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Chapitre VIII

Le directoire,

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A Convention avait tenu la dernière de ses séances le 26 octobre. Le lendemain, 5 brumaire, les nouveaux élus furent réunis sur deux listes, dont la première comprenait tous ceux qui, âgés de plus de quarante ans, étaient mariés ou veufs. On tira au sort parmi eux, et deux cent cinquante formèrent le Conseil des Anciens. Ils siégèrent aux Tuileries et se don-

nèrent pour président Lareveillère-Lépeaux. Les autres constituèrent les Cinq-Cents, et se réunirent dans l'ancienne salle du manège, sous la présidence de Daunou, ancien Oratorien.

Les Cinq-Cents proposèrent, sans attendre tous les députés, cinquante noms sur lesquels devaient être choisis par les Anciens les cinq Directeurs. Siéyès, Barras, Lareveillère, Rewbel et Letourneur, portés en tête, furent choisis. Le refus de Siéyès fit nommer Carnot. Ils s'installèrent au Luxembourg.

La situation financière était déplorable et la banqueroute imminente. Les assignats subissaient une dépréciation énorme, les biens nationaux ne se vendaient pas, on n'osait pas recourir à de nouvelles confiscations, et les contributions extraordinaires irritaient, sans fournir des ressources suffisantes. On établit un impôt forcé de six cents millions sur les riches. Deux cents millions furent payés en assignats avec la perte de cent pour un. On réorganisa l'armée à l'intérieur, on punit sévèrement la désertion, et on confia au général Bonaparte le commandement d'un camp à Grenelle. Les Directeurs et les Conseils eurent une garde, et l'administration fut confiée à cinq ministres, qui nommèrent à tous les postes et complétèrent les tribunaux désorganisés.

Les deux Conseils n'étaient pas la représentation du pays. Le tiers nommé par les assemblées électorales voulait la fin de la Révolution, et les deux tiers pris dans la Convention en poursuivaient, avec quelque tempérament, la continuation. C'est ainsi que neuf représentants furent exclus comme « parents ou fauteurs d'émigrés, » que la succession des émigrés fut déclarée ouverte, que le Directoire reçut, à l'exclusion des

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tribunaux, le droit d'opérer les radiations, et que le serment de haine à la royauté fut exigé des membres des Conseils et de tous les fonctionnaires. Un club établi au Panthéon faisait les manifestations les plus révolutionnaires, et Gracchus Babeuf y prêchait la loi agraire et l'insurrection. Le Directoire ne se résigna qu'avec peine à le fermer, et, comme compensation, il prit des mesures de rigueur contre plusieurs réunions royalistes, qui ne faisaient courir à la paix aucun danger.

Les assignats s'élevèrent à quarante-cinq milliards. Les mandats territoriaux perdirent presque aussitôt leur valeur. La misère était générale, le mécontentement universel, et les fortunes scandaleuses qui s'élevaient au détriment de l'Etat ou des particuliers, déconsidéraient ceux qu'une connivence coupable ou une complicité réelle assuraient de l'impunité.

Le lo mai 1796, Barras dénonça aux Conseils la conspiration de Babeuf Un manifeste du groupe que dirigeait ce fougueux réformateur politique et religieux, avait déclaré que tous les biens devaient être communs, que ceux des émigrés et des ennemis du peuple seraient immédiatement distribués aux défenseurs de la patrie et aux malheureux. Il avait lui-même, dans un appel au peuple, rappelé le droit à l'insurrection, et signalé les « forfaits des gouvernants » qui s'étaient substitués arbitrairement à la Convention nationale.

Le Directoire demanda aux Conseils l'arrestation de Drouet, le seul représentant qui se fût mêlé à la conspiration. Babeuf fut pris chez lui, et ses principaux complices le suivirent en prison. Il avait été successivement laquais, clerc de procureur, procureur et journaliste. Son procès, longtemps ajourné, aboutit à une condamnation à mort. Il voulut se tuer, n'y réussit pas et porta sa tête sur l'échafaud (1797).

