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I. — L'Assemblée jusqu'à la prise de la Bastille

E 24 janvier 1789, Louis XVI publia le règlement pour les élections. L'élection était directe pour les hauts dignitaires ecclésiastiques et la noblesse, à deux degrés pour le clergé inférieur, à deux ou à trois pour le tiers.

Le paiement d'une contribution et vingt-cinq ans étaient les seules conditions exigées. Il n'y avait pas

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d'uniformité pour la proportion des électeurs de second degré. Les ecclésiastiques en eurent généralement un sur vingt, le tiers un sur cent, les corporations deux, et la ville de Paris quarante. Aucune condition ne fut posée à l'éligibilité.

Les cahiers, c'est-à-dire l'expression écrite des vœux, des demandes et des plaintes des divers ordres, furent rédigés en pleine liberté, sur certains points par chaque ordre, sur d'autres par tous.

Les assemblées provinciales avaient déjà commencé ce travail dans Its gouvernements où elles s'étaient réunies ; dans tous les autres, les esprits y étaient préparés. Cette consultation, qui pour les anciens Etats généraux, se bornait aux besoins du moment, fut étendue alors à tout oe qui touchait à l'essence comme à l'exercice du pouvoir. Le roi sollicitait, pour ainsi dire, la nation de le discuter. Elle le fit avec modération dans les cahiers, dont l'accord manifesté le tempérament catholique et monarchique de la France ; mais ce que les cahiers ne tentèrent pas, les députés l'osèrent. On en vint à croire qu'il fallait tout détruire pour tout reconstruire, et on oublia que ce que les siècles ont élevé ne peut être que lentement et péniblement remplacé.

Les cahiers étaient en très grande majorité favorables aux principes suivants : la monarchie, l'inviolabilité royale, la responsabilité des ministres, le partage du pouvoir législatif entre la nation et le roi, l'inamovibilité de la magistrature, la réunion des États à époques fixes, le besoin pour la loi de la sanction royale, l'approbation des actes royaux dans l'intervalle des sessions par l'assemblée suivante, l'inviolabilité des députés.

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On trouve moins généralement acceptés : le mandat impératif, la double représentation du tiers, la modification des bailliages, l'assiette uniforme et la répartition égale de l'impôt, la suppression des priv'ilèges des villes, des corporations, des lettres de cachet, l'inviolabilité des lettres, l'abolition du droit de main- morte, la liberté de la presse, l'extension de l'instruction, le vote annuel du budget, la liste civile pour le roi, la diminution des emplois publics, le développement du pouvoir de la province, l'inspection de toutes les administrations par des délégués du pouvoir central, les réformes dans l'administration de la justice et dans le nombre des charges, l'unité de la législation, la distribution équitable des revenus ecclésiastiques, la condamnation du cumul, la réunion des couvents de même ordre trop pauvres ou trop riches pour le nombre des religieux', la liberté des conseils provinciaux, la collation des bénéfices dans des conditions plus conformes à l'esprit de l'Eglise.

Les élections furent faites généralement avec calme, mais des troubles violents eurent lieu en Provence, en Franche-Comté et en Bretagne. On avait partout soulevé beaucoup d'idées, et à Paris les clubs entretenaient une agitation qui présageait de prochains et redoutables événements.

Le 28 avril, sous prétexte de salaires, la maison d'un fabricant de papiers peints au faubourg Saint-Antoine fut attaquée et pillée. Réveillon était accusé d'avoir mal parlé du peuple et dit qu'un ouvrier pouvait vivre avec quinze sous : il put s'échapper, mais il fut pendu en effigie. La force armée crut réparer sa lenteur par la sévérité de la répression. Deux cents personnes furent tuées ; l'argent que l'on trouva sur plusieurs parut justifier les soupçons d'embauchage. On désigna le duc d'Orléans, mais on ne sut rien ou on ne voulut rien savoir. La faiblesse du gouvernement avant l'émeute, et son impuissance après, permirent de croire que l'on avait le droit de tout oser.

Le nombre des députés fut de onze cent trente-neuf; deux cent quatre-vingt-onze pour le clergé, deux cent soixante-dix pour la noblesse, cinq cent soixante-dix-huit pour le tiers.

