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II. — La Proscription des Girondins

jN conventionnel qui avait voté la mort du roi, Le Pelletier Saint- Fargeau, fut assassiné le 20 janvier par un ancien garde du corps. La Convention et la Commune lui firent des obsèques solennelles et théâtrales.Son corps fut porté au Panthéon. Le 23, Roland donna sa démission, et Garât joignit le ministère de l'Intérieur à celui de la Justice. Les soupçons; les dénonciations atteignaient indistinctement tous les citoyens; mais les criminels avaient droit à tous les égards, et une pétition ayant demandé l'abandon des poursuites contre les massacreurs de Septembre, la Convention arrêta la procédure.

La Constitution de 1791 n'était pas en rapport avec la situation nouvelle. Condorcet en présenta une qui mettait en exercice continuel la souveraineté populaire. Cependant tous les objets enchérissaient de manière à porter la perturbation dans les ménages et à faire craindre la disette. Les émeutes se renouvelaient sans cesse et les craintes étaient universelles. Marat, à qui il fallait des exécutions, proposa de pendre quelques accapareurs. On lui fit un procès, mais il n'en continua pas moins ses excitations au crime.

Danton obtint l'envoi, dans les quatre-vingt-trois départements, de commissaires avec des pouvoirs extraordinaires. La Montagne fournit ces patriotes. L'impôt de guerre sur les riches fut voté, et un tribunal criminel pour « le jugement des traîtres, des agitateurs et des contre-révolutionnaires, » institué malgré l'opposition de Lanjuinais. Il se composait de neuf membres nommés par la Convention, n'était tenu à aucune forme et devait poursuivre, soit directement, soit par les ordres de l'assemblée- Les Girondins comprirent le danger et essayèrent vainement de le

conjurer. Ils obtinrent, pour toute garantie, que ce tribunal aurait des jurés choisis par la Convention et pris dans les départements.

Les sections prétendant révoquer les mandataires infidèles du peuple, les Girondins se crurent perdus. Heureusement, pendant toute la soirée et la nuit une pluie torrentielle empêcha les chefs de réunir leurs troupes. La tentative avorta. Vergniaud, sans dire tout ce qu'il savait, signala les excès commis et les dénonciations qui portaient la terreur dans toutes les familles. N'était-il pas à craindre que « la Révolution, comme Saturne, dévorât ses enfants ?» Il demanda une enquête sur les troubles du 9, du 10 et du 1 1 mars, et l'arrestation des membres du comité d'insurrection. Il l'obtint, mais il avait d'avance infirmé ces poursuites en accusant les émigrés. Tout fut terminé par des éloges décernés à Pache, qui avait maintenu l'ordre.

Danton essaya, par la réunion dans les comités des principaux membres de la Montagne et de la Gironde, de mettre fin à des rivalités qui ne pouvaient qu'être préjudiciables aux deux partis et mortelles pour leurs membres. La province était en feu. Les commissaires, après avoir excité ou soutenu les passions révolutionnaires, avaient armé les citoyens les uns contre les autres. Lyon, Marseille, Rouen, Bordeaux, Nantes, la Vendée, étaient en armes. La Convention prit des mesures de « salut public. » Elle décréta la permanence des administrations, le bannissement et la confiscation contre les émigrés, la mort contre les prêtres déportés qui rentreraient, le partage des biens communaux et la formation de comités révolutionnaires dans toutes les communes. Ce n'était pas assez ; elle forma un comité « de défense générale et de salut public, » qu'elle composa de vingt-cinq membres, à qui elle donna la surveillance des ministres et qui devait, toutes les semaines, lui rendre compte à elle-même. Les pouvoirs devaient être renouvelés tous les mois. Le 6 avril le nombre des membres fut réduit à neuf.