La « légion de police » avait été mêlée aux premiers actes de la conspiration préparée par le Tribun du Peuple, journal de Babeuf Envoyée aux armées, elle refusa d'obéir et fut licenciée. Ses membres se retrouvèrent dans le 2 1*^ régiment au camp de Grenelle. Les « patriotes >, qui voyaient avec terreur les progrès des royalistes et qui accusaient la tiédeur du Directoire, essayèrent de les soulever. Ils résistèrent et aidèrent à repousser ou à prendre les factieux. Vingt-huit furent condamnés à mort et trente à la déportation par des commissions militaires

Le Directoire, par sa mollesse, ses inconséquences et ses maladresses, donnait des forces à la réaction. Les contumaces du 13 vendémiaire se présentèrent devant le jury, qui les acquitta, et l'un d'eux, Vaublanc, alla

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occuper son siège aux Cinq-Cents. La liberté de la presse gênait des gouvernants qui, en proclamant très haut la liberté, essayaient de l'étouffer. Ils proposèrent une loi contre la calomnie. Elle n'empêcha pas des attaques trop justifiées, parce qu'elles dévoilaient l'impuissance, la corruption et la vénalité. Le discrédit du Directoire eût été complet si la gloire des armes, dans les combats contre l'Europe, n'eût été exploitée à son profit. Il voyait des complots partout, et quelques imprudences d'agents royalistes lui permirent de faire un procès dont il attendait la popularité. Il ordonna des arrestations, et, après la saisie de quelques papiers, traduisit devant le Conseil de guerre, pour embauchage, vingt accusés. Quatre furent condamnés de dix ans à un an de réclusion. Les autres furent acquittés ; mais le Directoire les retint en prison, aussi peu soucieux de la légalité dans cette affaire que dans celle des naufragés de Calais, émigrés que la tempête av^ait jetés sur les côtes de France, et qu'il traita, mettant la passion au-dessus de la justice, comme des proscrits qui auraient volontairement enfreint la loi.

Les Conseils ne lui permirent ni d'exclure des listes électorales les émigrés qui étaient rentrés, ni d'imposer un serment aux électeurs. L'élection prochaine du tiers des Conseils donnait à ces mesures une importance considérable, et le Directoire essayait de multiplier les obstacles devant ses adversaires. Il n'y réussit pas, et l'immense majorité des élus fut modérée.

Le 19 mai, le sort désigna Letourneur pour sortir du Directoire. Il y fut remplacé par Barthélémy, qui n'accepta qu'avec peine, à cause des collègues qu'il allait avoir, et surtout de Rewbell, qui avait voté la mort du roi et fait partie du comité de salut public.

Les nouveaux Conseils exclurent Barrèrs et rappelèrent cinq députés royalistes à qui on n'avait pas permis de siéger. Les royalistes croyaient toucher au but, et les républicains de toutes les nuances leur opposaient une résistance désespérée. Mais une obligation s'imposait également à tous : il fallait pourvoir aux exigences de la situation financière, et la difficulté paraissait insoluble. Le désordre était partout, les ressources manquaient, les armées ne recevaient qu'incomplètement leur solde et les employés leurs appointements.

La religion catholique, officiellement proscrite, n'avait plus d'exercice public, et la plus grande partie de l'ancien clergé était à l'étranger, dans les prisons, à Cayenne, ou avait péri sur l'échafaud. Ceux de ses membres qui étaient restés dans le pays avaient continué, au péril de leur vie,

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leur ministère sacré. Le mouvement de réaction qui se produisait au point de vue politique, n'était ni moins énergique ni moins général au point de vue religieux.

En f797 des pétitions arrivèrent au Conseil des Cinq-Cents de toutes les parties de la France, demandant la réouverture des églises, le rappel du clergé et le rétablissement de l'enseignement religieux dans les écoles. Camille Jordan, nommé rapporteur, constata que, relativement à la revision des lois sur les cultes et sur leurs ministres, « la volonté du peuple était unanime, constante, éclatante, » et il conclut que cette satisfaction donnée à un vœu général était non pas seulement un acte de justice, mais encore un acte de haute politique. Les Cinq-Cents écoutèrent, pour la plupart avec un frémissement de rage, ce langage sincère et éclairé dont ils ne pouvaient méconnaître l'exactitude.

Royer-Collard réclama au nom de la justice la liberté pour le culte catholique. « La religion, dit-il, est la base de la morale populaire ; c'est elle qui sanctionne les devoirs qui lient tous les citoyens entre eux et avec le corps de l'État. » Les conclusions du rapport, favorables au rappel des prêtres, furent adoptées le 2S messidor, à la majorité de six voix, avec cette condition restrictive qu'ils seraient astreints à une déclaration de soumission aux lois et à la république.

La cause catholique était gagnée dans l'opinion, et les églises se rouvrirent. On laissa rentrer les émigrés, on supprima les lois pénales contre les prêtres qui avaient refusé le serment, et on reconnut la nécessité d'un culte public. En même temps* se manifestaient des dispositions pacifiques; on ne voulait plus ni braver ni révolutionner l'Europe, et les Conseils recommandaient de suivre les négociations d'où devait sortir la paix.

