II. — Les préludes de la Révolution
ExDANT les premières années de la guerre, Necker avait continué ses emprunts et ses réformes financières. Il avait foi en lui-même et tenait peu de compte des opinions des autres. Il essaya des administrations provinciales, qu'il substitua aux intendants, et qu'il composa de députés des trois ordres pour répartir l'impôt ordinaire et voter l'impôt extraordinaire. Sur les quarante-huit membres des administrations, la moitié devait appartenir au clergé et à la noblesse, l'autre moitié au tiers des villes et des campagnes. Les conseils se recrutaient eux-mêmes.
Le Berry en 177S et la Haute-Guyenne en 1779 firent l'essai. Le Dauphiné et le Bourbonnais s'y refusèrent en vertu de leurs privilèges. Le ministre ne fut pas encouragé à tenter ailleurs.
Necker aimait le bruit et la nouveauté; fier de sa popularité, il tenait peu de compte des attributions des autres ministres, il voulait toucher en même temps' à tout, ne ménageait pas la légitime susceptibilité des parlements et ne se préoccupait pas de leurs remontrances. Il fit abolir les restes de la servitude dans le domaine royal, s'occupa des établissements de charité, des hôpitaux et des hospices, dont il eut le tort de faire vendre quelques biens, et s'assura la domination dans le ministère par l'éloignement de Sartines et de Montbarrey.
Il obtint du roi la publication du compte rendu des finances, auquel était attachée, à son avis, la prospérité de l'Angleterre (1781). Il y relevait les fautes de ceux qui l'avaient précédé, et annonçait que le déficit, malgré cinq cent trente millions d'emprunts, était comblé, et que si la dépense annuelle s'élevait à deux cent cinquante-quatre millions, la recette la dépass lit de dix millions. On ne crut pas à la vérité de cet exposé, ou on le présenta comme un abaissement pour la majesté royale. Tous les mécontentements se réunirent, toutes les ambitions se coalisèrent ; la cour, le parlement, les gouverneurs, les intendants, le clergé, s'élevèrent contre lui, et les pamphlets portèrent partout des accusations vraies et sincères, des attaques exagérées ou fausses.
Les ministres lui étaient hostiles. Il demanda de pouvoir se défendre au Conseil, dont sa qualité de protestant lui interdisait l'entrée. Découragé, il donna sa démission le 19 mai 1781, et la maintint malgré les instances de la reine. L'étranger le loua et le peuple regretta la chute d'un système financier dont il attendait l'égalité et l'abaissement de l'impôt. Mais aucun éloge ne valut ceux qu'il se décernait à lui-même, en rappelant ce qu'il avait fait pendant une administration de cinq ans.
Maurepas mourut le 21 novembre 1781. Il exerçait sur les ministres et sur la cour une influence à laquelle personne ne résistait et que le roi acceptait. Il ne lui donna pas de successeur, et annonça qu'il gouvernerait lui-même.
Joly de Fleury, conseiller au parlement, remplaça Necker avec le titre de. contrôleur général. En 17S1, il obtint de l'impôt trente millions de plus et, en 17S2, un troisième vingtième lui en donna vingt-et-un. Le parlement de Paris enregistra ces édits sans remontrances, mais ceux de province et les Etats se montrèrent moins faciles. Au moment de la paix, Joly se retira et fut remplacé par le conseiller d'état d'Ormesson, qui, malgré sa jeunesse, avait une réputation d'intègre habileté. Il fit des emprunts avec lots et substitua la régie des impôts aux fermes. Afin de
s'assurer des ressources par la caisse d'escompte créée en 1774, il l'autorisa à ne pas rembourser en numéraire au-dessus de trois cents livres. Il en résulta une panique qui porta un coup terrible au crédit public, et qui rendit impossible le maintien de d'Ormesson, peu aimé d'ailleurs de la cour, des ministres, et tourné en ridicule par Turgot et Necker.
