II. — Le io Août
|N manifeste publié le 25 juillet par le duc de Brunswick, général de l'armée prussienne, vint augmenter cette fermentation. Sur le point de passer la frontière, il déclarait que tout garde national pris les armes à la main serait traité comme rebelle, qu'il ne serait fait aucune grâce aux habitants qui oseraient se défendre, que les membres de l'assemblée, des départements, des districts, des municipalités, étaient reponsables, que, s'il était fait le moindre mal au roi et à la famille royale, les coalisés livreraient Paris à « une exécution militaire et à une subversion totale. »
Les ennemis du roi poussèrent des cris de rage et lui attribuèrent la responsabilité de cette proclamation imprudente. Pétion lut le 3 août à l'assemblée une pétition des quarante-huit sections de Paris réclamant la déchéance du roi et la formation d'un pouvoir exécutif provisoire, en attendant que la volonté du peuple se manifestât dans une Convention nationale. La pression extérieure devenait plus audacieuse. Les Girondins tentèrent un dernier effort, proposèrent de ne recevoir les pétitions qu'une fois par semaine, d'aller siéger hors Paris, et obtinrent, pour le rejet de l'accusation contre La Fayette, 400 voix contre 224. Le soir, aux
Jacobins, on proposa la proscription des partisans de La Fayette et la surveillance de l'assemblée pour l'empêcher de fuir.
Le 9, la séance fut marquée par un échange d'accusations, de menaces et de violences. Les tribunes essayaient, par leurs vociférations, de décourager toute résistance. Le soir, on déclarait ouvertement aux Jacobins que l'insurrection était le seul moyen de sauver le peuple, et Rœderer fit connaître à l'assemblée que toutes les mesures étaient prises pour exiger la déchéance si elle ne la proclamait pas.
Ces dispositions inspirèrent à la cour les plus vives inquiétudes. Les conseils ne manquaient pas : fuite, résistance, condamnation des émigrés, abdication, tout fut proposé et rien ne fut résolu. Le roi n'avait pour sa garde que neuf cents Suisses sans artillerie. Il pouvait compter sur deux bataillons de la garde nationale, mais tout le reste était indifférent ou hostile. Le commandant de service. Mandat, prévenu des projets des insurgés, plaça la gendarmerie et la garde nationale de manière à couper les deux colonnes qui s'organisaient contre les Tuileries.
Le roi et sa famille passèrent la nuit dans une attente inquiète, entourés de fidèles serviteurs, des ministres et du Directoire du département. Pétion, appelé par Mandat, se présenta vers dix heures. Il signa l'ordre de repousser la force par la force, se fit demander par l'assemblée, et alla s'enfermer à l'Hôtel-de-Ville.
Le lo, vers quatre heures, le Conseil de la commune fit dire à Mandat qu'il l'attendait. Mandat hésita, mais, sur les instances de Rœderer, qui lui montra que l'accord du maire et du Conseil pouvait empêcher la lutte, il s'y rendit, fit connaître les ordres qu'il avait donnés, et fut déclaré responsable des conséquences. Entraîné dans la salle oîi se réunissaient les commissaires des sections, il fut sommé de retirer la plus grande partie des forces qui défendaient les Tuileries. Il s'y refusa, fut arrêté, et, comme on le transférait à l'Abbaye, tué d'un coup de pistolet.
Le Conseil ayant voulu faire quelques observations, les sections le suspendirent de ses fonctions, donnèrent à Santerre le commandement de la garde nationale, et, tout en maintenant l'autorité de Pétion, elles le tinrent dans une espèce de captivité qui lui permettait, sans cesser de rendre des services à l'insurrection, d'échapper à la responsabilité.
La mort de Mandat et la trahison de Pétion inspirèrent au roi une cruelle inquiétude. Il passa la revue des défenseurs du château, trouva les Suisses dévoués et les autres troupes hésitantes, fut reçu par quelques cris de : A bas le veto ! et vit les canonniers éteindre leurs mèches. Le
HISTOIRK DE FRANCK.
procureur de la commune, Rœderer, lut la sommation de repousser la force par la force.
