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VI. — Les Questions religieuses

|Ansénius, évêque d'Ypres, mort en 1638, avait laissé un livre intitulé Augustiniis, qui fut publié en 1640, et dans lequel il prétendait exposer la doctrine de saint Augustin sur la grâce. Pour lui, « le plaisir, mobile unique de l'homme depuis sa chute, inévitable quand il vient et invincible quand il est venu, porte l'homme à la vertu s'il émane du Ciel ou de la grâce, et au vice s'il provient de la concupiscence. La volonté est nécessairement entraînée par celui des deux qui est le plus fort ; d'où il résulte que l'homme fait invinciblement, quoique volontairement, le bien ou le mal, selon qu'il est dominé par la grâce ou par la cupidité, et qu'il ne résiste jamais ni à l'une ni à l'autre. »

Le pape Urbain VIII condamna cette doctrine en 1642. L'abbé de Saint-Cyran et Arnauld la répandirent en France. Nicolas Cornet, syndic de la faculté de Théologie de Paris, la réduisit à cinq propositions qui, d'après Bossuet, en sont l'âme.

A la demande de quatre-vingt-huit évêques, une congrégation instituée par Innocent X déclara (1651) les propositions hérétiques. Arnauld prétendit qu'elle ne se trouvaient pas dans Jansénius. Alexandre VII (1656), qui avait assisté à toutes les congrégations tenues à ce sujet, « attesta qu'elles étaient tirées du livre de Jansénius, et qu'elles avaient été condamnées dans le sens expliqué par cet auteur. » Il obligea les ecclésiastiques, les religieux, les docteurs et les instituteurs, à signer le formulaire proposé en 1661 à l'assemblée générale du clergé.

Pavillon, évêque d'Aleth, Caulet de Pamiers, Choart de Beauvais et Arnauld d'Angers, prétendirent démontrer que l'Église, infaillible dans ses jugements contre l'hérésie, peut se tromper en attribuant des erreurs à un auteur ou à un livre. Le roi demanda à Clément IX de faire leur procès. lisse plaignirent d'être soustraits à leurs juges naturels. Quelques évêques prirent leur parti, d'autres intervinrent comme médiateurs. Clément IX enjoignit à tous de signer le formulaire. Ils se soumirent, et le 19 janvier 1669 le pape, en les louant de leur soumission, déclara qu'il n'aurait « admis sur cet objet ni exception ni restriction. »

La paix de Clément IX dura jusqu'en 1 702. Alors parut le cas de conscience sur la nature de la soumission due aux papes. Clément XI le condamna le 13 février 1705, et la bulle Vineatn Domini, publiée par lettres patentes, fut acceptée par l'assemblée du clergé, avec « ce principe que

les évêques ont droit, par institution divine, de juger des matières de doc-

Bossuet.

trine;que les constitutions des papes obligent toute l'Eglise lorsqu'elles

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ont été acceptées par le corps des pasteurs ; que cette acceptation de la part des évêques se fait toujours par voie de jugement. »

Le P. Ouesnel, de l'Oratoire, avait publié en 1671 ^^.■à réflexions morales sur l'Évangile. Bossuet avait accepté d'écrire l'avertissement de la quatrième édition, à condition qu'elle serait corrigée. On se passa de l'avertissement et des corrections. Clément XI condamna les réflexions eni/oS. L'archevêque de Paris poursuivit les ennemis du jansénisme en les accusant des erreurs qu'ils combattaient, et enleva leurs pouvoirs aux Jésuites qui les avaient réfutées.

Le roi avait confié au duc de Bourgogne le rôle de médiateur entre les évêques. La mort ne permit pas au jeune prince de se prononcer, et Clément XI, sollicité par le roi, condamna le 8 septembre 1713 par la bulle Unigenitus certaines propositions des réflexions. L'archevêque de Paris présida l'assemblée du clergé, qui adopta la bulle, et ne tarda pas à revenir sur son acceptation. Cent dix évêques se prononcèrent pour la bulle, et l'archevêque n'ayant pu être ramené par la douceur, le roi poursuivit à Rome sa déposition.