Réunis à Versailles le i" mai, les États furent présentés au roi le lendemain. L'ouverture se fit le 5 par une grande procession. L'assemblée eut lieu dans la salle des Menus-Plaisirs. Le roi prononça un discours empreint d'une bonté qu'on ne pouvait méconnaître, et d'intentions auxquelles les députés les moins bien disposés durent rendre hommage. Tout ce qu'on peut attendre du plus tendre intérêt au bonheur public

HISTOIRK DE FRANCE.

-disait-il, tout ce qu'on peut demander à un souverain, le premier ami de ses peuples, vous pouvez, vous devez l'espérer de mes sentiments. »

Le garde des sceaux, Barentin, entretint les États du vote de l'impôt, d'une loi contre les excès de la presse, de la réforme de la législation civile et criminelle, et parut borner leur compétence à ces questions, ce qui provoqua un sourd mécontentement.

Necker exposa l'état des finances, avoua un déficit annuel de cinquante-six millions, affirma qu'il était déjà réduit, et fit connaître le plan qui devait le supprimer. Il produisit un médiocre effet parce qu'il n'indiquait que des remèdesgénéraux.

Devant l'émeute populaire, le pouvoir se montrait sans force; devant une assemblée qu'il aurait fallu diriger pour ne pas être entraîné par elle, il était sans vues et sans résolution.

La vérification des pouvoirs devait-elle se faire par chaque ordre "^ en particulier ou par r^^s= tous les ordres réunis ?

Le mode d'élection étant différent pour chaque ordre, lui seul semblait compétent pour prononcer sur la validité; mais le tiers, plus nombreux que les deux autres ■o-rdres réunis, avait la volonté d'user de sa force. Sa prétention fut favorisée par un fait matériel. Les États siégeaient dans trois salles. La quatrième, que l'on destinait aux assemblées générales, avait été refusée

Mirabeau.

par l'administration des écuries. La séance royale avait donc eu lieu dans la salle du tiers, la plus grande. Maître du lieu où devaient se réunir les trois ordres pour les assemblées plénières, le tiers était toujours chez lui.

Le clergé et la noblesse décidèrent séparément, le premier à une faible majorité, la seconde presque à l'unanimité, que la vérification des pouvoirs se ferait par ordre. On négocia sans parvenir à s'entendre. Le roi ht proposer un moyen terme ; la noblesse ne s'y rallia qu'en le modifiant, et le tiers le rejeta. Les conférences furent rompues le 9 juin, et le 10, le tiers somma ou invita « les ordres privilégiés» à se réunir en assemblée active. Le 12, la vérification commença dans le tiers, auquel se joignirent trois curés du Poitou et huit le lendemain. Le 1 7, ceu.x qui se trouvèrent réunis prirent le nom d'Assemblée nationale, « comme le seul qui convînt, soit parce que les m.embres étaient les seuls représentants légitimement et publiquement connus et vérifiés, soit parce qu'ils étaient envoyés directement par la presque totalité de la nation, soit parce que, la représentation étant une et indivisible, aucun député, dans quelqueordre ou classe qu'il fût choisi, n'avait le droit d'exercer ses fonctions séparément. » En se déclarant une et indivisible, elle annula tout veto qui pouvait être prononcé contre ses actes, rejeta comme illégal tout impôt qui ne lui serait pas soumis, et se montra disposée à rechercher les causes de la misère publique.

Ces mesures, d'après la noblesse, portaient atteinte aux lois fondamentales de la monarchie; le clergé, au contraire, vota l'union avec le tiers. On annonça une séance royale pour le 23.

Le 20, les députés voulurent se réunir. La salle ordinaire étant fermée pour les préparatifs de la séance royale, Bailly, président de l'Assemblée nationale, fit ouvrir celle du Jeu de Paume. C'est là que six cents députés jurèrent la formule suivante : « Vous prêtez le serment solennel de ne jamais vous séparer, de vous rassembler partout où les circonstances l'exigeront, jusqu'à ce que la constitution du royaume soit établie et affermie sur des fondements solides.» Un député du Dauphiné, Mounier, avait marqué le caractère révolutionnaire de cette assemblée en la présentant comme propre à déjouer les intrigues de la cour, et à rendre impossibles les actes de violence auxquels des conseillers coupables poussaient le roi.

La salle du Jeu de Paume fut retenue le lendemain par les princes, et les députés se réunirent le 22 dans l'église Saint-Louis, où cent quaranteneuf ecclésiastiques se joignirent à eux.

