‹ Histoire de FranceChapitre 38 sur 46 · Chapitre XI IL · texte numérisé non relu

Chapitre XI IL

Les GQERRES de L'EMPIRE.

^ZWWWWWWW^WWWWWWWWWWW*

Campagnes de 1805 a 1809. — Guerre d'Espagne.

JrttfcfôA cour de Russie, qui avait pris le deuil après l'assassinat du duc d'Enghien, rappela son ambassadeur le 12 août 1804. La Suède signa le 7 septembre un traité de commerce et de subsides avec l'Angleterre. Les changements survenus en Italie et en Hollande, l'annexion du Piémont et de File d'Elbe, l'intervention en Suisse, les relations d'officiers français avec les mécontents dans le Royaume-uni, avaient provoqué une vive irritation chez le peuple anglais. Le ministère garda Malte, refusa de renvoyer d'Angleterre les Bourbons et les émigrés, et de supprimer les journaux qui nous attaquaient avec violence. Après le message de Georges III demandant des subsides à la Chambre des communes, Bonaparte interpella d'une manière véhémente l'ambassadeur anglais dans une audience publique aux Tuileries. Le ministère demanda des compensations pour les changements opérés depuis le traité d'Amiens. Le premier consul repoussa ces demandes, et, le 12 mai 1803, lord Withworth quitta Paris. La guerre entre les deux peuples recommença pour ne s'arrêter qu'en 181 5.

Après la rupture du traité d'Amiens, qui avait entraîné la chute du ministère Addington (12 avril), Pitt avait formé une nouvelle coalition, défendu les côtes, armé les milices et couvert les mers de ses vaisseaux. Napoléon poursuivit alors son projet d'une attaque contre les îles britanniques, et sa lettre à Latouche-Tréville, à qui il réservait un commandement, dit ses espérances : « Que nous soyons maîtres du détroit pendant six heures, et nous serons les maîtres du monde. »

Trois flottes étaient réunies à Toulon, à Rochefort et à Brest. A Toulon, Villeneuve avait onze vaisseaux, huit frégates et huit mille hommes ; à Rochefort, Missiessy six vaisseaux, quatre frégates et six mille hommes ; à Brest, Gantheaume vingt vaisseaux, quinze autres bâtiments et vingt-deux mille hommes. Trente vaisseaux espagnols, sous le commandement de Gravina, devaient concourir aux opérations ;

354 HISTOIRK DE FRANGE.

mais ils étaient mal armés, et enfermés au Ferrol et à Cadix. L'Angleterre leur opposait huit flottes : trois sur ses côtes, une devant Brest, deux dans le golfe de Gascogne, une devant Cadix et une devant Toulon.

Missiessy, courut aux Antilles, jeta des renforts à la Martinique, reprit la Dominique, ravagea Newis, Saint-Christophe, Plymouth, la capitale de Monserrat, fit lever le siège de Santo-Domingo dans l'ile de Haïti, attaqué par Dessalines (ii janvier 1805), et revint à Rochefort, le 20 mai, sans avoir rencontré les flottes avec lesquelles il devait combiner son action.

Gantheaume, sorti de Brest, y rentra après avoir rencontré la flotte d'=>. Corwallis (30 mars). Le même jour, Villeneuve, trompant Nelson, sortit de Toulon, rallia sept vaisseaux espagnols à Cadix et arriva, le 13 mai, à la Martinique. Il ne trouva ni Gantheaume ni Missiessy, et reçut ordre de revenir en Europe, de prendre à la Corogne quatorze vaisseaux espagnols, à Rochefort l'escadre de Missiessy, de débloquer Gantheaume, et, avec toutes les forces réunies, d'immobiliser ou d'écraser dans la Manche la marine anglaise. Nelson, après avoir cherché notre flotte aux Antilles et en Irlande, augmenta les forces devant Brest, laissa quelques vaisseaux à la fl^otte qui croisait devant Rochefort et alla joindre Calder à la hauteur du Ferrol. Le 22 juillet, Villeneuve rencontra Calder et livra une bataille sans résultat.

Une brume épaisse l'avait empêché d'engager tous ses vaisseaux. La flotte espagnole ne lui fut que d'un médiocre secours, trois de ses vaisseaux furent désemparés et deux pris. Il avait lui-même peu de confiance dans les siens. € Nous avons, écrivait-il à Décrès, ministre de la Marine, de mauvais mâts, de mauvaises voiles, de mauvais gréements, de mauvais officiers, de mauvais matelots. » Il alla se ravitailler à Vigo et entra le 2 août dans la rade de la Corogne, où il s'arrêta, pendant que les vaisseaux espagnols s'enfermaient dans le Ferrol.

Là il reçut l'ordre de se diriger vers Brest, où Gantheaume devait forcer le blocus pour le rejoindre. Villeneuve sortit, mais la confiance qui engendre le succès lui manquait, et, par crainte d'une défaite, il alla se réfugier à Cadix (20 août).

Il y resta jusqu'au 20 octobre avec trente-trois vaisseaux, cinq frégates et deux bricks. Nelson, qui croisait dans la Méditerranée, se présenta avec vingt-sept vaisseaux. Les deux flottes en vinrent aux mains, le 22 octobre, à la hauteur de Trafalgar. Nelson attaqua le premier,

HISTOIRK DE FRANCE. 355

après avoir donné pour suprême exhortation et pour dernier signal : « L'Angleterre compte que chacun fera son devoir. » Il forma de sa flotte deux divisions, en commanda une et confia l'autre à Collingwood. Il attaqua sur deux points la ligne de Villeneuve et la perça. La lutte dura six heures et fut terrible. Gravina et Magon étaient mortellement blessés. Villeneuve, grièvement atteint sur le Buccntaure, où il avait perdu la plus grande partie de ses équipages, fut fait prisonnier. Dixsept vaisseaux étaient coulés, jetés à la côte ou pris, quatre se rendirent quelques jours après, treize purent rentrer à Cadix. Nelson, frappé d'une balle qui lui avait brisé la colonne vertébrale, put voir avant de mourir ses ennemis en fuite, et recommander de mouiller avant la nuit, afin d'éviter la tempête.

L'empire ne se releva pas de ce désastre, et l'Angleterre resta maîtresse absolue de la mer. Napoléon, qui croyait les destinées de la France attachées à des victoires sur terre, ne s'occupa pas d'une manière suivie de l'extension de ses flottes. Il lui suffisait que des croisières fissent du mal au commerce anglais.

L'escadre de Missiessy était rentrée à l'île d'Aix, après avoir enlevé aux Anglais quatre vaisseaux de guerre et quarante-deux bâtiments marchands. La flotte de Gantheaume eut une fin malheureuse. Des trois escadres entre lesquelles furent répartis ses vaisseaux, la première, qui était allée porter des vivres, des munitions et des renforts à nos colonies des Antilles, fut prise ou détruite ; la seconde, dispersée sur les côtes d'Amérique ; la troisième tomba dans l'Inde au milieu d'une flotte anglaise et dut se rendre.

L'Angleterre et la Russie s'étaient engagées, le ii avril 1805, à fomenter une coalition pour ramener la France dans ses anciennes limites, et rétablir ce que la Révolution avait renversé dans le Hanovre, les Deux-Siciles, la Suisse, la Hollande, la Sardaigne, le Piémont, Nice, la Savoie, Gênes, la Belgique, la Lombardie. Les puissances coalisées étaient : la Russie, l'Angleterre, la Suède, Naples, dont l'adhésion fut secrète, et l'Autriche, qui, ne se sentant pas prête, hésitait, à se déclarer. On comptait sur la Prusse, quoique sa politique égoïste cherchât à tromper les deux partis.

L'Autriche devait mettre en ligne trois armées, une de cent mille hommes, en Italie, sous l'archiduc Charles ; une seconde de quarante rpille dans le Tyrol, sous l'archiduc Jean ; une troisième de quatre-vingtdix mille sur l'inn, sous l'archiduc Ferdinand. Une première armée russe

devait, après avoir opéré sa jonction avec l'armée autrichienne surl'Inn, envahir la France, une deuxième, rallier les Anglais dans le royaume de Naples ; une troisième, unie aux Suédois, débarquer en Poméranie ; une quatrième, surveiller et entraîner la Prusse.

Bade et le Wurtemberg avaient avec la coalition de nombreuses attaches, mais ils redoutaient la France et se déclarèrent neutres. L'électeur de Bavière aurait voulu les imiter, mais la violation de son territoire par le passage de l'Inn le jeta dans les bras de Napoléon (9 septembre 1S05).

