‹ Histoire de FranceChapitre 16 sur 46 · I.— LOUIS XV. La Régence · texte numérisé non relu

I.— LOUIS XV. La Régence

;EvANT le cercueil de Louis XIV, Massillon laissa tomber cette éloquente parole : « Dieu seul est grand ! » et le peuple accompagna, par l'indifférence ou les outrages, celui pour qui il avait épuisé toutes les forrriules de la louange. Le 2 septembre, le duc d'Orléans fit ouvrir au parlement le testament que le roi avait remis au premier président en lui disant : « Il deviendra ce qu'il pourra. ï> Philippe d'Orléans était nommé chef d'un conseil de régence, composé du duc du ]\Iaine et du comte de Toulouse, des anciens ministres et de cinq maréchaux. Il ne pouvait rien faire seul. La tutelle, l'éducation et la maison du roi dépendaient du duc du Maine, avec Villeroy pour gouverneur et Fleury, évêque de Fréjus, pour précepteur. Le parlement ne tint pas compte de ces dispositions et le nomma régent, « pour exercer pleinement l'autorité royale. »

Le duc du Maine garda un titre sans pouvoir.

Le régent fit confirmer ce coup d'Etat par le jeune roi dans un lit de justice. Il ouvrit les prisons aux jansénistes, allégea les impôts, établit un nouveau mode d'administration, créa six conseils de dix membres pour les affaires ecclésiastiques, la guerre, les finances, la marine, les affaires étrangères, l'intérieur, et mit à la tête le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, les maréchaux de Villars, de Villeroy, d'Estrées, d'Huxelles et le duc d'Antin. Au-dessus d'eux était le conseil de régence, avec les princes, le chancelier Voysin, Villeroy, de Besons, d'Harcourt, Saint-Simon, Chiverny et Tallard.

Le régent avait de l'esprit et des qualités aimables, mais sans conviction et sans caractère ; de l'habileté et du courage, m.ais sans suite et sans amour du travail. Les plaisirs prenaient le temps des affaires.

Ses soupers devinrent célèbres et furent un encouragement à la débauche. Le vice s'était caché dans les derniers temps de Louis XIV. II s'étala sans pudeur, dégradant les grands et démoralisant le peuple.

L'état financier était déplorable. Le Conseil emprunta dix millions, réduisit les rentes et rechercha les traitants. Une chambre de justice jugeant arbitrairement prononça l'amende, la confiscation, la prison et la mort. La terreur suspendit les opérations commerciales, et, pour atteindre quelques hommes qui avaient spéculé sur la détresse publique, on paralysa tout.

Des mesures plus justes furent la diminution des tailles, l'amélioration de leur assiette, la suppression du dixième des pensions et de plusieurs régiments.

La révision des douanes soutint le commerce.

Mais ces moyens employés avec précipitation furent insuffisants, et la régence, qui aimait les nouveautés, soumit au conseil, dès le 25 octobre 1715, les plans de Law, qui lui inspiraient une entière confiance.

C'était un Écossais qui avait étudié le système économique de divers États de l'Europe et proposait d'en faire l'application. Il reçut, pour vingt ans, le privilège d'une banque d'escompte et de circulation, au capital de six millions. Cet établissement facilita les transactions, en ajoutant la circulation des billets à celle du numéraire. Enhardi, il proposa la formation de la Cciiipagnic dOccidcnt, au capital de cent millions, pour le commerce de l'Amérique du Nord et du Canada. Le régent donna une ccnsécration officielle à cette entreprise

Le Régent

en ouvrant à ses actions les caisses publiques, et bientôt il la transforma en banque de l'État (4 décembre 1 7 1 8). Le gouvernement fournit le capital et remboursa les actions anciennes. Law fondit la Compagnie d'Occident dans celles de Guinée, des Indes-Orientales et de la Chine, sous le nom de Compagnie des Indes. Il énuméra les richesses des rives du Mississipi et fit luire aux yeux séduits des bénéfices merveilleux. • Il obtint le monopole des tabacs, les gabelles, le recouvrement de certains impôts, la refonte des monnaies. Il offrit à l'Etat cinquante-deux millions pour la ferme de l'impôt, et mit à sa disposition quinze cents millions pour rembourser les rentes, ne réclamant qu'un intérêt de trois pour cent.

Comme il n'avait pas un capital suffisant, il émit successivement six cent vingt-quatre mille actions, dont la valeur s'éleva rapidement et atteignit vingt mille livres, au mois de novembre 17 19. On les recherchait avec une avidité passionnée, et Paris devint le théâtre d'une spéculation effrénée. Tout aboutissait à la rue Ouincampoix.oii les banquiers achetaient, vendaient et livraient toute sorte de valeurs, et les fortunes s'y élevaient avec une rapidité qu'égala seule bientôt après la chute. Le régent fit de gros bénéfices qu'il répandait avec une générosité insouciante. La noblesse spéculait, les laquais agiotaient, et, du matin au soir, on devenait riche ou pauvre. Law proposait de rembourser le prix des charges et des offices et d'établir un impôt unique. La prospérité de sa banque rendait tout possible, et les honneurs l'accablèrent.

