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Chapitre XL

Les guerres du CONSULAT.

^m(-rtr«^r,iQT;iPTO Éxëral de l'armée d'Italie, Bonaparte avait fait, sous ""^ ^ le Directoire, la paix de Campo-Formio.

Premier consul, il voulut, le jour même où la [^ Constitution qu'il avait donnée était mise en œuvre, ^ témoigner de ses intentions pacifiques. Le 28 décembre 1799, il écrivit à Georges III, roi d'Angleterre : « Appelé, Sire, par le vœu de la nation française à occuper la première magistrature de la République, je crois convenable, en entrant en charge, d'en faire directement part à Votre Majesté.

» La guerre qui, depuis dix ans, ravage les quatre parties du monde, doit-elle être éternelle ? N'est-il donc aucun moyen de s'entendre ? Comment les deux nations les plus éclairées de l'Europe, puissantes et fortes plus que ne l'exigent leur sûreté et leur indépendance, peuvent-elles sacrifier à des idées de vaine grandeur le bien du commerce, la prospérité intérieure et le bonheur des familles.'' Comment ne sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins comme la première des gloires .'' »

Il écrivit dans le même sens à l'empereur d'Allemagne. Mais ses avances furent repoussées, l'Angleterre espérant tirer profit de la guerre, et l'Autriche, maîtresse de l'Italie, voulant la garder. Elles entraînèrent les électeurs de Bavière, de Wurtemberg et de Mayence. La Russie, qui n'avait pas d'intérêt direct à la guerre, se retira de la coalition. La Vendée et la Bretagne avaient repris les armes, mais Bonaparte fit des ouvertures de conciliation, proclama une amnistie générale pour les émigrés qui rentreraient avant un an, essaya de rallier les royalistes et signa avec d'Autichamp, Bernier et Châtillon, le traité de Montluçon (17 janvier 1800).

L'Autriche avait en Italie, sous le commandement de Mêlas, une armée de cent vingt mille hommes, qui devait pénétrer en Provence, où vingt mille Anglais iraient la rejoindre. Une seconde armée, sous les ordres de Kray, couvrait le Rhin, de Mayence à sa source, et devait donner la main à celle d'Italie. Bonaparte jeta cent mille hommes sur le Rhin pour empêcher cette jonction.

Masséna avait succédé à Championnet, mort de l'épidémie qui décimait ses soldats. Avec trente-six mille hommes, il occupait les Alpes Maritimes et les Apennins ; Soult commandait sa droite, Suchet sa gauche, et six mille hommes s'étendaient de Tende à Genève. Mêlas se jeta, le 5 avril, sur la ligne des Français, et, après une lutte acharnée, la coupa en deux. Suchet fut rejeté sur le Yar et Masséna dans Gênes. Pendant dix jours, ils tentèrent vainement de rétablir leurs communications. Masséna dut rentrer dans Gênes, où Ott l'assiégea avec le concours de la P.otte anglaise, et Suchet se retira derrière le \'ar, où INIélas le suivit.

Le blocus de Gênes dura du 6 avril au 4 juin. Il y eut tous les jours de sanglants eng^aaements.

La faim et la maladie sévissaient. Les hôpitaux étaient encombrés, quinze mille habitants étaient morts de misère, et les soldats, privés de tout, pouvaient à peine soutenir leurs armes. Quand toutes les ressources furent épuisées, quand toutes les tentatives faites pour rompre le cercle de fer qui l'entourait eurent échoué, Masséna capitula et obtint de se retirer en France avec les honneurs de la guerre, ses troupes, ses canons et ses bagages.

L'énergie et l'habileté de la défense avaient provoqué l'admiration des ennemis. Les rapports entre les deu.x généraux furent des plus courtois : « Je reviendrai avant quinze jours, » dit Masséna. « En ce cas, répondit le général autrichien, vous trouverez dans cette place des hommes à qui vous avez appris à la défendre. »

Pendant que ces événements s'accomplissaient, INIoreau passait le Rhin à Kehl, à Bâle et à Schaffouse. Kray se porta sur Eugen,où il fut battu, pendant que sa gauche subissait le même sort à Stokach (8 mai). Il se rabattit sur Mœskirch, mais une nouvelle défaite le rejeta, par Sigmaringen, sur la rive gauche du Danube.