Napoléon divisa la grande armée en sept corps, qui se dirigèrent rapidement vers le bassin du Rhin. Il avait envoyé Masséna en Italie avec cinquante mille hommes qu'il fit soutenir par Gouvion Saint-Cyr, qui évacua le territoire napolitain le 2 1 septembre. Le premier corps, commandé par Bernadotte, sortit du Hanovre et se joignit aux Bavarois à Wurtzbourg ; le deuxième, sous Marmont, se dirigea sur Mayence ; les autres et la réserve de la cavalerie, sous Davout, Soult, Lannes, Ney et Murât, partis de Boulogne, s'étendirent sur le Rhin, de Manheim à Strasbourg. Augereau formait à Huningue un corps de réserve. Murât et Lannes passèrent le Rhin à Kehl (25 septembre), Ney près de Lauterbourg, Soult à Spire, Davout à Manheim, Marmont à Mayence.

Le général autrichien Mack, qui commandait sous Ferdinand, s'était enfermé dans le camp retranché d'Ulm et se préparait à défendre l'entrée de la vallée du Danube. Ney se plaça devant lui, l'empêchant de voir le travail de concentration qui s'opérait. Le Danube fut franchi sans difficulté. Lannes et Murât coupèrent d'Ulm la droite de l'armée autrichienne, mirent en déroute à Wertingen un corps détaché, et obligèrent Mack à un changement de front en arrière (8 octobre 1805.)

Investi, il essaya de briser le cercle avant qu'il fût entièrement fermé. Jellachich sortit avec dix mille hommes, Ferdinand avec vingt-cinq mille. La résistance de Dupont força l'archiduc à rétrograder, mais ne put l'empêcher de se rendre maître des hauteurs d'Elchingen, d'où il pouvait protéger la sortie de Mack et couper le corps de Ney. Napoléon ordonna de s'emparer de cette position, qui, vaillamment attaquée, fut opiniâtrement défendue. Ney l'enleva, et sépara Ferdinand de Mack (14 octobre). Ferdinand, abandonnant la moitié de son artillerie, s'échappa, malgré Dupont qui lui barrait le passage et Mack qui le poursuivit. Les autres divisions, enveloppées à Trochtelfingen, capitulèrent le 19 octobre.

Mack, après un combat qui ne fut pas heureux, dut rentrer dans la

ville, où il fut complètement investi. En apprenant, le 20 octobre, l'occupation de Munich, l'éloignement des Russes et le désastre des corps détachés de son armée, il remit aux Français trente-trois mille hommes, soixante canons et quarante drapeaux. Il ne restait plus rien de l'armée de rinn.

Nos troupes avaient traversé le territoire prussien d'Anspach. La Prusse se plaignit à Napoléon, qui donna des explications. Mais il suffisait d'un prétexte.

L'armée prussienne fut mobilisée, le Hanovre envahi et la Silésie ouverte aux armées russes. La bataille d'Elchingen, la capitulation d'Ulm et l'anéantissement d'une grande armée, donnèrent cependant à réfléchir. L'alliance du roi de Prusse et du tzar n'eut pour but (( que de rétablir l'équilibre européen en offrant une médiation armée. » Le roi de Prusse y mit des conditions et envoya à Napoléon le comte de Haugwitz, pour lui demander l'indépendance de la Suisse et de la Hollande et la restitution du Piémont au roi de Sardaigne (3 novembre). Le comte prit ses dispositions pour n'arriver que lorsque la fortune des combats se serait prononcée.

L'Autriche, écrasée par ces défaites, avait rappelé ses armées du Tyrol et de l'Italie. Kutusow, arrivé à Braunau, était revenu pour couvrir Vienne. L'Inn fut franchi par nos troupes.

Pendant que Ney et Augereau opéraient avec succès dans le Tyrol, Murât et Lannes poursuivaient Kutusow, et le battaient à Lambach et à Amstetten. Davout écrasa à Mariazell les Autrichiens de Merfeld, et Marmont s'efforça de s'unir à Ney et d'arrêter l'armée d'Italie. Kutusow, renonçant à défendre Vienne, se dirigea vers la Moravie. Attaqué à l'improviste par Mortier, qui commandait le huitième corps, il fut poussé jusqu'à Stein. Là, Mortjer revint sur Dierstein, où il tomba au milieu d'une division de Kutuzow. Enfermé dans un défilé étroit, il opposa une résistance héroïque, jusqu'à ce qu'il pût être secouru par une seconde division, qui, mettant les Russes entre deux feux, les obligea à la retraite. Vienne, abandonné par la Cour, qui s'était retirée à Brunn, ouvrit ses portes aux Français (15 novembre). Davout s'y établit pendant que les autres corps poursuivaient les Russes. Lannes et Murât s'emparèrent du pont qui ouvrait la Moravie, et que l'ennemi ne put ni faire sauter, ni défendre. Soult et Bernadotte venaient après eux. Kutusow, risquant d'être coupé, annonça la conclusion d'un armistice et s'échappa. Murât le poursuivit et combattit pendant douze heures contre son arrière-garde.

dont la résistance désespérée permit au corps principal d'arriver à Brunn, où se trouvaient l'empereur, le tzar et la deuxième armée russe. Ferdinand, qui avait soulevé la Bohême, formait l'aile gauche de l'armée, et Charles, qui revenait de l'Italie, l'aile droite.

Le 17 octobre, Masséna avait enlevé, après un violent combat, le pont et la ville de Vérone, et s'était jeté sur l'archiduc Charles, fortifié à Caldiero. Les Autrichiens, malgré une perte de six mille hommes, gardèrent leur position, que la nouvelle de la capitulation d'Ulm leur fit abandonner. Masséna les poursuivit, leur livra un violent combat sur le Tagliamento, et ne put les empêcher de passer les Alpes Juliennes et de se concentrer à Lavbach.

L'archiduc Jean, rejeté sur le Brenner par Xey, maître d'Inspruck, ne put rejoindre son frère Charles, qui avait déjà repassé les Alpes, et se retira précipitamment sur Klagenfurth. Le corps de Jellachich, échappé d'Ulm, se trouva dès lors isolé. Une moitié mit bas les armes à Fussen, l'autre, commandée par le prince de Rohan, se dirigea vers Venise. Atteinte à Castel-Franco par Gouvion-Saint-Cyr, elle fut réduite à capituler (25 novembre).

Les deux grandes armées se trouvaient en présence. Murât et Lannes étaient au centre de l'armée française, Soult à droite, Bernadette à gauche. L'empereur força les Russes à évacuer Brunn et à se retirer sur Olmutz. Arrêté à Vischun, il se trouvait dans une situation difficile, et les Russes, impatients de venger leurs défaites, chassèrent ses avant-postes. Murât, Lannes et Soult reculèrent, et Bernadotte reçut avec Davout l'ordre d'arriver à marches forcées. L'ennemi crut d'autant plus au danger de notre situation, que Napoléon avait chargé Savary de proposer une entrevue au tzar.Alexandre envoya le prince Dolgorouki, que Napoléon reçut aux avant-postes. D'aucun des deux côtés on ne désirait sincèrement la paix.

« Il faut terminer la campagne par un coup de^tonnerre, » avait dit Napoléon. En voyant les Russes quitter, le i'^"' décembre, le plateau de Pratzen, clé de la position, et descendre lentement]dans la plaine, comme pour empêcher l'armée française d'échapper, il s'écria : ^ Cette armée est à moi ! » et, sûr de son plan, il l'exposa dans une de ces proclamations qui enflammaient le cœur de ses soldats. Il parcourut les bivouacs, fut reconnu, acclamé, et accompagné à la clarté des torches par des cris qui sont le gage de la victoire.

Le 2 décembre, un soleil radieux éclaira le champ de bataille glacé où

HISTOIRK DE FRANCE. 359

quatre-vingt mille Français et quatre-vingt-dix mille Austro- Russes allaient engager une lutte sanglante. A gauche, Lannes était soutenu par la cavalerie de Murât ; au centre, Bernadette occupait le village de Girzkowitz ; à droite, Soult s'étendait de Telnitz à Kobelnitz. Davout était à l'extrême droite et en réserve derrière le centre ; Napoléon avait réuni, sous le commandement d'Oudinot, la garde impériale et les grenadiers. L'aile droite des Russes était sous les ordres de Bagration; au centre, le tzar et l'empereur François occupaient le château d'Austerlitz; Buxhowden commandait la gauche.

