vers le cœur du royaume; et en même temps débouchait au

nord la grande armée des Allemands et des Flamands, fortedeeent mille hommes. Philippe, sans s'intimider, envoie son fils Louis avec une armée contre le roi d*Anglc^ terre, qui recule jusqu'à ses vaisseaux; lui-même, etitouré de ses barons et des milices communales, s'avance intrépi* dément devant Othon, dont l'armée était doublede la siehhe. €e fut à Bouvines, petit village des environs de LiUe, que les deux princes se rencontrèrent : on fit halte de part et d'autre^ et comme le jour baissait déjà, on remit la parti» au lendemain.

Au lever du jour, l'armée française fut sur pled^ et se présenta en bataille rangée devant le camp ennemi. Rien ne bougea, et quelques heures s'étant passées dans cette attente, elle s'imagina que la bataille n'aurait pas encore lieu ce jour-là. On était alors au mois de juillet ; Philippe^ accablé de chaleur et de fatigue (il avait alors cinquante ans, et les rois capétiens vieillissaient vite), s'était déi^rmé» et se délassait, couché à l'ombre d'un grand diène ; tout à couples batailles allemandes s'ébranlent et fondent sur les Français. Les chevaliers reprirent à la hâte leurs armures^ pendant que les hommes des communes soutenaient bravement le choc, et ce premier moment de surprise passé, le combat se poussa avec un acharnement incroyable. Philippe s'était jeté dans la mêlée et combattait avec la force et l'activité d'un jeune homme ; atteint au gorgerin par Un fiintassin allemand, d'une de ces piques à crochets qui rappelaient l'antique framée des Germains, il fut entraîné à terre» et déjà les chevaux l'avaient foulé aux pieds; ce fut à grand' peine qu'on parvint à le dégager. De son côté, Othon payait aussi de sa personne : un vieux chevalier de Philippe, Guillaume des Barres, qui s'était rendu autrefois fameux dans la croisade de Richard, lui passa ses bras autour du corps, et aidé de ses compagnons, fut sur le point de le ftiire prisonnier. Othon leur échappa, grâce à la force de son che-

LES GAPÉTIEHS. 251

va), et 8*enfuit au grand galop, leur laissant Taigle impériale avec le fastueux chariot qui la portait. Sa fuite fut le signal de sa défaite ; en quelques instants, les impériaux étaient en pleine déroute, et Philippe, vainqueur, agenouillé sur le champ de bataille, faisait vceu d*élever une abhaye, qu'il fonda depuis sous le nom d'Abbaye de la Victoire.

La journée de Bouvines est une grande journée dans notre histoire. C'est la première grande bataille livrée par des Français; c'est la première fois que le peuple faitpreuve en grand de sa force, et commence à compter pour quelque chose dans les destinées nationales ; enfin, la victoire de Philippe consacrait à jamais le progrès immense qu'avait foitsous lui la royauté, et donnait une terrible leçon pour l'avenir à la féodalité, s'il lui prenait désormais fantaisie de se rebeller. Renaud, fait prisonnier par l'évoque de Senlis, fut à moitié écrasé par la pesanteur de se$ chaînes, dans cette môme tour de Péronne qu'il s'était adjugée, quand les confédérés avaient fait le partage de leur conquête future. Pour Ferrand, Philippe le mena en triomphe derrière lui, dans sa capitale, et le montra au peuple, qui chansonnait si^r ses fers S comme pour lui apprendre ce qu'il en coûterait dès-lors pour résister à l'autorilé royale. Ce ne furent pas Ifô seuls ennemis dont cette victoire débarrassa Louis. L'ignominie de Bouvines poursuivit Othon jusqu'au fond de l'Allemagne, où il avait couru se cacher, et ses flers vassaux, ne voulant pas d'un vaincu, l'abandonnèrent pour un enfant, pour Frédéric II, qui n'avait pas encore vingt ans. Quatre ans après, Othon mourut dans la misère (1218).

*■ Quatre ferrands bien ferrés

Mènent Ferrand bien enferré.

Jeu de root populaire qoi portait sur le nom de ferrand, donné atori aux chevaoi de traits.

Jean, qui était reparti pour rAngleterre, à la nouveHe de la défaite des siens, n*y reçut pas un meilleur accueil. Ses barons, qui rayaient toujours détesté, profitèrent de sa détresse pour lui dicter des lois, et Tannée suivante, U signa la Grande Charte (1 21 5).

C'avait été dans des accès de rage, et sous la pointe de leurs épées , que le hautain Plantagenet était descendu à cette humiliation ; à peine hors de leurs mains il cassa tout ce qu*il avait fait, et mit à prix la tête des audacieux sujets qui lui avaient fait violence. Attaqué à Timproviste par les routiers du roi , les seigneurs anglais n'opposèrent qu'une faible résistance , et c'en était fait d'eux quand ils s'adressèrent à la France et offrirent la couronne d'Angleterre à Louis, surnommé cœur de Lion , fils atné de Philippe. Jean disposait de la cour de Rome depuis le jour où il avait si lâchement fait hommage de son royaume ; les barons anglais furent excommuniés , et Philippe menacé de l'être s'il permettait à son fils d'entreprendre une expédition criminelle contre les biens du Saint-Siège. Le rusé monarque éluda cette menace par une comédie qu'il fit jouer à son fils devant la cour des pairs : « Youlez-vous . me prêter aide et secours pour conquérir le royaume d'Angleterre, lui dit JLouis. — Non, répondit Philippe. —Eh bien! j'irai sans votre permission; et sur-le-champ il emmena avec lui les plus braves chevaliers de son père, et partit pour l'Angleterre. Jean s'épouvanta à la vue de ce nouveau danger ; il s'enfuit devant l'armée ft'ançaise qui se grossissait à chaque pas ; et Louis, ne trouvant aucun ennemi sur sa route, arriva jusqu'à Londres qui lui ouvrit ses portes sans avoir seulement tiré i'épée(i2i6). De toutes parts, les villes, les provinces se soumettaient à lui : et il se voyait déjà roi d'Angleterre , quand le roi Jean, que le malheur n'avait pas corrigé de ses goûts ignobles, vint à mourir d'une indigestion. Cette mort, qui semblait assurer

le triomphe du prince français, le renversa. Délivrés d*un monarque odieux, les Anglais commencèrent à revenir sur ce qu'ils avaient fait : ils se sentaient sous les lois d'une famille étrangère, et menacés de devenir sujets de la France à la mort de Philippe, qui ne pouvait guère tarder, eux qui avaient pensé s^en voir les maîtres ; le fils de Jean, Henri III, était un enfant qui n'avait mérité la haine de personne : tous se rallièrent à lui. En un instant , Louis se vit seul avec ses chevaliers; et ce fut en vain qu'il entama une lutte inégale avec l'héritier de Jean, qu'il alla même chercher de nouveaux soldats sur le continent : il fallut céder à la volonté nationale, et il revint en France (i212;, laissant derrière lui un royaume aussi rapidement perdu que conquis.

Philippe, qui, de son palais, était resté spectateur tranquille des succès et des revers de son fils , ne le laissa pas longtemps oisif. Depuis la bataille de Bouvines jusqu'à la mort de Philippe, Louis Cœur de Lion joua à peu près le rôle qu'avait joué Louis le Gros dans les dernières années du règne de son père : le vieux roi se reposait : et son successeur préludait à son règne futur par les fatigues de la royauté. Deux ans après son retour d'Angleterre, le jeune prince fut envoyé par son père dans le midi, pour raJBTermir les conquêtes menacées des croisés français , et en même temps pour faire revivre dans ces contrées les droits si longtemps méconnu de l'autorité royale.

Il s'était passé bien des choses dans le midi depuis le moment où nous avons laissé les croisés rassemblés à Lyon. La première pointe de 1 invasion fut irrésistible : tout pliait devant cette masse de guerriers qui ne venaient point pour vaincre, mais pour détruire, et qui, ne regardant point les Albigeois comme des hommes, se croyaient tout permis contre eux. 11 y eut alors des massacres épouvantables; quelques prêtre^ égarés par la passion firent T. ' 22

Hbh HISTOIRE DE FRANCE.

entendre aux oreilles des vainqueurs des paroles qu'une religion de paix et d'amour réprouvait, et que ces hommes grossiersprirentausérieux*; des villes entières furent dépeuplées, et ceux qui échappaient à l'épée étaient jetés au feu par centaines. Le comte de Toulouse, Raymond, contre lequel l'expédition était dirigée, se retira devant le torrent, et, laissant tout le plat pays aux croisés, se cacha dans les Cévennes, où il attendit que cette foule se fût écoulée. En effet les hommes de France furent bientôt rassasiés de sang et de butin ; et quand le temps de la croisade fut expiré, chacun s'en retourna chez soi. Il y eut alors un singulier débat entre les seigneurs de l'expédition i ce fut à qui refuserait le gouvernement des terres conquises. On les offrait naturellement aux principaux chefs * au comte de Nevers, au duc de Bourgogne; mais eux, qui possédaient de vastes domaines de l'autre côté de la Loire, ne se sentaient pas disposés à les troquer contre une contrée encore fumante des ravages de la croisade , et plutôt vaincue que domptée : enfin un pauvre châtelain de l'Ile de France, Simon de Montfort , qui n'avait rien à perdre au change^ offrit de s'en charger, et continua la croisade en son nom. A peine put-il décider quelques centaines de chevaliers à rester avec lui ; mais il tint bon , et de nouveaux croisés^ attirés à leur tour par les richesses qu'avaient rapportées les premiers, vinrent les remplacer, et le mirent en état de faire tête à Raymond, qui, sorti enfin de sa retraite, s'était mis en campagne. Partout battu, Raymond s'humilia devant le pape, il alla de conciles en conciles, s'agenouillant devant les évoques et demandant grâce avec larmes. Comme ses

* à tuex tout^ » disait Tabbé de Giteaux, au sac de fiéziers, à C6UX qai lui demandaient comment distinguer les citoyens des infidèles, (( tu9x tout ; Dieu reconnaîtra bien ceux qui sont à M* n On lui obéit À la lettre, car il ne testa personne dans la ville.

soumissions n'arrêtaient pas les armes de Montfort, Raymond passa à Rome et se jeta aux pieds d'Innocent , qui donna ordre à son ennemi de le laisser en paix (12111 ; l'ambitieux guerrier avançait toujours, sourd aux larmes de Raymond comme aux menaces d'Innocent. Le roi d'Aragon, qui voulut s'interposer entre lui et sa victime, ne fut pas plus heureux ; piqué, il vint sur lui avec une formidable armée, mais Montfort le battit et le tua à la bataille de Muret (1213. Rientôt les peuples de la Langue d'Oc se soumirent, et Montfort put en faire l'hommage à son suzerain, le roi de France (1216). Cependant sa domination n'avait aucune base solide. Le pape venait de l'anathématiser; Raymond , converti, éveillait la sympathie de ses anciens sujets par son repentir et ses malheurs, et le vainqueur ne pouvait se flatter de contenir longtemps l'explosion de toutes les haines qu'avaient accumulées dans ces hommes vindicatifs du midi le massacre de leurs concitoyens et la perte de leur indépendance nationale La révolte éclata sur tous les points à la fois, et Montfort fut tué sous les murs de Toulouse en cherchant à la réprimer (1218). Son fils Amaury luttait alors faiblement contre l'énergie toujours croissante de l'insurrection, et impuissant à l'étouJBTer, il vint chercher des secours chez ses compatriotes, et demander assistance à son seigneur suzerain (1219).

Louis partit sur-le-champ avec une brillante armée, et guerroya quelque temps avec Amaury contre les Albigeois; mais il se dégoûta bientôt d'une guerre atroce, où l'on ne faisait de quartier de part ni d'autre, et revint auprès de Philippe, laissant son vassal se débattre comme il pourrait contre les partisans de Raymond. Le pauvre Amaury ne put se soutenir longtemps. En 1221, sa voix suppliante se fait entendre de nouveau, et le fils du roi rassemble une seconde. armée ; mais au lieu de marcher à son secours, il reste eu observation sur la frontière de la Guienne qu'il

cherche à entamer. Réduit aux abois, Amaury met l'héritage de son père aux pieds du roi de France, et lui oJBTre de changer sa suzeraineté en propriété. Philippe rejette son offre (1222). Il se mourait alors, et songeait peu à s'embarrasser dans une expédition que racharnement des Albigeois rendait dangereuse.

L'année suivante (1223) vit se terminer ce règne illustre, l'un des plus importants et des plus populaires de notre histoire. Trois choses immenses s'y passèrent, dont une seule eût suffi pour l'immortaliser. Les Anglais sont presque refoulés dans leur île, et du moins ils n'écrasent plus le roi de France, qui désormais n'est plus le roi de Paris; la féodalité qui, pour la première fois, s'avise de tenir tête à la royauté, est vaincue à Bouvines, et son règne expire si la puissance lui reste ; la nationalité du midi est attaquée, et la Loire cesse d'être frontière. En même temps l'administration royale commence à s'organiser, et l'unité monarchique qui a tant grandi sous le rapport territorial, tend à s'introduire dans le gouvernement *.

, ^ « Le régne de Philippe- Auguste n'aurait pas eu pour la monarchie les grands résultats qui ont élé souvent remarqués, si ce prince n'avait augmenté le pouvoir royal, à mesure quil étendait les domaines delà couronne. Hélait important que la royauté reconquit tout ensemble les prérogatives et le territoire dont elle avait élé en même temps dépouillée. Pendant que le régime Téodal régnait en France sans contrôle, il n*y avait pas eu de pouvoir législatif. Les rois et les vassaui gouvernaient en souverains leurs domaines, sans qu'il y eût entre eui, pour ainsi dire, aucune relation légale. Mais sous Philippe- Auguste on voit quelques essais d'une législation générale, les premiers qui aient été tentés par les rois de la troisième race.

