IV. — Guerre de la Succession d'Espagne
[Harles h d'Espagne avait épousé une fille du duc d'Orléans, qui mourut en 1689 au même âge que sa mère et aussi rapidement. Sa seconde femme fut une princesse de Neubourg, sœur de l'impératrice. Ces deux mariages ayant été stériles, il adopta le prince électoral de Bavière, arrière-petit-fils par sa grand'mère de Philippe IV. L'empereur Léopold fit annuler cet acte, en réclamant les droits qu'il tenait de sa mère, fille de Philippe III.
Après la paix de Ryswick, Louis XIV fit à l'Angleterre et à la Hollande des propositions de partage. Il fut convenu que le dauphin aurait Naples, la Sicile, les côtes de Toscane, le marquisat de Final sur le golfe de Gênes et le Guipuscoa ; l'archiduc le ÎNIilanais, et le prince de Bavière l'Espagne, les Indes et les Pays- Bas. Charles, indigné, institua le prince de Bavière son héritier universel. La mort de cet enfant remit tout en question. Une seconde convention ajouta à la part du dauphin la Lorraine, dont le duc recevrait en compensation. Milan, et laissa à l'archiduc Charles le reste de la monarchie. Ces projets auraient dû aliéner à la France le roi d'Espagne, mais il n'aimait pas l'empereur, et d'Harccurt lui inspira un testament en faveur du duc d'Anjou, second
fils du dauphin. Moins d'un mois après (i^'' novembre 1700) Charles II mourait.
Le roi, indécis entre les traités et le testament, consulta le dauphin, de Beauvilliers, de Torcy et Pontchartrain. La majorité fut pour le testament, titre plus sérieux que la convention. Le roi, après trois jours d'hésitation, présenta le duc d'Anjou à la cour : « Messieurs, dit-il, voici le roi d'Espagne. » Et s'adressant à lui : « Soyez bon Espagnol, c'est maintenant votre premier devoir; mais souvenez-vous que vous êtes prince français, pour entretenir l'union entre les deux nations et conserver la paix à l'Europe. » Le duc d'Anjou prit le nom de Philippe V, partit le 4 décembre et fit son entrée à Madrid le 21 avril 1701. Louis XIV, qui lui avait dit : « Il n'y a plus de Pyrénées, » adressa un manifeste à l'Europe pour protester de son intention de laisser les deux couronnes séparées, espérant ainsi enlever tout prétexte à une intervention.
Mais les puissances étrangères redoutaient l'accroissement de notre influence. Les explications spontanées de Louis XIV calmèrent ces craintes et firent reconnaître le nouveau roi. Seul, Guillaume de Hollande, tout entier à ses rancunes, ne perdit pas l'espoir de former une coalition. Louis XIV lui fournit des prétextes. Des lettres patentes du 3 février 1701 avaient reconnu à Philippe V la capacité de succéder au roi de France en cas d'extinction de la ligne directe, justifiant ainsi toutes les craintes.
Guillaume cherchait partout des ennemis à la France. L'empereur était déjà en guerre avec elle en Italie. Il ne fut pas difficile de l'entraîner dans la grande alliance de La Haye avec les Provinces-Unies,les électeurs de Brandebourg, palatin, et de Hanovre (7 septembre i7oi).L'Angleterre résista, mais.Louis XIV ayant reconnu après la mort de Jacques 1 1 le titre de roi à son fils, Guillaume 1 1 1 obtint l'appui du parlement, et l'empereur six mille hommes de l'électeur de Brandebourg, qui venait de se proclamer roi de Prusse (18 janvier. ) Les princes allemands le soutenaient et la paix de Carlowitz avec les Turcs ( 1 699) lui laissait l'entière disposition de ses forces. Louis XIV avait pour lui la Bavière, l'électeur de Cologne, trois princes allemands et le Portugal. La Toscane, Gênes, Venise, la Savoie et le pape, qui avaient reconnu Philippe V, restaient neutres. La guerre commença aussitôt (1701). Le prince Eugène passa l'Adige et le Pô malgré Catinat, et battit Tessé à Carpi(ii juillet). Villeroy l'attaqua à Chiari, entre Brescia et Bergame, perdit deux mille hommes et fut complètement battu. Les Impériaux occupèrent Parme, Plaisance et Modène.