Il fut remplacé par Calonne, qui avait été intendant des Trois-Évêchés et que l'opinion publique jugeait défavorablement à cause de sa légèreté, de son ambition et de sa prodigalité. Nommé contrôleur-général le 3 octobre 17S3, il dit au roi : « Sire, j'ai deux cent trente mille livres de dettes. Un autre vous le cacherait, j'aime mieux vous le déclarer tout de suite. » Le roi lui remit, sans rien dire, cette somme en actions d'une compagnie. Il les reçut avec reconnaissance et ne paya pas ses dettes.
Il rétablit le bail des fermes, releva la caisse d'escompte, fit payer les rentes en souffrance, ouvrit un nouvel emprunt de cent millions, qui fut couvert sans peine, et ranima la confiance publique par celle dont il faisait preuve. Con\'aincu que l'idée que l'on inspire de sa richesse équivaut à la richesse elle-même, il augmenta les dépenses, et se prêta sans difficulté à toutes les exigences de la cour. Louis XVI était pour lui-même d'une rigide économie, mais il ne pouvait toucher à des situations que consacraient une longue possession ou d'importants services. Aussi les acquits au comptant se multiplièrent et, en 1 785, il ne s'élevèrent pas à moins de cent-trente six millions. Saint-Cloud et Rambouillet furent achetés, et les pensions atteignirent un chiffre énorme. La multiplicité des opérations paraissait au ministre le moyen de donner de l'activité au commerce et une impulsion à la richesse publique. Il ne fit qu'encourager et développer l'agiotage. « Madame, dit-il un jour à la reine, qui se proposait de lui demander quelque chose, si cela est possible, c'est fait ; si ce n'est pas possible, cela se fera. » Cette facilité aimable, prévenante, sans souci du lendemain, ouvrait la porte à tous les excès. Chacun profitait des dispositions d'un ministre que rien n'embarrassait, et qui, en escomptant les ressources de l'avenir, empruntait, faisait des anticipations, prorogeait les impôts et multipliait les expédients, n'ayant jamais en vue que la nécessité présente.
La reine Marie- Antoinette, malgré sa beauté, sa grâce, son esprit et sa charité, n'était pas populaire. La simplicité de ses habitudes avait déplu à une cour qui voyait dans l'étiquette la condition nécessaire de la grandeur. La vieille haine contre l'Autriche, que nous avions combattue depuis les premières années du XVIe siècle, s'était reportée sur elle, et l'avait
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poursuivie d'épigrammes et de chansons, discrètes d'abord, mais de jour en jour plus vives et plus injustes. Un événement auquel elle resta étrangère, donna un aliment inattendu à la malignité publique.
Le cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg.'qui avait encouru l'ini-
mitié de la reine, crut, sur le conseil d'une intrigante, la comtesse de La Motte, pouvoir apaiser son ressentiment par le don d'un collier de seize cent mille livres qui lui avait plu, mais que le roi avait trouvé trop cher. Le collier fut acheté, resta entre les mains de madame de La Motte,
et valut au cardinal un prétendu billet reconnaissant de la reine et une fausse promesse d'entrevue. Le cardinal obéré n'ayant pas pu payer même le premier terme de l'achat, les joailliers s'adressèrent au roi. L'intrigue et le faux furent alors découverts. Le cardinal fut envoyé à la Bastille et le parlement informa. Au bout de dix mois, il condamna madame de La Motte à la marque et à la réclusion, à la seconde peine son mari, qui avait vendu le collier en Angleterre, au bannissement Vilette, qui avait contrefait la signature de la reine. Le cardinal fut acquitté, le parlement jugeant, à la majorité de cinq voix, qu'il était assez puni par son rôle ridicule. L'opinion égarée mêla la reine à cette affaire du collier, où son nom seulement avait été audacieusement usurpé, et garda des préventions hostiles, qui grandirent rapidement.