« Quelques auteurs lui attribuent la qrAarantaine le roi, qui fut renouvelée et modifiée par Louis IX, et qui fut instituée pour mettre un frein à la fureur des guerres privées. Par cette ordonnance, il était établi que, depuis les meurtres commis* ou les in*

Il s'en faut de beaucoup que le règne de Louis Cœur de Lion nous offre le même intérêt. Ce prince n'a pas de physionomie à lui ; ce qu'il fait n'est qu'une continuation de ce qu'a fait son père : on dirait quelques années échappées du règne de Philippe-Auguste, -et qui se trouvent après

jures faites, jusqu'à quarante jours accomplis, il y aurait de plein droit une trêve de par le roy, dans laquelle les parents des deux parties seraient compris ; que cependant le meurtrier ou l'agresseur serait arrêté et puni : et que si, dans les quarante jours marqués, quelqu'un des parents se trouvait avoir été tué, celui qui aurait commis le crime, serait réputé traître et puni de mort. Cette ordonnaace, qui fut mal observée^ même sous les régnes suivants, était un pas immense de fait vers l'unité et la supériorité du pouvoir royal, puisque, avant PhiUppe-Auguste , l'Église seule avait osé, en empruntant T autorité de quelques visions miraculeuses, combattre le privilège que s'arrogeaient les grands vassaux, de bouleverser et d'ensanglanter le royaume par leurs querelles privées. Ce prince, dans la vue de substituer l'empire de la raison et de la loi à celui de la force et de la violence, s'occupa de la police du duel en matière civile; il régla qu'à l'avenir les champions ne combattraient qu'avec des bâtons de trois pieds, et qu'en matière criminelle, la peine du talion aurait lieu en Normandie, et que l'appelant et l'appelé seraient soumis à la même peine. Pour ne point exciter le mécontentement des barons^ dont ^1 attaquait les prérogatives, il les appela auprès de lui, accrédita en leur faveur les souvenirs romanesques de la cour de Charlemagne, s'entoura de douze pairs à l'exemple de ce grand roi, et promulgua, avec leur consentement, des ordonnances qui acquéraient ainsi force de loi

. dans toute l'étendue du royaume

« Philippe-Auguste fut ami des lettres, et il protégea, avec une bienveillance généreuse, les hommes qui les cultivaient. C'est à lui qu'on doit faire honneur de la fondation des archives. Les rois, ses prédécesseurs, étaient dans l'usage d'emporter avec eux, dans leurs voyages et leurs expéditions, les registres qui contenaient les actes les plus importants de leurs règnes. Dans une expédition en Nor^ mandie (1194), Philippe- Auguste perdit les papiers delà couronne avec ses bagages qui lui furent enlevés par le roi d'Angleterre.

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lui comme par mégarde. Et ceci n'est pas un reproche : Louis régna peu ; il n'eut pas le temps de se créer une marche, et ses premiers pas devaient être nécessairement entraînés par le grand mouvement du règne précédent. Quoique sans originalité, ce règne de trois ans ne fut pas

Pour empêcher le retour d'un pareil accident, il prit le parti de faire construire un édifice particulier où furent déposés les pièces authentiques et les actes oflSciels de son régne. G*est là Tori* gine des archives du royaume de France.

« L'amour des lettres le fit fléchir, en faveur de l'Université , des principes qu'il avait souvent soutenus et exécutés contré les prétentions du clergé. Dans une querelle survenue entre leshourgeois de Paris et les étudiants de TUniversité, et dans laquelle cinq de ces derniers furent tués, il se prononça en faveur de l'Université ; il fit emprisonner et juger le prév6t et les habitants accusés d'avoir pris part au mouvement; fit raser les maisons des coupables > arracher leurs arbres et leurs vignes, et il rendit (lâOO) une ordonnance qui accordait aux écoles des privilèges excessifs et en conlradictioB avec les maximes de son gouvernement. Cette ordonnance obligea les bourgeois de Paris à jurer de rendre un témoignage véritable contre les laïques qui feraient quelque insulte à un écolier; ils devaient livrer les agresseurs à la justice du roi, et ne point s'éloigner du lieu de la scène, afin de n'être pas dispensés de rendre témoignage. Le coupable était jugé par les officiers du roi« et 11 ne lui était pas permis de se justifier par le duel ou par l'épreuve de l'eau. Hors le cas de flagrant délit, Tofficier du roi ne pouvait mettre la main sur un étudiante qui même alors était jugé par la justice ecclésiastique. Les serviteurs laïques des écoliers avaient aussi leur part dans ces privilèges, et étaient traités plus favorablement que ceux des chanoines de Paris.

c( Des édifices de tout genre furent entrepris et achevés sous le régne de Philippe-Auguste. Ce prince fit continuer les travaux de l'église Notre-Dame, dont la première pierre avait été posée en 1163^ et dont la construction ne fut achevée que deux siècles après. L*égUse et le cimetière des Innocents, les églises de Saint^Thomas et de 8aint-NicoIas-du-Louvre, celle de Sainte-Madeleine, qui avait été primitivement la synagogue des juifs ; les églises de Sainte-Gene-

Stérile cependant. Dès son avènement au trône, Louis eut à combattre Henri HI, qui n'oubiiapt pas la guerre de 1216, au lieu de venir faire hommage à son ancien ennemi, comme c'était Tusage, lui envoya redemander la Normandie. Cette demande était une déclaration de guerre, et Louis

viève, de Salnt-Gervais et de Saint-Sulpice, qui reçurent dans la suite des embellissements notables, et un grand nombre de couvents et d'hôpitaux doivent leur fondation soit à Philippe-Auguste, soit à des vœui que la piété réalisa pendant son régne. Mais il est seul auteur de plusieurs établissements qui n'eurent point la religion pour objet, et qui furent construits en vue de TuliUté des habitants et de ^assainissement ou de la sûrelé des villes. Avec les richesses confisquées sur les juiTs, qui furent exilés du royaume (11S3), il fit bAtir deux halles, dont une parUe fut couverte, et qui furent entourées de murs où Ton avait praUqué des portes pour garantir les marchandises contre les surprises des vols. Deux ans après (1185)^ il commence à faire paver les rues de Paris avec de grosses pierres carrées. On ne pava encore que deux rues, qui, traversant la ville, se joignaient au centre, et qu'on appelait la Croisée de Paris. Le Petit-Pont, deux fois renversé par un débordement de la Seine, fut deux fois reconstruit sous Philippe -Auguste. Les aqueducs de Saint-Gervais et de Belleville sont vraisemblablement l'ouvrage de ce prince; ils alimentèrent les fontaines de Saint-Lazare, des Filles-Dieu, des Innocents et celle de la Balle, les premières qui aient été construites à Paris ou dans les environs. 11 encouragea les communautés auxquelles il avait accordé des chartes, à pourvoir à leur défense en s'entoqrant de murs; et lui«méme , avant de parUr pour la croisade (1190), il prescrivit aux bourgeois de Paris de faire travailler à une enceinte de leur ville , composée d'un mur solide et garnie de portes et de tours. L*enceinte septentrionale ne fut achevée qu'après dix-huit ans de travaux; l'enceinte méridio* pale fut commencée en 120S , et ne fut terminée que vers la fin du régne de Philippe-Auguste. Il favorisa une compagnie de marchands, la Hante parisienne, qui faisait le commerce par eau, qui entretenait des relations avec d'autres marchands des contrées voisines, et qui construisit ^ Paris un port pour le débarquement et la vente des marchandises. Philippe- Augusie étendit ses privilèges.

pour toute réponse, se jeta sur la Guienne. L'Aunis, la Saintonge, tout le pays jusqu'à la Garonne, étaient déjà tombés entre ses mains (1224), et quelques mois de guerre eussent peut-être suffi pour débarrasser entièrement le sol français de la domination anglaise, quand son attention fut détournée d*un autre côté.

C'était Amaury de Montfort qui, chassé enfin de la Langue d'Oc, s'était réfugié auprès de Louis, et lui renouvelait la cession qu'il avait déjà faite en vain à son père. Mais, à la place d'un vieillard expirant, il trouvait cette fois un roi brillant de jeunesse et de valeur, et tout fier de ses succès récents : son offre fut bientôt acceptée. Cependant, avant de partir pour le pays des Albigeois, Louis voulut en appeler encore une fois au témoignage de l'Église. L'année suivante (1225), un grand concile fut tenu à Bourges, et là, la famille de Raymond fut déclarée de nouveau impie, et dépossédée à jamais de ses domaines. Le roi de France se chargea d'exécuter ce décret, et se montra au fils de Raymond (le malheureux comte était mort en 1222), avec une armée de plus de cent mille hommes (1226). 11

lui CD accorda de nouveaux (1220), et lui céda une certaine juridiction, la première qui ait été exercée par le commerce de Paris. La police de cette ville, qui commençait à prendre une étendue considérable, appartenait au prévôt, qui était aussi le principal juge des contestations entre les habitants, et des délits qui se commettaient. Philippe-Auguste, pour sa sûreté personnelle, et pour se garantir des coups de main dont il se croyait menacé par des serviteurs fanatiques du roi d* Angleterre, s'entoura d'une garde particulière appelée Ribauds. Leur chef, qui portait le titre de roi des Ribauds, jouissait de privilèges importants. Il fut le juge de tous les crimes commis dans les résidences royales. Dans la suite on le dégrada jusqu'à présider à Veiécution des jugements, et à remplir Toffice de bourreau. L*infamie où tomba cette milice la fit éloigner, dans les siècles suivants, de la personne du roi , et arp^na plus tard sa suppression.» {Caix ei Poirson.)

semblait que cette formidable armée dût tout renverser sur son passage ; Avignon l'arrêta dès ses premiers pas, et elle se consuma devant ses murs. Il est vrai que la féodalité s'en mêla : les seigneurs se prêtaient avec répugnance à une expédition qui devait ajouter à la puissance déjà trop considérable des rois, et ils entravèrent les opérations du siège. Thibaut * de Champagne, l'un des plus mécontents, abandonna même l'armée avec ses hommes, disant qu'il ne devait plus rien à son suzerain, après ses quarante jours de service féodal. De jour en jour perçait le vice du système féodal, depuis que les temps étaient changés ; l'on pouvait entrevoir le moment où, dégoûtés de ces milices indépendantes et capricieuses, les rois demanderaient à leurs vassaux de l'argent au lieu d'hommes, pour en solder en leur propre nom ; et ce jour-là la féodalité fut terrassée, car cette innovation contenait en germe l'impôt réguher, et l'armée permanente.

Cependant, malgré les trahisons et les désertions, Avignon ouvrit ses portes au roi de France ; déjà les conquêtes de Louis avançaient, quand les maladies se mirent dans son armée. 11 retournait en toute hâte dans son royaume, fuyant l'atmosphère brûlante du midi ! arrivé au milieu des montagnes de l'Auvergne, le mal l'atteignit lui-même : il fallut s'arrêter là et mourir (4226). Jamais roi de France ne se vit enlevé plus à contre-temps par la mort ; il mourait dans la vigueur de l'âge 2, au moment d'achever la conquête des provinces anglaises, et de faire celle du midi ; et, pour tenir tête à des vassaux qui ne l'avaient pas respecté lui-même, il laissait une femme qui n'était pas Fran-

^ On se rappelle le mot de la réodalité, devenue la noblesse, envoyée par Richelieu au siège de La Rochelle : « VotAS verrez que nous serons assez fous pour prendre La Rochelle. »

* 11 avait alors trente-neuf ans.

çaise, et un enfant de douze ans. Heureusement pour la royauté que cette femme était Blanche de Castille, et cet eniknt saint Louis.

lY.

Saint Louis, Philippe le Hardi (1226-1270-1285). — Ce n'était pas assea pour la royauté capétienne d'avoir reconquis ses droits à la pointe de Tépée, et de s'être faite puissance territoriale, il fallait, pour consacrer son triomphe, qu'un homme doué d'assez de qualités pour être un saint, sans cesser d'être un grand roi, vînt lui donner quelque chose de religieux et de sacré, et lui gagnât l'amour de l'Église et du peuple qui, jusqu'alors, ne l'avaient servie que par intérêt. Tel fut le rôle sublime qui échut à saint Louis, et c'est pour cela que son nom est demeuré dana l'histoire, entouré d'une glorieuse auréole ; c'est pour cela que YoUaire, dans cette revue légère et méchante de tous les peuples, qu'il a nommée V Essai sur les mœurs, s'est prosterné à deux genoux devant l'imposante figure du saint roi, et a laissé tomber de sa plume étonnée un chapitre d'admiration et presque d'amour, qui se trouve là œmme par enchantement au milieu de tant de fiel et de dérision. Bien longtemps après le saint roi, son souvenir est demeuré vivant dans les cœurs, et n'a pas été un des moindres appuis qui ont étayé la royauté, et qui lui ont aidé à monter au faîte prodigieux auquel elle finit par s'élever.

Le règne qui devait laisser de si profondes traces dans l'histoire commença par de cruels embarras. La féodalité ouvrait enfin les yeux sur les empiétements de sa rivale, et après s'être laissé maltraiter si longtemps, elle attaquait à son tour. Ce fut un moment de crise pour la royauté.

LES CAPÊtIKIIS. 26^

Elle était encore la plus faible, et ^ brutale adversaire pouvait anéantir d*un seul coup Tœuvre de plus de deux siècles d'un travail patient et opiniâtre. Elle ne s'abandonna pas elle-même dans ce danger : à peine Louis VIII venait d'expirer, que Blanche mena en toute hâte son fils à Reims pour l'y faire sacrer, comptant en imposer ainsi * aux seigneurs et prévenir leurs complots. Mais ceux qui ne l'avaient pas suivie à Reims ne se tinrent pas pour battus, parce qu'un prêtre avait versé sans eux un peu d'huile sur le front d'un enfant j et sous la conduite de Philippe Hurepel, qui réclamait la tutelle du jeune roi, ils prennent les armes contre la régente. Peu leur importait au fond qui régnerait, de Blanche ou de Philippe ; aussi n'était-ce pas pour décider cette question qu'ils s'armaient. Ils parlaient tout bas, et quelques-uns tout haut, de nommer un successeur à cet enfant qu'on se disputait ; et déjà, disaiton, Enguerrand de Coucy brisait sa couronne de baron, dont il voulait faire une couronne de roi, et se préparait un manteau fleurdelisé : une trahison fit échouer tout cela. C'est quelque chose de singulier que cette influence étrange des petites passions individuelles sur les plus grands événements de l'histoire. Peut-être l'édifice élevé à grands frais par la maison capétienne allait s'écrouler, et sur ces ruines, une nouvelle maison, éteinte aujourd'hui, en aurait bâti une autre ; peut-être aussi la féodalité, contente de la leçon qu'elle venait de recevoir, se serait débarrassée d'un mot qui avait failli lui devenir fatal, et nous sentirions-nous encore des suites de cette révolution, quand la reine Blanche se rappela que Thibaut de Champagne l'avait aimée ; et faisant taire son amour-propre de femme devant ses intérêts de reine, elle écrivit à cet amant dédaigné une lettre habilement entremêlée de prières et de tendresse, qui le ramena à son parti plus promptement que n'auraient fait les plus insidieuses négociations. Thibaut était le seigneur

le plus puissant de la ligue ; sa défection la détruisit bientôt : chacun voulut traiter à part, comme il arrive toujours en pareil cas, et Blanche eut bon marché de ce faisceau brisé. Elle ne jouit pas longtemps d'un repos si facilement acheté. Philippe Hurepel n'avait pas renoncé à ses droits sur la régence : un jour que le roi allait d'Orléans à Paris, il alla se cacher avec une grosse troupe derrière le château de Montlhéry, cet ancien épouvantai! de nos rois, et là, il attendait que le cortège passât. A ce coup, le peuple se mit enfin de la partie. Les gens de Paris accoururent en si grande foule qu'ils remplissaient, dit un vieil historien, toute la route qui va de leur ville à Montlhéry ; ils débusquèrent les soldats du comte de Boulogne, et ramenèrent le roi chez eux au milieu de leurs cris d'amour et de joie (1 227) .