Mais cette immense entreprise ne donnait pas de revenus. On s'inquiéta, on voulut réaliser, et Law dut faire face à ces exigences, soutenir les actions et empêcher la dépréciation des billets. Il donna un grand essor à l'entreprise commerciale, fit recevoir ses billets par les caisses publiques avec une prime de cinq pour cent, et un édit du 26 janvier 1720 prescrivit leur cours forcé. L'argent se cachait ; on employa, pour l'obliger à se montrer, des moyens inquisitoriaux. On affaiblit la valeur des monnaies, on unit la banque et la Compagnie, un édit fixa à neuf mille livres la valeur des actions, et obligea la banque à les payer à vue en billets. Les actions se maintinrent, mais les billets baissèrent. Il fallut en émettre des quantités considérables. L'argent devint de plus en plus rare, et la valeur de toutes les marchandises s'accrut. Chacun trembla, les plaintes s'élevèrent, et la panique devint universelle. On s'attaqua à ceux qui avaient réalisé, aux grands seigneurs qui avaient fait des bénéfices scandaleux, au créateur du système, au régent son protecteur.

Le 2 1 mai, le régent publia un édit imposant, pendant six mois, une réduction progressive, jusqu'à cinq mille livres pour les actions, et à la moitié pour les billets. La panique prit une intensité effrayante. L'édit fut révoqué le 27 mai, sans que la situation devînt meilleure. Law, qui avait été fait contrôleur général, fut destitué, mais il conserva la direction de la banque et de la Compagnie des Indes. Malgré un compte rendu satisfaisant la baisse continua. La spéculation prit une activité nouvelle,' et il semblait que toute la vie de la nation se fût concentrée sur ce jeu.

Le 17 juillet, un édit obligea la Compagnie à retirer, chaque mois, un certain nombre de billets. Un arrêt du Conseil autorisa la banque à ne payer, en argent, que dix livres à une même personne. Chacun voulut arriver à temps ; des gens furent étouffés dans la foule qui courait au remboursement, et l'émeute menaça Law et le régent.

L'action, qui s'était un moment relevée, tomba à cinq mille livres, et bientôt à deux mille, dont deux cents seulement en argent. Le bruit que l'on allait poursuivre ceux qui avaient spéculé, précipita la catastrophe. Au mois de novembre, les actions étaient presque sans valeur.

Sur six cent vingt-quatre mille, la banque en avait retiré quatre cent mille, pour deux milliards et demi de billets. Afin d'enlever ces billets à la circulation, le gouvernement créa vingt-cinq millions de rentes à deux et demi pour cent. Ce qui restait cessa d'avoir cours forcé, et fut transformé en actions de la Compagnie. En définitive, l'État resta grevé de trente-cinq à quarante millions de rentes, la banque fut abolie, et la Compagnie se borna au commerce maritime. Law s'était enfui ruiné, et chargé de l'exécration de ceux qu'il avait séduits par ses promesses- et mis au désespoir par la chute de son système.

Philippe V voyait dans le régent, peut-être l'empoisonneur de sa famille, certainement le détenteur d'un pouvoir qui lui revenait. Le régent essaya de le ramener, n'y parvint pas, et fut poussé par Dubois vers l'alliance anglaise. Dubois, qui avait été son précepteur et qu'il avait fait conseiller d'Etat, était un esprit délié, tenace, sans scrupules et sans moralité. Il s'était interdit toute indépendance et tout patriotisme en recevant des pensions de ceux dont les intérêts pouvaient être opposés à ceux de la France. Il fit avec l'Angleterre, le 28 novembre, un traité auquel les Hollandais accédèrent le 4 janvier 171 7, et qui constitua la triple alliance. Ce traité garantissait à Georges I^'' (i) le trône d'Angle-

I. Georges, électeur de Hanovre, arrièrepetit-fils, par sa mère Sophie, de Jacques I", avair

terre, et au duc d'Orléans un appui contre les prétentions de Philippe V. Tout asile était fermé au prétendant et à ses partisans. Les fortifications et le canal de Mardick, qui empêchaient les Anglais de dormir, durent être détruits, et les Hollandais obtinrent à leur profit un remaniement des tarifs.

Ce traité fut célébré en Angleterre à l'égal d'une victoire, et la France y vit peut-être une trahison, assurément un misérable calcul. Le Conseil des affaires étrangères ne le signa que sur un ordre formel du régent. Philippe V était gouverné par sa seconde femme Elisabeth de Parme et le cardinal Albéroni, qui conçut le projet de rendre à l'Espagne son ancienne grandeur. L'armée et la marine furent rapidement reconstituées,

l'industrie et le commerce relevés. Albéroni refusa d'adhérer à la triple alliance, et lorsque, pour décider l'Espagne à se rapprocher de l'Autriche, le régent offrit de faire reconnaître par l'Europe les enfants de son second mariage comme les héritiers des duchés de Parme et de Toscane, il rejeta ces propositions. Il avait trois ennemis : l'empereur, Georges et le régent. Il espéra occuper le premier par les Turcs, le second par le prétendant, le troisième par le duc du Maine, dont la femme active et ambitieuse supportait impatiemment sa situation.