Les Russes essaient de tourner notre droite. Napoléon laisse le mouvemenf s'accentuer et Davout reculer ; mais lorsque, pour achever une victoire qu'il juge certaine, Kollowrat quitte Pratzen, Soult s'empare du coteau et coupe l'ennemi en deux. Kutusow veut reprendre le plateau et réussit par un mouvement énergique de la garde impériale à chasser un bataillon du quatrième de ligne qui l'occupe. Rapp et Bessières, à la tête de nos réserves, rejettent les Russes sur Austerlitz.Nos troupes descendent alors du plateau pour fermer la vallée où se sont massées les divisions russes de Buxhowden. Prises entre deux feux, entassées sur un espace étroit, décimées par un feu meurtrier, elles s'engagent sur des lacs glacés. La glace est brisée par notre artillerie, et des milliers d'hommes et de chevaux sont engloutis. Buxhowden parvient enfin, au prix de pertes énormes, à rejoindre Kutusow. Au centre et à gauche Bernadotte, Murât et Lannes, avaient mis en déroute les troupes du grand-duc Constantin, de Lichtenstein et de Bagration. Les trois parties de l'armée ennemie se trouvaient ainsi coupées et entièrement à notre merci. « J'avais vu bien des batailles perdues, disait un de leurs généraux, je n'avais pas l'idée d'une pareille défaite. » Quinze mille tués ou blessés, vingt mille prisonniers,cent quatre-vingt-neuf pièces de canon ramassées sur le champ de bataille, furent les trophées de cette journée. « Soldats, dit le soir Napoléon dans une proclamation, je suis content de vous. Rentrés dans vos foyers, il vous suffira de dire : J'étais à Austerlitz, pour qu'on vous réponde : Voilà un brave ! »

La poursuite de cette armée en désordre, qui se rejetait sur Presbourg, acheva la défaite. La cavalerie de Murât et une marche de flanc de Davout l'auraient anéantie. L'empereur François demanda une entrevue à Napoléon, obtint un armistice et signa des préliminaires de paix. « Voilà les palais que Votre Majesté me force d'habiter, » lui dit Napoléon en le recevant devant un feu de bivouac. — « Vous vous en trouvez

si bien, répondit François, qu'ils doivent vous plaire. » Il stipula pour les Russes, qui se dirigèrent sur la Pologne sans être inquiétés, et à qui Napoléon renvoya leurs prisonniers.

Haugwitz.envoyépar lacour de Prusse, était depuis deux jours auprès de Napoléon.Aux félicitations qu'il lui adressa après la bataille, Napoléon répondit : « Voilà un compliment dont la fortune a changé l'adresse. »

11 accepta une alliance avec la France et l'acquisition du Hanovre au prix du territoire d'Anspach, d'une partie du duché de Clèves et de la principauté de Neufchâtel. A ce même moment (15 décembre), la Prusse entrait dans la coalition et l'Angleterre lui assurait des subsides.

Le 26 décembre 1805 la paix fut conclue à Presbourg. L'Autriche abandonnait la Vénétie, l'Istrie et la Dalmatie, qui devaient entrer dans le royaume d'Italie. Le Tyrol, l'évêché de Passau, le Vorarlberg, la ville et l'évêché d'Augsbourg, furent donnés au duc de Bavière, qui prit le titre de roi ainsi que celui de Wurtemberg, qui reçut la Souabe. Le margrave de Bade devint grand-duc, et obtint le Brisgau, l'Ostenau et Constance. Salzbourg fut réuni à l'Autriche, et Wurtzbourg attribué au duc de Toscane avec le titre d'électeur. L'Autriche, à l'égard de qui Napoléon ne voulut point modérer ses exigences, malgré Talleyrand, perdit un sixième de sa population, un septième de ses revenus, et resta complètement isolée de l'empire germanique.

La conséquence de ces mesures ne tarda pas à se faire sentir. Le

12 juillet 1806 l'acte constitutif de la confédération du Rhin fut signé, et les rois de Bavière et de Wurtemberg, les grands-ducs de Berg et de Bade, l'électeur de Hesse-Darmstadt, les deux ducs de Nassau et plusieurs petits princes, se déclaraient séparés de l'empire, formaient une ligue, choisissaient Francfort pour capitale et faisaient avec Napoléon une alliance offensive et défensive. François II, empereur d'Allemagne, réduit à ses États héréditaires, devenait empereur d'Autriche sous le nom de François le"".

J n tel traité ne pouvait être définitif Le souverain et le peuple, foulés ainsi au nom du droit du plus fort, devaient à la première occasion courir à la vengeance.

Au moment où la paix de Presbourg était signée, Gouvion-Saint-Cyr, Masséna et Joseph Bonaparte entraient sur le territoire napolitain. Les Anglais et les Russes l'avaient évacué. La cour s'était retirée en Sicile, l'armée fut dispersée dans la Calabre, et les provinces se soumirent. Gaëte seule résista pendant quatre mois, et obtint de iMasséna une capi-

HISTOIRK DK FRANGE.

tulation honorable. Un décret avait annoncé que « la dynastie de Naples avait cessé de régner, » un autre, du 30 mars, mit à sa place Joseph Bonaparte.

La Hollande, dont la situation au point de vue militaire et la prospérité commerciale avaient attiré l'attention de Napoléon, eut le même sort. Il ne tint aucun compte des représentations du Grand-Pensionnaire, resté fidèle à l'allitmce française, ni aux plaintes de l'assemblée générale des notables, et, le 5 juin 1806, un autre frère de l'empereur, Louis, fut déclaré roi de Hollande.

L'âpreté avec laquelle Napoléon avait usé de la victoire provoqua un

i MËÏ

ijf^; ,' Jj

^^Sw

■ iî^r^^^S

msBitMP

'liâiiiH

f^Êi

ki^- mlÊSm^^M

Wm

Napoléon donnant ses ordres avant la bataUle d'Austerlitz. D'après le Ubleau de Carle Vernet.

mécontentement général. Le Pape refusa de renoncer à son droit d'investiture du royaume de Naples et réclama ses duchés de Bénévent et de Ponte-Corvo. La Prusse, qui avait accepté de Napoléon le Hanovre, avait été accusée en plein parlement anglais, et Georges lll lui déclara la guerre, sans l'attaquer. Il savait qu'elle ne demandait qu'à être contrainte en apparence. La Russie, tout en négociant avec Napoléon, restait unie à l'Angleterre, et s'efforçait de ramener la Prusse. Elle avait même signé, le 20 juillet, un traité dont les stipulations étaient assez vagues. L'Autriche attendait une occasion qui ne devait pas tarder à s'offrir. La politique de Napoléon consistait à faire naître des difficultés entre

362 HISTOIRK DE FRANCK.

les anciens coalisés. Elle offrait à chacun d'eux ce qui pouvait convenir à sa cupidité, sans avoir toujours la volonté ou le pouvoir de tenir sa promesse. Le Hanovre, qu'il avait donné à la Prusse pour prix de sa neutralité, fut offert à l'Angleterre, qui l'aurait accepté avec la confirmation de ses droits sur de nombreuses colonies, mais elle réclamait pour la Russie la Dalmatie et les lies Ioniennes. La négociation fut rompue, et la Prusse informée des intentions peu bienveillantes de l'empereur. Ce fut une explosion de colère, car la Prusse considérait le Hanovre comme une possession indispensable à son indépendance. La reine, jeune, belle, énergique, se mit à la tête du mouvement, visita les casernes, passa des revues, harangua les soldats, et jeta dans tous les cœurs l'ardeur militaire dont elle était animée.

L'Allemagne était vivement irritée. La France n'avait pas évacué les places occupées pour garantie de l'exécution du traité de Presbourg. Elle était restée en Franconie et en Souabe, où elle se montrait pleine d'exigences. Le mécontentement public se faisait jour par des brochures clandestinement imprimées et distribuées avec le plus grand mystère. Un libraire de Nuremberg, Palm, accusé d'en avoir vendu, fut arrêté au milieu de sa famille, transporté dans la citadelle de Braunau, condamné par un Conseil de guerre et fusillé (26 août 1806). Il n'y eut pas en Allemagne un seul Etat, un seul citoyen, qui ne se sentit atteint par cet acte arbitraire.