Ce double échec ne découragea pas les seigneurs : ils reforment une nouvelle ligue et entraînent une seconde fois Thibaut dans leurs rangs. Le danger renaissait plus fort qu'auparavant, parce qu'ils étaient piqués de s'être vus joués par une femme; Blanche les joua de nouveau. Thibaut ne tint pas contre ses séductions, et cet homme faible et léger, auquel il semblait avoir été donné de faire à son gré les destinées de la France, rompit encore une fois tous les projets de ses alliés. Furieux, ils laissent reposer Blanche et son fils, et l'attaquent à son tour. Ils ne voulaient rien moins que le dépouiller de ses domaines, et les revendiquaient au nom d'Alix de Chypre, dont les droits contestés devenaient certains, dès que la force était de leur côté ; peut-être auraient-ils prévalu, si Blanche n'était venue au secours de son chevalier. Elle envoie une armée contre ses ennemis, les bat, et, pour enlever à Thibaut tout sujet d'inquiétude, obtient d'Alix de Chypre la cession de ses droits. Mais il fallut payer ce service. Thibaut reçoit de la régente la somme d'argent qui a

été promise à sa cousine, et lui donne en revanche les comtés de Blois, de Chartres, de Sancerre, et la vicomte de Chàteaudun (1229).

Désespérant de venir à bout d'une puissance qui savait s'agrandir au sein même des orages sous lesquels elle semblait devoir s'abîmer, les seigneurs ligués, Philippe de Boulogne, Hugues de Lusignan, les comtes de Ponthieu et de Châtillon, Enguerrand lui-même, firent leur paix les uns après les autres, et ce grand effort de la féodalité ne tourna qu'à sa confusion. Le duc de Bretagne seul, comptant sur l'alliance d'Henri Hï, et s'obstinant à poursuivre la guerre avec le roi de France, une armée envahit son territoire; et, abandonné par les Anglais, Mauclerc fait promptement sa soumission (1232). L'année suivante, Henri Hï qui le soutenait encore par sa présence, se sauve plutôt qu'il ne retourne en Angleterre, et le duc de Bretagne, toujours inquiet des sentiments qu'on lui gardait à Paris, s'en vient un jour se jeter aux pieds du roi pour lui demander sa grâce (1233). Louis le reçut durement; mais, après de violents reproches, il le releva et lui pardonna. Il pouvait sans danger se montrer généreux : la féodalité avait mis bas les armes, et cet acte de clémence devait rassurer tant d'esprits encore tout émus de leur révolte, et peu sûrs du pardon qu'on leur avait accordé > Bientôt un nouvel événement vint le raffermir encore sur son trône ébranlé. Le comte Thibaut, qui venait d'ajouter le royaume de Navarre à ses vastes domaines (1234), part pour une croisade dans laquelle il avait entraîné la moitié des seigneurs français, et le débarrasse ainsi d'ennemis incommodes et d'un ami trop puissant pour n'être pas dangereux. Ce combat terrible, qui s'était engagé entre les deux grandes puissances de la France d'alors, venait de se terminer, et c'était à l'avantage de la royauté ; car, loin de reculer, elle se trouvait encore avancée de quelle 23

266 HISTOIRE DE FBANCE.

ques pas. De jour en jour ]a question se décidait : saint Louis est déjà un immense progrès, et dès Philippe le Bel le procès sera jugé. Une chose aida surtout à cette conquête intérieure, ce fut la soumission définitive du midi qui s'acheva sous ce règne. On a peut-être perdu de vue, au milieu de tous ces débats domestiques, ces campagnes albigeoises du comté de Toulouse sur lesquelles, à la voix de Rome, les Francs du Nord s'étaient rués comme sur une proie, et où Montfort et Louis Cœur de Lion avaient trouvé la mort en cherchant à les conquérir. Ce que vingt ans de malheurs et de guerre n'avaient pu faire, la régence le fit par un traité. A peine Louis YIII avait-il commencé à reculer devant les maladies, que le comte de Toulouse, revenant sur ses pas, avait repris à mesure tou le pays qu'abandonnait l'ennemi. .Malgré les affaires du dedans," Blanche ne négligea pas les terres du midi : dès la première année de son gouvernement, elle y envoya une armée sous la conduite d'Humbert de Beaujeu, et la guerre se ralluma, mais faiblement, car elle était trop active ailleurs. Cependant on wSe lassait à Toulouse d'avoir à recommencer tant de fois, et il semblait qu'après tant d'essais l'invasion dût finir par forcer le passage. Le comte crut qu'il valait mieux installer lui-même ces opiniâtres conquérants que de les voir emporter son pays d'assaut, et il se résolut enfin à traiter. Ce fut à Meaux que la chose se conclut (1229). La régente obtint d'abord toute la contrée dont son mari s'était emparé, et le mariage de son fils Alphonse avec l'héritière du comté lui assura le reste. Puis, pour enraciner plus profondément la domination française dans ce sol du midi qui l'avait si souvent rejetée, ce fut là qu'elle alla chercher une femme au roi son fils (1254), et elle lui fit épouser Marguerite de Provence, tandis qu'elle donnait à Charles d'Anjou la sœur de Marguerite^ Béatrix de Provence.

Jusqu'à présent, c'était cette femme qui avait tout fait dans le royaume : la majorité de Louis IX, qui arriva Fan 1236, vint enfin retirer de ses mains les rênes de TÉtat qu'elle avait si habilement tenues ; mais elle ne les lâcha pas tout entières. Mère hautaine elle avait appris à son fils à trembler devant elle ; et elle conserva longtemps sur son esprit un ascendant absolu. Tout homme fait qu*il était devenu, elle veillait sur lui comme sur un enfant; et comme il était d'une complexion délicate, elle l'avait séparé de sa femme, et il ne pouvait la voir sans une permission. Louis qui aimait éperdument Marguerite, et qui n'osait résister, avait gagné ses femmes, et de temps en temps se glissait à la dérobée dans sa chambre. Un jour qu'il avait hasardé cette escapade. Blanche entra : « Que « faites-vous ici? » lui dit-elle d'une voix sévère; et elle le prit par la main pour l'emmener. Louis confus s'en alla en pleurant.

Et cependant c'était là l'homme qui voyait alors l'Europe à ses pieds. En ce moment les deux grandes puissances de la chrétienté, l'empire et la papauté, s'inclinaient devant Louis IX ; Grégoire IX et Frédéric II l'établissaient arbitre de leur querelle (1240), et Grégoire, en dépit de cause, lui offrait la couronne impériale pour son frère Robert d'Artois. Ce fut là que se découvrit toute la grandeur de ce caractère, si faible en apparence et si timide. Non-seulement il refusa, ce n'eût été là qu'un désintéressement vulgaire, car Frédéric tenait encore sa couronne, et la tenait bien, et quand Grégoire la donnait à la France, il lui donnait une guerre au lieu de l'empire ; mais il osa tenir tête au pape, lui si religieux qu'il aurait voulu se faire moine, si craintif qu'il pleurait devant sa mère ; il lui dit à la face de l'Europe qu'il n'avait pas le droit de disposer des couronnes, et que Frédéric était innocent tant qu'il n'avait pas été jugé.

Louis portait le même courage sur les champs de bataille. Lusignan de la Marche, qui s*élait déjà révolté contre lui lors des troubles de sa minorité, reprend les armes, fatigué par les instances d'Isabelle, sa femme S et appelle à son secours Henri III. Il va se jeter à l'improviste sur Louis, qui passait alors à Poitiers, et sans une fuite précipitée, le roi serait tombé entre ses mains (1240). La vengeance ne se fit pas attendre : pendant que Henri III retarde l'embarquement des troupes qu'il a promises a son beau-père, Louis entre, à la tête d'une armée, sur les terres du comte de la Marche , assiège lui-même ses châteaux forts, et il ne lui restait presque plus rien quand les Anglais arrivèrent. Battus à Saintes, ils se replient sur Taillebourg, où l'intrépide monarque les a bientôt atteints. Un pont de bois était le seul chemin qui pût le conduire à l'armée anglaise, retranchée sur le bord opposé d'une rivière ; Louis s'y élance sans regarder s'il est suivi. Il le fut bientôt, mais la foule de ceux qui se précipitèrent sur ses pas, fit écrouler le pont. Arrivé presque seul sur la rive ennemie, il combattit si vaillamment, que ses soldats eurent le temps de venir le dégager en se jetant à la nage, et quelques heures de combat suffirent pour mettre les Anglais endéroute(1242).

D y avait longtemps que la France n'avait eu un tel souverain : aussi fut-ce un deuil universel par toutes ses provinces, quand, en l'année 1244, s'y répandit le bruit sinistre que le bon roi Louis IX venait d'expirer. Déjà l'on entourait son corps du linceul, quand une des femmes chargées de lui rendre ce triste ofiice, s'aperçut qu'il respirait encore. On s'arrêta, et bientôt le roi, sortant comme d'un profond sommeil, se dressa sur son séant» et fit vœu

*■ Yeave de Jean sans Terre , IsabeUe ne ponvait se faire à la vie de châtelaine après s*étre vue reine; elle eàt voula que Lusignan se créât une souveraineté indépendante dans les pays de Touesl.

s*il revenait à la vie, d'entreprendre le voyage de la teri e sainte. La reine Blanche crut d'abord qu'elle aurait bon marché de ce vœu formé dans un état voisin du délire, et que tous, jusqu'aux prêtres eux-mêmes, désapprouvaient ; mais son impérieuse autorité, ses conseils de reine, ses larmes de mère, tout vint se briser contre la volonté de son fils : amis, ministres et confesseurs essayèrent en vain de faire entendre leur voix après la sienne, il fallut céder et partir avec lui.

On vit alors combien bas était tombé, dès cette époque, l'esprit religieux d'abord, et puis chevaleresque, qui avait inspiré les croisades. Pendant quatre ans, Louis IX ne cessa d'appeler auprès de lui tout ce qu'il y avait de chevaliers et de chrétiens en Europe, et personne ne répondit à son appel. Us étaient occupés ailleurs. En Angleterre, les barons de Henri III suivaient d'un œil inquiet toutes les tentatives qu'il faisait pour leur enlever les droits arrachés à son père, et parlaient déjà de révolte. L'Allemagne et l'Italie avaient les yeux fixés sur la sanglante querelle de l'empereur et du pape. Lassé d'une lutte désastreuse, dans laquelle tout ce qu'il avait de cher périssait ou le trahissait, l'infortuné Frédéric II demandait avec larmes, à Innocent IV, qu'on lui rendit la paix, et qu'on le laissât partir aux côtés du saint roi ; et le successeur d'Urbain lui faisait répondre qu'il n'était pas digne de combattre pour Jésus-Christ, lui, un excommunié. La France elle-même ne se prêtait qu'avec répugnance aux vœux de son roi, et malgré toutes ses instances, il n*avait pu obtenir d'une grande partie des seigneurs qu'ils consentissent à se croiser. Mais lui, toujours ferme dans son dessein, ne se rebutait de rien, et allait à son but par toute voie. C'était un usage qu'à certaine cérémonie, le roi fît don de manteaux aux seigneurs de la cour : un jour, Louis rassemble en un heu obscur un grand nombre des plus opiniâtres, et leur distribue des manteaux

sur lesquels on avait brodé de larges croix ; quand, en sortant de là, chacun vit une croix sur Tépaule de son voisin, ils se prirent tous àrire ; mais ils étaient vaincus, et ils partirent avec les autres. A d'autres, Louis offrait de leur payer une solde ; aussi, jamais croisade ne fut-elle mieux nommée du nom de son chef : c'était bien là la croisade de saint Louis, car les croisés étaient bien plutôt soldats du roi que soldats de Dieu.

Le résultat de tant d'efforts fut une armée de près de cent mille hommes, qui alla débarquer en Egypte (1248) , où, après quelques succès brillants, elles'arrêtatout à coup devant une armée musulmane qui la tint sur les bords du Nil, exposée au feu grégois et aux maladies pestilentielles, jusqu'à ce qu'elle fût décidée à une retraite, qui devint bientôt une fuite , et dans laquelle Louis tomba entre les mains des infidèles , avec tout ce qui lui restait de soldats (1250).

