V. — Le Gouvernement de Louis XIV
Il Oui devons-nous désormais nous adresser.-*» dit l'archevêque de Rouen au roi après la mort de Mazarin. « A moi,» répondit Louis XIV. et ce ne fut pas un vain mot. « Il y avait en lui, dit le cardinal, l'étoffe de quatre rois et d'un honnête
homme. » Pénétré du sentiment de sa dignité, il se considérait comme le représentant de Dieu. « L'État c'est moi » fut, non pas le cri de l'orgueil, mais l'expression d'une foi profonde dans cette identification, et le roi n'était si grand que parce qu'il « représentait la nation tout entière » sur laquelle Dieu lui avait donné autorité.
Le ministère de Mazarin comprenait : Séguier aux sceaux, Lionne aux affaires étrangères, Le Tellier à la guerre, Fouquet aux finances.
Le plus important des ministres était Fouquet. Riche, généreux, d'une vanité insolente, il protégeait les gens de lettres, avait une cour, une police, dominait au parlement et scandalisait par son luxe de Paris et les magnificences de Vaux. Mazarin savait par Colbert les irrégularités de sa gestion, mais Fouquet se croyait inébranlable grâce à sescréatures, à son titre de procureur général, à la noblesse de Bretagne, aux fortifications de Belle-Isle et au besoin que l'on avait de lui.
Colbert, qu'il employait, avait montré dans l'administration de la fortune de Mazarin une intelligence laborieuse et une exacte probité. € Je vous dois tout, avait dit Mazarin mourant au roi, mais je crois m'acquitter en vous donnant Colbert. » Deux jours après il était nommé intendant des finances. Éclairé par lui, le roi put se rendre compte de l'irrégularité d'une gestion immense. Il aurait voulu faire arrêter Fouquet au milieu des splendeurs d'une fête qu'il lui donnait à Vaux ; il attendit jusqu'au 5 septembre 1661 à Nantes. Ses papiers furent saisis et, quoique Pellisson eût détruit ce qu'il y avait de plus compromettant, les preuves de ses dilapidations et de ses projets de résistance ne manquaient pas. Transféré à Vincennes, il fut traduit devant une chambre de justice, dont les opérations se prolongèrent jusqu'en 1664. Il se défendit avec habileté, se couvrit de Mazarin, demanda le parlement pour juge et fut condamné au bannissement. Louis XIV, qui craignait ses révélations, le fit enfermer à Pignerol, où il mourut en 1680. Pellisson l'avait défendu dans des mémoires célèbres et La Fontaine dans une touchante élégie. Cette fidélité eut peu d'imitateurs. Disgracié, il fut vite oublié.
Une chambre de justice présidée par Lamoignon fit une enquête sur les désordres financiers depuis 1635, et pendant quatre ans elle poursuivit sa tâche avec une rigueur qui fit rentrer au trésor des sommes considérables et inspira une salutaire terreur.
Le titre de surintendant des finances, qui donnait de grands privilèges, fut aboli, et trois intendants, présidés par le maréchal de Villeroy, eurent la succession de Fouquet. Mais Colbert prit bientôt une situation prépondérante. Il diminua la taille, supprima les emplois inutiles, porta dans les finances l'ordre et la régularité, et entoura toutes les opérations de formalités qui en garantissaient la sincérité.
Le baron de Watteville, représentant l'Espagne à Londres, avait pris le pas sur le comte d'Estrade, ambassadeur de France, dont plusieurs^
domestiques avaient été tués ou blessés. Le roi réclama une réparation, €t, le 24 mars 1662, le marquis de Fuentès déclara au Louvre, en audience solennelle, que le roi d'Espagne avait interdit à ses ministres « d'éviter toute concurrence » avec ceux de France.
Le roi prétendait inspirer à l'intérieur le respect de son autorité et
Pierre Seguier, chancelier de t/ancs, d'après une gravure de 1639.
au dehors une grande idée de la France. Il refusa de se soumettre au salut qu'exigeaient les bâtiments anglais, disant qu'on le connaissait peu « quand on prenait avec lui des voies de hauteur. » Il exigea de Rome des répaïa.ions excessives pour le meurtre d'un domestique du comte de Créqui, son ambassadeur, et ne permit nulle part rien qui ne témoignât à son égard d'une déférence respectueuse.
