‹ Histoire de FranceChapitre 20 sur 46 · I. — LOUIS XVI jusqu'au traité de Versailles · texte numérisé non relu

I. — LOUIS XVI jusqu'au traité de Versailles

^E successeur de Louis XV n'avait pas vingt ans. C'était un prince bon, aimant le peuple et désireux de le rendre heureux. La séparation que les mœurs de Louis XV avaient rendue nécessaire dans sa famille le laissa étranger, non seulement aux affaires, mais encore aux hommes appelés à y prendre part. La reine, Marie- Antoinette d'Autriche, était belle, pleine

rsmwwps^^

de grâce, et animée des intentions les plus bienveillantes. Si elle ne donna pas à la cour de la gravité, elle se hâta du moins de la dégager de tout ce qui blessait les regards honnêtes.

Les anciens ministres furent renvoyés, et Maurepas devint, sous le nom de ministre d'État, chef du cabinet nouveau. Il donna les affaires étrangères à Vergennes, la guerre au maréchal de Muy, les sceaux à Miromesnil, la marine à Turgot, qui succéda bientôt à Terray, contrôleur général, et fut remplacé par Sartines, lieutenant de police. Maurepas avait eu en 1725 le ministère de la marine et celui de la maison du roi. Exilé en 1749,11 était resté loin des affaires jusqu'à l'avènement de Louis XVI. Il avait soixante-treize ans, ce qui n'enlevait rien à la vivacité de son esprit et n'ajoutait rien à la solidité de ses vues. Son habileté consistait à manier les hommes en les prenant par leurs côtés faibles, et à éviter les chocs en ajournant les solutions.

Turgot, intendant du Limousin de 1761 à 1774, avait rendu de grands services, régularisé la répartition de l'impôt, encouragé l'agriculture, particulièrement la culture de la pomme de terre, donné la liberté à l'industrie et au commerce, supprimé la corvée et amélioré la levée des milices. Les philosophes et les économistes applaudirent à son élévation, et le peuple lui sut gré de son programme : point de banqueroute, point d'augmentation d'impôts, point d'emprunt.

Le parlement de Paris et la plupart des parlements de province

avaient été exilés en 1771, et plus de sept cents lettres de cachet avaient enlevé autant de magistrats à leurs sièges. Leurs successeurs, qui formaient les parlements Maupeou, du nom du ministre qui les avaient institués, étaient restés impopulaires, quoi qu'on n'eût à leur reprocher que leur origine, et qu'on eût dû leur tenir compte de plusieurs réformes utiles. Leur maintien fut immédiatement mis en question.

L'opinion publique, celle du moins que conduisaient les philosophes et les économistes, réclamait le rétablissement des anciens parlements. Après une longue résistance, Louis XVI déclara qu'il « cédait à l'amour de son peuple, et qu'il voulait mettre un frein aux abus de l'autorité royale. » Le 21 novembre il procéda, dans un lit de justice, à l'installation des magistrats rappelés. « Le roi, notre aïeul, leur dit-il, forcé par votre résistance à ses ordres réitérés, a fait ce que le maintien de son autorité et l'obligation de rendre la justice à ses peuples exigeaient de sa sagesse ; je vous rappelle aujourd'hui à des fonctions que vous n'auriez jamais dû quitter. Sentez le prix de mes bontés et ne les oubliez jamais. » La plupart des règles de discipline et de procédure établie par Maupeou furent conservées, et le roi y joignit quelques mesures par lesquelles il crut pouvoir éloigner des conflits également funestes à l'autorité royale et à la dignité de la magistrature. Les parlements de province furent rétablis comme celui de Paris,

Le prix du blé et des farines soulevait des plaintes. Les famines de 1740, 1750, 1768 et 1769, avaient été attribuées à l'accaparement des grains par une compagnie dans laquelle le roi lui-même aurait eu des intérêts. Le Pacte de Famine a été contre les traitants, la cour et Louis XVL l'occasion d'accusations trop facilement acceptées. On a pu nommer les financiers dont les spéculations eurent pour les populations des conséquences déplorables ; mais il serait injuste de voir un système dans des faits isolés, et d'attribuer à la complicité de la cupidité royale ce qui ne fut qu'une faiblesse.