Les Directeurs, et particulièrement Lareveillère et Rewbell, s'inquiétèrent de ces dispositions, et, se sentant impuissants à les combattre par des moyens légaux, n'osant pas recourir aux Jacobins, résolurent de se servir de l'armée. Ils commencèrent par modifier leur ministère. Talleyrand reçut les Affaires étrangères. Hoche la Guerre, l'amiral Préville la Marine, François de Neufchâteau l'Intérieur, Lenoir- Laroche la Police. En même temps on faisait passer des troupes aux environs de Paris, au delà des limites assignées par la Constitution, c'est-à dire de six myriamètres. Le prétexte c'était le maintien de l'ordre.

Carnot et Barthélémy n'approuvaient pas ces mesures, et c'est par eux que la majorité royaliste fut prévenue. Hoche, mécontent, avait été rem-

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placé par Schérer. Les trois Directeurs voulaient se servir de Bonaparte, qui avait manifesté des sentiments révolutionnaires, venait de célébrer à INIilan les fêtes du 14 juillet avec un éclat extraordinaire, et avait envoyé au gouvernement, pour prouver sa fidélité, des papiers trouvés à Venise et compromettants pour l'émigration, surtout pour Pichegru. Ce rôle ne convenait pas à son ambition, et il leur désigna Augereau, dont il connaissait les opinions révolutionnaires.

Le 10 août, un message adressé par les Directeurs aux Conseils donnait des explications sur la présence des troupes dans le voisinage de Paris et le changement du ministère. Il signalait la violation de la loi au profit des émigrés et des royalistes, et les attaques dirigées contre les acquéreurs des biens nationaux et les patriotes.

Dix jours après, Thibaudeau repoussa les accusations du message, et

reprocha aux Directeurs l'inexécution des lois, l'accroissement des embarras financiers et l'exagération de leur pouvoir. L'n rapport plus modéré fut fait le lendemain par Tronçon- Ducoudray aux Anciens. Les Anciens, tout en se montrant inquiets des dispositions du pouvoir exécutif, rappelèrent à la modération le club de Clichy, et demandèrent contre lui des mesures de rigueur. Il y avait conflit entre les Directeurs et les deux Conseils. Ils ne s'étaient pas entendus dès le premier jour, mais le désir d'éviter la responsabilité de la rupture avait éloigné les manifestations ouvertement hostiles. Le Directoire avait pour lui l'armée, conduite par des chefs révolutionnaires. Les Conseils s'appuyaient sur l'opinion publique, forte dans Paris et déjà hautement favorable dans les provinces à une restauration monarchique. La situation s'aggravait de jour en jour. Sous l'influence secrète des Jacobins, que les Directeurs ne combattirent plus, se réveillaient les passions démagogiques. Les clubs se rouvraient, des affiches appelaient aux armes pour la défense de la république, les officiers réformés inondaient Paris, et les armées, à l'exception de celle de Moreau, renouvelaient leurs adresses factieuses.

La situation des Conseils était pleine de périls. Ils pouvaient délibérer, mais non agir. Un des membres des Cinq-Cents, Pichegru, proposa la réorganisation des gardes nationales, dissoutes après les journées de vendémiaire. Le Directoire ne s'en émut pas, et mit à la tête de nom-

Le général Hoche.

bfeuses troupes qu'il appelait, le général Augereau, brillant soldat, bouillant Jacobin et politique assez ambitieux pour se prêter à tout.

Dans la nuit du 17 au 18 fructidor, au signal donné par un coup de canon tiré à Sèvres, douze mille hommes avec quarante pièces d'artillerie entrèrent dans la capitale et occupèrent le jardin et le château des Tuileries, la place du Carrousel et les ponts de la Seine. Les grenadiers du Corps législatif cédèrent ou trahirent, et leur chef, l'adjudant général Ramel, qui avait essayé de les ramener au devoir, fut enfermé au Temple, où le rejoignirent les députés que l'on put arrêter. Les prisons furent remplies. Carnot s'échappa, Barthélémy, qui ne voulut pas se démettre, fut incarcéré, et, au milieu de la journée, Paris indifférent ou étonné apprenait le succès de cet audacieux coup d'État. Tous les opposants au Directoire, royalistes, constitutionnels, républicains, subirent le même sort, et ceux dont on avait jugé l'obéissance facile, reçurent l'ordre de sanctionner l'acte de violence dont leurs collègues étaient victimes. Ils votèrent tout ce qu'exigeaient les maîtres du jour : la déportation contre cinquante-trois représentants, l'annulation des élections de quarante- neuf départements, la suppression de trente-quatre journaux, la peine de mort contre tout émigré ou réputé tel qui, dans huit jours, n'aurait pas quitté le territoire, et contre toute personne qui aurait correspondu avec un émigré, et enfin un pouvoir discrétionnaire pour le Directoire sur tout prêtre qu'il jugerait dangereux.