La séance du lendemain eut lieu avec un grand appareil militaire. La cour s'irritait de l'audace de l'assemblée, et les députés redoutaient un coup d'état. Le roi ordonna le maintien de la distinction des trois ordres, et déclara illégales et inconstitutionnelles les délibérations déjà prises. Il promit les réformes suivantes : Vote des impôts et des emprunts par les représentants de la nation, publicité des recettes et des dépenses, abolition des privilèges en matière d'impôts, liberté individuelle et de la presse, États provinciaux, suppression de la corvée et des douanes intérieures. «Je puis dire sans illusion, ajouta-t-il, que jamais roi n'en a fait autant pour aucune nation ; secondez-moi donc dans cette belle entreprise, sinon je ferai seul le bien de mes peuples, et je me considérerai comme leur véritable représentant. » Le garde des sceaux, Barentin, avait réuni en quinze articles les concessions royales, qui furent accueillies par les applaudissements de la noblesse et du clergé et par le mécontentement du tiers, dont les prétentions allaient plus loin.

Le roi sortit après avoir ordonné à l'assemblée de se séparer. Les deux premiers ordres obéirent. Mirabeau, s'élevant contre « l'insultante dictature » de celui qu'il représentait comme le i. mandataire de la nation >, rappela'au tiers qu'il ne lui était permis de se séparer qu'après avoir fait la constitution ; et lorsque le grand maître des cérémonies, marquis de Dreux-Brézé, eut dit: « Messieurs, vous avez entendu les ordres du roi, » « Oui, lui répondit-il, nous avons entendu les intentions que l'on a suggérées au roi ; et vous, qui ne sauriez être son organe auprès des États généraux, vous qui n'avez ici ni place ni droit de parler, allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes. ;^

C'était une déclaration de guerre dont la cour sentit la gravité sans être en état d'y répondre. Necker, qui, pour se ménager, n'avait pas assisté à la séance royale, voulait se retirer. Le roi le retint et la vanité le rendit docile. Par son conseil, le roi consentit le 27 à la réunion des ordres, et invita ceux qui résistaient encore à se rendre. La majorité du clergé et une partie de la noblesse faisaient déjà cause commune avec le tiers. Le président Bailly leur dit en les recevant : « Messieurs, la famille est complète, » et Versailles illumina.

Pendant que l'assemblée faisait son règlement et décidait qu'elle s'occuperait immédiatement de la constitution, Paris était troublé. Chaque acte de l'assemblée se traduisait par des manifestations contraires à l'ordre public. Onze soldats des gardes- françaises, enfermés à l'abbaye.

furent délivrés par leurs camarades, qui demandèrent l'approbation de l'assemblée. L'assemblée eut la sagesse de la refuser, et le roi, après avoir exigé que les prisonniers fussent rendus, les libéra et les licencia.

Des mesures militaires avaient été prises en présence des dispositions de l'assemblée et de l'attitude de la population parisienne. Quarante mille hommes furent réunis sous les ordres du maréchal de Broglie, et dix mille occupèrent le Champ de Mars. Le baron de Besenval reçut le commandement de Paris. On ne se rendait pas compte de la gravité de la situation, et, en prenant avec ostentation ces précautions, on manifestait un suprême dédain à l'égard de ceux contre qui elles étaient dirigées.

L'assemblée demanda que Paris et Versailles fussent confiés à .la garde nationale. Le roi répondit, le 1 1 juillet, que ces troupes étaient nécessaires pour la tranquillité publique, et proposa à l'assemblée de se transporter à Soissons ou à Noyon pendant qu'il se rendrait lui-même à Compiègne. Le même jour, Necker recevait l'ordre de quitter le ministère et de s'éloigner. Montmorin, Saint-Priest et La Luzerne étaient également renvoyés ; et Breteuil, La Vauguyon, le maréchal de Broglie et Foulon, dont on connaissait l'énergie, entrèrent au ministère.

On vit dans ces changements un défi, Paris s'agita, le jardin du Palais-Royal, rendez-vous des curieux, des orateurs populaires et des conspirateurs, fut envahi : Camille Desmoulins harangua la foule, présenta le renvoi de Necker comme le signal d'une Saint-Barthélémy de patriotes, et chacun, prenant pour cocarde une feuille d'arbre, s'unit au cortège qui portait en triom^Dhe les bustes du duc d'Orléans et de Necker.

Besenval occupait les Champs-Elysées. Une rixe éclata entre les dragons du Royal-Allemand et les gardes-françaises, qui se joignirent aux bandes populaires et tuèrent quelques soldats. Besenval. qui ne comptait pas sur ses troupes, s'éloigna dans la direction de Versailles après une charge de cavalerie du prince de Lambesc.