Les deux colonnes du faubourg Saint-Antoine et du faubourg Saint- Marceau avaient marché sur les Tuileries avec quelque hésitation, car elles avaient à traverser des quartiers fidèles au roi. Elles arrivèrent à huit heures, conduites par les fédérés bretons et marseillais. Elles avaient rencontré une patrouille, et portaient sur des piques les têtes
des malheureux égorgés.
Elles demandèrent l'admission de vingt hommes auprès du roi. On la refusa. Le roi venait d'accepter une proposition qu'il avait d'abord rejetée. Il se décidait à se rendre avec la reine, ses deux enfants, ses ministres et les membres du Directoire à l'assemblée, où il espérait trouver une sécurité qu'il n'avait plus au château.
On avançait péniblement au milieu des insultes. Unedéputation de l'assemblée introduisit le roi, qui dit : <: Je suis venu pour éviter un grand crime, et je pense que je ne saurais être plus en sûreté qu'au milieu de vous. » Vergniaud, qui présidait, répondit de manière à ne se compromettre avec personne : « Vous pouvez, Sire, compter sur la fermeté de l'assemblée nationale ; ses membres ont juré de mourir en soutenant les droits du peuple et les autorités constituées. » La garantie était peu sûre pour le malheureux roi, qui fut enfermé avec sa famille, derrière le fauteuil du président, dans la loge du logographe, où il resta deux jours.
Duc de Brunswick, général des armées prussiennes.
(D'après un tableau du temps.)
HISTOIRE DK FRANCE.
Après le départ du roi, la garde nationale s'était dispersée, et les Suisses avaient cherché un refuge dans le château. Ils y furent attaqués par les Marseillais. Ils firent une sortie, repoussèrent les assaillants et leur enlevèrent une pièce de canon. Les masses engagèrent de nouveau la lutte, que les Suisses se préparaient à soutenir de l'intérieur, lorsqu'ils reçurent du roi l'ordre de cesser toute résistance. Le château est envahi, et les fédérés tuent tout ce qu'ils trouvent. Après le meurtre, le pillage, après le pillage, l'incendie ; cette victoire facile coûta aux assaillants
Hôtel-de-Ville de Paris.
soixante-douze hommes. Les Suisses, qui avaient déposé les armes, les habitués du château, les serviteurs, périrent en grand nombre.
Les vainqueurs se précipitent vers l'assemblée, frappent violemment aux portes, se présentent aux fenêtres et pénètrent dans l'enceinte. Le président se couvre, et la foule défile aux cris de : «Vive la nation !» On essaya par des décrets de sauver les Tuileries, et ce qui restait encore des Suisses qui les avait défendues.
La Commune était victorieuse. Le Conseil nouveau, nommé secrè-
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tement par les sections pendant la nuit, avait siégé à côté de l'ancienne municipalité, qu'il remplaça. Une députation annonça ce résultat à l'assemblée. Pétion, Manuel, Danton, étaient les maîtres à l' Hôtel-deville, Santerre commandait la garde nationale et le peuple demandait la déchéance.
Vergniaud proposa, au nom d'une commission extraordinaire, la suspension du roi et la convocation d'une Convention nationale. Tout fonctionnaire qui s'éloignait fut déclaré traître ; Condorcet eut la charge de gouverneur du Dauphin ; Roland, Clavière et Servan furent rappelés pour remplacer les ministres renvoyés; l'assemblée donna la Justice à Danton, la Marine à Monge et les Affaires étrangères à Lebrun ; les décrets non sanctionnés reçurent force de loi. A trois heures du matin, après la levée de la séance, le roi, sa famille et leurs serviteurs furent logés aux Feuillants. On leur assigna le Luxembourg, que l'on ne trouva pas assez bien défendu, et ils furent conduits à la tour du Temple ; Pétion les y accompagna.
