I. — La Mort du Roi
A première séance de la Convention eut lieu le 21 septembre. Pétion fut nommé président, et les six secrétaires furent des Girondins. La vérification des pouvoirs fut ajournée et n'eut jamais lieu.
L'assemblée vota l'abolition de la royauté et proclama le 22 la république. Elle ordonna la réélection de toutes les municipalités, et décréta que les juges seraient élus parmi tous les citoyens. Elle concentra le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, et se divisa en comités de la guerre, de la législation et des comptes.
Roland exposa l'état du trésor, montra le pouvoir exécutif constamment bravé ou entravé par la Commune, et demanda la suppression des commissaires dans les départements.
La gauche de la Législative forma la droite de la Convention. Entre les Girondins, complices, et les Montagnards,auteurs des excès qui épouvantaient la France, se plaçaient un nombre considérable d'hommes modérés mais faibles. Ils se défiaient des Girondins, avaient peur des Montagnards, et se laissèrent le plus souvent conduire par le pire de ces deux sentiments. Subjugués par les Montagnards, ils les soutinrent jusqu'au jour où, par une réaction inattendue, ils les renversèrent, fatigués de leur domination plutôt qu'indignés ou effrayés de leurs crimes. Les principaux Girondins étaient : Vergniaud, Guadet, Gensonné, Lasource, Isnard, Barbaroux, Brissot, Pétion, Valazé, Condorcet. On comptait parmi les Montagnards : Danton, Camille Desmoulins, Robespierre, Collot d'Herbois, Manuel, Billaud-Varennes, Legendre, Tallien, Chabot. Dans le centre, qu'on appelait la Plaine et le Marais, on remarquait l'abbé Grégoire, Siéyès et Cambacérès. Les premiers croyaient la révolution finie et voulaient organiser. Les seconds poursuivant l'application de tous leurs principes, qui étaient ceux du Contrat social de Rousseau, et parlaient d'humanité et de vertu en ordonnant les plus
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affreuses exécutions. Les autres, sans principes ou sans caractère, se conduisaient par l'intérêt ou au gré des circonstances.
Sur la motion de Buzot, la Convention vota trois décrets portant qu'il serait rendu compte de l'état de la république, qu'une loi serait faite contre la provocation au meurtre, et qu'une force armée, fournie par les quatre-vingt-trois départements, serait mise à sa disposition.
Marat et Robespierre furent accusés d'aspirer à la dictature. Robespierre déclara que l'accusation portée contre lui était un crime, et il défiait ses adversaires de la signer. Barbaroux releva le défi, traça d'une manière saisissante le rôle de la Commune, et rappela qu'il s'était battu pour la liberté quand Robespierre s'était contenté de parler pour elle. Marat, dont les déclamations cyniques et sanguinaires avaient indigné la majorité, osa paraître à la tribune et se plaindre du nombre de ses ennemis. « Je les rappelle à la pudeur ! » ajouta-t-il, et l'assemblée s'écria : « Nous le sommes tous. »
Vergniaud dénonça les instructions données par lui aux commissaires, et Boileau, après avoir lu un de ses articles contre les députés, demanda sa mise en accusation.
On vit alors Marat s'appliquer un pistolet sur le front, et déclarer qu'il se brûlerait la cervelle s'il était l'objet des vengeances de la Convention.
Son cynisme effraya, mais ne le fit pas condamner. € Si, à la prise de la Bastille, dit-il, six cents têtes scélérates étaient tombées à ma voix, la paix eût été affermie dès cette époque. » L'assemblée passa à l'ordre du jour, déclarant également fausses les accusations de dictature contre les Jacobins et de fédéralisme contre les Girondins. Elle décréta la république une et indivisible.
Le ministère exerçait le pouvoir exécutif. Rolland y resta, mais Danton fut remplacé à la Justice par Garât, et Servan à la Guerre par Pache. La Convention, ayant constaté les dilapidations les plus éhontées, créa un comité de sûreté générale. € Il faut que nous périssions ici, disait son rapporteur, ou que le règne des lois renaisse, que l'anarchie expire et que la hache révolutionnaire ne soit plus, dans les mains des scélérats, un instrument de terreur, de crimes et de vengeances. » Les Jacobins s'indignaient de ces mesures et les présentaient comme des menaces contre les patriotes. Leur colère ne connut plus de bornes lorsqu'ils virent les comités de l'assemblée composés en majorité de Girondins.