Pendant que les Français faisaient montre à l'Egypte d'une valeur inutile et malheureuse, la reine Blanche, redevenue régente du royaume, le gouvernait d'une main aussi ferme dans l'absence que dans la minorité de son fils. Il n'y avait rien à craindre de la part de la noblesse, qui avait envoyé à la suite du roi tout ce qu'elle avait d'énergique et de remuant ; mais plus hardi en l'absence de S(3S maîtres, le peuple se laissa aller aux besoins d'agitation qui de tout temps ont tourmenté les masses, et la révolte des pastoureaux menaça de mettre le royaume en combustion. «Aux fêtes de Pâques de l'année 1231, au moment où l'on venait de recevoir en France la nouvelle des désastres de la croisade, un vieux moine , nommé Jacob , que l'on appelait le Maître de Hongrie, parce qu'il arrivait de ce pays, se mit à parcourir les campagnes de Flandre et de Picardie, prêchant partout que Dieu ne voulait point des orgueilleux barons pour délivrer la terre sainte ,

et que c'était aux simples et aux pauvres, aux bergers surtout , qu'était réservé cet honneur. La preuve que Jésus- Christ les avait choisis, c'est qu'il s'était donné étant sur la terre, le nom de Pasteur et d'Agneau de Dieu. La longue barbe du moine ; son visage maigre et pâle ; sa main toujours fermée, dans laquelle était,* disait-il, une cédute qui contenait les instructions delà Sainte-Vierge; quelques miracles, comme ont su en faire tous les prophètes, agirent tellement sur ces âmes crédules, que, de toutes parts, on laissait là étables et troupeaux pour marcher à sa suite. Ils se trouvèrent trente mille à Amiens. De là, cette foule roula sur l'Ile de France, se grossissant sur sa route de serfs , de bannis, de ribaudsy qui accouraient armés de haches à deux tranchants, d'épieux, de massues, de fourches, de vieilles épées. Us s'étaient donné des chefs et des capitaines sous lesquels ils défilaient en bon ordre dans les bourgs et les cités, élevant leurs armes en Tair, précédés de bannières où étaient peints des agneaux avec des croix, des anges, des images de la Vierge et du Maître de Hongrie. Us eurent bientôt jusqu'à 500 bannières de la sorte, et à la fin ils étaient plus de 100,000. Quand le Maître se vit si fort, et qu'il n'y avait ni prévôt, ni bailli qui osât résister à ses gens, il se mit à prêcher contre ^les évéques et les chanoines, contre les Ordres mendiants , les moines blancs et les moines noirs (ceux de Citeaux et de Cluny), leur reprochant à tous leur gloutonnerie, leur orgueuil et leur passion des richesses. Il les appelait des mondains et des dévorateurs de viande, et le peuple se plaisait à entendre ces discours, ce qui était fort dangereux. Il commençait déjà à mettre à mort les clercs qu'il rencontrait par les champs. Quand les pastoureaux se présentèrent aux portes de Paris, la reine Blanche, trop faible pour espérer d'en venir à bout, fit des présents et des caresses au Maître de Hongrie, qui prêcha la mitre en.tête.

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et consacra l'eau bénite dans l'église de Saint-Eustache, pendant que les disciples, répandus dans la ville, faisaient main basse sur tous les clercs qu'ils atteignaient. On barricada les abords du quartier de l'Université, pour qu'ils ne pussent arriver aux écoliers ; ensuite ils se dirigèrent sur Orléans, où le Maître entra le jour de la Saint-Barnabe, après avoir annoncé qu'il allait prêcher comme un grand prophète. L'évêque avait défendu à ses clercs d'assister aux assemblées des pastoureaux, disant que ce n'étaient que souricières du diable; mais quelques-uns y vinrent avec la foule : l'un d'eux ayant osé entamer la discussion avec le Maître , au moment où il montait en chaire, eut à l'instant la tête fendue d'un coup de hache, et le massacre des clercs commença par toute la ville, au grand plaisir des bourgeois, qui vinrent en aide, à cette occasion, aux pastoureaux. Tant de violences finirent par exciter l'indignation publique. Blanche, rassurée par la distance, se déclara contre le Maître de Hongrie, excommunié avec tous les siens par l'évêque d'Orléans. En arrivant à Bourges, le prophète trouva une grande multitude, attirée par l'appât des miracles qu'il avait annoncés d'avance. Les miracles se faisant trop attendre, on commençait à murmurer, quand un bourreau, aposté parmi le peuple, se jeta sur le Maître, et lui fit sauter la cervelle d'un coup de hache à deux tranchants. Au même instant, les hommes d'armes du bailli royal fondirent sur sa troupe éperdue, et la dispersèrent. Son cadavre fut jeté dans un carrefour, « pour être déchiré par les cldens ; » et ce fut le terme de cet étrange mouvement, qui donne un cruel démenti à ces instincts de pieuse servihté , dont on a fait trop souvent honneur aux hommes du douzième et du treizième siècle. Deux autres bandes de pastoureaux qui avaient fait route pour Marseille et pour Bordeaux , eurent le même sort que la première. « Les chefs furent suspendus aux fourches pati-

bulaires, et le menu peuple obligé de s'en retourner pauvre et mendiant. » (Mathieu Paris.) (Hist. de France.)

L'année qui suivit la destruction des pastoureaux, Blanche mourut (1252), laissant le royaume florissant; femme admirable, malgré sa morgue espagnole , et qui est restée populaire chez nous à deux titres : pour avoir sauvé la royauté, et pour nous avoir donné saint Louis. Çuand on apprit au roi que sa mère était morte, il parcourait la Palestine, relevant les fortifications des villes, visitant les églises, encourageant les chrétiens par ses paroles comme par son exemple, et il ne put de sitôt s'arracher à ces douces occupations ; ce ne fut qu'en 1254 qu'il se détermina enfin à partir, laissant les chrétiens de la terre sainte aussi nus et aussi délaissés qu'auparavant , et ne rapportant à la France, de cette longue et pénible expédition, que le souvenir des grandes choses qu'il avait faites. Personne ne lui reprocha de ne pas rapporter assez. Il n'y eut que de l'admiration pour cet homme, qui, après s'être montré plus grand que l'adversité , revenait vers les siens aussi doux et aussi simple qu'il était en partant. Ses compagnons de croisade redisaient à la foule comment , tout brisé par la maladie, il avait bravé les bourreaux et les tortures du sultan ; comment son seul aspect avait intimidé les féroces Mamelucks, qui, les mains rougies du sang de leur maître, venaient lui parler d'abjuration. Ils rappelaient sa bonne foi avec des gens sans parole , sa compassion pour toutes les douleurs, sa générosité pour toutes les misères. Tant de vertus le rendaient sacré aux grands comme aux petits ; et depuis , son règne s'écoula heureux et tranquille, sans qu'il eût ni révolte à châtier, ni guerre à soutenir i.

^ « Le calme absolu dans lequel s'écoulèrent les dernières années du régne de saint Louis, aida encore à l'affermissement de cette

S7/i HISTOIRE DE FRANCE.

Bientôt il vint ajouter encore à cette réputation de vertu par un acte de désintéressement et de justice, inouï dans notre histoire, et nous oserions le dire, dans toute l'histoire, acte de vertu et non de politique, comme quelquesuns ont voulu Texpliquer, et d'une vertu si élevée, que

souveraineté morale qui lui permit d'agir si fortement sur son époque. Nous voulons parler du code nouveau qu'il dicta à la féodalité, et qui nous est parvenu sous le titre d'Etablissements de lalnt Louis.

«Quelque grande qu'ait été l'Influence de ces institutions, H faut bien se garder de croire que leur auteur ait entrevu toutes les conséquences de ses actes. Gomme on vient de le dire, son respect pour les droits acquis ne céda jamais qu'a l'obligation où il croyait être de faire respecter partout la loi de Dieu. C'est ainsi que, dans ses établissements, il reconnaît formellement le droit qu'ont les seigneurs de résister au roi, lorsqu'il leur a dénié justice en sa cour. Ses établissements, au moins dans le premier livre, ne sont souvent autre chose que la reconnaissance et la détermination des droits féodaux, et plus d'une fois sa justice s'arrêta devant des privilèges consacrés par le temps. Ainsi un seigneur de Coucy ayant fait pendre, pour délit de chasse, deui jeunes gens d'une famille distinguée de Flandre, Louis voulut le punir de mort, malgré toutes les supplications de la noblesse, et il ne renonça à faire exécuter sa sentence, que lorsqu'on lui eut montré qu'eUe violait les lois féodales.

« Néanmoins saint Louis ne respecta pas également toutes les coutumes de la féodalité; il en est deux surtout qu'il s'eflbrça, pendant tout son régne, de détruire; je veux parler des guerres privées et des duels judiciaires. D'abord, en 1445, il réUblit, en termes plus formels, une ordonnance de Philippe-Auguste, par laquelle il était arrêté qu'après une offense entre deux parties, il y aurait une trêve de quarante jours pour tous leurs parents ; c'est ce qu'on nomma la quarantaine le roi. En vertu d'une ordonnance postérieure, la partie qui se croyait la plus faible put encore éviter la guerre en recourant à la justice, et celle-ci sommait son adversaire de \m jurer assewrement. L'asseurement ne pouvait être refusé, et celui qui le violait était pendu. Ces ordonnances dimi-

LES CkPÈriEmn, 575

beaucoup n*ont pu la comprendre. On ne revient guère sur le droit d'une conquête quand elle est terminée, surtout quand elle date de plus d'un demi-siècle; et cependant Henri III eut le courage , nous dirions l'audace, s'il n'avait pas eu affaire à saint Louis, de venir lui demander compte

nuéreni sans nal doute le nombre des guerres privées, car saint Louis s'efforça constamment de les faire observer.

« Il lui fut moins facile de détruire le duel judiciaire. Cette forme de procédure était si universellement adoptée, elle était si chère à la noblesse, que la tentative de l'interdire tout à coup et dans tous les fiefs était impraticable. Aussi saint Louis ne supprima-t-il formellement le duel judiciaire que dans les domaines royaui : son ordonnance le dit expressém.ent , et il le répète dans plusieurs passages de ses établissements, mais il traita avec ceui des grands vassaux qui consentirent à détruire le duel judiciaire. Toutefois, la plupart des seigneurs refusèrent longtemps, par intérêt, d'imiter son exemple, car l'amende du vaincu roturier était de soixante sols, et celle du gentilhomme de soixante livres. £n défendant les batailles en justice, saint Louis y substitua les preuves par témoins, sans ôter les autres bonnes et loyales preuves usitées en cour laïque jusqu'à ce temps. Cette mesure, bien qu'elle ne s'étendtt pas à tout le royaume, n'en eut pas moins d'importants résultats. Dès lors, dans tous les domaines de la couronne, on fut •bligé, au lieu de recourir au combat, de se soumettre à la juridiction des juges royaux.

« Mais l'appréciation des témoignages, la complication de causes, le nombre et la confusion des preuves écrites, rendaient bien difficile l'administration de la justice, et il fallut qu'une classe d'hommes prît pour tâche spéciale et exclusive le soin des procédures. Ces nouveaux clercs eurent aussi leur évangile, les Pandectes de Justinien, découvertes depuis un siècle, et appelées du nom de raison écrite. Ce que les jurisconsultes de Bologne avaient voulu fSeiire pour les empereurs de la maison de Souabe, les légistes de France le tentèrent avec plus de succès en faveur de leur souverain; ils ne dirent point que le roi de France devait succéder À la toute-puissance des empereurs romains ; mais ils arrivèrent plus gûrement au même but par des moyens détournés. CrOés par la

276 HUTOIRB DE FRANCE.

des conquêtes de Philippe Auguste. Un autre l'eût renvoyé avec plus de pitié que de colère ; Louis IX devint pensif à cette demande, et quelque temps après, il lui rendit le Périgord, le Limousin, TAngenois, la Saintonge et le Quercy, sous la condition qu'il le tranquilliserait pour le reste, en

royauté, qui les prenait pour ses conseillers, ils attaquèrent sourdement, à son profit • la société féodale ; d'abord ils cherchèrent k Introduire partout la législation de l'empire romain, si favorable à Tautorité absolue. Dans tout le second livre des établissements de saint Louis, à peine y a-t-il douze ou quinze chapitres où Ton n'en réfère point à quelques passages des Pandectes. C'est dans cet esprit quMIs multiplièrent les appels et les cas royaux, de manière à ramener toutes les justices féodales sous la dépendance de la justice royale. Si aucun veut fausser jugement au pais, où il appartient que jugement soit faussé, il n'y aura point de bataille; mes les clains et les respons, et les autres erremens de plet seront apportés en nostre cour. Ainsi , sans supprimer les justices seigneuriales, saint Louis donnait à ses prévôts et baillis le pouvoir de juger souvent les causes déjà jugées par les barons. A ces appels vinrent se joindre les cas royaux, c'est-à-dire que le roi, comme chef du gouvernement féodal, avait de préférence à tout autre, le droit déjuger certaines causes nommées pour cela cas royaui. Mais les légistes du roi qui savaient combien peut s'étendre un droit que rien ne précise, ne voulurent jamais déterminer clairement quels étaient les cas royaux, et c'était par une décision tout arbitraire, que toutes les fois qu'une cause leur paraissait intéresser l'autorité du roi, ils l'enlevaient aux justices seigneuriales, pour en attirer le jugement à leurs cours.

« Tous ces légistes dont le prince s'entourait, cherchèrent bientôt à se créer une position dans l'État, en dehors de la hiérarchie féodale; ils n'inventèrent point d'abord des noms ni des formes nouvelles, mais ils profitèrent de tout ce qui pouvait leur servir dans les substitutions féodales, pour cacher leur innovation sous d'anciens litres.

« En lisant les ordonnonces rendues par saint Louis, on voit que« pour la plupart, elles ont été délibérées dans un conseil où le roi avait appelé ses barons, ou ceux de ses sujets qui étaient directe-

renonçant à tous ses droits : il eût même tout rendu, si rénergique opposition qu'il rencontra partout ne i*eùt épouvanté(1259).