Il repassa le fleuve pour rétablir ses communications avec le prince de Reuss, qui occupait les Grisons, et essaya d'arrêter Moreau à Biberach. Il subit un nouvel échec (10 mai), qui ne l'empêcha pas d'attaquer la droite française à INIemmingen. Battu encore, il chercha un refuge dans le camp retranché d'Ulm. Le plan des Autrichiens avait échoué, et Bonaparte pouvait exécuter celui qu'il avait conçu pour leur enlever l'Italie.

Parti de Paris le 6 mai, il trouva réunis vers Lausanne et Genève quarante mille hommes venus du camp de Dijon et de l'ouest de la

HISTOIRK DE FRANCK.

France. Il voulait déboucher en Italie par les Alpes Pennines et se jeter sur les derrières de ^Nlélas, au cœur de la Lombardie. Il arriva au pied du grand Saint-Bernard par Villeneuve, Saint-Maurice, IMartigny et Saint-Pierre. Le passage de ce massif de montagnes, d'une épaisseur de dix lieues, présentait à une armée traînant à sa suite un immense matériel, des difficultés qui paraissaient insurmontables.

Le passage d'Annibal en 217 avant Jésus-Christ, et celui de François I^r en 1515, n'avaient rien de comparable. Il fallut démonter les canons et les voitures, hisser les chevaux et les mulets, les affûts, les pièces, le matériel, les vivres, les munitions, les armes, les hommes, à travers les rocs, les neiges, les précipices. Du 16 au 20 mai, ce périlleux ouvrage fut accompli. Le soldat supporta gaîment la fatigue et mit à surmonter le danger autant d'habileté que d'énergie. Bonaparte arriva le 20 mai à Aoste ; Moncey avait passé le Saint-Gothard à Bellinzona, Thureau, à Suze. Deux autres petits corps franchirent le Simplon et le iMont-Cenis.

Lannes, qui commandait l'avant-garde, arriva dans la vallée d'Aoste à la source de la Doire-Baltée. Il fut arrêté dans une étroite vallée par le fort inexpugnable de Bard. Le commandant avait donné l'assurance à Mêlas qu'il ne laisserait pas passer un canon. Bonaparte le fit tourner par un sentier que franchirent, avec toutes sortes de précautions, l'infanterie et la cavalerie. L'artillerie passa sous le canon du fort, pendant la nuit, au galop, après avoir couvert la route de fumier et enveloppé les roues de paille et d'étoupes (22 mai). Lannes prit Ivrée, et, le 26, culbuta sur la Chiusella, affiuent de la Doire, Haddick, qui avec dix mille Autrichiens s'efforçait de couvrir Turin.

La défaite de Haddick rappela Mêlas, qui était sur le Var. Il crut à une attaque sérieuse de Lannes et de Thureau, tandis qu'ils ne faisaient que masquer le mouvement principal. Lorsque l'armée fut maîtresse de Novare, Lannes se jeta sur Pavie, qu'il prit. Les échecs de l'armée du Rhin, le passage des Alpes, l'entrée de Bonaparte à Milan, le 2 juin, au milieu d'un enthousiasme universel, frappèrent de stupeur et jetèrent dans une grande indécision le général autrichien. Il rappela Ott et Elsnitz du Var et de Gênes. Elsnitz, suivi par Suchet, fut mis en déroute au col de Tende, perdit plus de dix mille hommes, et rejoignit Mêlas à Alexandrie avec des troupes épuisées et découragées. Ott, qui avait reçu le 5 juin la capitulation de Gênes, partit avec vingt mille hommes, espérant empêcher les Français de traverser le Pô. Lannes, qui occupait

l'importante position de Stradella, aidé de Victor, l'attaqua entre Casteggio et Montebello, lui tua sept mille hommes et le rejeta sur la Morbida (lo juin).