Vergennes, par une habile intervention diplomatique et par une démonstration militaire en Flandre et sur le Rhin, empêcha la guerre entre la Hollande et Joseph 1 1, fit échouer ses prétentions ambitieuses sur les provinces Danubiennes et la Bavière, et assura la paix de l'Europe. Il fit avec la Hollande un traité de commerce, et des conventions de même nature avec l'Angleterre supprimèrent des usages embarrassants et onéreux. Les relations commerciales entre les deux royaumes devinrent dès lors plus faciles ; elles auraient assuré la prospérité publique si l'agitation intérieure et les embarras des finances n'avaient tout affaibli. L'Angleterre gagna ce que nous perdîmes ( 1 786). Un traité avec la Russie nous fut plus avantageux, en ouvrant un vaste champ à l'exportation (janvier 17S7).
Louis XVI avait l'esprit juste et le désir de ne rien négliger de ce qui pouvait contribuer au bonheur de son peuple. Si la fermeté de son caractère avait été à la hauteur de son honnêteté et de ses vues, il aurait été un grand roi, et peut-être eût-il empêché une révolution que tant de causes préparaient depuis plus de deux siècles. Son malheur et celui de la France fut de voir le bien sans pouvoir l'accomplir, et de ne pas trouver autour de lui le concours intelligent et absolu qui ne manque jamais aux volontés des hommes supérieurs. Ses lettres et le préambule de quelques édits expriment parfaitement ce qu'il voulait, et lui assurent l'estime de ceux qui jugent les hommes, non par ce qu'ils ont fait, mais par les mobiles auxquels ils ont obéi et le but auquel ils ont tendu.
Au mois de juin 17S6, il visita les travaux de Cherbourg, qu'il avait ordonnés. Depuis un siècle, Cherbourg était considéré comme nécessaire à la défense de nos côtes et à l'existence d'une flotte dans les eaux de
la Manche. Colbert avait voulu y creuser un port et y établir les arsenaux. Louis XVI exécuta cette pensée, que Napoléon développa par des travaux dont les plus importants furent inaugurés en 1S12.
Les études géographiques avaient pour lui un grand attrait, et il les tournait à l'utilité de ses États. En 1785, il chargea La Pérouse et de Langle d'un voyage de découvertes dans l'Océanie et les mers du Nord. Il rédigea lui-même les instructions qu'ils reçurent à leur départ de Brest avec les frégates la Boussole et \ Astrolabe. Après avoir vérifié les découvertes antérieures et relevé la situation des lies qu'ils rencontreraient, ils devaient signaler les points les plus favorables à l'établissement de relations commerciales. La Pérouse avait visité les côtes de la Chine, du Japon, de la Nouvelle- Hollande, et un grand nombre d'îles de l'Océanie, lorsque, en 1788, on cessa tout à coup d'avoir de ses nouvelles. Les expéditions envoyées à sa recherche n'amenèrent aucun résultat. En 1827, le capitaine anglais Dillon retrouva, dans une des lies \'anikoro, des débris de ses vaisseaux, et, en 1S28, Dumont-d'Urville recueillit des renseignements suffisants pour ne plus permettre de doute sur la perte totale de la Boussole et de \ Astrolabe avec leurs équipages.
Calonne vivait d'emprunts. En 1783 il emprunta cent millions, en 1784 cent vingt-cinq, en 1785 quatre-vingts. Le parlement fit des remontrances et, sommé d'enregistrer, il apporta des modifications à l'édit. Le roi, dans un lit de justice tenu à Versailles, supprima ces modifications. Calonne emprunta indirectement par la ville de Paris, et, en février 17S7, se fit avancer soixante-dix millions par la caisse d'escompte. L'opinion publique s'irritait et Necker, en publiant son livre sur \ Administration des finances, révélait la gravité de la situation. Calonne, à bout de ressources, finit par avouer au roi « qu'on ne pouvait rétablir solidement les finances que par la réformation de ce qu'il y avait de vicieux dans la constitution actuelle. » Il proposa de créer un impôt foncier général et permanent, sous le nom de subvention territoriale, et, pour étouffer les plaintes, il fit des exceptions pour ce qui devait ne pas en avoir. Il 'proposa d'étendre à tout le royaume les assemblées provinciales, d'adoucir les tailles et les gabelles, d'abolir les corvées, de rendre plus facile le commerce intérieur, d'établir l'uniformité administrative et de détruire les privilèges. Il ne pouvait pas espérer une adhésion entière des parlements, il recula devant la convocation des États généraux, plusieurs fois demandée, et se décida pour une assemblée de notables.