Des émeutes, provoquées par la cherté du pain, éclatèrent à Paris, à Dijon, à Pontoise, dans plusieurs villes du midi, à Lille, à Avesnes, à Amiens. Les boutiques de boulangers furent pillées,et pendant queTurgot croyait voir dans ces soulèvements la main de ses ennemis, que ceux-ci cherchaient des coupables partout, même à l'étranger, on aurait pu y découvrir l'effet d'un mécontentement général de la gêne, et d'un esprit nouveau hostile à tout pouvoir.

Malesherbes, président de la cour des aides depuis 1750, présenta

HISTOIRK DK FRANCE.

au roi, le 6 mars 1775, des remontrances contre l'administration financière et la justice administrative. Il demanda li convocation des Etats généraux ou la réunion plus fréquente et plus étendue des Etats provinciaux. Il fut nommé ministre de la maison du roi en remplacement du duc de la Vrillière, qui avait tenu pendant cinquante-deux ans cette charge importante.

Louis XVI, d'après un portrait authentique.

Louis XVI fut sacré à Reims le 11 juin 1775. L'enthousiasme fut si général que le roi s'en montra profondément ému, et que son désir du bien public en aurait été augmenté si c'eût été possible.

Le comte de Saint-Germain remplaça au ministère de la guerre le maréchal de Muy, qui mourut au mois de décembre 1775. Il avait déjà

HISTOIRK DK FRANCK.

occupé ce poste en Danemark. Esprit entreprenant, jaloux d'introduire en France ce qu'il avait trouvé de bon à l'étranger, il fit signer au roi, en moins de deux ans, cinquante-quatre ordonnances qui touchaient à tout, sans respect pour les droits acquis, sans souci des désordres qui pourraient en résulter. Cette bonne volonté imprudente le rendit impopulaire.

M. Necker, d'après un portrait authentique.

Au mois de mars 1776, Turgot présenta au parlement six édits, dont l'un supprimait les corvées et un autre les jurandes et les maîtrises, dans lesquelles il voyait des monopoles contraires à la loi du travail. Le parlement enregistra un de ces édits et fit des remontrances pour les cinq

130 HISTOIRK DE FRANCE.

autres, afin, dit-il, « de défendre les traditions du gouvernement et les droits acquis. » Le roi tint un lit de justice le 12 mars, et les édits y furent enregistrés sans discussion. L'avocat-général Séguier se contenta d'exjjoser le danger de ces mesures et de démontrer qu'il fallait « réformer et non détruire». Mais les sages conseils restaient inutiles.

Malesherbes et Turgot, qui paraissaient s'entendre, étaient en lutte, le premier hésitant dans la crainte de se tromper, le second se croyant sûr du succès de ses réformes et de ses innovations. « Il n'y a que M. Turgot et moi qui aimions le peuple, » avait dit Louis XVI, et cette parole enhardissait le ministue.

Il soumit à la capitation les grands dignitaires, supprima les corvées et un grand nombre de charges vénales, abolit les entraves au commerce des vins et au commerce étranger, améliora la navigation intérieure, exempta des droits d'enregistrement les baux agricoles de vingt-sept ans, organisa la société de médecine, révisa le rùle des tailles, prépara le cadastre établit les percepteurs des finances, dispensa les contribuables de la solidarité de l'impôt, diminua de cent douze millions la dette, et créa une caisse qui, mieux réglée que celle de Law, devint le modèle de la banque de France (24 mars 1776), organisée vingt-cinq ans plus tard.

A ces mesures, Turgot joignait des projets relatifs au remaniement du budget des recettes et des dépenses, à la suppression des droits féodaux, à des banques rurales, à l'unité des poids et mesures, aux douanes, au recrutement des milices. Il voulait un système hiérarchique d'assemblées : au premier degré celle des paroisses, au second celle des bailliages, au troisième celle des provinces, et au qaatrième celle de l'Etat. Chacune de ces assemblées portait le nom de municipalité ; celle du degré le plus élevé pouvait seule voter les impôts et émettre des vœux. Les municipalités du premier degré étaient nommées par des électeurs dont le suffrage n'avait pas la même valeur. Pour être électeur complet, il fallait justifier de six cents livres de rente. Cent livres ne donnaient qu'un sixième de voix. L'assemblée de premier degré nommait un député à l'assemblée d'arrondissement, celle-ci un député à l'assemblée de province, qui nommait à la grande municipalité. Le nombre des membres de ces assemblées était peu considérable, et leur composition aurait fait disparaître sans secousse la distinction des ordres. C'était du moins l'espoir de Turgot, qui croyait qu'une volonté énergique a raison de tous les obstacles et qui ne tenait compte ni de la tradition ni du temps.