Quelques jours après, ce qui restait des Cinq-Cents assistait au premier départ des déportés, qui, enfermés dans quatre cages de fer, étaient dirigés vers Rochefort , d'où ils furent embarqués pour la Guyane. Tronçon - Ducoudray , le général d' Auberjon-Murinais, Bourdon de l'Oise, Rovère, Gilbert des Molières, y succombèrent promptement. Soutenus par l'énergie et l'audace de Pichegru, plusieurs purent gagner, dans un canot, la colonie hollandaise de Surinam. Presque tous leâ autres périrent dévorés par le climat, ainsi que trois cents prêtres ou religieux, entassés à fond de cale dans deux corvettes. Le Directoire tuait par la déportation aussi sûrement que le tribunal révolutionnaire par la guillotine. Ceux des Cinq-Cents qui échappèrent à la déportation furent invalidés. On en compta près de cent cinquante.

Le Directoire était maître. Les finances, les affaires étrangères, le culte, l'armée, la justice, tout était entre ses mains. Il se donna le droit de proclamer l'état de siège, de faire des visites domiciliaires, de supprimer les journaux, de disposer de la liberté et de la vie des citoyens. Les

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Jacobins étant arrivés en trop grand nombre dans le renouvellement partiel de l'an VI, il cassa les élections de vingt-et-un départements et exclut trente-quatre députés.

Les actes de violence alternaient aussi avec les fêtes. On célébrait le 14 juillet, le 10 août, le 2 1 janvier, le 18 fructidor (4 septembre) comme des jours de gloire. Les Directeurs y paraissaient en manteau de pourpre, et ne permettaient pas que personne travaillât quand ils avaient donné l'ordre de se réjouir. Le repos était puni de l'amende et de la prison quand il coïncidait avec le dimanche, et la politesse, qui employait le mot de Monsieur au lieu de celui de citoyen, ne restait pas impunie.

Cependant, les Directeurs eux-mêmes n'avaient pas foi en la durée de leur république. Barras, dont le cynisme et la corruption se prêtaient à toutes les combinaisons, traitait avec les agents de Louis XVIII, et d'autres demandaient ailleurs des rois. Le mécontentement, le désordre, l'impuissance étaient partout. Le peuple dégoûté se tournait vers les épées victorieuses. « Je puis attester avec vérité, disait plus tard Cabanis aux Cinq-Cents, que nulle part l'horreur des lois prétendues populaires ne se manifeste avec plus d'énergie; que nulle part il ne se forme des vœux plus ardents pour le retour à un système de justice et de sécurité, que le peuple sait bien maintenant être le seul capable de faire jouir tous les citoyens de la richesse de quelques-uns, et de faire circuler l'aisance dans toutes les parties du corps social. »

La modération eût pu atténuer l'impression produite par le coup d'État; la violence l'aggrava. Sorti de la Constitution, le Directoire gouverna par l'arbitraire et n'invoqua les lois que contre ses ennemis. La compression ne lui donna ni la force qui lui manquait, ni l'estime qu'il ne méritait pas.

Ses premières communications aux Conseils eurent pour objet les finances. Il reculait dev^ant des impôts nouveaux, qui faisaient murmurer les populations épuisées, et devant des économies, qui risquaient de mécontenter ceux qu'il s'était attachés par l'intérêt. Il aima mieux recourir à la banqueroute, et se crut honnête en ne la faisant que partielle. La dette s'élevait à une rente de deux cent cinquante-huit millions. Il en consolida le tiers et substitua aux deux autres des bons sur les biens nationaux. La mesure de la confiance qu'inspira cet expédient est marquée par le taux auquel descendirent immédiatement ces deux valeurs. Le première fut cotée dix-sept francs, la deuxième deux francs.