L'attitude et les projets de Dumouriez inquiétèrent pendant quelques jours la Convention. Les Jacobins instituèrent un comité central de salut public, que la Convention cassa. Ils y substituèrent un comité de correspondance avec les quarante-quatre mille municipalités. Ce fut leur force et la condition de durée de la Terreur. Danton, qui avait été en relations avec Dumouriez, dut se défendre contre les Girondins, et cette attaque le rejeta dans le parti de la Montagne. Il s'unit à Marat et à Robespierre pour accuser la Gironde d'être un parti aristocratique, de protéger les riches et les modérés, de poursuivre une fédération et de

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s'allier avec les ennemis du dedans et du dehors. Vergniaud démontra que sa modération avait sauvé la république de la guerre civile. Montagnards et Girondins s'interpellent et s'insultent. Duperret tire une épée, Danton crie à Guadet : « Tu m'accuses ! eh bien, tu sentiras ma force ! » Marat avait écrit aux départements de s'armer contre le gouvernement, et il ne désavouait pas la circulaire. On le mit en accusation. Il sortit avec une cinquantaine de Montagnards, et le lendemain plusieurs autres demandèrent à signer avec lui l'appel à l'insurrection. Après une séance de clameurs, d'injures et de violences, la mise en accusation fut votée par 220 voix contre 92.

Trente-cinq sections se présentèrent à la barre de la Convention, demandant l'expulsion de vingt-deux membres. Boyer-Fonfrède protesta contre l'omission de son nom, et ses collègues de la Gironde prétendirent à l'honneur d'être aussi proscrits. La Convention rejeta la pétition et nomma président un des vingt-deux, Lasource, avec trois Girondins pour secrétaires. Marat, qui s'était caché, comparut le 24 avril devant le tribunal, non comme un coupable mais comme « un apôtre et un martyr de la liberté. » Il prétendit n'avoir pas voulu avilir la Convention, mais la rappeler à la dignité de ses fonctions. Il fut acquitté et porté triomphalement à la Convention. La foule envahit la salle aux cris de : « Vive la république ! Vive Marat l'ami du peuple ! » Ces violations de l'assemblée passaient inaperçues ; on y était habitué. Le club des Jacobins lui offrit des couronnes. Il répondit qu'« il valait mieux écraser ses ennemis, » et on était sûr qu'il n'y manquerait pas s'il le pouvait sans courir de trop grands risques.

Le tribunal révolutionnaire fonctionnait, condamnant presque toujours et envoyant à la guillotine des soldats, des correspondants d'émigrés, des femmes, des servantes, des généraux ; et pendant ce temps, soit au comité de constitution, qui continuait lentement son oeuvre, soit à la Convention, soit aux Jacobins, Robespierre, Saint-Just, l'Américain Anacharsis Clootz, Condorcet, Vergniaud, exposaient leurs principes. C'est dans l'antiquité qu'ils allaient, le plus souvent, chercher leurs modèles, et sous de grands mots ils abritaient leurs infamies.

Le peuple ne cessait de se plaindre de la cherté des subsistances. Le 2 mai, l'assemblée vota un viaxinuivi relatif et soumit les agriculteurs à des visites, à des déclarations et à des ventes forcées. Danton avait fait décréter la levée de vingt mille patriotes. Chacun prétendait sauver la patrie, mais à Paris, dans les clubs, l'on était d'avis qu'il fallait envoyer

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en Vendée ou sur les frontières les aristocrates. Ceux qui avaient donné leurs noms avec empressement et ostentation s'empressaient de déserter.

Cambon demanda la fabrication de douze cents millions d'assignats, et la Convention crut ou feignit de croire que cette masse de valeurs fictives jetée dans la circulation était sans danger. L'exemple de Paris encourageait la province à l'anarchie et aux violences. Les prisons étaient pleines, et les exécutions portaient la terreur dans les villes et dans les campagnes, chez les riches et chez les pauvres ; tout était motif d'accusation et prétexte de condamnation. Mais ces excès se retournaient contre ceux qui les commettaient. Une réaction se faisait, et, comme elle ne pouvait trouver d'appui dans la Convention que chez les Girondins, ceux qui souffraient et tremblaient allaient à ceux que l'on appelait « les complices de Du mouriez. »

La lutte devint dès lors acharnée au sein de la Convention. Il fallait que l'une des deux factions dévorât l'autre. On se heurtait partout, à l'assemblée, dans les clubs, au département, à la Commune, pour les finances, la guerre, la police. A la Convention, les tribunes étaient presque constamment aux prises avec la salle. Les femmes s'y pressaient et intervenaient plus audacieuses et plus impitoyables que les plus effrontés et les plus sanguinaires Jacobins.