La situation de Mêlas était des plus difficiles. Il voyait des ennemis de tout côté, ses communications étaient rompues ou embarrassées, et, abandonné à lui-même, il se trouvait réduit à demander son salut à une grande bataille.

Bonaparte, qui avait rejoint Lannes à Montebello, confia à Moncey la garde, sur le Pô, des routes de la Suisse, à Suchet le soin de menacer Mêlas en flanc, et posta Desai.x, arrivé depuis deu.x jours d'Egypte, sur Novi, Victor sur Alexandrie, laissa Lannes en arrière, et s'arrêta luimême sur la Scrivia. Victor, rencontrant les Autrichiens à Marengo, les poussa au delà de la Bormida (13 juin). Le lendemain, quarante mille Autrichiens, avec deux cents pièces de canons, sortent d'Alexandrie, passent la Bormida et attaquent, sur le front et les deux aîles, Lannes et Victor. Le village de Marengo est perdu. Bonaparte arrive, forme en carré sa garde et quatre demi-brigades, et tient longtemps en échec la cavalerie autrichienne; mais le nombre l'emporte :Castel-Ceriolo est perdu, Lannes recule, après une résistance désespérée de trois heures, jusqu'à San Giulano, et Mêlas rentre à Alexandrie, laissant à Zach, son chef d'état-major, le soin d'achever sa victoire.

Mais Desaix accourt avec six mille hommes. « La bataille est perdue, dit-il, mais il n'est que trois heures, nous avons le temps d'en gagner une autre. » C'était l'avis de Bonaparte. Il pousse ses troupes en avant et leur dit : « Souvenez-vous que mon habitude est de coucher sur le champ de bataille. » Ce fut assez pour faire reprendre le combat avec la certitude du succès. Desaix attaque en face, pendant que Lannes et Victor le soutiennent sur les côtés, et que la cavalerie de Kellermann fait des charges terribles. Desaix tombe au premier rang. Ses soldats se précipitent sur l'ennemi, enfoncent la tête de la colonne et la mettent en fuite vers la Morbida et Alexandrie. En une heure, le champ de bataille est reconquis. Les Autrichiens ont perdu sept mille morts ou blessés, trois mille prisonniers et quarante canons (14 juin 1800).

Mêlas, qui avait déjà expédié des courriers annonçant sa victoire, se sentit perdu. Il ne lui restait plus une issue ni aucun espoir de revanche. Il signa l'armistice d'Alexandrie, en vertu duquel il livrait aux Français tout le pays compris entre les Alpes et le Mincio, derrière lequel il se retirait. Alexandrie, Turin, Savone, Coni, Tortone, Pizzighitone, nous

étaient remis. « J'espère que le peuple français sera content de son armée, » écrivait Bonaparte aux consuls ses collègues.

En Allemagne, Moreau, après avoir manœuvré un mois pour faire sortir Kray du camp retranché d'Ulm, parvint, par une série de combats qui portent le nom de Hochstedt, et qui coûtèrent à l'ennemi cinq mille prisonniers et vingt canons, à le forcer à la retraite. Kray sortit d'Ulm, se dirigea sur Nordlingen, passa le Danube à Neubourg, fut battu par Leccurbe, revint sur l'autre rive, la franchit de nouveau et trouva

Moreau maître de Munich.

C'est au combat d'Oberhausen, près de Neubourg, que fut tué La Tour-d'Auvergne, « le premier grenadier de la République )> ( 2 7 juin 1 800).

Retiré de l'armée avant 1 789 avec le grade de capitaine, il avait repris du service en 1792, et commandé, à l'armée des Alpes, un corps de grenadiers que l'on appelait la colonne infernale. En 1 795 il remplaça, com.me simple grenadier, le fils d'un de ses amis et fut tué six jours après son arrivée à l'armée. Il avait reçu de Bonaparte un sabre d'honneur . Son cœur fut porté à la tête de sa compagnie, son nom figurait à tous les appels, et un grenadier répondait : Mort au champ d'honneur !