Napoléon avait déclaré que l'occupation de la Saxe par la Prusse équivaudrait à une déclaration de guerre. La Prusse envahit la Saxe, se posant en libératrice, et obligea l'électeur à lui livrer son armée. L'électeur de Hesse, à qui la France avait demandé la neutralité, se prononça avec quelques réserves pour la Prusse, et le roi eut une armée de deux cent mille hommes commandée par le duc de Brunswick. Il fit signifier un ultimatum, dans lequel il demandait que les troupes françaises quittassent immédiatement l'Allemagne, et que l'empereur ne s'opposât pas à la ligue du Nord, « composée sans aucune exception de tous les Etats non nommés dans l'acte fondamental de la Confédération du Rhin. » Napoléon répondit : « On nous donne un rendez-vous d'honneur pour le 8 octobre ; jamais un Français n'y a manqué.» Et, après avoir pourvu à la défense de la Dalmatie par vingt mille hommes sous Marmont, et à celle de l'Italie par cinquante mille au nord et cinquante mille au midi sous Masséna, armé les forteresses italiennes et assuré la sécurité de Venise, il jeta cent soixante-dix mille hommes en Allemagne.

L'armée prussienne, sous le commandement du duc de Brunswick et du prince de Hoiienlohe, occupait les deux revers de la forêt de Thuringe. Son avant-garde, sous le duc de Weymar, était à Eisenach, sa droite sous Riichel à Gotha, son centre sous Brunswick à Erfurth, sa gauche sous Hohenlohe à léna. Deux corps d'observation, l'un dans la Hesse sous Bliicher, l'autre sur la Haute-Saal sous Tauenzien, et une réserve de vingt mille hommes à Magdebourg sous le prince Eugène de Wurtemberg, lui assuraient leur concours.

Napoléon forma son armée en trois colonnes, qui s'avancèrent par les routes de Bayreuth, de Cronach et de Cobourg. A droite, étaient Souk et Ney; au centre, Bernadette, Davout et Murât dispersèrent le corps de Tauenzien ; à gauche, Lannes et Augereau battirent l'avant-garde de Hohenlohe commandée par le prince Louis de Prusse, qui fut tué (lo octobre iSo6). Ces succès effrayèrent Brunswick, qui se retira sur Weimar. L'armée française continua son mouvement pour s'emparer des deux principaux défilés de la Saal : Naumbourg et léna. Brunswick, changeant de front, essaya de précéder Napoléon sur l'Elbe. Pendant qu'il suivait la rive gauche de la Saal, derrière laquelle il se croyait suffisamment préservé par l'escarpement des rives, Napoléon se jeta sur ses flancs.

Dans la nuit du 13 au 14 octobre, il fit occuper par sa garde l'étroit plateau d'Iéna. L'artillerie y fut transportée par des chemins jugés impraticables. Au jour, il fut impossible de découvrir l'ennemi, tant le brouillard était épais. <( Soldats, dit Napoléon en parcourant les rangs, l'armée prussienne est coupée comme celle de Mack à Ulm, il y a un an. Cette armée ne combat plus que pour se faire jour et pour regagner ses communications. Le corps qui se laisserait percer se déshonorerait. » L'armée descendit du plateau et un brillant soleil lui permit de voir les soixante mille hommes de Hohenlohe. Au centre Lannes, à gauche Augereau, à droite Soult et Ney, enfoncèrent les trois lignes de l'armée prussienne et les rejetèrent sur Weimar. La cavalerie de Murât acheva la déroute.

Une seconde bataille se livrait en même temps à six lieues de là. Le roi de Prusse et Brunswick, avec soixante mille hommes, s'étaient heurtés sur le plateau d'Auerstœdt aux vingt-sept m.ille de Davout. Obligé de combattre, avec les trois divisions de Friant, de Godin et de Morand, des forces supérieures, et privé du secours de Bernadette, qu'il sollicita vainement, Davout reste d'abord sur la défensive. Puis il attaque, déborde

les deux ailes ennemies et s'empare des hauteurs, d'où il les foudroie. Le roi renonce à forcer le passage et se retire vers Weimar, où il croit trouver le corps de Hohenlohe. Il rencontre à Apolda Bernadotte accouru de Dornbourg. Les fugitifs d'Iéna et d'Auerstœdt se heurtent, et sont la proie de la cavalerie française. C'est une confusion inexprimable et un désastre dont rien encore n'avait donné l'idée. Vingt-cinq mille hommes tués ou blessés, quarante mille prisonniers, trois cents canons, soixante drapeaux, disent l'importance de ces deux batailles et l'étendue de la défaite. Le roi s'enfuit à Stettin, laissant Hohenlohe rallier les vaincus à Magdebourg. Mais Murât, Ney et Soult ne laissent aucun repos aux fuyards, Bernadotte bat la réserve du prince de Wurtemberg à Halle, Lannes s'empare de Spandau, Davout prend Leipsick et Augereau passe à Wittemberg. L'armée entre le 25 à Berlin, et c'est le vainqueur d'Auerstœdt, Davout, qui la précède et reçoit le gouvernement de la ville.

Napoléon arriva deux jours après et fut accueilli par les acclamations d'une partie de la population, qui accusait la noblesse militaire de tous les maux. Il mit sur les pays conquis une contribution de cent soixante millions, les distribua en quatre départements et en confia l'administration à des agents français.

Hohenlohe, parvenu à IMagdebourg, craignit d'y être bloqué et essaya de gagner Stettin. Murât et Lannes le battirent et l'obligèrent à se rendre avec quinze mille hommes. Le reste de son armée eut le même sort. Murât prit Stettin avec ses cavaliers, et Napoléon lui écrivit : « Puisque vous enlevez des places avec de la cavalerie, je n'ai plus qu'à licencier mes ingénieurs et à fondre ma grosse artillerie. » Il ne resta plus de l'armée prussienne que le corps de Blucher, qui, devant Murât, se rabattit sur l'Elbe, où il rencontra Soult, qui le rejeta sur Bernadotte. Il chercha un refuge dans Lubeck, qui essaya vainement de faire respecter sa neutralité. Attaqué par Murât, Soult et Bernadotte, il se défendit de rue en rue, et, pendant qu'une partie de son armée se rendait, il se rejeta, avec dix mille hommes, sur la frontière du Danemarck, où il mit bas les armes (8 novembre).

Pendant ces combats. Mortier occupait les États du prince du Fulde- Orange, de Brunswick et de l'électeur de Hesse-Cassel.L'n décret déclara qu'ils avaient cessé de régner. Le Hanovre et le Mecklembourg furent occupés. L'électeur de Saxe, à qui Napoléon avait renvoyé ses prisonniers, traita, prit le titre de roi et entra dans la Confédération du Rhin

avec les quatre ducs souverains de sa maison. Les places se rendaient avant d'avoir été attaquées, et lorsque nos soldats entrèrent dans la Pologne prussienne, le roi alla chercher un refuge à Kœnigsberg, avec quinze mille hommes qui lui restaient de cette armée qu'il croyait appelée à changer les destinées de l'Europe.

'■^ /y yy-y////^ ////// /////^ ///■'////^// /^///// /wy ^/ /////// ////////////y

Le Maréchal Soult, d'apiès le portrait de Rouillard.

La Russie ne pouvait voir sans crainte pour elle-même la Prusse abattue et la France à Berlin. Ennemie de la Turquie, dont elle avait ébranlé la puissance et pris quelques lambeaux, elle savait que la France ravivait ses haines. Jalouse de conserver ce qu'elle s'était attribué dans le partage de la Pologne en 1772 et en 1794, elle redoutait une

reconstitution que la France tenait suspendue comme une menace. Sébastiani avait déterminé la Porte à reprendre la Moldavie et la \"alachie, et il avait fallu envoyer une arm^ée dans ces provinces. Le shah de Perse avait également conclu une alliance contre la Russie. Pour la Pologne, le tzar s'inquiéta inutilement. Napoléon voulait bien se servir des Polonais, mais non les servir. Il aurait craint de ne pas trouver un allié assez sûr dans un peuple libre. Il fit naître des espérances, il traita bien la Pologne prussienne, ne voulut prendre aucun engagement avec la Pologne russe, et promit à l'Autriche de ne rien faire contre elle en Galicie. Il avait eu des paroles énigmatiques, espérance pour les uns, menace pour les autres : « Le trône de Pologne se rétablira-t-il, et cette nation reprendra-t-elle son existence et son indépendance .'' Dieu seul, qui tient dans ses mains les combinaisons de tous les événements, est l'arbitre de ce grand problème politique. »

L'armée russe, de quatre-vingt mille hommes, commandée par Kaminski, avec quinze mille Polonais sous Lestocq.était entrée à Varsovie, qu'elle évacua à l'ajDproche des Français. Napoléon confia à INIortier la garde des côtes, à Lefebvre le siège de Dantzig et de plusieurs autres places, à Jérôme celui des forteresses de la Silésie, et aux troupes de la Confédération l'occupation de la Prusse. Murât, Davout et Lannes, formant la droite, entrèrent à Varsovie le 2S novembre. Au centre. Souk et Augereau passèrent le Bug, sur les bords duquel la droite s'était établie; à gauche, Ney et Bernadotte s'emparèrent de Thorn et d'Elbing. Napoléon voulait en finir par un coup d'éclat, mais le terrain détrempé par les pluies ne permettait pas une action générale. La lutte fut limitée entre le Bug, la Narew et l'Ukra. Le 23, Davout vainquit les Russes à Czarnowo ; le 26, Lannes les chassa de Pultusk; Davout, Augereau et Murât contraignirent Buxhowden à évacuer Golymin, et Ney s'emparait de Soldau. Malgré une perte de douze mille hommes et de quatre-vingts canons, les Russes se retiraient en ordre, et l'armée française, épuisée par les fatigues et les combats, éprouvée par le climat et la maladie, dut être envoyée dans ses quartiers d'hiver.