Les électeurs de Paris, formés en comité, se déclarèrent en permanence et organisèrent une garde de deux cents hommes pour maintenir l'ordre. C'est ainsi que Paris avait agi dans toutes les luttes contre la royauté, et le droit de se garder lui avait donné celui de tout oser. L'assemblée, animée des mêmes sentiments de défiance et d'hostilité, louait Necker, demandait le renvoi des troupes et réclamait la formation d'une garde bourgeoise.

La cour répondit d'une manière évasive, et l'assemblée, sur la proposition de La Fayette, déclara les conseillers du roi « responsables des événements».

La foule, qui avait brûlé les barrières, se jeta le 13 sur les greniers des Lazaristes et les pilla, ainsi que le garde-meuble et les boutiques des armuriers. A l'Hôtel-de-Ville, le prévôt des marchands Flesselles promettait et permettait tout, au milieu d'une foule qui organisait la milice bourgeoise, lui donnait la cocarde bleue et rouge, couleurs de Paris, et constituait un comité pour la sûreté publique et les vivres. La nuit se passa au milieu d'excitations, de projets d'attaque, de menaces, de bruits mensongers. Le matin, on court aux Invalides, où l'on trouve, sans avoir besoin de les conquérir, quelques canons et vingt-huit mille fusils. Des piques sont remises à ceux qui les demandent, et un cri 'général : A la Bastille ! entraîne la foule. Il y a des femmes, des enfants, des curieux, des gardes-françaises. La Bastille, forteresse et prison, était redoutée et haïe à ce double titre. Les troupes qui occupent encore Paris ne sont pas redoutables pour l'émeute. Sollicitées, harcelées, séduites, elles se débandent, ou restent sous les armes indécises et impuissantes.

Abandonnée à elle-même, la Bastille est défendue par quelques Suisses et trente invalides. Le pont qui ferme la cour du gouverneur est levé, les chaînes sont rompues et il tombe. La porte est enfoncée à coups de hache et la cour du gouvernement envahie. Les invalides tirent, on leur répond ; mais une nouvelle décharge fait reculer les assaillants. Trois canons et un mortier mis en batterie dans le jardin de l'arsenal tirent sans effet. Le canon de la Bastille répond à peine. Les gardes- françaises traînent leurs pièces dans la cour et se préparent à enfoncer les portes. Le gouverneur de Launay prévient alors les assiégeants que si l'attaque continue, il va mettre le feu aux poudres et faire sauter le quartier. On

i-a Bastille.

lui propose une capitulation, et un homme de la place, franchissant le fossé sur une planche en remet le texte à l'un des chefs, officier au régiment de la Reine. « Foi d'officier, nous acceptons, » dit celui-ci à haute voix. Les ponts s'abaissent, et la foule se précipite dans la forteresse, désarme et égorge les soldats, pille les armes, les vêtements, les meubles, l'argent, disperse les archives et court délivrer les prisonniers.

Il y en avait sept : quatre faussaires, deux fous, et un jeune homme enfermé sur la demande de sa famille.

Cette victoire populaire, qui avait coûté aux assaillants cent soixante hommes, tués ou blessés, et qui aurait été une sanglante défaite si la Bastille s'était défendue, mit aux mains du peuple de Launay et cinq officiers ou soldats. On les conduisit à l'Hôtel-de-Ville, où ils n'arrivèrent pas. Ils furent égorgés après avoir été horriblement torturés par une populace ivre de vin et de fureur.

On portait en triomphe les clés de la Bastille et la tête du gouverneur. L'Hôtel-de-Ville envahi, les cris de mort retentirent contre Flesselles, que l'on accusa d'avoir trompé le peuple en lui promettant des armes. On l'entraîna vers le Palais- Royal pour le juger ; il fut massacré à la .porte, et sa tête, jointe à celle de Launay, fut montrée dans les rues de Paris comme le trophée d'une double victoire.

Ce n'était pas une émeute, mais une révolution. Paris s'attendait à être attaqué, car Besenval réunissait des troupes au Champ de Mars. La nuit se pas sa à élever des barricades, à forger des piques, à préparer des batteries, à faire des enrôlements, et Besenval s'éloignait. Quelques jours après, la fureur populaire faisait de nouvelles victimes : Foulon, successeur de Necker, était pendu à une lanterne, et son gendre Berthier, intendant de Paris, massacré à coups de sabre (22 juillet.) On espéra rétablir l'ordre en constituant une municipalité et en créant un commandant de la milice. Bailly et La Fayette désignés se mirent à l'œuvre après avoir assisté à un Te Deuni à Notre-Dame.