L'abbaye de Port-Royal-des-Champs, fondée en 1204 par Odon de Sully, évêque de Paris, sous la règle de saint Bernard, fut abandonnée en 1625, et les religieuses se transportèrent dans la capitale. Elle reçut en 1636 des hommes du monde, qui partageaient leur temps entre la prière, le travail des mains, les ouvrages de l'esprit et l'éducation. Les plus illustres étaient Antoine Arnauld, Arnauld d'Andilly, Le Maistre de Sacy, Nicole, Lancelot, Le Nain de Tillemont et Pascal. Ils embrassèrent les erreurs jansénistes et s'en firent les propagateurs. Pascal publia en 1656 la spirituelle et calomnieuse satire m\.iX.u\é&: Lettres provinciales. C'est là que, depuis deux siècles, les ennemis des Jésuites vont chercher des armes contre eux, acceptant comme établies des accusations qui reposent sur des textes détournés de leur signification véritable. La participation des solitaires de Port-Royal à des polémiques violentes, et leur obstination dans la défense et la propagation du jansénisme, provoquèrent contre eux des mesures sévères. Ils furent chassés de leur retraite en 1656 et quelques-uns emprisonnés.

En 1 709, les religieuses de Port- Royal furent enlevées à leur monastère et rendues à leurs familles ou dispersées dans diverses maisons religieuses. Les bâtiments furent détruits, et l'asile des morts ne fut pas lui-même épargné. Le jansénisme se perpétua pendant le XVI 11^ siècle. Le haut clergé, certains Ordres religieux et le parlement gardèrent son esprit,

qui ne fut pas moins dangereux pour la politique que pour la religion.

Louis XIV défendait l'Église, mais il la subordonnait au pouvoir royal. Il la voulait grande mais docile. Les rois de France avaient depuis Charles \" la jouissance des revenus des évêchés pendant leur vacance, et le droit de conférer les bénéfices qui en dépendaient. Cet usage, appelé la régale, était limité à quelques provinces. Louis XIV voulut l'étendre à toutes.

A la mort de l'évêque de Pamiers, son Chapitre s'opposa à l'exercice de la régale. L'archevêque de Toulouse l'excommunia, et les ecclésiastiques d'accord avec lui furent persécutés. Innocent XI les défendit par une bulle dont le parlement ordonna la suppression. Une convocation extraordinaire du clergé de France fut faite pour le 30 avril 1 681. Trentecinq évêques et trente-cinq curés s'y rendirent. Ce petit nombre indique de la part des prélats une appréhension légitime, ou de la part du roi une pression qui ne l'était pas. A la séance d'ouverture, Bossuet prononça son discours sur \ Unité de l'Église.

L'assemblée étendit la régale à tout le royaume, et le roi se contenta de la présentation des titulaires pour les bénéfices. Elle vota ensuite la déclaration en quatre articles qu'elle appela « un sentiment », à laquelle elle ne donna aucun caractère « canonique, dogmatique et obligatoire », mais qui fut, entre les mains d'un pouvoir hautain et absolu, un terrible et funeste instrument de tyrannie. Ces quatre articles peuvent être ainsi résumés : i. Dieu n'a donné à saint Pierre et à ses successeurs aucun pouvoir sur les choses temporelles; 2. Les conciles œcuméniques sont supérieurs au pape dans le spirituel; 3. Les usages reçus dans le royaume et dans l'Église gallicane sont inébranlables ; 4. Les décisions du pape, en matière de doctrine, ne sont irréformables qu'après que l'Église les a acceptées.

Les catholiques furent justement attristés, et le pape, par un bref du 1 1 avril 1682 déclara les quatre articles nuls et de nul effet. Le roi ému, mais peu disposé à revenir sur ses pas, ordonna la séparation de l'assemblée et défendit l'insertion de ses procès-verbaux dans les archives du clergé.

Le pape refusa les bulles à ceux qui avaient pris part aux délibérations et que le roi présentait pour l'épiscopat. Cette situation se prolongea pendant huit ans, et il y eut jusqu'à vingt-neuf sièges épiscopaux

vacants. On se crut à la veille d'un schisme. Heureusement le roi eut assez de foi pour écouter, quoique tard, le conseil de Bossuet : « Tremblez à l'ombre d'une division avec le Saint-Siège ! » Le pape ne se montra pas moins doux que ferme, et le roi, désireux de sortir d'une situation difficile, lui écrivit pour « désavouer les choses contenues dans son édit du 22 mars 1682. » Cette chrétienne rétractation fut envoyée à toutes les Cours supérieures, et la paix religieuse fut rétablie (14 septembre 1696). On continua cependant à enseigner les quatre articles.