C'est quelque chose de si rare pour un historien que de voir la conscience jouer un rôle dans les traités et les né-

ment intéressés à Tobjet des ordonnances. C'est ainsi qu*on lit dans le préambule des établissements : Et furent faiti, ces établissements, par le grand concours de sages hommes et de bons clercs. Lorsque Louis voulut rendre à Henri III les conquêtes de Philippe Auguste, il eut à lutter longtemps contre son baronnage, qui pesa la légitimité des prétentions du roi d'Angleterre, et reconnut comme valide le jugement des douze pairs de Philippe Auguste contre Jenn sans Terre. C'est bien là le grande parlamentum dont parle Guillaume de Nangis. Mais cette noble cour de baronnie ne semble apparaître sous saint Louis que pour élever à son importance et ennoblir de son nom une humble réunion de légistes qui envahissent peu à peu le parlamentum, et bientôt en chassent même les barons. La substitution des preuves par témoins aui gages de bataille, les appels, les casroyaui, les renvois des causes difficiles pour les preuves ouir, compliquèrent singulièrement les travaux de la cour du roi. Les barons ne purent y suffire ; il fallut des conseillersclercs iponT\\Te\esdéipos\iions des iémo'ms, et cette masse énorme d'écritures que faisait nattre chaque procès. Une ordonnance, qui est peut-être attribuée à tort à saint Louis, nous montre le parlement composé de trois hauts barons, le duc de Bourgogne, le comte de Saint-Pol et le connétable; de (rois prélats, l'archevêque de Narbonne, Févêquede Paris, Tévêque de Térouanne; de dix-huit chevaliers ; de dix-sept clers ; enfin de deux légistes prononçant les arrêts; sept autres membres pouvaient y assister occasionnellement. Telle fut l'origine de cette magistrature qui occupa une si grande place dans l'ancienne monarchie, et fut le plus puissant instrument dont se servit la royauté pour niveler la France.

c( C'est à saint Louis qu'est aussi due la Pragmatique-sanction qui détermina les droits de l'autorité spirituelle et ceux de la puissance temporelle, affranchit la couronne de toute dépendance h l'égard du saint siège , et posa la base des libertés gallicanes. » ( Le Bas, Hist, du Moyen-âge.)

278 HISrOIRK D« VRANCt.

gociations publiqaes, que l'on s'étonne d'abord de ce traité hors ligne, ei que Ton ne sait s'il faut admirer ou blâmer. Sans doute, Louis fut le seul de son conseil qui fût de son avis ; sans doute on lui parla des destinées de la France compromises par ce rigorisme de justice dkmt personne ne faisait usage : il serait impie cependant de contester que la vertu soit de mise en politique ; et pour une fois, par hasard, qu'elle s'y trouve mêlée , la critique peut bien lui faire grâce.

A quelques mois de là, Louis reçut une flatteuse récompense de ce vertueux sacrifice. Henri ÏH, qui, tout en profitant de la conscience des autres, en faisait peu de cas pour lui-même, disputait sans cesse à ses barons les droits que leur avait donnés Jean sans terre, et que lui-même avait confirmés plusieurs fois. Irrités de sa mauvaise foi, ils se soulevèrent enfin, et sous la conduite d'un fils du fameux Simon de Montfort (Leicester), ils avaient d^à commencé la guerre, quand on convint de s'en rapporter à saint Louis (1260). C'était la seconde fois que le roi de France voyait comparaître ainsi devant lui deux puissances ennemies : et, en méritant cet hommage, il servait admirablement la cause de la royauté capétienne ; car ceux qui venaient ainsi se mettre à ses pieds, s'inclinaient bien un peu, aux yeux du peuple, qui ne discute guère les intentions , devant le trône sur lequel Louis était assis. Cette fois, comme l'autre, sa voix impartiale fut impuissante devant les haines passionnées des partis ; Henri qu'il avait condamné au pardon du passé, les barons, qu'il rappelait à la soumission, refusèrent également d'obéir, et cette intervention, si glorieuse pour le roi de France, fut inutile à ceux qui l'avaient invoqué.

De toute part on recourait à la cour de Louis quand il y avait quelque choi^e à faire en Europe. Trois ans après le jugement de llenfi IH et de ses barons, on vit arriver en

France des légats du pape Urbain IV, qui venaient ofirir à Charles d'Anjou, un des frères du roi, le royaume de Napies et de Sicile, au préjudice de Manfred. Celui-ci que le pape dépossédait était fils de Frédéric II, que Louis avait défendu autrefois contre les poursuites du saint-siége , et dont il avait refusé la couronne pour son frère Robert. L'offre d'Urbain IV fut acceptée ; mais Louis, en ne la refusant pas, ne mentit point à sa conduite passée : car d'Anjou n'était point alors un jeune homme sans volonté et sans puissance, comme l'avait été Robert; c'était un homme hardi et violent, qui possédait presque tout le Midi, et qui, à défaut de permission , fût parti malgré son frère. D'ailleurs l'expédition s'exécuta sans Louis IX : ce fut en Provence que Charles fit tous ses préparatifs , et quand il descendit en Italie, l'armée qu'il conduisait à Naples élaitbien à lui , et le roi de France n'avait pas à en réclamer un soldat.

Cette expédition de Charles d'Anjou est un fait de la plus haute importance ; elle décide la prédominance de la race française sur les races qui l'avoisinaient au sud, et prépare de loin les fameuses guerres d'Italie : quand Charles VIII passa les Alpes , c'était pour faire valoir les droits qu'il tenait de la maison d'Atijou. Un moment le frère de Louis IX put croire qu'en place du royaume de Naples c'était l'Italie entière dont il allait s'emparer. Depuis que Frédéric II avait disparu de la scène, et que le grand interrègne avait commencé pour les pays de l'ancien empire, l'Italie , veuve de cette unité politique, il est vrai, plutôt que nationale, dont elle devait le bienfait à ses empereurs, s'agitait en vain pour la ressaisir, et luttait péniblement contre cette nuée de souverainetés locales qui s'élevaient à chaque pas dans son sein. Guerres de maisons contre maisons, de villes contre villes, de familles contre familles, de la maison d'Est contre la maison de Romano , de Florence contre Pise, de Venise

contre Gênes, des Uberti contre les Donati ; lutte de Taristocratie et de la démocratie, des petits et des hauts métiers à Florence , des sénateurs et du peuple à Venise ; tout cela était venu fondre sur elle dès que l'empire lui avait manqué ; et au milieu de cette confusion épouvantable , elle cherchait en vain un point autour duquel elle pût se rallier ; la papauté et la maison de Naples, qui seules eussent pu prétendre à la domination, ne songeaient qu'à se déchirer, et, loin de remédier au désordre , ne faisaient que l'augmenter. Quand Charles Se montra à cette société en chaos, tous les regards se tournèrent sur lui. Brave, entreprenant, étranger à toutes les haines, à tous les intérêts qui divisaient cette foule de souverains et de nations , avec une belle armée à ses ordres, et la France derrière lui, il pouvait prétendre à réunir sous sa domination la contrée qui s'offrait à lui, à exécuter peut-être ce que rêva Napoléon, à pousser la France jusqu'au golfe de Tarente: déjàla*^* Lombardie était à ses pieds ; il se faisait nommer sénateur à Rome, et seigneur de la république à Florence ; tandis que Manfred pouvait à peine contenir ses peuples soulevés au seul nom des Français. Mais au lieu de cela, au lieu de rester lui-même, et de commander à tous en ne se livrant à personne , Charles se mit au service d'un parti, d'une idée, il se fit chef des Guelfes et chevalier du pape, et l'Italie qui avait battu des mains sur son passage, se referma bientôt derrière lui.

En place de si grandes espérances, il se trouva heureux de venir à bout de Manfred, qui perdit en un jour, son royaume et la vie (bataille de Bénévent, 1266). Encore les Gibelins dont il s'était fait l'ennemi, ne le laissèrent-ils pas jouir en paix de sa conquête, et lui ramenèrent-ils en deux ans ce qui restait de la maison de Souabe, le jeune Conradin, qui l'aurait peut-être emporté si Charles, près d'être vaincu à Tagliacozzo (1268), n'eût

LKS OAPÊTIEKS. 281

ordonné à ses hommes d'armes do frapper aux chevaux^.

Une si chétive proie ne suffisait pas à la vaste ambition de Charles, et, dans ses rêves ambitieux, il songeait à lui jeter une plus ample pâture. De la pointe de la Sicile, il jetait des yeux avides sur les contrées de l'ancienne Carthage, possédées alors par la tribti des Mérinides, et, s'il eût été assez fort, il en aurait entrepris sur-le-champ la conquête; mais, impuissant à soutenir une lutte contre une tribu redoutable, qui faisait trembler alors les chrétiens de la Castille, il songea à la France, et résolut d'y mener son frère.

Les circonstances étaient favorables : depuis la première croisade, Louis IX avait toujours la terre sainte devant les yeux, et il pensait sérieusement à s'embarquer de nouveau pour aller combattre les infidèles. Charles lui parla de se diriger sur Tunis, d'où il pourrait ensuite descendre avec ' avantage en Egypte, en soumettant la côte sur son passage, et lui promit une flotte et une armée, s'il adoptait son plan. Le bon roi le crut et partit déjà malade, au milieu des lamentations et des larmes de ses sujets, qui tremblaient de ne plus le revoir (1270). Ils ne se trompaient pas : à peine avait-on commencé le siège de la place, que la contagion se mit parmi les Français, et déjà ils mouraient par milliers, quand Louis, qui parcourait le camp, consolant les mourants et exhortant ceux qui vivaient encore à bien combattre, rentra un jour dans sa tente, attaqué lui-même delà peste, et quelques jours après elle l'avait emporté (1270). Quand le saint roi se sentit mourir, il ordonna qu'on retendit sur la cendre, et il était là, faisant ses adieux à se serviteurs qui pleuraient, et adressant à son fils ces belles paroles que tout le monde sait par cœur, quand un homme que personne n'attendait plus, parut tout à coup devant lui.

^ C'était un acte infftnoe d'après les lois de la chevalerie.

C'était Charles d'Anjou qui venait d'arriver avec cette flotte tant désirée, et que pas un ne salua d*un cri de joie, car Louis allait mourir. Charles n*eut que le temps de recevoir ses derniers soupirs, et puis il fallut songer au retour. Un point d'honneur chevaleresque défendait de faire une paix avec les infidèles ; on conclut avec le roi de Tunis une trêve dérisoire de dix ans, et on laissa là pour toujours ce rivage maudit, où les calculs intéressés d'un prince ambitieux avaient envoyé Louis pour y mourir.

La peste de Tunis avait mieux servi les intérêts du nouveau roi, que la conquête de cette ville n'eût fait ceux de Charles d* Anjou. Quant il revint en France, il apportait avec lui, outre le corps de son père, les cercueils de ses deux frères, Jean Tristan et Alphonse de Poitiers, de Jeanne de Toulouse, la femme d'Alphonse et de Thibaut II, comte de Champagne et roi de Navarre. Chacun de ces cercueils valait une province à la couronne, et Philippe le Hardi se vit enrichi d'un coup de F Auvergne, du Poitou, delà Cham- |)agne et du comté de Toulouse. Les nouvelles possessions du roi de France, le mettaient pour la première fois en contact avec tout le midi de l'Europe ^ aussi allons-nous voir Philippe le Hardi engagé dans toutes les révolutions de l'Italie et de l'Espagne, tandis que ses prédécesseurs et son père lui-même, tout puissant qu'il était, ne s'étaient jamais hasardés au delà des deux chaînes de montagnes qui bornent la France dé ce côté-là. Philippe le Hardi est plutôt le continuateur de Charles d'Anjou que de saint Louis ; son règne se passe tout entier au dehors de son royaume ; ce n'est plus qu'une figure insignifiante, si nous voulons le ramener en France. L'histoire ne nous donne alors que des procès de ministres et des persécutions de Juifs ; des anecdotes et des faits banaux qui se retrouvent à chaque page de nos annales. Mais suivons-le partout ailleurs, en Navarre, en Castille, à Naples, en Aragon ; son rôle s'agran-

dit et devient imposant. Il est Farbitre de la moitié de l'Europe, et là où éclate une guerre, une révolution, une querelle de famille, on est sûr de trouver son nom.

La Navarre fut la première qui appela Fintervention de ce puissant monarque. A la mort de Henri le Gras, fils de Thibaut II (1274), il ne restait plus deTancienne famille des comtes de Champagne, qu'une fille de trois ans, que les Navarrois voulaient marier à un prince espagnol, comptant se débarrasser ainsi de la domination française* La mère de Jeanne l'amène à la cour de Philippe pour déjouer leur projet, et pendant qu'il la fiance à son fils, qui fut plus tard Philippe le Bel, Robert d'Artois entre en Navarre avec une armée. La soumission du pays ne se fit pas attendre, et dès lors (1276), le roi de France s'en constitua le mtdtre au nom de son fils.

La même année où Robert d'Artois venait de conquérir la Navarre, il passe en Castille, où il avait aussi à défendre du sang français* Les infants de Lacerda, parents de Philippe le Hardi par leur mère Blanche de France, et repoussés comme tels par le vœu national, avaient imploré sa protection contre Sanche, leur oncle, que les cortès avaient nommé roi. La guerre fut poussée sans vigueur : dès ses premiers pas en Castille, Robert s'arrêta et entama des négociations. Les négociations traînèrent, et Blanche de France, peu rassurée contre l'ambition de Sanche, par la protection inactive de son frère, se sauva avec son fils en Aragon. Cependant Philippe ne perdit pas de vue ses neveux dépossédés, et ses réclamations inquiétèrent longtemps encore l'usurpateur ; mais elles n'amenèrent aucun résultat, et bientôt une affaire plus importante vint attirer ailleurs son attention.

Refoulé dans son royaume de Naples par l'échec de Tunis, Charles d'Anjou n'avait pas abdiqué tout espoir de conquête, et, fixé maintenant sur les côtes qui regar-

dent la Gi'èce, il se voyait déjà maitrede Constantinople, que les Grecs venaient de reprendre aux Latins, quand cette terre d'Italie, dont il faisait le point d'appui de ses conquêtes futures, vint tout à coup à lui manquer. La Sicile, fatiguée de son gouvernement dur et rapace, massacre ses Français dans la journée des véffres siciliennes, et au lieu d'aller chercher au loin de fructueuses aventures, c'est chez lui qu'il faut combattre, non plus pour se fonder une vaste domination, mais pour retenir sous sa main celle qui veut lui échapper (1282).