Adossée à la Vistule, elle s'étendait sur une ligne de cinquante lieues. Lannes formait la droite à Varsovie, Bernadotte la gauche à Elbing, entre eux, Augereau occupait Zakroczim, Davout Pultusk, Soult Golymin, Ney Neidembourg. Bennigsen, qui avait remplacé le vieux Kaminski, se jeta à la fin de janvier sur l'extrémité de notre ligne, à gauche, et força Bernadotte à rétrograder. Napoléon se replia pour l'en-

gager dans un mouvement en avant, mais, averti du piège par une dépêche tombée en ses mains, Bennigsen se retira vers Kœnigsberg (i^'' février). Napoléon, sorti de Varsovie, se montra le 3 sur son flanc droit vers Jonkowo, où l'armée russe fit une résistance acharnée. Le 6, notre avant-garde battit à Hoff son arrière-garde, que le lendemain Soult chassa de Preussisch-Eylau où elle s'était retranchée.

Cette retraite ne convenait pas au caractère ardent de Bennigsen. Il s'arrêta et, le 8 février, les deux armées se trouvèrent en présence. La neige couvrait la terre; Augereau était à droite, Soult à gauche, Napoléon au centre, dans un cimetière, près de l'église d'Eylau, et Murât en réserve. Une canonnade épouvantable dura plusieurs heures. Vers une heure, Davout, qui, de l'extrême droite, s'était porté dès la veille sur les derrières de l'ennemi, l'aborde avec fureur. Augereau s'élance pour le prendre entre deux feux. Une tempête de neige l'aveugle et le laisse sous les coups de la cavalerie russe, qui fait dans ses rangs des ravages effroyables. Elle arrive jusqu'aux abords du cimetière où se tient l'empereur. Il appelle Murât. « Nous laisseras-tu dévorer par ces genslà ? » lui dit-il ; et Murât, lançant quatre-vingts escadrons, cuirassiers, dragons, grenadiers à cheval, culbute la cavalerie russe et perce deux lignes de l'infanterie. Arrêté par la troisième ligne, il est obligé de s'ouvrir un passage à travers les rangs reformés, faisant beaucoup de mal à l'ennemi et essuyant de grandes pertes.

La bataille était indécise. Davout n'avançait pas, la cavalerie avait repris sa première position, une colonne de trois mille grenadiers russes, qui montait à l'assaut du cimetière, avait été chargée en tête par l'infanterie, sur les flancs par la cavalerie, et il n'en restait que des débris. Lestocq arrivait après avoir échappé à Ney. Il restait à Napoléon cinq bataillons de la garde et les troupes fraîches de Ney, qui menaçaient la droite des Russes. Il était quatre heures. Bennigsen nous laissa le champ de bataille couvert de morts. « Qu'on se figure, disait le bulletin, sur un espace d'une lieue carrée, neuf ou dix mille cadavres, quatre ou cinq mille chevaux tués, des lignes de sacs russes, des débris de fusils et de sabres, la terre couverte de boulets, d'obus, de munitions, vingt-quatre pièces de canon, auprès desquelles on voyait les cadavres des conducteurs tués au moment où ils faisaient des efforts pour les enlever ; tout cela avait plus de relief sur un fond déneige. »

Ce n'était pas une victoire. Nos pertes, presque égales à celles des Russes, étaient plus sensibles, parce qu'elles ne pouvaient être que diffi-

cilement réparées. Bennigsen se retira vers Kœnigsberg, Napoléon sur Osterode, où il reprit ses quartiers d'hiver.

En Silésie Vandamme prenait en huit mois six places, Mortier battait les Suédois à Auklum, le 8 avril 1807; Dantzig, après cinquante jours de tranchée ouverte, était réduite à se rendre le 24 mai.

Bennigsen attaqua le 4 juin Ney, qui gardait Guttstadt, en avant de l'armée, en même temps qu'une démonstration était faite à l.ometten contre Soult et à Spandau contre Bernadette. Ney se retira sur Aukendorf, après une nouvelle attaque sur Deppen, et au delà de la Passarge. Ces trois tentatives avaient échoué.

Napoléon prend alors l'offensive, et Bennigsen s'enferme dans son camp retranché d'Heilsberg. Il y est assailli par Soult, Lannes, Davout et Murât. Dix-huit mille morts ou blessés tombent audehorsou à l'intérieur des retranchements sans résultat définitif (10 juin). Les Français s'éloignent d'Heilsberg et se dirigent sur Eylau. Bennigsen les suit, essaie de prendre nos colonnes en flanc,chasse nos avant-postes de Friedland, et s'étend autour de la ville. Napoléon arrive, et l'attaque devient générale. La gauche des Russes est écrasée par Ney, que soutient Victor, pendant que la droite est attirée vers Kœnigsberg par Lannes et Mortier. Bennigsen voit le piège, recule, trouve Friedland occupé par quarante mille Français et ne voit d'issue que dans l'Aile. Il se précipite dans la rivière, dont tous les ponts avaient été coupés, y laisse une partie de ses troupes, et s'enfuit jusqu'au Niémen. La bataille de Friedland lui avait coûté trente mille hommes tués, blessés ou prisonniers ; la retraite, dix mille (14 juin). Lestocq évacua Kœnisgberg, où Soult, Davout et Murât trouvèrent d'immenses approvisionnements. Murât continua la poursuite, et arriva à Tilsitt en même temps que Napoléon.

Napoléon avait fait des pertes sensibles et ne pouvait méconnaître que le mécontentement commençait à s'affirmer. Le tzar, de son côté, voyait écrasée cette armée sur laquelle il comptait avec la confiance d'un esprit ouvert à toutes les illusions. La Prusse n'avait plus rien à espérer. Dans ces conditions, la paix devenait facile. Un premier armistice fut signé le 21 juin avec la Russie, le 25 avec la Prusse. Le 26, les deux empereurs eurent une entrevue au milieu du Niémen, sur un radeau, s'embrassèrent et se déclarèrent en même temps ennemis de l'Angleterre. Napoléon épuisa toutes ses séductions auprès d'Alexandre, lui parla de la valeur de ses soldats et lui communiqua avec un trompeur abandon tous ses projets. Le vaincu, confident du vainqueur, paraissait

associé à ses triomphes, dont il recueillait en partie le fruit. Oublié par son allié, éloigné des négociations, le roi de Prusse fut traité par Napoléon avec une dureté que la justice ne condamnait pas moins que la politique.

Le traité fut signé le 8 juillet 1S07. Le roi de Prusse perdait ses provinces polonaises, qui furent données au roi de Saxe, et tous les territoires entre l'Elbe et le Rhin, qui formèrent pour Jérôme, le plus jeune frère

de Napoléon, le royaume de Westphalie. Il conserva la Poméranie, le Brandebourg, la vieille Prusse et la Silésie, moins Dantzig, qui fut déclarée, ville libre, et Magdebourg, que Napoléon garda. Un traité secret attribuait à la France les bouches du Cattaro et les îles Ioniennes, approuvait toutes les modifications que Napoléon pouvait introduire à l'ouest et au midi de l'Europe, unissait les deux empereurs par une alliance offensive et défensive, livrait au tzar la Moldavie et la Valachie, et lui permettait d'enlever la Finlande à la Suède. Les frontières et les ports russes étaient fermés au commerce anglais.