Le duc de Savoie fit défection, et Eugène, profitant de la sécurité de
Villeroy à Crémone, pénétra dans la ville, l'enleva, mais fut repoussé par la garnison, qui lui tua trois mille homme, et l'esprit français chanta
Entrée de Philippe V à Madrid en 1704, d"après une estampe du temps.
« le bonheur sans égal » de l'armée, qui avait conservé Crémone et « perdu son général ».
HISTOIRK DE FRANCE.
Vendôme, successeur de Villeroy, débloqua Mantoue, y entra le 24 mai, battit le 25 juillet les Impériaux à Santa Vittoria, occupa Reggio
Frédéric 1", roi de Prusse.
Louis, duc de Vendôine.
François de NeufvjUe, duc de Villeroy.
et Modène, livra le 1 5 août, à Luzzara, un combat dont Eugène s'attribua comme lui la gloire, et le rejeta au delà du Mincio.
Villars voulait délivrer l'Italie en portant la guerre en Autriche, tt
Hi^loire de l-'innce.
Vendôme, malgré ses répugnances, avait commencé l'exécution de ce plan. Il était devant Trente lorsque la défection du duc de Savoie le rappela. Il désarma cinq mille Piémontais, menaça Turin, mais ne put empêcher Stahremberg de forcer le passage de la Secchia (24 décembre), et de rejoindre Victor- Amédée, qui, d'allié suspect et d'ennemi secret, devint ennemi déclaré.
Le I" mai 1704 La Feuillade prit Suze et Nice. Vendôme s'empara de Verceil, d'Ivrée et de \'errue (8 avril 1705). Vendôme descendait la rive droite de l'Adda et Eugène la rive gauche. Ils se rencontrèrent à Cassano, où Eugène perdit trois mille hommes, essaya vainement de rejoindre le duc de Savoie et rentra à Vienne, oîi l'appelait la mort de l'empereur. En son absence, Vendôme battit complètement son armée à Calcinato. Il reparut le 24 juillet et attaqua La Feuillade, qui faisait le siège de Turin et que le duc d'Orléans, successeur de \'^endôme, appuyait avec Villars. Il fut repoussé trois fois, mais la droite des Français hnit par être enfoncée ; INIarsin fut tué et le duc d'Orléans blessé. La Feuillade leva le siège, abandonnant cent-soixante canons, ses blessés, ses vivres, ses munitions et ses équipages. Il se retira sur Pignerol dans le plus grand désordre. Le INIilanais, Parme, INIodène, Pizzighettone, Tortone et Casai étaient perdus. Médavy, enfermé dans Mantoue avec quinze mille hommes, se rendit le 7 mars 1707 et put ramener ses troupes en France. Il ne nous restait plus rien en Italie et la France était ouverte. Quarante-cinq mille Autrichiens passèrent le Var et parurent le 23 juillet devant Toulon, qu'ils bombardèrent par mer pendant qu'ils essayaient de forcer le camp retranché de Tessé. Ils échouèrent, ravagèrent le pays et, harcelés par les troupes, décimés par les paysans, affaiblis par la disette et les maladies, ils s'éloignèrent après avoir perdu la moitié de leur armée. La tentative fut renouvelée sans succès en 1709, et la guerre cessa dès lors presque complètement sur ces frontières.
Dès 1701, les armées étaient en présence sur le Rhin, mais les hostilités ne commencèrent que l'année suivante. Catinat ne put empêcher le passage du Rhin et l'occupation des points stratégiques de la Lauter. Landau, Weissembours:, Lauterbourgf et Hao^uenau se rendirent. L'électeur de Bavière, qui avait envahi la Souabe et surpris Ulm, se trouvait isolé par le retour du prince de Bade. Villars courut à son secours, attaqua l'ennemi près du château de Friedlingen, le rejeta dans les montagnes, et fut proclamé par ses soldats maréchal sur le champ de bataille (14 octobre 1702).
Il prit Kehl et rejoignit à Friedlingen l'électeur, qu'il détermina à une expédition dans le Tyrol ; mais les dispositions hostiles des populations l'obligèrent à revenir sur ses pas. Les Impériaux le menaçaient, et Villars, après avoir conçu un projet hardi, se trouvait dans une situation périlleuse. Il voulait aller chercher la paix dans Vienne, mais la faiblesse ou la trahison de l'électeur le condamna à l'impuissance. Ils joignirent cependant leurs forces, firent reculer le prince de Bade, se jetèrent sur Styrum, lui tuèrent à Hochstett huit mille hommes, lui prirent son artillerie et le repoussèrent sur Nuremberg (20 septembre 1703).