Il aimait les fêtes, les représentations, les divertissements. Rien n'était brillant comme sa cour, et s'il y donna de bonne heure le triste exemple de liaisons coupables, si les noms de La Vallière, de Fontanges, de Montespan, rappellent des scandales déplorables, il ne commandait pas moins une décence extérieure par laquelle il espérait faire respecter la morale que sa conduite outrageait. Il protégeait les belles-lettres, et ses bienfaits allèrent chercher au delà des frontières ceux dont les travaux honoraient leur temps, leur pays et l'humanité.
Colbert fit une enquête sur le régime des forets, revisa les titres de
Louis XIV et Colbert à Versailles, d"api\s une giavure de ScLasiicn Leclcrc.
noblesse, substitua la taille persoune/k à la taille i-àe/Zc, et diminua ainsi les privilèges. Sa vigilance découvrait les abus et une vigoureuse répression les empêchait de renaître.
Il avait avec les finances le commerce, la marine et les manufactures. Il organisa le 28 mai 1664 une nouvelle compagnie des Indes Occidentales, racheta pour elle la Guadeloupe, la Martinique, la Grenade et plusieurs des Antilles, et lui accorda de précieux privilèges. D'autres compagnies, créées pour lutter contre les Anglais, les Hollandais et les Espagnols, ne réussirent pas.
Un édit (septembre 1664) supprima les taxes locales, établit un tarif général, et prohiba la sortie des matières premières et l'entrée de produits analogues à ceux du pays. Il améliora et multiplia les voies de communication, rendit navigables plusieurs rivières, répara des canaux et favorisa la création de celui du Midi. Il réorganisa le conseil du commerce, y fit -entrer trois marchands députés des grandes villes, donna des primes aux armateurs de navires, ouvrit le commerce maritime à la noblesse et organisa les consulats.
Il accorda des privilèges à certaines manufactures et en créa d'autres. Des industries nouvelles surgirent de toutes parts. Une réglementation excessive, qui substitua l'action gouvernementale à celle des corps de métier, eut pour but d'assurer la bonne qualité des marchandises et la protection de ceux qui les produisaient. Il savait que « la puissance du prince se mesure au nombre de ses sujets », et il seconda de tout son pouvoir ce qui contribuait à l'accroissement de la population. Il enleva aux parlements le titre de cours souveraines pour leur donner celui de cours supérieures, afin que l'on sût que si la souveraineté se délègue, elle ne se partage pas. Il voulait la gratuité de la justice et l'abolition de la vénalité des charges. Une commission, présidée par Pussort, publia en 1667 le code Louis, en 1670 l'ordonnance criminelle, en 1673 l'ordonnance du commerce.
La police fut placée sous les ordres d'un lieutenant-général, qui veilla sur la sécurité publique et sur celle des particuliers.
Louvois fit pour la guerre ce que Colbert avait fait pour l'ordre intérieur. Il maintint en temps de paix les cadres des régiments et des armées, fortifia la discipline et diminua les privilèges. Il généralisa l'uniforme et la régularité de l'exercice. Une administration spéciale pourvut à tous les besoins de la guerre. Le projet d'un hôpital pour les mutilés des combats, projeté sous Henri III, Henri I\' et Richelieu, fut réalisé par l'Hôtel des Invalides (1670 à 1674). Le fusil armé de la baïonnette fut substitué au mousquet. L'artillerie forma un corps spécial ainsi que le génie. L'avancement fut ouvert à tous, et l'ordre du tableau le régla sans rien enlever à ceux que recommandaient les qualités supérieures et les services exceptionnels.