Turgot était au pouvoir, ce qui donne des ennemis; il voulait opérer

HISTOIRK DK FRANCE. 131

des réformes, ce qui blesse les privilégiés ; il avait soif de nouveautés, ce qui parait toujours suspect aux sages. Il y eut contre lui et contre Malesherbes une guerre d'épigrammes, de pamphlets et d'intrigues. A la suite d'un démêlé avec Maurepas, Malesherbes se retira. Turgot, tout en se plaignant au roi, ne se hâta pas de quitter son poste. « Je me retire, — écrivait-il à Maurepas le 1 2 mai, après avoir reçu l'ordre de donner sa démission, — sans faiblesse, ni fausseté, ni dissimulation.» La philosophie sortit avec lui du ministère, et c'était un bien ; mais la réforme qui maintient, rajeunit ou relève les institutions, disparut aussi, et ce fut un mal.

Il aurait pu avec Malhesherbes opérer quelques-unes de ces améliorations qui rendent une restauration sociale possible, en détruisant certains obstacles et en faisant triompher quelques idées justes. La précipitation et l'esprit de système compromirent l'ensemble de leurs réformes dont plusieurs auraient pu être utilement réalisées.

Clugny, intendant de Bordeaux, remplaça Turgot, rétablit les jurandes et les maîtrises en les modifiant, et institua la loterie. A sa mort, le 2 2 octobre, il eut pour successeur Taboureau, intendant de Valenciennes, qui, avec le titre de contrôleur général, reçut Necker comme directeur du trésor. Sa qualité de protestant n'avait pas permis qu'il entrât au Conseil. Taboureau se retira le 29 juin 1777.

Necker était banquier, avait une grande fortune, et son salon, un des plus recherchés de Paris, exerçait, grâce à sa femme et aux littérateurs qu'elle groupait, une influence considérable. Il n'avait été d'accord ni avec Turgot, ni avec les économistes. Il trouva au ministère un déficit considérable, et, pour le combler, il émit un emprunt dont une partie était constituée en rentes ordinaires, remboursables par des tirages annuels, l'autre en rentes viagères. L'emprunt fut souscrit dans une journée.

En ce moment se produisaient des événements qui devaient avoir sur notre pays une influence considérable. Le traité de Paris en 1 763 avait été le triomphe de la politique anglaise, mais sa dette était énorme. Le ministère voulut en faire porter le poids aux colonies, qui avaient surtout profité de la guerre, et, dans ce but, il établit des droits de douane et une taxe du timbre. Les colons d'Amérique, réunis en congrès à New- York, résistèrent, et le chancelier d'Angleterre, supprimant l'impôt du tirqbre, le remplaça par des droits à l'entrée. La taxe portant sur le thé, les colons résolurent de s'en abstenir. En décembre 1773, la population de Boston jeta à la mer des caisses de thé que des marchands venaient de débarquer, et la répression ne fit qu'augmenter le mécontentement. Un

congrès de cinquante-sept délégués se réunit à Philadelphie, vota une déclaration de droits anciens et primitifs, et envoya une adresse au roi et au parlement. Les ministres, ne reconnaissant pas à des sujets révoltés le droit de traiter avec leur souverain, refusèrent de recevoir Franklin chargé de les présenter. La guerre éclata et Washington, commandant en chef de l'armée formée par trois millions de colons, s'empara de Boston le 17 mai 1777.

Le congrès prit le titre de Conseil général des treize États, et traita de puissance à puissance avec l'Angleterre. Les premières opérations furent favorables aux Anglais, mais les milices des colons américains ne tardèrent pas à trouver dans l'énergique ténacité de leur patriotisme le moyen de réparer cette infériorité. En même temps, ils chargeaient Franklin d'intéresser à leur cause le gouvernement français.

