‹ Histoire de FranceChapitre 8 sur 16 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

6VKRKE8 nTALO. — CBAHLES VIIL

fcM^^-ai*«

« Â la mort de Louis XI, Charles, son âls, avait atteint sa majorité légale ; mais son éducation avait été tellement négligée, sa complexion était si délicate, son intelligence si peu développée, que sa minorité réelle devait se prolonger longtemps encore. Madame de Beaujeu prit donc la régence de l'État, conformément aux dernières volontés de son père. À la sagacité et à la tinesse, qui sont le partcige de son sexe, Anne de Beaujeu unissait la politique adroite, la constance et surtout l'inflexible vouloir du dernier roi.

Louis XI, quelques mois avant sa mort, avait exigé de Louis, duc d'Orléans, son gendre, le serment solennel de se soumettre sans murmurer aux mesures qu'il prendrait pour la régence. Malgré la foi jurée, le duc protesta vivement contre des dispositions attentatoires aux droits qu'il tenait de sa n.aissance. Il ne fut pas le seul à réclamer. Le duc de Bourbon, frère aîné du sire de Beaujeu, se mit aussi

kOh HISTOIRE DE FRANCE.

sur les rangs ; mais Tépée de connétable qui lui fut donnée, satisfit pour le moment son ambition.

Placé si près du trône, Louis d'Orléans n'eut pas de peine h former une ligue redoutable dans laquelle entra l'élite de la noblesse, et dont le comte de Dunois fut l'âme * . La régente essaya d'abord de gagner les chefs de ce parti par des faveurs. Le prince reçut le gouvernement de Paris, de l'Ile-de-France, de la Champagne et de la Brie ; Dunois, celui du Dauphiné. Enhardi plutôt que séduit par ces imprudentes avances, le duc d'Orléans demanda et obtint la convocation des états-généraux.

Pendant que les élections se faisaient dans les provinces, l'adroite régente cherchait à se concilier le peuple, afin de s'appuyer sur lui contre la noblesse. Elle diminua les impôts, congédia un corps de six mille Suisses dont la présence humiliait l'orgueil national, et dont l'entretien était une lourde charge pour l'État, et livra à la vindicte publique Olivier le Daim, ou le Diable, et Jean Doyac, misérables agents de la politique corrompue de Louis XI. Les cachots s'ouvrirent, les bannis rappelés rentrèrent dans la possession des biens dont ils avaient été injustement dépouillés. Agréable au peuple, madame de Beaujeu s'attacha les fonctionnaires publics en les confirmant dans leurs charges. Elle avait donc de grandes chances de triompher de ses adversaires, lorsque les états-généraux s'ouvrirent à Tours, le 14 janvier 1484 *.

Après de longs débats, dans lesquels les Orléanistes ré-

A Si le duc d'Orléans eût triomphé, la royauté, dépouillée de tout ce qu'elle avait gagné sous Charles YII et Ix)ui8 XI, aurait de nouveau été dominée par la féodalité, comme aux jours de Charles YI.

* Sans établir la forme pure de la monarchie représentative, la convocation des états-généraux, en procurant à la nation l'exercice temporaire de ses droiii politiques, oflValt une garantie contre le

GUERRES D'ITALIE. UQS

clamèrent vivement pour le prince la régence du royaume, il fut arrêté en principe qu'aux États seuls appartenait le droit de régler la régence pendant la minorité ou la captivité des rois. Toutefois, comme Charles YIll était légalement majeur, on se contenta de former un conseil dans lequel entrèrent, avec tous les princes du sang, plusieurs ministres sous le dernier règne, et douze députés des États. Le roi fut reconnu président de ce conseil. Le duc d'Orléans devait le remplacer en cas d'absence. La tutelle fut maintenue à M. et madame de Beaujeu. « Nous opinons « et nous prions, disaient les députés de Normandie, que « M. et madame de Beaujeu continuent d'avoir le soin, la « garde et le gouvernement de la personne du roi. »

Les États réglèrent ensuite les impôts, qui éprouvèrent une forte réduction, surtout pour la Normandie. D'accord avec les deux autres ordres, le clergé demanda le rétablissement de la pragmatique-sanction. La noblesse réclama les hauts emplois et une foule de privilèges dont le temps semblait avoir fait justice. Le tiers-état priait le roi de dégager les domaines de la couronne qui étaient aliénés, de protéger le peuple contre les exactions tyranniques des collecteurs et les excès des gens de guerre, de supprimer les charges inutiles et les pensions de faveur ; de réduire les traitements et d'interdire le cumul. Les trois ordres demandèrent à l'unanimité l'abolition des cours prévôtales, et la suppression des droits énormes qui entravaient le commerce. Us exprimèrent le vœu que les états-généraux fussent convoqués tous les deux ans. En un mot, cette as-

despolisme de la royauté. Souvent aussi c'était un principe d'anarchie. La carrière était ouverte à toutes les ambitions. — Les états de 1484 délibérèrent, non par ordres, mais par divisions ou nations : France, Bourgogne, Normandie, Aquitaine, Langue d'oc et Langue d'oil.

ft06 HISTOIRE DE FEAIfCB.

semblée» malgré quelques discussions un peu orageuses, parut animée de Fesprit d'une saine liberté, et mérita bien du pays, qu'elle représenta loyalement et noblement.

Toutes ces exigences alarmèrent peu madame de Beaujeu, qui n'avait pour but que d'écarter le duc d'Orléans de la direction des affaires, et qui avait atteint ce but en faisant conférer la présidence du conseil au roi, docile à toutes ses volontés. Elle dissimula cependant avec une adresse féminine la joie de son triomphe, et, l(Hn de heurter de front ses ennemis, elle s'appliqua à les gagner par une politique généreuse qui en d^rma le plus grand nombre. En rendant à la noblesse ses immunités, au duc d'Alençon sa for-* tune, au duc de Lorraine le Barrois ; en opérant les principales réformes demandées par les états^énéraux, elle porta un coup mortd au parti d'Orléans.