Kray s'était retiré sur l'Inn avec quarante mille hommes. INIoreau n'essaya pas de l'y forcer, quoiqu'il fût maître sur tous les points. Mais Lecourbe prit Fussen, Feldkirch dans le Vorarlberg, et dispersa les Autrichiens dans les Alpes Rhétiques. A la nouvelle de la convention d'Alexandrie, Kray demanda la suspension des hostilités, et l'armistice fut signé le 15 juillet à Pardsdorf

Pendant cinq mois, on négocia sans pouvoir aboutir à la paix, et les

La Tour d'Auvergne, 1=' grenadier de France.

HISTOIRK DK FRANCE.

hostilités recommencèrent le 12 novembre. Moreau avait cent mille homm^es entre l'Iser et l'Inn, Macdonald vingt mille dans les Grisons, et Augereau vingt mille à l'autre aile.

L'archiduc Jean, général en chef de l'armée impériale, réunissait vingt mille hommes dans le Tyrol, sous Hiller, et vingt mille de Ratisbonne à Aschaffembourg, sous Klenau et Simbschen. Augereau prit Aschaffembourg, Wurztbourg, Schweinfurth, battit les Autrichiens à Nuremberg, et poussa sur Ingolsdtadt. Jean repoussa Moreau d'Ampfingen, et se jeta dans la forêt de Hohenlinden. Moreau, qui avait envoyé Lecourbe contre Hiller, Grenier sur sa gauche, Richepanse sur sa droite, se plaça avec la division Ney à l'entrée de la forêt. Richepanse, par une attaque audacieuse, porta le désordre dans une colonne ennemie qui débouchait d'un long défilé. Ney se précipite sur le centre, le met en désordre et rejoint Richepanse. L'ennemi fuit de toutes parts, après avoir perdu ses bagages, cent canons, six mille morts et seize mille prisonniers. Ce fut la plus glorieuse journée de Moreau et ,^ une des plus belles de cette époque (3 décembre iSoo).

Moreau marcha sur l'Inn, rejeta les Autrichiens sur la Salza et, avec Lecourbe, Richepanse,

Augereau et Grenier, les poursuivit. Les engagements étaient continuels et la retraite fut désastreuse. La cour de Vienne effrayée donna le commandement à l'archiduc Charles ; mais l'état de l'armée était si déplorable, et le découragement si profond, qu'il supplia l'empereur de faire la paix (25 décembre).

Moreau, qui avait passé l'Inn le 9, la Salza le 14, la Traun le 20, l'Ens le 21, et était arrivé à Steyer, y mit pour condition que l'Autriche traiterait pour elle seule, se séparant de l'Angleterre, et qu'elle livrerait les places du Tyrol et de la Bavière.

En Italie, Bellegarde, qui commandait à quatre-vingt-dix mille

Alexandre 1='.

hommes retranchés derrière le Mincio, avait à sa droite Laudon et comptait, à sa gauche, sur une insurrection de la Toscane. Devant lui, Brune avait soixante mille hommes. IMacdonald, qui devait couvrir la gauche, quitta Coire et traversa le Splugen, où, après avoir vainement essayé de tourner la droite de Bellegarde, il se dirigea sur Trente.

Dupont attaqua sur le INIincio et, aidé par Suchet, resta maître du passage, après avoir tué aux Autrichiens six mille hommes (25 décembre). Le lendemain. Brune, passant le Mincio, obligea Bellegarde à rentrer dans \"érone, d'où il recula jusqu'à Trévise et où, le 16 janvier i8oi, il signa une armistice qui nous livrait Mantoue, Peschiera, Legnano et d'autres places. Le passage de l'Adige avait été occupé, Vérone s'était rendue, et Laudon, enfermé à Calliano, avait dû son salut, par la Brenta, à une ruse déloyale.