A son arrivée à Paris, Franklin fut, malgré l'antagonisme de la France et des colonies anglaises, l'objet d'une curiosité sympathique, et ne tarda pas à s'emparer de l'opinion publique. Malgré l'exemple si souvent donné par l'Angleterre de soutenir par des hommes et de l'argent les ennemis de la France, on évita tout ce qui pouvait paraître favoriser les insurgetits. Des relations s'établirent cependant, et lorsque le 26 avril 1777 le marquis de La Fayette, âgé de 20 ans, s'embarqua pour l'Amérique sur un vaisseau qu'il avait armé à ses frais, les admirateurs et les imitateurs ne lui manquèrent pas. Il prit les habitudes de ceux dont il embrassait la cause, et aussi simple, aussi austère qu'eux, il se montra, par son courage et ses qualités d'organisation, digne de les commander.

Franklin fit avec la France deux traités, l'un de neutralité, l'autre d'alliance offensive (6 février 1 778). L'Angleterre retira son ambassadeur. Nous avions alors, grâce à Sartines, quarante-trois vaisseaux de ligne, vingt-trois frégates et seize corvettes ; nos côtes étaient défendues, et on ne parlait que d'une descente en Angleterre.

D'Orvilliers était parti de Brest à la tête de la principale flotte. Le premier engagement eut lieu entre deux frégates, la Belle-Poidc et \ Aréthuse. On se fit mutuellement beaucoup de mal (17 juin). Le 27 juillet, un grand combat s'engagea, à trente lieues d'Ouessant, entre d'Orvilliers, qui avait trente-deux vaisseaux, et Keppel, qui commandait à trente.

La lutte fut longue mais n'aboutit à rien. Cette égalité équivalait pour la France à une victoire, et pour les Anglais, habitués à n'avoir pas de rivaux sur mer, à une défaite. On n'osa pourtant pas tenter une descente,

HISTOIRE DK FRANCE.

et l'Angleterre, rassurée, nous enleva en une année vingt-cinq millions de prises.

L'empereur Joseph II, d'après une gravure sur cuivre de John, éditée par Artaria et C'", à Vienne,

et^dessinée d'après le portrait original. Histoire de France- <>

Parti de Toulon, d'Estaing s'était rendu à l'embouchure de la Delaware. Il ne put rien faire, ni en pleine mer ni sur la côte, contre les Anglais, et dut se retirer à Boston pour refaire ses vaisseaux maltraités par une tempête. Appelé aux Antilles, il échoua à Sainte-Lucie, que les Anglais avaient occupée.

Maximilien de Bavière était mort le 8 décembre 1777 ne laissant pas d'héritier. L'empereur Joseph II s'empara de la Basse-Bavière au détriment du duc de Deux-Ponts, dont les droits étaient reconnus par les princes de l'Empire. Frédéric de Prusse, après avoir invoqué les traités, entra en campagne avec cent mille hommes. Louis XVI, qui n'avait rien pu obtenir de Joseph II, s'entendit avec Catherine de Russie et imposa au congrès de Teschen, le 13 mai 1779, une paix qui préserva l'Europe de grandes calamités. Ce fait prouve combien était grande encore l'influence de la France.

Malgré le Pacte de Famille, l'Espagne hésita longtemps à joindre ses armes à celles de la France ; mais la promesse qui lui fut faite de l'aider à reprendre Minorque et Gibraltar la détermina. Sa flotte, jointe à celle de d'Orviliiers, ne fit rien, après avoir longtemps croisé, pour rencontrer les Anglais, qu'elle espérait écraser avec soixante-six vaisseaux de ligne. La descente en Angleterre, si souvent projetée, ne put être effectuée. D'Orviliiers y perdit sa popularité, mais l'Angleterre comprit le danger que le patriotisme n'eût pu conjurer. Sa 'situation intérieure était pleine de difficultés, l'Irlande s'insurgeait, le pouvoir se sentait impuissant, et, en juin 17S0, la chambre des Communes fut assiégée par cent mille hommes, qui restèrent maîtres de la capitale pendant trois jours et ne furent vaincus qu'après une lutte sanglante. « Si l'ennemi eût débarqué, dit-on au Parlement, nous aurions combattu, mais nous aurions succombé. » L'Angleterre fut sauvée par les tempêtes, comme elle l'avait été de l'invincible Armada de Philippe II.