Le duc ne tarda pas à s'apercevoir que, loin de vouloir l'admettre au partage de l'autorité, la régente concentrait tout le pouvoir entre ses mains. Il tenta successivement d'enlever le roi, de soulever le peuple, et de mettre le parlement et l'université dans ses intérêts. Le peuple resta froid ; le parlement exhorta le prince à ne pas troubler l'État ; l'université se contenta de transmettre au roi le mémoire qu'il lui avait adressé.

Repoussé par les grands corps de l'État, le prince nnnpit ouvertement avec la régate, et se retira à Yemeuil. Mais, privé de son gouvernement de Paris et de ses pensions, il fut contraint de souscrire à l'accommodement d'Évreux. Il rentra sans influence au conseil. Indigné du rôle qui lui était imposé, il résolut de sortir à tout prix d'une situation humiliante. Il se ligua donc bientôt avec les ennemis jurés de la France, Richard IIIetMaximilien. Les ennemis de la royauté, le duc de Bretagne, le duc de Bourbon, et une foule d'autres seigiieui'S se jetèrent avec empressement dans un parti dont la victoire promettait le

61IEBBB8 d'iTAMB* 407

triomphe et la réhabilitation de la féodalité. Mais madame de Beaujeu ût échouer toutes les tentatives, et mit en défaut toutes les combinaisons. Maximilien fut tenu m respect par de Querdes. Richemont, avec l'argent et les soldats français, disputa le trône à Richard. Les barons de Bretagne, révoltés, imposèrent à François II, de concert avec la régente, le traité de Bourges, par lequel il s'engageait ii ne point assister le duc d'Orléans. Le prince capitula dans Beaugenci, tandis que Maximilien, abandonné des Suisses, opérait prudemment se^ retraite. Cette vaine levée de boucliers reçut le nom de Guerre Folk (1486),

Dunois, qui avait pour l'intrigue le talent que son père avait déployé d^ms la guerre, se glissa secrètement en France, et forma sans peine une nouvelle ligue qui eut pour chefs Maximilien, le roi de Navarre, les ducs d'Orléans, de Bretagne^ de Lorraine, de Bourbon et d'Angouiême. C'était une autre ligue du bien puhUo^ menaçant à la fois la régente et la royauté. Par son activité et sa résolution, madame de Beaujeu mit, en peu de temps, ses adversaires hors d'état de continuer la lutte. Vaincu et fait prisonnier à la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier, le duc d'Orléans fut enfermé dans la tour de Bourges (1488). François II, forcé d'accepter la paix honteuse de Sablé, en mourut de douleur. Anne, sa fille ainée et son héritière, vit parmi les prétendants à sa main 1q sire d' Albret, Maximilien et le duc d'Orléans, encore en prison. Henri YH appuyait les poursuites du premier ; Ferdinand soutenait les démarches du second. Le prince français avait en Dunois un puissant et zélé auxiliaire. Anne, obsédée de persécutions, et menacée de toutes parts, choisit pour mari et pour défenseur Maximilien, qui l'épousa par procuration. A la nouvelle de cette union, l'alarme fut grande à la cour de France. On s'effraya à bon droit de voir passer entre les mains du possesseur des Pays-Bas, une des plus importantes

provinces du royaume. Il fut résolu dans le conseil que, profitant des embarras suscités h Maximilien par les Flamands révoltés, Charles enlèverait pour son compte au roi des Romains sa fiancée, et qu'il réunirait ainsi la Bretagne à la couronne. Dunoiset le sire d'Albret lui-même, en secondant ce projet, trouvèrent l'occasion de se réconcilier avec la cour. L'un gagna à la cause du roi le maréchal de Rieux, tuteur de la jeune princesse, l'autre livra Nantes aux troupes françaises (1489).

Cependant, Charles Yill, affranchi de la tutelle de sa sœur, et cédant aux prières et aux larmes de l'infortunée Jeanne, qui sollicitait à genoux la grâce^e son époux, rendit la liberté au duc d'Orléans, et d'un ermemi juré fit un sujet fidèle (1490). Sacrifiant l'amour et l'ambition à la reconnaissance, le duc concourut franchement à l'accomplissement du mariage projeté. Charles VIII, aprèsavoir triomphédetous les obstacles et de la résistance personnelle d'Anne de Bretagne, épousa cette princesse à Langeais,enTouraine (1491)*.

Bien que le roi eût pris depuis quelque temps les rênes de l'État, madame de Beaujeu était consultée dans les affaires graves. L'influence qu'elle conservait encore n'était qu'une juste récompense des services qu'elle avait rendus à la royauté. Victorieuse de l'étranger et des factions intérieures, elle avait conservé intacte l'autorité léguée par Louis XI à son fils. La réunion de la Bretagne était l'œuvre de son habile et vigoureuse politique. L'aristocratie, maintenue dans ses privilèges et dans la possession de

1 Aux termes du conlrat, Anne transférait au roi, si elle mourait sans enfants, ses droits sur la Bretagne : si Charles mourait le premier, sans postérité, Anne recouvrait ses droits. La veuve ne pourrait se remarier qu'au roi de France ou au plus proche héritier de la couronne, si le roi n'était pas libre. Charles VJII jura de respecter les privilèges des états bretons.

GUERRES D'ITALIE. ft09

quelques grands fiefs, était encore puissante, mais pas assez pour disputer le gouvernement du pays à la royauté, ou pour opprimer le peuple qui respirait enfin librement à Tabri d'un pouvoir fort, sans tyrannie, à Fombre d'une monarchie tempérée.

Cependant Maximilien, furieux de la double injure qui lui était faite, refusa d'entendre aucune proposition d'accommodement, et déclara la guerre. Elle se fit mollement de part et d'autre. Quant à Henri VII, il reçut d'une main les subsides du parlement pour faire une descente en France, de l'autre l'argent de Charles pour consentir à la paix. Par le traité d'Étaples, le roi de France s'engagea à payer à l'Angleterre la somme de 745,000 écus d'or, en quinze ans : par ceux de Narbonne et de Senlis, il rendit la Cerdagne et le Roussillon à Ferdinand le Catholique ; l'Artois, la Franche-Comté et le Charolaisà Maximilien (1493). L'Europe cherchait à pénétrer les motifs de ces énormes sacrifices, dans un moment où les armes françaises triomphaient, lorsque l'expédition d'Italie donna le mot de l'énigme. Le roi de France venait d'acheter bien cher la neutralité douteuse de ses voisins. » (Ruelle, Hist. de France.)