Cependant les modérés paraissaient l'emporter. Sur la proposition de Guadet, une commission extraordinaire de douze membres fut chargée de prendre les mesures exigées par la situation et de reviser les actes de la Commune. Elle décréta d'accusation Hébert, substitut de la Commune, qui, dans le Ph-e Duchesne, avait prêché l'insurrection. Il fut arrêté avec Varlet et Dobsent. Le Conseil général se déclara en permanence, et un orateur de la Commune protesta contre ces arrestations. Le 27, l'assemblée fut assiégée ; Pache et Marat niaient la conspiration, le comité l'affirmait, et la section de la Cité se rendit à la Convention pour demander l'accusation des douze devant le tribunal révolutionnaire. La séance fut extrêmement agitée ; Robespierre ne put se faire entendre ; Danton et les Montagnards criaient aux Girondins :« Nous vous résisterons ! » et les deux partis, s'accusant, s'injuriant, s'agitant, furent, pendant toute la séance, sur le point d'en venir aux mains.

La salle fut envahie, et les députés se trouvèrent confondus, menacés, insultés, maltraités, au milieu d'une foule furieuse. A minuit, au milieu de l'accablement des députés et des vociférations des pétitionnaires, un décret rendit la liberté aux prisonniers et cassa la commission des douze.

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Le lendemain, après un débat violent, les prisonniers restèrent libres et la commission fut rétablie. Hébert, couronné de lauriers, reçut les félicitations de ses complices et de ceux qui tremblaient.

Le 29, tout fut préparé pour une insurrection ; mais les chefs, Robespierre, Danton et Lacroix, agissaient dans l'ombre, et lorsque Lanjuinais dénonça le complot, il ne put en désigner la tête. Le 31, la salle du Conseil général fut envahie et le peuple de Paris déclaré en insurrection. Le Conseil, éloigné un moment, fut réintégré sous le titre de Conseil général révolutionnaire. Après avoir fait prêter serment à tous les fonctionnaires, il nomma Henriot commandant général de la force armée.

La Commune se constitua en permanence, mit la main sur tous les services et vota quarante sous tous les jours pour tous ceux qui resteraient sous les armes. Le tocsin, la générale, le canon, portaient dans toutes les âmes l'inquiétude et répandaient dans Paris cette terreur vague qui annonce et prépare l'exécution de sinistres projets.

L'assemblée manda Henriot, qui avait fait tirer le canon contrairement à la loi. Danton demanda la suppression des douze, et soutint que Paris avait bien mérité de la patrie. Les scènes tumultueuses dont la Convention avait l'habitude se renouvelèrent avec plus de violence que jamais. Les tribunes mêlaient leurs clameurs et leurs invectives à celles des députés, qui, debout sur les bancs, se précipitaient les uns sur les autres, et dont plusieurs avalent les armes à la main. Vergniaud fit décréter que les sections, en maintenant l'ordre, avaient bien mérité de la patrie, et qu'une enquête serait faite sur les auteurs de la violation de la loi. Barrère y répondit en proposant une autre conciliation : la suppression des douze et la libre disposition de la force armée pour la Convention.

En réalité, la Commune devenait maîtresse. Mais la victoire n'est complète que lorsque l'ennemi a disparu. Les Girondins, affaiblis par leurs concessions, étaient encore à l'assemblée, et leur talent pouvait les rendre redoutables. Dix-huit commissaires pris dans le Conseil général et le comité révolutionnaire allèrent demander au sein de la Convention, qui n'avait pas été convoquée, la proscription de vingt-sept députés, instruments de la contre-révolution. Les rares députés présents renvoyèrent la pétition au comité de salut public, et décrétèrent que des mesures urgentes seraient prises avant trois jours,

Le terme parut long, et, dès le matin du 2 juin, on battit la générale et on tira le canon d'alarme. Malgré le décret des jours précédents, la Commune disposait de la force armée, et quatre-vingt mille hommes

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occupèrent tous les abords de l'assemblée. Henriot plaça en tête les compagnies dont il était sûr, et fit braquer sur la Convention cent soixante-trois pièces de canon. Les Girondins se rendirent en petit nombre à l'assemblée. Lanjuinais dénonça le complot, et, malgré les violences exercées sur sa personne, ne quitta pas la tribune, et demanda la mise hors la loi du Conseil général et des comités des sections.