La Commune s'empara de la police, occupa les presses des journaux royalistes, suspendit le Directoire, envoya des commissaires aux armées et témoigna sa reconnaissance à Pétion, dont la complicité lui avait été précieuse. Le succès fit sortir Robespierre de la retraite où il s'était renfermé pendant la lutte ; il recommanda l'énergie, et accusa l'assemblée de n'avoir pas osé aller jusqu'au bout. Elle faisait cependant de son mieux l'affaire de la Révolution, renvoyait les Suisses défenseurs du roi devant une cour martiale, convoquait les assemblées primaires pour le 26 août et les électeurs pour le 2 septembre, mettait la police générale entre les mains des Directoires des départements, encourageait les dénonciations, réclamait le droit de garder le roi, enlevait au Directoire toute surveillance sur les actes de la Commune, et constituait un tribunal composé d'un double jury chargé de juger les responsabilités civiles et militaires du 10 août. Robespierre, élu président de ce tribunal, dont il avait réclamé l'établissement, n'accepta pas.
Les départements donnèrent leur adhésion aux événements du 10 août, et quand ils refusèrent ou y mirent des réserves, le ministère cassa leurs résolutions. A l'armée, Dumouriez, Biron, Custine, Montesquieu, Lukner, acceptèrent le nouvel ordre de choses. La Fayette, qui ne voulait aucune complicité et se savait proscrit, écrivit pour réclamer la responsabilité de tous ses ordres, et le 2 1 août franchit la frontière avec une vingtaine de ses officiers. Pris par les Autrichiens en même temps qu'il
était décrété d'accusation par l'assemblée, il fut enfermé dans la citadelle d'Olmiitz, où il resta prisonnier jusqu'en i 797. La garde nationale eut un chef renouvelé tous les trois mois et nommé par les sections.
La Commune osait tout et l'assemblée subissait ses exigences. Sa police politique ne respectait rien, ni Français ni étrangers, et multipliait les perquisitions et les arrestations. Ses membres et ses amis parlaient seuls dans la presse et dans les clubs. Elle décida que l'échafaud resterait en permanence, et le tribunal du 17 août lui fournit des victimes. Elle fit fondre les cloches des églises pour des canons, et son argenterie pour de la monnaie. Les biens des émigrés furent placés sous le séquestre, et les prêtres insermentés emprisonnés et déportés à la Guyane. L'assemblée, redoutant de devenir suspecte, se courbait sous la volonté de la Commune et se faisait, à part quelques résistances isolées, l'instrument de ses vengeances.
La terreur régna dans Paris. L'ennemi n'était pas aux frontières ; on le trouvait partout où le fanatisme politique ne se manifestait pas. Au nom de la liberté, on exigeait que chacun secondât la politique violente de la Commune ou imitât la basse soumission de l'assemblée. Pétion, Tallien, Marat, agissaient pendant qu'elle essayait, sans avoir confiance en elle-même, et peut-être sans désirer le succès, d'arrêter ce qu'elle trouvait inopportun ou excessif La France était livrée à des fous furieux. Les assassins étaient organisés et les victimes prêtes. Les prisons regorgeaient de suspects, et ces ennemis, que l'on avait calomniés afin de justifier leur perte, attendaient leur heure.
La prise de Verdun donna le signal. Le dimanche 2 septembre, la générale et le tocsin annonçaient le départ de ceux qui allaient aux frontières et l'organisation de ceux qui devaient défendre Paris. Tout était en effervescence. Quatre voitures portaient à l'Abbaye vingt-et-un prêtres insermentés. Elles avançaient avec peine au milieu des cris et des insultes de la foule. A leur arrivée à l'Abbaye, les prêtres étaient égorgés à mesure qu'ils descendaient, et le massacre, accompli avec ordre, reçut l'approbation de Billaud, membre de la Commune. « Peuple, dit-il, tu immoles tes ennemis, tu fais ton devoir. »
Les assassins avaient un chef, ISIaillard, qui leur dit : « Il n'y a plus rien à faire ici, allons aux Carmes. » Et aux Carmes, sur cent soixante prêtres enfermés, plus de cent vingt furent égorgés. Le président de la section du Luxembourg attendit que tout fût fini pour envoyer des gardes nationaux. La bande revint à l'Abbaye, où le massacre recommença
après le simulacre d'un jugement toujours le même. « Élargissez, » disait le président de ce tribunal, et, à la porte, le malheureux qui avait pu croire à la liberté, tombait sous les sabres et les piques. Le Châtelet, la Force, la Conciergerie, les Bernardins, virent les mêmes scènes atroces. Prêtres, Suisses, gardes du roi, ministres, nobles, bourgeois, tous suspects, par conséquent tous coupables, tombèrent pêle-mêle, et leurs corps furent indignement dépouillés et outragés. Cependant il y eut des exceptions, et le caprice inspira l'indulgence. Quelques détenus obtinrent la liberté en s'enrôlant ; les supplications de Mademoiselle Cazotte sauvèrent son père, et Mademoiselle de Sombreuil racheta le sien en buvant un verre de sang. L'abbé Sicard, instituteur des Sourds- Muets, dut la vie au souvenir de ses bienfaits.