La France vint à son secours ; car c'était aussi sa cause qui se débattait en Sicile : il s'agissait de décider si elle garderait cette hautaine suprématie qu'elle s'arrogeait sur le midi, ou si une autre en recueillerait l'héritage. Philippe remua tout pour écraser Pierre d'Aragon, qui s'était fait l'homme des Siciliens, et qui était allé les soutenir en personne. Martin IV, que Charles d'Anjou menait à son gré , lance contre Pierre une excommunication dictée, et. le déclare déchu de son royaume qu'il donne à Charles de Valois ; Jayme, roi de Majorque, ouvre passage aux Français par son comté de Roussillon et joint ses troupes aux leurs; il n'y eut pas jusqu'à Don Sanche qu'on ne gagnât contre l'Aragonnais, en lui cédant les prétentions qu'on faisait valoir au nom des infants de Lacerda. En même temps Charles d'Anjou lui faisait rude guerre en Sicile ; ceux qui l'avaient appelé commençaient à se lasser de lui; un seul homme fit face à tout et sauva l' Aragon. C'était un sujet de Charles d'Anjou, Roger de Loria, un marin de la Calabre, dont il avait dédaigné ou mal récompensé les services, et qui de dépit, était allé se jeter dans le parti de ses ennemis. D'abord il attaque sa flotte devant Messine, et lui brûle quatre-vingts vaisseaux. Pendant que l'on combattait, Charles était sur le rivage, regardant du haut d'une colline la défaite des siens, et demandait à Dieu, en ron-

géant son sceptre, que du moins il put descendre de iic^ment (1283). 11 n'avait pas épuisé la coupe. L'année suivante, il parvient à se refaire une nouvelle flotte, et la donne à son fils qui va croiser dans les parages de Trapani. Le jeune homme y trouve Roger de Loria, et Charles apprend bientôt qu'il n'a plus de flotte, et que son fils est prisonnier. C'en était trop pour celui qui avait rêvé la conquête de l'Afrique et de la Grèce, et qui avait manqué se voir le maître de l'Italie : il en mourut de désepoir (1 285) . Philippe le Hardi n'était pas plus heureux. L'année même où son oncle expirait, il s'ébranlait enfin avec une armée de cent mille hommes pour envahir l'Aragon, et passait en Espagne par le Roussillon, tandis qu'une flotte nombreuse côtoyait le rivage, portant les vivres et les munitions, et toute prête à le soutenir au besoin. Elle es: dispersée par Roger de Loria ; et Philippe, entré dans le Lampourdan, n'a que le temps de s'emparer de Girone et de fuir CE France, car la peste, le seul ennemi presque qui ait fait raison des Français dans les contrées méridionales, s'était mise dans son armée. Il ne put fuir assez vite, car elle l'atteignit à Perpignan, et ce fut là qu'il termina son règne (1285).

Philippe le Bel, Louis le Hutin, Philippe le Long ^ Charles le Bel (1285, 1314, 1516, 1522, 1328). — Nous sommes loin des chétifs monarques, successeurs de Hugues Capet , qui ne pouvaient aller de Paris à Orléans sans escorte. Philippe le Bel est déjà plus que le roi de France : l'Espagne et l'Italie sont pleines de lui. Ici c'est Charles de Naples qu'il soutient dans son royaume insurgé contre les attaques de la maison d'Aragon ; en Espagne,

c'est Charles de Valois qu'il envoie à la conquête de F Aragon, qui lui a été cédé par le pape ; tandis que lui-même est en guerre avec Sanche de Castille, en faveur des infants de Lacerda, petits-fils de saint Louis, par leur mère Blanche de France, et qu'il pousse ses domaines au delà des Pyrénées,parson mariage avec Jeanne de Navarre (1284). En moins d'un siècle *, la royauté capétienne était arrivée des bords de la Seine aux confins méridionaux de l'Europe, et le midi tout entier semblait relever d'elle.

Mais cette immense expansion avait eu lieu trop rapidement pour être durable, et Philippe le Bel ne se laissa point aveugler par cette fortune subite ; il eut assez de bon sens pour comprendre que les destinées de la royauté n'étaient point au delà des Alpes et des Pyrénées, et qu'avant de se faire dominatrice au loin , elle avait à ses côtés deux ennemis à combattre et à vaincre, l'Angleterre et la féodalité : dès lors il ne songea plus qu'à la ramener de la voie, plus brillante que sûre, où l'avait engagée Philippe le Hardi; et ces occasions séduisantes de gloire et de conquêtes ne furent pour lui que des obstacles dont il se débarrassa au plus vite. D'abord il poussa les guerres que lui avait léguées son père avec une mollesse qui montrait assez combien peu il s'en souciait Les Aragonnais, qui jouaient bon jeu , ne l'entendent pas ainsi , et viennent faire le ravage sur ses côtes; alors il se ligue contre eux avec la Castille, et profite d'une guerre pour en apaiser une autre. Les infants de Lacerda sont sacrifiés à don Sanche, mais la France est délivrée d'hostilités stériles et ruineuses, et les levées faites en Languedoc restent dans le pays (1288). Puis Philippe accommode entre eux les deux rois deNaples et d'Aragon. Celfti-ci renonce à la Sicile, et reçoit en revanche la cession des droits de Charles de Valois sur l'Aragon, cession que la

t Les premières conquêtes de PhiUppe-Augusle datent de 1202.

maison de Naples paie à ce prince, en lui faisant don du Maine et de l'Anjou (1291). Philippe abdiquait ainsi Tempire du midi, mais il se retirait du champ de bataille avec tous les honneurs de la guerre, en combattant fatigué, et non point en vaincu. C'eût été une triste préparation à la lutte périlleuse qu'il méditait contre l'Angleterre, que d'ouvrir son règne, en fuyant devant des ennemis mille fois moins redoutâmes, et le nouveau monarque était trop habile politique pour commettre une telle maladresse.

L'ennemi qu'il avait en tète était du reste trop à craindre pour que l'on pût être impunément maladroit avec lui. C'était Edouard I® , priiice habile autant que brave, qui, dès le règne de son pèreHenrilU, s'était fait la réputation du ï^us valeureux chevalier de son temps, en partant presque seul au secours de saint Louis arrêté devant Tunis (1270, et ea délivrant son père des mains de Leicester , qui , après l'avœr battu, allait s'emparer de la couronne (1265). Une fois sur le trône, Edouard n'avait eu qu'une idée, celle d'exécuter en Angleterre l'œuvre d'unité territoriale que ses rivaux de FYance venaient de commencer si heureusement, et déjà ce génie ardent et tenace était presque venu à bout de son entreprise. Le pays de Galles, cet antique asile de la population primitive, qui s'y était conservée pure depuis tant de siècles en face des Romains, des Saxons et des Normands, ne lui avait coûté que six ans de guerre, et quelques distinctions plus flatteuses pour les Gallois ^ qu'onéreuses pour lui ; encore quelques années, et il allait se voir maître de l'Ecosse, que l'extinction de la famille royale avait presque livrée entre ses mains, et qu'il attaquait par la corruption , en même temps qu'il la menaçait de ses armes (4292). Philippe vint se jeter à la traverse. !1 lui im-

* ETonluttjne le fiUatné du roi d'Angleterre prit à Ta venir le tllrcde prince «ioiiaWes.

portait trop de ne pas laisser à son ambitieux voisin le temps et le loisir de ramasser en un seul faisceau toutes les contrées dont se composait son île, et il se hâta de lui déclarer la guerre, pendant qu'il ne pouvait encore se jeter sur la France, sans laisser quelque ennemi derrière lui (1295).

Le prétexte de cette guerre fut bien frivole , s'il faut en croire Tanecdote de ces deux matelots anglais et normands qui tirèrent le couteau Fun contre l'autre sur le port de Bayonne, et dont leurs camarades rendirent la querelle nationale en l'embrassant. Mais qu'importait le prétexte? La guerre était décidée d'avance, et l'on n'eût pas été embarrassé pour en créer au besoin. Edouard est cité devant la cour des pairs, qui sera bientôt le parlement, pour rendre compte des ravages exercés par ses sujets sur les côtes de France. Il répond fièrement que l'on rend la justice à Londres , et que les hommes de Philippe peuvent y porter leur plainte ; et sur cette réponse, la cour, toujours complaisante pour les rois , le déclare déchu de ses domaines de Guienne, où Philippe envoie aussitôt une armée.

Les deux rivaux sentaient bien que cette fois il ne s'agissait plus de brûler un village ou d'emporter d'assaut un château fort comme aux anciennes guerres, si pompeusement nommées par nos historiens guerres de France et d'Angleterre, et pour s'aider dans la lutte qui s'ouvrait, ils allèrent chercher des alliés : Philippe, jusqu'au fond de la Norwége, où il fit alliance avec un roi Éric, qui devait lui envoyer deux cents vaisseaux dont on n'entendit jamais parler; Edouard, jusque par delà les Alpes, où il gagna le comte de Savoie. L'Allemagne entière se trouva un moment partagée entre eux deux, mais tout ce grand mouvement diplomatique n'aboutit qu'à une petite excursion du comte de Hainaut, sur les terres de France, excursion que Charles de Valois arrêta en se montrant, et aux fanfaron-

nades d'Adolphe de Nassau, si durement repoussées par Philippe * . Les véritables alliés de la France et de l'Angleterre étaient l'Ecosse et la Flandre, et ce furent les seules qui prirent part au combat. Après trois ans de guerre, la Guienne allait enfin tomber aux mains de Charles de Valois , les Flamands se soulèvent , et Charles laisse là la Guienne pour aller les battre à Fumes (1297). Pendant ce temps Baillol , le roi d'Ecosse, retenait Edouard chez lui (1295), et sa défaite à Dunbar, qui arriva la même année que celle de Furnes, servait même les Français, comme l'autre avait servi les Anglais, en occupant leurs ennemis. Il ne servit de rien au comte Guy, comme au roi Baillol, de s'être sacrifiés pour leurs alliés. Quand Edouard et Philippe furent las de la guerre , ils se les abandonnèrent l'un à l'autre. L'année même des deux batailles de Fumes et de Dunbar, ils firent une trêve, et se laissèrent là mutuellement pour tourner leurs armes contre des ennemis plus dangereux parce qu'ils étaient plus près. Edouard se jette sur les Écossais, qui, conduits par le brave Wallace, venaient de reconquérir leur indépendance nationale, et remporte sur eux la victoire de Falkirk, qui les lui livra une seconde fois (1298). Pendant ce temps, Charles de Valois entrait en Flandre, et Guy, vaincu, venait se remettre avectoutesafamilleentreses mains. Charles, en conduisant son illustre captif à Paris , lui avait donné l'assurance de sa grâce. A peine Guy est-il en présence du roi de France, qu'il se voit accablé d'injures, chargé de fers, et jeté dans

1 L^empereur avait fait déclarer le roi de France déchu de sa couronne dans une diète tenue en Allemagne, et lui avait envoyé un cartel de guerre. Philippe, pour toute réponse, lui écrivit ces deux mots: aNimis^ Germane, C'est trop pour toi > Allemand.» II savait que, loin de pouvoir lui faire du mal, Adolphe se soutenait à peine contre Vinsubordination de ses vassaux.

290 HISTOIRE DE PRâNCE.

la même prison où avait été Ferrand, En vain crie-t-il à la trahison ; son comté est confisqué, et une armée est envoyée pour s'en emparer. Les Flamands se laissent conquérir ; mais l'insolence des Français leur remet bientôt les armes en main. Le seigneur de Châtillon, auquel ils avaient été confiés, les gouvernait rudement: peu fait à recevoir la loi des petites gens, il accueillait avec hauteur les réclamations des métiers, et punissait sévèrement leurs révoltes. Le chef des tisserands de Gand, Pierre Leroy, et Jean Breyel, boucher de Mâle, se mettent à la tète des métiers de Bruges , et soulèvent la ville contre les Français, qui sont massacrés : Châtillon s'évade en passant à la nage le fossé de la ville, et arrive à Courtray , couvert de sang et de boue (1302).

En un instant toute la Flandre est sur pied; un fils de Gui s'échappe de la prison où le retenait Philippe, et vient se mettre à la tête de ses compatriotes pour achever et défendre leur ouvrage. Bientôt arrivent soixante mille Français sous les ordres de Robert d'Artois. Retranchés à Courtray, derrière un large fossé rempli d'eau, et habilement dérobé à la vue des ennemis, les Flamands attendent que la chevalerie firançaise vienne s'y engager ; et, quand les chevaux, tombant tout à coup dans le fossé, se culbutent les uns sur les autres, ils arrivent avec leurs longues et lourdes piques, et, hommes et chevaux', égorgent tout à plaisir. Robert d'Artois fut trouvé parmi les morts, couvert de trente blessures; et avec lui soixante barons et douze cents gentilshommes f 1302). Cette bataille mit les Français hors du pays, et l'armement prodigieux, que Philippe fit sur-le-champ, ne put relever leurs affaires* : il arriva dans la saison des pluies, et fut obligé de revenir en France sans avoir rien fait.

< Il leva prés de 80,000 hommes.

C'était alors l'époque où la querelle avec Boniface, dont nous allons bientôt parler, était dans sa plus grande chaleur : au milieu d'embarras si graves, Philippe ne se sentait plus en état de reprendre la lutte avec le roi d'Angleterre. Edouard de son côté, tout entier à l'Ecosse, que l'indomptable Wallace lui disputait avec acharnement, ne pouvait guère porter ailleurs ses armes. La trêve expirait; on laconvertiten unenaix définitive (1503). Philippedonna sa fille Isabelle au fils aîné d'Edouard, et, pour sa dot, rendit la Guienne aux Anglais. En môme temps il envoyait Guillaume de Nogaret à Anagni ; et l'année suivante, délivré de tout autre soin, il revient sur la Flandre, qu'il attaque à la fois par mer et par terre (1 304) . Pendant que sa flotte, commandée par le Génois Grimaldi, bat Guy de Flandre dans le Zuyderzée, lui même entre en Flandre avec cinquante mille fantassins et douze mille chevaux. On se rencontra près de Mons-en-Puelle, et toute la journée s'étant passée en escarmouches , pendant la nuit, les Français qui se divertissaient ou se reposaient dans leur camp, voient tout à coup une longue et massive phalange déboucher dans leur camp : c'étaient des Flamands qui, manquant de vivres, et craignant que la bataille ne se fît encore attendre, étaient venus la chercher au milieu des tentes françaises. Le premier moment de suiï)rise fut critique pour les Français : Philippe, attaqué au moment où il se mettait à table, par un gros de Flamands qui s'était fait jour jusqu'à lui, pensa périr dans la mêlée. Mais l'on reprit bientôt courage, et les Flamands, engagés dans les tentes et les bagages de leurs ennemis, furent entourés de toutes parts. On fit main basse sur eux, et ceux qui surent défendre leur vie, s'échappèrent à la faveur des ténèbres. Le lendemain, Jean de Namur, leur général, n'avait plus d'armée. Mais un cri de rage avait répondu dans les bonnes villes à la nouvelle de sa défaite, et, quelques jours après, il com-

mandait à soixante mille hommes, et envoyait demander au vainqueur la bataille ou la paix. Philippe fut intimidé, et, craignant de pousser à bout un peuple aussi énergique, il lui accorda la paix. Il garda pour lui le pays en deçà de la Lys ^ et laissa le reste à la famille de Guy. A ce prix les Flamands le laissèrent paisiblement faire montre à Paris de la victoire de Mons-en-Puelle; et son entrée triomphale dansFéglise Notre-Dame' n*excita point leurs murmures, non plus que la statue équestre qu'il se fit élever : Philippe avait vaincu, mais il avait cédé.