Après avoir réglé les conditions de l'évacuation de l'Allemagne par ses armées, élevé à six cent quatre-vingts millions les réquisitions imposées aux pays vaincus, et promulgué une constitution pour le grandduché de Varsovie, Napoléon rentra le 27 juillet à Saint - Cloud. L'enthousiasme des corps constitués augmenta une confiance que les succès des champs de bataille avaient enivrée. Les Anglais n'avaient pas été directement vaincus, et cet ennemi insaisissable qu'il trouvait partout irritait ce génie dominateur. Il voulut contraindre le Danemark et la Suède à se prononcer contre eux. Brune occupa la Poméranie suédoise, Rugen, et fit capituler Stralsund (11 août). Un camp de vingtcinq mille hommes fut établi à Bayonne, pour menacer le Portugal. Eugène occupa Livourne, une expédition fut préparée contre la Sicile, et la reine d'Étrurie perdit la Toscane, pour laquelle on lui promit une compensation qu'elle ne reçut pas. La guerre sur mer n'était pas heureuse et nos escadres, sous Leissègues, Willaumez et Soleil, avaient éprouvé des pertes considérables.

Canning dirigeait alors la politique anglaise. Il envoya en Danemark une flotte avec des troupes de débarquement. Copenhague, sommée de se rendre, fut impitoyablement bombardée, contrairement aux lois de la guerre. Elle capitula le 7 septembre, l'arsenal fut brûlé et le vainqueur s'empara de dix-huit grands vaisseaux. Le Cabinet anglais essaya de justifier cette odieuse agression en s'appuyant sur l'exemple de Napoléon. A la demande d'explication faite par la Russie, Canning répondit en réclamant la communication des stipulations secrètes du traité de Tilsitt. L'intervention du tzar entre l'Angleterre et la France fut dès lors impossible, ainsi que celle de la France entre la Russie et la Turquie. Alexandre laissa ses troupes sur le Danube, renonçant en apparence à la Finlande, dont la possession actuelle lui importait moins que l'affaiblissement de l'empire ottoman. Il l'acquit par la Convention d'Olkioki (19 nov. 1S08).

HISTOIRE DK FRANCE. 371

Napoléon organisa le royaume de Westphalie et le dota d'institutions analogues à celles de la France, moins préoccupé des besoins du nouveau royaume que du concours qu'il pouvait en attendre. La France, fière de donner des rois à Naples et à une partie de l'Allemagne, ne pouvait pourtant se dissimuler que, malgré ces appuis donnés à la domination impériale, elle était à la merci des événements, et que, rapidement élevée par la fortune extraordinaire d'un génie incomparable, elle risquait de s'effondrer aux premiers revers.

L'alliance avec Napoléon avait été onéreuse pour l'Espagne. Elle essaya de s'y soustraire et, en 1806, elle négocia avec un envoyé russe les conditions d'un traité. Les succès de la France en Allemagne en arrêtèrent la conclusion, et Napoléon, qui connaissait le projet, se contenta d'exiger un secours de quinze mille hommes et l'adhésion au blocus continental. Lorsqu'il résolut de chasser les Anglais du Portugal, il offrit à l'Espagne le partage de ce royaume (27 octobre 1807). Le régent avait consenti à confisquer les marchandises anglaises, à mettre ses vaisseaux à la disposition de la France, et même à déclarer la guerre à son ancienne alliée, mais il refusa la confiscation des biens et l'arrestation de ses sujets.

Napoléon envoya Junot en Espagne avec vingt-cinq mille hommes, que devait soutenir un corps espagnol. Il traversa rapidement l'Espagne, espérant arriver assez tôt pour empêcher le départ de la flotte portugaise et s'en emparer. Il traversa un pays montagneux, aride, coupé de ravins, où il fut assailli par la pluie et la neige, et 0^1 ses jeunes soldats eurent cruellement à souffrir. Si l'ennemi s'était montré, cette troupe, presque sans chevaux et sans artillerie, aurait été facilement arrêtée. Elle parvint, sans être inquiétée, dans un pays riche où elle se refit, et lorsqu'elle se présenta devant Lisbonne le 30 novembre, la reine, le régent, son fils et plus de huit mille personnes étaient en mer avec toute la flotte, se dirigeant vers le Brésil. Une régence de cinq membres était chargée de recevoir pacifiquement les Français et les Espagnols. Les Français entrèrent dans la ville et occupèrent les forts. Une contribution de cent millions fut imposée au Portugal, qui dut encore pourvoir à la solde et à l'entretien de l'armée d'occupation. Il y eut des résistances; mais, isolées et sans plan, elles furent facilement et impitoyablement réprimées.

Dupont reçut l'ordre de s'avancer sur Vittoria pour soutenir Junot, et Moncey de porter un troisième corps sur les Pyrénées. Napoléon avait l'habitude de ne pas plus ménager ses alliés que ses ennemis.

Après les scènes de Bayonne, où la comédie se mêla à la tragédie, l'Espagne se souleva. Ce fut un mouvement universel, et si Madrid ne s'y mêla pas, c'est que Murât le contenait. Dupont, Verdier, Lefebvre- Desnouettes, Lasalle, Duhesme, IMoncey, Frère, eurent à combatre des soldats mal armés que Napoléon appelait des misérables, et qui opposaient une résistance énergique à des attaques impétueuses et savantes. La guerre de détail prit aussitôt un caractère atroce. Après avoir emporté le pont et le village d'Alcolea, Dupont se rendit maître de Cordoue, qu'il fallut prendre rue par rue, après avoir fait sauter les maisons. Les soldats vainqueurs n'épargnèrent rien, et les Espagnols se vengèrent par des attaques isolées qui affaiblirent et exaspérèrent l'armée.

Joseph, abandonnant son royaume de Naples, était arrivé le 7 juin à Bayonne. Il y trouva une junte qui eut à adopter plutôt qu'à discuter une constitution présentée par Napoléon. La couronne d'Espagne devait être à jamais séparée de celle de France. Il y avait un Sénat de vingt-quatre membres, des cortès composées d'évêques, de grands, de députés des provinces.des villes, du commerce, des universités, un Conseil d'État, une magistrature inamovible. Cette conception de Napoléon fut présentée comme le triomphe de la liberté et du progrès.

Le nouveau roi partit de Bayonne le 7 juillet avec le maréchal Bessières, douze régiments de vieilles troupes et une suite imposante. Bessières rencontra près de Médina del Rio Seco les insurgés de la Galice, de Léon et des Asturi^s, réunis sous La Cuesta et Blake, et les mit en fuite. Joseph put arriver sans obstacle le 20 juillet à Madrid, mais l'accueil qu'il reçut n'était pas de nature à lui permettre de compter sur le concours ni sur la soumission du peuple.

INIoncey échoua contre Valence, et Dupont fut réduit à rester sur la défensive à Andujar. C'est là que se réunirent, le 14 juillet, les insurgés de Grenade et l'armée de l'Andalousie. La situation de Dupont était difficile, avec des soldats éprouvés par le climat, peu de secours et des ennemis de toutes parts. Le 15, après un engagement sérieux, pour n'être pas coupé de sa ligne de retraite, il confia à une partie de ses troupes la garde des passages de la Sierra-JNIorena. Le général Gobert fut tué en repoussant une reconnaissance de Reding sur Baylen. La division Yedel fut détachée dans la même direction, et Dupont, se sentant incapable de résister, recula, mais lentement. Le passage était occupé par l'ennemi. Il essaya en vain de le rompre avec des soldats qui arrivaient successivement, attaquaient en nombre inférieur des positions fortes et

bien défendues, et l'effort suprême qu'il tenta aboutit à un échec. Le passage était donc fermé, et en même temps la Pena lancé, à sa poursuite, l'atteignait par derrière. Un faux mouvement de Vedel l'éloigna de Dupont et laissa inoccupé le poste de Baylen. Reding s'en empara et coupa en deux l'armée française, qu'il arrêtait au nord pendant que Castanos la poussait au sud. Dupont dut signer une suspension d'armes et entrer en négociations. Pendant ce temps, Vedel avait attaqué Reding, qui se trouva pris entre deux feux. Dupont fit cesser le combat. Ainsi, vingt mille Français se rendirent en pleine campagne (21 juillet). Ils devaient être conduits en France, mais la capitulation fut voilée, et, internés dans l'île de Cabrera, ils y restèrent jusqu'en 18 14.

Cette capitulation donna au sentiment national dans toute l'Espagne une impulsion vigoureuse, et provoqua dans l'Europe une joie égale à la consternation de la France. Joseph, ne croyant pas Savary, qui avait remplacé Murât, capable de le protéger, quitta Madrid le 2 août pour Miranda. Toute l'armée se replia dans la vallée de l'Èbre, et Verdier, qui, à Saragosse, avait livré l'assaut et pris la moitié de la ville, leva le siège.