« Depuis l'expédition du frère de saint Louis, la maison d'Anjou n'avait cessé de revendiquer la couronne de Naples, comme sa propriété, et jamais en France il ne s'était élevé un doute sur la légitimité de ses prétentions. Plus d'une fois même elle avait voulu protester contre l'usurpation aragonaise : la victoire seule lui fit défaut. Son droit restait donc entier, et, passé dans des mains plus puissantes que celles des maîtres de la Provence et de l'Anjou, il menaçait plus que jamais les descendants de Pierre d'Aragon. C'était alors le temps des grandes aventures, des révolutions merveilleuses, des conquêtes de tout genre. Christophe Colomb découvrait le Nouveau-Monde, et les navigateurs portugais étaient à la recherche du gi'and pro-

&10 HISTOIRE DE PRAIfCE.

blême du passage aux Indes. L'Angleterre venait de donner, trois fois en quinze ans, le spectacle d'une couronnegagnée en une bataille ! Ferdinand le Catholique et la reine Isabelle tenaient l'Europe en émoi au bruit de leur guerre avec les Maures de Grenade. D'une autre part, les janissaires de Bajazet semblaient défier au combat la chevalerie chrétienne, et la prise de Constantinople avait ravivé le vieil esprit des croisades. En môme temps l'érudition moderne, à son début, exhumait avec une sorte de passion fiévreuse les souvenirs si longtemps enfouis de l'antiquité. Les héros grecs et romains reparaissaient au jour, illuminés de je ne sais quelle auréole chevaleresque, dernière tradition du moyen âge expirant. Il n'en fallait pas tant pour inspirer au jeune homme qui régnait en France, l'ambition jalouse des exploits guerriers, et l'amour des grands coups d'épée. Ardent, inconsidéré, avide de bruit et de mouvement, dominé par tous les instincts matériels, il rai^elait admirablement, avec ses appétits héroïques, et la sauvagerie de son caractère d'enfant, la jeunesse de ce roi infortuné que nous avons vu finir par la folie. Dans les premières années de son règne, pendant qu'Anne de Beaujeu faisait tête à la féodalité, à Maximihen, aux rois d'Angleterre et d'Aragon, et préparait la réunion de la Bretagne au domaine royal, Charles passait ses journées avec ses chiens et ses faucons, qu'il parait de colliers et de sonnettes, et €Ourait les chemins avec ses enfants d'honneur, arrêtant les écoliers, les jeunes filles et les ménétriers. Maintenant, roi de feit, il se trouvait jeté au pouvoir, entièrement neuf sur le présent, ne connaissant du passé que les batailles d'Alexandre et les guerres de César, traduites exprès pour lui par son précepteur Gaguin.

«A un tel roi, l'héritage des droits de la maison d'Anjou ♦tait une bonne fortune qu'il ne pouvait laisser échapper. Naples ne lui suffisait môme pas. Comme autrefois Charles

GU£AA£S D*ITAU£. /ill

d'ÂDjou et ensuite Charles de Valois, Charles VIII voyait derrière Naples, la Grèce et Tempire d'Orient, et cette terre d'Asie, où il allait retrouver les traces d'Alexandre, son héros. D'ailleurs, il avait à ses côtés un homme qui rêvait aussi une autre conquête en Italie, c'était son ami Louis d'Orléans, son maître de joutes et de passes d'armes, qui nourrissait sur le duché de Milan des prétentions plus récentes et plus positives que celles du roi sur la terre de Naples, et qui n'avait pas assez de la petite ville d'Asti, dans le pays où avait régné sa grand'mère, Valentine de Milan. L'Italie elle-même semblait aller au devant de l'invasion. Les barons napolitains, opprimés par leur roi Ferdinand, appelaient la domination française à grands cris. Ceux de Rome, quis'étaient donné le surnom insolent demenottesdu papcy étaient d'avance au premier conquérant qui les délivrerait de la tyrannie des Borgia. A Florence, Jérôme Savonarole, ce fameux prédicateur qui eût été le précurseur de la réforme en Italie, si l'Italie eût pu accepter la réforme, Savonarole annonçait l'arrivée des barbares^ et préparait les populations, par ses accents prophétiques* à laisser passer les envoyés de Dieu- La Savoie était à moitié française depuis Louis XI et Charles le Téméraire. Gênes eût appartenu déjà à la France, si Louis XI l'eût voulu. Le sénat de Venise, sondé par les ambassadeurs de Charles VIII, avait répondu que « plus tôt ils lui aideraient, qu'ils ne lui seraient ennui. » Ënân, le maître actuel de Milan, menacé par le roi de Naples, qui prenait en main la cause de son gendre, Jean-Marie Galéas, l'héritier légitime du duché, Ludovic le Maure songeait à lui opposer le roi de France. Sans s'inquiéter s'il n'aurait pas ensuite à rendre compte de la succession des Visconti au duc d'Orléans, et préoccupé seulement de ses terreurs du jour, Ludovic s'agitait pour donner à son usurpation l'appui des armes françaises, qui devaient le renverser quelques années plus tard. 11 attachait tant d'im-

kii HISTOIEB DE FRANGE.

portance à cette intervention de Tétranger, qu'il avait séduit tout exprès de Vesc et Briçonnet, les deux favoris de Charles VIIÏ ; et ce fut peut-être leur influence qui détermina plus que tout le reste l'expédition des Français en Italie. » (Histoire de France.)

Une armée de trente mille hommes, soutenue de cent quarante canons, fut bientôt rassemblée à Lyon, et Ton partit avec toute l'ardeur et la gaieté de Timprévoyance. a Toutes choses nécessaires leur défailloient : le roi, qui ne « faisoit que saillir du nid, jeune d'âge, foible de corps, et « plein de son vouloir, étoit peu accompagné de sages gens, « ne de bons chefs, et n'avoit nul aident comptant. Ils n'a- « voient ne tente, ne pavillons, et ils commencèrent en « hiver à entrer en Lombardie ! Une chose avoient-ils a bonne, c'étoit une gaillarde compagnie, pleine de jeunes « gentilshommes, mais en peu d'obéissance ; ainsi il faut « conclure que ce voyage fut conduit de Dieu, tant à l'aUer « qu'au retourner ; car le sens des conducteurs que j'ay dit « n'y servit de guère. » (C(yinine8.)