L'assemblée envoya au château plusieurs députations. Le roi, qui avait donné l'ordre d'éviter l'effusion du sang et rendu inutiles de généreux dévouements, se transporta dans son sein avec ses deux frères. Malgré un silence qui prétendait être une leçon, il dit aux députés : « Vous avez craint, eh bien ! c'est moi qui me fie à vous ; » et il annonça qu'il avait commandé aux troupes de s'éloigner. D'immenses acclamations lui répondirent, les députés l'accompagnèrent au château, lui demandèrent de pouvoir désormais communiquer sans intermédiaire avec lui, et

envoyèrent une députation à l'Hôtel-de- Ville de Paris. Le roi annonça la ratification de!a garde nationale, la démission des ministres et le rappel de Necker (17 juillet.) Sollicité de se rendre à Paris par Bailly et La Fayette, il n'hésita pas, passa à travers une haie de citoyens armés, au milieu d'une foule criant : Vive la nation ! et vive le roi ! lorsqu'il eut joint à la couleur royale blanche le rouge et le bleu de Paris. Il savait les dangers qu'il allait courir, et avant de quitter Versailles, peu soucieu.x de la vie, mais plein de sollicitude pour l'ordre public, il avait organisé la régence (i).

Dès lors il n'y avait plus de gouvernement, et lorsque ceux qui étaient chargés des affaires publiques montraient tant d'indécision et de faiblesse, on les accusait de complots. Les révolutionnaires ont toujours commencé par calomnier ceux dont ils voulaient se défaire, et ils ont eu trop souvent l'histoire pour complice.

^^^^^^^^^:0^. ^. ^ ^ ^ i^Ii^li^:^^ .-^ .^ .^ ^ ^M^ II. — Le Roi a Paris.

E désordre était partout. Les correspondances de Paris entretenaient l'esprit de faction et répandaient la révolte. Dans les villes, sous prétexte de réformer des abus et de lutter contre la tyrannie, il n'était pas de violence que l'on ne crût légitime. Dans les villages et dans les campagnes on pillait, on incendiait, on détruisait les maisons, les titres, les archives, on prenait le vin, le blé, les meubles, on menaçait, on attaquait, on égorgeait. Le courage militaire, qui n'a jamais manqué à notre nation, faisait défaut contre des brigands, et la terreur avait paralysé la bonne volonté des uns, l'énergie des autres, l'initiative de tous. Les ravages ne furent si généraux et si déplorables que parce que les résistances restèrent molles et isolées.

L'assemblée se rendait compte de cette anarchie, mais pouvait-elle la condamner.'' Elle avait donné l'exemple de la révolte : était-il étonnant qu'elle suscitât des imitateurs ? Ses membres ne trouvaient pas un mot pour flétrir ces excès, et l'un d'eux, Barnave, se demandait en parlant

I . Il avait un fils unique né en 1785. Le premier dauphin était mort peu de temps auparavant le 4 juin 1789.

des victimes : «Ce sang était-il donc si pur ? » Il n'y eut pas de répression, et lorsque La Fayette, qui avait vainement essayé d'empêcher le meurtre de Foulon et de Berthier, donna sa démission, il dut la reprendre aussitôt, soit que ce fût une vaine démonstration, soit qu'il espérât empêcher de plus grands maux.

Necker, de retour à Versailles le 28 juillet, constitua le ministère avec Montmorin, La Luzerne, Saint-Priest, l'archevêque de Bordeaux, Cicé, celui de Vienne, Pompignan, et La Tour-du-Pin. Necker se croyait sûr de l'assemblée.

Les personnes les plus compromises de la cour s'éloignèrent, et cet exemple fut rapidement suivi à Paris et dans les provinces. L'émigration était l'abandon d'un poste de combat. Elle préservait la tête de ceux qui mettaient une frontière entre eux et les ennemis intérieurs, mais elle laissait sans défense ceux qui restaient, et surtout le roi. Si ceux qui, par un sentiment généreux, par dégoût, par désespoir ou par déférence pour la mode, avaient quitté le pays, étaient restés à leur poste, n'auraient-ils pas rendu impossibles certains excès ? La terreur était générale, il est vrai, mais ceux qui avaient fait bravement leur devoir sur le champ de bataille et qui devaient encore se montrer, aux yeux de l'étranger, dignes de leurs ancêtres, n'auraient-ils pas été de redoutables ennemis de la Révolution autour du roi, à la porte de leurs manoirs, dans leurs fonctions, sur les vaisseaux, à l'armée ? On n'a pas le droit de condamner leur détermination. Qu'il soit permis au moins de la regretter !