La France, qui avait en 1639 quatre-vingt-douze bâtiments de guerre, n'en possédait que trente en 1661. Colbert acheta des vaisseaux, en répara et en construisit. Il fortifia Toulon, Rochefort, Lorient, Brest, Le Havre, Dunkerque et Cette. Il substitua aux enrôlements volontaires
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incertains, et au racolement toujours odieux, l'inscription maritime, qui fournit en 1670 trente-six mille marins et en 1683 soixante-dix-sept mille. Dès 1676 un conseil permanent de marine s'occupa, sous la direction de son fils Seignelay, du matériel et du personnel, des munitions, des écoles, des établissements, des hôpitaux, de la justice, et prépara l'ordonnance de la marine publiée en 1681.
Le système financier de Colbert fut troublé par les exigences de Louvois, qui sacrifiait tout à la prépondérance militaire de la France. L'augmentation des taxes amena en 1662 une insurrection dans le Boulonnais, en 1664 dans les Landes, en 1675 à Bordeaux, en Bretagne, à Besançon. La répression fut sans pitié. Pour subvenir aux besoins, il fit des emprunts, aliéna des droits domaniaux, supprima des privilèges, augmenta les impôts, vendit des offices, dénatura les corporations. Les postes, le papier timbré, le poinçonnage fournirent des ressources. Les traités de Westphalie (1648), des Pyrénées (1659), d'Aix-la-Chapelle (166S), de Nimègue (1678), de Ryswick (1697) et d'Utrecht (1713), terminèrent de grandes guerres qui imposèrent des charges énormes, et la politique de la paix ne fut pas moins onéreuse.
La prospérité fut pour le roi une rude épreuve et lui persuada trop facilement que toutes ses volontés étaient légitimes. Il représentait parla: grâce et la dignité de son maintien la majesté royale. Idole de la cour, il ne voyait pas au milieu des flatteries les souffrances du peuple, et n'entendait pas les plaintes dans ce concert unanime de louanges. La gloire couvrait tout, mais ne guérissait aucune blessure et ne mettait à l'abri d'aucun danger.
Colbert mourut le 6 septembre 1683. Un travail excessif l'avait usé. Le tableau qu'il présentait fréquemment au roi de la misère des peuples déplaisait. Il regretta de n'avoir pas fait pour Dieu autant que pour le roi et l'animadversion populaire, assurée à tous les financiers, ne lui manqua pas. Son nom n'en est pas moins un des plus glorieux de cette grande époque, parce que c'est celui d'un ministre intègre, éclairé, infatigable et qui voulait le bonheur du pays. Son fils Seignelay fut mis à la tête de la marine et Le Pelletier aux finances.
La reine Marie-Thérèse mourut le 30 juillet 1683, <<" C'est le premier chagrin qu'elle m'ait donné, » dit le roi, qui ne pouvait se rendre le même témoignage. Elle avait été, malgré ses vertus, sans influence sur la cour. Le roi épousa secrètement en 1685 Françoise d'Aubigné, veuve du poète Scarron, créée en 1674 marquise de Maintenon, dont il avait
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apprécié la finesse d'esprit, la noble simplicité, la solidité de jugement et la piété. La cour, sans cesser d'être brillante, devint plus grave. L'action de Madame de Maintenon y était discrète quoique réelle. Elle créa en
1687 l'école de Saint-Cyr pour les jeunes filles nobles sans fortune, en fit le règlement et l'anima de son esprit. Elle aimait à s'y retirer parce que :
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Tout y respirait Dieu, la paix, la vérité.
Louvois mourut subitement le 17 juillet T691. Il n'était pas aimé à cause de l'inflexible dureté de son caractère, mais ses services étaient appréciés, et sa mort au milieu de graves nécessités inspira des regrets. La guerre fut donnée à son fils Barbézieux, et le roi lui adjoignit Chamlay,dont il aimait l'esprit entreprenant. Après la mort de Seignelay, Pontchartrain réunit la marine et les manufactures aux finances.
La guerre de la ligue d'Augsbourg avait coûté sept cents millions. La taille fut doublée, et la capitation établie sur les chefs de famille, divisés en vingt-deux classes. L'enquête faite de 1698 à 1700 révéla de grandes misères, dont les mémoires des intendants font un triste tableau. En 1699, les finances passèrent à Chamillard, qui pourvut par des moyens odieux à d'impérieuses nécessités et dut se démettre en 1 703.