Un pétitionnaire vint à la barre réclamer satisfaction pour les citoyens de Paris. Tallien et Billaud-Varennes demandèrent une réponse immédiate : « Il faut céder au peuple! » dirent les uns : « Nous résisterons jusqu'à la mort ! » dirent les autres. Barrère demande que les vingt-deux se suspendent volontairement de leur pouvoir, Garât, que les chefs des deux partis abdiquent en même temps : Robespierre et Lanjuinais refusent. La force armée se rapproche de l'assemblée et la Montagne elle-même la redoute. Barrère propose de se rendre au sein de la force armée et de délibérer sous sa protection, mais lorsque la Convention se présente sous la conduite de son président, Héraut-Séchelles : « Canonniers, à vos pièces! » cria Henriot, et les députés, saisis de terreur, se précipitent en désordre dans le jardin, oii ils constatent l'impuissance des bataillons amis. Ils rentrent. Couîhon leur demande de porter librement un décret d'accusation contre les vingt-deux d'entre eux qui ont été dénoncés et contre les ministres Clavière et Lebrun. Marat fait la liste, et la Montagne vote au milieu de l'épouvante ou de l'abstention de la plus grande partie de la Convention, Paris se soumit; la province, avertie que la journée du 2 juin complétait, sans une goutte de sang, les victoires du 10 août et du 14 juillet, ne protesta pas tout d'abord, ne se rendant pas compte des conséquences inévitables de cette première proscription des représentants.

Mais la Lozère était en armes, et à Lyon on s'était battu dans les derniers jours du mois de mai. Depuis la mort du roi, la Vendée luttait avec l'énergie de sa foi religieuse et monarchique. L'insurrection éclata presque simultanément dans plus de soixante départements lorsque les faits furent connus. On réclamait la représentation nationale tout entière, et on défendait moins les Girondins, dont on connaissait les coupables compromissions, qu'une assemblée qui, seule, pouvait arrêter les criminels desseins de la Commune. Ce mouvement d'indignation revêtit presque un caractère monarchique, et les Montagnards purent craindre, un moment, que la vraie France se levât contre ce ramas d'étrangers et d'hommes perdus qui faisaient couler son sang dans les horreurs de la guerre civile et par les arrêts de ses proconsuls.

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Les Girondins se dispersèrent. Vergniaud, Gensonné et \'alazé restèrent à Paris ; Gorsas, Buzot, Pétion, Louvet, Barbaroux et Guadet se réfugièrent dans l'Eure ; Meillan et Duchàtel en Bretagne ; Birotteau et Chasset à Lyon ; Rabaut à Nîmes ; Rebecqui à Marseille ; Lebrun et Roland parcoururent plusieurs retraites, et Madame Roland fut enfermée à l'Abbaye.

La Plaine formait la majorité, mais une majorité sans volonté. La Commune faisait des décrets contre les nobles, les prêtres, les députés qui abandonneraient leurs postes, et cependant elle n'osait provoquer la condamnation de ceux qu'elle avait proscrits. Barrère essaya de profiter de cet embarras pour faire adopter une transaction qui, dans sa pensée, substituait la volonté nationale à celle des partis. Robespierre repoussa cette proposition, et Billaud-Varennes exposa qu'il fallait changer les ministres, bâillonner la presse, suspendre le droit des citoyens, former l'armée révolutionnaire, imposer un emprunt forcé d'un milliard et faire une constitution républicaine.