Les négociations entamées à Lunéville entre Joseph Bonaparte et le comte de Cobentzel, aboutirent à la paix entre la France, l'empereur et l'empire (9 février 1801). L'empereur reconnaissait à la France la possession de la rive gauche du Rhin, et abandonnait toute prétention sur les pays situés à la droite du Pô et de l'Adige. Les républiques batave, helvétique, ligurienne et cisalpine étaient reconnues. Le grand-duc de Toscane et le duc de Modène étaient dépossédés et leurs Etats, réunis à la république cisalpine. Ils devaient recevoir des dédommagements en Allemagne. Un royaume d'Étrurie était formé pour le duc de Parme, des Bourbons d'Espagne. Le roi d'Espagne cédait en échange, à la France, la Louisiane. Les républiques de Rome et de Naples ne furent pas rétablies. Pie VII avait recouvré ses Etats à l'exception des légations, et le roi de Naples rentrait dans les siens, à condition de fermer ses portes aux Anglais. Trois de ses villes : Tarente, Otrante et Brindisi, devaient être occupées par dix mille Français jusqu'à la paix générale.

L'Angleterre restait seule, et ses prétentions relatives aux neutres justifiaient son isolement. Elle enleva une flottille danoise escortée par une frégate. Aux réclamations du Danemarck, elle répondit par le développement de ses forces maritimes, la saisie de tous les navires des puissances alliées qui se trouvaient dans ses ports, et l'attaque des colonies danoises et suédoises. Le 30 mars 1801, elle força le passage du Siuid, où les batteries danoises auraient foudroyé l'escadre de Parker et de Nelson, si la faiblesse des armements de la Suède, ou une connivence coupable ne l'eût protégée en la laissant raser la côte. Les Anglais débarquèrent près de Copenhague, firent essuyer à la flotte, aux batteries

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et à la ville des pertes si considérables, que le Danemarck renonça à I;i Ligue (2 avril iSoi). Le Ferrol et Cadix furent bombardés. Gênes et les côtes de Hollande subirent un blocus, une armée fut jetée en Egypte, Malte avait capitulé, et la mort du tzar Paul i^^' débarrassa l'Angleterre d'un ardent ennemi et priva la France d'un allié. « Je veux m'unir à vous, lui avait-il écrit, pour mettre un terme aux injustices de l'Angleterre, qui viole tous les droits des nations et n'est jamais guidée que par son égoisme et son intérêt. »

Alexandre I^i' se rapprocha de l'Angleterre. Le Danemarck, la Suède et la Prusse suivirent son exemple, et la France se trouva seule en présence de l'hostilité ouverte de l'Angleterre et des mauvaises dispositions des autres puissances.

Bonaparte prépara une descente en Angleterre. Ce n'était pas la première fois qu'un pareil projet avait été formé, mais on n'y avait jamais employé de si grands moyens. Il arma les côtes de France, rassembla d'Anvers au Havre une flottille composée de bâtiments légers, de canonnières, de vaisseaux plats. Il fit exercer les hommes à l'embarquement et au débarquement, et l'activité déployée pour ces créations et la réunion d'approvisionnements, annonça une prochaine expédition. L'A.ngleterre tenta d'anéantir ces « coquilles de noix » dont elle affectait de ne rien redouter. Nelson y échoua. Deux fois il fut repoussé, et l'Angleterre, impuissante contre ce danger et vaincue dans ses alliés, comprit la nécessité de la paix. Elle engagea des négociations à Londres, pendant que les hostilités continuaient en Portugal et en Egypte.

Quarante mille Espagnols entrèrent en Portugal, où un corps de vingt-cinq mille Français devait les appuyer. Depuis le traité de sir Méthuen, qui, en 1703, avait donné à l'Angleterre un monopole commercial, le Portugal avait été pour elle un marché et un arsenal. Pour éloigner le danger d'une attaque, la cour de Lisbonne ferma ses ports aux Anglais et dut subir l'occupation de deux de ses provinces.