Louis XVI la convoqua « pour le soulagement du peuple, l'ordre des
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finances et la réformation des abus. » Le 23 février sept princes du sang, quatorze archevêques et évêques, trente-six maréchaux, ducs et pairs, douze membres du conseil d'État, trente-huit des cours souveraines, douze des États, vingt-cinq des municipalités des grandes villes, se réunirent à Versailles en « conseil plus étendu ». Ils formèrent sept bureaux ayant chacun un suffrage.
Calonne avoua que le déficit, remontant à Law et non comblé par Necker, s'élevait à cent douze millions, et qu'on ne pouvait y porter remède que par des changements radicaux dans l'administration. Il proposa l'extension des assemblées provinciales, dans lesquelles le tiers aurait une représentation au moins double de celle des deux autres ordres, avec le vote par tête. Cette mesure adoptée, Calonne demanda l'approbation de la subvention territoriale. Les notables, après avoir discuté la perception en argent ou en nature, insistèrent pour avoir communication du budget, et plusieurs membres réclamèrent la convocation des États généraux pour tout impôt nouveau. Pendant six semaines, ils s'occuiDèrent de la liberté du commerce pour les grains, des corvées, des modifications à établir dans la taiile, aux douanes et aux gabelles.
Le soin avec lequel ces différents objets furent examinés inquiéta Calonne, qui voulut prendre le public pour juge, et lui soumit son projet avec un exposé des motifs qui en faisait ressortir les avantages et accusait les notables. Ceux-ci se défendirent, reprochèrent à Calonne d'avoir dissipé les fonds publics, prétendirent que le déficit n'était pas de cent douze, mais de cent quarante millions, et demandèrent son renvoi et la convocation des États généraux. Les ministres et la cour se prononcèrent contre Calonne, qui sortit du ministère le 8 avril 1787.
Brienne, archevêque de Toulouse, le remplaça après une tentative pour faire accepter par l'assemblée un vieux conseiller d'état nommé Fourqueux (i^'' mai). Brienne, plein d'ambition et d'un esprit peu sacerdotal, ce qui l'avait fait éloigner par le roi, modifia le plan proposé aux notables, promit des économies et fournit les états de finances ; mais ces états n'étaient pas clairs et se prêtaient à l'appréciation de Calonne comme à celle de Necker, laissant flotter le déficit entre cent douze et cent quarante millions. Les notables déclarèrent s'en rapporter au roi pour la subvent ion çX le timbre, demandèrent que le contrôleur général fût soumis à la surveillance de personnes indépendantes, réclamèrent la publication annuelle du budget, émirent le vœu de réformes sérieuses, et prononcèrent les mots d'États généraux et même d'assemblée nationale. Ils se sépa-
rèrent le 27 mai, emportant cette promesse faite à l'assemblée de clôture par Lamoignon : « Le roi a solennellement promis que le désordre ne reparaîtrait plus dans les finances. »
Brienne fit enregistrer par le parlement les édits sur le commerce des grains, la corvée et les assemblées provinciales. Pour le timbre et la sub-
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vention, Impôts nouveaux, le parlement demanda qu'on lui en démontrât la nécessité et qu'on lui communiquât les états de finances. On les refusa. « Ce ne sont pas des états qu'il nous faut, dit Sabatier de Castres, ce sont des États généraux. » Le mot fit fortune et, le i6 juillet, le parlement, dans une assemblée générale, en demanda la convocation.