Le 12 octobre, Dumouriez parut à la Convention. Le lendemain il
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visita la section modérée des Lombards et embrassa Robespierre au club des Jacobins. Il s'attachait à gagner tout le monde et ne repoussa que Marat. Il obtint, malgré la défiance qu'inspirait son ascendant sur l'armée, tout ce qu'il demandait.
La lutte était incessante au sein de la Convention entre les Girondins et les Montagnards, à propos de la garde demandée aux quatre-vingttrois départements, des décrets contre les provocations à l'assassinat, des actes de la Commune, de la conduite au 2 septembre ; et Louvet, que la tentative précédente aurait dû rendre plus prudent, conclut à la mise en accusation de Robespierre.
Robespierre raconta sa vie, prétendit que, sans argent et sans soldats, il ne pouvait aspirer à la dictature, et fit à sa façon l'histoire des événements dont on lui attribuait la responsabilité. Ces explications suffirent à la Convention, qui passa à l'ordre du jour ; et si ses ennemis crurent l'avoir humilié, sa situation aux Jacobins fut plus forte, et, dans la partie flottante de la Convention, il acquit le prestige d'un chef.
La situation du roi et de sa famille dans la Tour du Temple était des plus malheureuses. Soumis à une surveillance brutale et soupçonneuse, privés de toute communication avec le dehors, ils étaient traités comme des condamnés. La Convention nomma une commission chargée de préparer le procès. Il était accusé d'avoir favorisé les ennemis de la Révolution. La déchéance ne suffisait pas pour un pareil crime, et la Gironde, par l'organe de Dufriche-Valazé, demanda pour lui la peine des traîtres. La Constitution de 1791 déclarait le roi inviolable, mais Mailhe déclara que la nation ne pouvait avoir perdu ses droits ; Saint-Just prouva que Louis XVI, ayant «été pris les armes à la mains, >> devait être traité comme un ennemi public; Fauchet demanda d'attendre pour le jugement une époque plus calme ; Rosset rappela tout le bien que le roi avait fait et tout celui qu'il aurait voulu faire; et Grégoire, qui avait dit que «les rois étaient dans l'ordre politique ce que sont les monstres dans l'ordre de la nature, » prétendit que le plus grand supplice pour lui, ce serait d'être condamné à vivre.
La Convention s'occupa de la dépréciation des assignats, de la gêne du commerce, de la disette, de l'agitation religieuse ; elle procéda au renouvellement de la municipalité. Après Pétion et d'Ormesson, qui n'acceptèrent pas leur élection à la mairie, Chambon l'emporta sur Lhuillier, candidat jacobin. Le Conseil se débarrassa, par des exclusions qu'il prononça ou fit pronoacer par les sections, de ceux de ses membres qui
avaient des sentiments contre-révolutionnaires, et nomma procureursyndic Chaumette, et pour ses substituts Real et Hébert, rédacteur du Père Diickesne, journal dont l'ignoble langage et les criminelles excitations effrayaient tous les honnêtes gens.
Les Jacobins pressaient le procès du roi. On avait trouvé dans l'armoire de fer des papiers que l'on affectait de croire compromettants. Ils ne l'étaient que pour un certain nombre de députés qui recevaient de l'argent du roi en affectant les sentiments les plus révolutionnaires. Robespierre ne voulait pas de délibération, et prétendait que la mort seule mettrait le coupable dans l'impossibilité de nuire. Pétion demanda un jugement et requit la Convention de le rendre. Buzot fit adopter, le 4 septembre, un décret portant la peine de mort contre quiconque proposerait le rétablissement de la royauté.
Les Girondins, dont quelques-uns auraient voulu sauver le roi, venaient de se montrer les ennemis implacables de la royauté. Les Jacobins attaquèrent Roland et forcèrent sa femme à se justifier à la barre, ce qui lui valut un triomphe. Pache, à qui les Girondins attribuèrent le dénuement des armées, dut se défendre devant le comité de la guerre.
Le lo décembre, l'acte d'accusation contre le roi fut lu par Robert Lindet. On lui reprochait ses tentatives pour reprendre le pouvoir, sa correspondance avec les émigrés et avec les étrangers, le sang versé à Nancy, au Champ de Mars, au lo août. Appelé au sein de la Convention, il écouta l'accusation avec calme, répondit, ne récusa ni le tribunal, ni les juges, et demanda qu'on lui communiquât les pièces du procès et qu'on lui donnât un Conseil. Lorsqu'il se fut retiré, laissant la Convention émue ou troublée, on lui accorda le choix de ceux qui devaient le défendre. Il désigna Target et Tronchet. Le premier refusa, et Malesherbes, qui écrivit pour réclamer le privilège de secourir dans son malheur celui dont il avait été le ministre, fut accepté. D'autres avaient réclamé ce périlleux honneur.