Tallard emporta Vieux-Brisach, assiégea Landau,courut au-devant du comte de Nassau et du prince de Hesse-Cassel, et leur fit essuyer à Spire une défaite qui leur coûta dix mille hommes tués ou pris.
Villars, qui ne s'entendait pas avec l'électeur, fut remplacé par Marsin. L'électeur prit Augsbourg et Passau. L'empereur, menacé dans Vienne, se préparait à chercher un refuge en Moravie. Eugène, Marlborough et le prince de Bade le sauvèrent par leur hardiesse, emportèrent la position de Donavi^erth sur le Schellemberg, et rejetèrent l'électeur sur la rive droite du Danube. La Bavière fut envahie et impitoyablement saccagée. Tallard et l'électeur avec cinquante-six mille hommes pouvaient écraser Eugène, qui n'en avait que vingt mille. Ils le laissèrent rejoindre Marlborough et, avec Marsin, l'attaquèrent trop tard à Hochstett, célèbre par la victoire de l'année précédente. Les mauvaises dispositions de nos généraux rendirent, malgré la valeur de nos soldats, un désastre inévitable. Les pertes s'élevèrent à douze mille hommes de chaque côté, mais les coalisés prirent douze mille hommes oubliés à Blenheim et l'armée fut dispersée (13 août 1704). L'électeur se réfugia en France, et Marsin et Tallard, qui pouvaient encore arrêter l'ennemi, ne se crurent en sûreté qu'après avoir traversé le Rhin. Heureusement le prince de Bade refusa d'envahir la Lorraine, et se contenta de prendre les places du Rhin.
Marlborough tenta l'année suivante cet envahissement, qu'il considérait comme propre à terminer la guerre ; mais il trouva Villars si bien retranché près de Sierck, qu'il se replia sur la Belgique. Villars, obligé d'envoyer plusieurs régiments en Flandre, ne put que s'emparer de Trêves et enlever les lignes de Wissembourg. En 1707, avec soixantesix bataillons et cent-huit escadrons, il attaqua les lignes de Stolhoffen, qui formaient un immense camp retranché de Radstadt au Rhin. En deux jours, il arriva par une série d'engagements jusqu'à l'extrémité,
enlevant l'artillerie, les munitions et les bagages. Il pénétra en Souabe, où il espérait rejoindre Charles XII de Suède et les Hongrois. Ils ne lui apportèrent pas le concours promis, et il se trouva réduit, par la dimi-
OQ
I iSiif
nution de ses forces, à conserver ses positions.
Berwick et d'Harcourt commandaient en 1709 sur le Rhin, où les opérations eurent peu d'importance. La guerre fut active sur d'autres
HISTOIRK DE FRANCE.
théâtres, où des forces considérables se trouvaient ensfaCTées et oii devait se décider la paix.
Le Portugal entra dans la coalition le i6 mai 1703, et le 27 décembre, par le traité fait avec sir Méthuen, ouvrit en franchise ses marchés aux draps d'Angleterre en échange d'un abaissement sur les droits des vins. Depuis ce moment le Portugal est resté un marché pour l'Angleterre.
L'archiduc Charles, qui avait pris le titre de roi d'Espagne, fut transporté par une flotte anglaise à Lisbonne, d'où il marcha sur Madrid. Berwick le tint en échec dans l'Estramadure, et, ne pouvant s'entendre avec la cour, fut remplacé par Tessé.
En 1705, les Espagnols échouèrent dans une tentative sur Gibraltar, que les Anglais avaient surpris (1704). Pointis, qui avait voulu les soutenir, perdit cinq vaisseaux dans une lutte contre Leake. Ils n'étaient pas plus heureux dans le nord. Lord Péterborough, Charles et le prince de Darmstadt assiégèrent et prirent Barcelone, où l'archiduc fut proclamé. L'Aragon et Valence le reconnurent (9 octobre).