Nous nous sommes hâté de donner en une fois toute la partie guerrière du règne de Philippe le Bel, afin de marcher librement dans le récit d'une autre moitié, toute d'intrigues et de violences judiciaires, dans laquelle le vainqueur des Anglais et des Flamands n'est plus qu'un homme d'école et de barreau, un juriste qui discute ses droits, un juge qui prononce des arrêts. On a déjà nommé Boniface et les templiers.

Benoît Gaétan, qui avait pris le nom de Boniface VIII en montant sur la chaire de saint Pierre, était un homme dur, violent, héritier des vieilles maximes de la cour de Rome, et se croyant encore aux temps de Grégoire YII et d'Innocent III. Un grand changement avait eu lieu dans le siècle qui finissait. Le Code avait succédé à la Bible, et à l'unité religieuse une autre unité tout humaine qui résidait entre des mains laïques ; unité hostile à celle qui l'avait précédée, parce qu'elle la trouvait sur son chemin, et qui devait l'emporter à la fin, parce qu'elle s'était alliée aux deux seules puissances de l'époque qui eussent de l'avenir, le peuple et la royauté 3. Tant que Boniface voulut essayer de

1 A peu près la Flandre d'aujourd'hui.

* Il entra dans cette cathédrale sur le cheval qu'il avait monté à la bataille, et avec les mêmes armes dont il y était revêtu. (DanieL)

* Elle s'appuyait sur le peuple, parce que les légistes sortaient de

la suzeraineté pontificale sur le faible et impuissant empereur d'Allemagne, Adolphe de Nassau, il put se croire encore le maitre des rois ; mais le roi de France était un autre ennemi. Les premiers débats furent peu de chose, et les coups qu'ils se portèrent mutuellement étaient frappés indirectement et de côté : avant de s'attaquer, les deux ennemis s'observaient. D'abord Philippe accueille la famille des Colonne, chassée de Rome par Boniface, qui lui avait voué une haine à mort. Boniface tente d'usurper sur les droits de la couronne, en instituant un nouvel évêché dans le midi en 1295; puis, s'enhardissant, il lance la bulle Clericis laicos, qui défendait aux puissances temporelles de charger les biens du clergé d'aucune imposition (1298). C'était la fameuse querelle des investitures renouvelée en petit, et sous le point de vue financier. Philippe répond sur le même ton et ordonne la saisie de l'or et de l'argent qu'on voudraitfaire sortir du royaume. Le pape sentit le coup, et ré-

ses rangs ; c'était une noblesse pour lui, la noblesse de robe; eUe s*appuyait sur la royauté, à Tombre de laquelle elle avait grandi ; et à son tour la royauté s'appuyait sur elle, car elle avait pour mission de détruire tout ce qui faisait obstacle à la royauté, la féodalité et la suprématie religieuse. Mais laissons parler M. llltchelet sur cette œuvre, grande ou maudite, peu importe, du treizième siècle :

« Les légistes qui avaient gouverné les rois anglais dés le douce ziéme siècle, au treizième, saint Louis, Alphonse X et Frédéric II, « furent, sous le petit-fils de saint Louis, les tyrans de la France. (( Ces chevaliers en droit, ces Ames de plomb et de fer, les Plasian, « les Nogaret, les Marigni , procédèrent avec une horrible froideur « dans leur imitation servile du droit romain et de la fiscalité im- « pédale. Les Pandectes étaient leur Bible, leur Évangile. Rien ne « les troublait dès qu'ils pouvaient répondre à tort ou à droit: « Scriptum est... Avec des textes, des citations, des falsifications , <c ils démolirent le moyen-àge, pontificat, féodalité, chevalerie. Ils « allèrent hardi ment appréhender au corps le pape BonificeYIII, et a brûlèrent la croisade elle-même dans la personne des templiers.»

voqua sa bulle : Targenl qu'il retirait de la France était un de ses plus gros revenus. Il alla même jusqu'à s'interposer comme médiateur entre les deux rois de France et d'Angleterre ; mais il voulut jouer le rôle d'arbitre, et les indisposa tous les deux. Néanmoins, comme ils étaient l'un et l'autre fatigués de la guerre, ils acceptèrent sa médiation, et ce fut sous ses auspices que se conclut la trêve de 1297 . Les choses ne pouvaient en rester là : bienUH quelques nouvelles discussions au sujet des évècbés du midi vinrent ramener les deux rivaux dans la lice, et cette fois ils se nommèrent par leurs noms et s'attaquèrent de front. Le légat que Boniface envoyait à Philippe pour négocier l'affaire était Bernard Saissetti, vassal du roi, le même homme qui avait donné lieu à la querelle de l'évêché de Pamîers. Ennemi personnel du roi de France, Bernard le traita avec tant d'insolence que, ne pouvant se contenir, Philippe le chassa de sa présence, et quelques jours après le fit arrêter (1301). Pendant que l'on instruisait le procès de Bernard Saissetti, arrive une bulle de Rome qui rappelait durement à Philippe que la cour de Rome n'avait pas encore abdiqué ses droits. C'est la fameuse bulle qui commence par ces inots : Ausculta, filî (1502). En même temps, Boniface en envoyait une autre au clergé, qui lui ordonnait de se rendre l'année suivante à Rome pour y conférer avec le saintsiége sur ce que l'on ferait du roi. 11 y eut plus de colère que de peur chez Philippe quand il reçut la bulle du pape : il la fit jeter au feu, et donna ordre qu'on détruisît celle qui était adressée au clergé. Au heu de laisser partir celuici pour Rome, il le convoqua auprès de lui dans cette fameuse assemblée, à laquelle on a fait remonter la naissance des états-généraux, où le peuple, dit-on, fut admis pour la première fois à faire partie intégrante de l'État (tiers-état). Ce dut être un beau triomphe pour la royauté, quand du milieu de cette assemblée, où la France était

tout entière, sortit comme une seule voix qui la proclamait indépendante de tout pouvoir sur la terre, et lui promettait assistance dans le combat. Les trms états écrivirent chacun une lettre à Boniface pour réfuter sa bulle. Celle du clergé avait quelque chose d'indécis et de mitigé : il ne pouvait rompre à découvert avec son chef. Celle de la noblesse est pleine d'une hautaine insouciance * ; elle relevait le gant du pape, et le combattait sans le craindre, mais aussi sans prendre grand intérêt à ce débat qui ne la regardait pas. La lettre du peuple fut insolente : A Benoît, qui se dk poipe, peu ou point de salut. Que votre très^grande fatuité sache, etc. Le peuple était représenté presque en entier par les légistes, et les légistes apportaient dans cette affaire l'acharnement de gens qui ont déjà vaincu, mais auxquels on résiste encore.

Boniface crut qu'il ne s'agissait que de frapper un grand coup, et lança sa bulle Vn0m sanctam^ qui fut bientôt suivie d'une autre encore plus emportée : il mettait le royaume en interdit. Philippe en appelle à l'Église, et tient au Louvre un assemblée de tout le clergé français, dans laquelle il fait déposer Boniface. En même temps, le parlement, dirigé par Pierre Flotte et Guillaume de Nogaret, déclarait le pape ennemi du royaume. Le dernier, qui avait lu et rédigé l'arrêt, se chargea de l'exécuter, et partit de suite pour l'Italie.

C'était quelque chose de curieux pour cette génération, venue quelques années après Innocent III, que de voir un

' En voici le commencement tel qu'il est cité par Daniel ; il pourra donner une idée du style épistolaire de Tépoque. « A hono- « râbles pères lors chiers et anciens amis tout le collège et à chacun « des cardinaux de la sainte Église de Rome, Il duc, Il comte, li « baron, li noble tuit du royaume de France, salut et continuel « accroissement de charité, d'amour et de toutes bonnes aventures 4c À leurs désirs. Seigneurs, vos espécialment savez, etc. »

296 HISTOIRE DE FBàNCE.

petit procureur, dont le père avait été brûlé comme patarin (hérétique), s*en aller avec confiance porter les mains sur celui qui naguère faisait et défaisait les rois, et pour tout auxiliaire emporter avec soi... de Targent. La France et Tltalie étaient dans l'attente ; tout à coup Ton apprend qu'à la tête d'une troupe de condottieri, Nogaret a pénétré dans Anagni, résidence habituelle de Boniface, qui y était né, et que le pape est prisonnier des Français. Des récits merveilleux coururent sur cette grande profanation : on disait, qu'entendant les soldats de Nogaret envahir son palais. Boniface était allé s'asseoir sur son trône pontifical, et que là, revêtu des insignes de la papauté, il les avait attendus sans sourciller. Cette noble contenance ne put désarmer son ennemi Sciarra Colonne, qui avait introduit Nogaret jusqu'à lui : vindicatif comme un Italien, il frappa de sa main gantelée la joue du vieillard, et déjà il avait tiré son épée[pour le tuer. Le procureur de Philippe lui arrêta le bras : l'arrêt ne portait point qu'il y aurait lieu à la mort. Mais dans la joie de son triomphe, l'homme de loi ne put s'empêcher d'insulter à cette puissance déchue qu'il lui avait été donné de protéger. « Chétif pape, s'écria-t-il, regarde comme tu es dans la main de mon maître, le roi de France. — Tais-toi, fils de patarin, » lui dit Boniface ; et Nogaret se tut. Le pape demeura trois jours prisonnier dans son palais, refusant toute nourriture de la main de ses ennemis, dans la crainte du poison. Une pauvre femme vint à bout de lui remettre quelques œufs en cachette, à l'aide desquels il se soutint, jusqu'à ce qu'enfin les habitants d' Anagni, revenus de leur surprise et indignés de voir une poignée d'aventuriers afficher une telle audace devant eux, se jetèrent sur les soldats qui le gardaient, et le remirent en liberté (1303).

Mais le coup était porté ; Philippe avait montré à son ennemi qu'il pouvait éteodrç le bras jusqu'à lui, et Boni-

face qui avait eu Toi dans son inviolabilité, ne fit usage de la liberté qui lui était rendue que pour s'enfuir à Rome, où il mourut, au bout d'un mois, de honte et de dépit. Un grand enseignement venait d'être donné à la papauté ; Benoît XI, qui vint après Boniface, sut en profiter. 11 releva Philippe de son excommunication, laissa de côté toute prétention à la suzeraineté temporelle, et rétablit les Colonne dans leurs biens. Mais le triomphe n'était pas encore complet, et cette condescendance de Benoît semblait plutôt un accommodement qu'une soumission : il meurt Tannée suivante, et les débats qui régnent dans le conclave, pour le choix de son successeur, vont bientôt mettre la papauté aux pieds du roi de France. Après neuf mois de négociations stériles entre les deux factions de Philippe et de Boniface, on était enfin convenu que les derniers nommeraient cinq candidats parmi lesquels les autres choisiraient le pape qui serait élu. Philippe, averti à temps, va trouver Bertrand de Goth, son mortel ennemi, l'un des cinq qu'avaient désignés les cardinaux italiens, et il lui offre la papauté s'il veut lui promettre cinq choses, et une sixième qu'il lui fera connaître plus tard. Bertrand promit tout, et un mois après, il prit le nom de Clément V (130S).

Les conditions de Philippe roulaient toutes sur sa querelle avec Innocent ; elles furent promptement accordées, à la réserve d'une seule, celle qu'il demandait avec le plus d'instance, la diffamation de Boniface. Tout servile que se montrait Clément V, il n'eut jamais le courage de mentir si ouvertement à son rôle de pape : il reconnut bien que Philippe avait eu raison ; il n'avoua jamais que Boniface avait eu tort. Quant à cette sixième et mystérieuse demande, l'on n'a 'jamais su ce qu'elle cachait. Quand le règne de Philippe et de Clément se fut écoulé, et qu'on revint sur les grandes choses qui s'étaient passées depuis le jour de leur entrevue, on imagina diverses conjectures pour expli-

298 HISTOTBE DE FBAIfCR.

quer le mystère. Quelques-uns parlaient de la résidence à Avignon, d'autres nommaient les templiers.

L*an 1118, neuf gentilshommes français, qui combattaient en terre sainte sous les drapeaux du roi Baudouin, touchés de la misère des pauvres pèlerins qui arrivaient d'Europe, et des dangers qu'ils couraient de la part des infidèles, en traversant les déserts dont la Palestine est couverte, formèrent une association à la fois religieuse et guerrière, qui reçut le nom d'ordre du Temple, parce que leur premier établissement était voisin du temple de Jérusalem. C était à la fois un hôpital et un camp. Les religieux recevaient les pèlerins, leur lavaient les pieds, les nourrissaient, les soignaient dans leurs maladies, puis, endossant de fortes et pesantes armures, les reconduisaient, la lance en arrêt, jusqu'au port où ils devaient s'embarquer. Bientôt leur nombre s'accrut, et la milice du Temple devint une des premières puissances de la Palestine. Tant qu'il resta un pouce de terre aux Francs dans l'Orient, les templiers le disputèrent courageusement aux infidèles, et même quand il eut fallu dire adieu à ce sol sacré, ils revinrent à la charge toutes les fois que l'Occident fit un mouvement pour reconquérir les lieux saints qu'il s'était laissé enlever. Nous les retrouvons auprès de saint Louis à Damiette, et jusque dans son expédition de Tunis, cette dernière et stérile protestation de la chrétienté contre la victoire des infidèles.