La majorité de l'assemblée décréta que la défense aurait toute liberté, mais la Montagne et les tribunes ne ménagèrent ni les outrages au roi, ni la pression sur les juges. Buzot, pour montrer que les Girondins n'étaient pas moins que leurs adversaires jaloux de servir la république, proposa de proscrire tous les membres de la famille de Bourbon, y compris les d'Orléans. La Montagne irritée demanda le bannissement de Roland, et la Gironde celui de Pache. Les invectives et les accusations se croisaient. On ne parlait que de proscrire, et le décret contre les Bourbons fut voté.
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Les réclamations portées tumultueusement à la Convention par les sections, firent rapporter le décret concernant le duc d'Orléans.
Le 1 1 décembre, on avait enlevé au roi son fils, dont il faisait l'éducation avec le soin d'un maître et la sollicitude d'un père. Les instances de sa famille pour qu'il fût autorisé à communiquer avec elle, demeurèrent inutiles. Il n'eut plus qu'une corisolation : la prière, et un secours : la lecture assidue de X Lnitation de Jésus-Christ.
Le 14 décembre, il eut une conférence avec Malesherbes. Le 25, il écrivit son testament, œuvre royale et chrétienne, dont la grandeur résignée prouve combien il était maître de lui-même et supérieur à sa cruelle situation. Le 26, il comparut devant la Convention, depuis dix heures du matin jusqu'à cinq heures du soir. De Sèze démontra, clans un plaidoyer sobre et vigoureux, que l'inviolabilité constitutionnelle le couvrait, que les faits qu'on lui imputait, en supposant qu'ils fussent prouvés, ne suffisaient pas à justifier une condamnation, et qu'il ne pouvait être jugé pour les faits postérieurs à la déchéance. « Je cherche parmi vous des juges, s'écria-t-il, et je ne trouve que des accusateurs. » Le roi prononça quelques mots pleins de force et de dignité pour repousser l'accusation d'avoir fait couler le sang.
A son retour, il dit à ses défenseurs en les remerciant de leurs efforts : « Etes-vous bien convaincus à présent qu'avant même que je fusse entendu, ma mort était jurée ? » Et il leur exprima ses craintes d'attirer sur eux quelque persécution.
Le jour même Lanjuinais disait à la tribune : « Louis ne peut être jugé par les conspirateurs du 10 août. » Les clameurs de l'assemblée ne le réduisirent pas au silence, et la discussion prit un caractère de violence inouïe. Buzot, après plusieurs orateurs qui avaient demandé de consulter la nation, annonça qu'il voterait pour la mort avec l'appel aux assemblées primaires. Saint-Just, prétendant que « la Révolution ne commence que quand le tyran finit, » repoussa cet appel, ainsi que Robespierre. Vergniaud, Gensonné, Pétion, démontrèrent que le peuple seul avait le droit de juger. Barrère, s'appuyant sur les droits du souverain exercés par l'assemblée, demanda des mesures énergiques pour ramener l'accord, et sessophismes, enveloppés d'un langage modéré, gagnèrent une partie de la Plaine et déconcertèrent les Girondins, qui reculaient devant les conséquences de leur conduite.
La Convention vit défiler dans son enceinte les partisans des deux opinions qui la divisaient : « Vengeance contre le roi ! » criaient les
sections : « Mort aux scélérats ! » disaient les fédérés d'un certain nombre de départements, effrayés du pouvoir de Marat et de Robespierre. Chaque séance offrait quelque chose d'imprévu, et les violences répondaient aux violences. C'était la lutte pour la domination, et aussi pour la vie, car aucun de ces hommes, lancés dans cette politique sans merci, ne se faisait illusion : la défaite, c'était la mort. Tant que le roi n'était pas jugé, il y avait un aliment à la haine. L'iniquité suprême accomplie, la vengeance atteindrait ceux qui ne s'entendaient que pour le crime.
Le 14 janvier, les questions furent posées à l'assemblée dans cet ordre : Louis est-il coupable de conspiration contre la liberté de la nation et d'attentat contre la sûreté générale de l'État ? Le jugement sera-t-il soumis à la sanction du peuple? Quelle sera la peine ?