Le 1 1 août, la flotte espagnole, attaquée sans déclaration de guerre, fut presque anéantie par les Anglais, que commandait l'amiral Bing. L'Espagne en fut indignée. Albéroni appela Jacques III, et lui prépara une flotte et des troupes de débarquement. La flotte, dispersée par la tempête, fut détruite par les Anglais à Vigo.

La duchesse du Maine s'était fait à Sceaux une cour polie, brillante, spirituelle, où les intrigues menaçaient le duc d'Orléans, et où l'on caressait l'espoir de gouverner.

Elle vit l'ambassadeur d'Espagne, Cellamare, qui, sans compter beaucoup sur la conspiration dont on lui soumit le plan, l'encouragea. Dubois était instruit de tout. Lorsqu'il jugea l'affaire assez avancée, il fit arrêter

été appelé au trône d'Angleterre à la mort d'Anne Stuart (1714), comme le plus proche héritier, à l'exclusion de Jacques-Edouard, fils de Jacques II.

John "Lccw.

Cellamare, jeter en prison le duc et la duchesse du Maine et saisir les papiers (29 décembre 17 18). Il y eut des résistances en Bretagne, province toujours mécontente, mais elles ne furent pas de longue durée. Cette conjuration incohérente fut l'arme dont Dubois se servit pour déterminer le régent à déclarer la guerre à l'Espagne (2 janvier 17 19). Un manifeste dans lequel Philippe réclamait la couronne en cas de mort de Louis XV, et se plaignait de voir le roi et le peuple opprimés par le régent, fournit l'occasion de la rupture.

Trente mille hommes franchirent les Pyrénées sous la conduite de Berwick. Il prit le Passage, où il brûla six vaisseaux en construction, Fontarabie, Saint- Sébastien. En Sicile, les Espagnols perdirent Messine, Mazzara et Marsala ; en Bretagne, où ils avaient essayé de soutenir une insurrection, ils ne purent que recueillir les fugitifs. Albéroni fit des propositions de paix à la France et à la Hollande, qui les rejetèrent, et l'Angleterre déclara qu'on ne traiterait qu'après sa retraite.

Le roi finit par y consentir, et, le 5 décembre 1719, ce ministre, aux vues vastes et aux projets aventureux, quitta l'Espagne et alla mourir à Rome en 1752, après avoir passé par les situations les plus diverses.

La paix fut faite. Philippe adhéra au traité de la quadruple (i) alliance, et consentit au mariage de sa fille avec Louis XV, et de son fils avec une fille du régent. Nous avions dépensé quatre-vingt-deux millions pour affaiblir un Etat à qui nous avions donné un roi, et que tout nous conseillait d'associer à notre politique. Dubois servait ses intérêts mais trahissait ceux de la France. Le régent l'en récompensa en lui donnant le siège de Fénelon, et en obtenant pour lui, après les plus pressantes instances, le chapeau de cardinal.

I. L'empereur Charles VI s'était joint à la France, à la Hollande et à l'Angleterre,

Le cardinal Albéroni.

- Les conseils furent supprimés le 24 septembre 17 18, et remplacés par des ministres d'Etat. Leur chef fut Dubois, qui avait les affaires étrangères. « Le pouvoir de cet homme sur son maître, dit Saint-Simon, était sans bornes ; il le conduisait au point que ce prince n'osait sans lui remuer la moindre paille, encore moins décider rien que par son avis. »

Louis XV vivait sous la direction de Villeroy, son gouverneur, et de Fleury, évéque de Fréius, son précepteur. A onze ans, il eut une maladie violente qui montra l'attachement du peuple pour la race de ses rois. iVfin de le dominer seul, Dubois fit arrêter Villeroy, qui fut conduit dans son gouvernement de Lyon et y resta. Fleury se retira aussitôt, mais son élève le redemanda. Il se fit longtemps prier, et reprit son poste de précepteur avec plus d autorité.

Le 21 août 172 2, Dubois fut nommé ministre principal ; le 3 décembre, il était reçu à l'Académie française, et l'assemblée générale du clergé l'élisait pour président. Il se chargea de faire connaître les affaires au roi et institua pour lui des entretiens sur la politique, la guerre et les finances. Massillon lui avait enseigné, en i 717, les devoirs des rois et des grands. Il ne profita pas mieux des leçons des hommes d'F.tat que de celles de l'évêque qui aurait voulu le rendre digne de sa haute mission.

Il fut déclaré majeur le 19 février 1723. Le Conseil d'État fut composé du duc d'Orléans, du duc de Chartres, du duc de Bourbon, de Dubois et de Morville.

Page 1