Bonaparte venait de signer le traité de Campo-Formio, qui terminait

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nne glorieuse campagne. Il quitta l'Italie, traversa la Suisse, prit part à Rastadt à quelques négociations, arriva le 5 décembre à Paris, fut reçu avec enthousiasme, et montra par son attitude que s'il avait une grande ambition il savait se réserver. Il ne se compromit avec aucun parti, vécut retiré, se montra assidu à l'Institut, qui l'avait appelé dans son sein, et attendit l'occasion. Le Directoire était déconsidéré, les Conseils, avilis par leur soumission intéressée, ne comptaient pas devant l'opinion publique, la Constitution violée n'offrait de sauvegarde à personne, et la revision, hautement demandée, était une arme entre les mains de tous les partis. Partout désordre, impuissance, incertitude pour le présent, inquiétude pour l'avenir, corruption des mœurs, vénalité, trafic des deniers publics. Les institutions n'offrant de refuge à personne, il fallait se tourner vers un homme.

Il y eut des troubles à Pont-Saint-Esprit, à Carpentras, à Tarascon, à Lyon, à Montpellier, en Corse. Ils furent réprimés par l'état de siège. Le Directoire, rassuré du côté des royalistes, dont tous les journaux avaient été supprimés, les clubs fermés et les représentants emprisonnés ou déportés, luttait contre les Jacobins et s'offrait au pays comme un milieu entre deux extrêmes également dangereux.

Les élections pour le renouvellement du tiers devaient avoir lieu en prairial an VI (1798). Le nombre des sièges vacants étaient de quatre cent trente-sept, car aux deux cent cinquante membres sortants il fallait joindre le remplacement des députés morts, exclus ou déportés. Les Jacobins ne négligeaient rien pour s'assurer la victoire. De son côté le Directoire, habitué aux moyens révolutionnaires et trouvant légitime ce qui convenait à ses projets, avait recours aux moyens les plus violents et les plus corrupteurs.

Là où le succès des candidatures adverses paraissait assuré, ses partisans reçurent l'ordre de se retirer, de former une assemblée particulière et de procéder séparément à l'élection. Le Corps législatif devant se prononcer avant l'arrivée des nouveaux élus sur la légitimité de l'élection, le Directoire se croyait assez assuré de sa docilité pour compter sur ses décisions. Ce projet, digne d'un gouvernement corrompu et corrupteur, sans principes et sans dignité, fut vivement combattu.

Les Cinq-Cents le votèrent cependant et les Anciens l'adoptèrent. C'est la loi du 22 floréal. Elle fut une preuve nouvelle du peu de poids de la justice et de la loyauté auprès des corps délibérants, quand elles sont en opposition avec les passions ou les intérêts.

Bonaparte gênait le Directoire. Nommé général en chef de l'armée d'Angleterre, il fit renoncer à une descente et accepter, non sans quelques difficultés, l'expédition d'Egypte, qu'il prépara et dirigea. Alors se forma, sous l'influence de l'Angleterre et de la Russie, la seconde coalition dans laquelle entrèrent l'Autriche, Naples, la Porte et le Portugal. Le Directoire ordonna une levée de deux cent mille hommes, qui provoqua en France une résistance assez vive, et en Belgique un soulèvement. Il fallut, pour la réprimer, la mise en état de siège de plusieurs villes. Comme cet armement extraordinaire exigeait des dépenses considérables, on rétablit les impôts indirects, on doubla la contribution des portes et des fenêtres, on mit un droit sur le tabac, et on recourut à des anticipations sur les ventes qui restaient à faire des biens nationaux.

Les plénipotentiaires, réunis à Rastadt pour les ratifications de la paix de Campo-Formio, avaient continué à délibérer. La nouvelle coalition ne tarda pas à les disperser. Ceux de la France, Bonnier, Boberjot et Jean de Bry, partirent le 28 avril 1799, sans avoir pu obtenir un sauf-conduit du gouverneur autrichien. Ils furent attaqués, à peu de distance de la ville, par des hussards, qui massacrèrent les deux premiers et crurent avoir tué le troisième. C'était un attentat contre le droit des gens, et l'opinion publique y vit un grief nouveau contre le Directoire, qu'elle accusa d'avilir la France, de laisser les armées sans secours, d'entretenir le désordre intérieur et de dilapider les finances.

Les élections de l'an VII se ressentirent de cet état des esprits. Des hommes exaltés furent élus, et les Jacobins se crurent assurés de ressaisir le pouvoir. L'élection de Siéyès à la place de Rewbell, Directeur sortant (16 mai), annonça un changement prochain.