Qu'était devenue cette parole du pape Jean XXII : « Par l'autorité du Père Éternel, et des apôtres Pierre et Paul, après une mûre délibération, de l'avis de nos vénérables frères, et de notre pleine puissance, nous séparons l'Italie de l'empire, nous nous réservons de pourvoir à son gouvernement, et vous défendons d'y pénétrer ! »

Charles YllI n'avait pas encore passé les Alpes, que déjà la terreur inspirée par sa puissance avait amené une sorte de réaction contre lui. Sollicité par le roi de Naples, qui, pour se le rendre favorable, avait marié sa fille naturelle à un de ses bâtards, le pape était déjà détaché de cœur de la cause de la France, et Ferdinand étant mort sur ces entrefaites, ilaocorda l'investiture du royaume de Naples à son fils Alphonse, au préjudice de Charles qui la demandait en vain. Les Florentins s'étaient déclarés hautement pour la maison

GUERABS d'iTALIE. 413

d'Aragon, et le sénat vénitien, sondé par Comines, qui lui offrit au nom du conquérant futur de Naples les deux villes de Blindes etd'Otrante, s'était habilement tenu sur la négative. « Ils me findrent les meilleures paroles du monde « du roi et de toutes les affaires, car ils ne croyoient point « qu'il allast guères loin. Quant à l'offre que je leur fis, ils « me firent dire qu'ils étoient ses amis et sçs serviteurs, et « qu'ils ne vouloient point qu'il achetast leur amour : aussi « le roi ne tenait pas encore ces places. »

Les préparatifs de la guerre avaient épuisé le trésor de Charles VIII, il fallut emprunter de l'argent aux Italiens pour pouvoir entrer en Italie. Un banquier génois prêta 100,000 livres, un marchand de Milan 50,000 ducats; on mit en gage les joyaux de la duchesse de Savoie pour 12,000 ducats. Néanmoins on avançait toujours. En vain Alexandre VI, qui s'est enfin prononcé, envoie-t-il un bref au roi de France pour lui défendre d'aller plus loin. Charles répond qu'il veut accomplir un vœu fait par lui à monsieur saint Pierre de Rome, et îi passe outre. Une tentative de la flotte napolitaine sur la ville de Gênes échoue complètement; le fils d'Alphonse, envoyé avec une armée dans la Romagne, rencoiitre à Imola l'avant-garde française, et est forcé de s'arrêter devant elle.

Malgré ce premier succès, le jeune roi, retenu à Asti par la petite- vérole qui l'avait saisi à la descente des Alpes, chancela un moment, et peut-être au milieu des ennuis de la maladie se serait-il décidé à tout laisser là : le cardinal de la Rovère, fougueux ennemi des Borgia, lui fit honte de son irrésolution, que l'arrivée de Ludovic acheva de détruire (octobre 1494).

C'était Ludovic qui avait appelé les Français en Italie : l'amitié qu'il paraissait alors leur porter ne devait pas être de longue durée. En allant à Pavie, Charles VIII vit, dans la prison où le retenait son oncle, l'infortuné Galéas, l'hé-

lliU BI5T0IBE DE FBAlfCE.

ritier légitime du duché de MilaD, et les toacàantes prières de sa jeune épouse Isabelle parurent faire quelque impres-sion sur le chevaleresque monarque. A peine eut-il quitté la ville qu*on vint lui annoncer la mort de Galéas. Ludovic, accusé de ravoir hâtée, parut s*en mettre peu en peine : la défiance qu'on lui témoigna en plusieurs occasions accrut le refroidissement qui s'était d^à glissé entre lui et le roi« Quand on quitta le Milanais, c'était un ennemi»

Peu soucieux de ce qu'il laissait derrière lui, Chaiies s'avança en Toscane, et, pour effrayer les Italiens, at>andonna à la fureur du soldat les deux villes de Fizzivano et de Sarzane, qui essayèrent d'abord de lui résister. Pierre de Médicis, le pacifique marchand, trop faible, matériellement et personnellement parlant, pour tenir tête à de pareils adversaires, courut de lui-même au-devant de la servitude, et vint au. camp des Français faire hommage à Charles YIII des places fortes et de l'argent des Florentins. Dans la première chaleur de l'indignation, ceux-ci se crurent un moment aux anciens temps. Ils chassent Pierre de Médicis, qui se réfugie à Venise, et se proclament en république. Mais bientôt arrivent les Français. Il fallut dire adieu à l'enthousiasme pour accepter la réalité. Charles voulait imposer à Florence les conditions les plus honteuses. La hardiesse de Pierre Capponi, qui déchira le papier en disant : Vous sonnerez vos trompettes et nous nos cloches y lui sauva une partie de son humiliation. Mais on ouvrit les portes de la ville à l'armée française, qui y fit une entrée triomphale, la lance sur la cuisse, et l'on ratifia le traité de Pierre de Médicis, sauf 120,000 florins que l'on donna de plus. C'était bien la peine d'envoyer à Venise le fils de Laurent le Magnifique !

Le roi de France ne fit qlie passer à Florence ; mais en quittant la nouvelle république, il lui laissait des embarras qui devaient durer plus longtemps que son séjour en Ita-

lie. Arrivé aux portes de Pise, il avait trouvé un arc de triomphe élevé pour lui, et les Pisans s'étaient jetés à ses pieds en lui demandant à grands cris la liberté. Charles prononça sans peine un mot qui ne lui coûtait rien ; il leur laissa même une garnison française en partant. Dès ce moment, Pise regarda comme rompu un joug qu'elle portait en frémissant depuis quatre-vingt-sept ans. Florence ne put le lui faire reprendre qu'après de sanglantes hostilités. L'armée française avançait sur Rome, où le pape Tattendait en tremblant.