Le projet de constitution fut lu le lo juin et voté le 2;^. Les députés étaient élus par le suffrage direct sans condition de cens ; l'assemblée faisait des décrets immédiatement exécutoires, et des lois qui devaient être soumises aux assemblées primaires. Vingt-quatre citoyens, choisis sur une liste fournie par les quatre-vingt-quatre départements (i), formaient le pouvoir exécutif, qui choisissait les ministres, les généraux et tous les agents. L'assemblée était renouvelée tous les ans et ses membres étaient indéfiniment rééligibles. Il y avait un député par cinquante mille âmes. Les assemblées primaires se réunissaient le i^'' mai, sans convocation, pour renouveler l'assemblée, et le Conseil exécutif était-lui-même renouvelable tous les ans. Les auteurs de cette constitution en remirent i. le dépôt sous la garde de toutes les vertus. » Ils en célébrèrent l'achèvement par des fêtes patriotiques, quoique personne ne comptât sur cette nouvelle organisation du pouvoir pour ramener la paix, donner du pain au peuple et garantir la liberté. Il est vrai que Chabot s'était expliqué à ce sujet : « La garantie de la liberté, avait-il dit, c'est la guillotine. »

La proscription appelle la proscription et le crime le crime. Girondins et Montagnards s'étaient réunis pour conduire Louis XVI à l'échafaud : les Girondins expiaient leur lâcheté par la déchéance, en attendant la

I. Le quatre-vingt-quatrième département était celui de Vaucluse, formé par le comtat Venaissin et Avignon, enlevés au Pape en 1791.

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mort, et les Montagnards se trouvèrent immédiatement aux prises avec de plus audacieux.

Saint- Just, réunissant toutes les accusations dirigées contre les Girondins, demanda, au nom du comité de salut public, qu'ils fussent déclarés traîtres à la patrie. Les dénonciations se multipliaient, l'échafaud se dressait en province, et les clubs, avec une vigilance sans pitié comme sans justice, demandaient tous les jours de nouvelles victimes.

Le 13 juillet, une jeune fille de Caen, âgée de vingt-quatre ans, Charlotte Corday, se présenta chez Marat, à qui elle avait, dit-elle, des communications à faire. Marat était pour tous un objet d'horreur. Son journal P Ami du peuple, sous prétexte d'assurer le salut de la patrie, signalait à la vengeance des patriotes les nobles, les prêtres, leurs partisans, leurs parents, leurs amis, et réclamait pour la guillotine deux cent soixante-dix mille têtes. Charlotte Corday le frappa d'un coup de couteau dans sa baignoire. On lui fit de pompeuses obsèques, son buste fut placé dans la Convention, à la Commune, et son tombeau, élevé dans le jardin des Cordeliers, honora «l'Ami du peuple », dont on fit un dieu en vouant un autel «à son cœur».

Charlotte Corday mourut sur l'échafaud : « J'ai tué un homme, dit-elle, pour en sauver cent mille. » Elle se montra dans la prison, et au dernier moment, calme, presque joyeuse, avec cette fausse grandeur qu'inspirait la trop commune imitation du stoïcisme antique.

La Convention veillait sur les départements et frappait ceux qui montraient quelque sympathie pour les proscrits. Elle décrétait d'accusation les généraux, même ceux dont les succès avaient popularisé le nom, et voyait partout des conspirateurs. Les vivres étaient chers, les assignats se dépréciaient de jour en jour, l'argent disparaissait, l'agiotage s'exerçait sur toutes les marchandises, les riches offraient une trop belle proie pour qu'on ne les poursuivît pas, et la loi du maximum servait de prétexte à toutes les violences.

L'entrée de Robespierre au comité de salut public (27 juillet) donna une impulsion nouvelle aux mesures de proscription. Le comité obtint de lancer des mandats d'arrêt, et le tribunal révolutionnaire forma deux sections, afin de faire plus de besogne. On emprisonna, on accusa, on épura, on donna pour la guerre des instructions atroces, on multiplia les mesures de défiance, et toutes les folies criminelles qui se produisaient au club des Jacobins, se traduisaient dans l'assemblée en décrets fidèlement exécutés, car ils étaient injustes et sanglants.