Les nouveaux Conseils attaquèrent aussitôt le Directoire. Il ne pouvait compter ni à l'intérieur, ni dans les armées, sur aucun appui, et ceux qu'il avait successivement trompés ou proscrits s'empressaient de prendre leur revanche. Ses complices eux-mêmes lui reprochaient son attentat contre la souveraineté populaire, et demandaient que l'on revînt à la légalité. L'opposition mit le Directoire en demeure d'assurer la responsabilité des agents exécutifs, de soumettre aux Conseils les actes des ministres, de faire des économies et de garantir la liberté individuelle. Le Directoire ne répondit pas à cette sommation, et Siéyès, obéissant aux désirs des Cinq-Cents et à ses instincts de réformateur, s'efforça de déterminer Lareveillère, Merlin et Treilhard à se démettre, ce qui, en renouvelant le Directoire, mettrait fin au conflit. On trouva une irrégularité dans la

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nomination de Treilhard et il n'hésita pas à se retirer. Gohier, nommé à sa place, joignit ses instances à celles de Siéyès, mais tout fut inutile. Les Cinq-Cents et le Directoire restaient en permanence. Le Directoire essaya de se justifier par un message, et s'éleva contre les traîtres payés par les Anglais qui entretenaient la guerre entre les pouvoirs. Un député ayant dit que le Directoire n'avait plus la confiance de l'assemblée, Boulay de la Meurthe l'adjura de ne point se laisser mutiler, et les députés se levant en masse s'écrièrent : « Nous le jurons ! » Des attaques furent alors dirigées contre Merlin et Lareveillère, qui finirent par se rendre. On élut à leur place Roger- Ducos et le général Moulin, Jacobins l'un et l'autre.

Une commission de onze membres résuma toutes les accusations contre le Directoire, et promit qu'après avoir constaté le mal et reconnu la cause, on en trouverait le remède. Il suffisait de substituer une république honnête à un système de vols, de dilapidations et d'incapacité. Telle fut la promesse qui sortit de la journée du 30 prairial an VII (18 juin 1799).

Le nouveau Directoire forma aussitôt son ministère. Robert Lindet eut les Finances, Reinhard les Affaires étrangères, Cambacérès la Justice, Bernadotte la Guerre. Les Conseils lui prêtèrent leur appui, et votèrent un emprunt forcé de cent millions, une levée en masse de tous les hommes de vingt à vingt-cinq ans, et une loi obligeant toute commune dans laquelle auraient été commis des actes de brigandage et des assassinats, de livrer comme otages des ex-nobles, des parents d'émigrés ou des personnes soupçonnées de complicité ou de complaisance pour les perturbateurs et les meurtriers. D'autres lois avaient pour but d'assurer la sincérité des élections et d'empêcher les marchés entachés de corruption ou de fraude.

Les Jacobins formèrent une société dans la salle du Manège, et demandèrent le retour aux mesures violentes par lesquelles la Convention avait signalé sa détestable existence. Mais Siéyès ne les aimait pas, et, devenu le véritable chef du Directoire, il employa les moyens les plus énergiques pour les empêcher.

Il confia la police à Fouché, et, mis au courant par lui de ce qui se passait dans la salle du Manège, il la fit fermer. La société transportée rue du Bac y fut également poursuivie, et le général Lefebvre, nommé gouverneur de Paris, découragea par ses mesures toute tentative de résistance, comme tout essai d'insurrection.

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Des insuccès en Italie et en Hollande soulevèrent contre le Directoire de vives récriminations. Il adressa un message aux Conseils, se plaignit de la corruption de l'esprit public, et fit déporter soixante-huit imprimeurs et rédacteurs de treize journaux. Aucune loi n'autorisait cette mesure, mais une commission fut chargée de faire un rapport sur la liberté de la presse. Il faut se défier des lois de liberté quand elles viennent après des actes arbitraires qu'elles ont pour but unique de justifier. Elles rendent la violence plus criminelle en la couvrant par l'hypocrisie.

On appliquait en même temps la loi des otages, et on faisait cinq cent quarante arrestations. On proposa de proclamer la patrie en danger, et quoique cette déclaration, dont on avait tant abusé, ne fût pas votée, les députés se donnèrent la gloire facile de protester qu'ils sauraient mourir à leur poste.

Bonaparte, après une glorieuse campagne, quitta l'Egypte, évita les croisières anglaises, débarqua le 8 octobre à Fréjus, et recueillit sur son passage les témoignages de l'admiration populaire. Il avait manqué à son devoir en abandonnant l'armée sans ordre, et deux des Directeurs voulaient le faire arrêter ; mais il déclara qu'il était venu pour sauver la République et que, la voj'ant hors de toute atteinte, il ne pouvait que féliciter, en les enviant, ceux qui avaient fait cette grande œuvre. Le Directoire feignit de croire à la sincérité de cette déclaration et de cet éloge.