Philippe \" se rendit en Catalogne avec Tessé (avril 1706), échoua devant Barcelone et se réfugia en Roussillon, abandonnant ses canons et ses blessés. Il rentra par Fontarabie, et Berwick le ramena à Madrid, d'où Galway l'obligea bientôt à s'éloigner. iVIais le sentiment national, toujours puissant en Espagne, vint en aide à nos généraux, et les paysans se joignirent à nos soldats. Berwick rentra le 5 août à Madrid, où Philippe V le suivit le 12 octobre, et toute l'Espagne, excepté Valence, l'Aragon et la Catalogne, revint au roi. Les Anglais, les Hollandais, les Portugais et les E-spagnols, réunissant leurs forces, résolurent d'attaquer Berwick avant qu'il eût reçu les renforts que lui amenait le duc d'Orléans. La lutte s'engagea le 13 avril 1707 à Almanza. En une heure ils furent écrasés, perdirent douze mille hommes, leur artillerie, cent-vingt drapeaux et leurs bagages. Treize bataillons avaient mis bas les armes. Un régiment de protestants français, commandé par Cavalier, y fut anéanti. Le duc d'Orléans, arrivé après la bataille, prit Lérida, et Noailles occupa la Cerdagne.
La guerre continua en 1 708 contre l'Autrichien Stahrenberg etl 'An-
Marquis de BoufTlers.
glais Stanhope. Tout revers devenait grave et tout succès stérile. Les Maures prirent Oran, les Anglais Minorque et la Sardaigne. Ces échecs donnèrent une nouvelle ardeur au sentiment national ; grands, peuple, clergé, luttèrent avec une suprême énergie, et le roi, à qui Louis XIY, obligé de combattre sur toutes les frontières, conseillait d'abandonner l'Espagne et les Indes, défendait vaillamment sa couronne. Menacé à Madrid, il transporta le siège du gouvernement à Valladolid. Stahrenberg et Stanhope, maîtres de la capitale, y firent couronner Charles III (28 septembre.) La guerre prit un caractère atroce, et les attaques isolées enlevèrent à l'ennemi plus de soldats que des batailles. Le roi, qui avait déclaré «qu'il perdrait plutôt la vie que le royaume où Dieu l'avait placé », demanda Vendôme à Louis XIV. A'endôme avec vingt-cinq mille hommes poursuivit Charles, Stahrenberg et Stanhope, et à Villaviciosa, le 10 décembre, détruisit presque l'armée coalisée et prit tous ses bagages. La journée avait été laborieuse et le roi avait bravement payé de sa personne. « Je vais vous donner le plus beau lit sur lequel jamais roi ait couché, » lui dit Vendôme. Et Philippe \' reposa sur les drapeaux enlevés à l'ennemi (10 décembre 17 10). La Catalogne seule resta à l'archiduc. Berwick prit Barcelone après un siège long et meurtrier et lui enleva ses vieilles libertés.
Dans les Pays-Bas, les hostilités avaient commencé par le siège de Kayserwerth, où Blainville se défendit pendant deu.x mois. Boufflers, vainqueur à Nimègue le 11 juin 1702, recula devant Marlborough, et nous perdîmes la Gueldre, Clèves, Juliers, le Bas-Rhin et la Basse- Meuse.
En 1703, INIarlborough prit Rhinberg et Bonn. Boufflers battit à Eeckeren le 29 juin Obdam, qui menaçait Anvers, et la Flandre maritime fut sauvée. Marlborough resta maître de la ligne du Rhin et de la Meuse.
En 1704 et 1705, les opérations eurent peu d'importance. En 1706, Villeroy était avec soixante-dix mille hommes à Ramillies, en présence de !\Iarlborouo-h. Il prit de mauvaises dispositions, et malgré les charges désespérées faites par la maison du roi, fut mis en déroute, laissant quatre mille hommes sur le champ de bataille et plus de quinze mille prisonniers (23 mai). La retraite fut désastreuse. De toutes les places il ne nous resta que Mons et Xamur.
En 1 707, Vendôme se tint en Flandre sur la défensive.