Depuis l'édit d'Alais (1629), les protestants jouissaient de la liberté de conscience. Louis XIV « était résolu de ne les presser par aucune rigueur nouvelle. » Des conversions nombreuses, et plusieurs éclatantes, comme celles de Turenne et du maréchal de Lorges, firent espérer la complète disparition de l'hérésie, et les protestants redoutèrent une contrainte ou une séduction qui leur parut également dangereuse. Le roi voulut « attirer par récompenses ceux qui se rendraient dociles, et animer les évêques afin qu'ils travaillassent à leur instruction et leur ôtassent les scandales qui les éloignaient quelquefois. » Revenu de ses écarts de conduite, il crut trouver dans son zèle pour la conversion des hérétiques un moyen de réparation. Les protestants furent exclus de certaines charges, les Chambres mi-partie supprimées, les mariages mixtes prohibés, et les enfants autorisés, dès sept ans, à se faire catholiques. Louvois envoya des garnisaires, qui furent une rude charge pour les familles. Les protestants étrangers, par leurs excitations et leurs subsides, provoquèrent des manifestations et des mouvements que suivirent des mesures plus sévères. On menaça des galères et de la confiscation ceux qui tenteraient de sortir de France, et on rendit cette sortie facile aux ministres, dans l'espoir que les conversions se multiplieraient.

En 1683, les protestants du Languedoc, du Vivarais et du Dauphiné résolurent de se réunir et de se défendre. Des régiments de cavalerie furent envoyés contre eux avec des ordres impitoyables. Les abjurations furent nombreuses, et les rapports faits au roi montrèrent une conversion générale comme la conséquence inévitable de mesures énergiques. Le 15 octobre 1685, l'édit de Nantes fut révoqué, et l'exercice public ou privé du protestantisme interdit, excepté en Alsace; les écoles étaient fermées, les temples abattus, les ministres expulsés, les sorties du royaume punies. Tous les enfants devaient recevoir le baptême.

Les parlements enregistrèrent l'édit sans opposition, et ce fut im con-

cert unanime d'éloges pour la piété et le dévouement du roi à la religion.

Les édits se succédèrent pour vaincre les résistances. Londres, Berlin, la Hollande, offrirent un asile à ceux qui fuyaient leur patrie (i). On essaya de la persuasion et de l'enseignement. Les missions n'eurent pas de résultats durables et les moyens rigoureux provoquèrent des révoltes.

En 1698, Claude Brousson, qui prêchait dans les Cévennes, fut roué à Nîmes pour ses relations avec l'étranger. Ses vengeurs furent des hommes qui croyaient avoir le don de prophétie, marqué par un tremblement, signe de l'esprit divin présent en eux. Le 24 juillet 1702, la curé de Pont de Montvert fut massacré par des hommes revêtus de chemises. Plusieurs de ces camisai'ds furent pris et exécutés. L'insurrection s'étendit, les bandes se multiplièrent, formèrent des refuges dans les montagnes, et, sous la conduite de Cavalier, battirent le gouverneur, brûlèrent quarante églises et tuèrent quatre-vingts curés.

Montrevel dispersa les bandes, fit le désert autour de leurs refuges et détruisit trente-et-une paroisses. Les camisards descendirent dans la plaine, où ils trouvèrent un appui dans les camisards noirs. Cavalier reparut, écrasa le régiment de la marine et fut repoussé dans les montagnes. Les guerres religieuses renaissaient avec leurs excès.

Villars, successeur de Montrevel, offrit l'amnistie à ceux qui se soumettraient et annonça qu'il traiterait sans pitié ceux qui garderaient les armes. Cavalier se rendit avec quelques-uns des siens, fut accusé de trahison et remplacé par deux de ses lieutenants, Ravenel et Roland. Ravenel, battu à ÎNIarvéjols, le 13 septembre 1704, fut exécuté à Nîmes. Il ne resta que quelques bandes, que les catholiques et les protestants travaillèrent ensemble à détruire, car elles étaient également funestes aux deux religions, la foi n'étant qu'un prétexte.