L'opinion publique y mettait plus de franchise, et disait hautement ce qu'elle attendait de celui dont la gloire l'avait séduite. On le fêta de toutes parts ; on eût voulu le faire entrer au Directoire, mais il n'avait pas l'âge, et il est douteux qu'il eût consenti à se donner quatre collègues quand il aspirait à être seul maître.

Siéyès aurait pu être pour lui un obstacle : il en fit un complice. Les généraux pouvaient, sans égaler sa gloire, avoir une semblable ambition, car, lorsqu'il n'y a pas de maître, chacun croit avoir le droit de le devenir. Il eut l'habileté de les associer à ses projets, sauf Bernadotte ; et Moreau , le plus redoutable , parce que l'opinion publique appréciait son talent, lui promit son concours. L'acte du i8 brumaire fut donc aussi prudemment préparé qu'heureusement exécuté, et Bonaparte ne se résolut à jouer la partie suprême qu'après aAoir réuni, avec 1^ science d'un tacticien, tout ce qui devait lui donner la victoire.

Le i8 brumaire (9 novembre 1799) le Conseil des Anciens, convoqué extraordinairement à huit heures du matin, fut averti qu'une conspiration venait d'être découverte. Il décida que les Cinq-Cents se réuniraient

le lendemain, à midi, à Saint-Cloud. Cette décision, conformément à la Constitution, fut prise sans discussion. Bonaparte fut chargé de l'exécution du décret. Il fit occuper par ses troupes le jardin des Tuileries, se rendit au Conseil des Anciens, promit de faire respecter sa volonté et d'arrêter quiconque s'y opposerait. Il tint à la garde nationale et aux soldats le langage qui devait leur plaire. A la première il parla de la loi, aux soldats de la gloire, de la confiance qu'ils lui inspiraient et des grandes choses qu'ils étaient assurés de faire ensemble. Il distribua les rôles à ses généraux, les anima de son esprit et s'assura de leur dévouement.

Les Cinq-Cents, prévenus par un message de la décision des Anciens, s'ajournèrent pour le lendemain à Saint-Cloud. Siéyès et Roger-Ducos convoquèrent leurs collègues. Barras, qui comprit ce qui allait se passer, ou que l'on mit en demeure de se retirer, envoya sa démission ; Gohier et Moulins, à qui on proposa de l'imiter, s'y refusèrent. Bonaparte les fit garder à vue au Luxembourg.

Paris était calme et Fouché ne le troubla pas par des précautions. Les Jacobins se sentaient impuissants, et ils ne tentèrent même pas une manifestation dont ils comprenaient l'inutilité. L'indifférence apparente de Paris était une adhésion anticipée à ce qui le débarrasserait du Directoire et engagerait le pays dans une voie nouvelle.

Le lendemain, les curieux, les hommes politiques, les officiers, les magistrats, étaient en grand nombre à Saint-Cloud ; c'était pour eux un spectacle dont ils ne pouvaient prévoir les péripéties, mais dont le dénouement leur paraissait assuré. Les Cinq- Cents se réunirent à une heure. Leurs dispositions n'étaient pas douteuses. Ils voulaient la Constitution et ne voulaient pas de dictature. Ils prêtèrent tous à la tribune serment à la République et à la Constitution. Un seul s'y refusa et donna sa démission, ne jugeant pas cette démonstration bien sérieuse.

Les Anciens, qui s'étaient réunis un peu plus tard, paraissaient disposés, en apprenant la démission des Directeurs, à procéder immédiatement à leur remplacement. La présentation devait être faite par les Cinq-Cents et le choix par les Anciens. Cet acte eût renversé ou du moins compromis le plan de Bonaparte. Il se hâta de l'empêcher. Il parut aux Anciens sans armes, laissant à la porte les grenadiers qui l'avaient accompagné. Il y fut reçu avec défiance plutôt qu'avec hostilité. Il demanda la permission de parler « avec la franchise d'un soldat et celle d'un citoyen zélé pour le bien de son pays. » Ses intentions, « pures et désintéressées, » avaient été dénaturées par la calomnie. Il ne prétendait ni

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opprimer la liberté de son pays, ni usurper l'autorité suprême. La patrie n'avait pas de défenseur plus dévoué que lui. Il n'y avait plus de Directoire ; pouvait-on laisser la France sans gouvernement, les intérêts publics sans défenseur et le peuple sans chef ? Il fallait prévenir les déchirements et éviter de perdre les deux grandes conquêtes, prix de tant de sacrifices : la liberté et l'égalité.