L'édit du timbre, modifié, fut renvoyé au parlement, qui déclara que « la nation représentée par les Etats généraux était seule en droit d'octroyer au roi les subsides dont le besoin serait évidemment démontré. » La doctrine était ancienne, mais les circonstances dans lesquelles elle était invoquée lui donnaient une importance particulière. Les États généraux ne pouvaient être réunis que par la volonté royale. Mais en ce moment c'était le parlement, assemblé sans interruption, qui proclamait le principe et en demandait la pratique. Le danger devenait grave et immédiat pour la monarchie.
Le parlement, mandé à Versailles en un lit de justice le 6 août, dut enregistrer les édits sous les yeux du roi. Rentré en Palais, il déclara l'enregistrement illégal. Les magistrats, et particulièrement d'Epresménil, Duportet Fréteau, qui s'étaient montrés les plus ardents ou les plus tenaces, furent accueillis par les acclamations de la foule, favorable à toute résistance. Brienne espéra calmer le parlement et le peuple par des réductions sur le budget général et particulièrement sur les dépenses de la maison du roi. Le parlement ordonna d'informer sur les dilapidations et les abus d'autorité commis par Calonne. Il fut exilé à Troyes.
Les deux édits furent présentés à l'enregistrement de la Chambre des comptes et de la Cour des aides par Monsieur et le comte d'Artois. Ces deux cours enregistrèrent, mais comme contraintes, et demandèrent le rapport du parlement.
Il fallait que le pouvoir fût fort contre tant d'ennemis. Brienne crut qu'il le deviendrait lorsqu'il aurait acquis le titre de ministre principal ; ce fut fait sans difficulté, et la situation resta la même. Le comte de Brienne remplaça Ségur, et le comte de la Luzerne de Castries. Le « ministre principal » resta aussi impuissant qu'auparavant.
L'exil du parlement lui avait valu des adresses des bailliages et les témoignages de sympathie des autres parlements. Réuni à Troyes, il déclara qu'il y rendrait la justice, et que les ministres ne pouvaient disposer « des personnes par des lettres de cachet, ni des propriétés par des lits de justice, ni des affaires civiles et criminelles par des évocations et des cassations, ni suspendre le cours de la justice par des exils particu-
liers ou des translations arbitraires. ^ Les autres parlements se conduisirent par l/'exemple de celui deParis.
Brienne fit casser leur arrêts par le Conseil, abandonna une partie de ses exigences et conclut une réconciliation. Le parlement revint à Paris au milieu de transports de joie, et Brienne, après avoir dénoué cette situation, resta aux prises avec des difficultés financières qui croissaient de jour en jour.
Montmorin, qui avait succédé à Vergennes aux affaires étrangères, conjura une guerre imminente en 1787. Nous n'avions pas sans doute un intérêt direct dans les démêlés de l'Angleterre, de la Russie, de la Turquie, de la Hollande et de la Prusse ; mais, depuis l'avènement des Bourbons, rien ne se faisait en Europe sans l'initiative ou l'intervention de la France, et sa parole était toujours écoutée.
Pour subvenir aux besoins du trésor, Brienne résolut un emprunt de quatre cent vingt millions réalisable en cinq ans. Il y joignit l'édit qui rendait l'état civil aux protestants.
Louis XVI alla, le 15 novembre 17S7, tenir une séance solennelle au parlement. Les impôts y furent proposés et discutés. On considérait le vote comme assuré, malgré l'opposition ou les réserves d'un certain nombre de conseillers, lorsque Lamoignon, dont le discours hautain avait produit un fâcheux effet, conseilla au roi de requérir l'enregistrement. Le duc d'Orléans déclara cette mesure illégale, et la séance fut levée après l'enregistrement fait par exprès commandement du roi. Le duc d'Orléans reçut l'ordre de se rendre à Villers-Cotterets, les conseil- 1ers Sabatier et Fréteau furent emprisonnés, et, sous les yeux du roi à Versailles, on bâtonna sur les registres la déclaration.