Une prêtre espagnol, Molinos, soutenait que la perfection consiste dans le repos contemplatif de toutes les facultés en Dieu, sans égard pour les actes extérieurs. Sa doctrine fut propagée en France par François de la Combe, Barnabite, dans un livre ■~,\ix\ Oraison mentale (16S6). Madame Guyon, de la famille de Beauvilliers, l'exposa dans un moyen coiiri de faire oraison, et dans une explication mystique du Cantique des canti-

I . Le nombre des réfugiés a été porté jusqu'à un million. V'auban l'estime à quatre- vingt ou cent mille. Les travaux contemporains le réduisent, et expliquent le développement industriel des autres Etats, moins par l'arrivée de ces ouvriers que par la facilité plus grande des communications et un mouvement général de rivalité industrielle et commerciale. Il est certain que de nombreuses familles françaises se sont établies en Hollande, dans les villes Hanséatiques, en Allemagne et en Suisse.

qties. Fénelon approuva ces deux ouvrages. Une commission chargée de les examiner dressa trente-quatre articles sur les règles de la théologie mystique, et Bossuet écrivit une instruction sur les états (f oraison.¥ én^Xon refusa de l'approuver, et publia les explications des maximes des saints sur lavie intérieîire (1697), qui furent louées par les protestants de Hollande, pendant que Louis XIV louait publiquement V instruction Aç, Bossuet. Une nouvelle hérésie paraissait donc appuyée par Fénelon, qui soumit son livre au pape, et demanda à le défendre à Rome.

Le roi, qui n'aimait pas « ce bel esprit, le plus chimérique de son royaume », lui interdit de sortir de son diocèse. La lutte s'engagea entre les deux grands évêques. Fénelon, qui défendait l'erreur, fut peut-être plus grand par les ressources de

son esprit que Yén^io.,.

son redoutable

adversaire, qui soutenait la vérité. Vingt-trois propositions furent condamnées à Rome comme téméraires, dangereuses, erronées. Fénelon se soumit et annonça lui-même en chaire la censure qui l'atteignait. Deux jours après, il publia un mandement dans lequel il se rétracta, et, par un bref du 12 mai 1699, le pape le félicita de sa filiale obéissance.

VIL — Le grand Siècle.

Ignet a dit du XVI I^ siècle ( i ) qu'il était le « siècle des chefsd'œuvre et des grands hommes, » et de Donald a remarqué que « le siècle de notre littérature le plus fécond en véritables chefs-d'œuvre, a été l'époque la plus brillante et la plus ordonnée de notre monarchie » (2). La gloire de Louis XIV a été de tout ramener par une discipline morale à l'unité, de discerner le mérite, de savoir se servir des hommes et de montrer un grand art de régner. Il ne convoqua pas les Etats généraux, qu'il considérait comme les ennemis du trône, et réduisit à leur plus simple expression les Etats provinciaux. Les libertés des provinces et des villes lui paraissaient dangereuses, parce qu'elles étaient des garanties contre le pouvoir absolu ; et s'il ne les supprima pas, il essaya de les discipliner sous la main de ses intendants. L'unité politique y gagna, mais la vie locale, qui avait résisté à la guerre, aux factions, à la domination étrangère, devint stérile sous un joug uniforme.

Le parlement fut ramené à son rôle judiciaire : il expia par une longue annihilation de ses anciennes prétentions, sa part dans les troubles de la Fronde, et le roi, qui en avait conservé le souvenir, lui interdit tout acte politique.

Les grands avaient essayé de s'élever aux dépens du roi ; il les réduisit à n'être que les ornements de sa Cour. Éloignés des populations, qu'ils auraient pu s'attacher par des services et des bienfaits, ils allèrent s'appauvrir dans une représentation fastueuse, satisfaisante pour leur vanité, mais mortelle pour leur influence. L'armée leur donna la gloire ; elle n'autorisa pas leur ambition en dehors de celui qui était le dispensateur suprême des faveurs, des charges et du crédit. C'est dans les rangs inférieurs de la noblesse, dans la bourgeoisie, qu'il alla chercher les confidents de ses vues et les exécuteurs de ses projets. En les attachant à sa personne, il les élevait, et les titres par lesquels il récompensait leurs services n'étaient que des témoignages d'une faveur qu'il pouvait retirer à sa volonté, et qui les mettait tout entiers sous sa main.

Le clergé fut docile jusqu'à ne pas être effrayé du schisme. La Cour l'attira et le retint; il n'y apprenait ni la sainte liberté qui convient à son ministère, ni la science qui en est la force, ni la vertu qui en fait la fécon-

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