Lorsque Bonaparte avait quitté l'Egypte, Kléber était resté chargé du commandement des troupes et du gouvernement. Kléber, qui avait fait ses premières armes chez les Autrichiens avant la Révolution, et qui s'était, depuis, distingué au siège de Mayence et dans la Vendée, avait pris part aux campagnes de 1794 à 1797 dans l'armée de Sambreet-Meuse. Il n'approuvait pas l'expédition, et, se considérant comme abandonné, il avait écrit au Directoire pour exposer, avec une exagération intéressée, les dangers de sa situation.

Une armée turque et arabe de quatre-vingt mille hommes, s'il fallait en croire l'exagération orientale, s'étendait de Damas à Gaza, sous les ordres du grand-vizir. Mourad-Bey était dans la Haute-Egypte, toujours menaçant, quoiqu'il ne quittât pas ce poste lointain. Au mois d'août 1 799, une escadre anglaise, portant un corps de cipayes recruté dans l'Inde, avait attaqué Kosséyr sur la mer Rouge. Repoussée, elle menaçait d'un nouveau débarquement. Enfin, le 24 septembre, Sydney-Smith avait jeté sur la rive droite du Nil, près de Damiette, entre la I\Iéditerranée et le lac IMenzaleh, quatre mille janissaires, qui furent taillés en

L'île de Malte.

pièces par le général Verdier. Ces succès ne paraissaient pas suffisants à Kléber pour garantir la possession de l'Egypte. L'armée partageait son découragement. Il ouvrit des négociations avec la Porte, et, le 24 janvier 1800, conclut à El-Arish une convention en vertu de laquelle l'armée française évacuerait l'Egypte et serait transportée en France par des vaisseaux anglais avec ses canons, ses bagages, ses munitions, et toutes les personnes attachées à l'expédition.

Plusieurs places étaient déjà remises aux Turcs, et l'armée marchait vers la côte, lorsque les Anglais lui firent déclarer par l'amiral Keith

que Sydney-Smith avait outrepassé ses pouvoirs, et qu'il devait se rendre à discrétion. Ce désaveu déloyal avait été inspiré par la lettre de Kléber au Directoire, saisie à bord d'un bâtiment français. Kléber indigné mit à l'ordre du jour la signification de Keith. « On ne répond à une telle insolence, ajoutait-il, que par des victoires » (7 mars 1800).

Deu.x jours après, il marchait avec dix mille hommes contre les Turcs, qui étaient parvenus à Matarieh, près des ruines d'Héliopolis, les culbutait, leur enlevait les canons, les bagages, les munitions, les chameaux, et les achevait à Belbeïs. Le grand-vizir ne s'arrêta dans sa fuite qu'en Syrie. Le Caire s'était soulevé, et Ibrahim-Pacha soutenait la population avec quinze mille hommes. Il fallut dix jours de combats pour étouffer cette insurrection. Mourad-Bey rentra dans la Haute-Egypte. Nous étions de nouveau maîtres du pays, et une armée de Grecs, de Syriens et de Nubiens, sous le commandement d'officiers français, assurait la tranquillité publique et la colonisation. Mais les cheiks du Caire ayant refusé de participer au paiement d'une contribution levée sur la villc; en punition de son insurrection, Kléber fit bâtonner l'un d'eux. Ce châtiment blessa la population, habituée au plus grand respect pour ces personnages revêtus d'un caractère religieux. Une fanatique d'Alep nommé Soliman assassina Kléber le 14 juin, et subit une mort affreuse avec une inébranlable sérénité.

Le plus ancien des généraux, Menou, prit le commandement. Il s'était rendu ridicule en embrassant le mahométisme à la suite de son mariage avec une Égyptienne. Il se montra bon administrateur et mauvais général, organisa la justice, créa des hôpitaux et étendit les relations commerciales. Il y eut six mois de tranquillité.

Le 8 mars i Soi, les Anglais, commandés par lord Abercromby, s'étaient établis dans la presqu'île d'Aboukir, malgré la vigoureuse opposition du général Priant. Menou, dont les forces disséminées ne furent que lentement réunies, arriva lorsque le général Lanusse. accouru du Caire à Alexandrie avec une petite troupe, eut été repoussé (13 mars 1801). Il attaqua le 2 1 près de Canope, et malgré l'avantage que le nombre et le concours des chaloupes canonnières donnaient aux Anglais; il l'aurait emporté avec ses dix mille hommes si le général Reynier l'eût secondé.