Nous avions perdu en 1778 Pondichéry et nos établissements du Bengale, de la côte de Coromandel et de Malabar ; mais l'année suivante nous enlevâmes aux Anglais le Sénégal, la Gambie et Sierra- Leone. D'Estaing, qui leur avait pris l'ile Saint- Vincent et la Grenade, échoua dans l'attaque de Savannah, capitale de la Géorgie (9 octobre 1779).

Aux expéditions régulières se mêlait la guerre de course. Tous les Etats, même ceux qui restaient étrangers à la lutte, en souffraient. La Toscane, la Sicile, Rome, Gênes, \"enise, Hambourg, la Suède, la Hollande et la Russie, prirent des mesures pour se soustraire à tous ces

désastres. La Russie proclama (août 1780) la franchise des pavillons, à condition qu'ils ne couvriraient pas la contrebande de guerre. Les autres Etats acceptèrent son plan de neutralité armée, et l'Angleterre, qui se trouva complètement isolée, attaqua la Hollande, la plus vulnérable des puissances qui avaient adhéré au traité. Elle lui enleva à Saint-Eustache une valeur de seize millions, que Lamotte-Piquet reprit au moment où elle allait être mise en sûreté dans un port anglais.

Les Espagnols attaquèrent vainement Gibraltar, et leur escadre fut battue par Rodney le 16 janvier 1780. Aux Antilles, pendant les mois d'avril et de juin, Guichen, successeur de d'Estaing, engagea contre l'amiral anglais trois combats qui restèrent indécis, et, sur terre, les résultats ne furent pas plus décisifs. Les Américains, qui, en essayant de conquérir leur indépendance, ne négligeaient pas les intérêts commerciaux, se plaignaient de leurs pertes, et, oubliant nos sacrifices, ne nous trouvaient pas assez prodigues de notre or et de notre sang. On était engagé, on ne voulut pas reculer, et on fit partir, sous les ordres de Rochambeau, qui devait servir sous Washington, quatre mille hommes.

La campagne de 1781 fut activement conduite, grâce aux ministres de la guerre et de la marine, de Castries et Ségur. Le comte de Grasse, avec vingt-et-un vaisseaux, fit capituler Tabago et se rendit dans la baie de Chesapeake pour soutenir Washington et Rochambeau. Cornvvallis fut enfermé entre Yorktown et Glocester par huit mille Américains et sept mille Français. Il capitula le 19 octobre, après un assaut dans lequel, suivant l'habitude, les Français eurent la plus grande part. De leur côté les Hollandais et les Espagnols firent subir aux Anglais des pertes considérables, et quatre mille Français avec dix mille Espagnols, commandés par Grillon, prirent Minorque (4 février 1782).

L'amiral de Grasse, avec trente-et-un vaisseaux, fut attaqué près des Saintes, groupe de l'archipel des Antilles, par trente-six vaisseaux et une artillerie formidable. La bataille dura dix heures et fut acharnée. Resté presque seul sur la Ville de Paris, il fut obligé d'amener son pavillon (16 avril 1782). Les Anglais retrouvèrent après cette journée une confiance qu'avaient ébranlée de nombreux revers, et la France ne pardonna pas à de Grasse sa défaite, malgré l'habileté et le courage dont il avait fait preuve. Ses matelots étaient fiers d'un pareil chef « Il a six pieds, disaient-ils, et six pieds un pouce les jours de bataille. » Ni Bougainville, ni Vaudreuil, ni de La Pérouse, ne rétablirent les affaires.

La possession de Minorque détermina une tentative contre Gibraltar.