Dans sa terreur inquiète, il voulait d'abord aller luimême au-devant des Français, dans l'espoir de leur imposer ; mais il eut honte de lui-même, et envoya son confesseur pour traiter avec le roi de France. Ses propositions ayant été rejetées, de dépit il fit enfermer dans le château Saint-Ange les ambassadeurs français. Puis la peur le saisit, et il les remit en liberté. Pendant qu'il allait ainsi d'une résolution à une autre, vingt brasses des murailles de Rome vinrent à tomber tout à coup : Alexandre épouvanté courut s'enfermer dans le donjon du château de Saint-Ange, et les cardinaux partirent au-devant du roi Charles pour entrer dans Rome à sa suite. Il tenait alors le pape dans sa main ; d'un mot il eût pu le faire déposer : il aima mieux faire un traité dans lequel il s'assurait trois villes des états du saint-siége, se faisait donner deux chapeaux de cardinaux pour Briçonnet et Luxembourg, et demandait qu'on lui livrât le prince Zizim, destiné à servir d'épouvantail à son frère Bajazet dans l'expédition qu'il méditait contre Constantinople. Zizim fut remis entre ses mains, mais empoisonné. Ensuite Charles baisa les pieds d'Alexandre VI et reprit sa route (1495).

D touchait enfin au royaume de Napleg, où rien ne semblait devoir lui résister. Les dernières années de la domination aragonaise avaient horriblement pesé sur ie

/il6 HISTOIRE DE FRANCE.

peuple. Ferdinand le Bâtard, qui venait de mourir, avait blessé à la fois la nation napolitaine dans ses croyances et dans ses intérêts : « Il assistait au service divin, sans qu*ii parût joindre ses prières à celles des fidèles. Il avait nommé pour 3,000 écus à rarchevéché de Tarente le fils d'un juif qui se disait catholique. Il distribuait le revenu des abbayes à ceux qui avaient soin de ses haras, de ses mules et de ses oiseaux de chasse, à condition d'entretenir gratuitement un certain nombre de chevaux, de juments, de chiens et d'éperviers. Sa lésine était tombée dans un excès indigne, non-seulement d'un roi, mais encore d'un honnête particulier. Il obligeait les paysans à lui engraisser des pourceaux; et si ces animaux mouraient ou se perdaient, le gardien en devait mettre d'autres de même valeur dans son étable, et les représenter en temps et lieu. Ferdinand achetait encore les blés en vert et les olives sur les arbres ; et jusqu'à ce que le débit en eût été fait, il y avait défense de vendre ceux qu'il n'avait point achetés. Il avait à lui, dans chaque haras des gentilshommes ou des bourgeois , un certain nombre de cavales dont le profit lui revenait tout entier, quoiqu'il n'eût en rien contribué pour la dépense. U surchargeait d'impôts ses sujets, et l'on raconte qu'ayant un jour voulu donner quelques écus d'or à saint François de Paule, ce saint les refusa; et pour lui montrer que c'était véritablement la substance du peuple, il en rompit un dont il sortit du sang. » {Varillas.)

A l'approche des Français, toutes les haines contre la maison d'Aragon se réveillèrent plus fortes que jamais. L'Abruzze se mit en révolte ouverte, et les habitants d'Aquila firent frapper une monnaie au coin de Charles VIII *.

^ Pour marquer d'une manière plus expressive encore leur attachement à la cause française, ils en avaient mis les inscriptions eo français, et l'on voyait au revers : Cité de l'Aigle.

Le royaume entier fut remué en un instant. En vain le roi Alphonse, croyant que ces démonstrations hostiles s'adressaient à sa personne plutôt qu'à sa cause, ahdiqua-t-il la couronne en faveur de son fils Ferdinand ; cette démarche, dictée par la peur, n'arrêta pas d'un jour la révolution qui se préparait (1495).

L'avant-garde arriva bientôt à la frontière et fut arrêtée pour la première fois par la citadelle de Monte-Fortino, qui soutint à peine un assaut de quelques heures. La forteresse du Mont-Saint-Jean fut enlevée en même temps sous les yeux du roi. Toutes deux furent pillées ^et brûlées pour épouvanter les Italiens, habitués à ces guerres pacifiques où l'on faisait plus d'usage de l'or que du fer et du feu. Ferdinand, sans se laisser décourager par l'abattement qui régnait autour de lui, rassemble cinquante escadrons et six mille hommes de cavalerie, et va se placer sur les bords du Garigliano, à la tête d'un défilé très-étroit qui défendait San-Germano, la clef du royaume de Naples. L'armée française eut à peine paru que tout se débanda; huit pièces d'artillerie restèrent sur le chemin, San-Germano fut pris, et Ferdinand se réfugia dansCapoue. Bientôt il abandonne Capoue pour aller se montrer à Naples, et y laisse pour gouverneur Jean - Jacques Trivulce. Celui-ci était déjà vendu. Dès que son maître est parti, il se rend au camp des Français, où il fait sa soumission et celle de la ville. Le peuple, en l'absence de son gouverneur, avait fait la sienne à sa manière, en pillant les bagages du roi et en volant ses chevaux. Ferdinand, qui ne sait rien de cette trahison, retourne en toute hâte à Capoue, après avoir rassuré les Napolitains.

Une députation l'arrête en route et lui annonce que Capoue s'est donnée aux Français. Naples , qu'il venait de quitter, et la place forte d'Aversa en faisaient autant de leur côté. Désespéré, il retourne à Naples, assemble la no-

iliS HISTOIRE DE FBAJfCE.

blesse et le peuple dans la place du Ghâteau-*Neuf , et leur adresse un discours touchant dans lequel il leur annonce qu'il abandonne la couronne et le royaume. Quelques-uns pleurèrent ; les autres, au sortir de son discours, allèrent piller ses écuries. Ferdinand, indigné, les charge à la tête d'une poignée de gentilshommes, puis il retourne au Château-Neuf, met en liberté les prisonniers qu'il y tenait renfermés, fait brûler les vaisseaux qui étaient dans le port» et fait voile pour Ischia, tournant sans cesse les yeux vers sa capitale qu'il laissait, et répétant ce verset duPsalmiste: a Si le Seigneur ne garde la ville, c'est en vain que celui qui la garde veille pour la conserver. »

Charles VIII s'avançait derrière lui. Il entre le 18 février à Capoue, le 19 à Aversa, et le 20 il reçoit les députés des Napolitains qui lui ouvrent leurs portes le 22. Les garnisons laissées par Ferdinand dans les châteaux l'arrêtèrent encore quelques instants, mais plutôt pour la forme que dans un esprit de résistance bien prononcé.