C'est à cette même fougue irréfléchie, à cet esprit de vertige qui s'empare des hommes et des assemblées à certains moments, qu'est due l'abolition des privilèges dans la nuit du 4 août.

L'assemblée avait nommé une commission de trente membres chargée de préparer une constitution. A la suite d'un premier rapport, fait par Mounier, La Fayette demanda (10 juillet) une déclaration des droits de l'homme, et le 2 7,Clermont-Tonnerre lut onze articles extraits des cahiers, sur lesquels l'accord était unanime :

1° Le gouvernement français est un gouvernement monarchique ;

2° La personne du roi est inviolable et sacrée ;

30 La couronne est héréditaire de mâle en mâle ;

40 Le roi est dépositaire du pouvoir exécutif ;

50 Les agents de l'autorité sont responsables ;

6° La sanction royale est nécessaire à la promulgation de la loi ;

7° La loi est faite avec la sanction royale ;

8° Le consentement national est nécessaire à l'emprunt et à l'impôt ;

9" L'impôt ne peut être accordé que d'une tenue d'Etats généraux à l'autre ;

TO° La propriété sera sacrée ;

1 1° La liberté individuelle sera sacrée.

Pendant la discussion de cette déclaration, qui rappelait la pétition des droits de 1628, la déclaration de février 1689 en Angleterre, et la déclaration d'indépendance du 4 juillet 1776 aux États-Unis, l'assemblée dut s'occuper des questions de finances. Le brigandage était maître dans les campagnes, les impôts ne rentraient pas et les tribunaux n'offraient plus de garantie. L'assemblée déclara que tous les impôts devaient être payés, mais le 4 août, à la séance du soir, le vicomte de Noailles proposa l'égale répartition des charges publiques, la faculté de rachat des droits pécuniaires et l'abolition de la servitude personnelle. Il fit ce sacrifice pour lui-même, et, pendant toute la nuit, les députés du clergé, de la noblesse, des villes et des communautés, abandonnèrent leurs droits et privilèges. Rien n'échappa à cette générosité, qui le plus souvent coûta peu. Chacun pouvait parler pour lui, mais personne n'avait le droit de disposer des biens d'autrui et de porter la perturbation dans les relations sociales et les fortunes personnelles ou collectives. On a vu dans les crises redoutables subies par la monarchie de magnifiques exemples d'abnégation et de dévouement, mais jamais personne n'avait si légèrement fait le sacrifice de ce qui ne lui appartenait pas.

La nuit du 4 août, qui supprimait brutalement l'ancienne société, jetait l'état nouveau dans une foule de difficultés et engageait ceux qui n'avaient pas été consultés. Aussi Louis XVI dit-il : « J'admire le sacrifice, mais je ne consentirai jamais à dépouiller ma noblesse et mon clergé.... Si la force m'obligeait à sanctionner, je céderais ; mais alors il n'y aurait plus ni monarchie ni monarque. » Il repoussa les résolutions de cette nuit célèbre, mais l'assemblée déclara qu'elles avaient un caractère constitutif, et que la sanction royale n'était pas nécessaire. Louis XVI ne reçut pas moins le titre de « Restaurateur de la liberté française». Dans la discussion qui avait suivi, Siéyès, après avoir démontré que la dîme n'était pas un privilège, s'écriait: «Ils veulent être libres et ne savent pas être justes!» (13 août.) Ce mot vrai a eu depuis de nombreuses applications.

Le 12, l'assemblée avait adopté la déclaration des droits de l'homme, dans laquelle les vérités ne servent qu'à voiler les erreurs. On y retrouve toute la doctrine politique et sociale du XVI 11^ siècle.

Art. i^r Les hommes naissent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune.

Art. 2. Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression.

Art. 3. Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation.

Art. 4. La liberté consiste à faire tout ce qui ne 'nuit pas à autrui.

Art. 5. La loi n'a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société. Tout ce qui n'est pas défendu par la loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint de faire ce qu'elle n'ordonne pas.