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Pendant que la terreur se répandait en France, courbant les âmes et abattant des têtes, la Convention organisait, pour fêter le lo août, une ridicule manifestation symbolique de la chute de la royauté. Deux jours après la Convention ordonnait l'arrestation générale des suspects, et

Assassinat de Marat (d'après le tableau de Baudrv).

déclarait qu'il n'y aurait point d'amnistie. Robespierre demandait aux Jacobins la destitution des généraux, le choix d'hommes honnêtes, c'està-dire en communauté d'opinions avec lui, pour sauver la patrie, et 1 ex-

termination des journalistes, dont « chaque trait de plume était un crime à ajouter aux autres. » La Convention transformait en décrets les résolutions des clubs et ordonnait une levée en masse, pour une guerre faite avec « l'impétuosité d'une irruption » et la toute-puissance d'un «envahissement torrentiel. »

Pour l'exécution de ce décret, il fallait un effort colossal et des mesures financières d'une puissante énergie. Tout fut mis en réquisition: hommes, chevaux, armes, vivres, étoffes et linges. Partout on cherchait le salpêtre, on faisait des gargousses et des cartouches, on forgeait des piques. La Convention décréta un emprunt forcé et progressif s'élevant à un milliard. Elle unifia la dette et servit, pour les créances échues, qu'elle ne voulait ni ne pouvait rembourser, une rente inscrite sur le Grand Livre de la dette pu'olique. Toutes ces mesures étaient décrétées avec précipitation, s'exécutaient mal, écrasaient les populations et produisaient peu de résultats. Il n'y avait de réel et d'impitoyable que l'échafaud. Custine, commandant de l'armée du nord, avait été arrêté le 28 juillet. Condamné le 27 août, exécuté le lendemain, il mourut avec le ■courage d'un soldat et d'un chrétien.

Pendant que les comités épuraient toutes les administrations, la Convention créait des asiles pour les enfants dont les pères servaient la patrie, supprimait les académies et fermait le Théâtre français, qui réunissait l'aristocratie de l'esprit et ne jouait pas les pièces patriotiques. Le 5 septembre, la Convention reçut une députation de la Commune demandant la destruction des ennemis de la république. La Convention fraternisa avec la députation et chargea le comité de salut public de formuler les décrets propres à réaliser les vœux de la Commune. Elle créa une armée révolutionnaire de six mille hommes et de douze cents canonniers, qui devait se porter partout où sa présence serait requise. Plusieurs Girondins furent traduits devant le tribunal révolutionnaire. Le comité de salut public, dont le pouvoir et les occupations croissaient tous les jours, reçut de nouveaux membres choisis parmi les plus fanatiques. Point de président. Le secret des délibérations était absolu. Trois signatures suffisaient pour qu'une mesure fût exécutoire, et que tous les agents fussent tenus de s'y prêter. Robespierre en devint promptement l'âme.

Le 1 7 septembre la Convention fit la loi des suspects, qui formait six catégories embrassant en réalité tous les citoyens. L'arrestation devenait ainsi arbitraire et la mort aussi.

Le 3 octobre Amar lut le rapport concluant à traduire devant le tri-

bunal révolutionnaire les membres du côté droit convaincus de conspiration contre la république. Robespierre demanda que l'on se contentât de frapper les chefs, les autres ne pouvant échapper. Les députés désignés, qui n'avaient pu faire entendre un mot pour leur justification, se livrèrent eux-mêmes.

Le 6, Gorsas, qui avait été mis hors la loi, fut arrêté et immédiatement exécuté. Le lo, sur la proposition du comité de salut public, la constitution fut suspendue jusqu'à la paix, et le gouvernement révolutionnaire resta le maitre. Saint-Just démontra qu'il fallait « gouverner avec le fer, » et ses propositions, adoptées par la Convention, substituaient pour la guerre, l'administration et la justice, l'arbitraire à toutes les lois. Les prisons ne suffirent plus. Le tribunal révolutionnaire et l'échafaud se chargèrent d'y faire des vides.