Toussaint Louverture,

Les pertes furent pour chaque armée de trois mille hommes. Lord Abercromby fut tué. Nous perdîmes trois généraux : Lanusse, Baudot et Boize. Menou découragé se porta sur Alexandrie, appelant Belliard, qui commandait au Caire. La rupture des digues d'Alexandrie l'isola, et un prompt mouvement des Anglais à Ramanieh força Belliard, à rétrograder. Enveloppé par cinquante mille Anglais, Turcs et Cipayes, dans une ville dont le mécontentement annonçait la révolte, il accepta les conditions d'El-Arish, et s'embarqua le 27 juin avec quatorze mille personnes, ses munitions, ses canons et ses bagages. Menou conclut, le 30 août, une convention pareille, et partit avec onze mille soldats, savants, employés et négociants.

L'Egypte était perdue après une occupation de trois ans. Nous avions relâché les liens qui la rattachaient à la Porte, et jeté en elle des éléments de civilisation européenne. Nos savants avaient étudié ses monuments, recueilli ses inscriptions, et ouvert la voie à des travaux qui devaient nous révéler sa langue et son histoire. Les Anglais furent délivrés des craintes qu'ils avaient éprouvées pour leurs possessions de l'Inde, et le nom français recevait une nouvelle illustration dans cet Orient où était resté vivant et glorieux le souvenir des Francs des croisades.

L'évacuation de l'Egypte ne compensait pas pour les Anglais les charges de la guerre. Leur dette s'élevait à douze milliards, et la misère des populations, écrasées par les impôts et la cherté des subsistances, demandait un prompt soulagement.

Gantheaume avait pu parcourir deux fois la Méditerranée avec son escadre sans être attaqué, et s'emparer du vaisseau de ligne le Siuiftoun (24 juin 1801). Le contre-amiral Linois venait, avec trois vaisseaux, d'en battre six à Algésiras et d'en brûler deux (6 juillet), et l'expédition projetée à Boulogne inspirait de vives inquiétudes. L'Angleterre désirait la paix ; le premier consul, qui, après le 18 brumaire, avait dit : « La Révolution est finie, » aspirait à se donner tout entier à la reconstitution de la France. La signature des préliminaires est du i" octobre et celle du traité, du 25 mars 1802. L'Egypte était restituée à la Turquie, et Malte aux chevaliers. La France dut évacuer le Portugal, les États du Pape et le royaume de Naples. L'indépendance des îles Ioniennes fut proclamée sous la protection de la Russie.

Bonaparte fit des traités particuliers avec la Russie, la Turquie et le Portugal. Un recès, ou traité de partage, fut signé le 23 novembre 1802

pour le règlement des indemnités germaniques stipulées, aux traités de Bâle et de Campo-Formio, pour les princes Allemands dépossédés sur la rive gauche du Rhin et les princes autrichiens en Italie. 11 ne fut question ni du roi de Sardaigne, ni du stathouder de Hollande, ni des Bourbons, ni des émigrés. Le changements accomplis en Hollande, en Italie, à Gênes, à Parme, dans le royaume d'Etrurie, dans l'île d'Elbe, en Suisse, furent sanctionnés.