Le matin du 16, la Convention fut entourée d'une foule en armes, et chaque député qui passait était accueilli par cette injonction : « Sa mort ou la tienne! » A l'intérieur, les tribunes applaudissaient ou éclataient en menaces selon le vote. L'appel nominal sur la peine dura vingt-quatre heures. 24 voix furent perdues ; 334 votèrent pour la détention, le bannissement ou la mort conditionnelle; 387 pour la mort, et, sur ce nombre, quarante demandèrent la suspension de l'exécution. Il n'y eut donc pour le régicide que sept voix de majorité. Les Montagnards et les Girondins, divisés en tout, confondirent leurs votes sous l'empire de la passion, de l'ambition ou de la peur. « S'il y a un crime dans le meurtre par vengeance, a dit Lamartine, dans le meurtre par lâcheté il y en a deux. »
Malesherbes, brisé par la douleur, alla au Temple annoncer la triste nouvelle au roi, qui la reçut avec calme. « Je vous le jure dans toute la sincérité de mon cœur, lui dit-il, comme un homme qui va paraître devant Dieu, j'ai constamment voulu le bonheur de mon peuple et je n'ai pas formé un seul vœu qui lui fût contraire. » Et comme Malesherbes cherchait à lui donner l'espoir d'un sursis ou de l'appel au peuple : « Non, non, lui répondit-il, la nation est égarée, et je suis prêt à m'immoler pour elle. » Il le supplia ensuite de détourner les personnes généreuses qui voulaient provoquer un mouvement pour le sauver. Il signa cependant, sur les instances de ses défenseurs, l'appel au peuple, et ne se préoccupa plus que de sa famille et de ses serviteurs, dont la mort allait accroître les périls.
■ Les deux jours suivants, le roi ne vit pas ses défenseurs. Il y avait
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dans Paris une rumeur sombre, et l'on craignait un mouvement. Le 20, le Conseil exécutif signifia au roi les décrets des 15, 16, 17, 19 et 20 janvier contenant l'arrêt de mort et le rejet du sursis. Le roi remit au ministre de la Justice, Garât, une lettre dans laquelle il demandait trois jours pour se préparer à paraître devant Dieu, un prêtre, le relâchement de la surveillance dont il était l'objet, la visite de sa famille sans témoin, la liberté pour elle de se retirer où elle voudrait, et le soin des personnes qui, attachées à son service, se trouvaient sans ressources. Le prêtre qu'il désignait était l'abbé Edgeworth de Firmont, confesseur de sa sœur.
Place Louis XV (d'après une gravure de l'époque).
Au dîner, après le départ du Conseil exécutif, il s'aperçut qu'on lui avait enlevé le couteau et la fourchette. « Me croit-on assez lâche pour que j'attente à ma vie .-* » s'écria-t-il douloureusement. A six heures du soir. Garât, précédé de Santerre, qui manifestait sa joie, notifia la réponse de la Convention. Elle permettait l'entrée au Temple de l'abbé de Firmont et l'entrevue du roi avec sa famille. « Toujours grande et juste, » elle s'occuperait du sort de sa famille et de ses serviteurs. Elle rejetait le sursis.
L'abbé de Firmont resta seul avec le roi, qui lui communiqua son testament, et le chargea de dire à l'archevêque de Paris qu'(( il mourait dans sa communion. » A huit heures et demie du soir, il eut avec la reine, ses deux enfants et sa sœur, une entrevue qui dura jusqu'à dix heures un quart, et qui, sous l'œil des municipaux, séparés par un vitrage, se passa en épanchements de tendresse et de douleur. Le roi demanda au Dauphin qu'il pardonnât à ses bourreaux, et l'enfant fit le serment. Il promit à sa famille de la recevoir le lendemain, et s'arracha à ses embrassements et à ses larmes. Il fit ensuite sa confession, et, après minuit, se jeta sur son lit, où il dormit profondément.