Mais quand tout fut fini, et que l'Europe, tout entière aux révolutions déjà sérieuses qui s'opéraient dans son sein, eut ramené ses regards des bords de l'Asie sur ellemême, alors l'ordre du Temple perdit de vue son antique patrie, et se laissa rejeter sur la terre d'Occident. Il n'avait pas su, comme l'ordre des chevaliers de Saint-Jean, se ménager un poste à lui dans les mers de l'Asie-Mineure, d'où il pût continuer la guerre avec les musulmans et res-

ter fidèle à sa mission ; il était venu, sans retourner la tête vers ce qu'il laissait, s'installer pour toujours sur un pays où il avait d'immenses possessions, dues à la faveur des peuples et des rois du temps où ils n'avaient autre chose à faire que la croisade. Là, jetés au milieu de cette vaste fermentation qui travailla si énergiquement les esprits dans la seconde moitié du treizième siècle, les templiers s'étaient incorporés comme un élément nouveau à cette société remuée, et s'étaient mêlés à toutes les révolutions qui l'agitaient. Ni leur puissance, ni leur nombre n'avait diminué depuis le jour où ils avaient quitté l'Orient; leur ordre était toujours un large abîme où venait s'engouffrer toute cette génération de cadets de famille, qui, plutôt que de rester près du foyer paternel à ramper aux pieds de leurs aînés, aimaient mieux s'en aller mener une vie joyeuse dans le Temple. Toujours quelque riche seigneur dégoûté de la solitude de son manoir, venait frapper à la porte de l'ordre, et échanger ses biens contre la croix rouge et le manteau blanc de chevalier. Les possessions des templiers s'étendaient comme un vaste réseau sur l'Europe entière ; il y en avait en Allemagne, en Italie, en Angleterre, en Espagne, jusqu'en Pologne et en Norwége, et le centre de tout cela était en France, où résidait leur grand-maître, espèce de petit monarque qui en valait plus d'un autre. Les regards des rois se tournèrent enfin sur cette menaçante coalition : les templiers avaient l'exemple de leurs frères du Nord, les chevaliers teutoniques, qui venaient de se conquérir un royaume sur les infidèles ; peut-être euxmêmes avaientr-ils déjà jeté les yeux sur quelque contrée de l'Europe chrétienne, et comptaient-ils se faire une part du butin, au milieu des bouleversements qui s'annonçaient : Philippe le Bel y pourvut.

Il y avait bien quelque autre raison que celle-là qui ranimait contre eux. Oa peut croire, sans faire injure à

ce que l'on sait de lui, que les immenses richesses des templiers ne le tentaient guère moins qu'elles ne l'épouvantaient. Il paraît aussi qu'un jour, en 1306, le peuple de Paris, exaspéré par ces fréquentes altérations de monnaies qui ont fait donner à Philippe le nom de faux-monnayeur, s'était soulevé contre lui, et le poursuivait déjà à coups de pierre, quand il rencontra la tour du temple sur son chemin, et s'y mit à l'abri : il y fut reçu avec si peu d'empressement, et les chevaliers lui témoignèrent tant de mauvaise volonté, que dès ce moment, dit-on, il jura leur perte.

Quoi qu'il en soit, l'année suivante (1307), des dépêches, soigneusement cachetées, furent envoyées par toute la France, avec injonction aux gouverneurs des villes et des provinces de les ouvrir toutes le même jour. C'était l'ordre d'arrêter les templiers. Alors commença ce monstrueux procès qui dura six ans (1307-1313), pendant lesquels on ne fit autre chose que mettre ces infortunés à la torture, pour leur faire avouer des crimes imaginaires \ et les envoyer au bûcher : ceux qui avouaient , parce

* Nous laissons de côté les accusations infâmes dont on les chargeait, parce qu'elles ne sont pas de nature à paraître ici ; nous ne parlerons que de celles qui sont ridicules. Croit-on de bonne fo qu'un ordre, composé de tout ce qu'il y avait de plus noble en Europe, se fût entendu tout entier à renier Jésus-Christ, et à cracher sur le crucifix pour adorer « une tête de bois partie dorée, partie argentée, et qui avait une grande barbe » (Daniel) ? 11 est trisle de voir ce judicieux écrivain rapporter avec le plus grand sang-froid ces charges absurdes, et les prendre si bien au sérieux qu'il en fait précéder la liste ()e celte phrase : « On verra par là que cet ordre , (c tout saint quMl était dans son institution, était devenu, au milieu n du christianisme, une secte abominable, pire que le mahomé- « tisme même. » Au reste il est probable que dans la foule des templiers quelques-uns s'étaient livrés aux plus grands excès; ils menaient joyeuse vie, comme nous l'avons dit, et l'on connaît le fameux proverbe : Boire comme un templier.

qu'ils étaient coupables ; ceux qui n'avouaient pas, parce qu'ils faisaient les rebelles. Philippe avait eu soin de se faire aprouver par Clément V, et les templiers avaient été condamnés par lui en plein concile. Les autres souverains s'empressèrent d'imiter son exemple, et, en quelques années, cet ordre si formidable avait disparu de la face de l'Europe. Une partie de leurs biens fut donnée à leurs rivaux, les chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, qui devenaient alors les chevaliers de Rhodes'; quelques-uns passèrent aux hôpitaux; mais la plus grande partie demeura entre les mains de ceux qui les avaient confisqués. En 1515, il ne restait plus de ce peuple de chevaliers que le grand-maître de l'ordre, Jacques Molay, et Guy, commandeur de Normandie : on les brûla comme les autres, pour en finir ^ et quand leur bûcher, qui avait été dressé dans l'île aux Juifs, eut cessé de fumer, alors seulement Philippe put croire que l'afiTaire était terminée.

Et, pourtant, il y manquait encore quelque chose : car on dit que, près de périr, et déjà entouré par les flammes, Molay se dressa sur son bûcher, et que, s'écriant d'une voix forte devant le peuple qui l'écoutait en tremblant, il ajourna ses juges iniques au tribunal de Dieu, Clément dans quarante jours, et Philippe dans un an. Ils furent exacts l'un et l'autre.

Quand Louis le Hutin vint à succéder à son père (i314), ce fut comme une réclamation générale de tous les points du royaume contre les abus du règne qui finissait. La noblesse redemandait ses privilèges qui lui avaient été enlevés, et les bonnes coutumes de saint Louis; le peuple lui redemandait la monnaie du saint roi ; tous voulaient le châtiment des conseillers de son père : ils avaient froissé les nobles et foulé les pauvres. Pierre Flotte, Nogaret,

1 Prise de rtle de Rhodes, 1310.

Raoul des Prèles, Pierre de Latilly, Enguerrand de Marigny, tous les grands noms du dernier règne, tombèrent un à un devsuit les haines et les malédictions publiques. Plus chevalier que monarque, et ne comprenant rien aux grandes considérations qui avaient dirigé son père, Louis le Hutin se montra libéral de ces droits si péniblement reconquis sur la féodalité, et les jeta à pleines mains à qui voulut les ramasser. Normands, Picards, Bourguignons, Champenois et Languedociens, n'eurent qu'à élever la voix pour être rétablis dans leurs anciennes coutumes. Heureusement pour la royauté, ce règne extravagant dura peu ; deux ans après son avènement, Louis le Hutin avait laissé la couronne à son frère, Philippe le Long, sans avoir rien feit qu'une expédition en Flandre *, où, après avoir longtemps marché dans la boue, il avait ramené ses troupes en France, harassé de fkligue, et aussi riche qu'auparavant (1315).

Il n'y a rien à dire des trois règnes qui suivent celui de Philippe le Bel. Ils se présentent à nous aussi courts et aussi vides que le sien a été long et rempli. Des ordonnances, des essais de guerre, quelques anecdotes insignifiantes que nous ne rapporterons pas, voilà tout ce qu'ils offrent à l'historien. N'en accusons personne ; tous ces princes sont morts trop tôt pour avoir eu le temps de rien faire ni de rien commencer; et peut-être y avait-il parmi eux quelque grand roi dont le nom remplirait nos fastes, si les années ne lui eussent manqué.

Quelque pâle qu'il nous apparaisse, Philippe le Lcmg est

^ Ce fut pour subvenir aux frais de cette eipédilion que Loala imagina de rendre la lil)erté à ses serfs. On a fait beaucoup de bruit de la charte d'affranchissement qu'il leur donna. Les grands mots qui 8*y trouvent jetés ont été mieux expliqués par M, Michelet {le royal marchand faisait vaUHr $a marehandiié).

LES CAPÉTIENS. dOB

encore le plus intéressant des trois. C'est une bcmne fortune pour nous que de trouver, à Ventrée de son règne, cette grande question de la loi salique, tant de fois agitée depuis, et toujours résolue, comme elle le fut alors, sans qu'on pût jamais en trouver les titres ailleurs que dans le cœur des Français, comme le dit si excellemment un de nos vieux historiens. Quand le fils posthume de Louis le Hutin* eut terminé son règne de cinq jours, la couronne se trouva suspendue entre la fille et le frère de Louis. Eudes de Bourgogne, oncle maternel de la princesse Jeanne, soutenait ses droits avec chaleur. Les états décidèrent en faveur de Philippe : la loi salique, dirent-ils, ne permet pas aux femmes de régner en France. « Lilia non nent. » D'où est venue cette expression : La couronne ne peut tomber en quenouille.

Cette décision mit en jeu l'ambition de Robert d'Artois, qui voulut à son tour revendiquer le comté d'Artois, possédé par sa tante Mahault, et en appela à celui qui venait de monter sur le trône, en vertu de l'exclusion des femmes. Mais Philippe avait épousé la fille de Mahault; il prouva, les armes à la main, à l'ambitieux Robert, que la loi salique n'avait pas force de loi pour lui (1318), et le réduisit au silence. Robert se tut, mais il ne s'avoua pas vaincu 2 nous le retrouverons bientôt sous Philippe de Valois.

C'est en Flandre qu'il faut encore chercher le seul fait politique du règne. Mais, en place d'une guerre, nous avons une paix. Depuis Courtray et Mons-en-Puelle, la Flandre et la France étaient restées enneihies ; Philippe mit enfin un terme à cette inimitié sourde, qu'elles se gardaient en mariant une de ses filles à l'héritier de Flandre, Louis de Rethel, et la paix fut conclue entre les deux nations (1320). Ajoutez à ces faits une révolte de pastoureaux ou gens de

*■ Gdai qoe quelques-uns ont uoromé Jean I•^

la campagne, et un massacre de juifs, comme il s'en faisait de tout temps, et vous aurez épuisé tout ce que Thistoire nous dit de Philippe le Long. Rappelons pourtant le recueil de ses ordonnances, qui annoncent, la plupart, une grande hauteur de vues, celle entre autres dans laquelle il prescrit d'établir par tout le royaume un système uniforme de poids et de mesures. Philippe mourut en 1322, laissant la couronne à son frère Charles le Bel, qui lui succéda sans opposition : le roi mourant laissait pourtant des filles, mais la question avait été tranchée trop nettement et trop récemment, pour qu'on osât la renouveler.

A peine monté sur le trône, Charles le Bel marcha en Flandre, où l'appelait Louis de Rethel, l'époux de sa nièce, fait prisonnier par ses sujets révoltés. Les Flamands étaient un peuple rude et indocile, et il y avait de grands ménagements à garder avec eux ; autrement, comtes ou rois, ils ne respectaient personne. Louis de Rhetel, qui s'était montré hostile à leurs privilèges et à leur commerce, les deux premières choses pour un Flamand, les vit bientôt en insurrection, et ce fut à grand' peine que Charles parvint à le leur arracher. De là il se tourne contre Edouard II, dont le règne honteux faisait oublier à l'Angleterre la gloire de son père, du grand Edouard. Sous quelque prétexte de souveraineté méconnue, il envoie Charles de Valois en Guienne, ce dernier débris de la puissance anglaise, si souvent convoité par les rois de France, depuis Philippe- Auguste. Charles de Valois s'était déjà rendu maitre de l'Agénois, les villes s'empressaient déjà de lui faire de tous côtés leur soumission : la mort vint l'arrêter au milieu de son triomphe : revenu un instant à la cour de son neveu pour quelques négociations entamées avec l'Angleterre, il y termina une vie aventureuse, plus mêlée de malheurs que d'exploits (1325).

Les choses en étaient là, quand l'épouse d'Edouard, Isa-

belle de France, parut à la cour de son frère, en apparence pour y négocier la paix avec la France, mais au fond, pour s'entendre avec lui dans Todieux complot qu'elle tramait contre son mari. D'abord, elle lui fait conclure une paix humiliante pour l'Angleterre. Philippe gardait pour lui TAgénois, que son oncle venait de conquérir, et restait maître du reste de la Guienne, en attendant qu'Edouard lui eût prêté hommage. Pendant ce temps, Isabelle manœuvrait auprès des seigneurs français, qu'elle tâchait de gagner à ses projets, quand Edouard trouvant qu'elle tardait trop à revenir, lui envoya l'ordre de repasser auprès de lui. Elle répondit par un refus net ; et dès-lors, elle ne cacha plus rien. Cependant, Charles se lassait à son tour d'un séjour trop prolongé ; sur quelques avis qu'on allait la renvoyer à son mari, elle brusqua l'exécution de son plan, et partit pour l'Angleterre sous la conduite du comte de Hainaut. A peine débarquée, elle se vit à la tête d'une puissante armée ; Edouard II, méprisé de tout ce qui l'environnait, alla se cacher dans les montagnes du pays de Galles ; ses deux favoris, les Spencer, tombèrent entre les mains du peuple qui les pendit ; lui-même fut pris à son tour, et jeté dans une prison, où il périt bientôt de l'horrible mort que l'on sait (1327). Ce dernier crime perdit Isabelle et son amant, le comte de Mortimer qui l'avait conseillée. Le jeune Edouard qu'ils avaient enlevé à la couronne, se dégoûta à la un de voir ses destinées associées à tant d'infamies ; il abandonna Mortimer à la vengeance du peuple anglais, ennemi de tous les favoris, qui le pendit sous les ormes de Tyburn, et envoya sa mère dans un château du nord de l'Angleterre, où elle vécut encore trente-huit ans, assistant sans y prendre part, à toutes les gloires d'un règne qu'elle avait préparé, et qui ne voulait plus d'elle. Nous avons été forcés de nous jeter hors de France pour trouver quelque chose à dire de Charles le Bel. Cette pé-

S06 HISTOIRE DE FBANCE.

riode de nullité historique finit avec lui l'année suivante (1528), et dès lors nous n'avcms plus à nous plaindre de notre indigence, car le grand drame de la guerre de cent ans va bientôt commencer.

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