Le Portugal, après avoir vainement essayé d'obtenir de Napoléon la conservation de ses rois, se souleva. Junot, avec trente mille hommes disséminés, fit bonne contenance et intimida Lisbonne. Le i'^"' août, sir Arthur Wellesley, plus tard le duc Wellington, débarqua une division à l'embouchure du Mondégo et, avec une autre division venue de Gibraltar et des volontaires portugais, se dirigea sur Lisbonne. Junot, qui essaya de l'arrêter à Vimeïro (2 1 août) après l'échec subi à Boliça par le général Delaborde, fut battu, coupé de la France et sans communication par mer. Il demanda une suspension d'armes et capitula le 30 août à Cintra. L'armée garda ses armes et fut transportée à Lorient et à Rochefort avec ses bagages par des vaisseaux anglais. La capitulation de Cintra n'eut pas le douloureux retentissement de celle de Naples, mais Joseph, profondément découragé, écrivit à son frère pour lui demander de retourner à Naples. Napoléon, qui mettait la gloire à ne pas avouer ses fautes et à réparer les échecs à quelque prix que ce fût, crut que sa présence rétablirait la fortune des armes. Il réunit en Espagne huit corps qu'il plaça sous la conduite de ses meilleurs officiers, et arriva le 5 novembre à Vittoria.

L'insurrection s'était organisée. Après la proclamation de Ferdinand VII, le Conseil de Castille convoqua une junte centrale formée

374 HISTOIRE DK FRANCE.

de deux membres de chaque junte provinciale. Cette junte réunit trois armées ; à celle de l'Aragon il donna pour chef Palafox, à celle de l'ouest Blake, à celle du midi Castanos. Vingt mille Anglais, sous John IMoore, entrèrent dans la Vieille-Castille, où devaient les rejoindre les quinze mille de Baird, débarqués à la Corogne.

Napoléon, qui avait levé seize mois à l'avance cent soixante mille hommes sur la conscription de 1810, confia la garde impériale à Bessières et huit corps à Xey, à Lannes, à Soult, à Victor, à Saint- Cyr, à Lefebvre, à Mortier et à Junot. A droite, Victor culbute Blake à Espinosa, et au centre, Xapoléon repousse le marquis de Belveder à Gamonal (lo, II novembre). Lannes défait à Tudéla Palafox, qui se réfugie dans Saragosse, et Castanos, qui se retire sur Valence.

Les débris de Blake et de Belveder se réunirent sur la chaîne du Guadarrama, et, soutenus par des régiments venus de Madrid, s'établirent au défilé de Somo-Sierra. Napoléon les enfonça le 28 novembre, les chassa de toutes leurs positions et, le 2 décembre, parut devant INIadrid. Le peuple était résolu à une vigoureuse défense, à laquelle il avait préludé par l'assassinat du gouverneur Peraldès, mais la prise de la hauteur du Retiro et de plusieurs portes rendit toute résistance impossible. Le 4 décembre, Madrid se rendit.

Joseph s'établit au Pardo, et Napoléon publia quatre décrets supprimant l'inquisition, les deux tiers des couvents, les droits féodaux et les douanes intérieures. Les exécutions et les confiscations se joignaient à ces mesures, malgré Joseph, à qui la douceur aurait mieux convenu.

En Catalogne, Gouvion-Saint-Cyr prit Rosas, dispersa à Cardadeu un corps nombreux, entra à Barcelone et mit en déroute Vives à Molins del Rey.

Moore, Baird et la Romana avaient réuni leurs forces pour se retirer sur la Corogne. Soult, Ney et Lefebvre marchèrent contre eux, en essayant de les couper du Portugal. Les alliés précipitèrent leur marche. Leur arrière-garde repoussa Lefebvre- Desnouettes à Benevente, et l'armée ne put être cernée. Mais la retraite coûta six mille hommes abandonnés sur les chemins. Napoléon dirigea la poursuite à la tête du corps de Ney jusqu'à Astorga, d'où il gagna Valladolid pour rentrer en France. L'armée alliée était à la Corogne le 1 1 janvier 1S09. Elle n'y trouva pas les transports sur lesquels elle comptait, et soutint le 16 contre Soult un combat meurtrier dans lequel elle perdit ses deux chefs, Moore et Baird. « J'espère que le peuple anglais sera content, » dit le premier

en tombant sur le champ de bataille. La France l'emportait, mais l'armée anglaise était sauvée.

Joseph rentra le 22 janvier 1809 à Madrid. Des confiscations fournirent de l'argent au trésor, et des tableaux de grands maîtres envoyés en France furent les trophées de cette expédition.

En Aragon, Victor battit à Uclès, le 12 janvier, leduc de l'Infantado, et obligea treize mille hommes à se rendre. Partout ailleurs l'hiver suspendait les opérations, mais le siège de Saragosse occupait le corps de Moncey et attirait l'attention de toute l'Espagne.

C'était la seconde fois que cette ville était assiégée, et, du 29 juin 1S08 au 14 août, elle avait fait preuve d'une indomptable ténacité. Les femmes, les enfants, les moines, rivalisaient de courage ; la comtesse Zurita ramassait avec sa compagnie les blessés sous le feu des Français, et une femme du peuple, Augustina, servait un canon et jurait de ne s'en séparer qu'avec la vie. Le second siège, qui dura du 19 décembre 1808 au 20 février 1S09, fut conduit par Moncey, puis par Junot, enfin par Lannes. De nombreux assauts, tentés sans succès, nous coûtèrent beaucoup d'hommes. L'assaut général, livré le 26 janvier, ne nous donna qu'une partie de l'enceinte. Il fallut conquérir le reste pied à pied, rue par rue, maison par maison. Ce fut une suite désastreuse de sièges où le courage fut égal des deux côtés. Cinquante mille personnes étaient tombées dans Saragosse, ce qui restait de la population contraignit la garnison à se rendre.

Soult avait reçu l'ordre de chasser les Anglais du Portugal. Parti de Santiago avec vingt-cinq mille hommes, il s'empara de Tuy, battit la Romana et dispersa à Chavès et à Braga les Portugais {20 février). Oporto, bien fortifié et défendu par quarante mille hommes, braves mais indisciplinés, fut pris et livré à la fureur du soldat (29 mars).

Dans la Manche et l'Estramadure, Sébastiani fut vainqueur à Ciudad- Réal et Victor à Médellin. Les armées battues ou dispersées se reformaient aussitôt, et la lutte était toujours à recommencer. La situation était grave. Sébastiani se concentra pour résister à Wellington, qui marchait sur Oporto, et à Beresford, qui occupait les défilés formant sa ligne de retraite. Il dut détruire son artillerie, éviter les deux armées qui l'enserraient, et, par une série de combats, s'ouvrir un passage à travers un pays OLi chaque pas offrait un piège. Il rejoignit Ney après avoir perdu quatre mille hommes, ne s'entendit pas avec lui, et pendant qu'il se dirigeait vers Madrid, Ney, à qui tout manquait, évacua la Galice et revint sur Astorga (mai).

376 HISTOIRK DE FRANCK.

Wellington marcha sur Madrid, après avoir rallié à Oropeza l'armée de Cuesta et dirigé Vanegas sur Tolède (20 juillet). Victor, Sébastiani, Souk, Ney et Mortier, devaient réunir leurs forces pour l'arrêter, mais les jalousies entre les maréchaux étaient vives et la concentration ne se fit pas. Joseph joignit \ ictor et Sébastiani, attaqua Wellington à Talaveyra, fut repoussé le 27 juillet, ne réussit pas mieux le lendemain et recula avec Sébastiani. Wellington, qui ne se faisait pas illusion sur les difficultés de sa position, se dirigea vers le Portugal par les routes les plus difficiles, et n'aurait pas résisté si Soult l'eût attaqué. Cuesta, laissé en arrière, fut battu le 8 août, et ses troupes se dispersèrent. Les deux armées de Vanegas et de Del Parque furent si maltraitées à Almonacid (i I août) et à Ciudad-Réal, par Sébastiani et Ney, que la guerre eût pu être finie, si Joseph eût mieux défendu son trône.

Trois mois après, Vanegas et Cuesta, avec soixante mille hommes, menacèrent INIadrid par le sud, pendant que Del Parque s'emparait de Salamanque. Soult, chef d'état-major de Joseph, mit en déroute les deux premiers à Ocana, leur tua cinq mille hommes, fit quinze mille prisonniers et s'empara de soixante canons (19 novembre 1S09). Neuf jours après, Del Parque fut battu à Aima de Tormès par Kellermann. Mais ces succès ne décourageaient pas un ennemi qui réparait rapidement ses pertes, et ne disparaissait que pour revenir plus hardi et plus nombreux.