« Ce beau royaume ne lui avait coûté qu'un siège de quelques heures , ce qui fit dire au pape que le roi de France avait traversé l'Italie non pas l'épée, mais la craie â la main. L'inexpérience de ce jeune prince lui laissait ignorer qu'une invasion non disputée n'est pas une conquête, encore moins un établissement. L'illusion dut s'accroître encore quand il entendit les cris de joie, d'enthousiasme, d'amour, qui l'accueillirent à son entrée chez le peuple le plus mobile et le plus démonstratif de l'univers. On remarquait dans son cortège deux ambassadeurs vénitiens accrédités auprès du prince que Charles venait de détrôner.

«Les ruesde Naples étaient tapissées, les places couvertes d'une immense population, les fenêtres remplies de femmes magnifiquement parées qui jetaient sous les pas du roi des rameaux» des lleurs» et répandaient des parfums devant lui.

GT7BRRE8 D*ITALI«. 419

Au milieu de toutes ces acclamations , le roi s'avançait à cheval la couronne sur la tête, le sceptre dans une main et le globe dans l'autre , distribuant l'ordre de chevalerie aux enfants que les dames lui présentaient, et se faisant proclamer empereur très-auguste ; et si l'on veut savoir sur quel fondement ce jeune prince affectait de se revêtir des habits impériaux et de se faire saluer empereur, on ne trouvera d'autre titre qu'un marché fait auparavant avec un despote de Morée, chassé de sa province par les Turcs, depuis trente ans réfugié en France, et qui, se prétendant issu des anciens empereurs de Constantinople, avait vendu à Charles ses droits sur Tempire d'Orient pour une pensicMi de 5,^400 ducats. » (Daru).

Pendant que Charles vni jouissait avec sécurité de son triomphe, une ligue se tramait contre lui en Italie. Son ambassadeur à Venise , Philippe de Comines , flit appelé un jour au sénat «beaucoup plus matin que de* coutume, et le doge lui déclara, au nom de la sainte Trinité, que la république avait conclu une ligue avec notre saint père le pape, l'empereur, le roi de Castille et le duc de Milan , et que ces princes et la république s'étaient proposé trois fins dans cette ligue : la première, de défendre la chrétienté contre le Turc ; la seconde, de conserver la liberté de l'Italie, la troisième , d'empêcher qu'on n'entreprît rien contre leurs propres états ; et que sa seigneurie avait donné ordre à Dominique Lorédan et à Dc«nimque Trévisan, qui étaient ses amba^adeurs auprès du roi , de revenir à Venise. » {Daniel.)

En présence de cette coalition générale, les Français se comportaient aussi légèrement que s'ils avaient été chez eux. Ne comprenant rien à ces haines ardentes de partis, sur lesquels de tout temps ont roulé les destinées de l'Italie, ils ne firent aucune distinction d'Ângevins et d'Aragonais, et sans se eoncilier paMà Tamitié de ceux-ci, ils perdirent

celle des premiers. En même temps, comme si le royaume de Naples ne se fût pas donné à eux, ils le traitèrent en pays conquis. Le sénéchal de Beaucaire se fit donner la principauté de Noie ; Briçonnet convoitait d'avance les plus riches bénéfices du royaume. Charles YIU froissa Tamoùrpropre des habitants en refusant de donner audience à ceux qui lui apportaient les clefs des villes : ses favoris, puis ses officiers, et enfin les simples soldats imitèrent son exemple. Les magasins de Naples furent mis en quelque sorte au pillage. La révolte éclata bientôt à Otrante, à Tupia, à Mantia ; le reste du pays grondait. Cette expédition avait été conduite avec tant d'imprévoyance, qu'on avait négligé de s'emparer de quatre places demeurées fidèles à Ferdinand. Quelques troupes envoyées à l'aventure contre Ischia revinrent à Naples sans avoir rien fait. Enfin, l'on apprit que les vaisseaux laissés à Gênes avaient été saisis par les ennemis des Français. Tout cela, joint à l'avis donné par Comines, détermina Charles VIII à repartir pour la France, après trois mois de séjour dans son nouveau royaume (25 février — 20 mai). De treize mille hommes qui lui restaient, il en prit neuf mille et en laissa quatre mille à Gilbert, duc de Montpensier , homme faible et indolent , qui se faisait violence, dit Mézeray, quand il se levait à midi. L'actif et valeureux d'Aubigny, qui n'avait que le titre de connétable, était le véritable gouverneur du pays.

De Naples , Charles YIII alla droit à Rome. Le pape , tremblant à son approche, avait appelé à son secours deux mille cinq cents hommes de troupes alliées ; mais leur présence ne suffit pas pour le rassurer quand il sut que le roi arrivait, et il se réfugia à Pérouse, escorté de quelques soldats vénitiens. Heureusement pour lui que les Français n'avaient pas le temps de se venger. Ils traversèrent les états du saint-siége au pas de course, sans autre acte d'hostilité que le pillage de Toscanelle, dpntles habitants avaient

GUERRES D^ITALIË* 621

refusé de les recevoir. Arrivés à Sienne, ils y perdirent six jours employés à discuter si la France se chargerait ou non de la ville qui se donnait à elle. Ligny, auquel les habitants avaient promis 20,000 écus s'il se faisait nommer leur gouverneur, remporta enfin sur Comines, qui avait assez de Fltalie ; mais son triomphe fut de courte durée. La faction de Monte-Novo, chassée de la ville par Tarmée française, y rentra par une porte presque en même temps que celle-ci en sortait par l'autre.