A cinq heures, selon ses ordres, son fidèle Cléry le réveilla. Il passa encore une heure avec son confesseur, entendit la messe, y communia pieusement et dit : « Mon Dieu ! que je suis heureux d'avoir conservé mes principes !.... Oui, il existe en haut un Juge incorruptible qui saura bien me rendre la justice que les hommes me refusent ici-bas. »
On bat la générale dans Paris. A sept heures, le roi se rappelle la promesse qu'il a faite la veille à sa famille, mais, sur les instances de son confesseur, qui l'engage à ne pas soumettre la reine à une aussi cruelle épreuve, il y renonce. Il remet à Cléry un cachet pour son fils, un anneau pour la reine, et le charge de ses adieux pour tous. On lui refuse les ciseaux qu'il avait demandés pour se faire couper les cheveux. A neuf heures, Santerre arrive. « \'ous venez me chercher, dit-il ; dans une minute je serai à vous. » Et il rentre dans la tourelle avec son confesseur. « Tout est consommé, lui dit-il ; donnez-moi votre dernière bénédiction, et priez Dieu qu'il me soutienne jusqu'à la fin. »
Il sort et remet son testament à un municipal, Jacques Roux, prêtre juré, en le priant de le faire tenir à la reine. « Cela ne me regarde point, répondit-il ; je suis ici pour vous conduire à l'échafaud. » Un autre municipal le reçoit. Il recommande à la Commune Cléry, et lui donne sa montre et ses effets. « Partons ! » dit-il à Santerre avec fermeté. Il s'excuse auprès du concierge d'un mouvement de vivacité de la veille, traverse la cour à pied, et monte en voiture avec son confesseur et deux gendarmes. Il lit dans le bréviaire des passages des saintes Écritures appropriés à la situation et les prières des agonisants. Les tambours battent, Paris est sombre, les boutiques sont fermées, des détachements de cavalerie et des canons forment l'escorte. Entre la porte Saint-Martin et la porte Saint-Denis quelques jeunes gens, le sabre à la main, fendent la foule en criant : « A nous ceux qui veulent sauver le roi ! » Ils
restent isolés, tant la terreur avait glacé les âmes. Ils sont entourés, désarmés et presque tous pris.
Le trajet dure une heure au milieu d'une foule immense. L'échafaud se dresse sur la place Louis XV, entre un piédestal veuf de sa statue et les Champs-Elysées. Des canons commandent toutes les issues. De tout côté étincellent des baïonnettes, et la garnison forme un immense carré. La foule est tenue à distance, mais les membres les plus violents du club des Jacobins et du club des Cordeliers ont obtenu le privilège de rester au pied de l'échafaud, afin de voir couler le sang d'un roi.
Il descend de voiture, recommande son confesseur, repousse trois exécuteurs qui veulent lui ôter ses habits, se déshabille lui-même, et comme on veut le lier : « Me lier ! s'écrie-t-il, non, je n'y consenterai jamais. » Ils insistent, et, le roi consultant du regard son confesseur, celui-ci dit : « Sire, dans ce dernier outrage, je ne vois qu'un dernier trait de ressemblance entre Votre Majesté et le Dieu qui va être sa récompense. » Et le roi : « Faites ce que vous voudrez, je boirai le calice jusqu'à la lie. » Il gravit l'échafaud et, s'élançant jusqu'à l'extrémité, il s'écrie d'une voix qui fut entendue de toute la place : « Je meurs innocent de tous les crimes qu'on m'impute. Je pardonne aux auteurs de ma mort, et je prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne retombe jamais sur la France. » Un roulement de tambours commandé par Santerre couvre sa voix. Il est saisi, placé sous le couperet et sa tête tombe. « Fils de saint Louis, montez au Ciel! » s'était écrié l'abbé de Firmont. 11 était dix heures un quart.
Les fédérés poussèrent les cris de: «Vive la liberté! Vive la nation !» Un citoyen, s'élançant sur l'échafaud, plongea sa main dans le sang royal et en aspergea la foule, comme pour l'associer au crime. D'autres s'approchèrent pieusement et emportèrent sur leurs mouchoirs une tache précieuse ou dérobèrent quelques fragments des vêtements. Le corps fut porté au cimetière de la Madeleine. Pendant toute la journée les fédérés montrèrent leur joie par des chants et des débauches. Le soir, Paris illumina. Le crime de quelques-uns venait d'avoir pour complice la lâcheté du grand monde, et sur la France, courbée sous la Terreur, pesait l'épouvantable responsabilité du régicide.
De Maistre a dit à propos de ce crime national : «Tous les Français, sans doute, n'ont pas voulu la mort de Louis XVI, mais l'immense majorité du peuple a voulu, pendant plus de deux ans, toutes les folies, toutes les injustices, tous les attentats qui amenèrent la catastrophe du
2 1 janvier. » Il cite ensuite ce passage de Shakspeare dans Hamlet : « La vie de tout individu est précieuse pour lui ; mais la vie de qui dépendent tant de vies, celle des souverains, est précieuse pour tous. Un crime fait-il disparaître la majesté royale ? A la place qu'elle occupait il se forme un gouffre effroyable, et tout ce qui l'environne s'y précipite, 'b