En 170S, Eugène et Marlborough attaquèrent au passage de l'Escaut
HISTOIRE DK FRANCE.
près d'Audenarde le duc de Bourgogne et Vendôme, qui perdirent quinze cents hommes. Le défaut d'entente ne permit pas de recommencer la lutte le lendemain, malgré le succès que promettaient l'hésitation de l'ennemi et l'ardeur des soldats. La retraite nous coûta dix mille hommes tués ou prisonniers (i i juillet). Eugène fit le siège de Lille et Marlborough le protégea avec cinquante mille hommes. Si les généraux français avaient été d'accord, l'ennemi aurait subi un désastre que rendait inévitable la situation périlleuse dans laquelle leur confiance les avait placés. Mais Berwick et Vendôme ne s'aimaient pas, et le duc de Bourgogne manquait d'initiative et d'autorité. Boufflers, qui s'était jeté dans la place, résista héroïquement du 1 1 août au 23 octobre, et se retira dans la citadelle, qu'il ne rendit que le 9 décembre. Une diversion de l'électeur de Bavière sur Bruxelles n'avait pas réussi. La chute de Gand et de Bruges suivit celle de Lille, et des contributions furent levées sur la Flandre, l'Artois et la Picardie. Berwick dit dans ses mémoires que, pour donner une pareille issue à cette campagne, il avait fallu faire « sottises sur sottises. »
Le 18 mars 1709, Villars prit le commandement d'une armée à qui tout manquait. Établi à La Bassée, il arrêta Eugène et Marlborough, qui prirent Tournai (29 juillet) par la famine après un siège de deux mois. Il demanda au roi la permission de tenter une affaire décisive. Il pouvait opposer cent mille hommes à cent-vingt mille. Boufflers, plus ancien que lui, se mit sous ses ordres, témoignant ainsi de sa confiance. Les deux armées en vinrent aux mains le 1 1 septembre. Les Français, à qui l'on venait de distribuer le pain dont ils manquaient depuis plusieurs jours, le jetèrent pour marcher à l'ennemi. Villars à droite, Boufflers à gauche, soutinrent de terribles assauts. Villars eut la cuisse fracassée après une charge dans laquelle il avait enlevé trente canons. Les troupes fléchirent et, pour les soutenir, Boufflers dut dégarnir le centre, sur lequel Eugène jeta trente bataillons. On se retira, mais sans précipitation. L'ennemi ne nous prit rien et laissa sur le champ de bataille de Malplaquet vingt-cinq mille hommes. Nous en avions perdu huit. Mons se rendit, mais la Picardie fut sauvée. Le roi récompensa Villars comme s'il avait été vainqueur.
En 17 10, Eugène et Marlborough prirent Douai, Saint- Venant, Aire, mais ne purent pénétrer en Picardie et perdirent près de quarante mille hommes par la désertion, les armes et les maladies. En 171 1, les négociations ralentirent les opérations militaires. En 171 2, Eugène, qui au milieu de la lassitude universelle, comprenait la nécessité de frapper un
grand coup, prépara l'invasion de la France. Après avoir pris Le Quesnoy, il assiégea Landrecies et fit des reconnaissances jusqu'à Soissons et à Reims. On engageait le roi à se retirer derrière la Loire. Il repoussa cette
proposition comme une lâcheté, et dit à \'illars , qui pouvait opposer à l'ennemi soixante- dix mille hommes:
« La confiance quej'aien vous est bien marquée, puisque )e vous remets les forces et le salut de l'État.
je connais voire zèle et la valeur de mes iroupes ; mais (ïnfin la fortune peut leur être contraire.
S'il arrivait ce malheur à l'armée que vous commandez , ijcrivez-le-moi.
je sais que des armées aussi considérables ne sont jamais
assez défaites pour que la plus grande partie ne puisse se rallier sur la Somme. Je co npte aller à Péronne ou à St-Ouentin y ramasser tout ce que j'aurai de troupes et tenter un dernier effort avec vous, et périr ensemble ou sauver l'Etat. »
Louis XIV en 170f.
Figure en cire exécutée d'après nature par Ant. Ber.ûist. Palais Oe Versailles.
La victoire de Denain rendit inutile cette héroïque résolution. Villars profita d'une faute d'Eugène, le trompa par une fausse attaque, l'aborda par une marche rapide et le culbuta. Les Hollandais furent écrasés. Eugène ne put ni les soutenir ni protéger leur retraite, et il dut lever le siège de Landrecies (30 juillet). En trois mois les alliés avaient perdu cinquante-trois bataillons, deux cents canons, Douai, Marchiennes, Le Ouesnoy, Bouchain et d'immenses approvisionnements. Cette victoire et ia lassitude générale firent aboutir les négociations.