Bientôt on eut à discuter les propositions faites par ceux de Florence- Prêts à tout sacrifier pour remettre sous leur domination les Pisans rebelles, les Florentins offraient à Charles VIII 100,000 écus comptant, trois cents lances et deux mille fantassins, s'il voulait consentir à leur rendre Pise. Comines, toujours positif, était d'avis qu'on acceptât le marché. Une scène dramatique jouée par les Pisans devant Charles VIII, dans laquelle ils firent comparaître leurs femmes en deuil, tenant leurs petits enfants par la main, l'emporta chez ce monarque chevaleresque sur tous les conseils de la prudence. Il jura qu'il tiendrait sa parole, et partit en laissant les Pisans libres et les Florentins ennemis de la France.

Cependant le moment de faire de la magnanimité semblait passé. L'armée des confédérés l'attendait embusquée sur le chemin de Livourne, persuadée qu'il irait rejoindre cette ville où stationnait sa flotte, et elle tenait les deux passages du Val de Taro et du Mont-Cencruccio, les seuls par où l'on pût s'y rendre. Le dominateur de l'Italie fut heureux de s'esquiver par une issue négligée, le Pas de la Biche. Une charrette mise en travers, dit Comines, et deux pièces d'artillerie eussent suffi pour arrêter là toute l'armée française. Mais elle n'y trouva que des bêtes fauves, et arriva heureusement à Pontremoli.

De Pontremoli, Charles VIII pouvait facilement se frayer

62S HISTOIRE DK FRAUCB.

un chemin à travers les Apennins, car pas un ennemi ne gardait les monts, mais il fallait lutter énergiquement contre les rodiers et les précipices. Ck)nmie on allait se mettre en route, un désordre effroyable éclata à Tarrière-garde ; c'étaient les Suisses qui, pour venger la mort de plusieurs de leurs camarades tués, au premier passage par ceux de Pontremoli, s'étaient mis à piller la ville et à massacrer les habitants. Us mirent ensuite le feu aux maisons, et, dans cet incendie imprévu, les magasins de rarmée. périrent avec le reste. Quand on fut engagé dans les Apennins, comme on allait être forcé d'abandonner l'artillerie que les chevaux ne pouvaient plus traîner, les Suisses, honteux de leur conduite à Pontremoli, vinrent s'atteler eux-mêmes aux pièces de canon , et les vigoureux montagnards les transportèrent à bras jusqu'à la plaine de Fomoue.

Les fatigues de ce passage furent si grandes que le s&r gneur de la Trémouille parut, dit-on, noir comme un Maure, quand on l'eut terminé. Ce dut être un triste coup d'oeil pources neuf mille hommes harassés et défaits, quand, au débouché de ces rudes montagnes, ils se trouvèrent en face de quarante mille hommes. Le premier jour se passa en négociations : pour la première fois, depuis qu'il avait mis le pied en Italie, Charles VIII demandait un accommodement. L'armée française se trouvait entourée de tant de haines dans ce pays, que l'on n'osa pas toucher d'abord aux vivres qui avaient été apportés par les habitants ; les soldats firent manger du pain à leurs chevaux avant d'en manger eux-mêmes. Pour surcroît de disgrâce, la nuit fut remplie tout entière par un de ces orages effroyables, comme on n'en voit qu'en Italie; et le vent, le tonnerre, les torrents d'eau qui inondèrent le sol en un instant, ne permirent pas à l'armée de prendre un seul moment de repos.

Le lendemain , Charles VIII mit ma armée en ordre de

GUERBES D'ITALIE. 423

bataille dès le matin y et TacticHi commença 6ur trois points à la fois. Charles VIII s'était mis au milieu de ses chevaliers. Pour empêcher qu'on ne s'acharnât trop sur sa personne , sept des plus braves d'entre eux.se revêtirent d'armures semblables à la sienne , afin de partager au moins le danger. Un moment, le corps de bataille [des Français fut enfoncé. Le bâtard de Bourbon fut fait prisonnier par Rodolphe de Gonzague à vingt pas du roi, qui manqua de se laisser prendre lui-même. Mais on se rallia bientôt. Rodolphe fut renversé d'un coup d'épée. Huit capitaines italiens se firent tuer pour sauver la liberté et la vie à leur général, le marquis de Mantoue. Une charge de gendarmerie, dans laquelle tout plia devant la furia francese^ acheva de décider la victoire. Ce fut l'afiaire de deux heures (6 juillet 1495).

Pendant que les Vénitiens faisaient chanter un Te Deum et commandaient partout des feux de joie , se pavanant de la prise des tentes du roi par quelques pillards albanais, Charles VIII, victorieux, continuait tranquillement sa route vers la France, et dégageait le duc d'Orléans, qui s'était laissé investir dans Novare par les troupes de Ludovic le Maure. Avant de quitter l'ItaUe, il signa des traités de paix avec les Vénitiens, les Florentins et Ludovic le Maure, traités dérisoires que l'on ne prenait au sérieux ni de part ni d'autre. Au moment où Charles signait le dernier, les Suisses, mécontents de voir se terminer une guerre dont ils vivaient , demandèrent à grands cris qu'on les menât au combat et voulurent se saisir de la personne du roi. Charles VIII prit la fuite. La ville de Lyon , d'où il était parti il y avait un an , dans un si pompeux appareil , le vit revenir accompagné de quelques courtisans (7 novembre 1495).

Le lendemain même de la victoire de Fornoue , Ferdinand d'Aragon faisait son entrée dans la capitale du royaume

deNaples. Les Vénitiens et les Espagnols s'étaient réunis pour le remplacer sur son trône. Gonzalve de Cordoue , le grand capitaine , qui paraît ici pour la première fois dans l'histoire de Tltalie , débarqué sous les murs de Reggio , s'empara de la ville au moyen de quelques matelots, et la garnison du château ne tint que trois jours. D'Aubigny vient attaquer Ferdinand déjà entré en Calabre , et le bat près de Seminara. Ferdinand eut un cheval tué sous lui , et ne se crut en sûreté qu'après avoir repassé le détroit. Bientôt rassuré , il quitte Messine et fait voile pour Naples, dont les habitants l'appelaient. Les marchands de la Sicile lui avaient équipé une flotte de soixante vaisseaux, et cependant il eut peur en chemin. Il voulait revenir sur ses pas ; le vent le força de reconquérir sa capitale. Comme il débarquait, Montpensier sortit de la ville pour fondre sur lui avec six mille hommes. A peine les Français furent-ils en campagne, que le bruit des cloches les avertit d'un soulèvement. Us trouvèrent les portes de Naples fermées derrière eux. Ferdinand y entra sans tirer l'épée.