Le parlement, après avoir demandé le respect de la liberté individuelle, réclama le 27 décembre la libération de Sabatier et de Fréteau, Le roi répondit qu'on ne devait pas « solliciter de sa justice ce qu'on devait attendre de sa bonté. » Le parlement déclara que les ministres abusaient de la bonté du roi et que les lettres de cachet étaient nulles et illégales (4 janvier 17S8). L'arrêté fut supprimé, les rapports devinrent de plus en plus tendus, et les réponses hautaines du ministère se heurtèrent à des affirmations qui atteignaient directement la royauté. Les parlements de province se hâtaient d'adhérer aux manifestations de celui de Paris, et d'appuyer ses droits ou ses prétentions.
Il y eut un moment de calme après le rappel du ^duc d'Orléans et la mise en liberté des deux conseillers.
On n'osa pas toucher aux parlements, ni renouveler l'expérience inutile et dangereuse de INIaupeou. On forma secrètement le projet de créer une cour plénière, qui recevrait les attributions politiques enlevées au parlement, et de diviser les grands ressorts, afin de diminuer son importance judiciaire. Tout se préparait dans le plus grand mystère, lorsqu'un imprimé fit tout connaître. Duport le communiqua au parlement, et d'Epresménil, ne pouvant incriminer ce qui n'avait pas eu un commencement d'exécution, proposa de se défendre par une proclamation des principes fondamentaux de la monarchie. Ces principes étaient : La France est une monarchie gouvernée par le roi suivant la loi ; l'hérédité existe dans la maison régnante ; la nation accorde librement les subsides par les Etats généraux régulièrement convoqués et composés ; les coutumes et capitulations des provinces et des villes sont garanties ; l'inamovibilité est assurée aux magistrats ; les cours ont le droit d'enregistrer les édits ; nul ne peut être arrêté arbitrairement, ni soustrait à ses juges naturels.
Le roi Crissa l'arrêt et ordonna l'arrestation de d'Epresménil et de ÏMontsabert. Ils se réfugièrent au Palais; le parlement les déclara € sous la sauvegarde du roi et de la loi », et le premier président alla à \^ersailles solliciter leur liberté.
Les pairs, joints aux magistrats, restèrent en séance environnés par une foule nombreuse et sympathique. La députation revint dans la nuit sans avoir été reçue. Peu de temps après, un détachement des gardes françaises entra dans la grand'chambre. L'officier, en présence des maréchaux, des prélats, des pairs et des magistrats, qui siégeaient en silence, hésita un moment, et désigna ceux qu'il avait la mission d'arrêter. « Nous sommes Montsabert et d'Epresménil, » crièrent d'une voix tous les membres réunis. Il se retira, revint le lendemain à onze heures, se fit désigner les deux conseillers, qui le suivirent en protestant « contre les ordres surpris au roi ». Montsabert fut enfermé à Sainte-lMarguerite et d'Epresménil à Pierre-Scize (6 mai 178S).
Le 8, le parlement fut mandé à Versailles. Le garde des sceaux lui lut six édits, dont il requit l'enregistrement sans discussion.
Quarante-sept grands bailliages devaient juger tous les procès civils dont l'importance ne dépassait pas vingt mille livres, et les procès criminels contre tous ceux qui n'étaient ni nobles ni ecclésiastiques. Tous les tribunaux d'exception étaient supprimés, la procédure devenait plus simple et la législation offrait aux accusés des garanties nouvelles. Une
cour plénière, chargée de l'enregistrement des impôts sous la réserve de l'avis des États généraux, comprenait : le chancelier ou le garde des sceaux, les princes, les pairs, les grands officiers de la couronne, deux archevêques, deux évêques, deux maréchaux, deux lieutenants-généraux, deux gouverneurs de province, la grand' chambre du parlement de Paris, un membre de chacun des autres parlements, dix conseillers d'Etat, deux membres de la chambre des comptes et deux de la cour des aides.