Bonaparte rétablit les relations diplomatiques et commerciales formées par la royauté avec le Levant, essaya de reconstituer nos possessions dans l'Inde et de reprendre Saint-Domingue. La guerre désolait, cette île depuis le décret de l'assemblée Constituante relatif aux colonies. Le décret, dont l'application dépendait des assemblées coloniales, fut rapporté par la Législative, et la Convention prononça l'abolition de l'esclavage. Chacune de ces mesures avait coûté du sang. La dernière déchaîna une guerre atroce. Les blancs appelèrent les Anglais. Les mulâtres et les nègres se réclamaient de la France, mais avec la volonté de rester indépendants. Toussaint-Louverture, qui commandait les nègres, chassa les Anglais. Le général Hédouville, envoyé sans troupes, s'entendit avec Rigaud, chef des mulâtres. Toussaint le contraignit à quitter l'île, et fit à Rigaud une guerre acharnée. Bonaparte nomma Toussaint gouverneur et reconnut la liberté des noirs. Toussaint prit des mesures excellentes, opéra de sages réformes et se fit nommer gouverneur à vie (i^' juillet iSoi). Bonaparte envoya contre lui trente mille hommes que portaient ou protégeaient trente-trois vaisseaux et vingt-et-une frégates. Le général Leclerc, son beau-frère, les commandait. Le débarquement eut lieu sur plusieurs points. Toussaint se retira dans l'intérieur, se défendit énergiquement, fut vaincu dans huit combats et abandonné. Il se retira dans ses domaines après une soumission qui n'était pas sincère. Enlevé par Leclerc, il fut conduit au fort de Joux, sur le Doubs, où il mourut deux ans après. La fièvre jaune décimait l'armée française, et Leclerc en fut la victime, le 14 septembre 1802. Rochambeau. son successeur, combattit Christophe et Dessalines, maîtres de la plus grande partie de l'ile, où ils commirent des atrocités, essuya des revers et fut obligé de se retirer au Cap, où il capitula et s'embarqua avec ce qui restait de son armée. Il fut pris en mer par les Anglais (30 novembre 1803). Saint-Domingue était perdu pour nous, et le i^' janvier 1804 Dessalines, nommé gouverneur général à vie, proclama la république indépendante de Haïti.

La paix d'Amiens, accueillie en Angleterre avec un enthousiasme qui

tenait du délire, n'était cependant qu'une trêve. Les journaux anglais ne cessaient d'attaquer la France, et le j?;ouvernement détenait, malgré ses engagements, Malte, le Cap et Corée. Bonaparte demanda l'exécution des promesses faites et l'éloignement du sol britannique des Bourbons, de Georges Cadoudal, accusé de conspiration, et des émigrés. Le Cabinet anglais répondit par des récriminations, et déclara qu'il considérait Malte comme une compensation des agrandissements de la France. Le S mars 1803, le parlement fut saisi d'une demande de subsides. Le 13 mai, Withworth, l'ambassadeur anglais, qui avait demandé trois fois ses passeports, quitta la France. Les vaisseaux anglais coururent aussitôt sur nos bâtiments dans toutes les mers, en prirent douze cents, et nous enlevèrent deux cents millions. Bonaparte protesta contre cette violence du droit des gens, et fit arrêter les sujets britanniques qui habitaient la France (22 mai). Il ferma tous les ports aux marchandises anglaises, envoya quinze mille hommes avec Gouvion-Saint-Cyr dans le royaume de Naples, jeta des troupes en Toscane, dans l'ile d'Elbe, en Corse, à Alexandrie, en Hollande, et quatorze mille dans le Hanovre. Il protégea les iles de Bourbon, de France, la Guadeloupe, la Martinique. Il revint à son projet de descente en Angleterre, fit des armements, et réunit une grande armée sur la Manche, dans la partie la plus rapprochée de l'Angleterre. Il y eut en France un élan général, et les villes visitées par le premier consul se montrèrent prêtes à tous les sacrifices.

L'Angleterre, de son côté, déployait une activité proportionnée à l'importance de la lutte qui allait s'engager. Elle défendit ses côtes, construisit des vaisseaux, forma des camps, leva des troupes et engagea des négociations pour provoquer une coalition nouvelle. Les puissances du Nord avaient protesté contre l'invasion du Hanovre et de Naples. Elle essaya de les entraîner, et trouva des dispositions favorables dans la Russie, l'Autriche et la Suède. Elle ébranla la Prusse, et, là même où elle ne croyait pouvoir rien obtenir, comme en Portugal et en Espagne, elle n'épargna pas les sollicitations.

Telle était la situation de l'Europe lorsque le sénat proclama Bonaparte empereur.

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