Les massacres durèrent jusqu'au 6, et la province imita Paris. Bicêtre vit égorger des enfants, et la Salpêtrière des femmes. La princesse de Lamballe, amie de la reine, comparut devant ces assassins déguisés en juges. On lui demanda de jurer amour à la liberté et à l'égalité : elle jura; haine au roi et à la reine : « Ce serment n'est pas dans mon cœur, '^ répondit-elle, et, violemment repoussée dans la cour, elle fut mise en lambeaux. Sa tête fut séparée de ce corps odieusement souillé, et portée au bout d'une pique devant les fenêtres du Temple, afin que la reine vît ce que coûtait son amitié.
La population assistait atterrée et impuissante à ces scènes ; la Commune, qui les avait préparées et dont les ordres s'exécutaient, y applaudissait ; Billaud promettait aux «travailleurs» vingt-quatre livres par tête, et le Conseil votait douze mille livres pour cet objet. Roland avait adressé le 3 une réquisition à la garde nationale, qui n'existait plus; le comité de surveillance indiqua aux provinces, par une circulaire de Marat, ce « moyen si nécessaire de salut public, » et l'assemblée appela les bons citoyens à se grouper autour d'elle. Roland, après av^oir dit que le 2 septembre € fut un jour sur les événements duquel il faut peut-être laisser un voile, » demanda, sans l'espérer beaucoup, que « le règne de la loi s'établit. »
L'hypocrisie a toujours sa place après les violences. On expliqua les massacres. La presse tout entière, entre les mains de la Commune et des clubs, les présenta comme des événements imprévus, ou comme la juste punition d'un complot organisé pour livrer la France à l'étranger. Et comme ce complot avait des ramifications, le sang coula partout; on brûla les châteaux, on noya les prêtres, et les fédérés marquèrent leur
passage vers les frontières par d'effroyables attentats. Après avoir assassiné soixante-onze prisonniers qui attendaient à Orléans un jugement toujours différé, la bande conduite par Fournier l'Américain fut accueillie par Danton en ces termes : «Celui qui vous remercie, ce n'est pas le ministre de la Justice, c'est le ministre du peuple. » Et le trésor public paya les assassins.
L'abbé Sicard.
L'anarchie était partout; la vie et la propriété dépendaient du premier venu, et l'autorité ne servait qu'à favoriser la plus âpre avidité -lou les plus criminelles vengeances. On volait dans les châteaux royaux, au garde-meuble, dans toutes les administrations; les commissaires envoyés dans les départements favorisaient toutes les irrégularités financières des
HISTOIRK DK FRANCE.
municipalités, et y trouvaient de beaux profits ; les arrestations se multipliaient sous tous les prétextes, sans motif; l'assemblée dénonçait ces monstrueuses applications de la liberté, de l'égalité, de la fraternité ; mais tout était inutile, et la régénération promise à la France s'accomplissait par le pillage et le sang.
Les élections eurent lieu sous la pression la plus effrénée. Les Jacobins, que l'audace avait rendu maîtres, voulaient asseoir leur domination future sur le suffrage populaire. La terreur était leur moyen d'action le plus sûr. Ils l'employèrent, et il leur réussit. Les abstentions furent nombreuses, soit par peur, soit par découragement, soit par un calcul coupable, qui faisait voir dans l'excès du mal la garantie du retour au bien. Soixantedix-sept membres de la Constituante et quatre-vingt-un membres de la Législative furent élus. Les autres, pour la plupart inconnus, appartenaient aux sociétés populaires qui couvraient la France, et portaient dans rassemblée nouvelle chargée «de fonder la liberté, les lois et la paix, ^ des idées fausses, des préjugés tenaces et des passions violentes.