Ces réformes avaient pour but principal d'enlever aux parlements leur rôle politique ; elles eurent pour effet d'augmenter les divisions, d'irriter les haines, et de rendre inévitable la convocation des États généraux. Le parlement repoussa les édits. La cour plénière fut aussitôt convoquée; mais les pairs se montrèrent peu disposés à y entrer; la grand'chambre, la cour des comptes et la cour des aides protestèrent. Elle ne s'assembla pas. Les grands bailliages ne se constituèrent pas ; la justice fut partout suspendue, et l'autorité royale resta impuissante.
Brienne avait échoué devant les parlements. Il se tourna vers le clergé. L'assemblée de 1788, jugeant que « le silence serait un crime dont la nation et la postérité ne voudraient pas l'absoudre.», protesta contre les édits, fit des remontrances, rappela que « le trône et l'autel reposent sur les mêmes bases et ont les mêmes ennemis », rappela les vieilles libertés et refusa le don gratuit.
La noblesse demanda le rétablissement des libertés provinciales et protesta contre des mesures qui « ébranlaient le trône ». Douze cents gentilshommes assemblés à Saint- Brieuc sollicitèrent le roi de retirer ces édits, que « tout le royaume s'accordait à nommer désastreux et inconstitutionnels i . Leurs députés, chargés de remettre les doléances au roi lui-même, furent enfermés à la Bastille. Les régiments paraissaient hésiter dans leur obéissance. Les paysans et les gentilshommes du E>auphiné se trouvèrent unis dans un commun sentiment, et, pendant que les premiers envahissaient à Grenoble l'hôtel du gouverneur, duc de Clermont-Tonnerre, et menaçaient de le pendre, les seconds juraient de défendre les droits du Dauphiné. Le 21 juillet, six cents députés des trois ordres se réunissaient sans autorisation au château de Vieille, et, dans de « très respectueuses représentations » votées à l'unanimité, réclamaient la suppression de la corvée, les anciennes libertés de la province et le doublement du tiers dans les États généraux ou particuliers, avec le vote par tête.
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Les désordres dont toutes les provinces étaient le théâtre, les incendies, les violences individuelles, les émeutes, les résistances des parlements, la faiblesse ou l'impuissance des autorités, montraient combien était descendu le prestige de la royauté. La réunion de Vizille fut un attentat qui devait avoir un retentissement. Le projet avait pu être conçu et exécuté en présence d'un gouverneur qui disposait de vingt mille hommes.Ouand l'autorité royale peut être ainsi impunément bravée, elle n'est plus qu'un vain mot. Les provincesmo ntrèrentdes dispositions hostiles. Tout abandonnait la royauté, et l'armée elle-même, incapable de trahir son devoir, n'était qu'un instrument impuissant entre des mains qui n'osaient s'en servir.
Brienne ne paraissait pas comprendre la gravité de la situation, ou se croyait capable d'en triompher. Le roi découragé reculait devant des mesures violentes, épuisait les moyens de conciliation, n'osait revenir sur ses pas, de peur de déconsidérer le pouvoir, et, ne sachant où se prendre, croyait trouver un moyen de salut dans des expédients qui ne remédiaient à rien. Les plans se succédaient, trop hardis pour la timidité du roi, insuffisants pour les exigences des parlements, de la noblesse, du clergé, du tiers, dangereux pour le présent, inefficaces pour l'avenir. C'était la confusion qui prépare les catastrophes et l'impuissance qui les rend inévitables.
Brienne suspendit l'organisation de la cour plénière, et convoqua les États généraux pour i'^'' mai 1789. Cette convocation forcée et les termes dans lesquels elle fut faite équivalaient à une abdication.