Art. 6. La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont le droit de concourir personnellement ou par leurs représentants à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. Tous les citoyens, étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents.

Art. 7. Nul homme ne peut être accusé, arrêté ni détenu que dans les cas déterminés par la loi et selon les formes qu'elle a prescrites.

Art. 8. La loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu'en vertu d'une loi établie et promulguée antérieurement au délit, et légalement appliquée.

Art. 9. Tout homme étant présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable, s'il est jugé indispensable de l'arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s'assurer de sa personne, doit être sévèrement réprimée par la loi.

Art. 10. Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi.

Art. II. La libre communication des pensées et des opinions, est un des droits les plus précieux de l'homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi.

Art. 12. La garantie des droits de l'homme et du citoyen nécessite une force publique. Cette force est donc instituée pour l'avantage de tous et non pour l'utilité particulière de ceux à qui elle est confiée.

Art, 13. Pour [^l'entretien de la force publique et pour les dépenses

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d'administration, une contribution commune est indispensable ; elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés.

Art. 1 4.T0US les citoyens ont le droit de constater par eux-mêmes ou par leurs représentants la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d'en suivre l'emploi et d'en déterminer la quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée.

Art. 1 5. La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration.

Art. 16. Toute société dans laquelle la garantie des droits n'est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n'a point de constitution.

Art. 17. La propriété étant un droit inviolable, nul ne peut en être privé, si ce n'est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l'exige évidemment, et sous la condition d'une juste et préalable indemnité.

Necker, après avoir exposé l'état des finances et les désordres de la perception de l'impôt, demanda un emprunt de trente millions, afin de pourvoir aux nécessités les plus urgentes. L'intérêt ayant été fixé, malgré lui, à quatre et demi pour cent, l'emprunt ne fut pas souscrit, et il fallut en voter un second de quatre-vingts millions à cinq pour cent.

L'emprunt n'ayant pas mieux réussi, il fallut recourir à des mesures nouvelles. Mirabeau en emporta le vote en s'écriant, à la fin d'une harangue véhémente où il s'était adressé à la raison, au patriotisme et à la peur : « Aujourd'hui, la banqueroute, la hideuse banqueroute est là ; elle menace de vous consumer, vous, vos propriétés, votre honneur... et vous délibérez ! »

Le régiment de Flandre, sur la fidélité duquel le roi comptait, fut appelé à Versailles. Les gardes du corps fêtèrent les officiers dans la salle de spectacle du château. Le roi et la reine s'y montrèrent au milieu des acclamations et des protestations de dévouement. Cette démonstration, parfaitement légitime, fut un crime aux yeux de ceux qui se croyaient tout permis. On voulut y voir une provocation, la menace d'une guerre, et on demanda que le roi se rendît à Paris.

On s'assemble, on s'excite, on raconte que le pain manque chez quelques boulangers. Une femme s'empare d'un tambour, marche vers l'Hôtel-de-Ville à la tête d'une foule tumultueuse, l'envahit et menace d'y mettre le feu.

Un des vainqueurs de la Bastille, Maillard, se met à la tête de ces femmes armées de piques et de fusils, les entraine aux Champs-Elysées et les dirige sur Versailles. En avançant, le cortège grossit et devient de plus en plus menaçant. Le conseil de la Commune se réunit, convoque la garde nationale et ordonne à La Fayette de se rendre à \'ersailles. Il fallait amener le roi à Paris, les uns espérant que sa présence assurerait l'abondance et la paix, les autres qu'il serait un otage. . A l'arrivée des femmes et des hommes armés qui les avaient suivis, le château avait été mis en état de défense. On se porte sur l'assemblée. Maillard seul est admis avec quelques femmes, interprètes des désirs ou des volontés des autres. Maillard signale la conspiration qui affame le peuple, et demande une distribution de pain. Les femmes envahissent l'assemblée ; on les satisfait en envoyant au roi une députation qu'elles suivent. Douze d'entre elles sont admises en présence du roi, qui les reçoit avec bonté, et leur dit que des ordres ont été donnés pour assurer les subsistances. Elles quittent le château en criant : « Vive le roi ! » On se jette sur elles en les accusant de trahison, et, pendant qu'un certain nombre reçoit dans l'enceinte de l'assemblée du pain et du vin, un combat s'engage entre les gardes du corps et la garde nationale. Les défenseurs du roi sont rappelés à l'intérieur, et on délibère s'il n'y a pas lieu de chercher le salut dans la fuite. Le roi hésite, et, pour se concilier l'assemblée, accepte les décrets qu'il avait jusqu'alors repoussés.