136 HISTOIRK DK FRANCK.

Les Espagnols bloquaient cette place depuis le commencement de la guerre. Quarante-six gros vaisseaux, cent petits, dix batteries flottantes et quarante mille hommes environnèrent cette forteresse, où les Anglais avaient accumulé les moyens de défense. Le comte d'Artois, frère du roi, était dans l'armée. Les batteries flottantes, vaisseaux rasés, couverts sur le pont et sur les flancs d'une épaisse armature, ouvrirent le feu le 1 2 septembre et accablèrent la citadelle de projectiles. La résistance devenait impossible, lorsqu'un boulet rouge, ayant pénétré dans le bordage de la Tailla Pedra, la fit sauter. Le feu se communiqua aux batteries voisines, qui sautèrent avec les hommes qu'elles portaient. Des vaisseaux anglais, profitant du vent, purent pénétrer dans le port et ravitailler la place. Le découragement des assiégeants ne permit pas de tenter un assaut, et le siège dégénéra en blocus.

Il eût mieux valu attaquer les Anglais dans l'Inde, où, profitant de l'exemple de Dupleix, ils avaient formé un grand empire. Le bailli de Suffren, qui, en 1781, avait secouru la colonie hollandaise du Cap et s'était rendu à l'Ile-de-France, livra le 20 février 1782 à l'amiral Hughes, près de Madras, quatre combats dans lesquels, sans succès éclatants, il maintint sa domination sur la mer.

Maîtres du Bengale depuis 1763, les Anglais tenaient le Grand-Mogol dans leur dépendance et avaient pour tributaires six radjahs. Seul, Haïder-Ali, usurpateur du trône de Maïssour, avait combattu et obligé les Anglais à une paix humiliante. La compagnie traitait ces malheureuses populations avec un souverain mépris et les plus extrêmes exigences. Une ligue se forma entre elles et sollicita les secours de la France. Ces secours n'arrivèrent pas. Haïder-Ali, après quelques succès, essuya trois grandes défaites, ce qui permit aux Anglais de réduire à l'impuissance les autres chefs indigènes et de s'emparer des possessions hollandaises. Le bailli de Suffren fut envoyé, mais trop tard. Les renforts qu'il fit passer à Haïder ne l'empêchèrent pas d'être battu. Il mourut de chagrin, et son fils Tippo-Saëb, qui lui succéda, s'efforça sans succès de secourir Bussy, que les Anglais tenaient assiégé à Gondelour.

Les Anglais luttaient sans espoir de conserver leurs colonies ; ils voulaient seulement tirer le meilleur parti d'une situation désespérée. Les populations demandaient la paix, et le parlement combattit la politique de lord North, qui se retira le 22 mars 1782. Un ministère Wigh le remplaça, et la victoire de Rodney aux Antilles offrit une occasion de traiter dans des conditions favorables. L'Angleterre aurait voulu faire avec ses

J38 HISTOIRK DK FRANCE.

anciennes colonies uae paix séparée, mais leurs engagements ne le permettaient pas. Elles ne violèrent pas ouvertement leur promesse. Elles traitèrent avec l'Angleterre, mais secrètement, et Vergennes put écrire en flétrissant ce manque de foi. « Si nous jugeons de l'avenir d'après ce qui vient de se passer sous nos yeux, je crois que nous serons mal payés de tout ce que nous avons fait pour les États-Unis. » Les peuples connaissent peu la reconnaissance, parce qu'elle commande souvent des sacrifices, et toujours la droiture.

La paix, signée à\'er3ailles le 3 septembre 17S3, reconnaissait l'indépendance des États-Unis, nous restituait Chandernagor, Pondichéry, Karikal, jNIahé et Surate aux Indes ; Tabago et Sainte- Lucie aux Antilles ; Saint- Pierre et Miquelon, avec le droit de pêche près de Terre- Neuve ; Gorée et le Sénégal en Afrique. La clause du traité d'Utrecht relative aux fortifications de Dunkerque était abrogée, l'Espagne recouvrait Minorque avec la Floride, et la Hollande ses colonies, à l'exception de Négapatam. L'Angleterre conservait Gibraltar, par lequel elle tenait les clés de la Méditerranée. La France accueillit cette paix avec joie, moins pour les avantages qu'elle lui donnait que parce qu'elle affaiblissait l'Angleterre sa rivale. Elle lui assurait cependant une influence prépondérante en Europe et ajoutait à la gloire de ses armes.

Page 1