Marie-Antoinette était restée au Temple après la mort de Louis XVL Le 3 juillet on lui avait enlevé son fils. Le i^'' août la Convention avait décrété : « Marie-Antoinette est envoyée au tribunal révolutionnaire ; elle sera transférée sur-le-champ à la Conciergerie. » La Conciergerie était une partie du palais de saint Louis. Arrachée à Madame Elisabeth et à Madame Royale, Marie-Antoinette fut transportée, à trois heures du matin, dans une cellule humide, où elle fut gardée par deux gendarmes. Elle avait à peine de quoi se vêtir, raccommodait difficilement elle-même ses robes, et, privée de toute consolation, sans la ressource du travail dont elle avait l'habitude, étroitement surveillée, elle souffrait de ses privations, de ses souvenirs, de ses appréhensions. La conspiration de Xœilht, faite pour la sauver, fut sur le point de réussir. Le 1 1 septembre 1/93, oï^ lui donna un autre cachot, que précédait une chambre dans laquelle les gendarmes veillaient sur elle. L'impératrice Eugénie a obtenu que le lieu sanctifié par cette grande infortune restât intact. De la salle du Manège, où Louis XVI fut condamné à mort, de la tour du Temple d'où il sortit pour aller à l'échafaud, il ne reste plus rien. Le cachot de Marie-Antoinette rappelle encore aujourd'hui la douleur chrétiennement supportée et le crime de la nation.

Elle dut quelques adoucissements au dévouement et à la piété. Sa douceur et sa résignation ne furent vaincues ni par ses tortures morales, ni par ses souffrances physiques, et lorsque , le 12 octobre à six heures du soir, elle fut interrogée par le tribunal révolutionnaire, elle garda toute la liberté de son esprit et la sérénité de son âme. On lui donna, comme avocats d'office, Tronson-Ducoudray et Chauveau-Lagarde. Sur

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leurs instances, elle écrivit à la Convention pour demander un délai de trois jours qui leur permît de prendre connaissance des pièces du procès. Le délai fut refusé, et le 15 elle comparut devant le tribunal révolutionnaire siégeant au Palais de Justice, dans l'ancienne grande chambre du parlement. L'accusateur public était Fouquier-Tinville, le président s'appelait Herman. Il y avait quatre juges et quinze jurés.

Les témoins étaient au nombre de quarante-et-un, tous choisis par l'accusation. Aucun d'eux n'incrimina la reine, non pas que quelques-uns n'aient fidèlement rempli leur rôle et soutenu l'acte odieux, dans lequel Fouquier-Tinville avait réuni les plus invraisemblables et les plus monstrueuses calomnies, mais la vérité, plus puissante que la bassesse et que le crime, tourna cette machination contre ceux qui l'avaient organisée. « Je ne crois pas, dit Sainte-Beuve (i), qu'il puisse exister de monument d'une stupidité plus atroce, plus ignominieuse pour notre espèce, que le procès de Marie-Antoinette, tel qu'on peut le lire officiellement reproduit au tome XX IX^ de l'histoire parlementaire de la Révolution française. La plupart des réponses qu'elle fit aux accusations sont tronquées ou supprimées ; mais, comme en tout procès inique, le texte seul des imputations dépose contre les assassins. Quand on pense qu'un siècle dit des lumières et de la plus raffinée civilisation aboutit à des actes publics de cette barbarie, on se prend à douter de la nature humaine et à s'épouvanter de la bête féroce, aussi bête que féroce, en effet, qu'elle contient toujours en elle-même et qui ne demande qu'à sortir. >

La reine se montra calme, dédaigneuse. Ses souffrances, qui avaient affaibli son corps, n'avaient rien enlevé à l'âme de son énergie. Après la déposition d'Hébert relative aux rapports 'du Temple avec le dehors, elle répondit avec précision et laissa de côté une accusation infâme relative à son fils. Un des jurés s'étonna de ce silence. « Si je n'ai pas répondu, s'écria-t-elle avec un accent qui fit courir dans tout l'auditoire un frisson, c'est que la nature se refuse à répondre à une pareille inculpation faite à une mère : j'en appelle à toutes celles qui peuvent être ici. » Fidèle à elle-même, la Révolution, avant d'immoler ses victimes, s'attachait à les déshonorer.

Commencée à huit heures du matin, l'audience se continua, après une interruption de trois quarts d'heure, jusqu'à minuit. Le président dit alors aux défenseurs : « Dans un quart d'heure les débats finiront : pré-

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