Un député l'interrompit : <( Et la Constitution ! » Il répondit avec moins d'embarras qu'elle n'était qu'une ruine, que, jouet de tous les partis, elle avait été violée le iS fructidor, le 22 floréal, le 30 prairial, que tous les droits avaient été outragés, qu'il fallait les rétablir sur une

base immuable et consolider enfin en France la liberté et la République. Il se retira, mêlant quelques menaces à ces déclarations, et affirmant que son unique ambition était de soustraire la patrie aux dangers qui la menaçaient.

Il abdiquerait le commandement aussitôt que tout serait rentré dans l'ordre, « ne voulant être, à l'égard de la magistrature nommée par les Anciens, que le bras qui la soutiendrait. > Il ajouta « qu'il marchait accompagné du dieu de la guerre » et dit enfin : « Vous allez délibérer ; ordonnez et j'exécuterai. » Il laissa l'assemblée indécise, mais en partie subjuguée.

Il se rendit aux Cinq-Cents et y entra sans armes et découvert. Les cris : € A bas le Dictateur! Vive la République! » retentirent de toutes parts, et les députés se précipitèrent vers lui prêts aux violences. Il sortit de la salle sans être parvenu à se faire entendre. C'était un échec qui pouvait entraîner la chute de toutes ses espérances. Son frère Lucien présidait les Cinq-Cents. Il essaya, sans convaincre personne, d'expliquer cette démarche et de justifier les motifs qui l'avaient inspirée. On ne l'écouta pas et lorsque, quittant son siège pour la tribune, il s'efforça de calmer les esprits et de soutenir que personne ne voulait porter atteinte aux droits de la représentation nationale, ses paroles furent étouffées par des protestations indignées. « Hors la loi le général

Lucien Bonaparte.

(D'après un document du temps.)

Bonaparte !» Il reprit son siège et fit voter la permanence de l'assemblée, son retour à Paris, et la réunion des troupes de Saint-Cloud sous le commandement de Bernadette. Il refusa avec indigfnation de mettre aux voi.x la proscription de son frère et déposa sa toque et sa robe. Le général Lefebvre le fit enlever par quelques grenadiers. Il avait un autre rôle à jouer.

i-e 18 Brumaire, (9 Novembre 1799) pcuit par Luuclioi, iluiéc de \ cisailles.

La séance continua, confuse, agitée. Les propositions se succédaient violentes, raisonnables, extrêmes et conciliatrices, sans aboutir à une solution. Lucien était monté à cheval et avait harangué les troupes comme président des Cinq-Cents. Il s'était assuré de leurs dispositions

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et leur avait donné l'ordre de sabrer quiconque les engagerait à manquer à leur devoir. Le général Leclerc les dirigea vers la salle des Cinq-Cents. Ils y entrèrent tambours battants et répondirent en croisant la baïonnette aux députés qui vinrent leur dire que leur devoir était, non d'attaquer la représentation nationale, mais de la défendre. Leclerc déclara le corps législatif dissous et ordonna d'avancer. L'ordre fut exécuté lentement, afin de laisser aux députés le temps de se sauver, car on voulait éviter de souiller la journée par une goutte de sang. Il y avait heureusement de nombreuses fenêtres, et ceux qui avaient juré de mourir sur leurs sièges pour défendre la Constitution et la République, les escaladèrent pour fuir à travers le jardin. La dernière manifestation d'indépendance et l'acte suprême de dévouement à la Constitution consista pour quelques-uns à crier : « V^ive la République ! î>

La dispersion des Cinq-Cents fut annoncée aux Anciens pendant qu'ils délibéraient sur le serment à prêter à la Constitution. Ils avaient chargé une commission de cinq membres de leur proposer les mesures propres à garantir leur sécurité et le salut public. Sur son rapport, l'assemblée vota la création d'une commission executive de trois membres, l'ajournement du corps législatif et la nomination d'un comité chargé de le remplacer.

Le soir, Lucien fit décréter, par quelques membres des Cinq-Cents, que Bonaparte et les troupes avaient bien mérité de la patrie, qu'une commission se joindrait à celle des Anciens pour préparer une Constitution nouvelle garantissant tous les droits, et que Siéyès, Roger-Ducos et Bonaparte seraient chargés du pouvoir exécutif avec le titre de Consuls. Les trois Consuls, qui avaient réglé tout ce que les débris des Cinq-Cents venaient de voter, parurent alors à la tête d'un brillant cortège et jurèrent « fidélité inviolable à la souveraineté du peuple, à la république une et indivisible, à la liberté, à l'égalité et au système représentatif. » Comme tous les coups de force qui réussissent, celui du i8 brumaire reçut l'adhésion empressée de ceux qui l'auraient le plus énergiquement flétri s'il avait échoué.

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