Pendant la guerre de la succession d'Espagne, il fallut se résoudre à de douloureux sacrifices. Le roi envoya à la monnaie sa vaisselle et les œuvres d'art qui remplissaient ses palais. On imposa les baptêmes, les mariages et les sépultures, on épuisa tous les expédients de trésorerie, on emprunta, on ne recula pas devant des mesures puériles et vexatoires. On vit alors ce que coûtent les guerres et les constructions fastueuses.
Vauban essaya d'apporter un remède à ces maux par la dîme royale, nouveau système d'assiette de l'impôt. Le roi y vit la critique de ses actes, et Vauban alla mourir loin de la Cour (30 mars 1707).
Chamillard fut remplacé le 20 février 1708 par Desmarets, qui se procura de l'argent par des expédients, dont l'un, la réception à Marly du juif Samuel Bernard, fut une humiliation pour le roi.
L'hiver de 1709 ajouta d'affreux désastres à ceux de la guerre. Le froid fut extrême, les arbres fruitiers périrent, les communications restèrent interrompues pendant près de deux mois, et la misère produisit une effrayante mortalité. On ne négligea rien pour venir en aide à ces souffrances! et le roi mit en gage ses pierreries. Desmarets parvint par l'établissement du dixième, impôt extraordinaire dont personne n'était dispensé, à faire face à des besoins de jour en jour plus impérieux.
Hi^toiie do France.
Marie-Thérèse, reine de France.
{Médaille du Musée de la Monnaie.)
Le grand dauphin mourut subitement le 14 avril 1711. Il avait été l'élève peu brillant de Bossuet. Son fils, le duc de Bourgogne, dont Fénelon avait formé l'esprit et le cœur, promettait le« règne de la justice, de l'ordre et des mœurs, » bien qu'il lui manquât l'initiative et la résolution. Le 12 février 17 12, la duchesse était morte de la rougeole ; il la suivit le 18, avec son fils âgé de quatre ans. « Vous venez d'enterrer la France, » dit Saint-Simon au duc de Beauvilliers, au retour de Saint-Denis. La douleur publique honora ces mémoires, et des pertes si rapides et si multipliées firent croire au crime. Le duc d'Orléans, que ses mœurs et son entourage recommandaient peu, et qu'un enfant maladif éloignait seul du trône, fut soupçonné ; il demanda la Bastille et des juges. Un rapport du chirurgien de la Cour fit tomber tous les soupçons.
Les dernières années du roi furent tristes. Sa santé s'altéra, le travail, auquel il avait toujours été fidèle, lui devint impossible, et son humeur sembla faite de remords du passé et d'appréhensions pour l'avenir. Il tomba malade le 25 août 171 5, fut considéré aussitôt comme perdu, et envisagea la mort avec une calme sérénité. I! demanda et reçut les derniers sacrements avec les sentiments d'une piété profonde. « Mignon, dit-il au dauphin âgé de cinq ans, vous allez être un grand roi ; mais tout votre bonheur dépendra d'être soumis à Dieu, et des soins que vous aurez de soulager vos peuples. Il faut pour cela que vous évitiez, autant que vous le pourrez, de faire la guerre ; c'est la ruine des peuples. Ne suivez pas le mauvais exemple que je vous ai donné sur cela ; j'ai souvent entrepris la guerre trop légèrement et je l'ai soutenue par vanité. Ne m'imitez pas, mais soyez un prince pacifique, et que votre principale occupation soit de soulager vos sujets. » Il dit aux grands officiers de la couronne : « Je m'en vais, mais l'État demeure toujours ; soyez-y fidèlement attachés, et que votre exemple en soit un pour mes autres sujets. Soyez toujours unis et d'accord.» Revenu d'un profond évanouissement, il dit à ceux qui l'entouraient : « M'avez-vous cru immortel ? » II mourut le i^r septembre 171 5. Lorsqu'un messager vêtu de noir annonça au Conseil de l'Empire que le roi était mort, personne ne demanda quel était ce roi. L'Europe savait à qui appartenait ce titre.