Suchet, après le départ de Lannes, combattit avec vigueur les bandes maîtresses de l'Aragon, défit à Maria et à Belchite Blake, chargé par la junte suprême du commandement dans l'Aragon, la Catalogne et Valence, et resta maître de l'Aragon, où il établit une administration régulière. En Catalogne, Saint-Cyr assiégea Girone, qui, malgré des attaques incessantes, la faim, la peste et le bombardement, ne se rendît qu'après six mois, lorsque presque toute la garnison eut succombé et que la population eut été réduite des deux tiers (11 décembre 1809).

Napoléon, qui ne pouvait mettre' ses généraux d'accord, avait alors en Espagne trois cent mille hommes, formant des armées indépendantes. Une de ces armées, commandée par Masséna et composée des corps de Ney, de Reynier et de Junot, devait marcher sur le Portugal par Ciudad- Rodrigo, et une autre, sous les ordres de Joseph et de Soult avec Victor, Sébastiani et Mortier, prendre la route de Badajoz. Soult franchit la Sierra-Morena et rencontra peu d'obstacles. Il confia à Victor le blocus de Cadix, où le gouvernement espagnol s'était réfugié, chargea Sébastiani de conquérir Murcie en surveillant Gibraltar, et se fit de l'Anda-

HISTOIRK DE FRANCE.

lousie une espèce de royaume. L'exemple des maréchaux devenus rois devait l'encourager. Joseph se sentait peu soutenu par Napoléon, qui avait dit : « Peu m'importe Joseph ou Ferdinand, pourvu que l'Espagne ne soit pas à l'Angleterre. »

Masséna, avec soixante-dix mille hommes sous le commmandement de Ney, de Junot, de Reynier et de Drouet d'Erlon, prit Ciudad- Rodrigo, le lo juillet 1809, entra dans Almeida, franchit le Mondego et attaqua Wellington retranché sur le plateau de Basaco, qui ferme la route de Coïmbre. Il fut repoussé, perdit quatre mille hommes, et, par un mouvement rapide, se porta derrière la position de Wellington à Coïmbre, l'obligeant à se réfugier dans ses lignes de Torres-Vedras.

Ces lignes se composaient de trois rangs de redoutes, qui s'étendaient à droite depuis Alhandra vers l'embouchure du Tage jusqu'à l'Océan, et à gauche près de Torres-Vedras, que défendaient cent mille hommes et quatre cents pièces de canon. Elles étaientapprovisionnées par Lisbonne et la mer, que tenait la flotte britannique. Masséna essaya de les forcer, mais elles étaient très fortes, et les provisions de toutes sortes inépuisables. Il se retira sur Santarem, après avoir perdu cinq mois et souffert toutes sortes de privations.

Soult, qui avait reçu l'ordre d'entrer en Portugal, ne se hâtait pas. Il prit Olivenza le 22 janvier 181 1 et Badajoz le 10 mars, après avoir battu une armée espagnole venue au secours de cette dernière place. Il fut rappelé en Andalousie par la défaite de Victor à Chiclana.

Masséna, dont l'armée était affaiblie et manquait de vivres, revint en Espagne, fut poursuivi par Wellington, fit une pénible et glorieuse retraite dont Ney supporta la principale charge, se mit à l'abri derrière Almeida et recula jusqu'à Ciudad-Rodrigo. Il revint avec quelques renforts pour secourir Almeida, attaqua Wellington sur le plateau de

Masséna.

Fuente-di-Onor et fut repoussé. Almeida se rendit après que son commandant, Bressier, en eut fait sauter les remparts.

Cette retraite délivrait les Anglais de toute inquiétude au nord et enlevait à nos généraux tout espoir de jeter les Anglais à la mer. Ainsi Beresford opéra contre l'armée d'Andalousie, prit Olivenza et assiégea Badajoz. Soult, accouru pour délivrer la place, livra sur l'Albuero une bataille indécise et se retira sur Lerena (i6 mai). Wellington vint soutenir le siège.' Marmont, successeur de Masséna, rejoignit Soult et, soutenu par Drouet, délivra Badajoz (i S juin). L'armée anglaise revint en Portugal, d'où Wellington sortit brusquement pour assiéger Ciudad- Rodrigo. Marmont, après avoir repoussé les guérillas qui l'assaillaient de toutes parts, le contraignit à la retraite et prit à Salamanque ses quartiers d'hiver. Aussitôt Wellington reparut devant Ciudad- Rodrigo et l'enleva (20 janvier 1812). A la fin de mars, il prit Badajoz, s'empara du pont d'Almaraz, par lequel Soult et Marmont communiquaient, et resta maître de tout le pays entre Ciudad-Rodrigo et Badajoz. Ces échecs annulèrent les succès de Soult, qui, en Andalousie, avait dispersé les bandes, délivré Grenade et rejeté les Anglais dans Gibraltar.

Les cortès s'étaient réunies à Cadix (24 septembre 18 10), où elles avaient été convoquées par la junte de Séville. Elles annulèrent les renonciations de Bayonne, et instituèrent une régence en attendant la délivrance de Ferdinand. Le 19 mars 181 2 elles proclamèrent une constitution qui reconnaissait la souveraineté dans la nation et abolissait la féodalité. A son appel, le soulèvement devint général.

Suchet.qui n'avait pas réussi dans une diversion tentée en Andalousie, prit Lérida, Mequinenza et Morella (mai-juin 1810), fit capituler Tortose après un siège de deux mois, et dirigea toute ses forces contre Tarragone. Le siège de cette ville, le dernier boulevard de l'insurrection catalane, renouvela toutes les horreurs des deux sièges de Saragosse. Il dura près de deux mois, et se termina par un assaut que suivit une série ininterrompue de combats opiniâtres dans les rues. Dix mille hommes refoulés sur le rivage se rendirent (28 juin iSii). Macdonald emporta Figuières par surprise. Suchet se dirigea rapidement sur Valence, dont la possession lui assurait toute la côte orientale. Il assiégea le château élevé sur les ruines de Sagonte, et s'en empara après avoir battu Blake et l'avoir forcé à se rendre, laissant en nos mains trois cents canons et vingt m.ille prisonniers.

Joseph quitta l'Espagne au mois d'avril 181 1. Les divisions des gêné

raux, dont plusieurs sacrifiaient tout à une ambition personnelle, la ténacité des Espagnols et leur patriotisme, qui sujopléait à tout, ne lui laissaient aucun espoir. Suchet avait, il est vrai, montré des qualités supérieures comme général et comme administrateur. Il était maître de toute la côte orientale de l'Espagne, et il en fut récompensé par le bâton de maréchal et le titre de duc d'Albuféra, mais la politique, la discipline et le courage se brisaient contre des chefs hardis qui avaient peu de soldats, qu'on dispersait et qui reparaissaient infatigables, pleins d'audace. Martin Diaz, Jean Paleara, Jean Porlier, couraient jusqu'aux portes de Madrid; Pablo Morillo conduisait les guérillas de Galice ; Julien Sanchez celles d'Estramadure ; Mina et son oncle Espos y Mina celles de Catalogne, de Navarre et d'Aragon ; le curé Mérino, était partout, insaisissable.

Lorsque la campagne de Russie eut enlevé à l'Espagne une partie des troupes qui l'occupaient, Wellington, maître de Ciudad- Rodrigo et de Badajoz, battit Marmont à la journée des Arapyles (24 juin iSi2),ne put forcer dans Burgos Clausel, successeur de Marmont, qu'une grave blessure obligea à résigner son commandement, et occupa Madrid. Joseph, qui était rentré en Espagne, essaya de concentrer ses divisions à Burgos. Wellington le fit reculer jusqu'à Vittoria, où se réunissent les routes de Madrid, de Logrono et de Bilbao, l'attaqua le 21 juin 181 3, le battit, le rejeta sur Pampelune, lui tua cinq mille hommes et lui prit cent vingt canons avec toutes ses munitions et ses bagages. Toute résistance était dès lors impossible et il fallut repasser les Pyrénées.Clausel, arrivé trop tard pour prendre part à la bataille, se rejeta sur Jacca, et, par une retraite habile dans laquelle il ne fut pas inquiété, arriva jusqu'à Oloron. Soult reçut des pouvoirs illimités, prit le commandement de toutes les troupes, et Suchet, évacuant Valence, se retira dans la Catalogne.

La frontière de France était ouverte et l'Espagne perdue. Soult devait combattre encore, pendant que la France était envahie par le Nord et par l'Est, mais il ne restait plus que l'espoir de sauver l'honneur de nos armes.

^ Ki

Page 1