Après les batailles de Ramillies et de Turin, Louis XI\' avait fait d'inutiles propositions de pai.x. Il les renouvela en 170S, et les prétentions des Anglais les firent échouer. Après la prise de Lille, IMarlborough fit des ouvertures que Chamillard refusa même d'examiner. En 1709, au milieu des souffrances d'un hiver extrêmement rigoureux, de la disette et de tous les fiéaux qu'entraîne la guerre, les négociations reprirent à la suite de nouvelles concessions du roi. Torcy alla les porter à La Haye ; mais la situation intérieure de la France la faisait traiter en vaincue. Le roi fit connaître aux gouverneurs, aux commandants d'armée, aux évêques et aux villes, ses propositions et les exigences de l'ennemi. Le sentiment national répondit par un entier dévouement à son appel.
Les négociations reprirent en 17 10 à Gertruydemberg, où le maréchal d'Huxelles et l'abbé de Polignac représentèrent laFrance.Les concessions furent encore plus grandes, mais on exigea que Louis XH' s'engageât à chasser avant deux mois Philippe V d'Espagne. Le roi offrit de l'argent pour aider les coalisés ; mais cette suprême humiliation ne parut pas suffisante. « Puisqu'il faut faire la guerre, dit-il, j'aime mieux la faire à mes ennemis qu'à mon petit-fils. » L'Europe et la France admirèrent sa conduite. « Cette constance, cette fermeté d'âme, dit Saint-Simon, cette égalité extérieure, cette espérance contre toute espérance..., c'est ce qui
lui mérita le nom de Grand qui lui avait été si prématuré et ce qui lui
rappela tant de coeurs qu'un règne si long et si dur lui avait aliénés. ;> Cette attitude, l'avènement d'un ministère torie en Angleterre, la disgrâce de Marlborough et l'élévation de l'archiduc Charles à l'empire, préparèrent la paix.
Les négociations avec l'Angleterre furent dès lors très actives, et aboutirent le 6 octobre 171 1 à trois actes préliminaires que devait compléter et ratifier un congrès réuni à Utrecht. La tentative d'invasion de la France ralentit les néofociations, mais la victoire de Denain leur donna une nouvelle activité. Le ii avril 17 13 furent signés à Utrecht
les traités entre la France, l'Espagne, l'Angleterre, la Hollande, la Savoie et le Portugal ; le ; mars 17 14 à Radstadt entre la France et l'empereur ; le 7 juin à Bade entre la France et les princes de l'empire.
Philippe V, reconnu roi d'Espagne et des Indes, laissait à l'Angleterre Gibraltar, Minorque, et lui concédait des avantages commerciaux.
Le duc de Savoie cédait la vallée de Barcelonette et obtenait le titre de roi, une partie du ^^lilanais, le Montferrat, Exiles et Fénestrelle
L'électeur de Brandebourg, reconnu roi de Prusse, acquérait Neufchâtel, la Haute-Gueldre, et abandonnait à la France la principauté d'Orange.
Louis XI\" acceptait l'ordre de succession en Angleterre, éloignait le prétendant, comblait le port de Dunkerque, cédait aux Anglais la baie d'Hudson, l'Acadie, Terre-Xeuve, Saint-Christophe ; à l'empereur Furnes, Ypres, Menin, Tournai, Mons, Charleroi, Namur et Gand ; gardait Landau, rendait Brisack, Fribourg, Kehl, et détruisait les fortifications de la rive droite du Rhin.
L'empereur rendait leurs Etats aux électeurs de Bavière et de Cologne et gardait Xaples, le Milanais, le Mantouan, la Sardaigne et les Pays- Bas. Les frontières de la France restaient à peu près telles que les avait faites le traité de Rvswick. Elle sortait de cette lons^ue et terrible guerre meurtrie et épuisée, mais grande encore et avec un sentiment de profonde admiration pour son roi.
:H^t ■••■^,t ■^^'t -sTt ■•■■'*t ■••■*Jt -■■^t ■:-'*4 •^^t ■■'^JL •:-^t -^^Jt -•■^t -■■'^t -••^t ■:-^t -••'^Jt •••■^j!i -••^J^ -•'^ ■=-"