Le comte de Montpensier est assiégé dans le Château- Neuf où il s'est retiré. Au moment de se rendre, il est délivré par une victoire de d'Aubigny ; mais, trop faible pour tenir la place, il l'abandonne à Ferdinand, qui se rend maître en même temps du château de l'CEuf. Gonzalve enlève la Calabre aux Français : Capoue , Saleme , Montdragon, toute la Fouille, se déclarent pour Ferdinand et chassent les garnisons françaises. Il n'était bruit alors en Italie que des immenses préparatifs de Charles VIII pour revenir en Italie. En attendant , ses troupes étaient battues sur tous les points dans son nouveau royaume de Naples. Montpensier , ne pouvant plus tenir la campagne, se réfugie derrière les hautes murailles d'Atella , qui ne peuvent le protéger contre les armes de Gonzalve , et il est obligé d'acheter la permission d'en sortir par un traité honteux.

GUEBRËS d'iTALI£. 425

Relégué avec ses troupes sur la côte de Pouzzoles , il y périt de misère, de maladie et de chagrin. Du corps d'armée que Charles VIII lui avait laissé, il ne revint pas 1,500 hommes en France.

Les lansquenets avaient tous déserté. De 1,300 Suisses, il n'en restait que 300. D'Aubigny seul soutint honorablement la lutte dans cette malheureuse guerre. Après avoir prolongé de quelques mois une résistance qui ne pouvait plus être que glorieuse , il revint hardiment à travers ritalie entière, cornettes déployées, et rentra en France avec tous les honneurs de la guerre. Il devait bientôt repasser les Alpes avec Louis XII.

< Une fois rentré dans son royaume, Charles avait paru dégoûté pour toujours de l'Italie. Pendant qu'il abandonnait ainsi Montpensier et d'Aubigny à toutes les horreurs d'une lutte inégale , sans même accorder un souvenir à ses anciens compagnons d'armes , il laissait au nord de l'Italie Ludovic regagner tout le terrain que lui avait fait perdre l'invasion française, renfermer Trivulce dans Asti, et remettre Gênes sous sa domination. Une incursion des Espagnols dans le Languedoc l'occupa encore quelque temps d'idées de guerre ; mais Ferdinand le Catholique , attaqué à son tour dans le Roussillon , s'empressa de faire sa paix , et l'esprit mobile du roi , habilement dirigé par Briçonnet, porta bientôt sa fougue enfantine du côté de l'administration et de la réforme, ce grand mot de tout le quinzième siècle , que le siècle suivant devait relever avec tant d'audace. Portant la main sur les vieux abus de l'Eglise, il s'efforça de réformer l'ordre de Saint-Benoit, et les autres religions. « Il avait bon vouloir, s'il eût pu, qu'un évêque n'eût que son évêché. » Plusieurs en avaient jusqu'à trois et quatre , sans compter les abbayes.

Un autre de ses rêves était l'abaissement des tailles, (ju'il eût voulu réduire de 2,500,000 fr. à 1,200,000.

« Quant à luy , il estoit résolu à ne vivre que de son domaine» comme ancicnnemeut faisoient lesroys, ce qu'il pouvoit , car le domaine est bien grand, et, avec les aides et gabelles , passe un million de Irancs. d La justice surtout avait attiré les regards du roi dans la nouvelle voie où il entrait. Il ût commencer dans chaque bailliage , par une commission de notables des trois ordres , le recueil des traditions et des coutumes qui formaient toute la jurisprudence de ce temps. Mais , dans son besoin d'agir, Charles ne se contenta pas de ce travail commandé , œuvre d'ailleurs de longue haleine, et qui ne devait se terminer que sous Charles IX ; lui-môme voulut mettre la main à l'œuvre. Il se mit à tenir des audiences publiques , où, comme monsieur saint Louis procédoit , « il escoutoit le monde , et par spécial les pauvres ; et si , faisoit de bonnes expéditions. »

Le charme de ces occupations nouvelles n'avait point empêché le jeune roi « de faire bonne chère comme il avait accoutumé. Son corps chétif et disproportionné succombait déjà sous le poids des excès, x» A vingt-huit ans, dit MariUac, il était autant et plus usé que ne serait un personnage de soixante ans. Lui, cependant, ne songeait qu'à jouir de sa royauté. Au mois d'avril de l'année 1498 , il se trouvait à Amboise , entouré de peintres et d'eurchitectes italiens qui venaient de lui élever ce merveilleux château d' Amboise , « où l'on montoit à cheval jusqu'au sommet des murs», et déjà on lui soumettait les plans et les devis de grandes constructions qu'il projetait pour la ville, « entreprise de roi jeune et qui ne songeait à la mort. » Le 7 , après diner , il voulut conduire Anne de Bretagne dans les fossés du château pour y voir jouer à la paume, et je ne sais quelle fatalité lui fit prendre la galerie Haquelebac , où il passait pour la première fois. « C'estoit pourtant, dit Comines, les plus déshonneste lieu de céans, car

tout le monde y p....; elle estoit même rompue à l'entrée, et s'y heurta le roi, du front contre l'huys , combien qu'il fut bien petit.» Il continua de marcher, et resta longtemps à voir les joueurs « en devisant avec tout le monde. » Mais, au retour , comme il repassait dans cette même galerie, il tomba tout à coup à la renverse , frappé d'une attaque d'apoplexie. Il resta là pendant neuf heures au milieu des allants et venants, et toute personne qui voulait y entrer le trouvant couché sur une pauvre paillasse , dont jamais il ne partit jusqu'à ce qu'il eût rendu l'âme. » En dépit de ses fautes et de sa nullité politique , le bon petit roi était aimé des siens. « Jamais , dit Brantôme , ne s'estoit vu roi de France si doux , si bénin et si libéral. L'un de ses archers, et l'un de ses sommeliers, expirèrent de douleur au moment où son corps fut descendu dans les caveaux de Saint-Denis. » (Histoire de France. »

Page 1