La Fayette arriva dans la nuit avec la garde nationale de Paris. Il courut à l'assemblée et ensuite au château, où, avec des témoignages de respect, il dit au roi, d'accord avec les deux représentants de la Commune, que les Parisiens demandaient le prompt achèvement de la constitution, sa présence avec les milices bourgeoises pour gardes, et des mesures pour les subsistances. Le roi répondit qu'il aviserait , et , rassuré par les promesses de La Fayette, abandonna les postes extérieurs à la garde nationale. Il semblait du reste que la faim, la fatigue, la nuit et le mauvais temps, eussent dompté la fureur populaire.

Une grille du château était restée ouverte. Quelques hommes pénétrèrent dans le jardin et insultèrent un garde du corps, qui tira sur eux. Ce fut le signal de l'envahissement du château. Les gardes sont repoussés ou tués à leur poste, et les assaillants pénètrent jusque dans la chambre de la reine, qui se sauve avec peine dans l'appartement du roi. La Fayette accourt, sauve dix-sept prisonniers qui allaient être égorgés, disperse la foule et fait évacuer le château. La cour est remplie d'hom-

mes et de femmes demandant que la reine se montre et que le roi se rende à Paris. Le roi paraît et promet de partir. La Fayette demande à la reine ses intentions : « Suivre le roi et mourir avec lui s'il le faut, » répond-elle, et elle paraît au balcon. La Fayette, ne pouvant se faire entendre, lui baise respectueusement la main et embrasse un garde du corps, afin de marquer que la réconciliation est complète. Les cris de « Vive le roi! vive la nation ! » semblent sceller cet heureux rapprochement, et on se dirige vers Paris.

C'était la confusion la plus extrême et le spectacle le plus douloureux. Si le peuple se vantait d'avoir conquis « le boulanger, la boulangère et le petit mitron », il traînait captifs le roi et sa famille. Deux têtes de gardes du corps portées sur des piques ouvraient la marche, et pêle-mêle venaient des hommes et des femmes, à pied, sur des charrettes, en guenilles, avec des rubans tricolores, le régiment de Flandre, les Suisses, des grains, des farines, les membres de l'assemblée à cheval, enfin les carrosses où s'était entassée la cour à la suite de la famille royale. Les derniers arrivèrent à Paris à dix heures du soir, au milieu des cris de joie, des chants, des menaces, des insultes. Le roi se rendit aux Tuileries ; après ces deux journées du 5 et du 6 octobre, la royauté était moralement détrônée, et ce que l'assemblée nationale faisait avec des décrets, la populace parisienne venait de l'accomplir avec des piques et des fusils.

L'émigration continuait. Cent vingt députés s'étaient retirés désespérés de l'impuissance du roi et de la complicité de l'assemblée avec les émeutiers. Le comte d'Artois, les princes de Condé et de Conti, quittèrent la France, et une partie de la noblesse ne tarda pas à les suivre.

Le duc d'Orléans et Mirabeau furent accusés d'avoir provoqué les événements des 5 et 6 octobre. Sur les instances de La Fayette, le duc partit pour l'Angleterre avec une mission qui dissimulait son exil. Mirabeau n'avait pas besoin de cette insurrection, qui dépassait son but. Il voulait établir en France le régime constitutionnel de l'Angleterre, et il comptait être le ministre dirigeant de la monarchie, ornée de tout son éclat et dépouillée de son autorité. Il n'est pas sûr qu'il ait cru le duc d'Orléans capable de jouer ce rôle à la place de Louis XVI.

Le 19 octobre, l'assemblée se réunit dans une salle de l'archevêché; qu'elle quitta le 9 novembre pour la salle de manège des Feuillants. Réduite d'un quart et inquiète pour sa sécurité, elle était plus disposée à pactiser avec ia violence qu'à lui résister.

La foule se croyait maîtresse et pendait sur un soupçon. Robespierre

aurait mieux aimé qu'un tribunal destiné à punir les suspects dispensât le peuple de se faire justice lui-même. La Fayette parlait de l'ordre avec solennité et le protégeait d'une manière insuffisante. Quant au roi, il était sans défense entre les mains de ceux qui voulaient amoindrir son pouvoir ou le supprimer.

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