Le trésor était vide. Brienne déclara qu'il ne paierait que trois cinquièmes des créances en esipèces,et que les deux autres seraient représentés en papier (16 août). Deux jours après, il suspendit le paiement de la caisse d'escompte et donna cours forcé à ses billets. Le mouvement d'opinion fut si énergique et si général que Brienne dut se retirer. Il ne s'en alla pas les mains vides, mais son départ fut salué par une explosion de joie si vive qu'on la rendit obligatoire, et que ceux qui ne s'y associaient pas furent maltraités.
Necker fut rappelé avec le titre de directeur général des finances. Il demanda le renvoi de Lamoignon, qui ne s'était pas compromis avec Brienne, mais ne voulait pas rompre avec le passé. On donna les sceaux à Barentin, président de la cour des aides, on rappela le parlement, on annula les édits, et l'on remit en liberté ceux que les derniers événements avaient fait emprisonner. Le parlement, rétabli le 24 septembre,
fit une enquête sur ce qui venait de se passer, la dirigea particulièrement contre l'armée, qui avait fait son devoir, et mit en accusation Brienne et Lamoignon. Les parlements de province reprirent leurs fonctions comme celui de Paris, et, là aussi, la joie fit couler le sang.
Necker fixa au mois de janvier la réunion des Etats généraux, et le parlement décida qu'ils seraient convoqués et composés selon les usages de 1614. Les discussions les plus vives s'élevèrent sur le mode d'élection, la proportion des membres, le vote par ordre ou par tête, les deux chambres, et tout fut remis en question. Les parlements, les municipalités, les corporations, les bailliages, les administrations provinciales, émirent des opinions dans lesquelles le rôle de la royauté paraissait de plus en plus amoindri, et le parlement de Paris demanda la convocation périodique des Etats généraux, la répartition égale des impôts, la responsabilité des ministres, la liberté individuelle et la liberté de la presse. Necker embarrassé convoqua les notables.
Les notables se réunirent le 6 novembre 17S8. Ils admirent une loi électorale n'imposant que l'obligation d'un domicile et le paiement d'une contribution. Un seul bureau demanda, à une faible majorité, le doublement du tiers. Cinq princes du sang réclamèrent dans une pétition au roi les privilèges des deux ordres, et leur démonstration provoqua un déchaînement de colères. Le tiers fut encore plus vivement défendu qu'il n'avait été attaqué; la révolte était dans les discours, les conversations et les pamphlets. La brochure de Siéyès, qui montrait que le tiers-état n'était rien et qu'il devait être tout, provoqua une agitation extrême et enflamma la confiance de la foule. Les clubs, introduits en 1782 et fermés en 17S7, se rouvrirent, et les motions les plus violentes furent faites en faveur du peuple et contre les privilégiés. Necker, qui croyait sage de suivre l'opinion publique au lieu de la diriger, vit dans le doublement du tiers une nécessité et le fit accepter par le roi. Il publia à ce sujet un édit, le 27 décembre, et prescrivit que le nombre des députés des bailliages serait en rapport avec la population. Tous ceux qui avaient combattu la cour accueillirent cet édit comme une victoire.
Les États provinciaux du Dauphiné, du Bourbonnais, du Hainaut, de la Normandie, de la Bourgogne, du Languedoc, de la Franche-Comté, de la Provence et de la Bretagne successivement assemblés, ne s'enten- ' diient ni sur les questions relatives aux traditions, ni sur ce qu'il y avait à faire. Les passions du dehors s'y manifestèrent avec une vivacité extrême et amenèrent des conflits. Ces luttes permettaient aux esprits
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sages de pressentir ce qui se passerait lorsqu'une assemblée investie de plus grands pouvoirs et plus nombreuse discuterait les conditions dans lesquelles doit s'exercer le pouvoir et les garanties sous lesquelles les sujets doivent abriter leur obéissance.
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